MARTIN ALVAREZ, PERO GOMEZ, PALILLOS
PALILLOS, le vaurien, au public.
Très excellents seigneurs, je viens, avec une respectueuse humilité, vous baiser les mains, sans crainte, et sans compter combien de fois. Je veux intercéder auprès de vous. Ce qui m'oblige à vous dire la vérité, c'est que je suis dans le besoin, ce dont Dieu soit loué, puisque telle est sa volonté. J'ai pensé que
TIMONEDA.
dans cette réunion, où il y a tant de nobles gens, il se trouvera bien quelqu'un qui veuille être le maître du pauvre serviteur qui vous parle.
Je sais faire plus de vingt métiers. Si mon apparence et mon costume vous font penser que je vaux peu de chose, je m'en console en me disant que je suis gentilhomme, quelque regret que Lucifer puisse en avoir. Celui qui me donnera à manger, et qui me prendra à son service, pourra s'en féliciter, et se dire qu'il a pour valet un véritable fils de famille.
Mon désir, afin d'éviter de me perdre, est de me faire ou marchand de pain d'épice, ou aide de cuisine, ce qui m'aidera à me nourrir. Je connais un peu d'herboristerie, un peu d'apothicairerie; bien que le métier soit un peu vieux. Je puis aussi vous conter par le menu tout le savoir-faire d'un valet peu scrupuleux. Je m'arrangerais de servir un vicaire, s'il me permettait de manger et de boire un peu des offrandes, et s'il voulait bien ne pas se fâcher quand il me surprendrait. Si je trouvais un maître à mon gré, je vous donne ma foi que je travaillerais de mon mieux, et s'il se plaignait de moi, c'est que cela en vaudrait la peine.
Je ne veux pas abuser de votre temps en paroles, et je vais vous dire quelles sont mes qualités. Là où je vais, je n'en viens pas ; c'est là une disposition toute particulière. Une autre, c'est que je ne me lève pas matin, je trouve cela très salutaire. Je sais donner
LES DEUX AVEUGLES
au pain un tour de main, si j'ai besoin de manger. Si la bouteille n'a pas bonne mine, nous n'avons pas ensemble longue compagnie. Lorsque je suis repu et content, pour rien-au monde on ne me ferait manger. Mais si ce que l'on m'offre est de l'argent, on ne saurait douter de mon empressement. En un mot, ces conditions sont des conditions de gentilhomme.
Vous me demanderez si je suis voleur; je vous répondrai que je ne l'ai jamais été; une fois seulement j'ai pris six ducats; mais j'ai été forcé de les prendre là où ils étaient. Je vais vous raconter cela, et je suis convaincu que je vous amuserai un instant. J'avais, il n'y a pas longtemps, — cela va vous faire rire, — un maître qui était aveugle. Il menait fort triste vie, je vous assure, et il ne me donnait pas plus de pain qu'il ne fallait. Moi, qui étais un rusé fureteur, je m'imaginai de lui jouer un tour fort plaisant et tout à mon profit. Je savais qu'en avare qu'il était, il cachait l'argent qu'il possédait, et moi, qui mourais de besoin, j'arrivai à découvrir le lieu de la cachette. C'était dans un trou pratiqué à la muraille. J'y fourrai la main avec précaution, et j'amenai à moi la réserve. Mais cela ne me profita guère ; je jouai, et je perdis la monnaie.
Voyant qu'il ne me sert pas à grand'chose de voler, je ne veux plus m'exposer à pareille aventure, et je ne saurais vous dire quel prix j'attacherais à trouver maintenant un maître. Plaise ainsi à Dieu! Amen.
198 TIMONEDA.
MARTIN ALVAREZ, aveugle.
Pieux chrétiens, quelqu'un veut-il bien me demander de réciter pour lui une belle prière particulière à Notre-Dame ?
PALILLOS.
Il me semble que je viens d'entendre parler quelque aveugle. A le voir venir, vous pouvez bien juger qu'il n'y voit pas. Ah ! par Dieu, c'est lui qui a été le maître dont je vous ai parlé. Vais-je fuir ? Pourquoi cela ? Il vaut mieux me cacher.
MARTIN ALVAREZ
Demandez-moi une prière. Voici la sainte nuit de Noël; on chante les oraisons de la naissance du Christ1.
