CHAPITRE III
Al. Jacques Bertillon et la mortalité des grandes villes. — M. Verrijn Stuart et la mortalité des enfants à Amsterdam. — « L'hygiène sociale »>. — La Ligue de la tuberculose et la protection. — Looget de Hambourg. — Les constatations du D^ Livi en Italie. — Le prix du blé et la mortalité.
M. Jacques Bertillon a classé les arrondissements de la ville de Paris, de la ville de Berlin et de la ville de Vienne, selon leur degré d'aisance, en six catégories : 1res pauvres, pauvres, aisés, très aisés, riches, très riches; il a trouvé que l'intensité de la maladie et de la mortalité dans les différents arrondissements suit rigoureusement chaque degré de bien-être économique *.
M. G. -A. Verrijn Stuart, directeur de la Statistique des Pays-Bas^ divise Amsterdam en six quartiers d'après le degré de l'aisance fixé d'après quatre éléments :
1<* Le nombre des cotes dans l'impôt communal;
2* Le nombre des cotes comprenant les revenus au-dessus de 5.000 florins;
3° Le nombre relatif des électeurs censitaires pour la seconde Chambre;
\ ouvement de la Population et Causes de Décès selon le degré (l'a nce à Paris, Berlin, Vienne. X« Congrès international d'h '^ne et de démographie, Paris.
Èfc-
4"* Le nombre moyen d'habitants par maison *.
Mettant le nombre des enfants morts au-dessous d'un an en rapport avec le nombre des enfants nés dans lesj mêmes années, il obtient les chiffres suivants :
Groupe 1 170,33
• Moyenne 162,46
Cet exemple est d'autant plus frappant qu'il est pris dans un des pays les plus riches du monde et dont les ménagères sont, à juste titre, renommées pour leurj propreté.
Je le recommande aux personnes qui répètent si volontiers aux autres : faites des enfants! mais qui, en même temps, par tous les moyens, cherchent à augmenter le prix de l'alimentation et de tous les objets nécessaires à la vie; Il ne suffît pas de faire des enfants, il faut les élever. Toute naissance suivie de mort représente un effort et une dépense perdus.
Il s'est tenu, au mois de juin 1905, un congrès d' « hygiène sociale », à Montpellier.
Je rends pleine justice aux intentions de ses organisateurs et de ses membres; mais pourquoi ce titre?
Il y a une hygiène privée : c'est celle que doit observer| un individu pour sa propre conservation.
Il y a une hygiène publique : c'est celle qui doit assurer la propreté des voies publiques, l'addv'^'^on
1. Institut international de statistique ^ 2« trimestn >2, p. 357.
d'eaux potables, renlèvement des ordures et des déjections.
Mais qu'est-ce qu'une hygiène sociale? Peut-on concevoir une hygiène antisociale? Alors à quoi correspond ce mot dont on abuse si étrangement?
On met le mot « social » à toutes pages. On parle aussi d'une justice sociale, comme s'il pouvait y avoir une justice en dehors de la société.
Je ne savais trop ce que voulaient faire les organisateurs de ce congrès d'hygiène sociale. Je pensais qu'ils allaient s'occuper de réformer les lois, les institutions qui s'opposent au libre développement des individus; de supprimer les obstacles économiques qui arrêtent, pour les gens prévoyants, la constitution de nombreuses familles; d'abolir ou au. moins d'abaisser les impedimenta qui, en empêchant une alimentation suffisante, arrêtent la force des enfants, avancent la vieillesse et condamnent tant de gens à la tuberculose.
Il n'en a pas été dit un mol.
La Ligue de la tuberculose fait beaucoup de bruit et trouve des millions grâce à ses loteries ; mais elle n'a jamais traité la question de la répercussion des droits de douane sur l'alimentation.
Si ses directeurs ne l'ont pas aperçue, ils sont atteints d'une myopie qui me met en méfiance contre leur perspicacité.
S'ils l'ont aperçue et s'ils n'osent pas en parler, de peur de s'aliéner des patrons et des donateurs, alors ils sacrifient la vérité à leurs intérêts; ils s'attaquent à celle entité passive, la tuberculose; ils proposent des lE iu*es contre ses victimes, mais ils saluent, chapeau bi ou ils font semblant d'ignorer ceux qui en sont, di une grande mesure, les auteurs responsables, <M ni la provoquent et l'entretiennent, en prélevant
17i BESOGNE HOMICIDE
une part sur la ration de pain et de viande de chacun de leurs compalriotes; et comment pourrais-je prendre au sérieux ces philanthropes qui, prodigues de paroles attendries, se répandent en gémissements sur les maux de leur prochain, mais refusent d'en voir la principale cause, parce qu'elle constitue une puissance établie, et qu'ils ol)éissent à la parole de saint Paul : « Il faut respecter les puissances. »
La formule de Longet reste toujours vraie : « L'alimentation insuffisante est une maladie chronique dont l'inanition est la forme aiguë » et la tuberculose est le résultat d'une insuffisance de nutrition.
