LE SOCIALISME
1. Célébratioa du trente naire du suffrage universel parles socialistes allemands. — Caporalisme et socialisme. — 11. Où sont les recrues socialistes en France? — A la campagne? — Les salariés de Tindustrie? — Les candidats patrons. — Les socialistes ne peuvent être qu'une minorité en France. — Action des minorités. — Confusion entre Tancienne minorité républicaine et la minorité socialiste.
Le parti socialiste allemand a célébré le 12 avril 1897 le 30* anniversaire de rétablissement du suffrage universel. Il a déclaré que le suffrage universel impliquait le socialisme. D'après les chiffres statistiques sur la répartition de la population de la France, par profession, cette conclusion n'apparaît pas. Les chiffres seraient-ils autres, qu'elle n'apparaîtrait pas davantage^ à moins de supposer que les unités qui composent la masse électorale ne fussent que des moutons de Panurge.
Les succès obtenus en Allemagne par les disciples de Lassallc et de Marx, montrent les rapports qui élisent entre le caporalisme et le socialisme. Le caporal
Schlague conduira l'industrie comme il conduit un régiment. Il pourvoira à la nourriture et au logement des ouvriers. Ils n'auront rien à décider ni à préciser par eux-mêmes. La seule obligation sera de se taire et d'obéir. En échange, ils recevront du bonheur: comme les docteurs du socialisme leur garantissent des saucisses, du jambon et de la bière à discrétion jusqu'à la fin de leurs jours, ils votent pour eux.
M. Jules Guesde, qui veut assimiler la France de 89 à l'Allemagne encore monarchique et féodale, répond :
— « Si nous ne sommes encore qu^une minorité, nous sommes une minorité croissante ;
« Si nous ne sommes pas encore la force, nous sommes en train de le devenir. »
Mais toute la question est de savoir s'il existe des éléments nécessaires pour que les socialistes deviennent une majorité.
Est-ce à la campagne? M. Jules Guesde prétend que « je suis convaincu que les campagnes sont largement entamées. » Prêter à ses adversaires des opinions qu'ils n'ont pas émises est un de ces procédés de la polémique scolastique habituelle aux socialistes. M. Jaurès, grâce à son amphigouri, ses promesses vagues, ses appels aux parlageux, a bien pu jeter des germes de socialisme agraire. Il est possible qu'il y ait des ouvriers ruraux et même quelques petits propriétaires qui trouvent que ce serait chose très bonne pour eux de prendre quelques morceaux de grandes propriétés. Mais après? qu'en feraient-ils? quel serait leur sort? or, le paysan français, essentiellement méfiant, no
s'abandonnera jamais complètement aux gens qui lui montreront, comme idéal, le retour au communisme ancestral. L'article 815 du Code civil est celui qu'ii \ connaît le mieux : — nul n*est contraint à rester dans l'indivision! *
Combien les socialistes ont-ils de députés ruraux?
Parmi les ouvriers, M. Jules Guesde compte que tous les salariés de l'industrie privée sont aptes à devenir socialistes. Il oublie que, parmi eux, beaucoup sont des candidats patrons. Est-ce parmi ceux-ci que M. Jules Guesde compte recruter les partisans du collectivisme marxiste, remettant toute la production aux mains dû gouvernement, échangeant leur indépendance, la chance qui en résulte, la possibilité de la richesse pour le sort tranquille et borné d'un simple employé.
Voilà sur quoi ne compte pas M. Jules Guesde. Les plus énergiques des ouvriers, ceux qui ont au plus haut degré le sentiment de la morale professionnelle; ceux qui espèrent arriver à des positions supérieures ou y préparer leur fils par leur travail et leur économie, ceux-là ne sont pas avec les socialistes. La plupart de ceux-ci sont des ouvriers qui pensent à tout autre chose qu'à leur métier, qui cherchent à en faire le moins possible; qui peuvent en imposer à leurs camarades par leurs hâbleries et leurs airs matamoresques, mais qui, au fond, n'ont pas leur estime. Les forces socialistes ne se composent pas des plus forts ni des plus dignes. Ce n'est pas une élite qui les dirige. Elles sont composées de rebuts.
