‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 3 sur 324 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

adopté un parti si contraire à leurs vœux. Le Père Roothaan n'avait pas encore dit le mot qui eût coupé court à toutes les hésitations et arrêté toutes les remontrances. Ce mot, le Provincial de Paris allait l'entendre de sa bouche.

D'ailleurs, jusqu'au dernier moment, les Jésuites, comme les autres, étaient restés persuadés que la mission Rossi avait abouti à un échec complet. Les concessions leur semblaient d'autant plus inopportunes. Mais voilà que tout à couple Gouvernement fait annoncer qu'elle a pleinement réussi. Cette fois il ne s'agit plus de concessions faites par le Général ; c'est avec le Saint-Siège qu'on a négocié et le Saint-Siège a cédé. A travers les termes du communiqué officiel les Jésuites de France pouvaient entrevoir un nouveau Bref de suppression. Pour eux une telle appréhension était autrement troublante que celle delà persécution et de l'exil. « Ceux de Paris, raconte un témoin, passèrent toute une journée en proie à d'inexprimables angoisses, se persuadant que les deux Provinces de France se trouvaient ou seraient bientôt, de par l'autorité du Saint-Siège, séparées du corps de la Compagnie, et qu'eux-mêmes, déliés de leurs vœux de religion, allaient se voir immédiatement sécularisés1. »

Le jour même la circulaire suivante fut adressée aux Supérieurs de toutes les maisons :

« Vous aurez sans doute déjà connu la nouvelle donnée parle Gouvernement sur l'issue des négociations à Rome. Nous avons lieu de croire qu'en effet le Gouvernement aurait obtenu du Saint-Siège quelques concessions, dont nous ignorons encore la teneur et l'étendue.

« Dans cette position, voici la conduite que nousdevons tenir: — 1° Attendre la notification des dispositions prises ou à prendre par les Supérieurs. — 2° Nous abstenir de toute démonstration qui serait en opposition avec l'esprit de soumission et de résignation religieuse. — 3° Cesser dès maintenant les démarches pour obtenir de nouvelles

i. Le P. F. Grandidier. Vie du R. P. Achille Guidée, p. 23a.

adhésions à la consultation. — 4° Si, ce que nous ne croyons pas probable, l'autorité civile voulait agir pour dissoudre votre maison, avant que nous ayons connu et que vous ayez reçu les ordres de Rome à ce sujet, vous demanderez à l'autorité un délai raisonnable, jusqu'à ce que vous ayez connu les ordres en question. » (6 Juillet 1845.)

Toutefois l'alarme ne fut pas de longue durée. Dès le lendemain, 7 juillet, on recevait à Paris une lettre adressée de Rome parle Père Rozaven aux deux Provinciaux de France. Elle portait la date du 28 juin :

« Vous savez déjà sans doute, disait le Père Assistant, que M. Rossi a complètement échoué dans sa mission... On fera peut-être courir le bruit de quelques concessions qu'aurait faites le Saint-Siège; mais n'y ajoutez pas foi. Le fin diplomate n'a rien obtenu, ni par ruse ni par intimidation. Il faut pourtant lui rendre la justice qu'il a employé tous les moyens en son pouvoir pour persuader que son Gouvernement, en toute cette affaire, est animé des sentiments les plus bienveillants pour la religion, et pour dépeindre toutes les fâcheuses conséquences auxquelles l'Eglise et le Saint-Père seraient exposés, si le Gouvernement pontifical n'entrait pas dans les vues du Gouvernement français. Mais tout a été inutile, il n'a rien obtenu, absolument rien... »

Les Jésuites étaient donc rassurés sur le point capital : ils n'avaient point été sacrifiés par le Saint-Siège. A vingtquatre heures de distance une seconde circulaire fut envoyée à toutes les maisons de la Compagnie. On y lisait :

« Nous avons eu le tort, hier, de croire à la possibilité de la triste nouvelle que donnait le journal officiel du Gouvernement. Nous vous avons ainsi profondément affligés, comme nous l'étions nous-mêmes. Depuis lors des témoignages nombreux et irréfragables nous ont mis en mesure de rétablir les faits, de reconnaître que la nouvelle en question est un mensonge odieux et un outrage de plus jeté au Saint-Siège et à la vérité, par conséquent de vous envoyer aujourd'hui la consolation que nous éprouvons.

