La comédienne et le féminisme
VOILA un bien gros titre. Mes lecteurs jugeront fort impertinente la signataire de ces lignes qui, pour ses débuts dans la chronique, ose s'attaquer à une matière d'apparence rien moins que frivole.
Comment diable une comédienne du Boulevard s'avise-t-elle d'agiter, si peu que ce soit, la question sociale? Quelle outrecuidance !
A la vérité, je n'aurais jamais nourri le fol espoir de publier cette étude, si de bienveillants amis ne m'avaient priée de l'écrire, à la suite d'une conversation où j'eus l'imprudence d'émettre les idées qu'elle contient.
Forte du patronage de ces mêmes amis, je tente la périlleuse aventure d'écrire ce que j'ai « parlé ». Aussi bien, pour m'enhardir, me souvient-il à point d'une phrase de J.-J. Weiss : « Nous autres, gens de métier, nous nous donnons beaucoup de mal pour
apprendre à écrire et pour écrire. La première femmelette qui laisse parler son naturel en sait là-dessus plus que nous. »
I/aissons donc parler mon naturel.
Le féminisme est à l'ordre du jour. Ce n'était qu'un mot tant qu'il ne fit couler que des flots d'encre.
Depuis que, tout près de chez nous, il a fait, hélas, couler le sang, c'est devenu un angoissant problème.
Les femmes d'outre-Manche ont pris au sérieux la revendication de droits pour lesquels les Françaises ne songent pas à combattre avec une si violente ardeur.
En portant, cette année, à la scène, la question du féminisme, Brieux et Donnay nous ont donné des types plus conventionnels que réels. Les dramaturges anglais ne seraient pas embarrassés s'ils voulaient adapter au théâtre des drames féministes entièrement vécus.
Les actes des suffragettes, encore qu'ils paraissent parfois ridicules et vains à nos yeux, ne manquent ni d'un certain courage, ni surtout d'un certain tragique.
Cela ne veut pas dire que j'admire sans réserve les suffragettes et leurs gestes. Leurs prétentions, leur réclamation du droit au vote et à la vie politique ne sont qu'un point de la question féministe.
Il y en a d'autres, d'importance aussi capitale, à
commencer par le droit aux professions réservées aux hommes et d'autres encore qui ont fourni les thèmes généraux ou particuliers de « La femme seule », des « Éclaireuses » et de plusieurs romans.
La question féministe est vaste et complexe et, pour cela même, toute femme a une raison particulière de s'y intéresser et de tâcher à la résoudre.
J'estime qu'une femme, quels que soient son état et sa condition, ne peut, ne doit se désintéresser du féminisme. Elle doit rechercher en quoi et par quels moyens le féminisme peut changer, améliorer, relever cet état ou cette condition.
Dans sa spirituelle critique des « Éclaireuses », M. Robert de Fiers a écrit : « Il me semble que si M. Maurice Donnay avait voulu accepter cette question brutale et précise : « Qu'est-ce que le féminisme ? » il aurait répondu, s'il eût consenti à la barbarie de cette formule : « Le féminisme, c'est qiiand les femmes ne sont pas heureuses. » Conservant ce tour, savoureux pour sa barbarie même, je formulerai : « Le féminisme, c'est quand les femmes veulent être plus heureuses. »
... Et je poursuis : c'est quand la femme veut s'élever, ne pas être inférieure à l'homme, l'égaler, voire le surpasser par toutes les ressources de son intelligence, de son instruction, de ses qualités propres, de son activité, de sa curiosité.
Me voici, moi la Comédienne, en face du Féminisme.
La comédienne ne doit pas écarter la méditation
de ce problème, elle doit même s'en soucier plus qu'une autre femme.
Comment fera-t-elle son devoir de féministe? C'est sur quoi je vais me prononcer.
Je souris, car dans la page de J.-J. Weiss que je citais tout à l'heure, et qu'il écrivit en 1881 à propos du premier voyage de Sarah Bernhardt en Amérique, je lis : « Il ne serait pas étonnant que cette année, quelque étudiant sérieux à'Harvar Collège prît pour sujet de thèse de doctorat en philosophie : De la sociologie dans ses rapports avec l'état de comédienne française. »
Je vais perpétrer — sans avoir pareil événement pour prétexte — la thèse de l'étudiant sérieux d'Harvar Collège.
Je suis obligée de poser avant tout cet axiome : La féministe est intelligente. J'entends par là : pour entreprendre la lutte féministe, pour comprendre le féminisme, la femme doit être intelligente. « Cela va sans dire, vous écriez-vous, puisque vous ne voulez nous occuper que de la seule comédienne. » — Et je suis confuse de vous répondre : « On peut être comédienne sans être intelligente. » Dieu merci ! les exemples n'abondent pas d'acteurs et d'actrices renommés dont la bêtise est avérée, mais enfin ces phénomènes ont existé et existeront toujours. Phénomènes, certes! sinon, comment expliquer qu'un être qui ne comprend pas puisse exprimer ? qu'une femme qui ne pénètre
aucune subtilité d'un texte donne l'illusion aux spectatexxrs qu'elle traduit parfaitement la pensée de l'auteur?
Prodiges inexplicables ! il faut admettre que le don, la « nature », le physique, la voix, l'extériorité et je ne sais quel instinct représentent une puissance formidable sur le théâtre.
