I. — Le Fondateur
Saint Ignace de Loyola, après Dieu, a fait la Compagnie de Jésus tout ce qu’elle est. Nul fondateur n’a plus mis de lui-même dans sa création, et n’y a gardé une influence plus profonde. La Compagnie lui doit cette organisation vigoureuse, cjui n’a jamais eu besoin de retouche, à travers une existence de plus de trois siècles. Il lui a assuré de puissants moyens de recrutement et de formation : notamment dans ses Exercices, il lui a comme légué le foyer indéfectible du feu sacré, qui l’avait enflammé lui-même et ses premiers compagnons. L’idéal proposé par Ignace à son Ordre est si haut, que bien des Jésuites peut-être en sont restés loin ; mais ce n’est pas déjà peu de chose d’y tendre d’un sérieux effort : l’honneur du Fondateur est d’avoir animé tant d’hommes à poursuivre cet idéal et de les avoir mis à même d’en approcher.
Comment Ignace de Loyola est-il venu à prendre ce rôle ?
La fondation d’un ordre religieux, que l’Église remercie Dieu de lui avoir envoyé comme un précieux « renfort» pour ses luttes terrestres, ne
peut s’être accomplie sans l’intervention d’une providence spéciale. Cela n’empêche pas d’admettre que des forces humaines, telles que les facultés naturelles du fondateur, et, si l’on veut, meme les prédispositions de la race et l’action des milieux, y ont concouru, dirigées et exaltées par la grâce divine.
Un coup d’œil sur les origines et les années d’épreuve du Fondateur nous montrera en action les deux influences, du ciel et de la terre, mais celle du ciel dominante, pour le préparer peu à peu à sa mission.
1. L’appel de Dieu. — Né en 1491, ou peut-être en 1495, d’une des plus nobles familles du Guipuscoa, l’une des provinces les plus catholiques de la catholique Espagne, Ignace de Loyola fut, suivant sa propre expression, « jusqu’à l’âge de 26 ans, adonné aux vanités du monde, se plaisant surtout à l’exercice des armes, avec un grand désir d’y gagner de l’honneur ». La valeur dont il donna les preuves dans la défense de Pampelune, en 1521, aurait pu en effet le conduire à la gloire. Mais, durant le repos auquel une grave blessure le contraignit, des lectures faites par hasard dans la Vie de Jésus-Christ et des Saints, provoquèrent des réflexions sérieuses, qui bientôt changèrent complètement ses aspirations. N’ambitionnant plus que de marcher sur les traces des grands saints, le brillant chevalier se fait pauvre mendiant; il soumet son corps aux plus rudes pénitences, en même temps qu’il plonge son âme dans la méditation des vérités éternelles. Tour à tour ravi en d’ineffables consolations et torturé par de pénibles épreuves, inondé de clartés célestes et oppressé d’angoissantes
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obscurités, il observe et étudie avec soin ces états si divers. Son but, d’abord, n’est que de reconnaître et d’accomplir parfaitement ce que Dieu veut de lui. Puis il coordonne ses expériences, et quand il sortira de la grotte de Manrèse, totalement transformé, il sera en possession d’une méthode spirituelle, qui lui permettra d’opérer une transformation analogue chez beaucoup d’autres.
Faut-il dire que, dès lors, Ignace a eu quelque intuition de l’Ordre qu’il fonderait plus tard? Une parole de lui, mystérieuse, l’a fait penser à quelques-uns de ses premiers compagnons et à plusieurs biographes. Mais, quoi qu’il en soit du momentprécis, c'est bien dans les Exercices qu’ Ignace a connu sa vocation. Il est vraisemblable que, dans ses contemplations du Règne de Notre-Seigneur et des deux Étendards, le guerrier d’hier a conçu le désir de faire partie d’une milice combattant les ennemis de Dieu sous la bannière de Jésus-Christ. Toutefois ces deux contemplations n’invitent pas à un état de vie déterminé, ni par conséquent à la Compagnie : ce sont deux échelons principaux de l’ascension vers le but suprême des Exercices , la conformité parfaite de sentiments et d’aspirations avec Jésus-Christ. Mais, de fait, cette conformité est aussi l’idéal que saint Ignace a voulu exprimer dans ses Constitutions et que tous ses disciples doivent tendre à réaliser dans leur vie. Ainsi les Exercices , qui ont donné à la Compagnie à peu près tous ses membres, lui ont donné avant tous son Fondateur, et avec lui l’âme de son Institut.
