CHAPITRE IV
qu'ils prétendirent prélever de quoi fournir aux dépenses assez considérables qu'entraînait la Mission. Les bonnets verts les premiers offrirent cinq cents francs. Les Pères déclarèrent très énergiquement qu'ils n'accepteraient ni argent ni cadeau d'aucune sorte; mais ce ne fut pas sans peine qu'ils firent agréer leur refus.
Chose inouïe dans les annales du bagne, on vit des objets de valeur, des bijoux même, trouvés par les forçats sur les quais ou dans les rues et remis par eux à leurs gardiens. Beaucoup de ces malheureux écrivaient aux missionnaires pour leur exprimer leur reconnaissance, leur repentir et leurs bons propos. Léon Aubineau a recueilli des extraits de cette correspondance du bagne, qui figureraient bien à la suite des Lettres édifiantes et curieuses. De grandes solennités eurent lieu au cours de la Mission, messes en plein air, amende honorable, consécration à la Sainte Vierge, auxquelles assistèrent tous les condamnés et deux ou trois mille personnes du dehors. Ce spectacle était impressionnant au plus haut degré, et la parole vibrante du Père Lavigne faisait courir à travers cette foule une émotion irrésistible. Lors de la cérémonie de l'amende honorable, il lui arriva, dans un mouvement oratoire, d'apostropher son auditoire de galériens : « Ne voulez-vous pas, pour que Dieu vous pardonne, pardonner vousmêmes à ceux qui vous ont jugés et condamnés, à ceux qui vous font subir ici l'expiation due à vos crimes ? » Des centaines de voix lui répondirent : « Oui, oui, nous pardonnons. » L'orateur troublé dut s'interrompre et les cris redoublèrent : « Oui, Père, nous pardonnons. »
L'un des missionnaires disait plus tard : « Jamais les sermons ne m'avaient fait pleurer, ni les miens, ni ceux des autres ; mais au bagne je ne pouvais me retenir. »
Le 25 novembre eut lieu la clôture. Les missionnaires avaient passé les deux nuits précédentes dans les salles pour entendre les confessions. On avait décoré le grand hangar de la Canoterie transformé en chapelle pour la circonstance. La cérémonie s'ouvrit par le baptême de
quarante-deux forçats. Autour de l'autel deux cent cinquante étaient rangés, le cierge en main, qui faisaient ce jour-là leur première communion; plus de trois mille s'approchèrent de la sainte Table et douze cents reçurent la confirmation. L'évêque de Fréjus disait, en commençant son allocution, que le bagne était apparemment le lieu de son diocèse où les regards des anges se reposaient ce jour-là avec le plus de complaisance.
La Mission du bagne de Toulon avait eu dans tout le pays un grand retentissement. Quelques semaines après ce fut le tour de celui de Brest. Entre temps le Père Général avait écrit aux missionnaires une lettre de félicitations et d'encouragement. Il leur rappelait l'humilité et l'effroi de saint Pierre devant la pèche miraculeuse, laquelle n'était pas un prodige plus grand que celui dont ils venaient d'être les témoins et les instruments. Gomme s'il eût pressenti des difficultés plus graves et un moindre succès dans la nouvelle campagne qui se préparait, il les exhortait à aller de l'avant sans hésitation: « Oh! que votre mission est belle ! leur disait-il. Courage et confiance dans le Seigneur ! Ipsi soli honor et gloria! »
On n'eut que l'embarras du choix parmi les Pères qui sollicitaient l'honneur de prendre part à l'évangélisation des galériens. Trois seulement de ceux qui avaient fait leurs preuves à Toulon prirent le chemin de Brest. Dix-sept autres venus des maisons de la Province de Paris leur furent adjoints et portèrent à vingt, comme à Toulon, l'effectif du petit bataillon apostolique.
La Mission commença le 8 janvier 1850, pour se terminer le 3 février. Le bagne de Brest, un peu moins peuplé que celui de Toulon, comptait cependant plus de deux mille condamnés. Les missionnaires allaient y rencontrer des obstacles que la précédente expérience ne pouvait leur faire soupçonner. Tout en se montrant convenables et même polis, les forçats gardaient une attitude de réserve et de défiance dont ne purent triompher ni les prévenances de la charité ni les industries du zèle.