‹ La compagnie de Jésus, esquisse de son histoireChapitre 55 sur 62 · BELLES-LETTRES · texte numérisé non relu

BELLES-LETTRES

236. — Le mouvement littéraire, qui est particulièrement actif dans toute la Compagnie après 1640, eut en France sa période la plus brillante durant la belle partie du siècle de Louis XIY. Les Jésuites professeurs d’humanités qui avaient contribué à préparer cet âge d’or des lettres françaises, eurent alors des successeurs encore plus remarquables. Des maîtres et des écoliers sans nombre, même en dehors de la Compagnie, ont profité des trésors d’expérience et de science pédagogique renfermés dans le De Ratione dis cendi et docendi et le Candidatus Rhetoricae de Joseph Jouvancy (1659-1719), dans la Bibliotheca Rhetorurn de Gabriel François Le Jay (1675-1734), dans le De Arte Rlietorica (Lyon 1704) de Dominique de Colonia (1673-1741). Ajoutons comme n’ayant pas été moins utiles ni moins exploitées les éditions annotées des principaux classiques latins données par Jouvancy, La Rue, Sanadon, et d’autres ; les analyses et traductions des Tragiques grecs par le P. Pierre Brumoy (1704-1742), de Platon par le P. Grou, etc.

Puis, les compositions de ces professeurs ont ^agé le renom de plusieurs bien au delà des ' scolaires. Les PP. Le Jay, La Rue et Parles Porée (1672-1741) firent plus que

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latines. Le P. Joseph Antoine du Cerceau (1689- 8! |l730) fut un poète comique heureux en français : cs Isa pièce des Incommodités de la grandeur dut être répétée par les élèves du collège Louis-le-Grand devant le roi Louis XY à Versailles, dans la Galerie des Glaces.

Depuis le milieu du xvii6 siècle, les intermèdes habituels des pièces latines sont des ballets, c'està-dire des morceaux poétiques en français, accompagnés de danse et de chant. La danse était [|' [une concession forcée au temps, qui exigeait ce ! complément d’éducation pour les jeunes hommes ,f [du monde. x\u xvni8 siècle, les rhétoriciens vien- ' nent aussi sur la scène plaider en français le pour nt et le contre d'une cause célèbre ou d’une actualité [littéraire, morale, patriotique. Le P. Gilles de la 15 Sante(1702-1762), surtout, a dirigé beaucoup d’exer- 18 Icices de ce genre, auquel du reste les Jésuites 11 ont eu raison de ne pas sacrifier leur théâtre de ' valeur éducative bien supérieure.

Les gloires nationales, provinciales et locales,

6 soit religieuses, soit civiles, ont toujours une 11 grande place dans la littérature des collèges de 1 Jésuites. En particulier, dans la période où nous sommes, et en France, les discours par lesquels les Jouvancy, les Porée et leurs moindres collègues en rhétorique relèvent la réouverture des cours, ont presque tous traité un sujet patriotique : seulement ils donnent un peu trop au panégyrique du roi. La remarque vaut encore plus pour les poésies latines, composées, soit par les maîtres, soit par les élèves sous leur direction. Ici, en outre des excès de panégyrique, on peut regretter l’abus de la mythologie. Dans l’ensemble, ces productions n’en font pas moins honne ur à l’enseignement des collèges, tant par leur inspiration patriotique

que par le sentiment moral et religieux et par le mérite littéraire.

A ce dernier point de vue, les poètes les plus délicats de l’antiquité classique ont trouvé des rivaux assez heureux, notamment en François Yavasseur (1624-1681), Jouvancy déjà nommé, René Rapin (1639- 1687), Noël Etienne Sanadon (1687-1733), Jean Commire (1649-1702), Jacques Yanière (1680-1739), dans le fabuliste Jean François Desbillons (1727-1789). Les œuvres de ces néo-latins ont été souvent traduites en langue vulgaire par des auteurs qui n’étaient pas eux-mêmes sans goût.

La poésie française a beaucoup moins bien réussi aux Jésuites. Le P. Pierre Le Moigne (1619-1671) fut des premiers à s’y essayer; le grand Corneille a dit de lui que, s’il était venu cinquante ans plus tard, il eût été le maître de tous les poètes français. Si cette appréciation est trop bienveillante, il semble bien néanmoins que pour faire de son épopée nationale et chrétienne Saint Louis un chef-d’œuvre, il n’a manqué à Le Moigne que de savoir régler par le goût son extraordinaire imagination. Vers la fin du xviie siècle, mais surtout au xxrine, la «vulgaire » entre de plus en plus dans le théâtre des Jésuites, d’abord par les chœurs, puis par des drames entièrement en français. Malheureusement la poésie n’y a guère gagné : tout cela est bien loin de valoir les belles pièces latines des Le Jay, des Porée. De cette médiocrité générale on peut excepter les comédies de Du Cerceau, presque parfaites pour leur temps comme pièces scolaires, et celles où le P. Guillaume Bougeant (1706-1743) a mis spirituellement en scène et ridiculisé les doctoresses et les faux miracles du jansénisme convulsionnaire.

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La prose française est cultivée par les Jésuites avec plus de zèle et de bonheur, depuis les der- ' nières années du xvn* siècle. Ils ont compris quel désavantage leur donnait l’infériorité de leur t: langue dans les réponses à Pascal et à Antoine ut Arnauld, et ils se sont efforcés d’y remédier par plus d’application aux lettres françaises. Juste dix ' ans après l’apparition des Provinciales, entrait en lice contre Port-Royal le P. Bouhours (1644-1702). Le premier parmi les polémistes français de la Compagnie, il se fit lire avec agrément par toute I sorte de lecteurs, exception faite des sectaires, auxquels il en cuisit. Bouhours se tourna bientôt Id’un autre côté, attiré qu’il était beaucoup moins j ar la critique des erreurs théologiques que par I les questions de goût et de correction dans le style. D’autres écrivains reprirent le combat contre J le Jansénisme, après la trêve dite « Paix de CléfP ment IX ». Les P. Gabriel Daniel, Michel Le Tellier, Philippe Lallemand, ont plus de théologie ü; que Bouhours, et s'ils n’ont pas sa plume fine et I un peu « précieuse », ils n’en sont pas moins h dignes d’une place au second rang.

J Enfin les Jésuites français ont utilement tra- J vaillé à faire mieux estimer en même temps qu’à rs| perfectionner la langue nationale. Tel a été le but A des publications qui ont fait du P. Bouhours un J arbitre du bon langage au xvne siècle. En 1700 J a paru la grammaire française du P. Buffîer, que l’Académie française lisait à ses séances, comme [ étant ce qu’il y avait alors de meilleur en ce I genre.

Les lettres françaises ont été bien servies par , la création des Mémoires de Trévoux (1701-1762). \ Ce périodique, attentif avant tout, dans la critique des ouvrages nouveaux, aux idées religieuses,

n’en prétend pas moins défendre aussi la pureté de la langue et le bon goût littéraire.

Parmi les poètes latins, nombreux également hors de France dans la période qui nous occupe, le plus remarquable est l’Alsacien Jacques Balde (1604-1624-1668). On peut même affirmer que, s’il est inférieur à Sarbiewski et aux Français pour le fini de la forme classique et la pureté du goût, il les dépasse tous par la variété et la verve originale, surtout dans sa poésie lyrique. La Bavière fut sa patrie adoptive depuis sa première jeunesse, où il vit commencer la guerre de Trente Ans. Plusieurs de ses odes reflètent les tristesses de cette affreuse époque, aussi vivement exprimées que senties par son cœur généreux. lia un souvenir particulièrement touchant pour les souffrances de son pays natal, la belle Alsace, « émeraude dans Panneau du monde », comme il l’appelle, annuli smaragdus orbis. D’autres pièces font passer devant nos yeux les spectacles de la grande nature alpestre, ou admirer des héros catholiques tels que Tilly, ou nous émeuvent sur les malheurs de Marie Stuart. Ailleurs, le poète, devenu moniteur et justicier, relève avec une franchise qui ne craint pas le réalisme les travers et les vices des peuples de Germanie. On pourrait signaler encore bien des morceaux où le jovial Alsacien se joue agréablement et nous amuse sur des incidents de sa vie personnelle. Nous remarquerons enfin le chiffre considérable des odes qu’il a consacrées à la louange de Marie, Mère de Dieu.

Après Balde ne sont pas indignes d’être nommés comme poètes lyriques latins, en Allemagne, Adam Widl (f 1710), Jean Bissel (1680).

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Les Pays-Bas surtout sont féconds dans ce genre de production. A mentionner d’abord l’aimable auteur des Pia Hilaria, l’Artésien Angelin Gazet(1653); puis les élégiaques Sidronius Hosschius (1668), Jacques Wallius (1680), Guillaume Becanus (1683).

En Italie, la littérature classique a toujours de fervents disciples, au second siècle de la Compagnie et jusqu’à ses derniers jours. Le poète le plus digne d’être nommé est le P. Thomas Ceva (1663-1737), auteur de la belle idylle si pieuse Jésus Puer. Ceva était un professeur distingué de mathématiques. De même, sur la fin du siècle, on verra le célèbre Boscovich se délasser de ses travaux d’astronomie par la poésie latine.