Une preuve que les visions de Manrèse ne lui avaient pas encore apporté la claire conscience de sa mission, c’est qu’il partit alors pour Jérusalem, « fermement résolu, comme il nous l’apprend, d’y
demeurer, en visitant assidûment les lieux saints, et avec l’intention, en outre de cette dévotion, d’aider les âmes ». Apparemment il ne pensait pas fonder sa Compagnie en Palestine.
Il fit son pèlerinage, mais fut empêché par les J Franciscains de s’arrêter en Terre sainte. De re- i tour à Barcelone (1524), il délibéra s’il entrerait 1 dans un ordre religieux; mais (c’est encore par ses I communications au P. Gonzalve que nous le sa- 1 vons) « quand lui venaient des pensées d’entrer ' en religion, aussitôt lui survenait le désir d’entrer J dans un ordre déchu et peu régulier, afin d’y trou- i ver davantage à souffrir ; pensant d’ailleurs que * peut-être Dieu les aiderait », c’est-à-dire, sans 1 doute, espérant, avec l’aide de Dieu, amener ses confrères relâchés à se réformer. On a fait observer ! à ce propos que d’autres fondateurs d’ordres se sont acquis ce titre en réformant des ordres préexistants : saint Pierre d’Alcantara et sainte < Thérèse en sont d’illustres exemples. Mais, si de I là on peut conjecturer qu’en 1524 Ignace se sentait i déjà appelé à une manière de fondation religieuse, i assurément celle qu’il réalisera en effet n’était pas encore présente à son esprit avec des contours arrêtés.
Concluons, comme la suite le fera mieux voir encore, que Dieu a voulu préparer Ignace à son rôle de fondateur graduellement, par des tâtonnements réitérés, qui ont formé son expérience, avant l’aboutissement providentiel.
De Jérusalem, il est revenu en Espagne, plus que jamais désireux de «suivre » le Sauveur, non seulement dans la pauvreté et la mortification, mais encore dans les œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle (1524). Plusieurs bonnes âmes ont déjà pu profiter de sa connaissance des
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choses de Dieu ; mais, pour être plus utile et surtout pour instruire avec plus d’autorité, il comprend l’absolu besoin de compléter sa formation littéraire, qui n’a guère dépassé les éléments, et d’y ajouter la science théologique. Son parti est aussitôt pris : à 30 ans, il se mettra sur les bancs avec les enfants pour apprendre le latin. Après deux ans de cette étude aride, il va entendre des leçons de philosophie et de théologie à Alcala et à Salamanque (1526-1527). Mais le temps qu’il donne à la prière et à l’assistance du prochain ne lui permet pas de s’avancer beaucoup dans ces hautes sciences. Enfin les entraves, mises par l’Inquisition, à ses désirs d'aider les âmes, le déterminent à quitter son pays pour se rendre à l’Université de Paris.
2. Les premiers compagnons. — Bien qu’ayant beaucoup perdu de leur ancien éclat, les écoles de Paris étaient toujours les premières de l’époque; leur renom, maintenu par des professeurs de diverses nationalités, attirait encore, de toute l’Europe, une nombreuse jeunesse.
Ignace de Loyola était à Paris le 2 février 1528 et y resta sept ans. Il reprit par la base, avec plus de méthode, l’étude des lettres, puis de la philosophie et de la théologie. Il reçut le diplôme de maître ès arts le 14 mars 1535. Le plus savant de ses premiers compagnons, Lainez, théologien admiré au concile de Trente, a témoigné que,« dans ses études, Ignace, en dépit de difficultés plus grandes, fît autant ou, relativement, plus de progrès que ses condisciples, et atteignit ainsi une bonne moyenne de science, dont il a donné la preuve dans les disputes publiques et dans les conférences avec les étudiants de son cours ».
