‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 50 sur 324 · CHAP1THE II · texte numérisé non relu

CHAP1THE II

Cette intervention du premier Supérieur des Jésuites était trop en dehors de leurs habitudes pour ne pas exciter l'attention; d'autre part elle cadrait si Lien avec les idées de Montalembert qu'il ne put se tenir d'en exprimer au Père Roothaan « son admiration et sa reconnaissance » : « Je dis reconnaissance, lui écrivait-il, parce que, en descendant ainsi dans l'arène de ia publicité, vous rendez. Très Révérend Père, le plus signalé service et vous inspirez une force nouvelle aux catholiques qui, en plaidant la cause des Jésuites, croient plaider celle de la vérité, de la justice et de l'innocence. Puissent tous vos religieux imiter un exemple qui leur vient de si haut, et ne plus permettre à l'ignorance et à la mauvaise foi de triompher, sans courir le risque d'être humiliée et confondue par une réfutation immédiate et positive! Depuis le jouroù, éclairé parla haine si persévérante des ennemis de l'Église, j'ai eu le bonheur d'apprendre à connaître, à aimer et à servir la Compagnie de Jésus, j'ai toujours pensé que les Jésuites trouveront, dans la pratique de la vraie liberté et dans les discussions publiques, cette force qui leur a manqué depuis qu'on s'est habitué à identifier leur cause avec celle des monarchies absolues qui les ont si odieusement sacrifiés au dix-huitième siècle. Une fois qu'ils auront pris racine sur le terrain des intérêts et des habitudes de la société nouvelle, aujourd'hui conquise complètement par le principe de la liberté, les Jésuites n'auront rien à craindre des déclamations surannées de leurs adversaires, ni même des lâches calomnies d'un Gioberti. Je me permettrai même de dire, et je ne suis pas le seul aie croire parmi nous, que, aujourd'hui même et malgré toutes les clameurs qui s'élèvent en Italie contre vous, le Pape Pie IX et le cardinal Ferretti ne feraient pas à vos dépens les sacrifices que la diplomatie a su extorquer au Pape Grégoire XVI et au cardinal Lambruschini. » (2 Octobre 1847.)

Montalembert avait une foi robuste en la vertu de la liberté; quoi qu'il en soit de ses illusions, les Jésuites

continuaient à essuyer le feu des vengeurs que la Papauté recrutait dans les rangs de ses adversaires les plus déclarés : «A Lyon, écrivait le Père Maillard, nous avons un petit Constitutionnel qui chaque jour invente une histoire. Hier, il se faisait écrire de Rome que les Jésuites étaient encore sous le terrible coup du refus du pape d'assister à leur Saint-Ignace...; que, ce jour-là même, ayant envoyé des rafraîchissements à la garde civique, personne ne voulut y toucher. Aujourd'hui nouvelle invention. Il s'agit d'une octave prêchée au Sacré-Cœur de Turin par un Père Jésuite pour la conversion du Pape. De là émeute dans la population. Octave suspendue. La Supérieure a l'ordre de quitter Turin dans les vingt-quatre heures. Les ministres réunis délibèrent d'expulser les Jésuites des Etats Sardes. Et tout cela pour arriver à la conclusion ordinaire : II n'y a qu'en France, où ils ne devraient pas même exister, que les Jésuites peuvent agir, brouiller et bouleverser tout impunément. » (17 Août 1847.)

Cependant devant cette persistance d'une calomnie spécieuse, les Jésuites se crurent obligés à une manifestation exceptionnelle de leurs véritables sentiments pour celui qui était assis dans la chaire de saint Pierre. Sur la fin de l'année, les Procureurs envoyés par toutes les Provinces de l'Ordre se trouvaient réunis à Rome. Avant de se séparer, ils signèrent une adresse qui fut remise au Souverain Pontife, le 1er décembre, par les PP. Beckx et Benetti ; en voici le passage essentiel :

« Très Saint Père, sur le point de retourner dans leurs Provinces, les Procureurs de la Compagnie de Jésus, envoyés à Rome selon l'usage, éprouvent le besoin de déposer aux pieds de Votre Sainteté le sentiment d'amère douleur dont leur âme est remplie. Nous savons, en effet, que parmi tant d'autres calomnies, on accuse les Jésuites d'être opposés auxintentions et dispositions de Votre Sainteté. D'autres imputationsnous pouvons les supporter avec joie et en silence. Pour celle-ci, cen'est pas possible ; elle renferme trop d'injustice et d'outrage. Elle nous blesse