Mentionnons encore le Romain Joseph Carpani (1704-1762) pour ses tragédies ; le Dalmate Raymond Cunich (1754-1794) pour d’excellentes traductions métriques de l’Anthologie grecque et de Y Iliade d’Homère; son compatriote Bernard Zamagna (1753-1820) rendit de même Y Odyssée en latin avec un égal bonheur.

Parmi les plus parfaits prosateurs latins, on peut citer Jérôme Lagomarsini (1713-1773), Jules César Cordara (1718-1783), Joseph-Marie Mazzolari (1732- 1786), qui se faisait appeler Marianus Parthenius , par dévotion pour la Vierge.

Les Jésuites italiens ont tenu à honneur de chercher à exceller dans l’emploi de leur langue nationale. A cet effet, leurs dramaturges scolaires ont pris bien plus de liberté que leurs confrères du Nord.

Le P. Ilortensc Scamacca (1582-1648) n’a pas publié moins de 44 pièces italiennes, toutes de sujet religieux et avec but édifiant très prononcé. D’autres auteurs qui ont fourni des pièces aux théâtres de tous Bhucker. — La Compagnie de Jésus. 50

les collèges du pays, sont Simon M. Poggi (1706- 1749), Jean Marie Granelli (1717-1770), Xavier Betti- 1 ten nelli (1736-1808). Ce dernier avait pris pour modèle ^ Voltaire : il fut l’admirateur et presque ami du ' poète de la Henriade , avant de connaître le sectaire reC antichrétien, avec qui il rompit aussitôt. Bettinelli a C également écrit sur la théorie et l’histoire littéraire I mais a fait grand tort à son renom par une critique je mal inspirée de la Divine Comédie de Dante.

En Espagne , un Jésuite a exercé une influence littéraire considérable plutôt fâcheuse. C’est Balthasar Gracian (1619-1658), un des principaux maîtres du cultisme ou style recherché. Un siècle plus tard, un autre Jésuite, Joseph-François de Isla (1713-1781), attaqua vivement et efficacement les vices introduits dans la prédication par le cultisme . L’énorme succès de son « Histoire de Fray Gerundio» força même ceux qu’irritèrent ses piquantes censures à se corriger, pour netre pas montrés du doigt par le peuple comme des Gerundio s .

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237. — Les études historiques ont une part très importante dans le mouvement scientifique delà Compagnie au second siècle. L’histoire de l’Église y garde toujours la meilleure place; mais Thistoire profane est largement représentée, bien plus qu’au ier siècle. Pour l’une et l’autre nous signalerons quelques œuvres capitales, ayant conservé une réelle valeur de sources documentaires. sa

Nous devons mentionner d’abord Y Histoire du Concile de Trente par le Père (ensuite cardinal) Sforza

de

Pallavicino (1637-1667); puis, Y Histoire de l'Eglise Gal¬

licane , commencée en huit volumes par le P. Jacques

Longueval (f 1733) et continuée jusqu’en 1550, dans

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dix autres volumes, par les Pères Pierre-Claude Fontenai (f 1762), Brumoy et G. F. Berthier. Il faut citer également la Germania sacra du P. Marc Hansiz (1766); enfin l’ Illyricum sacrum (huit volumes) du aux recherches des Pères Daniel Farlati (1707-1763) et Jacques Coleti (1752-1827). .

Nous devons rappeler les Acta Sanctorum , où le P. Papebroch (1646-1714), dans les préfaces des volumes, a savamment traité diverses questions d’histoire ecclésiastique générale. La liberté de sa critique lui attira une longue controverse avec les Pères Carmes, la proscription de 14 vo- ; lûmes des Acta par l’Inquisition d’Espagne, enfin , la mise à l’Index romain de son Essai chronom{ I historique sur la série des Papes. Cette dernière g [mesure, restreinte en 1751 à des pièces simplement reproduites par Papebroch, a été annulée itj | par Léon XIII.

238. — Il faut ici dire un mot des obstacles que rencontrèrent plusieurs bons historiens dans leurs projets de publications. D’abord, la censure ecclésiastique était assez souvent, au xvne siècle, plus !' sévère qu’elle ne serait aujourd’hui. Les Congré- ^ | gâtions de l’Index et du Saint-Office, il est péril mis de le rappeler respectueusement, ont alors toi | prohibé ou empêché de venir au jour plus d’un pi travail historique, dont le principal défaut était de gu I heurter trop vivement des idées communément ,00 reçues, bien que contestables. Leur raison était sans doute que la liberté de la discussion/>w6fo‘gwe devait passer après le maintien de la paix entre

1: savants catholiques et la préservation des simples 1 croyants contre le scandale des nouveautés. Cette

a conduite desjuges romains dictait naturellement celle du Général de la Compagnie.

C’est ainsi que le Belge Jean Deckers (1619) ne put faire paraître un grand ouvrage de chronologie, déjà approuvé par les reviseurs Jésuites parce que sa donnée fondamentale (date de la naissance de Jésus-Christ 4 ans avant l’ère vulgaire) était vivement combattue par le cardinal Baronius. — Le célèbre Sirmond fut averti, en 1641, par le P. Vitelleschi que l’opuscule où il avait attaqué la croyance populaire à l’identité f de saint Denys de Paris avec l’Aréopagite, « était 1 blâmé par beaucoup de gens, qui à ce propos 3 s’indignaient contre la Compagnie, l’accusant de s’attribuer la critique de toutes choses ». En conséquence, il le priait et au besoin, lui ordonnait de renoncer au dessein, qu’on lui prêtait, de ij s’élever aussi contre la « tradition » de Marseille sur sainte Marie-Madeleine, et à tout autre semblable. — Le P. André Brunner (1607-1650) dut arrêter ses Annales Boiorum (Histoire de la Bavière) au III0 volume, écourté du règne de l’empereur Louis IV. Les démêlés de ce dernier avec le pape ne parurent pas au P. Vitelleschi pouvoir être racontés par un Jésuite, sans risque 1 de compromettre gravement tout son Ordre.

On comprend que les tempêtes occasionnées dans les Parlements français par les livres touchant le pouvoir des papes sur le temporel des États aient rendu les Pères Généraux extrêmement réservés. Aussi le P. Vitelleschi, en 1626, porta-t-il un décret interdisant toute publication nouvelle sur cette question.

Enfin le Général n’était pas moins embarrassé, quand des princes amis de la Compagnie demandaient ses meilleures plumes pour raconter les hauts faits de leurs ancêtres et prédécesseurs, ou même leur propre histoire. Le P. Aquavivafit

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l’impossible pour éviter aux siens des corvées !* pareilles, qui ne pouvaient que devenir une source de graves ennuis pour eux et pour tout l’Ordre. Ou, en effet, ces historiographes officiels seraient réduits au rôle de panégyristes et contraints de 4 « mutiler l’histoire », en omettant des faits déplai- 1 sants pour de hauts personnages et des familles , puissantes : et ce serait enlever tout crédit à leur ! travail ; ou bien ils diraient tout suivant leur science et leur conscience d’historiens : et alors '■ ils attireraient des inimitiés dangereuses à la Compagnie. Quand il fallut céder aux instances, les PP. Généraux s’efforcèrent de parer aux inconvénients par une censure renforcée. Ainsi le I P. Aquaviva lui-même nous apprend, en 1614, qu’il n’avait pas encore permis de publier l’his- I toire du grand ami de la Compagnie qu’avait été le pape Grégoire XIII (-j-1585). Composé à la demande de ce pape lui-même par l’éminent ’ J humaniste Jean Pierre Maffei (f 1605), cet ou- I vrage n’a paru qu’en 1747 et par les soins d’un éditeur étranger à la Compagnie. Des considéra- ^ tions semblables à celles qui arrêtèrent alors le )ef P. Aquaviva furent sans doute aussi opposées ^ plus tard à la publication de l’histoire du pon- | tificat d’Alexandre VII par le cardinal jésuite

Pallavicino.

I 239. — A travers toutes ces difficultés sont parvenus au jour un certain nombre de travaux vrai- . ment remarquables sur l’histoire générale ou pro- ’jn ^ne. Le premier par sa date (1588) est Y Histoire ’je des Indes, où le P. Maffei raconte en latin classique j les découvertes et les conquêtes des Portugais en j, Odent jusqu’à la fin du règne de Jean III (1557). Commencé à la demande du caadinal-roi Henri,

l’ouvrage est dédié à Philippe II d’Espagne, qui, devenu maître du Portugal, avait encouragé l’au- ' teur. Vient ensuite la grande Histoire d’Espagne, publiée par le P. JeanMariana en latin (1592) et en espagnol (1601). Enfin, le Romain Famiano Strada : (1591-1649) traça, également en style deTite-Live, f le vivant tableau de la guerre de religion des 1 Pays-Bas.

Ne nous arrêtons pas aux abrégés chronologiques d 'Histoire universelle , qui se multiplient vers le milieu du xvne siècle, spécialement en France. La plupart ont pourbut de fournir aux professeurs la matière del 'eruditio ou de servir directement à l’instruction des grands élèves par la lecture et l’étude privée. Parmi les plus répandus furent ceux du P. Philippe Briet (1649-11 de Cl. Buffier, du Bavarois Maximilien Dufrene (1707- 1765). Ils donnent en même temps la géographie universelle. Les publications du savant Philippe Labbe visent plus haut : il s’efforce de résoudre les épineux problèmes de la chronologie sacrée et profane.