Il n’avait, du reste, rien cliangé à sa dure façon de vivre, depuis Manrèse. Il n’eut jamais pour sa maigre subsistance que des ressources mendiées, dont il cédait encore le meilleur à d’autres nécessiteux. Mais, sous son extérieur de misérable, quelque chose de supérieur transparaissait, qui attirait vers lui et assurait à ses paroles une force singulière. Aussi vit-il bientôt, à Paris comme précédemment à Alcala et à Salamanque, plusieurs jeunes étudiants, d’entre les plus distingués, rechercher ses entretiens et s’efforcer d’imiter ses exemples de vie parfaite. Quelques-uns, comme il était également arrivé ailleurs, trompèrent ses espoirs par leur inconstance ; mais enfin Dieu lui adressa ceux dont il devait faire les assises de sa future Société.
Le premier fut Pierre le Fèvre ou Favre, né à Villaret (Haute-Savoie) en 1506. Puis vint la plus belle de ses conquêtes, François de Xavier, né au château deXavier, enNavarre, le 7 avril 1506. Après eux, Diégo ou Jacques Lainez, d’Almazan (Soria, Espagne), né en 1512, et son ami Alphonse Salmeron, de Tolède (1515) ; un Portugais, Simon Rodriguez de Azevedo, né à Voucella (diocèse de Yizeu) ; encore un Espagnol, Nicolas Alfonso, mais qu’on appelait Bobadilla, du nom de sa bourgade natale (1507). A ces six premiers, qui étaient entièrement gagnés à Ignace en 1534, s’adjoignirent un peu plus tard Claude Le Jay, originaire aussi de la Haute-Savoie (probablement de Mieussy, arrondissement de Bonneville) ; Paschase Broët, de Bertrancourt, au diocèse d’Amiens, où il fut ordonné prêtre en 1523, avant de se rendre à Paris pour y compléter ses études ; enfin le Provençal Jean Coduri, de Seyne (diocèse d’Embrun).
Tels de ces neuf ne le cédaient, ni pour les
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talents, ni pour les connaissances acquises, à nul de leurs nombreux condisciples dans l’Université. Tous les neuf, sans doute, l’emportaient sur Ignace quant à la science d’école. Mais, dans l’ordre spirituelles instructions, et surtout les Exercices qu’il leur fit faire, leur ouvrirent des horizons insoupçonnés. Désormais ils le reconnurent comme leur maître et se livrèrent entièrement à sa direction. Sage guide, il ne les pressait pas et laissa passer plusieurs années avant de leur proposer des engagements définitifs. En attendant, il mettait au service de leur bonne volonté toute son expérience déjà longue : dirigeant, modérant au besoin leurs ardents désirs de perfection ; leur apprenant à vaincre dans les combats intérieurs de l’âme.
Tous brûlaient de suivre Jésus-Christ dans la pratique des conseils évangéliques et la vie apostolique, et néanmoins il ne fut jamais question entre eux, à Paris, de s’agréger à un Institut religieux. Apparemment, ils n’en voyaient aucun où ils pussent travailler comme ils le souhaitaient pour la« plus grande gloire de Dieu ».
Quant à Ignace, sans doute il portait déjà dans sa pensée l’idée plus ou moins définie d’une Compagnie apostolique, pouvant être formée avec les éléments à sa disposition. Il ne semble pas cependant, pour lors, avoir parlé à ses disciples d’un projet dans ce sens. Se jugeant, dans son humilité, indigne de prendre l’initiative d’une pareille œuvre, il ne doutait pas que Dieu, s’il la voulait, au moment où il la voudrait, le ferait clairement voir à ses collaborateurs, aussi bien qu’à lui-même.
Il se contenta donc, après les avoir suffisamment éprouvés, de leur suggérer des résolutions,
définitives pour l’engagement à la vie parfaite, conditionnelles pour le choix de la forme d’apostolat.
En 1534, le 15 août, jour de l’Assomption delà Vierge, les six premiers compagnons avec Ignace montèrent à l’église de Notre-Dame, sise au flanc de la colline de Montmartre, et entrèrent dans la chapelle en partie souterraine, dite du martyre. Là, sous les auspices de la Reine du Ciel et de saint Denys, à la messe dite par Pierre LeFèvre, le seul des sept qui fût alors prêtre, tous l’un après l’autre prononcèrent, avec la plus sensible consolation, les vœux de pauvreté et de chasteté perpétuelle. Ils promirent, en outre, d’aller, leurs études finies, dans trois ans, à Jérusalem, poury travailler au salut des âmes, ou, s’ils en étaient empêchés, de se présenter à Rome au Souverain Pontife, avec prière de disposer d’eux pour le service de l’Eglise.
