‹ La Commission du muséum et la création du Musée du Louvre (1792-1793) [Documents recueillis et annotés]Chapitre 238 sur 274 · FROMENT-MEURICE · texte numérisé non relu

FROMENT-MEURICE

L'habile orfèvre Froment-Meurl'ce dont les deux noms fondus ensemble dans l'usage représentent deux maisons,^ le nom de la maison paternelle et çfilui de là maison Meurîce qui s'y )oigaitf est né le 3i décembre 1802 à Paris où il est mort en février i855. Avant de s'établir au laubpurg Saint- Honoré, c'est der* rière THôtel-de- Ville, à côté de l'ancienne arcade Saint-Jean, dans une boutique qui était à son moment un chef-d'œuvre de luxe et qui maintenant, peinte en noir et en blanc par le teinturier qui l'occupe, n'arrête même plus Tœil du passant, que Froment-Meurice a commencé son succès et sa fortune en faisant revenir l'orfèvrerie en arrière et en la retrempant dans ses sources du XVIII* et surtout du xvi* siècle. Au lieu des raideurs et des sécheresses de l'Empire et de la Restauration, il a cherché et remis en faveur les mignardises féminines du xviu* et les souples élégances des Valois. Depuis, l'orfèvrerie s'est enrichie de tous les styles, trop longtemps oubliés ou |même inconnus, de ceux de l'Orient, de l'Étrurie et de la Grèce, de Byzance et tiu moyen-ftge, mais c'est Froment-Meurice qui a ouvert la voie; c'est lui qui a été non-seulement l'orfèvre romantique, mais l'orfèvre à la mode, le grand orfèvre sous tout le règne de Louis- Philippe, l'orfèvre du duc d'Orléans, de la ville de Paris, celui à qui l'étranger s'adressait pour toutes les pièces exceptionnelles, coupes, épées d'honneur, boucliers, groupes d'animaux ou de personnages pour les surtouts et les services de gala, même jusqu'aux meubles d'argent pour lutter avec les magnificences de la vieille Espagne bu de Louis XIV. C'est lui qui a employé et fait travailler Barye, Jean Feuchère, Jules Cavelier, Rouillard, JuS" tin, Sckœnewerk, Muleret, Fannières, Solier l'émaiUeur, Lié^ nord et surtout Antoine Vechte. En même temps c'était un

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homme fin et spirituel et par-destus tout un homme excellent, qui a eu beaucoup d'amis et dont le souvenir vit encore dans la mémoire de ceux qui Toot connu avec un sentiment de regtet qui lui fiiit honneur.

Cest pour cela que j'ai été très-heureux de trouver dans la co^ lection de mon ami M. Fillon et de pouvoir mettre ici une pièce qui donnera Tidée de son excellent jugement et de ses préoccupations d'artiste. M. Montigni, directeur d'un journal d'art, lui avait demandé de rendre compte d'un service important exposé par un confrère. Froment-Meurice le voit, ne peut en accepter que des parties, et^ pour ne pas être obligé de dire tout ce qu'il pensait, s'excuse de la besogne. Cest l'article même qu'on lui demandait, mais sincère comme les paroles de la libre conversation, et à coup sûr c'est beaucoup mieqx que l'artide qu'il eût écrit, plus juste, plus complet, plus net, fin, moins cherché et beaucoup plus leste et vivant

Sur un point cependant il se trompe, quand il parie des tleux candélabres du xvii* siècle, non pas sur leurs mérites, mais sur leur origine et leur date; l'un n'est que du milieu du xvi*, l'autre est de la fin; il serait même du xvxi' s'il était Français, et dans aucun cas ni l'un ni l'autre ne sont des dessins de Raphaél et de Michel*Ange, qui n'ont jamais concouru ensemble pour quoi que ce soit. Mais l'erreur n'est pas sienne; il n'a fait que la répéter, et à ce moment où la critique n'était pas aussi éveillée et soupçonneuse qu'aujourd'hui, cela devait être accepté tout couramment. Cétait gravé; le moyen de n'y pas croire, surtout quand la chose se rencontrait par hasard sous la main pour sertir d'exemple à la fois et de thème dans le sens de sa propre pensée.

