CHAPITRE VI
de Dôle, le Conseil municipal a décidé qu'il donnerait son collège à la Compagnie, que 10.000 francs seront alloués pour l'entretien des professeurs, que toutes les réparations nécessaires seront faites... etc. Que faire? Y a-t-il moyen de reculer? » (23 Mai 1852.) A quoi le Père Général répond immédiatement : « Puisque nous avons déjà ouvert des classes à Dôle, il faut accepter l'offre. » (31 Mai.) Pour des raisons que l'on peut aisément deviner, le projet n'eut pas de suite; l'Université garda l'établissement municipal, et les Jésuites l'école libre qui commençait à sortir de l'obscurité dont elle s'était volontairement enveloppée en naissant.
Il semble, en effet, que ses fondateurs aient pris à tâche d'imprimer à leur œuvre le cachet de l'humilité et de la pauvreté évangéliques. Rien ne ressemble moins à une réclame que leur prospectus que nous avons sous les yeux. D'abord, au lieu d'un pensionnat rêvé par nombre de familles, c'est « un commencement d'externat » qu'ils ont décidé d'ouvrir dans la ville de Dôle. Et leur raison, c'est que ce système d'éducation est le seul qui réponde aux vues de la Providence : « Faut-il donc que l'enfant, placé par elle au cœur du foyer domestique, soit entièrement sevré de la tendresse éclairée d'un père et d'une mère, de leurs bons exemples, de leurs douces paroles, de leurs sages conseils, de ces soins hygiéniques », inspirés par la nature à leur sollicitude ? On se bornera « pour le moment à renseignement de trois classes », trois petites classes : élémentaire, sixième et cinquième. Toutefois, « pour que la direction soit une autant que possible, et pour décharger les parents d'une surveillance dont la continuité leur serait pénible, impossible même parfois, on donnera à ce petit externat une forme nouvelle. » Les enfants y seront gardés tout le jour, de six heures du matin en été, de sept heures en hiver à sept heures du soir, sauf une heure et demie pour le dîner qu'ils iront prendre dans leurs familles ou leurs pensions. Pour la surveillance comme pour l'enseignement, les élèves
n'auront à verser aucune rétribution. Des personnes respectables, entre autres un prêtre du clergé diocésain, recevront comme pensionnaires les enfants dont les familles sont étrangères à la ville; mais les parents sont prévenus qu'ils auront à traiter directement avec les chefs de pensions la question financière. Les Jésuites entendent n'y intervenir en aucune façon. C'était pousser le désintéressement à ses extrêmes limites. Mais on exprime l'espoir que, le collège se développant, « la cité, qui est appelée la première à jouir des bienfaits de cet établissement gratuit », se chargera de pourvoir aux frais de son entretien. L'ouverture se fît le 4 novembre, avec 80 jeunes enfants, chiffre considérable pour une ville qui comptait alors 10.000 habitants.
Le calcul des Jésuites dénotait de leur part une certaine candeur. La ville ne songea nullement à aider un collège rival de celui qu'elle avait à soutenir. « Je regrette, écrivait le Père Roothaan, que la maison se soit chargée de tous les frais, sans rien demander aux parents. Cet état ne pourra pas durer, car il doit nécessairement entraîner des dettes. » (27 Février 1851.) D'autre part le premier Supérieur de la Compagnie approuvait fort la méthode adoptée à Dôle de commencer modestement par les classes inférieures, pour en ajouter une nouvelle chaque année. Il regrettait que, dans l'intérêt des Provinces et des collèges eux-mêmes, il n'eût pas été possible de procéder partout de la même manière. (10 Mars 1852.) Après une année d'essai, ce qui était prévu arriva ; les familles s'accommodaient mal du système désuet des petites pensions. Devant leurs instances et contraints par la nécessité même les Jésuites durent renoncer à poursuivre l'idéal réalisé pendant deux siècles par leurs devanciers ; à la rentrée de 1851, on reçut un premier contingent de trente pensionnaires. Il allait doubler l'année suivante, et avec le temps le collège réunirait un effectif total de quatre cents élèves. Sa croissance toutefois fut plutôt assez lente, ce que la situation
CHAPITKE VI
géographique suffirait sans doute à expliquer. Quoi qu'il en soit, nous voyons que, en 1855, le Père de Jocas, alors Provincial de Lyon, proposait de supprimer le collège de Dôle. Grâce à un mûr examen de la question, il échappa heureusement à cette menace, laquelle d'ailleurs n'était inspirée que par le désir d'alléger les charges de la Province. Mais l'établissement franc-comtois n'avait pas mérité d'être sacrifié à la prospérité d'autrui ; il était bien jeune encore; l'arbre n'avait pas eu le temps de donner ses fruits. Apparemment, si l'on eût connu l'avenir, on eût cherché à faire des économies de personnel ailleurs qu'au collège de Notre-Dame-de-Mont-Roland.
