CHAPITRE Vin
deux cents ans les écoliers paresseux, turbulents ou dys' cotes reçurent les étrivières dans les collèges des Jésuites sans que personne y trouvât à redire. C'était du reste la loi commune à laquelle les princes eux-mêmes n'échappaient point. Henri IV et Louis XI V furent fouettés comme de simples roturiers '. Ce n'est qu'au xviii* siècle, lors du grand soulèvement contre la Compagnie de Jésus, qu'on s'avisa de dénoncer les corrections barbares en usage dans ses collèges-. Rousseau inaugurait le règne de la « sensibilité », qui devait avoir tout son épanouissement sous la Révolution. Lésâmes « sensibles » de quatre-vingttreize n'avaient sans doute pas connu ce traitement attentatoire à la dignité de l'homme et du citoyen. Depuis lors l'adoucissement, ou pour mieux dire l'amollissement des mœurs tend à bannir de l'éducation française le fouet et même toute peine afflictive. Car, disait le président du tribunal de Bordeaux, avec ce genre de punitions on n'élève pas les enfants, on les « abrutit ». Les Anglais, sur qui la sensiblerie a moins de prise, pensent autrement; le floggiug esien honneur dans la fière Albion, et les fils de famille ne sont pas loin de le considérer comme un privilège de la classe sociale à laquelle ils appartiennent. L'affaire de Bordeaux n'en était pas moins regrettable : « Vous comprenez sans que je le dise, écrivait le Père Général Beckx au Provincial de Toulouse, la peine qu'elle m'a
1 . « Je me plains de vous de ce que vous ne m'avez pas mandé que vous aviez fouetté mon tils; car je veux et vous commande de le fouetter toutes les fois qu'il fera l'opiniâtre ou quelque chose de mal, sachant bien par moi-même qu'il n'y a rien au monde qui fasse plus de profit que cela; ce que je reconnais par expérience m'avoir fort prolité ; car étant de son âge, j'ai été fort fouetté. » (Lettre de Henri IV à Mme de Montglat, gouvernante de ses enfants. Citée par Gompayré. L'Orbilianisine, p. 4.)
2. M. Gabriel Gompayré ayant mis la main sur un pamphlet du temps, sans nom d'auteur, relatif à cette matière, l'a exploité comme un document historique de haute valeur. Il en a tiré une plaquette d'allure scientifique, où il prétend révéler les pratiques monstrueuses de l'éducation chez les Jésuites. Le moins qu'on peut dire de ce factum, c'est qu'il n'est pas digne d'un inspecteur général de l'Instruction publique.
causée. Les Pères accusés ont répondu à l'interrogatoire avec franchise ; ils ont disculpé la règle et les Supérieurs ; c'est bien... Mais si l'impression produite en France a été fâcheuse, elle n'a pas été bonne ici non plus. Le Saint- Père lui-même en a paru affecté péniblement... Profitons de la leçon et de l'humiliation. Puissent tous les Nôtres, dans les collèges et partout, sentir davantage la nécessité delà règle et de l'obéissance! Là seulement est attachée la bénédiction du ciel. » (14 Janvier 1869.)
Le procès des Pères de Tivoli devait avoir un épilogue; la faute commise et la surexcitation de l'opinion publique faisaient la partie trop belle aux ennemis des Jésuites pour que la sentence du tribunal leur donnât satisfaction. C'est au collège lui-même qu'on en voulait. Le Conseil académique décida une enquête sur les prétendus désordres révélés par l'instruction judiciaire. Au cours des interrogatoires on en vint à constater ce qui n'était point un secret, savoir que le directeur légal n'était point le directeur réel de l'établissement; il n'y habitait même pas; le Père Jean Roux, Supérieur religieux, dirigeait donc la maison de Tivoli sans être en règle avec la loi, et cela faute d'avoir le grade universitaire exigé par elle. Le cas se représentait dans plusieurs collèges de la Compagnie et dans nombre d'autres. Pour être bachelier, on n'est pas nécessairement qualifié pour exercer l'autorité sur ses collègues, et tel au contraire peut avoir des aptitudes pour le gouvernement qui n'aura pas pris soin dans sa jeunesse de se munir du diplôme. Celui-là gouvernera en effet en se doublant dun prête-nom. Ainsi faisaiton à Bordeaux et ailleurs, et bien certainement l'administration universitaire ne l'ignorait pas. Elle tolérait d'ordinaire, mais gardait toujours le droit et le moyen de poursuivre.
Cette fois elle s'apprêtait à en user. Le Supérieur de Tivoli serait frappé comme coupable d'« immoralité », ce qui faisait dire au Père Beckx : « C'est vraiment exorbitant. » Mais telle était l'inculpation juridique qui permettait de