Ils renouvelèrent ces vœux à pareil jour au même lieu, en 1535 et en 1536. Ignace, forcé de quitter Paris pour demander à l’air natal le rétablissement de sa santé, n’assista pas à ces deux rénovations ; mais à la dernière prirent part les trois associés nouveaux, Le Jay, Broët et Coduri.
IL — La Fondation
3. Vers la fondation. — En partant de Paris, au printemps de 1535, Ignace laissait sans crainte ses disciples à eux-mêmes pour un temps assez considérable : le long et sérieux noviciat qu'il leur avait fait faire, garantissait leur persévérance. Ils poursuivirent donc encore un an et demi leurs études de théologie, fidèles d’ailleurs aux pratiques de piété et de mortification que leur Père spirituel
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leur avait enseignées, et se soutenant mutuellement, comme s’ils étaient nés frères.
A peine arrivé dans sa patrie, où il ne voulut loger qu’à l’hôpital, Ignace se mit à faire le catéchisme aux enfants, à prêcher le peuple avide de voir et d’entendre l’extraordinaire converti. Avec cet humble, mais fructueux ministère, les œuvres de charité l’occupaient tout entier. Il fit adopter par ses concitoyens d’Azpeitia plusieurs réformes pour le bien moral et matériel de la cité. Signalons en particulier une organisation de l’assistance aux pauvres, avec suppression de la mendicité, sans doute selon le système d’Ypres, qu’Ignace avait vu approuver par la Faculté de théologie de Paris en 1530.
Après trois mois environ passés en Espagne, jugeant ses forces suffisamment revenues, Ignace se rendit à Venise, où il avait donné rendez-vous à ses compagnons. En les attendant, il fit faire les Exercices spirituels à plusieurs personnages considérables de la ville, et enrôla trois nouveaux compagnons, le bachelier Hocez, de Malaga, et les deux frères Etienne et Diego d’Eguia ; mais ces deux derniers ne prirent qu’un peu plus tard leur place dans l’association.
Les neuf partirent de Paris en novembre 1536 et se dirigèrent sur l’Italie par la Champagne, la Lorraine et probablement l’Alsace, puis Bâle et la Suisse, tout joyeux de voyager comme les Apôtres, à pied, à travers la pluie et les neiges, et passant, non sans péril, au milieu des hérétiques, qui leur fournirent plus d’une occasion de confesser et de défendre bravement la foi de l’Eglise. Ils rejoignirent Ignace et Hocez à Venise, au début de l’année 1537. En attendant la saison du départ des navires pour l’Orient, ils dépensèrent leur ferveur à
servir et à consoler les malades dans les hôpitaux, en vivant eux-mêmes d’aumônes, qu’ils mendiaient à travers la ville.
Un peu avant Pâques de 1537, les dix compagnons, sans Ignace, se rendirent à Rome, toujours à la manière apostolique, pour demander au Souverain Pontife la permission de passer en Palestine, et aussi de recevoir les ordres sacrés.
Paul III voulut entendre les jeunes maîtres de Paris disputer devant lui, pendant son repas ; après quoi, également charmé de leur science et de leur modestie, il leur accorda toutes les autorisations désirées, avec une bonne aumône pour viatique.
Mais, de retour à Venise, ils se virent dans l’impossibilité d’effectuer leur pèlerinage : aucun navire ne quitta le port pour l’Orient, de toute l'année. Dans l’intervalle, ceux qui n’étaient pas encore prêtres furent ordonnés, le 24 juin 1537 ; puis se répandirent dans les environs de Venise pour s’exercer au ministère sacré, toujours prêts néanmoins à saisir une occasion d’embarquement, si elle se présentait.
Enfin, le délai prévu dans leur vœu de Montmartre étant expiré, il ne leur restait plus qu’à exécuter l’autre partie de l’alternative, en allant se mettre à la disposition du Souverain Pontife.