Nous ne dirons pas les transformations successives qu'il a subies pendant un demi-siècle. L'hôtel de Scey, acquis par les Jésuites dès la Restauration, avait pu abriter tour à tour, après 1828, une résidence et ses œuvres diverses, puis scolasticat et noviciat. En 1849 il était encore occupé par un séminaire de théologiens réfugiés de quatre ou cinq Provinces; on put tout d'abord y installer les classes et le pensionnat naissant; quelques bâtiments annexes suffirent quelques années encore à ses progrès; mais enfin, en 1864, il fallut aborder la construction du nouvel édifice sur un reste des anciens remparts qui avaient résisté à Louis XIV; l'énorme masse, paraîtil, aurait découragé le pic des démolisseurs; elle remplit en effet, en hauteur et en épaisseur, toute une partie du rez-de-chaussée dans le principal corps de logis. Enfin, en 1896, fut élevée « la dernière aile du collège, qui le complétait heureusement, en laissant l'amorce d'une chapelle définitive qui remplacera bientôt, espérons-le, le sanctuaire provisoire bien insuffisant depuis cinquante ans ». Ainsi s'exprime l'auteur d'une plaquette publiée en 1900, année jubilaire de l'école libre de Notre- Dame-de-Mont-Roland. Il nous faut ici ouvrir une parenthèse pour expliquer ce vocable, qui remplace celui de collège de l'Arc que les anciens Jésuites de Dôle ont rendu célèbre.
Nous avons raconté précédemment les efforts de leurs successeurs pour restaurer le pèlerinage du Mont- Roland1. Devenus propriétaires des ruines en 1843, ils avaient dès lors préparé la reconstruction du vénérable sanctuaire détruit par la Révolution. Des projets avaient été mis en avant qui ne tenaient pas toujours assez compte des possibilités. L'un d'eux, par exemple, comportait un devis de 600.000 francs. C'était en 1848; le plan fut écarté comme chimérique. Un nouveau Supérieur fut nommé en 1850 pour organiser le collège. Le Père Joseph Gloriot avait des vues plus modestes et surtout, comme en témoigne le prospectus que nous avons analysé, aimait peu à s'occuper de finances. A la date du 20 juin le Provincial de Lvon écrit : « Le Père Gloriot a eu l'heureuse idée de former une commission des principaux Messieurs de la ville pour suivre et diriger l'affaire de la construction de l'église et présider au mouvement de l'argent. C'est appeler sur l'œuvre l'intérêt de la ville entière et de toute la contrée et en assurer le succès. » Cette Commission avait pour président le maire de Dôle, M. de Boisdenemetz2. Les fonds recueillis jusque-là furent mis à sa disposition, et sans plus tarder, elle institua un concours pour la construction de la chapelle. Les deux conditions essentielles étaient qu'elle pourrait contenir six cents personnes environ et que le prix ne dépasserait pas 90.000 francs, la tour non comprise. Sur les douze projets présentés, celui de M. Alfred Ducat, architecte de Besançon, réunit la majorité des suffrages, et dès le printemps de 1851, on mit la main à l'œuvre. Le 24 juin Mgr Canoz, l'évêque missionnaire du Maduré et lui-même ancien élève du collège de Dôle, bénissait la première pierre devant une immense assemblée de fidèles accourus de toute la région. Ainsi la résurrection du sanctuaire de Notre-Dame-du-Mont-Roland coïncidait avec
i. Cf. Tome II, p. 35i.
2. Les autres membres étaient MM. Bernard de Menthon, Hubert de Toytot, le P. Auguste Tourel, S. J., etc., et Pierre Grusse, secrétaire.