‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 108 sur 324 · CII.U'ITHE IV · texte numérisé non relu

CII.U'ITHE IV

les règles des prêtres les meilleurs dans l'exercice de leur ministère. C'était en quelque façon, à la place de la loi d'amour, le régime de la terreur. Un curé d'une paroisse de deux mille âmes racontait au futur cardinal Gousset qu'il avait douze Pâques d'hommes : — « Douze de trop », ajoutait-il. Cette doctrine pharisaïque ignorait la miséricorde. Le fondateur des Missionnaires de Provence, Mgr de Mazenod, arrive un jour à Gap et apprend qu'il y a à la prison un condamné à mort sur le point d'être exécuté. Selon la tradition janséniste, l'aumônier lui refuse les sacrements. A cette nouvelle, dit le biographe, « l'évêque bondit et déclare que, lui, il communiera le criminel. De fait, il le visite, entend sa confession, lui dit la messe et lui donne la communion et même la confirmation'. » On sait que, en vertu de la même tradition, spéciale à la France, les gens de théâtre furent longtemps traités en excommuniés et privés comme tels de la sépulture chrétienne, ce qui, au siècle dernier, donna lieu parfois à des scènes de désordre.

Le clergé français tenait à ces habitudes comme à l'un de ses privilèges, pour ne pas dire tout à fait comme à un dogme. Il réprouvait avec indignation tout adoucissement à son impitoyable morale ; le nom seul de Liguori provoquait sa réprobation ; il était tenu pour auteur dangereux, sinon positivement hérétique, en tout cas formellement exclu des bibliothèques de séminaires 2. L'abbé Combalot, prêchantla retraite pastoraleàQuimper en 1829, se hasarde à esquisser la doctrine ligorienne, déclarée orthodoxe par les Souverains Pontifes et enseignée sous leurs yeux. L'évêque l'interrompt : « Nous ne partageons pas ces principes. » — Semblable désagrément arrive aux Jésuites qui abordent ce sujet devant un petit groupe

i. Vie de Mgr Eugène de Mazenod, par Mgr Ricard, p. 260.

2. Un traité De Jure et Justitia, imprimé à Amiens en 1827, s'exprime ainsi au sujet de la Théologie morale de Liguori (béatifié en 181G) : Utinam ista theologia, quse venus forte inscriberetur immoralis, numquam lucem aspexisset, aut nonnisi plcne defaecata !

d'ecclésiastiques réunis pour faire les Exercices spirituels : « Ces Messieurs sont scandalisés. » A Vannes, en 1837, un livre donné à l'un des retraitants provoque une véritable tempête. Le Prêtre sanctifié ne s'inspire pourtant que des pures maximes de l'Eglise, approuvées et recommandées par les Papes, mais il froisse les consciences rigoristes, et donc il doit être écarté. L'évêque finit par dire au Supérieur des Jésuites : Je ne puis condamner ce qui est loué à Rome ; « mais dites que cet ouvrage n*est pas reçu dans le diocèse 1 ».

La conséquence du système était de la part des fidèles l'abandon des sacrements, et, par une suite fatale, le dépérissement de la vie chrétienne. En ce qui concerne les Jésuites, l'état d'âme janséniste du pays leur préparait bien des tribulations : défiance chez les uns, opposition, antagonisme, hostilité déclarée chez les autres. Hommes d'Etat, parlementaires, lettrés, magistrats avaient dans les moelles la haine du Jésuite ; l'atmosphère dans laquelle ils avaient été élevés leur avait inoculé les rancunes du parti. Ce mauvais levain travaillait toute la masse et il suffirait à expliquer l'animosité qui souleva contre l'Ordre de Loyola des hommes dont la vie était d'ailleurs correcte, vertueuse, peut-être même teintée d'austérité, les Montlosier, les Dupin, les Portalis, les Tabaraud, les Persil, les de Pradt, et tant d'autres. Pour ces héritiers de Portîioyal, le Jésuite c'était l'ennemi. Aussi, en même temps que les contes fantastiques de Montrouge ou du Juif errant, voit-on apparaître toute une littérature inspirée des Provinciales. Dévotions puériles, probabilisme, casuistique, morale relâchée fournissent aux journaux des thèmes inépuisables d'amplifications. Des gens qui, comme disait Timon, ne sauraient pas réciter le Notre Père, s'érigent en théologiens et font la leçon à ces religieux dont la doctrine n'est pas assez sévère à leur gré. Une feuille point suspecte de partialité pour les Jésuites,

i. Lettre du P. Raymond Bazire, a4 nov. j84o.

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