M. Tristan Bernard, après Sarcey, soutient qu'un acteur inintelligent est préférable à un acteur « qui pense et ne peut pas traduire ce qu'il pense. » Sarcey avait émis ce paradoxe que, non seulement l'acteur n'avait pas besoin d'être intelligent, mais qu'il valait même mieux qu'il ne le fût pas. Et, à ce paradoxe qui le séduit, M. Tristan Bernard prend soin d'apporter ce correctif : « Dans le théâtre dit « de situation », il y a bien des rôles qu'un homme inintelligent peut jouer avec succès. N'oublions pas que ce théâtre était beaucoup plus en faveur, au temps où Sarcey traita la question qui nous occupe. Mais il semble indéniable que, pour jouer le théâtre d'idées, ou la comédie de caractère, il faut d'autres interprètes que des perroquets adroits ». Voilà qui est clair.
I/C théâtre dit « de situation » périclite et meurt : c'est le cinéma qui le tue et le remplace.
Le théâtre d'idées progresse.
Plus le dialogue s'affinera, plus la comédie deviendra littéraire sans cesser d'être scénique (ce sera l'avenir et la suprématie incontestables du théâtre sur le cinéma), plus le comédien devra être intelligent.
Hervieu, I,avedan, Donnay, Bernstein, Bataille, G. de Porto-Riche, F. de Curel (j'en passe et des meilleurs) ne peuvent être interprétés par des sots.
Cela m'amène à répéter : « I/a comédienne doit être intelligente. »
Dès que je la suppose telle, rien ne s'oppose à ce qu'elle comprenne son rôle dans le féminisme. Et ce rôle se résume, à mon sens, dans cette phrase qui constitue le fond même de cet essai : « // faut que la comédienne soit instruite et surtout instruite des choses de son métier. »
Entendez-moi bien. Je veux que la comédienne soit instruite. Il ne s'agit pas de ce semblant d'instruction, de ce vernis qu'elle acquiert dans le commerce des auteurs et des journalistes. Tout cela est superficiel et ce qu'elle peut glaner et s'assimiler de-ci de-là, au cours des répétitions, des conversations, des dîners, ne formera pas son instruction qu'elle doit conduire, non au hasard des rencontres, mais avec méthode et progression.
Et puis, ne confondons pas l'esprit avec l'instruction. L,'Esprit, tout le monde n'en peut avoir et tout le monde peut se servir de l'esprit des autres.
L'Instruction, tout le monde peut l'acquérir et personne ne peut étaler l'instruction de son voisin..
Je veux dire que dans la vie et, surtout dans la vie de théâtre, il est plus facile de paraître spirituel que de faire preuve d'instruction.
Remarquez que je dis paraître et faire preuve. On peut paraître spirituel. On ne peut pas paraître ins-
truit. On est instruit ou on ne l'est pas. Sur ce point, il est difficile de « tromper son monde ».
Est-ce à dire que la comédienne instruite soit un merle blanc et que je prétende l'inventer? Voilà qui serait plaisant. J'avance seulement que le niveau intellectuel de la comédienne me paraît assez bas de nos jours.
A en juger par les mémoires du temps, par les remarquables études qu'Edmond de Concourt nous a laissées sur Sophie Arnould et sur la Clairon, il semble qu'au xviiie siècle, les comédiennes étaient plus cultivées qu'au nôtre.
A mes yeux, le xviiie siècle représente l'âge d'or de la comédienne. Cette opinion peut être discutable. C'est la mienne. Nous la discuterons quand vous voudrez. Il y a eu au xix^ siècle des comédiennes très spirituelles ; d'autres ont brillé par leur talent, voire par leur génie. I,a comédienne cultivée est l'apanage du xviiie siècle. En cette période d'études et de philosophie on a souvent remarqué que les femmes jouèrent un grand rôle, « et à cette époque, disait Geoffroy, ce « sont les femmes beaux esprits qui ont propagé avec « le plus d'ardeur et de succès les nouveaux systèmes, « dans le temps où leur caprice faisait loi dans la « société. «
A la fin du xix*' siècle et surtout depuis une vingtaine d'années, comédiens et comédiennes ont publié
à qui mieux mieux leurs mémoires. Beaucoup d'entre eux ont même tâté de la littérature sous toutes ses formes, principalement du théâtre et du roman. Ne parlons que des mémoires. Avez-vous lu les mémoires des comédiens de la précédente génération, avez-vous lu ceux de nos contemporains?
Ah! la pauvre littérature!
Lecture amusante, facile ; anecdotes parfois piquantes. Mais en général, que tout cela est plat, vulgaire. Jamais un effort vers le mot juste, vers l'idée élégante !
On sent qu'au hasard des souvenirs, les phrases ont été jetées sur le papier, sans style, sans autre souci que celui de conter sa petite histoire, sans avoir cure de fleurir sa pensée, de l'analyser, d'en corriger la hâtive expression. Partout apparaît l'absence de personnalité. Ut cependant les « je » et les « moi » éclatent à chaque ligne ! Ces messieurs et ces dames ne quittent pas la scène une minute! Ils sont incapables de faire vivre une époque ! ils ne savent que nous jouer leur comédie improvisée!
Je commettrais une lourde faute si, de cette condamnation générale, je n'exceptais une femme qui a conquis la première place parmi les écrivains de ce temps. J'ai nommé Colette. 1,'admiration que je porte à son talent si original et si neuf et les raisons que j'en puis donner lui sembleront superfétation dérisoire après les éloges dont les plumes les plus autorisées l'ont justement comblée. 1,'hommage que je veux lui rendre ici gagnera à s'estomper de quelque
discrétion. Encore ne m'en voudra-t-elle pas si j'observe qu'elle fut femme de lettres avant de monter dans le chariot de Thespis. Colette est une femme de lettres-comédienne. Ce n'est pas une comédienneécrivain.
Sollicitées par les impresarii, assoiffées de réclame, les comédiennes ont accepté sans crainte de faire des conférences. Conférencières ! C'est-à-dire en quelque sorte, marchandes de savoir, de technique professionnels !
