CHAPITRE XV
I. Grand congrès international. — Huit cents délégués. — Le parlement international socialiste contre la société capitaliste.
II. Résultat. — Les 123 français. — Lt's socialistes parlementaires et les vrais socialistes. — Prétentions des parlementaires français. — Sans délégation. — Le- syndicat et le timbre de vingt-cinq soùs.
m. Leur déception à l'égard des socialistes anglais.
IV. Jugement sur le Congrès. — « Une farce internationale. » — Opinion de John Bwrns. — Comment il fut traité.
V. Propositions ridicules. — Clôture digne du début. — « Ce congrès devait faire trembler les capitalistes. » — Il a fait rire.
VI. Les discordes socialistes ne sont cependant pas rassurantes.
Dans la dernière semaine de juillet 1896, s'est tenu à Londres, à Saint-Martin's-Town-Hall, un congrès socialiste, organisé par un comité composé moitié de membres du comité des trade-unions et moitié du comité qui organisa le congrès de Zurich en 1893.
Le congrès avait reçu l'adhésion de huit cents délégués. Tous les pays y étaient représentés, sauf la Turquie.
Les socialistes devaient y apparaître unis et forts, prêts à prendre le pouvoir, partout, chez tous les peuples ; concentrés dans une solidarité aussi touchante que formidable ; ayant mômes aspirations, môme programme, môme but, et, dans un raz gigantesque, submergeant toutes les vieilles questions internationales, toutes les législali)ns qui ont eu pour but d'assurer l'accession à la propriété individuelle et sa conservation ; supprimant toutes les institutions destinées à favoriser l'échange de peuples à peuples et d'individus à individus.
Voici le résultat.
Les 123 délégués français se partagèrent à peu près par moitié. D'un côté, il y avait les socialistes qui considèrent que le socialisme doit les conduire au parlement et aux avantages qu'il donne. Ils appellent « action politique » cette manière de comprendre le socialisme. De l'autre, il y avait les socialistes qui sont partisans d'une action plus énergique et qui ne croient pas qu'il suffit de boire à la buvette de la Chambre à l'expropriation de la société capitaliste, pour obtenir ce mirifique résultat.
Les premiers, les parlementaires, Jaurès, Millerand^ Guesde, Viviani et leurs suivants croyaient être les maîtres de la délégation française. Pas du tout, ils furent mis en minorité après deux épreuves et un appel nominal. Le vote ayant eu lieu, ils se retirèrent bruyamment. Du moment qu'ils n'avaient parla majorité, ça ne comptait pas. C'est ainsi que ces parlementaires entendent le respect des scrutins.
A]ors la délégation française se sèç^t^etiÔL^wi^.^"^
412 LA COMÉDIE SOaALISTE
minorité demanda le droit de yoter dans le congrès an m6me titre que la majorité, Il y eut la France et la Navarre. C'était le groupe Guesde, Janrès, Milierand qui représentait la Navarre.
Puis MM. Guesde, Jaurès, Milierand^ Viviani émirent une autre prétention : celle de siéger au congrès contrairement au règlement, en vertu de leur simple qualité de députés.
M. Guesde s'écria avec dédain :
— Qu*est^e qu'un syndicat et une délégation? c'est un timbre en caoutchouc de 25 sous.
Battus à Tunanimité, les députés ci-dessiULse procurèrent immédiatement le susdit timbre de vingt-cinq sous et revinrent siéger au congrès.
Les Anglais trouvèrent les Français horripilants et ils leur ont reproché d'avoir fait avorter le congrès.
D'un autre côté, les Français se sont rendu compte de l'erreur qu'ils commettaient en croyant au parti socialiste anglais. Il y avait 475 délégués; mais sur ce nombre le labour independent parly de Keir Hardie, qui croyait si bien conquérir l'Angleterre aux dernières élections et qui n'a même pas pu conserver le siège de son chef, comptait 115 délégués. Bien plus, la Social démocratie fédération^ qui a à sa tête M. Hyndman, socialiste bourgeois, et qui a réuni à peine quinze cents voix aux dernières élections, avait 120 délégués.
Les délégués des groupes politiques, sans consistance en réalité, ont écrasé les délégués des grandes et vieilles trade-unions. Du reste, des trade-unions comptant 250,000 membres, soit à peu près le cinquième du total des membtç>^, tç>Iw:s»^\^\sl1 d'envoyer des
délégués au congrès, en déclarant qu'elles ne sont pas socialistes.
