AVEC NAPOLÉON P
Quelque temps après, M. de Lavalette m'écrivit que le premier consul, devenu empereur, désirait que je lui écri-
visse tous les quinze jours, sur \a politique, les finances, la littérature, la morale, sur tout ce qui me passerait par la tète. Je ne lui ai jamais écrit tous les quinze jours, ni sur la politique ni sur les finances; je ne lui ai jamais demandé une seule grâce pour moi ; je lui en ai demandé beaucoup pour d'autres; il me les a presque toutes accordées sans m'écrire une seule ligne. Je ne lui ai jamais dit un mot contre mes ennemis, et plus d'une fois je lui ai parlé en leur faveur; je lui écrivais à peu près tous les mois, je ne lui parlais que de religion et de morale, de littérature et des philosophes du dernier siècle; ce n'est pas ma faute si je ne l'ai pas rendu dévot. J'ai su par M. de Talleyrand et par quelques autres personnes qu'il aimait beaucoup mes lettres, parce qu'il y trouvait de la raison, du natnrol, et quelquefois de la p;aieté....
Voici ce que j'écrivais un jour à l'empereur, sur la vieillesse :
Dans ma jeunesse, je me suis toujours promis d'étudier sur moi-même cet âge si j'y parvenais. M'y voilà, et je me tiens parole. Je me faisais jadis une idée terrible de cet état, effrayante surtout en perspective pour une femme quand elle est lesle, animée, brillante, et qu'elle se voit entourée d'admirateurs... Un vieux guerrier, un vieux magistrat, qui ont bien rempli leur devoir, inspirent une profonde vénération. Mais une vieille femme! Cette dénomination seule est si dure!... J'ai vu bien peu de vieilles de mon goût, même parmi celles qui passaient pour être aimables. Les unes avaient une douceur affectée et un ton mielleux qui ressemblaient à la fausseté; les autres montraient une gaieté ou peu naturelle, ou qui leur ôtait toute la dignité de leur âge. Celles-ci avaient une gravité ennuyeuse; celles-là parlaient et contaient trop. D'ailleurs, que fait une vieille femme dans un cercle? Premièrement, elle le dépare; et puis, n'est -il pas ridicule que
Fart des brodeurs, des bijoutiers et des marchandes de modes s^épuise sur une figure de soixante ans? Shakespeare a dit qu'un grand emploi qui a été exercé par un homme de génie et donné ensuite h un sot, est Vhabit d'un géant mis sur un nain. Que dira-t-on d'une élégante coiffure faite par Leroi, et posée sur la tête d'une vieille femme?... Il m'a toujours semblé qu'il est difficile, pour ne pas dire impossible, qu'une vieille femme puisse plaire dans le grand monde, qu'elle a quelque chose d'un peu moquable quand elle y est, à moins qu'elle n'y soit forcée par un devoir positif. Mais si elle est naturelle et bonne, si elle a bien connu le monde, sa société intime peut être agréable, pourvu toutefois qu'elle n'ait pas la manie des anecdotes, et qu'elle ne conte jamais qu'à propos.
....On ne conçoit pas comment un vieillard peut se livrer à l'humeur, à la colère, à l'avarice, à l'ambition, et se rendre insupportable à tout ce qui l'entoure. Prêt à tout quitter, à quoi lui serviront les honneurs qu'il sollicite, cet argent qu'il amasse, toutes ces superfluités de luxe qu'il accumule autour de lui? Il n'a plus que le temps de donner et de pardonner. Quel est l'homme qui, au moment de s'expatrier pour toujours, voudrait employer les instants qui lui restent jusqu'à son départ, à gronder, à bouder, à maltraiter ses proches et ses amis, dont il va se séparer sans retour?... »
CONVERSATION SINGULIÈRE (Tome VI, p. 195.)
Madame de Matignon, arrivant de Naples, fut obligée d'aller sur-le-champ à Marly, où était la cour; elle ne s'arrêta à Paris que pour y coucher; elle n'y avait vu que deux ou trois personnages très graves, qui n'avaient pas imaginé de la mettre au fait des modes nouvelles; il
s'en était établi une devenue universelle depuis douze ou quinze jours. Cette mode, qui n'avait rapport qu'à l'habillement des femmes^ consistait à se mettre par derrière, au bas de la taille, et sur la croupe, un paquet plus ou moins gros, plus ou moins parfait de ressemblance, auquel on donnait sans détour le nom de cul. Madame de Matignon ignorait complètement l'établissement de cette sinlière mode. Elle n'arriva à Marly que pour se coucher ; on la logea dans un appartement qui n'était séparé de celui de madame de Rully que par une cloison très mince et une porte condamnée; qu'on se figure, s'il est possible, la surprise de madame de Matignon, lorsque le lendemain, deux heures après son réveil, elle entendit entrer chez madame de Rully madame la princesse d'Hénin qu'elle reconnut à la voix, et qui sur-le-champ, dit : « Bonjour mon cœur, montrez-moi votre cul. » Madame de Matignon, pétrifiée, écouta attentivement, et recueillit le dialogue suivant. Madame d'Hénin, reprenant la parole, s'écria, avec le ton de l'indignation : < Mais, mon cœur, il est aflreux, votre cul, étroit, mesquin, tombant; il est affreux, vous dis-je. En voulez- vous voir un joli? tenez, regardez le mien... » « Ah! c'est vrai! reprit madame de Rully, avec l'accent de l'admiration. Regardez donc, mademoiselle Aubert (c'était sa femme de chambre présente à cette scène) ; il est réellement charmant, le cul de madame d'Hénin, comme il est rebondi!... le mien est si plat, si maigre!... Ah! le joli, le joli cul! > « Voilà comme il faut avoir un cul quand on veut réussir dans le monde. Il est bien heureux que j'aie été chargée du soin de vous surveiller. »
< J'abrège ce dialogue, beaucoup plus long et plus agréable, quand il est conté par madame de Matignon.... Les Anglaises n'adoptèrent point cette mode, mais elles n'eurent pas le droit de s'en moquer, car quelques années
après elles inventèrent de porter des ventres, ce qui est tout aussi bizarre et n'a pas plus de décence.