Singulier courage que celui de s'asseoir en chaire alors qu'on devrait prendre place sur les bancs !
Le public n'est d'ailleurs pas dupe de la supercherie qui règle habituellement ces cérémonies. Il sait parfaitement que la conférence qu'il va entendre lire — et souvent lire mal — par M^e X... est l'œuvre de M. Z... Cela l'amuse même de chercher le nom de l'auteur. S'il a deviné juste (pour le savoir, il n'a qu'à s'adresser à la meilleure et la plus discrète amie de la conférencière) il s'enorgueillira de son flair et s'écriera, satisfait: « La conférence est d'Un-Tel! Je m'en doutais! Parbleu, Mlle X... est trop simple pour avoir trouvé ça toute seule! »
Cela n'a aucune importance, me direz- vous. Je ne suis pas de cet avis.
Pour ma part, je ne me sentirais aucun goût de revêtir une robe somptueuse, d'aller m'installer
derrière un tapis vert et de débiter avec placidité des choses dont je ne serais pas plus avertie que mes auditeurs.
Les applaudissements flatteurs qui salueraient ma péroraison me gêneraient beaucoup et sonneraient l'ironie à mes oreilles.
A ce propos, je dois avouer une faute personnelle.
Il y a deux ans, j'eus l'idée d'un sujet de conférence : <■<■ L,e lit au théâtre ».
Je la communiquai à l'imprésario des matinées de la Renaissance qui l'accepta et la porta à son programme. La date fixée d'un commun accord, j'avais deux mois pour penser à ma conférence. Je me mis immédiatement au travail : je disciplinai mes idées, je classai mes matériaux, quand je reçus un brusque coup de téléphone : « vSamedi, notre conférencier annoncé nous fait faux-bond. Veuillez nous rendre le service de prendre son tour. » Il me restait quatre jours pour abattre une besogne à laquelle je n'étais pas accoutumée. Pressée par le temps, effrayée par l'ampleur de mon sujet, soucieuse de présenter au public quelque chose d'assez complet, j'eus la faiblesse de confier mes paperasses et mes intentions à d'obligeants amis : ils coordonnèrent le tout et m'aidèrent à construire l'édifice de ma conférence.
Elle fut fort bien accueillie, mais j'aurais préféré ne devoir le succès qu'à moi seule. Pareille aventure ne m'arrivera plus. Ma prochaine conférence, — celle-ci, d'ailleurs — sera de Marcelle Yrven pour la forme
comme pour le fond. Ennemie lectrice, ne craignez pas de dire :
dans cet aveu dépouillé d'artifice, [justice.
J'aime à voir que du moins vous vous rendez
Avant de vouloir écrire, avant de vouloir parler en public, il importe que la comédienne sache lire. Vous comprenez ce que j'entends par « savoir lire ». Il ne s'agit point de l'acception rudimentaire du terme.
Ah ! la lecture ! la lecture à première vue ! la collation, la répétition du rôle, la compréhension du texte! C'est là que s'épanouit le défaut partiel ou total d'instruction ! C'est à cela qu'il faut remédier. Mais avant de proposer une thérapeutique, je vais vous décrire le mal et les formes qu'il revêt. Quelques cas topiques suffiront à vous édifier.
La gamme de l'ignorance commence au café-concert et monte jusqu'à la Comédie-Française. Elle change de ton, voilà tout.
Les artistes dits « lyriques » (cette épithète ne s'emploie-t-elle pas indifféremment pour un comique de Bobino ou un ténor de l'Opéra?) ne se recrutent pas, en général, parmi l'élite intellectuelle de la société. La plupart ne sont pas allés au bout de leurs études primaires.
On remplirait plusieurs volumes à vouloir citer les
âneries proférées dans la conversation par les artistes de café-concert.
I,ors de mes débuts, je me rappelle ma stupéfaction aux répétitions d'une revue de fin d'année, en entendant la commère qui chantait à pleine voix :
« Hommes, femmes, enfants et nounous « Se prosternant devant nos burnous!... »
L'auteur s'avança et lui dit poliment : — « Mademoiselle, chantez ce qui est écrit :
« Hommes, femmes, enfants et nounous « Se prosternent devant nos burnous. »
« Mais Monsieur, protesta dignement la jolie
femme, je sais lire et je chante ce qui est écrit : n, e, n, t. Cela fait bien nant, je suppose ! »
Puis vint le tour d'une mignonne blondinette aux yeux candides, qui incarnait la Critique.
L,e revuiste lui avait confié un rondeau dont il escomptait l'effet sur le public spécial de la répétition générale. C'était ce qu'on appelle un couplet « soigné ».
Il nommait les Aristarques célèbres et chantait leur gloire en termes et en rimes choisis.
Cependant, la « fine diseuse » suait sang et eau à vouloir « meubler » son rondeau de gestes et d'intentions. Qu'imaginer devant tous ces noms propres qu'elle voyait pour la première fois ?
« Le génie est une longue patience. » Elle nous le prouva car elle arriva un jour triomphante.
« Ça y est, nous dit-elle! Je le tiens mon rondeau. Tous mes gestes sont placés! » Elle le chanta. Rien n'était laissé au hasard, c'était parfait et au moment de rendre hommage à l'auteur des « Lundis », elle prit un temps comme pour se recueillir, et les yeux au ciel, se signa largement en murmurant le nom de Sainte-Beuve. Quelle trouvaille ! Et comme elle en était fière, la mignonne! Sainte Beuve, priez pour elle... et pardonnez-lui.