C’est alors que, pour la première fois, ils firent, en quelque sorte, acte de Congrégation. Réunis tous les onze à Vicence, en septembre 1537, iis décidèrent d’abord que Le Fèvre et Lainez avec Ignace iraient à Rome s’assurer si l’offre de leurs services serait agréée du Pape. En attendant la réponse, les huit autres se disperseraient deux par deux, surtout dans les villes d’université, pour tâcher d’y faire quelque bien et même, « s’il plaisait à Dieu, attirer quelques étudiants à leur genre
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de vie ». Et ils fixèrent des règles de conduite à observer par tous. Notamment, chacun, à tour de rôle, pendant une semaine, devait faire fonction de supérieur pouE son compagnon ou son groupe. Puis vint la question d’un nom à prendre. Si on leur demandait de quelle Congrégation ils étaient, que répondraient-ils ? La solution, suggérée par Ignace, fut qu’ils se diraient de la « Compagnie de Jésus ».
Ainsi apparut ce nom, qui était sans doute depuis longtemps arrêté dans les projets du saint : il le maintiendra dans la suite, avec une ténacité telle que ses premiers compagnons purent, sans hésitation, reconnaître un choix dicté ou du moins approuvé par une communication divine. Observons tout de suite, avec les meilleurs interprètes de la pensée du Fondateur, qu’il faut entendre ce mot de Compagnie dans le sens militaire, avec la signification d’un corps spécial de « soldats de Dieu », réunis sous la bannière de Jésus-Christ.
La réunion de Yicence fut comme le prélude de la fondation définitive. Tandis qu’en exécution des décisions prises, Ignace se dirigeait vers la ville éternelle, il eut une vision céleste qui l’encouragea singulièrement, ainsi que ses compagnons, à continuer dans la voie où ils étaient entrés. Le saint montra lui-même l’importance exceptionnelle qu’il attachait à cet incident : par une dérogation unique à son habituelle discrétion sur les faveurs surnaturelles qu’il recevait, il a raconté celle-ci spontanément à ses compagnons.
11 s’était arrêté pour prier dans une église de village, proche de Rome, quand il fut ravi en extase et vit devant lui le Père Eternel, ayant à ses côtés Jésus-Christ chargé de la Croix. Le Père recommandait affectueusement à son Fils Ignace et
ses compagnons, et Jésus-Christ, jetant un regard 1' plein de bonté sur Ignace, lui adressa ces paroles : b « Je serai avec vous à Rome. » Au sortir de l’église, i" Ignace, rayonnant de joie, dit à Le Fèvre et à Lai- 1 nez : « Je ne sais ce qui nous attend à Rome, ni f si Dieu veut que nous y soyons crucifiés ; mais i* je sais que Jésus-Christ nous protégera. » Et il : leur raconta en détail l’apparition. En effet, ni la croix, ni la protection de Jésus ne devait manquer p à la Compagnie naissante.
4. Premier travail d’organisation. — Le Pape ! Paul III n’avait pas oublié les étrangers, par ! qui il avait fait donner en sa présence un spé- 1 cimen de leur science théologique; il accueillit les trois compagnons avec une grande bienveillance. Le Fèvre et Lainez furent chargés d’ensei- ! gner, le premier l’Écriture sainte, le second la 1 théologie scolastique à l’Université romaine de la Sapience. Ignace eut pleine liberté pour le ministère apostolique.
Tout en s’y livrant, il songeait à parachever l’organisation de sa petite Société. Il était nécessaire d’abord d’en établir définitivement les bases essentielles, puis de les faire approuver par I l’autorité pontificale. Il rappela donc ses compagnons à Rome, où tous arrivèrent vers le milieu de 1538, à l’exception de Hocez, mort pieusement au milieu de ses travaux apostoliques à Padoue.
Aussitôt pourvus de larges permissions du Cardinal Vicaire, ils commencèrent à prêcher et à confesser dans diverses églises de Rome. Quoique la grande saison des prédications fût passée, et qu ils fussent encore assez inhabiles à manier 1 italien, qui n’était la langue maternelle d’aucun
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d’eux, leur zèle attira bientôt bon nombre d’auditeurs autour de leurs chaires et de pénitents à leurs confessionnaux. En même temps, ils allaient s’occuper de la constitution de leur petite Société, quand éclata un orage qui menaçait de la tuer dans son germe.
