CHAPITRE IV
Avant d'aborder la période nouvelle que la liberté d'enseignement va ouvrir pour les Jésuites français, il nous faut jeter encore un regard sur les trente-cinq ans écoulés depuis le rétablissement de la Compagnie. Certaines parties du champ de son activité n'ont pas trouvé dans notre récit la place que leur assigne leur importance. Pour combler cette lacune, nous parlerons ici : 1" des Exercices spirituels ; 2° de la lutte contre le Jansénisme ; 3° des oeuvres de presse; et enfin 4° des Missions étrangères.
Le livre des Exercices spirituels fut composé par saint Ignace au début de sa conversion, comme un résumé des lumières qu'il avait reçues et de l'expérience qu'il avait acquise des voies de Dieu dans la solitude de Manrèse. « C'est, dit le Père de Ravignan, un manuel de retraite, une méthode de méditation, et en même temps un recueil de pensées et de préceptes propres à diriger l'âme dans le travail de la sanctification intérieure et dans le choix d'un état de vie ^ »
Ce livre n'est pas fait pour être lu, mais pour être vécu. Dans la pensée du saint fondateur, les Exercices spirituels ont pour but d'abord de former le Jésuite lui-même. « Ces Exercices, dit encore le Père de Ravignan, ne sont pas notre Institut; ils ne font pas même, à proprement parler, partie de nos règles; mais, j'en conviens, ils en sont l'àme et comme la source. Oui, les Exercices ont créé la Société; ils la maintiennent, la conservent et la vivifient. » C'est donc en se pénétrant et s'imprégnant de la doctrine de ce livre, en la faisant passer dans ses habitudes, dans sa personne et jusqu'au plus intime de son être, que le disciple d'Ignace de Loyola prendra sa physionomie caractéristique et ce que l'on peut appeler l'air de famille. C'est pourquoi tout le programme du
i. De l'Existence et de l'Institut des Jésuites, lo^ édition, 1879, p. i5.
Troisième An, où s'achève la formation de l'ouvrier apostolique de la Compagnie, pouvait bien se ramasser dans cette brève formule du Père Instructeur : « Soyez l'homme des Exercices. »
En même temps qu'une discipline de sanctification personnelle, les Exercices spirituels seront entre les mains du Jésuite un instrument d'apostolat. Appelée à travailler de toutes ses forces au salut du prochain, la Compagnie de Jésus n'exclut aucun des moyens mis à la disposition du zèle sacerdotal; mais entre tous son Institut estime et recommande l'emploi des Exercices spirituels; en quoi il semble bien pouvoir s'appuyer de l'autorité du chef de l'Église lui-même. Dans le Bref adressé à la Compagnie de Jésus à l'occasion de son centenaire. Pie X donnait, lui aussi, une place d'honneur aux Exercices spirituels parmi les fonctions du saint ministère qu'elle peut remplir. Car c'est « par eux surtout, dit-il, qu'elle a bien servi la société chrétienne pendant le siècle qui vient de s'écouler* ».
De vrai, à aucune autre époque peut-être les Jésuites français ne se sont attachés avec plus de ferveur à l'étude et à l'usage pratique du trésor que leur a légué leur Père. C'est dans les Exercices spirituels que dès le premier jour ils sont allés puiser l'esprit de leurs devanciers. On a vu le Père de Clorivière rassembler tout d'abord dans la solitude et le silence ceux qui étaient venus à lui, et pendant trente jours, en dépit de son âge, les instruire, les diriger dans cette voie, selon la tradition dont il était alors le seul représentant. On se souvient de ces Supérieurs de collèges, réunis pendant les vacances à la maison de Paris pour y faire la grande retraite d'un mois. Ces ouvriers de la première heure se rendaient compte que, pour être de vrais Jésuites, ils devaient se couler dans le moule des Exercices. Le Troisième An rétabli au
I. « ... Quotidianis sacerdotii muneribus ma.rimaque spirititulibus Exercitiis operam dando ».