CHAPITRE PREMIER
faut que l'on ait tant parlé de ces tristes démêlés pour que je me décide à en parler moi-même. »
On se rappelle la fâcheuse Ordonnance de novembre 1843 et l'admonition pontificale qui s'ensuivit. Mgr Affre s'était incliné, mais n'était-il pas resté quelques gouttes d'amertume dans le cœur du prélat? Toujours est-il que l'indépendance relative des religieux n'avait point cessé de lui porter ombrage. L'entreprise du Gouvernement contre les .Jésuites lui parut une occasion favorable pour étendre sur eux la tutelle de la crosse épiscopale. Le pouvoir civil prétendait supprimer toute forme de Congrégation et faire rentrer les personnes dans les cadres du clergé séculier. Au fond, Mgr Aft're ne voulait guère autre chose; aussi se trouva-t-il dès l'abord en parfaite communauté de vues avec le ministère. Le 30 avril eut lieu aux Tuileries une conférence où l'on examina les moyens d'arriver à la paix religieuse. Différentes questions furent passées en revue; celle de la liberté d'enseignement tout d'abord, et celle des Jésuites. Il semble bien que des promesses furent échangées de part et d'autre. L'archevêque de Paris consentait à se faire auprès de ses collègues l'interprète et le garant des bonnes dispositions du Pouvoir. En ce qui concernait les Jésuites, il s'engageait pour sa part à les fondre dans le clergé paroissial.
A quelques jours de là, un de ses grands vicaires était député au Provincial de Paris pour lui proposer l'arrangement et l'informer que, en cas de dispersion de la communauté, l'archevêque ne verrait plus dans les religieux que des prêtres isolés ^ La réponse ne pouvait être dou-
I. «M. de la Bouillerie est venu nie voir, envoyé par lui pour me proposer la chose. C'est son idée lixe ; il ne veut d'autre autorité que la sienne ; il nous répartira dans les paroisses avec attributions fixes. » (Lettre du P. Rubillon au R.P. Roothaan, lamai i8^5.)
teuse. Après avoir pris l'avis de ses consulteurs, le Père Rubillon la transmit au négociateur : « Je déclare à l'abbé de la Bouillerie, éorivait-il, que nous subirons le régime que Monseigneur prétend imposer pour les pouvoirs donnés par lui nommément, mais que nous n'admettons pas d'être attachés à une paroisse, à la disposition et sous le bon plaisir de Sa Grandeur. » On se heurtait là, en efFet, à une question de principe. 11 s'agissait, en réalité, de soustraire des réguliers à l'obédience de leurs Supérieurs canoniques pour les faire passer sous celle de l'ordinaire. C'était la suppression de la discipline, ou plutôt de la vie religieuse elle-même, et à vrai dire, la sécularisation déguisée. Plutôt que d'entrer dans cette voie, les Jésuites n'eussent pas hésité à s'éloigner du diocèse de Paris. Le Père Rubillon ne l'avait pas dissimulé à l'envoyé de l'archevêque. Quelques jours plus tard, le Père de Ravignan tentait auprès du prélat lui-même une démarche qu'autorisaient ses fonctions et ses services à Notre-Dame. Il lui adressait une longue lettre pleine de tristesse, d'humilité et de déférence, mais qui n'en contenait pas moins un appel énergique à la justice en faveur du droit méconnu. Elle se terminait par la grave déclaration déjà arrêtée deux ans auparavant, en consulte provinciale : «... Si la position qui nous serait faite n'était plus compatible avec notre caractère de clergé régulier, nous nous verrions alors à regret obligés de renoncer à l'honneur et au bonheur de servir sous vos ordres, et tous ensemble, solidaires comme des frères, nous déposerions à vos pieds, avec reconnaissance et respect, les pouvoirs dont vous nous avez longtemps honorés ^ »
Dans sa réponse à cette lettre Mgr Alï're se défend de toute hostilité à l'endroit des Ordres religieux en général et de la Compagnie de Jésus en particulier; l'expression d'une certaine estime affectueuse n'en est même pas
I . Cette lettre, ainsi que la réponse de Mgr Afîre, est citée in extenso dans la Vie du Père de Rm'i^nan. loe éd. Tome I. P. 336.