Ils s’étaient crus obligés de mettre en garde les fidèles contre les doctrines hérétiques, qu’un moine Augustin semait perfidement dans des discours trop écoutés. D’ardents amis de ce prédicateur cherchèrent à le défendre, en attaquant ses accusateurs et, en particulier, leur maître Ignace. Ils réussirent, en effet, pendant quelque temps, à tourner contre eux l’opinion publique, et des personnalités influentes à la cour romaine, qui ne goûtaient pas les leçons et les exemples de vie austère des apôtres nouveau-venus, appuyèrent les calomnies. Mais enfin celles-ci, portées devant les juges et examinées en toute rigueur, sur les instances d’Ignace, furent réduites à néant, tandis que les plus graves témoignages surgirent de toutes parts en faveur du prêtre espagnol et de ses disciples : une sentence extrêmement élogieuse pour eux termina le procès.
C’est seulementaprès être sortis de cette affaire, que les dix compagnons trouvèrent le calme nécessaire pour les conférences, où ils devaient régler leur avenir. Ils les commencèrent à la micarême de 1539 et les prolongèrent durant environ trois mois.
La première question qu’ils eurent à trancher fut celle-ci : voudraient-ils que leur association leur survécût et se perpétuât sous quelque forme de Congrégation ? Tous tombèrent bientôt d’accord sur l’affirmative : déjà, dans leur courte expérience, avec la vue d’immenses besoins, ils
avaient eu trop de preuves de Futilité de leur ministère, pour ne pas souhaiter d’en assurer la continuation après eux, s’il était possible.
Une seconde question demanda de plus longues délibérations : se constitueraient-ils en véritable ordre religieux, en ajoutant le vœu d’obéissance aux vœux de pauvreté et de chasteté, prononcés à Paris et qu’ils venaient de renouveler à Venise entre les mains du légat du Saint-Siège ? Ce vœu d’obéissance impliquait la nomination d’un supérieur, à choisir parmi eux et ayant droit de commander à tous.
Parmi les difficultés qui les firent hésiter pendant plusieurs jours, il y avait le discrédit dont ils voyaient frappée la vie religieuse dans le monde chrétien, en partie malheureusement par la faute des religieux ' puis, la crainte que le Pape ne les obligeât de se joindre à un Institut déjà existant, où ils ne pourraient se dévouer autant qu’ils le souhaitaient au salut des âmes. Néanmoins, après avoir beaucoup discuté et prié, ils finirent par conclure, de nouveau unanimement, à la nécessité de se donner un Supérieur, pour le bon gouvernement de la Société qu’ils avaient résolu de fonder.
Les autres questions principales d’organisation furent agitées de même, par étude des motifs en sens divers, et finalement tout était réglé d’un commun accord, le jour de la Saint-Jean- Baptiste, le 24 juin 1539. Maître Ignace et Coduri furent chargés de rédiger, d’après les points convenus, la Formule du nouvel Institut, dont on demanderait l’approbation au Souverain Pontife.
5. Première approbation. — Prête vers l’automne, la Formule fut présentée à Paul III, le 3 septembre,
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par l’intermédiaire du cardinal Contarini, un des plus dignes prélats que possédât alors l’Église et qui avait déjà fait les Exercices spirituels sous la direction de saint Ignace. Le Pape, ayant lu la Formule, l’approuva de vive voix avec de grands éloges, et « dans l’espoir», comme il le dit, « que cette nouvelle Congrégation aiderait beaucoup à la réforme de l’Église ».
Cependant la Bulle requise, suivant les formes usitées, après l’approbation verbale, se Fit attendre tout un an. L’opposition du cardinal Guidiccioni, pour qui le Pape avait une déférence méritée, fut cause de ce retard. Il ne voyait rien à reprendre dans le projet d’institut proposé, mais c’était chez lui une idée arrêtée de longue date que, loin d’admettre de nouveaux Ordres religieux, on ferait bien de supprimer la plupart de ceux qui existaient. Il ne finit pas moins par donner son suffrage en faveur de la fondation, sous la réserve que le nombre des membres serait limité à soixante.
C’est avec cette restriction que Paul III approuva la Compagnie par la Bulle Regimini militantis Ecclesiæ, le 27 septembre 1540.
Mais trois ans seront à peine passés, qu’il supprimera toute limite au développement d’une Société dont l’utilité n’était plus à démontrer (Bref Injunctum nobis du 14 mars 1544).
La première Bulle d’approbation commence par l’attestation élogieuse des services déjà rendus à la religion par les dix associés, « réunis, on peut le croire pieusement, sous l’inspiration du Saint-Esprit ». Puis, est reproduite, sauf quelques modifications qui n’ont pas touché au fond, la Formule présentée en 1539 par Contarini.