Une artiste de café-concert peut ignorer Sainte- Beuve, récrimineront les intéressées. Je vous l'accorde. Je vous concède même qu'il n'est pas besoin d'avoir son brevet supérieur pour débiter congrument les inepties sentimentales ou obscènes qui constituent le répertoire permanent de nos music-halls.
Toutefois la question apparaît sous un autre jour depuis qu'à la faveur d'une vogue momentanée, du succès que leur valent leur naturel ou leur fantaisie, les artistes de café-concert sont appelés à interpréter les auteurs modernes sur les théâtres du boulevard et, ce qui est plus grave, les classiques sur les scènes subventionnées.
— « On sonne le Tosquin! on sonne le Tosquin! zézayait imperturbablement un comique engagé aux Variétés. »
Et tout le monde de se demander si c'était de sa part facétie ou ignorance. Hélas, il lisait et répétait sans s'émouvoir la faute du copiste des rôles {toscin).
Une fantaisiste qui chantait autrefois les « cascadeuses » à l'Eldorado et qui, maintenant, joue tantôt au théâtre, tantôt au music-hall, répétait une opérette l'an dernier, à la Scala. Elle avait à dire, à peu près, cette phrase : « Je te ferai attacher par les cheveux à la queue d'un cheval, comme Brunehaut! » Ce nom n'était pas venu nettement sous la bâtarde du copiste. Au petit bonheur, l'étoile — car c'était la grosse vedette de l'affaire — avait lu Brinchant et, sans que l'on y prît garde, elle répétait chaque après-midi : « Je te ferai attacher par les cheveux à la queue d'un cheval, comme Brinchant ! »
Enfin le directeur entendit la sottise, la rectifia sans faire à la dame l'injure de lui apprendre l'histoire de la rivale de Frédégonde que connaissent toutes les fillettes de huit ans. Quelques semaines après, cette bonne Madame Brinchant annonçait à coups de trompe dans les feuilles qu'elle devenait auteur dramatique et mettait la dernière main à un grand drame. Gageons que si ce chef-d'œuvre voit un soir les feux de la rampe, il nous réserve quelques surprises, pour peu que ce soit un drame historique.
Quittons le café-concert.
Pour les comédiens du boulevard, un exemple seul, car il est concluant. Ne s'agit-il pas d'un « Trente ans de de théâtre? »
Il répétait, aux Variétés, l'avant-dernière pièce de Victorien vSardou. Élégant, portant beau, il parlait un langage fleuri. On l'eût cru volontiers assez fin lettré. Or, pendant plusieurs jours, il lança, d'un ton
détaché, cette phrase de son rôle : « Je n'ai jamais eu de goût pour les amours auxiliaires ! » A ce passage, chaque fois, Sardou prêtait l'oreille, clignait de l'œil, faisait la moue et passait outre, n'étant pas sûr d'avoir bien entendu ou ne voulant pas interrompre la scène. Jusqu'à l'heure où, brusquement, il bondit vers le vieux comédien et lui dit avec cet accent et cette vibration des r qui tambourinent encore à l'oreille de ceux qui l'ont connu :
« Ah ! ça ! qu'est-ce que vous me racontez toujours avec vos amours auxiliaires? Pourquoi ne dites- vous pas ancillaires? I,e mot est pourtant bien écrit sur votre rôle ? Alors ? pourquoi dire auxiliaires qui ne signifie rien ? »
— Pardon, s'excusa le comédien très piqué, je veux bien dire amours ancillaires, mais qu'est-ce que c'est que ces amours-là? Et Sardou de riposter : « Comment? à votre âge? vous n'avez jamais... été amoureux de votre bonne ? »
J'atténue à regret la saveur gauloise de la répartie du Maître.
J'arrive enfin à la Comédie-Française (pourquoi pas? on a vu des choses plus étranges!)
Je n'ose vous afiirmer qu'on rencontre des comédiennes illettrées parmi les pensionnaires et les sociétaires du Théâtre Français, mais sans être illettré, on peut être inculte.
On m'a conté qu'une sociétaire, arrivant en retard à la répétition, trouva cette délicieuse excuse :
« Pardonnez-moi, je suis comme Louis XIV, j'ai failli vous faire attendre ! »
Il y aurait là de quoi « se gondoler », comme dit le peuple, si notre CéUmène n'avait pris le parti d'en faire tout autant la première. Aussi bien, pour l'ignorance, peut-elle invoquer le glorieux précédent de la Champmeslé. Celle-ci demandait un jour à Racine d'où il avait tiré le sujet d'Athalie.
— De l'Ancien Testament, répondit le poète.
— De l'Ancien Testament, objecta l'actrice. — Ah! je croyais qu'on en avait fait un « Nouveau ».
Il est certain que l'ignorant qui sait se taire ne sera jamais ridicule comme l'ignorant qui veut paraître instruit. Ah! les sottes et insupportables gens qui parlent sans savoir, soutiennent des monstruosités, citent sans avoir lu, citent même du latin !
J'ai connu une comédienne qui ne savait pas l'orthographe des mots usuels et qui chaque jour faisait une citation latine. Avant de quitter sa demeure, elle ouvrait la partie rose du Larousse et au hasard essayait de se fourrer une citation dans la tête.
Elle s'appliquait aussi, bien entendu, à se souvenir de la traduction.
Sitôt arrivée dans une réunion, elle n'avait plus qu'un but, placer son « plat du jour »; à propos de bottes elle lançait (de peur de les oublier) ses quelques mots latins avec autorité et, cela va sans dire, sans leur ménager les écorchures.
L'effet était toujours considérable. Un froid respectueux succédait à cette docte douche. Ah ! Virgile !
