CHAPITRE VI
contre la raison, partant une manœuvre contre-révolutionnaire, que volontiers il eût qualifiée d'attentat aux principes de l'Etat moderne. Il y vo^^ait « un privilège pour les Jésuites », et, sans plus tarder, il déclarait que les Jésuites ne pouvaient être admis à prendre leur part de la liberté. A grand renfort d'érudition facile, ressassant les ordonnances royales, les édits impériaux et jusqu'aux arrêts des Parlements, il prouvait que l'Ordre de Loyola était proscrit par notre droit public. Puis, allant au-devant de l'objection : Je sais bien, disait-il, que la liberté d'association est inscrite dans la Constitution ; mais la Constitution proclame des principes ; rien de plus ; il faut des lois organiques pour les faire passer dans la pratique. C'est ce que nous faisons pour la liberté d'enseignement, proclamée elle aussi par la Constitution. Qu'on propose une loi pour le rappel des Jésuites, je la voterai. En attendant, rien n'est changé dans leur situation, et donc, ils n'auront pas le droit d'enseigner.
C'est la thèse qui se présentait d'elle-même à l'esprit de tous les adversaires des Congrégations non reconnues par l'État ; elle fut reprise de façon plus ou moins explicite par des orateurs qui ne s'inspiraient pas tous de préjugés sectaires, comme par exemple M. Wallon. Nous avons vu que les auteurs de la loi l'écartaient par le silence ; c'est ce qu'on appelle en langue parlementaire la question préalable. Mais il fallait une certaine bonne volonté pour se prêter à cette solution, et le problème restait toujours, suspendu sur l'existence des religieux, comme une menace dont le mauvais vouloir des gouvernants pouvait, le jour venu, faire une réalité. On le vit bien lors des fameux Décrets de 1880. A M. Barthélemy-Saint-Hilaire succéda Mgr Parisis, lequel, en deux mots heureux, sut préciser le caractère de la loi et l'attitude des représentants de l'Eglise : « Si le projet nous est présenté comme une faveur, je le repousse ; s'il nous est proposé comme une occasion de dévouement, je l'accepte. » L'entrée des évêques dans les Conseils de l'Instruction publique, signe
et gage de Falliance entre les deux pouvoirs, était assurément pour l'Église de France tout autre chose qu'une laveur, et il ne fallait rien moins que son amour de la paix et l'espoir de quelque bien à réaliser pour lui faire accepter cet honneur compromettant.
Vint ensuite Victor Hugo. Dans une langue tissue de métaphores et d'antithèses il déversa sur la religion des sophismes usés et des blasphèmes furieux. 11 ne veut pas de la loi parce qu'elle e^X cléricale ; ov^ clérical cela veut dire faux, hypocrite, impie; être clérical, c'est être ennemi de Dieu : « Ignace est ennemi de Jésus ^ » Ce paradoxe posé, l'orateur-poète fulminait à loisir contre les Jésuites des anathèmes sonores. Le lendemain M. Poujoulat débutait ainsi : « L'Assemblée a entendu hier un mélodrame de tribune. . . » Elle entendit encore les homélies socialistes de Pascal Duprat, de Grémieux, etc., qui avec moins de lyrisme, mais tout autant d'âpreté et de violence, reprochaient à la loi les avantages qu'elle faisait aux catholiques. A quoi Montalembert riposta en racontant les attaques qu'ils avaient dirigées contre elle : « Depuis six mois, s'écria-t-il, tous les jours la presse religieuse nous poursuit. )) A ses yeux nous sommes « des traîtres ou des imbéciles ».« J'ai vu se dissoudre l'armée que j'avais formée pendant vingt ans » ; d'anciens compagnons d'armes «versent des larmes sur raon suicide ». On nous reproche « de n'avoir pas donné la liberté absolue, d'avoir fait un compromis avec l'enseignement d'Etat, de ne l'avoir pas abandonné à lui-même, d'avoir contracté une alliance où nous serions dupes et victimes, d'avoir substitué l'alliance à la lutte. » Eh bien ! oui, cette loi « c'est un concordat^ un traité qui doit ramener la paix entre ceux qui se sont fait assez longtemps la guerre. »
M. Thiers parla à son tour, au milieu des interruptions de ses anciens amis qui ne lui pardonnaient pas son évolution. Il ne lui fallut rien moins pour se faire écouter
r. Moniteur. Année i85o, janvier, p. 173, col. 3.