La Commission du muséum et la création du Musée du Louvre (1792-1793). Par Alexandre Tuetey et Jean Guiffrey
On possédait jusqu'ici peu de renseignements précis sur le début du Musée du Louvre. Les historiens n'avaient à leur disposition que des documents rares, incomplets et souvent contradictoires, pour fixer les conditions dans lesquelles le Muséum fut ouvert au public en 1793, et cela lés a souvent égarés : Villot n'accepte pas la date du 10 août 1793 comme marquant l'origine du Musée du Louvre, alors que Renouvier l'adopte et qu'elle est officiellement gravée dans le marbre au-dessus de la porte de la Galerie d'Apollon. L'opinion de Villot était dans la suite généralement préférée à celle de Renouvier, à qui la publication de ce volume donnera définitivement raison.
Les documents que nous publions permettront en outre de juger avec équité l'œuvre de la première Commission du Muséum. Les membres de cette assemblée avaient été rarement jugés avec la modération de Renouvier, les considérant comme
ïî PRÉFACE.
« des artistes et des experts recommandables ». Après Lebrun et David, qui leur furent autrefois constamment hostiles, ils avaient trouvé, en Gourajod, un ennemi redoutable que la modération de Renouvier irrita. L'Introduction du Journal de Lenoir reproduit certains passages des Réflexions sur le Muséum national de J.-B.-P. Lebrun, fort calomnieux pour les six malheureux commissaires nommés par Roland, celui-ci ayant eu le grand tort de ne leur avoir point adjoint le marchand Lebrun. Gourajod présente ces citations comme des « portraits d'après nature », — c'est-à-dire ressemblants, — et se renseigne exclusivement dans les brochures de Lebrun ou les rapports de David. Il résume ainsi son opinion : « Cette grotesque association d'incapables géra tranquillement le Muséum depuis la fin de Tannée 1792 jusqu'au 27 nivôse de l'an II (16 janvier 1794). Le ridicule dont elle se couvrit, les dangers qu'elle fit courir aux rares objets qu'elle avait trouvés dignes d'entrer dans le Musée de la République la firent honteusement chasser par David... » Il paraît difficile de juger plus injustement ces commissaires, que David, dans son rapport à la Convention (voir p. 356), appelait « les viles créatures de Roland et leurs valets »...
PRÉFACE. ni
Roland a, dansunepiècequenouspublions, répondu aux critiques de Lebrun; quant aux reproches de David, ils pourraient tout aussi bien s'adresser aux commissaires qu'il fit nommer en 1794; avec quelle inconséquence ne reproche-t-il pas à Roland, tantôt d'avoir choisi des artistes obscurs que leur talent ne recommandait pas, tantôt d'avoir désigné des peintres de valeur, les obligeant ainsi à abandonner leurs travaux, ce qui privait Part de quelques chefs-d'œuvre? Était-il bien logique lorsqu'après avoir flétri « le goût factice et maniéré qui a caractérisé jusqu'à présent presque tous les maîtres de l'Ecole française » (p. 356 et SSy), il nomme un peu plus loin et avant tout autre Fragoiiard, le maître certainement le plus délicieusement « factice et maniéré » de notre siècle, pour faire partie de la seconde Commission du Muséum (p. 358)? Il ne faut pas oublier que JoUain et Vincent étaient autrefois chargés de la surveillance des tableaux et des dessins du Cabinet du roi, et cela justifiait assez le choix de Roland, que les passions politiques n'aveuglaient pas. Par contre, les attaques de David semblent avoir été inspirées surtout par une haine de parti, par une hostilité farouche contre des hommes qu'avaient nommés des adversaires