Horace ! Ovide ! Quelle langue cette dame vous a fait parler... avec la sienne!
Non, certes, nous n'avons pas besoin de savoir le latin ! Et si l'on nous embrasse, ne souffrons pas que ce soit pour l'amour du grec! Pourtant, s'il faut en croire M. de Tarde {Excelsior, 19 décembre 1913) : « la similitude d'instruction des deux sexes donne un nouvel essor au féminisme ». Et il rappelle le mot charmant de Voltaire à Madame du Deffand : « Je vous plains. Madame, je vous plains, avec le goût et la sensibilité que vous avez, de ne pouvoir lire Virgile. »
Sans lire Virgile, peut-être la comédienne et le comédien pourraient-ils apprendre certaines locutions latines essentielles. Écoutez cette anecdote :
Un jeune acteur qvii est devenu un des rois du cinéma répétait un lever de rideau ; à la fin d'une scène, son rôle portait l'indication « Exit ». Il traduisit ce mot à sa manière, c'est-à-dire par un coup d'œil égrillard à sa partenaire qu'accompagnait la répétition de cet impératif assez coquin : « Excite ! excite ! »
Aussi pourquoi l'auteur n'avait-il pas écrit simplement : Il sort ? Il avait lu sans doute les proverbes d'Alfred de Musset et le comédien, n'ayant jamais eu cette curiosité, ignorait l'indication qu'affectionnait le poète.
Quoi qu'il en soit, ce piètre latiniste « exiit » des Variétés et réussit sur l'écran dans l'emploi très indiqué des « excités ».
Voilà quelques exemples de l'ignorance des « gens de théâtre ». Je pourrais les multiplier à l'infini,
A b uno disce omnes, m'eût soufflé ma placeuse de citations.
Chaque jour voit éclore un nouveau pataquès, un « cuir » imprévu, une sottise inédite. Ces fleurs sont immédiatement cueillies et rapportées dans Tout- Cabotin ville.
Ai-je besoin d'ajouter que les premiers à s'en gausser et à les répandre sont les bons petits camarades qui, le plus souvent, commettent le jour même, et sous une forme parfois plus grave, la gaffe dont ils se sont moqués?
Dorine aura éternellement raison :
« Ceux de qui la conduite offre le plus à rire, Sont toujours sur autrui les premiers à médire. »
Au mal que j'ai essayé de décrire, il convient de remédier. L'art dramatique souffre plus qu'on ne croit d'être servi par des cerveaux sans culture et ce n'est point une utopie que de demander et d'espérer un effort de ces terrains en friches. Ils n'attendent que la bonne semence. Pour peu que nous les encouragions, que nous les y aidions, ils secoueront leur torpeur et, nourrissant, cultivant le germe intellectuel, verront avec joie le jardin de leurs pensées se parer chaque jour d'une fleur nouvelle.
Aux comédiennes qui connaissent le bonheur de posséder quelque acquis, il suffit de conseiller comme
au nègre: « Continuez! » On ne sait jamais trop. On ne sait toujours que trop peu. L,e plus grand savant apprend aujourd'hui ce qu'hier il ignorait encore.
Aux autres la tâche sera rude. Qu'elles ne se rebutent pas ! Tendons-leur la main et guidons-les de notre mieux.
Voyons, petite Mademoiselle : vous êtes fille de modestes ouvriers. Dès que vous avez su le rudiment, vos parents vous ont fait quitter l'école et vous ont mise en apprentissage ; pendant quelques années, le menu gain de l'atelier a collaboré à la pot-bouille familiale. Vous grandissez, vous devenez coquette, puis ambitieuse : vos nuits sont hantées par des visions de succès et de gloire, vous rêvez de monter sur les planches et, selon la touchante expression du vieux Brunet, de : « mourir dans un quinquet ». Et, surtout, vous rêvez de belles robes, de beaux chapeaux, comme ceux que vous confectionnez pour Mlle X..., et qui coûtent si cher!
Ah! être comme cette demoiselle, belle, rieuse, applaudie et traîner tous les cœiurs après soi!...
Et un beau matin, en vous éveillant, vous poussez le grand cri : « Je veux faire du théâtre. »
Il ne m'appartient pas de discuter si vous avez tort ou raison et je me garderai de vous peindre le tableau des déboires et des désillusions de la carrière. D'autres perdront leur temps à ce soin, inutile, puisque votre volonté transgressera tous les avertissements.
Qu'allez- vous faire?
Vous présenter au Conservatoire? C'est le chemin
le plus long, nous l'examinerons tout à l'heure. Vous êtes pressée. Quelques conseils, quelques leçons, une audition, une utile recommandation, vous débutez.
Le pied mis à l'étrier, vous n'avez plus qu'à conquérir vos grades, monter à l'assaut de la vedette. En quelques années, quelques mois peut-être, vous remporterez la victoire. Ce sera tôt accompli si cette fée qu'on nomme La Veine se mêle à votre partie. Mais, ne l'oubliez pas, c'est une fée : elle se présentera à vous, toute tremblante, appuyée sur des béquilles, et, d'une voix chevrotante, vous tiendra ce langage : « J'ai besoin que vous me souteniez un peu, mon enfant. C'est en votre jeunesse que j'espère pour me donner des forces. La route est longue. Je crains de défaillir. Prêtez-moi secours. » N'oubliez pas non plus que la fée n'ajoute jamais : « Et vous serez récompensée. » Quel mérite alors d'écouter son discours et d'y satisfaire? La fée n'est pas bête. Vous savez aussi qu'elle n'est pas ingrate et que, tôt ou tard, en dépit des embûches et des péripéties, elle triomphe et récompense largement celle qui l'a secourue à l'heure difficile.
