CHAPITRE PREMIER
Formule du Colbertisme. — Les tarifs de 1664 et de 1667. — Le colbertisme et les guerres avec la Hollande. — La balance du commerce : thésauriser et ruiner. — Les délégués du commerce en 1701. — Appels à la liberlé, sauf Rouen. — Melon et le transport de l'argent à l'étranger. — Réfutation par Orry, trésorier du roi, de la balance du commerce. — Comment un pays s'eurichit. — « Laissez faire, laissez passer ». — Les Physiocrates. — Question de Mercier La Rivière. — Turgot. — De Vergennes et Pitt. — Traité de 1786.
En 1650, Colbert, alors intendant de Mazarin, avait é'' ' "Tgé d'étudier les moyens de renouer les relati mmerciales de la France avec l'Angleterre où,
)ire de l'administration de Colbert^ par Pierre Clément ; R iu Système Protecteur, par le mêm?«
Tannée précédente, Charles P' avait eu la tête tranchée. Dans le mémoire qu'il rédigea à ce sujet, Colbert parle du commerce « qui porte d'une province à l'autre et chez les étrangers, ce dont les uns et les autres peuvent avoir besoin ». Mais en 1666, Colbert formulait, dans les termes suivants, le système que M. Méline croit avoir inventé : « Il faut, disait- il, repousser par l'élévation des droits les produits des manufactures étrangères, acheter toujours préférablement en France aux pays étrangers, quand même les marchandises seraient un peu moins bonnes ou un peu plus cher, parce que l'argent ne sortant point du royaume, c'est un double 1 avantage à l'État en ce qu'il n'appauvrit point; et les sujets de Sa Majesté gagnent leur vie en excitant des industries. »
En 1664, il avait commencé par établir un tarif relativement modéré ; mais les proteclionnistes ont toujours été exigeants, et ils obtinrent, au mois d'avril 1667, le doublement des droits sur les marchandises manufacturées, les tissus, les laines, les dentelles de Hollande et d'Angleterre. De plus, pour favoriser la marine française, les navires étrangers étaient frappés d'un droit de 50 sous par tonneau. Après des pourparlers sans résultat, FAngleterre prit des mesures de représailles contre les vins et eaux-de-vie, avec effet rétroactif. La Hollande fît des menaces. En 1670, l'ambassadeur de Hollande remit à Louis XIV un mémoire dans lequel, mettant le commerce sous la protection delà Providence, il disait : « Ceux qui facilitent le commerce facilitent les moyens qui rendent les peuples heureux et contents. Au contraire, ceux qui le rendent difficile, en i bouchant les entrées par des impositions si excès? ; qu'elles en défendent le débit, empêchent leurs si \ de jouir, non seulement de ce qui croit ailleurs, ' i
encore de pouvoir revendre en échange ce qu'ils ont chez eux, et, par une même action, contraignent leurs peuples à demeurer chargés de ce qu'ils ont de trop, et à ne pouvoir acquérir ce dont ils ont besoin, d Ces raisons se heurtèrent au Colbertisme ; alors la Hollande prohiba les eaux-de-vie de vin, mit des taxes très lourdes sur les soies et les autres marchandises de France. La France répondit par une surélévation des droits sur les harengs et les épiceries importés de Hollande et prohiba l'exportation des eaux-de-vie par navires hollandais. On en arrive à la guerre de 1672, Six ans après, par la paix de Nimègue, la Hollande impose le retour au tarif >de 1664. A la reprise des hostilités, en 1688, Louis XIV rétablit le tarif de 1667 ; mais la paix de Riswyck (1697) rétablit le tarif de 1664, qui, à la suite de certaines modifications, devint le tarif de 1699. A la 6n de la Guerre de la Succession, qui commença en 1702 et qui fut aussi une guerre commerciale, rAngleterre et la Hollande firent remettre en vigueur le tarif de 1664 par la paix d'Utrecht; mais le bill fut repoussé au Parlement anglais et le tarif ne s'appliqua qu'à la Hollande. Le Colbertisme avait eu un résultat : la guerre avec la Hollande,
François Menzolti, dans son mémoire sur // ColberlismOj présenté en 1791 à la Société royale économique de Florence, montre la manière de se servir de la balance du commerce. Pour la faire incliner en sa faveur, un peuple doit dépouiller les autres de leur argent, en leur vendant toujours et en ne leur achetant jamais; il arrondit son trésor et épuise le leur.
tiquement, l'application du Colbertisme sous 1 . XIV laissa la France saignée et épuisée, et, à c je traité de paix, elle était obligée de renoncer au t — i avait provoqué la guerre initiale.
