‹ La Compagnie de Jésus en France (volume 4)Chapitre 65 sur 324 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

de travailleurs '.» Le Père de Ravignan se retira en effet au cours de l'été, non pas à Dôle, mais à Vais. Là, dit son biographe, conformément au désirdes Pères Provinciaux, « l'orateur de Notre-Dame, se croyant au terme desa carrière, ouvrit un cours d'éloquence sacrée en faveur de ses jeunes frères appelés à prêcher un jour dans toutes les langues. L'apôtre épuisé employait les restes de sa voix à former des apôtres. »

Quelques extraits des notes recueillies par ses disciples ne seront peut être pas déplacés ici. Il est piquantde voir quelle idée le conférencier de Notre-Dame se faisait du genre où il avait trouvé la gloire. « Je veux, disait-il, vous révéler le fond de ma pensée en ami véritable : Jamais, ou presque jamais, ne faites de conférences. Non, ne prenez point ce genre pour une foule de raisons :11 est trop facile, il donne trop de prise à la vanité, il s'éloigne trop de la pratique... Enfin ce genre serait un danger pour la chaire. En vérité, il y a dix ans, je ne sais où nous serions tombés, si cette mode avait continué ; tout le monde voulait faire des conférences. Sans doute, il y a des exceptions, de malheureusesnécessités : Notre-Dame en est une; c'est pour des conférences que l'œuvre a été fondée. Mais j'ai bien promis à Dieu que je ferai tous mes efforts pour qu'on ne suive pas ailleurs mon exemple. »

Sur la manière de préparer ses prédications le Père de Ravignan avait des principes sévères: « Il ne faut pas craindre sa peine; travaillez, patientez, souffrez; à ce prix vous obtiendrez cette pleine énergie qui emporte la conviction et la persuasion. La composition doit être un martyre, et il faut qu'on la trouve telle; sans quoi rien ou presque rien, en fait d'apostolat. Avoir de la peine estime nécessité pour opérer le bien. Que d'ennuis et de fatigues ! Souvent l'esprit ne sera que torpeur et impuissance, ne trouvera rien. Cela est bon ; cela rend humble et dévot; alors on recourt à Dieu, à la Sainte Vierge ; on devient

i. Au Père Général, i4 avril i846.

recueilli, plus retiré... «.«Voulez-vous, disait-il encore, que je vous dise une chose dont je me suis profondément convaincu ? La paresse, voilà surtout ce qui paralyse le talent et empêche le succès. Un vieux littérateur me disait un mot plein de sens : Il faut qu'un discours soit pourri, oui pourri, dans la mémoire. — Prenez garde de laisser tomber cette faculté ; c'est une perte que rien ne supplée. » — L'homme de Dieu, qui était aussi homme d'expérience, faisait pourtant une large exception à cette règle: « Ma pensée, disait-il, est que, dans une retraite, dans une Mission, il ne faut pas apprendre, pas même écrire. Alors, après la prière et la réflexion sérieuse, on s'oublie et on se lance. Mais pour une station, apprendre, encore une fois apprendre, c'est absolument nécessaire pour assurer tout. » Enfin, un conseil que le grand orateur avait bien le droit de donner, l'ayant lui-même si religieusement pratiqué : « Avoir quelqu'un qui vous avertisse. Un autre voit ce qui nous manque; nous sommes aveugles en notre endroit. Et d'ailleurs Dieu a voulu attacher une grande grâce à la correction humblement et docilement reçue. »

Quels furent les fruits oratoires du « cours d'éloquence sacrée » donné par un tel maître à la jeunesse studieuse de Vais, nous l'ignorons ; il y a lieu de croire que, s'il ne fit pas surgir parmi elle des talents hors ligne, du moins il la préserva de bien des écueils fâcheux. Les vacances venues, le Père de Ravignan prêcha encore la retraite à tous les religieuxdela maison. Le PèreJordan, qui venait d'être nommé Provincial, écrivait le 23 octobre : « Elle y a ramené le bon esprit. Tous ces chers jeunes gens sont pleins d'ardeur pour les Missions étrangères, à l'exemple de leur Recteur qui s'offre pour les Missions les plus périlleuses. » La haute vertu du prédicateur, l'élévation et la fermeté de son caractère touchaient les âmes plus encore que sa parole nerveuse et son accent énergique. Aussi lorsque, quelques mois plus tard, il fallut pourvoir au remplacement du Père Maisounabe, ce fut le nom du

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