Dans le domaine de Y antiquité, nous avons surtout à citer Y Histoire Romaine des Pères François Catrou (1678-1737) et Pierre-Julien Rouillé (1690-1740), en 20 volumes in-4 (Paris, 1725-1737) allant jusqu’à la fin du règne de Tibère. Le P. Bernard Routh (1695-1768) ajouta un 21e volume. Ici est à mentionner encore la savante édition de Tacite du P. Gabriel Brotier (1740-1789).

La célèbre collection des Historiens Byzantins , une des gloires de l’érudition française du xvne siècle et orgueil de l’Imprimerie Royale, a reçu de très importantes contributions des Pères Pierre Poussines (1624-1686) et Claude Maltrait (1637- 1674) pour l’Alexiade de Comnène et l’Histoire de Procope.

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|lr C’estle P. Labbe qui avait rédigé le programme , delà Byzantine. Le second volume de son Abrégé royal de l'Alliance chronologieur est consacré à l’histoire de France et enrichi de pièces inédites i intéressantes (Paris, 1664). Le P. Jean de Bussières (1631-1678) avait publié à Lyon, en 1661, ^ une Historia Francica , rédigée surtout d’après Dupleix et Mézeray, mais en latin, « afin, dit l’auteur, de faire connaître les choses de France aux I étrangers ». Bien plus considérable et origiliei nale, l’Histoire de France du P. G. Daniel est oi écrite dans une bonne langue française et d’après «' [les sources sérieusement utilisées. La première ' édition, dédiée au roi Louis XIV, parut en 1713 :

i histoire s’y termine avec le règne de Henri IV. ies éditions suivantes furent augmentées des ?astes du règne de Louis XIII et de Louis XIV - et de dissertations par le P. Henri Griffet (1712y 1771). Celui-ci a aussi publié à part une histoire plus développée de Louis XIII et des documents importants sur les affaires militaires et diplomatiques du xviie siècle. L’histoire est également ai redevable au P. G. Bougeant pour les pièces qu’il il! [«éditées concernant le traité de Westphalie (1744).

Enfin l’Alsace rendue à la France a eu son histow rien diligent et sympathique dans le P. Louis , Laguille (1675-1742).

■il I Observons que les historiens Jésuites français, quand ils ont dû toucher aux démêlés entre les nj papes et les rois de France, se sont appliqués à le ié faire avec « prudence et modération » ou, comme j s’exprime encore le P. Daniel dans sa préface, n|«en Français et en catholiques », c’est-à-dire, Jilsans abandonner le principe gallican (non con- Ji ■damné), d’après lequel le pouvoir des papes ne s’étend pas sur le temporel des princes, mais

aussi en conservant tout le respect dû au Souverain Pontife. Seul le P. Louis Maimbourg ne s’est pas tenu à cette règle dans ses ouvrages sur la papauté du moyen âge; ils lui ont mérité, non seulement la mise à l’index, mais encore son expulsion de la Compagnie par ordre d’innocent XI (1681).

En Allemagne, à peine si une province de l’ancien Empire n’a pas trouvé un historien dans la Compagnie; et les Jésuites qui ont accepté la tâche imposée par les instances des princes ecclésiastiques ou séculiers, l’ont remplie à leur honneur, en employant consciencieusement les ressources des Archives mises à leur disposition.

Nommons entre autres, pour Y Autriche, François Wagner (f 1738), Antoine Steyerer (1741), Sigismond Calles (1761); pour la Hongrie , Nicolas Schmitth(1767), Nicolas Muszka (1783), Etienne Kaprinai (1786), Georges Pray (1801), Etienne Ivatona (1811); pour la Bohême tchèque, Bohuslav Balbinus (1688), François Pubitchka (1739-1807); pour la Bavière, Jean Yervaux, confesseur de l’électeur durant 25 ans, est l’auteur des Annales parues en 1662 sous le nom et la responsabilité laïque du chancelier Adlzreitter. Nous avons déjà parlé du P. Brunner. La Westphalie a Nicolas Schaten (1676) et d’autres encore.

La Pologne tient d’Adam Naruszevicz (1748-1796) une histoire qui, dans son polonais classique, rappelle de près, dit-on, le style de Tacite, traduit jadis supérieurement par l’auteur.

Les Serbes et les Yougo-Slaves ont aussi leur historien ; c’est le P. François-Xavier Pejacevich (1728-1781).

Les grandes Bibliographies spéciales et détaillées peuvent seules donner une idée de la masse de publications que les Jésuites du second siècle

mouvement scientifique nu second siècle 793

ont consacrées à des points particuliers d’histoire et de géographie. Beaucoup de travaux dans ce genre ont formé la matière des Académies de collèges, des Xenia, etc.

Toutes les localités et régions possédant des écoles de la Compagnie ont vu ses professeurs de rhétorique s’empresser à faire valoir les gloires du pays, dans leurs discours d’apparat, ainsi que dans les exercices publics de leurs élèves.

L'Archéologie, ou l’étude et souvent la recherche des monuments de l’antiquité sacrée ou profane, a été poussée avec zèle par la plupart des Jésuites érudits. En France, notamment, les Mémoires de Trévoux ont enregistré nombre de notes savantes sur des monnaies, des médailles, des inscriptions, des œuvres d’art ancien, etc.

Parmi les numismates dont le nom n’est pas oublié, il convient de signaler les Autrichiens Erasme Froelich (1714-1758), et surtout Joseph Eckhel (1753-1792), qui a le premier établi Pétude des monnaies anciennes sur des bases scientifiques.

Enfin, pour V Histoire littéraire , nous devons nommer, outre le périodique publié par le P. Zaccaria, en Italie, la première Histoire critique, complète, de la littérature italienne , par le P. Jerôme Tiraboschi (1746-1794).

Sixième Période

LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE (1713-1773

L’existence de la Compagnie de Jésus ne fut jamais sans combat, et son histoire nous a montré que ses principaux ennemis furent toujours ceux de la foi et de l’Église. Le xviii0 siècle, qui a vu un développement jusque-là inouï de l’hérésie, de l’irréligion, de l’hostilité des puissances terrestres contre la papauté et l’autorité ecclésiastique, devait amener à l’Ordre de saint Ignace des attaques plus rudes que jamais. L’Église, si elle pouvait périr, aurait péri en ce temps funeste ; la Compagnie, qui n’avait pas de promesses d’immortalité, tomba sous les coups de ceux qui voulaient surtout frapper l’Église. Les Parlements et les ministres des rois furent les exécuteurs; mais ils suivaient l’impulsion à la fois du jansénisme et de l’irréligion.

France : Préludes de la suppression

240. Influence Janséniste. — Par la guerre incessante qu’elle fit au jansénisme, la Compagnie avait amassé contre elle des haines qui arrivèrent au paroxysme, surtout après la promulgatio^ la Constitution Unigenitus (1713, 8 se^’ U

Les fureurs que cet acte du Saint-Siège déchaîna montrèrent combien le mal, auquel il devait remédier, était grand et répandu. Les coups qu'il frappait portèrent juste : la conduite de la secte le prouva. Plus de discussions interminables à propos des cinq propositions de Jansénius, sur le sens de l’auteur et le sens condamné, sur le fait et le droit. On ne pouvait contester que les 101 passages, extraits des Réflexions morales sur le N. T ., ne représentassent un système poursuivi à travers tout l’ouvrage, et prêchant les doctrines condamnées tant de fois depuis plus de 62 ans sous le nom de jansénisme. Après quelques moments d’hésitation où, suivant l’ancienne habitude, il essaya encore d’épiloguer sur le sens de sa condamnation, Quesnel inaugure une tactique nouvelle. Antoine Arnauld avait toujours cherché à faire croire que le jansénisme n’était qu’un fantôme inventé par les Jésuites, et refusé de s’avouer atteint par les condamnations des papes; son successeur dans la direçtion du parti arbore hardiment l’étendard de la révolte contre l’autorité pontificale. Sans plus chicaner sur la signification de la Bulle qui le condamne, il la déclare une œuvre d’erreur et d’iniquité, et son auteur, Clément XI, un docteur de mensonge et de corruption. Et toutes les voix du parti en parlèrent désormais sur le même ton.

A un seul point de vue, la tactique ne changea pas : comme toujours, la secte ailecta d’attribuer à l’inspiration des Jésuites le coup qui la frappait, et de voir dans la Constitution Unigenitus une nouvelle tentative d’ériger le molinisme en dogme. Cependant la Compagnie est loin d’avoir pu er une influence prépondérante dans Pelade la Constitution Unigenitus: elle n’eut

LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE

qu’un seul des siens, le P. Alfaro, professeur sans prestige, parmi les neuf théologiens nomj més par le pape pour extraire les propositions et en préparer la censure. De plus, Clément XI,

1 accusé par le parti d’être « livré » aux Jésuites, a bien prouvé en plus d’une occasion, notamment dans les décisions prises contre les rites chinois, qu’il ne se laissait point conduire par une bienveillance indue pour la Compagnie, quand la doctrine et la discipline de l’Église étaient en question. Il est vrai que les Jésuites travaillèrent de toutes leurs forces à défendre l’acte ' de Clément XI, comme ils avaient fait pour les I décisions d’innocent X et d’Alexandre VII. Ils 1 durent bientôt payer leur zèle.

