CHAPITRE III
« Il y a bien quelques prêtres, dit-il, qui vivent ensemble à la rue Poisson ; mais ce sont de braves gens ; ils ne sont pas Jésuites. » Le digne homme ne trouvait pas chez ces pauvres missionnaires de ressemblance avec les monstres de la légende. De son côté l'archevêque, prince de Groy, ne craignait pas de se faire ouvertement leur avocat contre certaines préventions du clergé. La résidence comptait en 1849 huit prêtres et trois Frères coadjuteurs; tel fut à peu près jusqu'à la fin le chiffre de son personnel. C'était aussi à la même date celui de Lille. L'établissement des Jésuites y avait éveillé plus que nulle part les susceptibilités sacerdotales. Il leur fallut pour les apaiser beaucoup de temps, d'humilité et de patience. Le 31 juillet 1846, fête de saint Ignace, le Père Possoz célébra pour la première fois la messe dans la nouvelle maison, au numéro 35 de la rue Voltaire. Le 4 août une feuille locale publiait un article venimeux contre l'Ordre de Loyola, invoquant la force du bras séculier pour réprimer ses envahissements. Le commissaire de police se transportait sur les lieux et procédait à une enquête. L'entrepreneur des travaux refusa de répondre. Le lendemain, nouvelle visite policière ; cette fois le Père Possoz était présent; il proteste énergiquement contre la violation d'un domicile privé, demandant, mais en vain, quelles charges pesaient sur lui ou sur ses compagnons. Le commissaire n'avait rien à répondre. L'affaire n'eut pas de suite ; mais l'abbé Bernard1, voulant en avoir le cœur net, alla trouver le substitut du Procureur qui lui fit cet aveu : « Ce qu'il y a de plus fâcheux en tout cela, c'est que ces tracasseries contre les Jésuites paraissent plaire au clergé. » Au reste, ajouta-t-il, que les Pères ne s'annoncent pas comme Jésuites; le Gouvernement n'aura garde de les molester; il a assez d'autres embarras en ce moment2. Cependant l'abbé Bernard, ému des pa-
i . Voir Tome II, p. 288.
2. Lettre du P. Rubillon, Provincial de Paris, du 21 août 1847. Archiv. rom.
rôles du magistrat, rédigea une déclaration qu'il fit signer par les curés des paroisses de Lille et à laquelle on donna toute la publicité convenable. Elle était pleine de respect pour les Ordres religieux en général et pour la Compagnie de Jésus en particulier.
D'ailleurs, là aussi, le chef de l'immense diocèse, le cardinal Giraud était le premier à lui témoigner estime et affection. Dès 1843, le Père Chaignon avait été appelé pour la retraite pastorale de Cambrai; ce fut encore sur une insinuation partie de l'archevêché que les Petits Séminaires et autres établissements d'éducation tenus par des prêtres s'accoutumèrent à demander les Exercices spirituels, tant pour les maîtres que pour les élèves. En somme, en dépit de toutes les préventions, le ministère des Jésuites de la jeune résidence de Lille était apprécié et recherché ; leur nombre malheureusement était loin de répondre à l'abondance du travail qui s'offrait à eux. Le fait suivant n'avait peut-être pas été inutile pour les rendre populaires. L'un deux devait prêcher le carême à Dunkerque, lorsqu'il voit dans un journal qu'il y aura dans l'église des places réservées et payantes. Le tarif était de deux francs. Le curé l'avait ainsi ordonné pour subvenir, disait-il, aux honoraires du prédicateur. Immédiatement celui-ci écrit : « Monsieur le Doyen, un article que je viens de lire, à l'heure même, dans le Journal de Dunkerque, m'empêchera peut-être de donner dans votre église la station du Carême... Les dispositions que votre fabrique a cru devoir prendre révoltent ici toutes les personnes bien pensantes; elles produiront sans doute une impression bien plus fâcheuse encore à Dunkerque... Je ne demande rien à la fabrique ni à qui que ce soit. Mes règles me défendent de recevoir aucun honoraire pour les œuvres de mon ministère. Je m'empresse de vous informer que je ne puis aller à Dunkerque qu'à deux conditions : 11 faut que le public soit informé par la voie du même journal : 1° qu'il n'y aura pas de places réservées à quarante sols; 2° que mon ministère est tout à fait gratuit... »