CHAPITRE IV
réponse, mais on apporte le texte de la Théologie de Liguori, ajoutant que, sans doute, personne n'est tenu de s'y conformer; cependant chacun, dit le Souverain Pontife, peut en toute sûreté de conscience suivre son opinion en toutes choses. Quel docteur, même parmi les plus grands, a jamais été autorisé de la sorte ? On rappelle encore l'approbation donnée de son vivant au Bienheureux par Benoit XIV, le bref de Léon XII à son éditeur turinois, la déclaration de la Pénitencerie, etc. C'est de quoi éclairer les questions des pécheurs d'habitude, des signes extraordinaires de pénitence, de l'absolution des enfants, de la certitude morale du confesseur, etc. Après cela, on laisse chacun s'arranger avec sa conscience *. »
Ces précautions n'empêchèrent pas toujours les mécontentements et les plaintes. A Vannes, comme nous l'avons vu, les Pères durent se défendre au tribunal de l'évêque. Sur de nouvelles réclamations portées contre eux, ils en vinrent à déclarer qu'ils se retireraient du diocèse plutôt que de réprouver une doctrine recommandée par l'Eglise. Ailleurs, un pieux évèque, très attaché à la famille de saint Ignace, envoyait à Rome un confident avec charge d'avertir le Père Général que les Jésuites français versaient dans le laxisme. L'envoyé s'étant aperçu que le prétendu laxisme était enseigné à Rome et admis par le Pape en personne, revint sans avoir fait sa commission.
Les retraites pastorales, où se réunit le clergé diocésain, offraient sans doute une occasion favorable de rappeler les vrais principes; mais là encore quelle discrétion était nécessaire au religieux qui semblait se poser en réformateur de ses vénérés confrères ! Les plus attachés à la tradition janséniste étaient souvent des prêtres qui avaient traversé sans fléchir les mauvais jours de la Révolution et qui édifiaient les peuples par leur vie irréprochable et austère. « Il fallait à tout prix avoir raison de ce rigorisme de doctrine et de conduite, fléau d'autant plus désastreux
i. Litt. ann. i835-i836, p. 8.
qu'il se glissait sous le voile d'une vertu exemplaire, longtemps éprouvée par la persécution; mais comment remédier au mal, lorsque le découvrir seulement paraissait à un grand nombre de prêtres comme une trahison de la foi qu'ils avaient confessée avec tant de courage1 ? » Sans attaquer ouvertement des pratiques erronées, les Jésuites durent se contenter d'abord de signaler et de recommander les ouvrages d'une orthodoxie incontestable, quoique plus indulgente. « Grâce au Père de Bussy, dit son biographe, la Théologie morale de saint Liguori, condamnation universelle des usages gallicans dans l'administration des sacrements de Pénitence et d'Eucharistie, s'introduisit dans la bibliothèque des prêtres français et tempéra du moins le rigorisme outré de leurs principes 2. » C'était beaucoup déjà de faire lever l'interdit qui pesait chez nous sur le docteur et la doctrine. Il ne fallait rien moins que la grande autorité du saint missionnaire. C'est une preuve que l'esprit janséniste avait pénétré bien profondément l'âme du clergé français. Avec le temps le Père Chaignon osa pousser plus outre. Il trouvait des accents pathétiques en parlant « des déplorables victimes d'une indiscrète sévérité », de ces malheureux « qu'entraîne dans l'abîme une rigueur désespérante », de ces trop nombreux « libertins qui sont parvenus à vivre sans remords, parce qu'ils sont sans espérance ». — « Eh! qu'est-ce donc, demandait-il, que la justice sans la charité?... Elle irrite, décourage, effraie, contriste. Vaine terreur, stérile tristesse qui ne rendirent jamais l'homme meilleur et dessèchent jusqu'au fond de l'âme toute sève de vertu ! »
Là ne se bornaient pas les efforts des Jésuites français pour extirper les restes calamiteux du Jansénisme. Le
i. Vie du P. Chaignon, p. 126.