‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 26 sur 324 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

résumer en ce que les Jésuites « sont à Rome à la tète du parti stationnaire ». Aussi Lacordaire croit « leur point de vue faux, étroit, malchanceux». Ce n'est certes pas la jalousie qui inspire ce langage : « Je ne crois pas, depuis que je suis au monde, avoir été jaloux de personne, et il n'y a rien quej'envie moins que l'histoire et l'état de ces pauvres Pères, non parce qu'ils sont persécutés, mais parce que leur génie et leur cœur n'égalent point leur martyre. » Enfin, si l'illustre dominicain presse son ami de se tenir à distance des Jésuites, c'est, lui dit-il en terminant, par « pur dévouement pour ta personne, pour ta gloire, pour le bien commun de la chrétienté dont tu es un des appuis... En t'identifiant avec eux, tu n'y perdras rien personnellement, parce que ta marche n'est pas la leur; on te séparera d'eux malgré toi... Tu n'y perdras donc rien, je le sais, mais tu embarrasseras pour une foule d'esprits le chemin du retour à nous, à Dieu, à Jésus-Christ, à la liberté chrétienne»1.

Les Jésuites obstacle sur « le chemin du retour », c'est toute la thèse développée dans cette longue confidence de l'amitié; c'était aussi celle du Mémorandum de Rossi, celle pareillement, hélas! des écrivains du Constitutionnel, du National, du Courrier français, du Journal des Débats et autres défenseurs de l'Eglise, avec lesquels Lacordaire n'avait rien de commun sans doute que le titre équivoque de libéral. On peut regretter qu'il partage leur manière de voir sur le danger que les Jésuites font courir à l'Église.

Au reste Montalembert n'avait garde de s'identifier avec ces « pauvres Pères », objet d'une commisération si peu flatteuse pour eux2; il ne se faisait pas faute à

i. Voir Lecauuet, Montalembert. Tome II, p. 277.

a. Heureusement Lacordaire avait formulé sur ces « pauvres Pères », alors qu'il les voyait de près à Rome, un verdict moins accablant. « J'ai souvent admiré, écrivait-il à Montalembert, leur foi, leur zèle, leur bonne éducation, leur facilité à tout comprendre et à se mettre au niveau de tout, qui fut toujours un de leurs caractères, enfin un détachement vrai des passions politiques, prêt à reconnaître l'ordre partout

l'occasion de leur dire leur fait, et, sauf les précautions de style, un adversaire déclaré n'aurait pu le dire de façon plus désobligeante. Le Père de Ravignan se trouvant à Rome sur la fin de 1847, il lui adressait des avis « dictés par l'attachement le plus sincère » et destinés à être placés sous les yeux du Père Roothaan*. Montalembert reprochait aux Jésuites leur esprit rétrograde, leur attachement à l'absolutisme d'ancien régime, leur éloignement pour les idées modernes et la liberté. A l'en croire, si la Compagnie de Jésus est incapable de se défendre contre les attaques de ses ennemis, cela tient d'abord à « ses opinions politiques ». En conséquence, Montalembert la pressait de faire une profession de foi dans le sens libéral. « Cette déclaration notoire et officielle dissiperait une prévention fâcheuse ; on n'accuserait plus les Jésuites d'être des hommes d'un autre âge, marchant à rebours de leur siècle. » A ce premier avis, comme à ce premier grief, la réponse était trop facile. Après avoir fait observer que la Compagnie de Jésus se trouve dans une situation bien délicate, entre des adversaires qui lui reprochentde se mêler à la politique et des amis qui voudraient qu'elle s'en mêlât davantage, le Père de Ravignan continue :

« Notre Institut ne connaît pas plus les professions de foi politique que l'Évangile et l'Église ne les connaissent et ne les enseignent. La politique de la Compagnie n'est et ne peut être que celle de l'Église. Comme l'Eglise la Compagnie s'accommode à toute forme de gouvernement...

où il est... » (i5 Avril i836.) Comment ces mêmes hommes se trouventils être « à la tête du parti stationnaire », — on dirait aujourd'hui réactionnaire — comment, « par suite de trente ans de fautes », méritent-ils d'être abandonnés à leur malheureux sort? D'où vient que les idées de Lacordaire sur les Jésuites se sont modifiées à ce point, que « la sympathie » a fait place « à la défiance »? L'historien de Montalembert fait une réponse, où il y a sans doute une part de vrai, mais dont nous lui laissons toute la responsabilité : « Il craint de compromettre son œuvre dominicaine par une alliance trop étroite avec un ordre si impopulaire. ))

(T. II, p. 252.)

i. Montalembert. T. II, p. 272.

Page 1