CHAPITRE II
cette journée de villégiature dans l'intimité des Jésuites apparaît comme la plus énergique protestation contre le Gouvernement qui prétendait avoir obtenu du Pape la dissolution pleine et entière de la Compagnie de Jésus en France. On comprend que, dans l'entourage du Pontife, les politiques aient trouvé le geste inopportun et qu'ils aient cherché à l'en dissuader.
Les évêques et le clergé ne semblaient pas se préoccuper davantage de ménager les susceptibilités gouvernementales. Jamais on n'avait fait appel au ministère des Jésuites avec plus d'empressement que depuis qu'ils étaient dénoncés comme un péril pour l'Eglise de France. Leurs adversaires de toute nuance, depuis Eugène Sue jusqu'à M. Guizot, leur avaient fait, si l'on peut dire, une belle réclame. Sur la fin de 1845, le Provincial de Lyon constatait un redoublement d'activité dans les résidences du Midi. Ce fut mieux encore quand la tourmente parut enfin apaisée. Le Père Maillard écrivait à la date du 21 février 1846: « Nous avons refusé, cette année, plus de trente stations de carême, après celles que nous avons prises un peu partout. N'est-ce pas là une preuve que nos services ne déplaisent pas au clergé et aux populations?» Les demandes continuant à affluer, le Provincial de Lyon pouvait écrire, deux mois plus tard : « Nous avons dû refuser, cette année, faute d'ouvriers suffisants, de quarante à cinquante stations quadragésimales, et sur le nombre cinq à six cathédrales... C'est la meilleure réponse que l'on puisse donner à Rome sur les prétendues antipathies du clergé et des populations contre la Compagnie. Jamais au contraire nous n'avons rencontré plus de faveur. » (14 Avril 1846.)
A Paris on s'était demandé d'abord s'il convenait de poursuivre les conférences de Notre-Dame. Personnellement le Père de Ravignan penchait pour la négative. Les mesures adoptées à Rome et attribuées par l'opinion publique au Saint-Père renfermaient un blâme, ou tout au moins un désaveu de l'attitude que lui et ses frères
avaient prise en face du Gouvernement; c'était, pensait-il, un devoir de délicatesse et de dignité de se renfermer dans le silence. M. de Vatimesnil à qui il fit part de son scrupule, lui répondit: « Mon avis est que vous remplissiez votre ministère aussi publiquement qu'auparavant. Il est désirable que votre voix continue de se faire entendre dans nos églises. Le concours des catholiques sera une protestation pacifique et pieuse contre ce qui à été fait. J'espère notamment qu'il n'y aura rien de changé au Carême de Notre-Dame. » (10 Septembre 1845.)
L'archevêque de Paris insista dans le même sens; enfin le Père Général mit fin aux hésitations: « Restez apôtre, écrivait-il au Père de Ravignan; ne craignez rien pour votre ministère de l'humiliation qui pèse maintenant sur la Compagnie. Ayez au contraire plus de confiance que par le passé. Nous ne serons jamais plus fondés à compter sur le secours de Dieu que lorsque nous pourrons dire avec Notre-Seigneur : Ego permis et non homo K »
De fait, la station de 1846, la dernière du Père de Ravignan, fut exceptionnellement bénie. Lui-même en exprimait son étonnement au Père Roothaan qui lui répondait: « J'avais toujours espéré qu'il en serait ainsi et que la Bonté divine vous dédommagerait par ces consolations de la recrudescence des persécutions. » En même temps plusieurs de ses confrères se faisaient entendre dans diverses paroisses des plus importantes de la capitale: « Les RR. PP. Lefebvre, Marquet, Denys, Déplace, Jésuites, ont édifié de nombreux auditoires. Le R. P. Humphry a obtenu un beau succès à Saint-Roch. Sans rien sacrifier de la liberté apostolique, il a su éviter, avec le tact et l'esprit de convenance qu'on lui connaît, les écueils de cette chaire, peut-être un peu plus difficile que les autres. Il a terminé dimanche sa station en présence de la reine et de plusieurs membres de la famille royale2. » Saint-Roch
i . Je ne suis pas un homme, mais un ver de terre. Psaume xxi, 7. a. L'Univers, 1 5 avril 1846.