L'on connaît en effet, et il courait alors dans les ateliers plus qu'aujourd'hui, quatre grandes planches in-folio, d'ailleurs intéressantes, représentant deux candélabres très-difiEérents dessinés à Rome par Prieur» en 1778, gravés au trait par Ch. Normand et terminés au pointillé par J,-R. Lucien. Ces candélabres y étaient indiqués comme composés par Raphaël et Michel-Ange dijns un concours ouvert entre eux environ l'an i5i8 par le pape Léon X qui les fit exécuter par Benvenuto Cellini. Les planches étaient dédiées su ministre de l'intérieur Chaptal par une dédicace du 23 nivêw «a XI (1 3 janvier 1802) « et déposées à la

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Bibliothèque nationale comme une propriété particulière attendu la destruction des originaux. » La destruction, la dédicace et le dépôt ne'prouyent rien, et tout le reste, f entends les noms, n*est que fantasmagorie et pure invention. Malgré cela, le Jugement de Froment-Meurice sur le vrai fonds, c'e8t-à-<llre sur le goût des œuvres elles-mêmes, est juste et se tient en dehors de l'erreur d'attribution.

J'ajouterai quUl existe sur Froment-Meurice une plaquette curieuse publiée, peu de temps après sa mort, par sa famille : Froment-Meurice, Paris, imprimerie Simon Raçon, i855, in-8* de 73 pages. On y trouve une suite d'extraits des rapports de MM. Héricart de Thury, Denière, Wolowski et du duc de Luynes sur les œuvres montrées par lui aux expositions industrielle^ de lÔBg, 1844, 1849 et i85i, auxquelles Froment-Meurice obtenait toujours les plus hautes récompenses. Le reste est composé, après la pièce de Victor Hugo :

Nous sommes frères : la fleur Par deux arts peut être faite; Le poète est ciseleur, ' Le ciseleur est poète

imprimée dans les Contemplations, de la reproduction d'un certain nombre d'articles de journaux; on y doit surtout citer celui de Théophile Gautier (Presse du 17 juin 1844), celui de M. de Galonné sur la toilette d'argent de la duchesse de Parme (Opi'* nion publique du i*' avril 1841), enfin les articles nécrologiques de Janin (Débats, 25 février i855), de Gautier (Presse du 5 avril), de M. de Lasteyrie (Siècle du 27 mars). L'indication que nous en donnons permettra de les retrouver dans les premières

sources.

A. de M.

Mon cher M. Montigni^ ainsi [quUl étoit] convenu, j^ai vu ce matin le service de Tkomire, et tout de suite je vous avoue qu'il vaudroit peut-être mieux n'en pas parler.

Les Thomire font ordinairement beaucoup mieux que cela, et la critique, même la plus modérée, porte-

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rait nécessairement sur Pensemble de leur fabrication et leur nuirait, à n'en pas douter.

Voici au reste de quoi il s'agit :

Un immense plateau ovale, accompagné à chaque extrémité de deox autres plateaux plus petite, au total cinq plateaux à fonds de glaces.

Sur chacun de ces plateaux^ des corbeilles en bronze doré, des girandoUes en profusion, des vases, des gtoupes.

. Je veux vous parler surtout des corbeilles et des vases.

Lorsqu'on adopte un parti, en fait de surtout de table, lorsqu'on se décide à renfermer dans l'usage ordinaire, qui consiste à encaisser un miroir dans un cadre, et, sur ce miroir, à placer des vases, des corbeilles, des girandoles, il me semble que la principale préoccupation du compositeur devrait, être de s'efforcer de sortir des motifs, des agencements connus, archi-connus.

Loin de là; c'est toujours la même pensée. Quatre figures adossées les unes aux autres, et supportant des fruits ou toute autre chose.

C'est bien vieux tout cela, et depuis des siècles, nous sommes blasés sur ces allégories du Printemps, de l'Été, de l'Automne, de l'Hiver, etc.