M. Gebhard, directeur des assurances contre l'invalidité et la vieillesse en Allemagne, a donné les chiffres suivants pour la ville de Hambourg :
Morts par tuberculose sur 10.000 contribuables,
10,7 quand le revenu dépasse. . . 3.500 marks.
20,1 — est entre . . 2.000 et 3.500 —
26,4 — -r- . . 1.200 et 2.000 —
39,4 — — .. 900 et 1.200 —
60 — est moins de 900 —
11 a établi qu'en Allemagne, sur les 112.000 victimes annuelles de la tuberculose, 80.000 sont des ouvriers.
Dans les provinces du nord de l'Italie, les 'paysans qui cultivent le blé n'ont pas le moyen d'en acheter et sont condamnés à l'alimentation du maïs, qui engendre la pellagre. Une enquête de 1900 a constaté l'existence de 72.000 individus qui en étaient atteints avec une mortalité de 2 à 4.000 par an.
Le D*" Livi a montré, d'après une enquête fait( r l'armée, combien la population italienne souffra B l'insuffisance de nourriture. La ration de l'arm'^
lienne est plus faible que la ration de Tarmée française. La ration de viande n'est que de 200 grammes au lieu de 300; cependant les jeunes soldats qui arrivent au corps augmentent de poids pendant leurs deux premières années de service.
Ce diagramme se complète par deux autres, qui indiquent l'accroissement de la taille et du poids pendant la première année de service pour les jeunes gens de vingt ans. Les colonnes foncées indiquent Taccroissement des plus faibles : taille au-dessous de 160, poids inférieur à 57 kilogrammes.
Or, ce sont ces jeunes gens qui augmentent le plus : 9, 10 millimètres, 3 kilogrammes, 3 kilogr. 1/2. Mais d'où viennent ces jeunes gens? de la Fouille, de la Calabre, des Abruzzes, de la Sicile, des provinces méridionales les plus pauvres. Si l'on compare maintenant les professions, l'accroissement est beaucoup plus grand chez les paysans que chez les étudiants. Ceux-ci, dans leur enfance et leur jeunesse, ont subi moins de privations que les premiers.
On a relevé le droit sur le blé à 3 lire en 1887, et cependant, on venait d'avoir les « Risuliati delVinchiesta ? condizioni igieniche e sanitarie dei communi del no y> (1886), qui indiquent le taux de la mortalité "es le prix du blé et du maïs en Italie.
Première année.
Taille
Poids ^
millimètres
kilogr.
Au-dessous de 20 ans .... 7
De 20 ans. . 63
De 21 ans 72
Prix moyen en lires (= du quintal
Blé Maïs
= 1 fr.) Total
Heures de travail * '
Mortalité p. 1.000
La mortalité a augmenté, en 1867, quand le prix du blé et du maïs monte : cependant, quoique en 18801e prix du blé et du maïs ait été encore plus élevé, les salaires se sont élevés : il faut 265 heures de travail au lieu de 366 pour obtenir un quintal de blé et de maïs; la mortalité est moins forte qu'en 1867; en 1881, 1884, 1885, on voit l'abaissement du taux de la mortalité suivre la diminution du prix du blé et du maïs.
Si rabaissement du prix du blé entraine la diminution de la mortalité, le relèvement du prix du blé entraîne l'augmentation de la mortalité. Donc, ceux qui, par des droits de douane, s'efforcent de le relever, font une besogne homicide.
Comme ils ne tuent qu'indirectement, ils en éprouvent d'autant moins de scrupules qu'ils sont mieux protégés par l'ignorance de leurs victimes.
M. Méline dit tranquillement : « Dans les grandes villes et dans les grandes agglomérations, où il faudrait aux travailleurs une nourriture de choix, l'alimentation laisse trop souvent à désirer *. » Mais à qui la faute, sinon à l'homme qui charge de fr. 07 chaque
1. Chaque heure de travail permet d'obtenir un salaire c pondant à un quintal de blé et de maïs.