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Le sixième du territoire belge

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Mais cette entreprise, qui avait débuté sous de si heureux auspices, devait bientôt connaître de tristes jours. L'alcool et la maladie ne tardèrent pas à décimer les colons, tandis que, privée de concours financier du gouvernement, la compagnie belge devait cesser de payer au gouvernement guatémaltèque la redevance imposée par l'acte de concession; et le territoire concédé devint une circonscription administrative de la république.

Mais cet échec ne ruina pas notre énergie. En 1844, une autre tentative du même genre était faite par une Compagnie Belgo - Américaine de Colonisation qui avait obtenu une concession de 20 lieues dans la province de Santa-Gatharina, au Brésil. Elle n'eut, hélas! pas plus de succès que la précédente.

Léopold P'" regretta longtemps l'insuccès de ces tentatives. « L'Amérique Centrale, écrivait-il en 1851 à M. Rogier, est devenue fort importante; elle a de l'avenir et il est inconcevable comment en Belgique on ne lui accorde pas plus d'intérêt^. » Ce grand Roi comprenait, avant que les esprits à courte vision ne s'en rendissent compte, que la Belgique allait avoir, avant un demi-siècle, un besoin impérieux de colonies qui ouvrissent des débouchés à son commerce et qui fournissent des matières premières à son industrie. Il voulait que

1. Le roi Léopold à M. Rog-ier, ministre de l'Intérieur, 7 août 18:H.

la Belgique s'en créât avant que la France, T Allemagne et l'Angleterre ne se les disputassent.

Jusqu'alors les entreprises coloniales des Belges avaient été surtout un épanouissement de notre puissance et de notre vitalité ; le moment allait venir où les colonies seraient pour la Belgique, comme pour toutes les grandes puissances européennes, un prolongement nécessaire de la mère Patrie, un débouché indispensable pour l'expansion à outrance de cette industrie que l'on voyait alors naître et qui devait grandir démesurément. Ce moment est venu pour l'Angleterre dès après Waterloo : de là date l'Empire Britannique ; pour l'Allemagne en 1870, avec la victoire qui lui donnait la force et la puissance ; pour la France en 1870, également, avec la défaite qui lui enlevait plusieurs de ses débouchés européens et qui, par là même, la forçait à s'en conquérir d'autres au delà des mers.

C'est ce qui explique que, de toute son énergie, Léopold P^ poussa la Belgique à s'occuper de son expansion avant que les grandes Puissances ne lui enlevassent tout espoir d'y parvenir. Dès 1844, comprenant l'inutilité de nos efforts en Amérique, il dirigeait l'expansion belge vers l'Afrique, où, trente ans plus tard, reprenant la tradition de cette grande politique, Léopold II devait nous conquérir pacifiquement, malgré les ambitions des trois grandes Puissances, un immense empire colonial.

Cette année-là, il fut question — fait généralement ignoré — de l'envoi d'un corps de troupes

belges en Abyssinie. En 1848, la Belgique acquit, sur les bords du Rio Nunez, à la côte de Guinée, la possession d'un district appartenant à des chefs indigènes K Cette tentative d'établissement commercial, plus sérieuse que les précédentes, échoua par crainte des charges et des complications diplomatiques, qui pouvaient, prétendait-on, en résulter pour le pays. Si elle avait réussi, comme le faisaient espérer les premiers résultats obtenus en 1 849, nous eussions devancé de trente ans les Français, les Anglais et les Allemands dans la prise de possession des côtes de l'Afrique Occidentale. C'est ce que faisait encore remarquer, sept ans plus tard, le rapporteur de la Commission de la Marine, le capitaine Brialmont, lorsqu'il proposait, dans la séance du 25 octobre i856, de créer des relations entre la Belgique et la Côte d'Afrique. « Si nous n'y prenons garde, disait-il, nous y serons bientôt devancés par la France et par l'Allemagne qui commencent à sentir vivement la nécessité de créer des débouchés nouveaux ~. » Mais tous ces avertissements, hélas ! tombèrent' dans l'oreille

1. Rappelons à ce propos l'intervention énergique de la goélette de la Marine Royale Belge, la Louise-Marie, à De Bokke, à l'embouchure du Rio Nunez, qui valut à son commandant les ordres de Léopold et de la Légion d'honneur, ainsi qu'un splendide sabre d'honneur que lui offrirent les résidents belges et français du Rio Nunez. Cf. La Marine de Guerre Belge, 1910, du sous-lieutenant L. Leconte, p. 28.

2. Cité dans Brialmont, La Belgique actuelle, etc., op. cit., p. 17.

de sourds. Et Léopold P'", que déjà la maladie minait, s'en plaignait amèrement. « Nous devons tout créer, écrivait-il à M. Deschamps, Ministre des travaux publics, pour ce pays car l'entreprise particulière ne fait presque rien i. »

C'est à cet état d'esprit que Léopold II se heurta lorsqu'il voulut, à son tour, conquérir pour la Belgique une grande possession africaine ~. Pas plus que Léopold P% il ne fut soutenu par la nation, quand il voulut, à son tour, conquérir pour la Belgique une grande possession africaine. Dans notre petit pays, trop peuplé, hélas ! par de petites gens, il était comme un aigle en cage, avec l'amertume au cœur de voir si souvent incomprises ou méconnues les hautes ambitions qu'il nourrissait pour son peuple.

Pareil à ces conquistadors lusitaniens, il en avait l'inflexible volonté ! Nulle indécision chez lui ; il courait droit au but sans s'inquiéter des . contingences. Plus diplomate aussi qu'aucun doge ne le fut jamais, il nous conquit, sans flotte, sans argent, sans appui cette magnifique terre d'Afrique que, jusqu'alors, selon la coutume des géographes anciens, on eût pu désigner par l'inscription : Hic sunt leones.

1. Le roi Léopold à M. Deschamps, ministre des Travaux publics, Ardenne, 20 mai 1844.

2. En 1832 fut publiée, à Bruxelles, par un certain M. Douville, une relation d'un voyage qu'il avait accompli au Congo. Ce fut, pour l'époque, un gros succès de librairie.

Lorsqu'il s'agit de donner un drapeau au jeune Etat indépendant du Congo, il fut proposé qu'on y dessinât un sphinx pour symboliser à la fois le mystère de l'Afrique et le caractère aventureux de l'entreprise. Léopold II opposa à ce projet son veto : « Quoi ! dit- il, ce qu'il faut sur ce drapeau d'azur c'est non pas un sphinx, mais une étoile. Elle nous montrera le but vers quoi nous marchons et l'inébranlable confiance qui nous anime dans la réussite de notre dessein. »

Depuis, l'étoile s'est posée sur cette terre prédestinée et celle-ci vaut à la Belgique l'encens, la myrrhe et l'or...

On en parla dans les salons et dans les ministères, et certains firent le rêve d'aller visiter un jour ce pays mystérieux. Si quelqu'un se fût, en ces temps-là, avisé de prédire qu'un jour la jeune Belgique aurait là-bas un empire, on lui eût vraisemblablement ri au nez...

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