Songez donc à cette apothéose (dont la nouvelle formule du Châtelet nous prive trop, à mon goût), et veuillez. Mademoiselle, apprendre à servir la
Veine.
Tout d'abord, je vous prie, n'occupez pas votre esprit, dès le matin, à poursuivre le feuilleton de votre journal. Je sais bien, parbleu, que les Pardaillan et les Chéri-Bibi sont des héros admirables dont les
aventures font les délices de votre imagination romanesque.
Modérez ce régal. D'autres lectures sont urgentes pour vous et dont vous ne tarderez pas à découvrir les attraits avant que d'en pénétrer les beautés. Ici, quelque conduite s'impose et ce n'est pas seule que vous discernerez les livres qu'il vous faut connaître les premiers. Il me semble que votre curiosité devra se porter tout de suite sur nos trois grands classiques, Molière, Racine et Corneille, puis sur le grand romantique Victor Hugo.
Quand vous aurez lu et relu ces auteiirs cardinaux, vous reviendrez au point de départ de notre littérature dramatique et, lentement, avec patience et méthode, vous cheminerez à travers toutes les époques, toutes les écoles et tous les genres.
Vous ne lirez pas tout! Qui peut se vanter d'avoir tout lu? Mais vous lirez un peu de tout.
Les anthologies vous renseigneront suffisamment sur les petits maîtres et vous donneront la fleur des meilleurs poètes et prosateurs. •
N'entreprenez pas la lecture totale d'un œuvre formidable ; n'imitez pas certaine petite amie qui, n'ayant jamais rien lu et voulant lire, acheta tout Balzac et en entreprit l'intussusception. Au troisième volume, elle faillit périr d'indigestion. Elle ne s'est jamais remise et le seul nom de Balzac l'incommode.
Quand on a peu lu, il est sage d'absorber prudemment un tel auteur. De faibles méninges doivent
recevoir les vastes génies à petites doses, comme un poison. Seule, une persévérante accoutumance de la lecture vous conduit à la mithridatisation.
Après avoir choisi vos lectures, choisissez vos relations. Fuyez, autant que vous le pourrez, les esprits superficiels, ceux et celles qui ne savent vous entretenir que de la dernière grande nouvelle et du tout frais petit potin. Entendez poliment, n'écoutez pas.
Recherchez la compagnie des esprits cultivés, et ne manquez point une occasion de vous rendre en une société de gens instruits par l'étude, l'expérience et le métier.
Sachez décliner un « thé » pour une conférence, une répétition générale pour un spectacle classique. Sacrifiez le plus que vous pourrez la mondaine à Vécolière. A ce sujet, et pour le surplus, ne manquez pas de lire les lettres de Diderot à M"c Jodin.
La Veine (car la fée vous protège à cette heure) vous fait rencontrer un bon Maître. Écoutez ses conseils et ses* leçons, si arides qu'elles vous semblent. Voyez comme Rachel écoute les leçons d'histoire que lui donne Samson. dans la pièce de M. Grillet! Ne vous fâchez pas des brusques discours que votre directeur vous tient à l'avant-scène. Souvent il vous humiliera et fera de l'esprit à vos dépens. Soyez assez fine pour saisir au passage tout ce qu'il vous dira d'utile à votre carrière.
Si vous êtes résolue, Mademoiselle, à passer par le Conservatoire, si vous êtes admise à suivre une classe,
les précédents conseils conservent leur valeur, mais combien votre tâche sera facilitée par les leçons de votre maître!
Surtout, ne perdez pas ce point de vue : le Conservatoire est une école, surtout une école, et non un tremplin, un moyen d'arriver. On ne s'émeut pas assez du cas de ces incultes qui se présentent au Conservatoire, y sont admis, y suivent les cours, en sortent avec une récompense et, je le crie bien haut, plus dangereusement incultes qu'à leur entrée, puisqu'ils se figurent savoir quelque chose.
Qu'ont-ils fait? Rien. Ils ont ressassé, pendant des mois et des années, deux ou trois scènes, toujours les mêmes, leurs scènes de concours. C'est tout. En rencontre-t-on, parmi les élèves du Conservatoire, de ces perroquets adroits dont parle Tristan Bernard? Je puis affirmer que telle élève tragédienne décroche, par exemple, son premier prix dans les imprécations de Camille et n'a jamais eu le cœur ni la curiosité de lire Horace en entier. Elle ne connaît que sa scène (i 1.
M. Emile Mas, appelé par M. Carré à de minutieux travaux, adressait souvent à M"^ X... ou Z..., au temps où il était critique, des réprimandes qui me divertissaient beaucoup. Il leur cherchait chicane
(i) Rachel, paraît-il, n'a longtemps connu d'//orace que les scènes où elle jouait, mais... combien de fruits secs pour une géniale artiste !
pour un vers, pour un mot auxquels elles n'avaient jamais songé! Vous étiez bien bon, cher Monsieur, de couper ainsi les cheveux en quatre !
Aussi bien voyons-nous débuter aux Français ou à rOdéon, auréolées des lauriers de leur premier prix, des Andromaques, des Hermiones, des Phèdres, des Bérénices et des Chimènes se promenant pendant cinq actes dans l'incohérence et le non-sens!
A qui la faute? Ne faut-il pas sur ce point incriminer quelque peu les professeurs, souhaiter que les programmes et surtout les concours du Conservatoire soient réformés ?
Souvent la question a été agitée de ce qu'on appelle « la lecture à première vue » pour les classes de déclamation.