La Constitution Unigenitus , que le roi Louis XIV 1 avait demandée au pape pour finir les contestations entre les évêques de son royaume, ne , rencontra d’opposition que chez une très petite minorité de ceux-ci, mais qui avait à sa tête l’ar- | chevêque de Paris. Le roi mourut avant que son autorité, appuyant celle du pape, eût pu faire l’accord dans l’acceptation. Depuis lors, la secte délivrée d’entraves, n’éprouvant plus que répressions molles et intermittentes, devint de plus en plus, non seulement un parti populaire, mais une puissance dans l’Jiitat. Le jansénisme d’Arnauld et de Port-Royal n’était guère sorti des classes supérieures; le P. Quesnel parla le langage qui poupait faire pénétrer ses doctrines dans les masses, langage étrangemeçt mêlé d’onction et de violence. La secte fit surtout de grands progrès dans les classes moyennes et inférieures, quand elle réussit à se donner l’attrait du merveilleux. Dès le xvne siècle, elle avait essayé de se légitimer par la preuve du miracle, et avait cru un

moment y arriver avec l’aide de l’intrigante « Sœur Rose », démasquée par le curé Thiers. L’excitation vers l’illuminisme fut développée par les interprétations figuristes de l’Écriture Sainte, mises en grande vogue par l’abbé Duguet et l’abbé d’Etemare, qui firent de nombreux disciples et imitateurs parmi les docteurs du parti et surtout parmi les soi-disant voyantes de la période des convulsions. Cette excitation fut portée au comble par l’influence du diacre Paris (f 1727) et les manifestations dont son tombeau devint le théâtre. C’est ainsi que le jansénisme réussit à créer en sa fa,veur, et partant contre les Jésuites, une opinion populaire, qui fut travaillée ardemment et montée de plus en plus par la feuille venimeuse des Nouvelles Ecclésiastiques.

241. Les Parlements. — En même temps qu’il descendait dans le peuple, le jansénisme s’établissait dans les Parlements. Quoique le pape se fût accordé avec le roi avant la publication de la Constitution, pour qu’elle ne portât aucune de ces formules « contraires aux libertés gallicanes », qui habituellement soulevaient les oppositions des gallicans contre les décisions pontificales, le Parlement de Paris n’enregistra la condamnation des 101 propositions qu’avec des réserves sur la 91e, concernant « l’excommunication injuste ». Il profita de la disparition du monarque absolu pour ressaisir ou s’arroger le contrôle général du gouvernement de l’État, et il l’exerça surtout pour la protection du jansénisme, dont il affecta de confondre la cause avec celle des libertés gallicanes. Les arrêts commencèrent à pleuvoir sur les écrits publiés pour la défense de la Constitution Unigenitus, même si c’étaient

LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE

^ des mandements ou des lettres pastorales d’évêleti ques. Le Parlement s’attribua le droit de décider !P’ et de maintenir contre les papes et les évêques ^ de France que la « Bulle » n’était pas « une règle de foi »; il en vint jusqu’à condamner les pasteurs 18(1 qui, suivant les ordres de leurs prélats, refusaient ll les sacrements à des ouailles publiquement et ^ obstinément rebelles aux décisions de l’Église;

bien plus, jusqu’à commander l’emploi de la vio- ) lence pour procurer l’administration à ces indignes. On vit, sur l’ordre de hauts magistrats, le saint Yiatiqué pris de force au Tabernacle et porté aux malades par des prêtres interdits. Le ! jansénisme vint donc renforcer les antipathies, que le gallicanisme nourrissait chez beaucoup de parlementaires contre les Jésuites; il se forma ainsi, dans la plupart des hautes Cours de France, une majorité ou une fraction ardente, décidée à profiter de toute occasion pour perdre la Compagnie.

242. Rôle du Clergé. — Le quesnellisme trouva de nombreux partisans dans le clergé de second ordre, et surtout dans les congrégations religieuses : là aussi s’accrut par cette cause le nombre de ceux que la jalousie, les rivalités de corps et d’anciens dissentiments de doctrine rendaient déjà peu bienveillants pour la Compagnie.

La grande majorité des évêques français du xvme siècle fut nettement opposée à la secte. Malheureusement le cardinal de Noailles, archevêque de Paris, lui prêta son appui pendant plusieurs années; non pas qu’il admît les dogmes du jansénisme, mais il ne pouvait supporter de voir condamné comme hérétique un livre qu’il avait autrefois approuvé. Persuadé que toute

l’affaire n'était qu’une campagne organisée contre lui par les Jésuites, il se vengeait en retirant à ceux de Paris les pouvoirs de confesser (1711) et 1716). Mais, si son appel du pape au concile contre la Constitution Unigenitus recueillit un trop grand nombre d’adhésions dans le bas clergé et chez les religieux, il n’entraîna que trois ou quatre évêques. Ces quelques prélats jansénistes furent aussi les seuls que les Jésuites trouvèrent ou hostiles ou indifférents à leur sort. Les autres ont soutenu la Compagnie jusqu’au dernier moment; ils ont fait pour la sauver de sérieux et sincères efforts, qui ont du moins contribué à rendre sa ruine même glorieuse.

243. Attitude de la Royauté. — L’appui que la Compagnie avait toujours trouvé chez les rois du xvie et du xvne siècle, devait lui manquer dans la grande crise du xvin6. Louis XY ne fut pas personnellement hostile aux Jésuites; il prit toujours parmi eux son confesseur en titre ; il trouva bon qu’ils dirigeassent, plus effectivement que la sienne, la conscience de la pieuse reine, sa femme, et de ses enfants, spécialement du Dauphin, qui fut toujours le grand ami de la Compagnie. Mais ce n’est pas en faveur des Jésuites que ce roi devait réagir vigoureusement, contre une indolence qui ne se remuait point pour les affaires les plus graves de l’État, ni surtout contre les influences qui le dominaient dans son gouvernement. Tant qu’il eut pour premier ministre un Fleury (f 1743), il n’eût point approuvé ni laissé prononcer tous les arrêts des Parlements contre la Compagnie ; mais une fois qu’il avait livré le pouvoir aux ministres choisis par Mme de Pompadour, on ne pouvait plus attendre de lui une

LA SUPPRESSION DF, LA COMPAGNIE

N intervention efficace, en faveur des religieux qui refusaient de faire fléchir pour la favorite les lois de la morale et de l’Église. Faut-il ajouter que les ministres mêmes de Louis XV furent, à l’insu du faible monarque, les instigateurs directs de assaut final donné à la Compagnie simultanément par toutes les hautes Cours de France? On l’a affirmé à l’époque même, non sans fondement. D’ailleurs, les idées philosophiques des principaux d’entre eux devaient les rendre pour le moins indifférents à la ruine des Jésuites.

Quoi qu’il en soit, tout était disposé pour que le succès de l’assaut fut pour ainsi dire fatal.

Il eut ses préludes dans plusieurs incidents bruyants, dès la première moitié et vers le milieu du xviii8 siècle. Le livre du P. Pichon sur La fréqueute Communion (1734) et surtout Y Histoire du peuple de Dieu du P. Berruyer (1728-1757) contenaient certainement des erreurs, puisque le Saint- Siège même les a frappés ; mais ces erreurs furent singulièrement exagérées par les jansénistes et Mes parlementaires, qui affectèrent un scandale outré, pour atteindre la Compagnie tout entière dans les deux auteurs, quoique le second au moins eut publié les parties les plus répréhensibles de son œuvre contre la volonté de ses supérieurs.

Lors de l’attentat de Damiens (1757), les Parlements, comme ils l’ont toujours fait dans des cir- ■ ' constances tragiques semblables, ne manquèrent pas de demander compte une fois de plus aux Jésuites français des doctrines sur le tyrannicide consignées dans de vieux livres de morale italiens ou allemands. Les supérieurs des Jésuites réussirent à apaiser encore cette fois l’orage; cependant le désaveu de la doctrine meurtrière ne suffit me I point ; il fallut que les Provinciaux ajoutassent la

Bruckek. — La Compagnie de Jésus. 51

LA COMPAGNIE DR JESUS

promesse de faire enseigner les quatre articles de 1682.

