CHAPITRE VII
Les élections de 1893. — M. Goblet. — L'amour de la campagne. — Influence d'une date sur les élections. — La célébration de ma défaite par les socialistes. — « Le vaincu, c'est rhomme qui incarnait la lutte contre le socialisme. » — Les droits individuels et le socialisme.
Le parti socialiste, pour me combattre, m'opposa non un socialiste pur, mais un ancien centre-gauche, ayant été ministre de plusieurs cabinets différents, et qui, dans son impatience de revenir au pouvoir, avait fondé le 20 novembre 1892, dans un manifeste retentissant, l'Union socialiste à laquelle il conviait tous les hommes « quelques hardies que pussent être leurs opinions » pour faire masse contre les républicains de gouvernement.
Les élections avaient lieu le 20 août. Il y eut 9,540 votants en 1893, il y en avait eu 12,410 en 1889, différence 2,870. Ces électeurs qui manquaient, c'étaient les miens. Ils étaient partis pour conduire leurs enfants en vacances, et profiter de la saison des bains de mer. Beaucoup me disaient : — « Au premier tour de scrutin, il n*y a rien à craindre. Nous reviendrons pour le second tour. » — Je leur dis : — « Prenez garde ! vous
me jouez un mauvais tour. » J'eus 152 voix de moins que M. Muzet. Je dus me retirer devant ce personnage. M. Goblet triompha avec 2,100 voix de majorité! Le premier arrondissement de Paris, qui s'étend du boulevard Sébastopol à la rue Saint-Florentin, comprenant la rue de Rivoli et la place Vendôme, qui est limité au sud par la Seine et au nord par la rue Etienne Marcel, la rue des Petits-Champs, la rue des Capucines et le boulevard de la Madeleine, envoya comme son représentant un homme qui s'était présenté à eux, encadré dans les listes publiées par La Petite République et L Intransigeant qui comprenaient Ernest Roche, Gousset, Viviani, Groussier, Faberot, Toussaint, Chauvière, Rouanet, Lavy, Dejeante, Vaillant, Walter, Avez, Coûtant, Chauvin, Sembat, Prudent-Dervilliers, Baudin, Paulin Méry, Paschal Grousset, Jules Guesde, Jaurès et divers boularigistes comme Le Senne, Michelin, Pierre Richard.
Le parti socialiste célébra, au mois de septembre, par un banquet, la victoire de M. Goblet. Le compte rendu de La Petite République en constatait le caractère de la manière suivante :
Le citoyen Marcel Sembat, député des Grandes-Carrières, a pris la parole après M. René Goblet.
Il a félicité les républicains socialistes du premier arrondissement de la victoire qu'ils ont remportée sur le nom de René Goblet.
« Cette victoire, a-t-il dit, a produit dans tout le pays uue impression profonde tant à cause du vaincu qu'à cause du vainqueur.
'( Le vaincu, c'est Yves Guyot, l'homme qui incarnait la lutte contre le socialisme et Feutrage aux travailleurs socialistes. Quand tous les démocrates sincères se sentent emportés par un généreux et irrésistible ç,o\iY%.w\. vers la justice sociale, M. Yyes Guyot s'est îat\\. V'm^xù.-
teur atlitré des syndicats, le défenseur acharné de tous les monopoles et de tous les privilèges. Sa défaite a été saluée par tous les socialistes comme une revanche et comme un juste châtiment. »
Je répondis le 29 septembre 1893 :
Je suis fort heureux de Timportance que les socialistes attachent à ma défaite : c'est un honneur pour moi d'être considéré par eux comme « incarnant la lutte contre le socialisme ».
Je les remercie de m'appeler le vaincu de la cause de la liberté et de régalité.
Quand M. Marcel Sembat dit que je suis « le défenseur acharné de tous les monopoles et de tous les privilèges », il entend sans doute que la propriété constitue « un monopole » ; et oui, je le déclare bien haut : j'en suis un défenseur acharné.
Il entend sans doute que le capital constitue « un privilège »; et oui, je le déclare, je combattrai toujours, comme je l'ai fait pendant toute ma vie, la politique de spoliation.
Ce que j'ai dénoncé, ce que je ne cesserai de dénoncer, ce sont les monopoles et les privilèges que veulent s'attribuer les meneurs des syndicats; c'est la main-mise qu'ils veulent faire sur le travail; c'est l'ancien droit régalien qu'ils réclament d'autoriser ou de permettre le travail à qui bon il leur plaira, dans les conditions qu'il leur conviendra : voilà les monopoles et les privilèges qui nous menacent, voilà la Tyrannie socialiste contre laquelle je m'élève.
M. Marcel Sembat et M. Goblet peuvent célébrer leur victoire. Si le patriotisme me permettait de faire des vœux contraires à l'intérêt de mon pays, je regretterais qu'elle ne fut pas complète.
Je voudrais qu'elle leur permît de constituer un gouvernement avec les Jules Guesde, les Vaillant, les Ernest Roche, les Baudin, Chauvin, les Chauvière, les Walter^ les Antide Boyer.
Je voudrais les voir gouverner d'après leur programme, même réduit à son strict minimum.
J'ai d'autant moins de mérite à me montrer si peu
exigeant, qu'il serait mis en œuvre par Faimable personnel dont nous connaissons les écrits, les discours et les actes.
Je suis convaincu qu'au bout de quelques mois, que dis-je? de quelques jours, cette politique et les hommes qui rincarnent provoqueraient dans la majorité du pays un tel état d'exaspération que, ce qui serait à craindre, c'est que le mouvement de réprobation ne se transformât en réaction.
Heureusement que nous sommes loin de là. Mais je suis curieux aussi de les voir transformer leurs discours et leurs programmes en propositions de lois.
Si je n'étais qu'ambitieux et si j'avais la passion d'une revanche personnelle, je voudrais que ces projets devinssent définitifs, pour avoir la satisfaction d'aider à les balayer dans un bref délai.
Si rexpérience ne devait pas être un désastre, je voudrais bien voir, pendant quelques mois, l'application du système socialiste par Jaurès, Millerand, Jules Guesde et autres. L'administration de la municipalité de Roubaix nous montre déjà le sans-gène avec lequel ils dirigeraient les affaires publiques. Quand ils sortiraient du pouvoir, eux et leurs amis, auraient commis de tels actes, en essayant d'appliquer leur programme et de donner satisfaction aux appétits de leurs clients, qu'ils auraient à tout jamais déblayé l'horizon politique de leurs théories, de leur politique et de leurs personnes.
Les Personal Rights, journal de la société anglaise pour la Défense des Droits individuels, dans un article consacré aux élections françaises, disait à propos de ce discours de M. Sembat :
Dernièrement, à un banquet offert à M. René Goblet, l'ancien ministre qui a triomphé de M. Yves Guyot, par son alliance avec les socialistes, en rabâchant leuri
phrases, M. Marcel Sembat, député des Grandes-Carrières, a dénoncé M. Yves Guyot « comme l'incarnation de la lutte contre le socialisme ».
Ah! si nous pouvions choisir cette phrase pour servir de couronne de laurier à Thomme que ceux qui remployaient avaient l'intention d'injurier, nous ne désirerions rien de mieux.
Puisse M. Yves Guyot vivre longtemps pour continuer ti prendre la direction de Ja lutte la plus importante des temps modernes — la lutte contre l'incarnation tyrannique et antisociale de l'injustice qui se donne à ellemême le nom de socialisme!