Je m'étonne qu'on n'exige pas d'un comédien ce que l'on exige d'un pianiste ou d'un violoniste. L,e jury se rendrait compte des connaissances générales d'une comédienne qu'il prierait de lire ex abrupto une scène de Marivaux, après qu'elle aurait triomphé dans une scène de Regnard ; de même, un tragédien, superbe dans Rodrigue, se verrait convié à lire « au débotté », si je puis dire, une scène à.'Antony. Le jury ne pourrait réclamer la perfection dans ces sortes d'épreuves, mais y puiserait de précieux renseignements sur l'intelligence des candidats et sur leur connaissance générale des textes. L'appréciation de cette épreuve pourrait avoir son coefficient dans les délibérations d'un jury hésitant. On m'objectera que la
lecture à première vue est un don. Il est bon, à mon sens, que le comédien l'ait plus ou moins et, qu'en tous cas, il le cultive.
Énoncerai-je une vérité de La Palice en disant que, pour savoir bien lire, il faut avoir beaucoup lu? Cela n'aura plus l'air d'une naïveté si j'explique que chaque époque a son style, et que chaque époque marque une transformation de la langue.
Combien édifiant à ce propos et combien amusant, le livre de Sarcey : « Le Mot et la Chose » : sous une forme plaisante et variée, le critique nous apprend le sens et la valeur qu'ont pris les mots : amant, maîtresse, honnête homme, caprice, tempérament, etc.
Attention, mademoiselle, qui passez de la Cigale à l'Odéon! Si vous voyez dans Tartuffe, par exemple, que Valère est un « amant généreux », ne le confondez pas avec votre... Monsieur sérieux!
Un comédien qui ignorera les époques et les styles sera un pitoyable lecteur, et, souvent, un médiocre interprète. S'il ne connaît que le répertoire moderne, il amortira Molière, alourdira Beaumarchais, éteindra Marivaux (j'emprunte ces verbes à J.-J Weiss).
Et Alphonse Daudet a écrit dans un court et charmant ouvrage (Entre les Frises et la Rampe) : « Les passions sont éternelles sans doute, mais leur expression se modifie, et c'est une erreur de croire qu'il soit possible de jouer à la moderne les œuvres du passé ! Il y a là quelque chose qui choque comme un anachronisme. »
J'en viens ainsi à vous parler des idées que M. Gumpel soumit naguère à M. Bérard, et que vous trouverez clairement exposées par M. P. -A. Schayé dans Comœdia (N» du 24 janvier 191 3) : « M. Gumpel, dit-il, s'est persuadé que les interprètes des classiques ont intérêt, lorsqu'ils font leurs études, à connaître les mystères de l'origine des mots, les raisons de leur emploi et la manière dont il conviendrait qu'ils les prononcent... »
Peut-être, expose M. Gumpel, suffit-il à une femme d'être femme, à un homme d'avoir aimé, pour comprendre Andromaque ou Phèdre, mais personne ne peut savoir au juste sans l'avoir étudiée, la valeur précise des termes de la langue de Racine.
La connaissance du français moderne — et elle est souvent si peu poussée chez nos futurs comédiens que vous avez jugé bon, Monsieur le ministre, de créer à leur usage, un cours de grammaire élémentaire — est fréquemment ici une source d'erreur ; car s'il est permis à notre bienveillance ingénue d'espérer que peut-être un élève consciencieux cherchera dans un dictionnaire la signification d'un mot disparu, comme il le ferait d'un terme étranger, il est certain qu'il n'essayera pas, faute d'être prévenu de son changement de sens, de donner à tel mot dont nous avons conservé la forme, la valeur véritable qu'il avait autrefois. Sait-on au juste ce que Théodore appelle « sa gloire », Chimène « ses soins » et Rodrigue « son courage ? »
Et quant à la syntaxe, croit-on qu'il soit possible d'en improviser la compréhension? »
M. Gumpel demandait donc à M. Bérard de lui confier la direction d'une classe où il eût fait un exposé dogmatique des termes et des particularités grammaticales et syntaxiques de la langue du xviie siècle.
M. Bérard ne put prendre en considération la proposition de M. Gumpel, alléguant, entre autres raisons, que ce serait la porte ouverte à d'autres cours libres, non moins intéressants, non moins importants et impossibles à admettre tous.
Eh bien, voilà ce que je demande, ce que je réclame d'un Mécène éclairé ou d'un groupe de personnes influentes : la création de ces cours libres dans une salle qu'il serait facile de trouver.
Ces cours libres d'adresseraient à tous les comédiens désireux de s'instruire de leur art et de leur métier. Les professeurs n'y enseigneraient pas la diction comme au Conservatoire, mais, je le répète, tout ce que doit savoir le comédien.
Il y aurait un cours de littérature dramatique, un cours de technique scénique et théâtrale.
Encore n'irai- je point jusqu'à demander un cours d'anatomie à cause que M^ie Clairon en avait fait une étude particulière et savait quels muscles du visage elle devait faire agir pour peindre les moindres nuances des passions.
Un professeur enseignerait les classiques, leur style, leur langue, leurs rapports avec les mœurs de
leur temps, et cela, non pas pour le seul xvii^ siède, mais des origines à nos jours. Il serait utile enfin de créer un cours où nos comédiens apprendraient le nom et la carrière de leurs grands devanciers depuis Molière, Madeleine Béjart et la Champmeslé jusqu'à Coquelin aîné, Mounet-Sully, M™es Bartet, Réjane et Sarah Bernhardt.
J'ai noté une cinquantaine de noms, de grands noms d'artistes dramatiques qui marquent des époques et des genres, dont les créations et la carrière sont du plus haut intérêt, du plus bel ou du plus utile exemple.