La Suppression en Portugal

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244. — Mais, en cette même année 1757, se formait en Portugal un orage dont les suites devaient être bien plus graves. Le fameux Sébastien de Carvalho, marquis de Pombal, premier ministre du faible Joseph Ier (1750), ne connaissait ni scrupules ni mesure dans la violence contre 1 quiconque contrariait, ou lui semblait contrarier,- in ses prétentions de gouvernement absolu. La lor vieille noblesse portugaise l’a éprouvé. Méditant iaii de réaliser les théories du philosophisme dont ijj! illi était imbu, Carvalho devait voir dans les Jésuites irii des adversaires naturels. Il commença par leur! ic: enlever l’influence dont ils pouvaient disposera ;ar la cour, en persuadant à Joseph Ier de leur retire^ lc( les charges de confesseurs du roi et delà famillj ® royale. Mais pour frapper contre eux des coups iti plus décisifs, il crut qu’il fallait d’abord les désho* nj norer. Leur conduite en Portugal ne lui offrant a’ pas matière d’accusation plausible, il en cher- j cha une dans. les missions lointaines, qui serait it

plus facile à soutenir devantle public mal informé Il la trouva dans les troubles qui suivirent, au Paraguay, l’échange de territoires qu’il avait réussi à faire accepter de l’Espagne en 1754. S jid les 30.000 Indiens compris dans cet échange s’y opposèrent par les armes, les Jésuites leurs missionnaires n’y furent pour rien : il est vrai seulement que ces derniers avaient fait leur possible pour éclairer le gouvernement de Madrid sur la portée de cette transaction, aussi contraire aux

intérêts espagnols qu'injuste à l’égard des indi- fon gènes. Sur cette affaire, néanmoins, Carvalho fit

la suppression de la compagnie

ti(j composer par des pamphlétaires à ses gages une Relation abrégée delà république que les religieux Jésuites des provinces de Portugal et d'Espagne ont établie dans les domaines d' outre-mer des deux V monarchies , et de la guerre qu'ils ont provoquée iüii Montre les armées espagnoles et portugaises. Les iéli Jésuites des missions portugaises du Brésil et du emi Maranon n’y sont pas moins maltraités que ceux IBS du Paraguay.

oui Mais quoique le libelle se présentât comme arie fondé sur des enquêtes officielles, non seulement 1. 1 portugaises mais encore espagnoles, il fut conliti damné comme calomnieux par le conseil de Casont tille, le 5 avril 1759. Cependant Carvalho avait 'iiit pris ses mesures pour que sa Relation eût fait 'la bientôt le tour de l’Europe, traduite et commentée ■ser par ses agents et ses complices en tous pays, îtin Accueillie par ceux qui étaient prêts à tout croire mil contre ies Jésuites, comme la condamnation défiwi| nitive de l’apostolat de la Compagnie, elle en isti impressionna vivement beaucoup d’autres, qui Ira n’avaient pas encore appris de quoi était capable dw le premier ministre de Portugal. On parla bienera tôt partout du grand empire que les Jésuites ™ étaient entrain de se créer dans l’Amérique méridionale, des richesses fabuleuses qu’ils y amasara Isaient par le commerce et par l’exploitation des L [indigènes, traités comme des serfs. Il importait es [surtout à Carvalho de mettre dans son jeu, s’il était mis [possible, une approbation du Saint-Siège. C’est »! pourquoi son digne agent à Rome, Almada, non ! seulement fit traduire en italien et imprimer clanir“ |destinementla/?e&z£i07i abrégée, etla répandità pro- ® fusion parmi les cardinaux et les prélats de la Cour !l»; romaine; mais il la présenta aussi à Benoît XIV, W en appelant l’attention du pape sur les faits graves

qu’elle contenait. On n’y trouvait pourtant, ajoutait-il, qu’un faible aperçu de ce que son gouvernement pouvait révéler à la charge des Jésuites de Portugal et d’Amérique. Il finit par demander i au nom de son souverain, la nomination d'un ,> Prélat muni de pleins pouvoirs du pape, pour ] visiter et au besoin réformer tous les établissements de la Compagnie dans les domaines du roi "a de Portugal. Benoît XIV accorda cette demande, '? alors qu’il n’avait plus que quelques jours à vivre; & l’on a pu en conséquence douter qu’il eût encore c assez l’usage de ses puissantes facultés, pour L pénétrer la manœuvre de Carvalho. Du reste, au bref par lequel il instituait Visiteur le cardinal , Saldanha (1er avril 1758), il joignit une instruction, se< où il recommandait à celui-ci, non seulement de procéder sans bruit ni publicité, mais encore m de ne rien décider qui pût faire peine aux Jésuites, eu avant d’en avoir référé au pape. Saldanha obéit à I la direction de Carvalho et ne tint aucun compte i de celle du Souverain Pontife. Moins d’un mois ir après avoir reçu ses pouvoirs, alors donc qu’il n’avait pas eu le temps matériel nécessaire pour s préparer un jugement régulier, et n’ayant de fait ; , demandé aucune explication à ceux qu’il allait con- ^ damner, il lança, le 15 mai 1758, un arrêt, qui fut es immédiatement publié sur tous les toits, par lequelfc il déclarait les Jésuites portugais, en Europe et ^ dans leurs missions d’outre-mer, coupables d’un a; trafic scandaleux, en contradiction avec le droit / canonique, avec les constitutions des papes, avec j0 les règles de la vie religieuse. Aussitôt le cardi- pro nal archevêque de Lisbonne, pressé par Carvalho, [ interdit à tous les Jésuites les fonctions du minis- jit tère, prédication et confession, dans toute l’étendue ar de son diocèse et de son patriarcat. ju’

LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE

}jofl Clément XIII venait d’être élu pape (6 juilgoi let 1758) et la Compagnie peu auparavant s’était uiti donné pour chef le P. Laurent Ricci (21 mai 1758), dei |qUand ces faits lurent connus à Rome. Le nou- <1*1 veau Général, après s’être pleinement informé, P01 adressa, le 31 juillet, au Souverain Pontife un ‘ss* mémoire où, en termes très mesurés, il se plai- Ufi Ignait des étranges procédés du cardinal-Visiteur d| et du patriarche de Lisbonne, à l’égard des vrf; Jésuites portugais. Il repoussait les accusations "' générales portées contre ceux-ci ; mais, sans nier K qu’on pût trouver parmi eux des coupables, il 1 demandait seulement qu’on ne les privât pas des :1M| garanties de la justice régulière. Il rappelait que 105 ses subordonnés avaient déjà demandé la même lei> chose au roi de Portugal, dès qu’ils avaient eu 1 1 quelque connaissance de ce qu’on leur reprochait; leur prière était restée sans réponse.

La supplique du P. Ricci ne détermina aucune action immédiate de Clément XIII, peut-être parce que de nouveaux et graves événements vinrent bientôt compliquer encore la situation des )0" fésuites en Portugal, et en même temps rendre plus difficiles les rapports du Saint-Siège avec ce pays. Mais ce mémoire, livré à Carvalho par un de ffces ennemis que la Compagnie avait déjà parmi !!!f| les plus hauts personnages de la Cour romaine, eI fut, la même année 1758, publié par un des écrii'1 vains à la solde du ministre Pombal, avec des Réflexions , où est condensé le venin des plus Vê violents pamphlets que la haine des Jésuites avait produits jusque-là.

Le soir du 3 septembre 1758, un attentat imparfaitement expliqué était dirigé contre Joseph Ier. 'llf Parmi les coupables désignés au tribunal spécial qu’il forma, le premier ministre fit comprendre

tous les Jésuites en bloc, et trois nommément; et mais tous les artifices d’une procédure inouïe ne 1' réussirent à établir contre nul d’entre eux une preuve tangible de complicité. L’un des trois, Gabriel Malagrida, vénéré vieillard de 81 ans, ancien missionnaire du Brésil, finit, après trois ans de prison, par se voir condamné à mort (21 septembre 1761), mais pour hérésie. Le tribunal de l’Inquisition, composé à nouveau par Carvalho, avec son frère pour président, sut découvrir ce crime dans des écrits et des propos bizarres, qui

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s’ils n’ont pas été inventés par les accusateurs, sa prouveraient seulement que la raison du Père so n’avait pu résister aux souffrances de sa captivité. Ice

Cependant Carvalho avait atteint le but auquel^ il tendait : par ses calomnies sans pudeur, et sur- et tout par la terreur savamment provoquée chez So son faible souverain, il le détermina enfin à signer, J(li] le 3 septembre 1759, un décret expulsant tous les av Jésuites de ses États. Ceux-là seuls qui, n’étant pa encore liés à la Compagnie que par les vœux pc simples, consentiraient à les abjurer, pourraient continuer à vivre dans leur patrie. Concession j<h perfide, mais inutile : avec une admirable unani*| mité, les jeunes religieux, et même les novices, refusèrent les faveurs qu'on leur offrait au prix ca du sacrifice de leur vocation.

Ne fût-ce que pour prévenir les scrupules de a; son royal maître, Carvalho devait essayer sur Clé* à ment XIII la tentative de tromperie, qui lui avait et réussi en partie avec Benoît XIV. Il lui fit adres- di ser par Joseph II, le 20 avril 1759, une lettre où à celui-ci, après avoir énuméré la série d’attentats di dont il disait avoir reconnu les Jésuites coupables, in contre les lois divines et humaines, contre les » tr intérêts de ses sujets, contre la paix publique r<

la suppression de la compagnie

m et sa sûreté personnelle, concluait qu’il se regardait comme obligé par son devoir de roi à les expulser de tous ses États. Clément XIII, dans sa réponse (2 août 1759), s’efforça de faire comprendre au prince combien cette résolution était peu conforme à la justice, qui ne permet pas de confondre dans le même châtiment les innocents et les coupables; car, s’il y avait réelleall|ment des membres coupables parmi les Jésuites portugais, il n’était pas à croire que tous le fusi| sent, dans un corps professant une Règle si sainte et dont les papes précédents avaient si Pèj souvent reconnu l’utilité. D’ailleurs, par une conivit cession peut-être extrême, mais qu’il crut sans Joute devoir à la mémoire de son prédécesseur t su et à une situation qu’il voyait devenir critique, le il Souverain Pontife ajoutait qu’il continuait au cardinal Saldanha la mission, que Benoît XIV lui avait confiée, de visiter les maisons de la Compagnie et d’y corriger et réformer tout ce qui pouvait être défectueux, sous réserve néanmoins de l’approbation du Saint-Siège pour les choses de plus grande importance.