Avec cette Formule furent donc approuvés, dès
Bruckeb. — La Compagnie de Jésus.
1540, les éléments essentiels de l’organisation de la Compagnie. Parmi les plus saillants qui donnent à l’Ordre sa nouveauté, il faut signaler d’abord le caractère pour ainsi dire militaire, marqué dans ce début : « Quiconque voudra être membre de notre Société, que nous désirons être appelée du Nom de Jésus, et y combattre pour Dieu sous l’étendard de la Croix... »
Puis : universalité du but, qui est de travaillerau bien des âmes par toutes les œuvres de zèle et de charité; forme du gouvernement, qui doit être exercé par un Supérieur Général élu, avec l’autorité la plus étendue; quatrième vœu d’obéissance spéciale au Souverain Pontife pour les Missions ; pauvreté très stricte, n’admettant aucune sorte de revenus fixes, excepté dans les maisons qui pourront être fondées pour l’instruction des jeunes candidats de la Société ; enfin absence d’obligation du chœur pour la récitation de l’office divin .
Bientôt apparut la nécessité d’une addition. La formule approuvée en 1540 suppose la nouvelle Société toute composée de profès des quatrevœux solennels, pour qui elle exige, entre autres qualités, une science peu ordinaire. Avec son recrutement ainsi limité, le personnel de la Compagnie restait par trop au-dessous des besoins et de la demande d’ouvriers. Un remède se présentait à la pensée d’Ignace et de ses compagnons : c’était de faire entrer dans leur corps, à titre de coopérateurs ou de coadjuteurs . des sujets qui, sans atteindre aux conditions de la profession solennelle des quatre vœux, pourraient avoir assez de piété, de prudence et même de doctrine, pour servir utilement le prochain dans l’administration des sacrements, la prédication, l’enseignement de
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la doctrine chrétienne et d’autres fonctions. Ils en demandèrent la permission à Paul III, qui la leur accorda par bref du 5 juin 1546, autorisant en même temps le Général à communiquer toutes les facultés des profès à vingt des coadjuteurs prêtres. Cette concession fut renouvelée par le même Pape, sans limite de nombre pour la communication des pouvoirs, le 18 octobre 1549. Les brefs comprennent également la faculté de s’adjoindre des coadjuteurs non clercs pour les offices domestiques et les choses temporelles. Les coadjuteurs des deux catégories devaient, après les épreuves convenables, faire les trois vœux de pauvreté, de chasteté et d’obéissance non solennels, et pouvaient être admis, suivant que le Supérieur Général le jugerait bon, à la participation de toutes les faveurs spirituelles octroyées aux profès.
Dans la Bulle Exposcit debitum , donnée par Jules III, le 21 juillet 1550, la formule de Paul III est encore une fois reproduite intégralement, sauf quelques modifications précisant divers points, et avec l’addition relative aux coadjuteurs.
Ainsi approuvé de nouveau et confirmé par l’autorité suprême, ce document a toujours été considéré, depuis, comme une sorte de charte, contenant la substance (. substantialia ) de l’Institut.
Toutefois ce n’est qu’un résumé, où l’on n’aperçoit encore que les linéaments du tableau qui resplendira dans les Constitutions .
Pour que la Compagnie de Jésus fût en possession de l’existence complète, il restait à lui nommer un chef. Jusque-là, Ignace, avec une réserve admirable, avait évité de faire aucun acte formel de Supérieur. Jamais il ne s’était mis en avant de ses compagnons, sinon par le dévouement à tous.
Il est évident néanmoins que, si ce n’est son impulsion apparente, c’est son esprit qui les a dirigés dans toutes les démarches qui ont préparé la fondation, comme sa prudence les a préservés des écueils et empêché la petite Société de périr avant d’être venue au jour. Aussi, quand, au mois d’avril 1541, les six compagnons présents à Rome se réunirent pour l’élection du premier Général, n’y eut-il pas un instant d’hésitation, et Ignace seul fut surpris de l’unanimité avec laquelle tous les suffrages se portèrent sur son nom. Après quelques jours de résistance, il dut se soumettre à la volonté divine, signifiée par un scrutin régulier, et dès l©rs il exerça tous les droits de sa charge, comme il en remplira tous les devoirs.