Ce congrès, qui avait été annoncé comme devant être les grandes assises du socialisme, a été apprécié avec dédain par certains de ses membres. M. Inskip l'appelle « une farce internationale ». M. John Burns, qui représente le parti ouvrier avec le plus d'autorité au Parlement, déclare que c'est un « complet insuccès ». Dans un discours à Battersea le 2 août, il traite le congrès dans ces termes pittoresques que nous traduisons littéralement du Daily Chronide qui, en principe, était si favorable au congrès qu'il en publiait le compte rendu en anglais, en français et en allemand. Il est vrai que, dès le lendemain, il y a renoncé, déchirant « qu'il ne perdrait pas ses colonnes à reproduire les insanités des Français et des Italiens ».
Voici le discours de M. John Burns ;
J'ai une certaine expérience, disait-il, des congrès nationaux et inlernationaux. Le dernier est le plus pitoyable que j'aie vu. J'avais prédit qu'il commencerait par un tumulte et finirait par un éclat de rire. Tout en conservant la plus grande indulgence pour les différentes nationalités et les différentes méthodes de travail, il faut convenir que le congrès n'a fait que causer du tort au socialisme. Je regrette que l'attente de plusieurs millions d'ouvriers ait été déçue. Je déplore l'intolérance et la tyrannie qui caractérisent la phase actuelle du socialisme. 11 est curieux de voir des gens qui prêchent la paix universelle, la fraternité et la solidarité, se disputer plutôt
comme des animaux que comme des hommes Les
socialistes anglais ont reçu un coup dont ils ne se relèveront pas pendant des années, et cela pour avoir permis que leurs vues fussent représentées par une collection de , sots et de fanatiques, dont le nombre eX VVwWw^wç.^ ^'cX "'
été fort exagérés et dont les 'manœuTres théâtrales ii*oitt trompé personne.
H. John Burns ajoute un mot personnel. Le yoici :
J*ai été appelé un traître. J*ai pourtant travaillé de mop mieux à Tadoplion d'un bill prévenant les grèves, d^îme loi régularisant rexploitation des mines de houille dans Tintérêt de la santé de plusieurs milliers d^ouvriers; fai présenté un bill sur la re>ppnsabilité des patrons et dans le Gounty Council un rapport du Works Ck>nunittee quia été un succès brillant pour le socialisme manicipaL Telles sont mes lettres de créance dans les congrès des ouvriers anglais. 11 nous faut montrer à- ces gens-là que le vent et Teau ne sont pas de Fouvrage; ce n'est pas sur des déclamations bruyantes que la science politique peut construire de solides institutions.
En réalité, après trois jours de discussions passionnées sur la validité des mandats, pas une question ne fut abordée ni discutée sérieusement. Ces chefs du socialisme n'étaient préoccupés que de maintenir leurs positions respectives et de défendre chacun leur chapelle. Quant aux intérêts de « la classe ouvrière »,ils étaient relégués fort loin derrière les leurs.
Il y eut des propositions ridicules comme celle de M. Keir Hardie demandant que TEtat prît soin de tous les individus jusqu'à Tâge de vingt et un ans. La commission ne fit môme pas de « rapport sur la question de la propriété ». 11 y eut un « rapport économique » intéressant, paraît-il ; mais il ne fut pas discuté. Il y eut un rapport qu'on appelle « l'omnibus rapport », qui proposait entre autres l'établissement d'un langage international.
Le congrès se termina par un feu d'artifice. « Nous devons observer, d'il \ô Daxlxj CUromcle^ cyaie clore
les discussions paF la Carmagnole accompagnée de toasts à la santé de la déesse de la liberté, est une sorte de folie qui dépasse les bornes de la licence. » Le D" Singer, riche marchand allemand, avait dit que le congrès allait faire trembler les capitalistes : jusqu'à présent, il les a fait rire. Le D'' Aveling, gendre de Karl Marx, avait dit qu'il appartenait à l'histoire. S'il n'a pas ajouté : à l'histoire grotesque, il a eu tort. Les Anglais ne croient pas queLiebknecht essaye de faire un congrès de ce genre en Allemagne. Il y aura peut-être un nouveau congrès socialiste international à Paris en 1900, « mais, disent les Anglais, après avoir vu les querelles des Français entre eux, nous demandons ce que pourra bien être un congrès à Paris ».
Le congrès avait commencé par une grande manifestation en l'honneur de la paix. Toutes ses séances ont prouvé que, non seulement ses membres voulaient la guerre sociale contre la société capitaliste, mais que si jamais ils avaient le pouvoir, ils commenceraient par en user, avec la dernière violence, les uns contre les autres. Ils s'extermineraient comme les membres de la Convention se sont exterminés entre eux. Mais on se rappelle que leurs proscriptions réciproques ne les empêchaient point d'envoyer à l'échafaud ceux qui n'étaient ni Girondins, ni Dantonistes, ni Hébertistes, ni Jacobins. Leurs querelles intérieures sont donc des symptômes psychologiques intéressants; elles ne contribueront point à leur succès; mais elles ne doivent point nous faire nous relâcher de notre vigilance contre eux, leurs menées et leurs projets.
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