Garvalho laissa-t-il parvenir cette lettre à la connaissance du roi? On peut en douter. En tout cas, elle augmenta sa colère contre le pape, déjà excitée parles difficultés qu’opposait Clément XIII à sa demande de supprimer arbitrairement le droit à la juridiction ecclésiastique, garanti aux clercs et aux religieux par la loi canonique. Pour répon-

Idre donc aux éloges que le Saint-Père avait donnés à la Compagnie dans cette pièce, il ne trouva rien de mieux que de déporter dans les États Pontificaux ceux qu’il expulsait. Par ses ordres, 127 prêtres, tous profès et la plupart d’âge avancé, furent embarqués à Lisbonne, le 16 septembre 1759,

et déposés à Civita-Vecchia. Clément XIII ne 1 voulut pas que les victimes de la brutalité de | Pombal souffrissent de l’insulte faite à lui-même : i les expulsés furent admis sur le territoire pon- £ tifical et la charité de leurs confrères d’Italie < pourvut à tous leurs besoins. Deux autres convois t de 58 et 59, suivirent bientôt : ils se compo- l saient également de religieux anciens. Carvalho f aurait voulu retenir dans le pays les jeunes reli- i gieux, en les faisant renoncer à leur vocation; t mais enfin, ayant vu échouer tous les moyens de 1 tentation, qui ne réussirent que sur un nombre ? infime, il leur fit suivre le même chemin qu’à J leurs aînés : plus de 300 de ces « scolastiques»] j furent ainsi jetés en Italie au commencement de I l’année 1760. t

Cependant la haine du tyran n’était point satisfaite par ces déportations. Il retint, pour leur j faire un traitèment plus dur dans ses cachots! s les anciens confesseurs de la cour et d’autres Jé- t suites ayant rempli des charges importantes. Mais s j sa rage s’exerça surtout contre les missionnaire» t Par ses ordres, dans toutes les colonies portu- 1 i gaises de l’Asie, de l’Afrique, de l’Amérique etl 1 de l’Océanie, où les Jésuites donnaient leurs 1 soins spirituels, soit aux colons, soit aux indi- j gènes, tous furent enlevés de leurs résidences, < entassés sur des navires et transportés dans les prisons de Lisbonne. Ces missionnaires avaient] i eu à souffrir bien des privations dans leur apostolat parmi les sauvages ; plusieurs avaient déjà porté les chaînes pour Jésus-Christ et enduré des tourments ordonnés par des persécuteurs infidèles : ce qu’ils trouvèrent dans les cachots de Belem et de Saint-Julien fut un martyr plus cruel. Les griefs que Carvalho prétendait avoir

la suppression de la compagnie

i conlre les missionnaires, avaient été le premier | prétexte de ses rigueurs contre les Jésuites ; mais il se garda bien de mettre en mouvement contre aucun de ces grands criminels même l’ombre | d’une action judiciaire, comme la justice la plus ' élémentaire la demandait. En revanche, il développa, sur tout un vaste plan, la campagne de dif- [, famation contre ses victimes, commencée par la l Relation abrégée. Non seulement il faisait jeter dans toute l’Europe, sous le titre de « Choses de > Portugal », « Nouvelles intéressantes du Portuf gai », des récits tendancieux sur l’attentat du I 13 septembre et l’étrange procès contre ses auteurs j prétendus ; mais il fit les frais de toute une bir bliothèque de pamphlets en italien, imprimés à | des milliers d’exemplaires, soi-disant à Lugano t (Tessin) : c’était la réédition de ce que les janséi nistes français et leurs alliés plus ou moins con- [ scients, certains théologiens rigoristes, avaient t écrit de plus violent contre les Jésuites. Pour ces I publications, il trouva comme valets de plume, I en Italie, des religieux chez qui la jalousie de f corps s’était exaltée jusqu’à la haine, des prélats liés avec le parti janséniste, qui avait depuis longtemps des amis jusque dans la Cour ro- I maine. Le savant cardinal Passionei s’abaissa, dit-on, jusqu’à collaborer avec les libellistes aux [ gages du ministre portugais; quelques-uns des [ écrits qu’on lui attribue, ou qu’il aida à composer, ont été traduits en français par son ami lejan- \ séniste abbé Goujet. Mais c’est surtout le fameux « abbé Platel », Capucin défroqué et précédemment dit Père Norbert, que Pombal entretint à [ Lisbonne même pour travailler l’opinion publi- I que en France, comme il fit d’abord par les Nou- ! v elles intéressantes, puis par la réimpression

presque luxueuse de ses « Mémoires sur les Missions des Indes Orientales ».

La Suppression en Frange

245. L’Affaire Lavalette. — L’expulsion des Jésuites de Portugal fut saluée par des cris de joie de leurs ennemis en France : c’était un commencement, un exemple qui serait suivi; on y comptait, on l’annonçait. La réalisation de ces vœux et de ces prophéties fut hâtée par la faute d’un Jésuite indigne, le P. Lavalette. Chargé de l’administra- ; tion des missions de la Martinique, il avait cherché à leur procurer des ressources par de vastes X plantations, ce qui pouvait être légitime ; puis il | s’était laissé entraîner à faire en gros le com- 1 merce, interdit par les lois de l’Église aux prê- 1 très et surtout aux religieux. Ses agissements j irréguliers restèrent assez longtemps inconnus à ses Supérieurs d’Europe. Dès qu’ils en eurent quelque soupçon, ils instituèrent une enquête et furent d’abord trompés par les informations ve- i nues de la colonie, où Lavalette avait su se faire ï beaucoup d’amis et beaucoup d’obligés. Sur dè 1 nouvelles dénonciations, le Père Général de la Compagnie décida d’envoyer un délégué sur les ; lieux : par un malheureux concours de circonstances, quatre Visiteurs, successivement nommés, ne purent partir ou arriver jusqu’à la Martinique. Enfin le cinquième désigné, le P. de la Marche, put remplir sa mission. Rendu aux Antilles en mars 1761, il constata par un sérieux examen la culpabilité du P. Lavalette, le déposa de sa charge et le renvoya en Europe. Mais déjà l’affaire était sortie de la juridiction religieuse. Une mauvaise administration, autant que les mécomptes dans l’exploitation de ses terres et

LA SUPPRESSION' DE LA COMPAGNIE

la perte de ses marchandises, saisies par les Anglais. avait finalement engagé Lavalette dans des dettes considérables. Ses créanciers en demandèrent le remboursement aux Jésuites de France. Ceux-ci refusèrent, opposant qu’il n’y irait aucune communauté de biens, ni par conséquent aucune solidarité entre les établissements de la Compagnie en France et la mission de la Martinique : les dettes dont cette mission se trouvait chargée devaient donc être acquittées sur ses biens.

L’opposition en droit était parfaitement juste. Les différents établissements de l’Ordre étaient en effet indépendants les uns des autres, et pour la propriété, et pour l’administration de leurs biens; au point que le P. Général lui-même, quoique exerçant son contrôle sur tous, ne pouvait disposer de ce qui appartenait à l’un pour le transférer à un autre, ni même pour en faire profiter toute la Compagnie. Cette règle, inscrite dans l’Institut, se comprend aisément, si l’on se rappelle que tous les biens des maisons, notamment ceux des collèges, qui pouvaient seuls avec les noviciats avoir des revenus fixes, provenaient de fondations faites en vue d’œuvres déterminées, locales : ils ne pouvaient être détournés de leur destination sans violer les intentions des donateurs. Sans doute la charité pouvait demander, et la justice n’interdisait pas que des maisons plus fortunées fournissent à d’autres dans la détresse quelque secours par manière d aumône. La charité des Jésuites de France ne manqua pas à la Martinique, mais ils ne pouvaient, à titre d’aumône, payer l’ensemble des traites présentées par les banquiers créanciers de Lavalette elles dépassaient trois millions

de livres); ils le pouvaient d’autant moins que les établissements de la mère patrie, à cette époque, avaient presque tous grand'peine à suffire à leurs propres besoins. Il futd’ailleurs prouvé que la valeur des biens appartenant à la mission de la Martinique n’était pas inférieure à son passif et suffirait donc à indemniser ses créanciers.