Un arrêt du 29 juin 1700 institua un Conseil général du commerce dans lequel devaient entrer douze principaux négociants -du royaume délégués des grandes villes de commerce. Neuf des mémoires produits en 1701 ont été conservés : il n'y en a qu'un seul, celui du délégué de Rouen, qui se prononce en faveur du système restrictif par les hauts tarifs. Celui de Nantes déclarait que « la liberté était Tâme et l'élément de tout commerce ». Le délégué de Bordeaux invoquait les causes finales : « Dieu a dispersé ses dons pour obliger les hommes à s'aimer. Il n'a pas voulu que la terre produisitpartoutles mêmes choses, afin que ses habitants se recherchent et s'entr'aident par un échange mutuel des biens qu'ils possèdent. » Le délégué de Lyon dit : « Il faut revenir de la maxime de M. Colbert que la France peut se passer de tout le monde. Ce ne serait plus un commerce que de fournir nos denrées et nos manufactures aux étrangers et de ne tirer d'eux que de l'argent. »
En 1734, Melon, ancien inspecteur général des fermes à Bordeaux, disait, dans son Essai sur le Commerce : « Ceux qui regardent comme pernicieux le transport de l'argent à l'étranger, croient-ils donc que c'est un présent qu'on lui fait»? »
Mollien, dans ses Mémoires^ a cité des notes rédigées, dès 1736, par Orry, ministre des Finances et trésorier du roi de 1736 à 1745, qui réfutent nettement le préjugé de la balance du commerce.
Quand on achète le travail de son conciloyen beaucoup
plus cher que ne coûterait le môme travail provenant d'
main étrangère, encore bien que l'argent ne paraisse sortir du pays, il n'en résulte pas moins que ce consono leur, qui a supporté une dépense plus forte, a perdu Te sion, soit de faire une utile économie, ou de satisf"*~
autre besoin avec ce qui lui serait resté disponible. L'industrie qui se montre la plus habile est celle qui mérite le mieux l'argent du consommateur.
Toute industrie ne peut Jeter de profondes racines et les étendre que dans un pays riche ; or, ce n'est pas en payant plus cher sa propre œuvre qu'un pays s'enrichit; c'est par la réserve qu'il peut faire après avoir satisfait à ses besoins. Les capitaux proprement dits qui, dans tous les pays, sont si utiles au développement progressif de toute industrie, ne sont que le résultat des économies lentement obtenues chaque année sur les revenus.
S'il arrive jamais qu'un travailleur s'enrichisse parce que des lois prohibitives l'auront laissé sans rivaux, on peut être sur qu'il aura fait perdre aux consommateurs approvisionnés par lui, conséquemment à tout son pays, beaucoup plus qu'il n'aura gagné lui-même.
Gournay, ancien négociant *, les Physiocrates, Quesnay, lancèrent les formules : « Laissez faire, laissez passer. — La plus grande concurrence possible. — Les négociants des autres nations sont nos propres commerçants *. » Mercier La Rivière demandait aux partisans de la balance du commerce ce que deviendrait une nation qui aurait le bonheur d'échanger toutes ses matières premières et toutes ses subsistances pour de Targent. L'édit de 1764 sur le commerce des grains montrait le progrès accompli grâce aux économistes, et Turgot, qui avait tracé son programme en 1759, dans l'éloge de Gournay, devenait en 1774, contrôleur général des finances. L'année précédente, dans une lettre à l'abbé Terray, il disait : « Il n'est point de commerce dans lequel ceux qui l'exercent ne cherchent à écarter ^ — ncurrence et ne trouvent quelques sophismes pour "ceroire que l'Ëlal est intéressé à écarter du moins
mcent de Gournay^ par G. Schelle. In-18, 1897. -^snay, par Yves Guyot (Petite Bibliothèque écouoniique).
6 LES VARIATlOxNS DU TARIF DES DOUANES
la concurrence des étrangers, qu'ils réussissent plus aisément à représenter comme les ennemis du commerce national *. »
Turgot essaya de briser les corporations, et les intéressés à leur maintien le dénoncèrent au Roi et au peuple comme un ennemi. Cependant, en 1776, paraissait le grand ouvrage d'Adam Smith sur la Richesse des nations^ dont Buckle a pu dire qu'aucun livre n'avait eu une pareille importance dans le monde. Si Turgot avait été renversé, il laissait des disciples, et parmi eux, M. de Vergennes, qui, le l"" février 1783, écrivait à notre ambassadeur à Londres ; « C'est un vieux préjugé qu'il existe des incompatibilités naturelles entre les deux nations. Toute nation doit tendre nécessairement vers sa plus grande prospérité; mais cette prospérité ne saurait être exclusive, car elle deviendrait bientôt nulle. On ne s'enrichit pas avec des nations absolument pauvres. » Il put conclure avec Pitt le traité de com* merce du 26 septembre 1786, qui supprimait les prohibitions et les droits prohibitifs qui ne favorisaient que la contrebande entre les deux nations. Attaqué au Parlement, Pitt le défendit en invoquant des arguments qui sont encore d'actualité : « Des rapports de bonne intelligence entre les deux royaumes sont-ils si attentatoires à l'honneur, que même l'extension de notre commerce n'en pourrait racheter l'opprobre?... Je ne saurais hésiter à combattre cette opinion trop souvent émise, que la France est nécessairement une ennemie irréconciliable de l'Angleterre. Mon esprit réprouve cette doctrine comme monstrueuse et impossible. » ' *" Chambre de commerce de Rouen, qui a toujours protectionniste, protestait contre k l'invasion des m
\. Turgot, par A. Neymarck.
chandises anglaises ». Il paraît que la perception des droits de douane était singulièrement arbitraire. Cependant, en 1826, le duc Pasquier pouvait dire : « La concurrence que le traité de 1786 a ouverte, a encouragé plus efficacement Tindustrie que les prohibitions qu'il supprimait. »