CHAPITRE III
architecte, alors prêtre et chanoine du Mans. Devenu Jésuite quelques années plus tard, il devait bâtir collèges et églises, entre autres celle du Jésus de Paris, qui ont jeté quelque lustre sur le nom du Père Tournesac.
La Révolution de 1848, faite sans chefs et sans programme, avait un caractère plutôt social que politique ; on y trouve surtout les revendications populaires contre l'égoïsme et la dureté du parti bourgeois; 1' « amour du peuple » est alors, peut-on dire, à la mode, parallèlement avec l'amour de la liberté. Les Jésuites n'avaient heureusement pas attendu cette date pour s'occuper des petites gens. L'état des œuvres dans chacune de leurs résidences montre que cette clientèle absorbe une bonne part de leur activité et de leur dévouement. Nous l'avons observé à Marseille, à Lyon, à Avignon ; nous pourrions faire la même constatationdansles autres villes où ils sont établis. Â Angers, par exemple, c'est le Père Bellefroid, un missionnaire de l'époque héroïque, qui fonde l'association des servantes, à laquelle il consacrera les vingt-deux dernières années de sa vie. (1845-1867.) A Nantes c'est le Père Augustin Laurent, avec sa congrégation de Notre-Dame de Bonne Garde qui sera pendant trente ans l'objet presque unique de son zèle et de ses sollicitudes. C'est encore le Père Labonde, l'apôtre et le père des ouvriers : «Oh! le peuple, le peuple, avait-il coutume de dire, que de bien on lui ferait faire, si on savait lui parler sa langue avec le cœur ! » Pour lui, il avait trouvé ce secret. On en eut la preuve dans les jours troublés de 1848, où l'affection des classes populaires pour les religieux fut leur meilleure sauvegarde contre l'effervescence révolutionnaire. Chose curieuse, il semble que, même sur la fin de la monarchie de Juillet, les Jésuites eussent trouvé dans cette sympathie une défense contre le mauvais vouloir du Gouvernement. Le Père Hilaire, Supérieur de la maison de Nantes, écrivant au Père Roothaan, le 1er janvier 1848, raconte en effet que le président de la Cour royale de Rennes est venu faire une enquête à leur sujet auprès des
autorités : « Le préfet et le maire, dit-il, ont répondu que nous étions des hommes paisibles..., dévoués au peuple, qui verrait avec peine qu'on cherchât à nous inquiéter. » A cet endroit de la lettre, on lit sur la marge, de la main du Père Roothaan : « De partout, on me dit la même chose. »
Le premier voyage du Père Général à travers la France se termina par la visite de Vannes, Poitiers et Bordeaux. En attendant la prochaine ouverture de leurs collèges, ces trois villes se montraient de jour en jour plus hospitalières à la famille de saint Ignace. Vannes, en particulier, où depuis 1845 le noviciat de Laval avait trouvé asile, lui témoignait un véritable dévouement, dont le souvenir est consigné en termes émus dans les Lettres annuelles. Le Père Louis Leleu faisait encore partie de la résidence quand le Père Roothaan la visita. Au moment de repartir pour l'Italie, il écrivait de Marseille au Supérieur, le Père Levé : « Au nombre des douces consolations que j'ai goûtées l'an dernier à mon passage à Vannes, je compte celle d'y avoir connu le vénérable Père Leleu, de sainte mémoire. Je pense bien, comme vous, que c'est un nouveau protecteur au ciel pour toute la Compagnie et pour la maison de Vannes en particulier...» (18 Décembre 1849.)
Le Père Leleu était venu à Sainte-Anne d'Auray dès 1818; plus tard, à Vannes, il avait appris le breton aux environs de la cinquantième année et pendant un quart de siècle avait travaillé dans les Missions de la Basse-Bretagne. Accablé par l'âge et ne pouvant plus supporter les fatigues de la prédication, il suivait les missionnaires, passant les journées au confessionnal. — « Qu'il vienne, disaient les curés, la présence du saint Père Leleu vaudra tous les sermons. » — Frappé en pleine Mission, il revint à Vannes mourir entre les bras de ses frères, le 1er août 1849. Ce fut un deuil public pour la ville et la région. Plus de deux cents prêtres, l'évêque à leur tête, et un peuple immense assistèrent aux funérailles. Depuis lors sa mémoire est restée en vénération, et l'on continue d'aller à son