Les raisons des Jésuites de France pour refuser de payer les dettes du P. Lavalette étaient bonnes; néanmoins ils se fièrent trop à l’impression qu’elles devaient faire, même sur des esprits mal disposés à leur égard. Ils auraient peut-être dû prévoir combien leur serait funeste un procès sur cette affaire, et chercher à tout prix le moyen de l’éviter. Au lieu de cela, ils se laissèrent citer par les créanciers devant les tribunaux consulaires de Paris et de Marseille : ceux-ci déclarèrent les Jésuites de France solidaires du P. Lavalette et, par suite, tenus de payer ses dettes à son défaut (mai et janvier 1761). Ainsi avertis de ce qu’ils pouvaient attendre des juges, les Pères n’en appelèrent pas moins de cette sentence ; et ce qui était bien plus malheureux, ils en appelèrent, non au Conseil du roi, comme ils le pouvaient et devaient, en vertu du privilège qu’ils avaient reçu après d’autres congrégations religieuses, par lettres royales du 30 juin 1738, mais au Parlement de Paris. C’était se jeter dans la gueule du loup. La responsabilité de cette démarche a été généralement attribuée au P. Claude Frey de Neuville, alors supérieur provincial de Paris. S’il avait espéré, par cette preuve de déférence envers la Cour suprême, la disposer à juger les Jésuites suivant l’équité, il s’aperçut bientôt de son erreur.

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LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE 813

246. Action du Parlement. — L’affaire de la Martinique fournissait aux adversaires, depuis longtemps à l'affût, une occasion, qu’ils saisirent avec empressement, de mettre en cause toute la Compagnie. On prit prétexte de la question de la solidarité pour examiner les Constitutions; la question particulière proposée fut vite oubliée, et c’est le procès de l’Institut tout entier qui commença. Un de ces conseillers-clercs, chez qui les rancunes jansénistes doublaient l’hostilité du parlementaire et du gallican, l’abbé Chauvelin, ouvrit l’attaque le 17 avril 1761 : il dénonça au Parlement, dans un discours haineux, l'Institut J des Jésuites, comme contraire aux lois divines et J humaines. Aussitôt la Cour suprême ordonna que !S les Constitutions de la Compagnie, de l’édition J récente (Prague 1757), fussent déposées au greffe I et que le procureur général lui en fît un compte it( rendu. Une quinzaine de jours plus tard, le 3 mai, |ji elle donnait sa sentence sur l’appel dans l’affaire j. de la Martinique et condamnait le P. Général, et il leu sa personne la Société des Jésuites, à payer h toutes les dettes de Lavalette, plus 50.000 livres t de dommages-intérêts et les frais. Mais, désor- . mais, il s’agissait de bien autre chose que de ; ruiner financièrement la Compagnie. Ses amis e avaient compris enfin où voulait aller le Parlement, a et sur leurs prières, appuyées par les membres de , sa famille, Louis XV se décida à faire quelque chose pour arrêter les entreprises des hauts magisit trats. Le 2 août 1761, il donna une Déclaration, s invitant les Supérieurs de toutes les maisons des s Jésuites à remettre dans les six mois au greffe du Conseil (du Roi) les titres de leurs établissements, et interdisant aux Cours (Parlements) de rien statuer, ni définitivement, ni par provision, sur

l'Institut eL les établissements de la Compagnie, durant l’espace d’un an.

Cette mesure, comme toutes celles que Louis XV prendra, soi-disant pour sauver les Jésuites, visait à les protéger en donnant une satisfaction à leurs ennemis. Ceux-ci connaissaient trop la faiblesse du souverain et savaient trop bien aussi quels alliés ils possédaient dans son entourage, probablement même parmi ses ministres, pour se laisser troubler par son ordre suspensif.

Le Parlement de Paris n’attendit pas plus de f quatre jours pour l’enfreindre audacieusement, j Le 6 août, sur le rapport fait en conformité de l’arrêt du 17 avril par le procureur général, il reçoit celui-ci appelant comme d? abus des Bulles i et de l’Institut de la Compagnie, notamment en ce qui concerne l’autorité du Général, et l’autorise à « intimer » le Général et la Société devant la ^ Cour pour le jugement ultérieur de cet appel.

Ce n’était encore rien. Le même jour, le Parlement condamne au feu une trentaine d’ouvrages J de Jésuites, entre lesquels ceux des théologiens les plus estimés de la Compagnie, Bellarmin, Suarez, Lugo, Tolet, etc., « comme séditieux, destructifs de tout principe de la morale chrétienne...»; puis, provisoirement, — interdiction de recevoir des novices dans la Société ; défense à tout Jésuite d’enseigner dans une école quelconque, Il à partir du 1er octobre 1761 dans les localités y qui ont d’autres écoles que celles des Jésuites, et, là où il n’y en a pas d’autres, à partir du 1er avril 1762; — défense ên outre à tout sujet du Roi de fréquenter les écoles des Jésuites, après les délais indiqués, et aux parents d’y envoyer leurs enfants; — ordre aux novices de quitter les noviciats et interdiction de prononcer les vœux de la

LA SUPPKESSION DE LA COMPAGNIE

Compagnie; — enfin suppression de toutes les Congrégations que dirigent les Jésuites.

Il fallait tâcher de justifier ces exterminations provisoires et la destruction prochaine, définitive. J Le Parlement à cet effet s’inspira de l’exemple de ] Pombal. Celui-ci, ne trouvant aucune prise dans la J conduite des Jésuites portugais pour les impliquer I dans le procès Aveiro et Tavora, avait imaginé de J ramasser dans les écrits des Jésuites, ou plutôt | dans les pamphlets de leurs adversaires, depuis l’origine de la Compagnie, ce qu’il avait pu trouver de propositions ou trop peu mesurées ou plus susceptibles d’être mal interprétées, et de mettre le tout à la charge de leurs confrères portugais de 1758, en le publiant sous le titre de Sommaire des erreurs impies et séditieuses, enseignées par les Pères Jésuites aux criminels exécutés , et quils ont tenté aussi de répandre parmi les peuples de ces royaumes de Portugal. Le Parlement de Paris, dans ses arrêts du 31 août et du 3 septembre 1761, ordonnant la confection d’un catalogue des doctrines pernicieuses enseignées par les Jésuites, ne fit que plagier l’idée du ministre portugais ; mais des il la réalisa sur une plus grande échelle, parce qu’il eut des manœuvres plus nombreux, mieux au courant de la littérature anti-jésuitique et plus experts en falsification de textes. Les amis qui ont fourni des « extraits » à l’auteur des Provinciales, avaient des disciples, qui devinrent leurs dignes imitateurs, parmi les Bénédictins jansénistes des Blancs-Manteaux à Paris. Aux premiers jours de février 1762, leur œuvre était terminée et arrivait au Parlement sous la forme d’un gros volume, intitulé Extraits des Assertions dangereuses et pernicieuses en tout genre, que les soi-disans Jésuites ont dans tous les temps, et

persévéramment, soutenues et enseignées et publiées dans leurs Livres avec V approbation de leurs Supérieurs et Généraux. On y accuse la Compagnie d’avoir enseigné toutes les erreurs, toutes les hérésies. On. veut bien lui faire grâce pourtant du jansénisme! Le réquisitoire, aux regards superficiels, paraît formidable, mais il se réduit presque au néant, quand on considère, d’abord, qu’il est formé en grande partie des censures portées en divers temps contre des Jésuites, même par des autorités plus que suspectes ; puis ; que, parmi les doctrines dont il fait un crime aux écrivains de l’Ordre, beaucoup sont très catho- 1 liques ou du moins très soutenables; enfin, que, à dans les textes rapportés qui seraient plus ou moins répréhensibles, on a relevé plus de neuf > cents citations infidèles.

Cependant le Parlement s’empressa d’adopter cette production monstrueuse, par son arrêt du 5 mars 1762. En même temps, il ordonnait encore d’en envoyer un exemplaire à tous les évêques de ; , France, « attendant la Cour, du zèle dont ils sont J animés pour le bien de la Religion, pour la pureté f de la morale chrétienne, pour le maintien des -1 bonnes mœurs, pour la conservation de la tranquillité publique et pour la sûreté de la Personne sacrée du Roi, qu’ils se porteront à prendre, chacun en ce qui les concerne, toutes les mesures JE qu’exige leur sollicitude pastorale sur des objets aussi importants». Trois évêques seulement eurent la faiblesse de déférer en quelque mesure à cette invitation impertinente. L’évêque janséniste de Soissons, Fitz-James, se mit entièrement à la suite du Parlement, dans son Instruction pastorale du 27 décembre 1762, qui fut condamnée à Rome par le Saint-Ofiice, le 13 avril 1763. En outre, deux

LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE

prélats, l’un à Angers, l’autre à Alais, crurent également devoir condamner les Assertions, toutefois avec des réserves, jugées d’ailleurs insuffisantes par le pape Clément XIII, qui leur adressa deux brefs sévères. La plupart des autres évêques de France protestèrent courageusement contre l’œuvre des faussaires officiels, soit par des lettres expresses, soit en adhérant à la réfutation péremptoire publiée par l’« Athanase du siècle », Christophe de Beaumont, archevêque de Paris.