CHÀPITUE PKEMIER /

La vérité est donc : — 1° que le Saint-Siège a rejeté obstinément et toujours toutes les demandes que faisait le Gouvernement; — 2° que les cardinaux réunis deux fois extraordinairement ont aussi repoussé toutes les demandes ou concessions que sollicitait le Gouvernement. Et ainsi l'honneur du Saint-Siège et de l'Eglise romaine reste sauvé, entièrement sauvé, dans les prétendus succès obtenus par M. Rossi.

« Voilà ce que vous pouvez dire, avec une juste mesure sans doute, mais en toute vérité, aux dignes protecteurs, aux amis vénérés, que la nouvelle du journal a du effrayer et consterner. Mais qu'y a-t-il donc de vrai dans l'annonce officielle? — Le voici :... C'est que, battu sur le terrain de la Cour romaine, M. Rossi s'est replié sur le terrain de conciliation auprès de notre T. R. Père Général et qu'il en a obtenu, pour le bien de la paix, et comme une sorte de satisfaction, quelques concessions dont nous aurons à vous entretenir plus tard. Et voilà la vérité, toute la vérité. »

Restait à savoir quelles étaient les intentions du Gouvernement et comment il entendait l'exécution des mesures annoncées dans la Note du Moniteur. Le comte Beugnot voulut bien servir d'intermédiaire ; le 10 juillet il eut une entrevue avec M. Guizot; nous en trouvons un compte rendu sommaire dans une lettre adressée le lendemain, il juillet, par le Père de Ravignan aux Provinciaux de France. Nous la citons telle quelle, tout en regrettant les éclaboussures qui en rejaillissent sur la mémoire d'un homme d'Etat presque illustre :

« Nous savons enfin positivement les instructions du Gouvernement et le sens qu'il attache aux concessions obtenues de Rome. M. Reugnot a bien voulu voir hier même M. Guizot, afin de s'expliquer nettement sur notre compte. J'avais remis à M. Beugnot un résumé exact des instructions du T. R. P. Général1; il connaissait comme

I . La note remise par le P. de Ravignan au comte Beugnot et communiquée par celui-ci à M. Guizot se terminait ainsi: « Il doit être

nous-mêmes le sens et le but des lettres du Père Général. M. Beugnot a donc fait part de notre situation; il a exposé nos restrictions dans le sens des ordres reçus. M. Guizot l'a écouté et lui a donné ensuite lecture de la correspondance tant officielle que particulière de M. Rossi. Il en résulte clairement : — 1° que M. Rossi a traité avec le cardinal Lambruschini qui agissait au nom du Saint- Père; — 2° que M. Rossi n'a jamais eu et ne doit avoir aucun rapport avec le Père Général; — 3° qu'il a obtenu tout ce qu'il demandait et que tout a été convenu entre le cardinal Lambruschini au nom du Saint-Père et M. Rossi; — 4° que la Note définitive envoyée par M. Rossi à M. Guizot est restée entre les mains du cardinal un jour ou deux, que le cardinal a pleinement approuvé cette Note et les termes dans lesquels elle était conçue; — 5° que la Note publiée dans le journal officiel n'est que la reproduction textuelle de la dépêche de M. Rossi approuvée par le cardinal Lambruschini : La Compagnie de Jésus cessera d'exister en France; ses maisons seront fermées... etc..

« M. Guizot affirme nettement que cette décision est due à l'autorité du Saint-Siège. A la tribune il s'en expliquera en ce sens; il lira ses dépêches et les entretiens du cardinal avec Rossi que ces dépêches rapportent. M. Guizot et le Gouvernement exigent que cette décision soit exécutée à la lettre. Ainsi maisons fermées, noviciats dissous, etc. Il a ajouté que peut-être tolérerait-on un noviciat pour les Missions étrangères; mais toute existence à l'état de Congrégation doit être supprimée, en attendant des temps meilleurs. Enfin le Gouvernement ne prendra

entendu qu'en cédant quelque chose les religieux de la Compagnie le font par un motif de paix ; qu'ils réservent expressément tous leurs droils, et qu'ils les feront valoir toutes les fois qu'ils le jugeront à propos, c'est-à-dire qu'ils ne renoncent en aucune manière à invoquer, dans l'occasion, le bénéfice de la Constitution et du droit commun de propriété, de domicile, de liberté individuelle et de liberté religieuse. On conçoit même que, si le Gouvernement exigeait maintenant des Jésuites plus qu'il n'a été accordé par leur Général, on serait nécessairement replacé sur le terrain des discussions et des résistances légales. »

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