Jésus, mon Dieu, je n'ai jamais vu pareille chose; j'en suis tout effrayé. J'ai la gorge sèche d'avoir dit des oraisons à tous les coins de rue, et aucune ne
i. En ce temps d'ignorance, le métier des aveugles, toujours très nombreux en Espagne, et en Andalousie surtout, consistait à apprendre par cœur des oraisons de circonstance, et à les réciter pour le compte des fidèles qui ne les savaient pas.
J'ai suivi à Malaga, pendant une nuit du 25 décembre, en 1857, des processions de braves gens qui s'en allaient d'église en église, précédés d'aveugles chantant des noëls et s'accompagnant sur la guitare. La coutume n'a pas beaucoup changé depuis trois cents ans.
LES DEUX AVEUGLES
m'a profité. Tout ce monde est avare, et ne se soucie pas de prières.
PERO GOMEZ, autre aveugle.
Faites-moi dire vos dévotions, gens de bien. Je sais réciter avec piété les psaumes de la pénitence, et vous aurez les bénéfices de l'indulgence octroyée par le pape Clément.
MARTIN ALVAREZ
Celui-là qui vient de parler est certainement un aveugle comme moi. C'est un compère, si je ne mens pas.
PERO GOMEZ
Demandez-moi l'oraison de la naissance du Christ.
MARTIN ALVAREZ
Ho!
PERO GOMEZ
Qui appelle ?
MARTIN ALVAREZ
Pero Gómez !
PERO GOMEZ
Qui est là ?
MARTIN ALVAREZ
Vous ne me reconnaissez pas ?
TIMONEDA.
PERO GOMEZ
Martin Alvarez ? Que faites-vous ici ? Dieu vous soit en aide !
MARTIN ALVAREZ
Et à vous pareillement, compère. Et quoi de bon ?
PERO GOMEZ
Comme vous voyez. Je vais par la ville; j'annonce ma marchandise; j'offre de dire l'oraison du Christ, puisque nous voici à la fête de la Nativité.
MARTIN ALVAREZ
C'est aussi mon affaire.
PERO GOMEZ
Vous n'avez pas de garçon? Depuis quand?
MARTIN ALVAREZ
Il y a deux mille ans qu'il n'est plus avec moi. Si •je m'en crois, il n'y a jamais eu dans tout l'univers un pareil vaurien.
PALILLOS.
Je vais m'approcher tout auprès d'eux, et les tourmenter un peu, puisqu'ils s'en donnent sur mon compte. (Il leur jette de la boue.)
LES DEUX AVEUGLES
PERO GOMEZ
Compère, il y a des mouches par ici; ne les sentezvous pas?
MARTIN ALVAREZ
Elles m'agacent. Oh! les gueuses! j'en tiens une sur ma tête... non... je crois qu'elle s'est échappée.
PERO GOMEZ
Mais... pardieu... Oh! le diable l'emporte!
MARTIN ALVAREZ
En vérité, on dirait que c'est de la boue.
Mais revenons à ce dont nous parlions auparavant. Je voulais vous dire que lorsque mon garçon m'a quitté, il m'a volé six ducats.
PERO GOMEZ
Vous plaisantez?
MARTIN ALVAREZ
Non, c'est la vérité. J'en ai eu un grand chagrin, je vous assure. Et je me suis trouvé un instant, compère, dans un embarras où je n'avais jamais été ; vous pouvez me croire.
PERO GOMEZ
Quel garçon! et quelle bonté vous avez eue! Que
TIMONEDA.
Dieu veuille bien me donner la santé' et la joie, aussi vrai que je n'en savais rien. Mais combien y a-t-il de temps que je vous ai vu, et que vous donniez les garçons au diable? Vous affirmiez alors qu'ils vous volaient tous les jours, et tant qu'ils pouvaient. Pour parler net, le garçon nous coûte cher, ne serait-ce que pour la nourriture. Dans mon opinion, j'affirme qu'il vaut mieux aller seul qu'être mal accompagné; et si vous n'y regardez pas, vous perdez à la fois votre avoir et votre gain.
PALILLOS.
Oh! la bonne aventure! Comme ce vieux prêche bien ! Quels bons exemples et quels bons conseils!