J'ai été frappée, ainsi que beaucoup d'autres personnes, du ridicule des noms donnés par les terroristes à différentes choses ; mais il faut convenir que cette espèce de ridicule a été portée beaucoup plus loin à quelques égards durant les dix années qui ont précédé la Révolution, — ce qui contrastait d'une étrange manière avec la pruderie que certaines femmes conservaient encore; comme par exemple, de ne jamais se permettre le mot culotte^ et cependant les mêmes personnes parlaient sans cesse des pet-en-rair que les princes, dans leurs châteaux, permettaient de porter le matin jusqu'au dîner inclusivement.
Les noms donnés à certaines couleurs n'étaient pas plus nobles ni plus raisonnables, caca dauphin, soupirs étouffés, etc. Toutes les femmes sans exception appelaient le gros nœud de ruban qui complétait leur parure, un parfait contentement; le petit panier qu'on mettait le matin une considération, et le ruban qui nouait un nœud négligé, un désespoir.
Dans le siècle de Louis XIV, aucune de ces dénominations n'existait. Les noms mêmes de modes et de jeux avaient de la noblesse et de l'élégance : on jouait à Vanneau tournant, au papillon, au portique (depuis appelé trou-madame); presque toutes les modes avaient des noms de batailles ou de personnages célèbres, et rappelaient des idées de gloire. »
Rappelons aussi que madame de Pompadour donnait à ses deux favorites, mesdames d'Amblimon et d'Ësparbès d'étranges petits noms d'amitié : mon torchon, ma salope', et Louis XV appelai! ses propres filles : Chiffe, Loque, Graille.
MAXIMES DE M. DE LINGRÉ (Tome Vil.)
Je fis connaissance avec l'auteur d'un petit livre excellent, qui n'est point du tout connu, parce qu'il n'en a été imprimé qu'un très petit nombre d'exemplaires, non pour le public, mais seulement pour des amis; c'est un livre de Maximes. L'auteur est jeune encore, il s'appelle M. de Lingrc ; il est aimable et il y a certainement dans ses maximes une très grande supériorité d'esprit et d'observation... Les citations que je vais faire prouveront que cet éloge n'est point exagéré :
Un livre est une lettre écrite à tous les amis inconnus qu'on a dans le monde.
Dans l'extrême jeunesse, on vit trop hors de soi; dans la vieillesse, trop en soi ; Tâge mûr allie ces contraires.
Les hommes aiment qu'on leur dise leurs vérités; mais un homme n'aime pas qu'on lui dise les siennes.
Quand les grandes passions dorment, les petites se mettent en mouvement.
Le cœur suffit pour savoir aimer; mais Tesprit ne suffit pas pour savoir admirer.
Rien n'égale le penchant de l'amour à être tyran, si ce n'est la facilité qu'il a d'être esclave.
Il est quelquefois plus facile de juger d'un homme par ceux qu'il fuit que par ceux qui l'entourent.
Rien ne devrait plus nous aider à nous réconcilier avec les autres que la facilité avec laquelle nous nous réconcilions avec nous-mêmes.
La bonne fortune ne détruit guère que les vertus de ceux qui les auraient perdues dans la mauvaise.
Il y a une modération qui vient de ce qu'on n'a pas la
APPENDiCE 313
force d'être ambitieux, et une ambition qui vient de ce qu'on n'a pas la force d'être modéré.
Comptons moins sur les remords des méchants pour nous venger d'eux que sur leurs passions.
Nous attendons, pour nous repentir, que nos fautes nous aient punis. •
Le plus grand effort du jugement est d'en refuser à qui nous loue.-
Apprenons des malheurs à jouir des moindres biens; de nos fautes, à n'en plus commettre; des ennemis h réformer notre conduite, et des méchants à mieux sentir tout le prix des bons.
Un misanthrope est un honnête homme qui n'a pas bien cherché.
L'ambition emprunte toutes les formes jusqu'à ce que le succès lui rende la sienne.
Pour ne pas craindre de parler trop de nous à un autre il faut que nous soyons certains que notre bonheur fait partie du sien.