Ces cours, présentés sous forme de causeries, par des professeurs, des critiques ou des artistes, seraient suivis par beaucoup de comédiennes et de comédiens qui ne rougiraient pas de s'y rendre assidûment, d'autant que ces cours, réservés à eux seuls, les garderaient contre toute désobligeante promiscuité.
Je souhaite donc qu'on aide et encourage les bonnes volontés de ces autodidactes, qu'on ne rencontre plus sur les planches d'ignorants que ceux qui auront consenti à rester tels.
Nous n'entendrons plus une cantatrice déclarer, comme le cite M. P.-B. Gheusi dans « Les Chefs », que le « Cid » fut tiré d'une romance espagnole, ni une comédienne affirmer que M. Serge Basset est l'auteur des « Mariages du Figaro ».
Et je mettrai un terme à tous mes desiderata quand j'aurai transcrit ces lignes d'Alphonse Daudet :
« Une fois sortis du Conservatoire, tant bien que mal casés et appointés quelque part, nos jeunes gens croient tout savoir et ne travaillent plus. C'est pourtant alors que devraient commencer pour eux les études sérieuses ; études de la vie autant que du théâtre, observation des mœurs, des visages, des habitudes qui les entourent et qu'ils sont à chaque instant appelés à traduire, exercice continuel du débit, de la mémoire, lectures suppléant à une éducation presque toujours défectueuse.
«Mais combien sont-ils qui s'intéressent à tout cela?
« I/C choix d'une faiseuse ou d'un tailleur, la coupe d'une perruque ou d'une paire de guêtres, voilà ce qui enfièvre nos jeunes artistes au moment d'une création nouvelle. Ils croient avoir tout fait quand ils abordent la scène avec un bon costumier et une mémoire infaillible. Qu'y a-t-il d'étonnant que l'exécution se ressente d'une pareille indolence? Il en coûte plus que cela. Dieu merci ! pour devenir un grand artiste. Et c'est ce que les débutants ne se figurent jamais assez. »
Oh ! oh ! me dis-je en relisant tout ce grimoire, quel ton pédagogique ! que vont penser mes lecteurs qui s'attendaient sans doute à plus de bonne humeur et de badin âge?
Ne vous étonnez pas plus que moi-même. Faire le pion n'est pas dans mon idiosyncrasie, écrirait M. Ber-
gerat. Mais je me suis laissée entraîner à ce volumineux prêchi-prêcha par les nécessités d'une question que l'on ne peut traiter par des boutades souriantes. Malgré moi, j'ai, comme on dit, élevé le débat.
Dieu me garde et qu'il vous garde, de verser dans le travers des pédantes et des précieuses ridicules !
Que je m'en voudrais de passer à vos yeux pour une Philaminte ! (moi que le théâtre, contre mon goût, semble plutôt vouer aux Martine) assurez-moi que cela n'est pas, et convenez pourtant avec moi que Philaminte et Armande furent les premières Éclaireuses. Elles éclairaient mal, voilà tout.
Vous est-il malaisé d'entrevoir avec moi désormais les avantages que la comédienne pourra tirer de sa culture intellectuelle? Au point de vue du métier et de l'Art, je ne puis énoncer ces avantages sous peine de me répéter. Au point de vue moral et social, c'est-à-dire au point de vue étroitement féministe, de vrai- je plus insister?
Mieux instruite, la comédienne sera plus respectée. Aux déclarations qu'elle reçoit, à peine correctes, souvent grossières, voire cyniques, d'un ton familièrement insultant, elle saura répondre spirituellement, dignement, et donner d'elle à ses effrontés soupirants une autre idée que celle qu'ils s'en font.
« L'actrice, a écrit Diderot, qui a contre ses mœurs l'opinion qu'on a conçue de son état, ne saurait trop s'observer et se montrer élevée. »
Le respect que la comédienne imposera par les qualités de son esprit, jointes à celles de son cœur.
lui donnera droit au mariage, en dehors même du monde des coulisses, sans que puissent s'exercer la raillerie et la méchanceté publiques.
Son élévation intellectuelle lui donnera justement droit enfin aux distinctions honorifiques.
Pouvez- vous féliciter, sans sourire, ces théâtreuses ignares qui reçoivent les palmes académiques? Tant d'institutrices dévouées, tant de femmes méritantes sont dignes de ce pauvre ruban violet qui s'étale sur des seins trop précisément récompensés!
Ce sont eux, les vrais ofiiciers... d'Académie!
« On est dégoûté des honneurs par ceux qui les reçoivent, s'est écrié Concourt. » — Allons, Mesdemoiselles, avant d'accepter le grade d'ofi&cier, faites vos classes!
Comédiennes d'aujourd'hui et de demain, mes sœurs, méditez tout cela!
L/e relèvement intellectuel, voilà le but de la comédienne devant le féminisme. Comprenez que si des jeunes filles du monde, comme M™e s..., ont le bonheur d'avoir reçu une complète et solide instruction, vous n'avez pas le droit de vous en montrer jalouses, mais que vous avez le devoir, au contraire, d'essayer de vous élever lentement et avec persévérance jusqu'à elles. Faites-moi la grâce d'agréer les conseils d'une camarade qui vous dit avec une joyeuse autorité : « Croyez-moi. Je suis un type dans le genre de Molière, je suis... la fille d'un tapissier! »
Si le vent du succès me poussait quelque jour en Amérique, où les artistes ne sont plus présentés que dotés d'une qualité au superlatif absolu, je voudrais que l'on m'annonçât : « I,a Comédienne la plus cultivée » ; ma modestie dût-elle en souffrir et mes camarades dussent-elles s'écrier toutes : « Pardon, c'est moi! » et toutes le prouver surabondamment.
AOHBV:É D' IMPRIMES
LB