M. Jules Guesde invoque l'antagonisme de classes; mais cet antagonisme n'existe que de la part de ceux qui se figurent que le socialisme leur garantira un état social dans lequel ils pourront vivre sans travailler;
qui s'imaginent que la Société, comme dit M. Guesde, que la Nation, comme dit M. Jaurès, est une sorte de déité qui leur donnera de la manne à profusion. Mais les vrais travailleurs ont une juste méfiance à Tégard de ces miracles. Ils savent fort bien que la richesse no se crée pas toute seule ; et ils n'ont pas pour idéal le farniente du lazzarone napolitain. Quelque éloge qu'ait fait M. Paul Lafargue de la paresse, ils savent que le travail est la vie même de l'homme.
M. Jules Guesde et ses amis leur disent : — Ne travaillez pas. Mettez-vous en grève. Votez pour nous et nous garantissons votre bonheur.
Quelques-uns peuvent se laisser séduire en se disant : — Yovons !
Mais cette clientèle est loin de représenter les 7 millions et demi d'ouvriers et d'employés. Elle a donné 600,000 voix socialistes aux élections de 1893. Ce nombre peut sans doute augmenter; mais il représentera une minorité.
Alors, se pose une autre question : — « L'humanité n'est pas guidée par la majorité, mais par les minorités les plus actives et les plus entreprenantes. La France n'était pas républicaine, et cependant une minorité de républicains a fini par « lui imposer » cette forme de gouvernement. »
Je ferai observer que ce n'est point une minorité qui « a imposé » à la France la République. La France a accepté la République, comme le seul gouvernement qui pût lui donner des garanties de paix à l'intérieur. Les dynasties s'étaient toutes suicidées. Leurs rivalités entre elles ne pouvaient provoquer que des troubles et des crises. La République, enfin, est une forme de gouvernement qui comporte toutes les garanties de sécurité à l'intérieur et à l'extérieur, indispensables ^
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la vie d'une nation. Elle peut être admise par tous. En est-il de mênne du collectivisme révolutionnaire qui a pour premier article de son programme la confiscation violente de toutes les propriétés et de tous les capitaux?
Il est vrai que les socialistes agissent et que les individualistes se contentent de résister avec faiblesse; il est vrai que beaucoup de républicains font des concessions aux socialistes, sans compter les membres de la droite, comme M. de Mun, qui font volontiers de la démagogie socialiste : il est vrai que les idées économiques sont mal comprises, que les principes stricts du droit ont été dénaturés, si bien que les adversaires des socialistes marchent en tâtonnant et avec hésitation. C'est là le danger.
Les socialistes font du brouillard, s'y perdent, y perdent les autres et leur disent : — « C'est la lumière! Vous ne la voyez pas encore, vous la verrez. Tout est mal aujourd'hui. Tout sera bien demain, si vous venez avec nous. »
Les gens qui ont Thabitudc de croire aux miracles, aux sauveurs, aux fétiches, les suivent : et nous, nous n'avons pas le courage de- dire assez haut :
— Ne croyez pas que l'Etal soit fait pour donner du bonheur, pour garantir de la richesse. Sachez bien que le gouvernement ne peut enrichir les uns qu'en dépouillant les autres. Il a des missions strictement déterminées. Ne faites pas comme les rajahs de l'Inde et les tyrans orientaux toujours prêts pour Tinutile et jamais pour le nécessaire. Ramenez rigoureusement les esprits aux principes du droit, tels qu'ils résultent (le la législation de 1789, auï principes de l'économie politique. Si les socialistes parlent haut, parlez encore plus haut. S'ils se groupent, groupez-vous. S'ils font
l'union socialiste, faites Tunion individualiste. Soyez bien convaincus qu'on peut leur appliquer le vers de Voltaire :
Notre crédulité fait toule leur science.
et y ajouter cette variante :
Notre timidité fait toute leur puissance.