La seule chose qui m'ait paru sortir du genre ordinaire, et avoir Êiit quelqu'efTort pour être neuve, c'est la galerie qui entoure les miroirs ou fonds de glace.

D'abord il y a là une assez heureuse disposition de rinceaux et d'arabesques. Puis ils ont trouvé le moyen d'agencer par ci par là quelques-unes de leurs figurines de. l'Exposition de 1839, la Chasse, la Pèche, la Moisson, etc.

Ces délicieuses petites figurines attirent agréablement

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les yeux, et ne papillotent pas comme tout le reste du

service.

Que vous dirai- je encore? Qu'il y a des cerfe qui servent de griffes et de supports à dMnonnes candélabres. On souffre véritablement pour ces pauvres animaux qui ne sont pas appelés à ce rude métier, abafidonné de toute éternité aux sphinx, aux griffes de lions, etc.

Mais ce qui m'afflige profondément, c'est le parti pris, aujourd'hui, de masquer sous les ornemens, sous tout un fatras d'arabesques et de dentelures, la forme, la pure forme des vases, des coupes et des bakistres. Je défie le plus habile de trouver sous tout cet échaffaudage un galbe, une forme, dont il soit possible de dessiner le contour, même de le deviner.

C'est un parti pris. Du genre si froid, si méthodique de PEmpire, on s'est jette à pieds joints dans la voie contraire. Là, on copiait servilement les Étrusques; on était plus que sobre, on était avare d'ornementation ; ici, au contraire, adieu, bonjour pour la forme et le dessin, mais des ornements, mais des fioritures, en voici, en voilà. C'est brodé partout comme un tambour-major, c'est enjolivé, c'est fardé qu'on n'en reconnaît plus les traits principaux. Et pourtant est-ce que ce ne seroit pas le comble de Part, est-ce que ce ne serait pas là de la belle et bonne renaissance de s'inspirer des galbes purs de Tantique et de les habiller à la moderne, à peu prés comme le gothique fleuri a succédé au gothique primitif?

Imaginez un peu combien seroit élégant et gracieux l'un de ces beaux vases Étrusques du Musée Charles X orné de toutes les ressources, de toutes les ingénieuses richesses que nous devons, à Técole du xvi* siècle? Et

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cette École même, prise coinme École, est-ce donc qu'elle dédaignait U forme et le contour? Bien loin de cela.

Voyez ce qu'il en reste; voyez dans ce noble concours de Raphaël et de MicheUAnge a Poccasion d'une girandole commandée pour le Pape. Dans celui de Michel* Ange quelle simplicité, quelle recherche de la pureté antique. Dans celui de Raphaël, quelle abondance d'idées et d'invention; mais, dans l'un comme dans Pautre, voyez comme les formes, les galbes, les puretés de contours sont habilement étudiés et ménagés, comme le nu s'y fait sentira Dépouillez ces candélabres de leurs ornements ; il restera en dessous une chose &x)ide, si vous voulez, mais d'une admirable entente, d'une grâce et d'une pureté digne des antiques. Dépouillez la plupart de ces bronzes modernes, de leur riche parure, et dites-moi ce qu^il en resterait.

Mais, mon cher ami, en voilà mille fois trop sur ce sujet, et j^ai honte de m'étre étendu si longuement sur tout cela ; car je n^ai plus à peine de place pour vous signaler quelques charmantes figurines de ce service, quelques-unes de ces compositions qui touchent de si près à la statuaire. En somme, comme détails, comme arrangement, c^est une fort jolie chose; comme art sérieux, comme composition architeaurale, il y a, suivant moiy beaucoup à désirer. Si donc vous en parlez, parlez-en à la légère ; glissez, mais n^appuyez pas.

A vous de tout mon cœur.

Froment-Meurice.

I . Froment-Meurice avait d'abord écrit : « Comme le nu, l'anatomie primitive, si je puis direainsi, est apparent, » et sa pensée était peut-être ainsi plus forte*

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