CHAPITRE II
prendre parti pour l'Université, comme avaient fait trop souvent les ministres, mais de se tenir en dehors et audessus de la lutte et de la pacifier. Et c'est pourquoi il avait supprimé l'ancien Conseil trop directement engagé dans le conflit avec le clergé. Ayant ainsi élevé et élargi le débat, M. Guizot résumait sa politique dans la formule suivante : « Le Gouvernement du Roi est fermement résolu à trois choses... Exécuter sincèrement les promesses de la Charte; maintenir les droits de l'État sur l'enseignement public; maintenir la paix religieuse. . . Il ne souffrira pas que la liberté religieuse soit atteinte, que la liberté de la pensée soit atteinte, ni que la liberté religieuse soit troublée. »
C'est pour expliquer comment il entendait l'exécution de cette dernière partie du programme que M. Guizot abordait l'affaire des Jésuites. Après en avoir raconté l'origine et comment le ministère avait été amené à s'en occuper : « Je n'ai pas de doute, poursuivait-il, sur le résultat de la lutte, si elle s'était engagée. Je sais bien de quel côté était le droit et en même temps la force... Mais, quelque sûre qu'eût été la victoire, la lutte était déplorable. Le pouvoir politique, le pouvoir judiciaire, le pouvoir administratif se lançant à la poursuite de quelques maisons, de quelques hommes! Etait-ce là un spectacle grand, noble et utile à donner à notre pays et au monde?.. Nous ne l'avons pas voulu.» Ici venait le récit de la négociation romaine, qui devait permettre de se débarrasser des Jésuites, en évitant tous ces inconvénients. Puis M. Guizot continuait: « Le principe de la dissolution de la Société par elle-même a été admis... Le fait s'accomplit avec des difficultés, des lenteurs, je le reconnais. Il y a partout de la raison et de la déraison, de la règle et de l'anarchie, de la soumission et de la résistance. Aucune société grande ou petite, société politique ou Congrégation religieuse, n'est exempte de ces difficultés-là. Il faut les vaincre partout où on les rencontre. Pour les vaincre il faut deux choses : beaucoup de
sagesse et pas mal de temps. La sagesse, nous faisons tout ce qui dépend de nous pour en mettre; le temps, nous le prendrons, nous le prendrons tant qu'il faudra... » Ainsi, concluait l'orateur, sans employer « les armes que nous avons derrière nous, et qu'il serait en notre pouvoir d'employer, si nous le voulions.., nous arriverons au but... Et ce sera le résultat de notre politique, la seule qui puisse fonder et maintenir dans ce pays-ci les deux choses que vous voulez également, la liberté religieuse et la paix religieuse. »
Le compte rendu du Moniteur termine par cette parenthèse : « Une longue agitation succède à ce discours. » « L'effet de ce discours, dit l'historien de la Monarchie de Juillet, fut immense.» Le chroniqueur du Correspondant l'appelle « un événement », et va même jusqu'à comparer l'impression qu'il produisit à celle qui avait suivi la conclusion du Concordat. Certes, parmi les assertions ou les théories de M. Guizot, plus d'une appellerait de sérieuses réserves; mais on s'explique cet enthousiasme de la première heure chez les catholiques. Les déclarations qu'on venait d'entendre contrastaient si fort avec celles auxquelles on était accoutumé ! Manifestement « un esprit nouveau » souillait dans les régions du Pouvoir. Sur les questions les plus actuelles et les plus brûlantes le chef avéré du Gouvernement parlait comme les évêques; dans la querelle entre l'Université et l'Eglise, il se prononçait pour l'Eglise contre l'Université !
Quant à la partie du discours relative aux Jésuites, on ne peut disconvenir qu'elle trahit quelque embarras. Lié par le mensonge de la Note officielle qu'il est obligé de soutenir, mais qui d'un jour à l'autre pouvait être démentie, sachant d'autre part que ce qu'il a annoncé ne s'exécute pas et ne s'exécutera pas, M. Guizot fait effort pour se dégager du piège qu'il a lui-même dressé et où il se trouve pris. Il accuse les Jésuites et il promet de venir à bout de leurs résistances avec de la sagesse et... du temps. Il paraît bien que, à cet endroit, l'orateur fit l'effet d'un