MARTIN ALVAREZ
Compère, je suivrai votre conseil; je sais [que vous êtes un homme de savoir et d'expérience. Mais vous aussi, compère et ami, vous devez sans doute tenir à mettre votre argent en sûreté, et ne pas le laisser comme cela à découvert, sans craindre les inconvénients.Si vous le laissez à sa merci, il est certain que le garçon vous en prendra, je ne dis pas six, mais vingt.
PALILLOS.
Oui, laissez faire l'innocent, et s'il en trouve vingt, voyez donc s'il les laissera.
LES DEUX AVEUGLES
MARTIN ALVAREZ
Hélas! confiez-vous au hasard! Où je les avais mis, personne au monde n'aurait eu la pensée de les trouver. Bien sûr que je ne les avais pas mal gagne's ; mais sans doute que j'avais des péchés à payer.
PERO GOMEZ
Où étaient-ils?
MARTIN ALVAREZ
Je les avais cachés dans un trou, dans ma maison.
PERO GOMEZ
Voyez-vous! comme ils étaient bien logés!
MARTIN ALVAREZ
Je ne sais comment j'aurais pu mieux faire pour les mettre en sûreté.
PERO GOMEZ
Compère, il valait bien mieux les porter avec vous; vous auriez été tranquille.
PALILLOS.
Oh! le vieux drôle! l'hypocrite que vous êtes, si je ne mens pas.
PERO GOMEZ
Il serait bien habile.et bien hardi, celui qui viendrait me prendre mon argent où je le place.
TIMONEDA.
MARTIN ALVAREZ
Vous devriez bien me dire votre système.
PERO GOMEZ
Je ne demande pas mieux. Eh bien, compère, pour vivre tranquille, je vous le dis, je porte toujours mon argent avec moi, car c'est mon bien et ma vie. Là où est mon argent, mon cœur est avec lui ; c'est mon fidèle ami. De sorte que je m'astreins à le garder. Et je parie que vous ne savez pasen quel endroit de ma personne je le place.
MARTIN ALVAREZ
Parions que je devine.
PERO GOMEZ
Compère, vous n'y arriverez pas.
MARTIN ALVAREZ
Disons, sans mentir, que vous le mettez dans vos souliers.
PERO GOMEZ
Vous me faites rire à pleine bouche.
PALILLOS.
Oh! la bonne conversation! il faut que j'écoute.
LES DEUX AVEUGLES
PERO GOMEZ
Eh bien, je vais vous dire où il est, et la cachette où je le mets. Mais je ne voudrais pas que quelqu'un m'entendît, et qu'il m'en arrivât de l'ennui.
PALILLOS.
Pas de bruit. Il y a profit à entendre.
MARTIN ALVAREZ
Attendez; nous allons reconnaître s'il y a quelqu'un par ici... Il n'y a personne; vous pouvez parler sans crainte.
PERO GOMEZ
Eh bien, sachez que je le porte autour de mon bonnet, comme en bordure, et pièce à pièce.
MART I N ALVAREZ
Et combien y a-t-il de ducats?
PERO GOMEZ
Cinq OU six, OU sept. (Palillos prend le bonnet, et se sauve.) Vous pouvez les compter; mais rendez-moi mon bonnet, ne faites pas de plaisanterie.
MARTIN ALVAREZ
Que diable me demandez-vous?
TIMONEDA.
PERO GOMEZ
Mon bonnet.
MARTIN ALVAREZ
Comment? D'où vous manque-t-il?
PERO GOMEZ
Ne plaisantez pas. Rendez-le-moi.
MARTIN ALVAREZ
Vous riez?
PERO GOMEZ
Compère, c'est ainsi que vous agissez?
MARTIN ALVAREZ
Que dites-vous là? Feriez-vous donc semblable chose? Cette parole est mauvaise.
PERO GOMEZ
Comme vous savez dissimuler!
MARTIN ALVAREZ
Vous pouvez chercher, je n'ai rien.
PERO GOMEZ
Compère, il ne me plaît guère que nous jouions
LES DEUX AVEUGLES
avec de l'argent. Faites bien attention que vous faites bon marché de notre vieille amitié.
MARTIN ALVAREZ
Je vous répète que cette plaisanterie est très mauvaise, entendez-moi bien.
PERO GOMEZ
Laissez là ces rodomontades, et rendez-moi l'argent que vous m'avez pris.
MARTIN ALVAREZ
Tu mens.
(Ils se battent.)