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à la prunelle de l'œil. La vocation qui nous lie au Siège apostolique nous est plus chère que tous les biens du monde et que la vie même. Notre Père Général a déjà lait connaître parla voie de la presse quelle est sur ce point la règle de la Société ; sa déclaration exprime nos sentiments à tous. Nous croyons néanmoins qu'il nous appartient de protester devant Votre Sainteté contre cette inique calomnie. D'après la connaissance certaine que nous avons de nos Provinces, nous afiirmons et déclarons que la Compagnie de Jésus, en quelque partie du monde qu'elle existe, est profondément dévouée à Votre Personne sacrée, que de tout cœur elle se confie en votre sagesse et se tient soumise au moindre signe de Votre Volonté...1 » (Rome, 25 Novembre 1847.)

Or, le 12 janvier suivant, à la Chambre des Pairs, le prince de la Moskowa prononçait les paroles suivantes : « Lorsque le Pape a obéi à la ligne de conduite que ses devoirs comme Souverain et comme Pontife lui dictaient, lorsque dans le consistoire il a exprimé sa douleur des manifestations qui avaient pour but de célébrer une victoire remportée par la religion protestante sur la religion catholique, au moment où le Pape prenait ainsi le parti des Jésuites, que faisaient les Jésuites? Ils l'attaquaient d'une façon telle que c'est à peine si on oserait lire à cette tribune la protestation émanée de cette Congrégation et dirigée, non seulement contre l'œuvre du Souverain Pontife, mais aussi contre sa personne. »

C'est dire quel travestissement le geste des Procureurs avait subi en passant par les commentaires des personnes bien informées. Cette fois encore le Père Roothaan estima que son devoir était de rétablir la vérité : « Oui, prince, écrivit-il au noble pair, une déclaration a eu lieu, il y a six semaines environ, déclaration non pas hostile, mais pleine d'amour et de respect, de confiance profonde et de filiale sympathie pour la personne et les actes de notre

i. Voir le texte latin aux Pièces justificatives, n° III.

immortel et vénéré Pontife... Que dirait la Chambre des Pairs, unanime dans son admiration pour Pie IX, si on prétendait qu'elle s'est réunie tout entière dans un sentiment d'hostilité contre lui ? Voilà pourtant ce qui se fait à notre égard... »

Le Père Roothaan terminait en demandant au prince de retirer les paroles malencontreuses prononcées par lui devant la haute assemblée. Le Moniteur ne porte pas trace de ce désaveu, et il n'y a pas non plus dans les Archives de réponse à la lettre si digne qui la provoquait.

Le prince de la Moskowa avait fait allusion aux événements récents qui marquaient la fin du Sonderbund. C'était bien, comme il le disait, une victoire de « la religion protestante sur la religion catholique ». Depuis trois ans la Suisse était en proie à la guerre civile déchaînée par l'intolérance religieuse des radicaux. Argovie venait de confisquer les biens des couvents ; sur la plainte des catholiques la diète de Berne refuse d'intervenir, sous prétexte que l'affaire est cantonale. Lucerne appelle les Jésuites pour leur confier l'enseignement du Séminaire; l'affaire est fédérale. Lucerne est mise en demeure de renoncer à l'exercice de sa souveraineté. Les corps francs entrent en campagne; les sept cantons catholiques s'unissent pour défendre leurs droits; la querelle s'étend et enfin le Sonderbund capitule à Fribourg, sans combattre. '13 Novembre 1847.) Ce triomphe du radicalisme antichrétien est acclamé par les révolutionnaires de tous pays, qui y voient le gage de leurs espérances anarchiques. Montalembert le dénonçait à la Chambre des Pairs dans un discours qui eut un immense retentissement, et qui, à la veille de la catastrophe de février, put paraître inspiré de l'esprit prophétique : « Je ne viens pas, dit-il, parler pour des vaincus, mais à des vaincus, vaincu moi-même, à des vaincus, c'est-à-dire aux représentants de l'ordre social, de l'ordre régulier, de l'ordre libéral, qui vient

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