‹ La comédie du génie; piece en trois actesChapitre 23 sur 92 · ACTE I · texte numérisé non relu

ACTE I

pas de tout repos !... Sapristi, si j'avais prévu que mes concitoyens se montreraient aussi rétifs, je n'aurais pas dérangé l'itinéraire d'une tournée pour offrir à ma chère maman, qui n'avait jamais vu représenter une de mes pièces, cette fête orageuse... Et papa, dont la patience n'est pas à toute épreuve, qu'est-ce qu'il en dit?...

MADAME DAGREXAT

Il faisait peine ! Une humiliation pareille, dans sa ville, sous les regards de nos amis !... Quant à moi, le tapage de la salle n'était pas ce qui m'atteignait le plus... J'appartenais tout entière aux personnages qui parlaient sur la scène... Des choses qui m'avaient échappé à la lecture prenaient, dans leurs bouches, une importance énorme; j'avais l'impression d'être mêlée à une horrible histoire de vivants.

FELIX, dans un sursaut d'orgueil.

Quel hommage vous rendez, sans le \ouloir, à mon drame !...

MADAME DAGRENAT

Sous chacune des créatures que j'entendais, il y avait toi!... Tu te retranchais derrière elles pour agir comme on ne le fait pas dans la réalité sans se déshonorer... Est-il possible que ce tissu d'infamie; sorte d'une âme créée par la mienne?... Qu'est devenu mon enfant?...

• FÉLIX

Maman, les mères de tous les hommes qui ont secoué l'humanité d'un frisson nouveau ont poussé

le même cri de détresse devant le monstre arraché à leurs entrailles.

MADAME DAGRENAT

Admettons que je sois incapable d'apprécier le grand homme auquel j'ai donné le jour. Mais cet après-midi tu nous as rendus témoins d'un scandale en présence duquel ta bonne femme de mère a le droit de se fâcher.

FÉLIX

Qu'est-il arrivé?...

MADAME DAGRENAT

Il y a un mois, sous prétexte de travailler dans un endroit solitaire, tu es venu t'installer dans notre campagne de Trécueil, ce qui nous a causé une grande joie, car, depuis trois ans que tu es célèbre, tu avais oublié le chemin du pays. Une petite bonne tenait ton ménage. Or, tout à l'heure, qui voyons-nous apparaître dans le principal rôle de la pièce?... La même petite bonne. Armande était à peine en scène, que dix spectateurs des environs de Trécueil l'avaient reconnue et faisaient circuler la nouvelle. Chacun sait à présent que tu vis ar\ ec Armande et qu'elle vient, pendant des semaines, habiter dans les meubles du papa et de la maman.

FÉLIX

Si j'ai eu tort d'introduire chez vous ma maîtresse, cet abus cesse aujourd'hui même. Armande, dont le congé est terminé, retourne ce soir à Paris, me laissant seul à la campagne où j'ai à travailler

ACTH I 39

encore. C'est Catherine, la fille du fermier, qui fera le ménage. Elle est au courant du service, car je l'avais prise à la maison pour aider Armande, et entre ces deux femmes, j'étais soigné comme un prince!... Et gardez-vous de penser que cette histoire jette sur mes parents un ridicule quelconque. Vous n'avez pas mis les pieds à Trécueil pendant que s'y trouvait ma maîtresse, vous n'avez donc été exposés à aucune rencontre fâcheuse, ni dupes d'aucune farce de mauvais goût.

MADAMK DAGRENAT

Certains de nos amis n'ont pas eu la même chance !

FÉLIX

Vous parlez des Volney ?

MADAMK DAGRENAT

Justement. Le père et la fille sont allés déjeuner chez toi, imprudence qui, du vivant de Mme Volney, n'aurait jamais été commise.

FÉLIX, riant.

Voilà les Volney bien à plaindre !... J'ai trouvé moyen, n'ayant pour personnel qu'une actrice et une fille de ferme, de leur ofïrir un déjeuner excellent !...

MADAME DAGRENAT

Nous avons de tout temps été amis intimes des Volney. A Trécueil nos propriétés se touchent, et on se voit continuellement. Il y a quelques années.

tu éprouvais pour Alice une inclination tellement manifeste que je voyais déjà en elle ma belle-fille.

FÉLIX

Elle me plaisait, en effet, beaucoup.

MADAME UAGRENAT

Nous habitons une petite ville où les commérages s'emparent de tout. Quand on a raconté qu'elle et son père avaient accepté ton déjeuner, chacun en a conclu que l'ancienne passion renaissait et qu'Alice était à la veille d'épouser le grand auteur. Vois dans quelle situation grotesque tu l'as mise!... Au théâtre elle était assise devant moi. Lorsqu'Armande a paru, Alice, du premier coup d'oeil, l'a reconnue. f]lle et son père se sont consultés tout bas. Elle était rouge et agitée, je me creusais la tête pour de\ iner la cause de son émotion. Enfin, pendant l'entr'acte, on m'a expliqué pourquoi les regards ironiques allaient vers elle. On pensait à la jolie surprise que tu lui avais ménagée et on pouffait !... Les gens sont cruels !... Je souffrais pour la pau\re fille. M. Volnev était exaspéré et j'ai fort bien vu qu'il insistait pour emmener Alice, mais elle a tenu bon et n*a pas voulu le suivre.

FÉLIX

Il est donc parti la laissant seule ?

MADAME DAGRENAT

Oui. Elle m'a émerveillée par son sang-froid. Le premier trouble surmonté, elle n'a pas cessé de

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