CHAPITRE V
au marquis de Latour-Maubourg, lequel ne paraît pas se soucier de s'engager dans cette négociation. Il faudra, répond-il, passer par la Propagande; or elle n'acceptera jamais cette ingérence laïque sur les personnes ecclésiastiques et leur ministère. Au reste l'adhésion existe implicitement; les Jésuites sont dans le droit commun ; ils n'ont jamais prétendu s'en affranchir. Pour ces raisons et d'autres encore l'ambassadeur juge la mise en demeure « très intempestive ». M. Guizot n'insista pas pour cette formalité ; mais, sur ces entrefaites, se présentait une occasion d'être désagréable tout à la fois aux Jésuites et à la Propagande; il n'eut garde de la laisser échapper. La Compagnie de Jésus avait autrefois dirigé à Smyrne un collège florissant, qui ne s'était point relevé du coup dont lavait frappé le Bref de Clément XIV. En 1844 une négociation fut entreprise par les pères de famille pour y rappeler les Jésuites. Ils s'adressèrent à la Propagande qui tout d'abord se montra favorable à leur projet. Le Père Général ne l'était pas moins. Un établissement d'éducation ne pouvait être mieux placé que dans la grande ville commerçante, la plus populeuse et la plus importante de l'Asie Mineure. Le retour des anciens maîtres paraissait donc décidé. Mais M. Guizot n'eut pas plutôt vent de l'affaire qu'il invoqua le protectorat de la France pour y mettre obstacle. Il expose sa volonté et les motifs qui l'inspirent, dans une dépêche à l'ambassadeur de Rome en date du 28 novembre 1844. Il faut absolument, déclaret-il, empêcher l'exécution du dessein de la Propagande. Suit une page cruelle pour les Jésuites, qui n'aurait pas dû sortir de la plume d'un homme d'Etat de qui on pouvait attendre plus de justice et de réserve. Le marquis de
renvoyé en chrétienté ne pourra plus retourner dans aucune Échelle. (Art. 1 38.) — Défense aux missionnaires de faire aucune acquisition sans une permission expresse de S. M. (Art. i4o.) — « S. M. se réserve au surplus de pourvoir par des règlements particuliers à tout ce qui peut être relatif aux Missions françaises... » (Art. 1 43.)
Latour-Maubourg fit valoir les remontrances du ministre français ; la Propagande essaya de les faire agréer des intéressés ; ceux-ci revinrent à la charge avec plus d'insistance ; ils allaient enfin l'emporter, quand le 17 janvier 1845, M. Guizot écrit derechef à l'ambassadeur. L'affaire de Smvrne est plus avancée qu'il ne croyait ; les Jésuites doivent arriver et entrer en possession du collège le 22. La Propagande le veut ainsi. Mais elle apprendra qu'on ne se passe pas si aisément de l'agrément du Gouvernement français. Le consul de Smyrne va recevoir l'ordre d'écarter les Jésuites par tous les moyens, et s'il le faut, par la force. Cette fois la Propagande dut céder; une lettre du secrétaire en donne avis à l'ambassadeur; le collège sera remis aux Lazaristes, puisque le chef du Gouvernement français le veut, mais, ajoute-t-il, « c'étaient bien les Jésuites qui étaient demandés par les pères de famille et par la population. » (27 Janvier 1845.)
À cette date M. Guizot machinait contre la Compagnie de Jésus en France une exclusion de plus large envergure ; M. Rossi était en route pour Rome avec la mission que l'on sait. Au moment même où ils venaient de s'abriter sous les plis de «. la bannière de France », les Jésuites du Levant devaient avoir leur part de la défaveur qui s'acharnait sur les Jésuites français : « Vous êtes persécutés, écrivait au Provincial de Lyon le Supérieur de la Mission de Syrie, nous le sommes aussi ; mais nous ne le serons qu'autant que Dieu voudra. Une partie de notre œuvre est de souffrir la persécution. Nos Pères qui travaillèrent autrefois dans ce pays que nous habitons fuient aussi persécutés; ils n'en ont pas moins fait de grandes choses pour la gloire de Dieu, et leurs noms vivent encore environnés de la reconnaissance et de l'amour des peuples. » (28 Mars 1844.)
De fait les tribulations de toute sorte n'ont pas manqué à la nouvelle Mission des Jésuites français en Orient. Leur situation au milieu de Nations en perpétuelle rivalité les unes avec les autres était singulièrement délicate ;