CHAPITRE IV
affaires de ses Orphelinats ; déjà l'idée d'une Mission au bagne a germé dans l'esprit de ses confrères ; on le charge d'en saisir les membres du Gouvernement que l'on sait bien disposés. Le Père Brumauld n'avait à négocier qu'avec le Ministère de la Guerre ; mais de là à celui de la Marine, de qui dépendait le bagne, la communication ne devait pas être trop difficile. Avec son caractère entreprenant le Père Brumauld promit de faire l'impossible. Un homme de bien qu'il rencontra à Paris, M. Collas, représentant de la Gironde, prit la chose à cœur et en parla à M. de Tracy, Ministre de la Marine, lequel accueillit les ouvertures avec une parfaite bienveillance. Dès lors la partie était gagnée. Le Gouvernement, après quelques hésitations, accepta le concours de la religion pour moraliser les êtres les plus déchus et les plus misérables. On donna aux Jésuites toutes les permissions compatibles avec l'inflexible discipline du bagne ; on leur refusa seulement d'y être logés et nourris comme les forçats. Il leur fallut donc s'entretenir à leurs frais. Du reste leur entreprise suscita d'ardentes sympathies et nombre de personnes charitables voulurent y contribuer par leurs aumônes.
Il y avait à Toulon trois mille neuf cents galériens, repartis entre quatre bagnes qui se composaient de vieux bateaux démâtés et de vastes constructions élevées sur un îlot de la rade. Pendant le jour on les employait à divers travaux dans l'arsenal, sur le port et même en ville ; le soir on les parquait dans sept immenses salles, contenant chacune cinq à six cents forçats attachés par leurs chaînes à une poutre de fer qui traversait la salle dans toute sa longueur. On appelait cela le ramas.
Le 23 octobre 1849, neuf Jésuites arrivèrent à Toulon; ils avaient pour Supérieur le Père Alexandre Lavigne, un des orateurs les plus entraînants qu'ait eus la chaire chrétienne au siècle passé. D'autres se tenaient prêts pour le cas où l'on aurait besoin de leurs services. De fait, au bout de quelques jours l'ouvrage fut si abondant
qu'il fallut plus que doubler le nombre des ouvriers. Il y eut vingt religieux employés à la Mission du bagne, dont deux novices qui passaient leur temps à faire le catéchisme.
Les exercices de la Mission, commencés le 25 octobre, se prolongèrent jusqu'au 25 novembre. Les Pères prêchaient dans les salles tous les jours, le matin avant le départ pour le travail, et le soir au retour, avant le ramàs. Nous n'entreprendrons pas de raconter ici les prodiges accomplis par la grâce divine pendant ces jours de bénédiction. Léon Aubineau l'a fait dans deux petits livres d'un intérêt poignant \ tout en déclarant que la meilleure partie de la vérité est encore celle que l'Histoire ne saurait dire. Il est certain que l'ébranlement produit par la parole et le dévouement des missionnaires dépassa tout ce qu'ils auraient osé espérer.
Ils ne se contentaient pas, il est vrai, de prêcher soir et matin leurs cliers forçats ; ayant la liberté de les voir et de leur parler tout à leur aise, ils passaient avec eux la journée entière, allant des uns aux autres et se faisant tout à tous. Ils ne rentraient chez eux qu'à la nuit tombante, quand le coup de canon annonçait la fermeture des portes, et il leur fallait, sur le parcours, jeter plus d'une fois aux sentinelles le titre dont ils étaient quelque peu fiers : « Missionnaire du bagne ! » Aussi la confiance fut vite établie entre eux et leurs ouailles ; les forçats ne résistèrent pas à ces hommes qui venaient à eux le cœur ouvert, leur parlaient avec douceur et leur témoignaient de l'affection. Ils surent en retour marquer leur gratitude avec une délicatesse de sentiments qu'on ne s'attendait guère à trouver dans un pareil milieu. Les galériens, ayant appris que les Jésuites ne recevaient aucune rétribution du Gouvernement, entreprirent de les indemniser eux-mêmes. Ils touchaient pour leur travail une paie, qui ne dépassait pas quelques sous par jour et qui leur servait à améliorer un peu l'ordinaire du bagne. C'est sur ce maigre pécule