Cependant Louis XV, en 1761, avait nommé i! une commission pour régler l’affaire des Jésuites par des compromis. Ceux qu’on imagina tendaient surtout à diminuer l’autorité du P. Général, à qui l’on aurait voulu substituer en France un Vicaire général. Ce projet, combattu comme il devait l’être par les Pères qui en eurent connaissance, surtout par le P. Charles de Neuville, le célèbre prédicateur, fut néanmoins proposé au P. Ricci et au Souverain Pontife. Le premier répondit r qu’il n’était pas en son pouvoir de l’accepter, et Clément XIII déclara ne pas se reconnaître le droit de faire ni d’autoriser un changement aussi grave dans l’Institut de la Compagnie. C’est à cette occasion que le pape (et non le P. Général) aurait dit le mot fameux : Sint ut sunt , aut non sint. Les évêques français, que le roi avait également voulu consulter, ne se prêtèrent pas davantage à sa politique de lâcheté. Sur les quatre questions qui leurfurentposées, en décembre 1761, concernant l’utilité des Jésuites, leur doctrine, leur conduite dans le ministère sacré, ils répondirent par un éloge fortement motivé des Pères ; puis, ils repoussèrent, comme n'étant nullement nécessaire ni souhaitable, toute diminution de l’autorité du Général en France. Cet avis fut signé

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sans réserve par 45 des 51 évêques présents à la délibération ; sauf un seul, les six abstenants eux-mêmes demandaient le maintien des Jésuites.

La Compagnie n’aurait eu qu’à se féliciter de ce témoignage si honorable, s’il n’avait contenu aussi l’adhésion que donnaient les Jésuites français aux quatre articles de 1682. Le P. Ricci ne put que blâmer cette fâcheuse concession, quelque excuse ( qu’elle trouvât dans les instances faites, pour ( l’obtenir, par les prélats et le roi.

Cependant le terme fixé par le Parlement pour ] l’exécution de ses arrêts approchait, et ils se trou- e veraient ratifiés, du fait qu’ils n’étaient point cassés j] parle souverain. Louis XV ne put se résoudre à R cet acte d’énergie : tout ce qu’il sut faire, fut de donner, en mars 1762, une déclaration portant j, des modifications dans l’Institut de la Compagnie, L en particulier une large extension des pouvoirs Sl des Supérieurs provinciaux. Le Parlement de j,; Paris, que cette mesure visait à apprivoiser, l’accueillit avec des rires. Le 6 août 1762, il lan* m çait son arrêt définitif, qui prononce qu’il y :i( a « abus » dans l’Institut et les vœux de la ,, Société ; condamne sa doctrine ; rend définitives re les dispositions de l’arrêt du 6 août 1761 ; ordonne |';| aux Jésuites de vider leurs maisons dans la hui- |n taine ; leur interdit de vivre suivant l'Institut...; |ja les déclare incapables de recevoir ni bénéfice ni |’j charge quelconque, avant d’avoir prêté un serment r0 qui les oblige, entre autres choses, à tenir les ei quatre articles de 1682, à combattre la morale L contenue dans les « Extraits des Assertions », ;p etc. Le même jour, il condamne au feu les ouvrages des Jésuites déjà censurés par lui. L

Les autres Parlements de France suivirent h l’exemple de Paris. Toutefois la plupart ne n

' la suppression de la compagnie

donnèrent qu’une majorité très faible aux persécuteurs. Les Parlements de Flandre et de Franche- Comté et les Cours souveraines d’Artois et d’Alsace résistèrent à l’impulsion générale, et eurent le courage de voter pour la conservation des Jésuites.

Ce qui pouvait consoler les victimes de toutes ces condamnations, c’est qu’on n’y relevait nul crime déterminé contre aucun de ces prétendus grands coupables, et qu’ils étaient frappés à cause de leur Institut, approuvé par le Concile de Trente et vingt papes, et pour un enseignement que l’Église non seulement tolérait, mais avait souvent loué et recommandé. Un motif plus fort encore de e) t ■ consolation, c’étaientles réclamations qu’élevaient ortaj p0ur leur défense les voix les plus autorisées, - celles des évêques et du Souverain Pontife. L’Asu'-oii semblée générale du Clergé de France, réunie en ntl juin 1762, adressait à Louis XV, pour la conservation des Jésuites, le vœu unanime de toutes les il la| provinces ecclésiastiques du royaume : « Elles ne p’ilj peuvent, disent les prélats, envisager sans s’alardelmer la destruction d’une Société de religieux ‘‘'^[recommandables par l’intégrité de leurs mœurs, rdoit l’austérité de leur discipline, l’étendue de leur la lu travail et de leurs lumières, et par les services itut.. sans nombre qu’ils ont rendus à l’Église et à éfices l’État. » Puis ils protestent avec énergie contre "^l’odieuse et cruelle procédure des Parlements à nir 1 leur égard. Beaucoup d’évêques tinrent à honneur de formuler encore à part leurs doléances et leurs ipels à l’intervention royale.

Nul ne fit autant que le Vicaire de Jésus-Christ : entre les démarches qu’il multiplia, pour empêcher la destruction de la Compagnie en France, art i on compta plus de 50 actes ou brefs. Et quoi de

plus grave par exemple que sa lettre à Louis XV du 2 juin 1762? Elle commençait ainsi : « Je viens Sire, implorer de nouveau votre plus puissante protection, non plus pour les seuls Religieux de la Compagnie de Jésus et pour leurs affaires, ! mais pour la Religion, dont la cause est aujourd’hui si étroitement liée avec leur cause... »

Rien ne fut capable de secouer l’inertie de l’indigne successeur de saint Louis et de LouisXlY.

Il laissa les Parlements achever l’œuvre d’iniquité par le pillage des biens de leurs victimes.

Il n’eut de force que pour punir par l’exil l’élo- ‘ quente instruction pastorale de Beaumont en 1 faveur des Jésuites (28 octobre 1763).

Le Parlement de Paris n’était pas encore satisfait par la destruction de toutes les œuvres de la Compagnie. Chassés de leurs maisons, les Jésuites n’avaient plus d’asile ni de moyen de subsister que par la charité de leurs amis. Les prêtres, par dispense du Souverain Pontife, étaient autorisés à recevoir des honoraires de messes et d’autres rétributions pour les ministères qu’ils pouvaient encore exercer. Mais vu l’extrême ; difficulté de faire vivre tant de scolastiques, on avait dû donner des dimissoires à beaucoup d’entre eux, qui étaient redemandés par leurs fa- ;

milles et trouvaient des moyens d’existence : ils

devenaient libres de leurs engagements envers la Compagnie, sous la promesse de revenir à “ elle, si elle était rétablie. Dépouillés de leur ha- ; bit religieux, dispersés dans les maisons sécu- F lières, tous s’efforcaient néanmoins de garder llf le plus possible de leurs anciennes observances 1,1 régulières. Cela ne laissait pas tranquille le Parlement, qui prétendait qu’il n’y eût plus de Jésuites. Pour y arriver, par une dernière violence,

LA SUPPRESSION DE LA COMPAGNIE

le 12 février 1764, il impose à ceux qui s’obstinent à l’être, le serment de renoncer à vivre suivant l’Institut de la Compagnie, et de n’avoir plus aucune correspondance avec leurs supérieurs, sous peine d’expulsion. Presque tous (le Parlement ne put enregistrer que 25 soumissions) s’y refusèrent et préférèrent l’exil. Bon nombre de ces expulsés trouvèrent un refuge en Lorraine, où la protection du roi Stanislas et de sa fille, la reine de France, permit à la Compagnie de subsister jusqu’en 1768. D’autres se retirèrent en Suisse, surtout à Fribourg; quelques-uns à Liège chez les Pères anglais. Les Jésuites belges et ceux d’Allemagne eurent défense de leurs gouvernements de recevoir leurs confrères français.

Enfin, en novembre 1764, Louis XV, par un édit, déclare la Compagnie supprimée en France, mais veut bien autoriser les anciens Jésuites à vivre dans leur patrie comme prêtres séculiers, soumis entièrement aux évêques diocésains.

Clément XIII, ayant vu échouer tous ses généreux efforts pour sauver l’existence de la Coms j pagnie en France, voulut du moins venger de manière solennelle son honneur et celui de j | l’Église outragée avec elle. Il le fit dans la bulle Apostolicum (9 janvier 1765). Apologie complète et glorieuse des persécutés, en même temps que condamnation souveraine des persécuteurs,

ce grand acte pontifical, par l’adhésion de 250 évêques, qui l’avaient demandé au pape ou qui l’en ont remercié, est, on l’a dit justement, un véritable jugement de l’Église universelle. Les évêques de France s’y associèrent à l’unanimité, et chargèrent le président de leur Assemblée générale, en 1765, de représenter au roi que la dispersion des Jésuites « laisse un vide affreux

dans le saint ministère, dans l’éducation de la a jeunesse, dans les missions et qu’en consé- I

quence le clergé ne cessera de former des vœux v pour leur rétablissement ». ,j lu

La Suppression en Espagne

et

pe

247. — En 1767, éclata sur la Compagnie le le coup de foudre de la proscription générale en di Espagne. On ne l’attendait pas du roi Charles III. si Bien que ses principaux conseillers fussent fran- gi chement hostiles aux Jésuites, et que notamment son premier ministre, d’Aranda, l’ami de Voltaire, fut jaloux des lauriers de Pombal et de Choiseul, ce prince était trop dévot, semblait-il, pour s’associer à des entreprises menées surtout par les ennemis de la foi. Ce qu'on a pu deviner avec le plus de vraisemblance des motifs qu’il déclarait « renfermer dans son cœur royal », c’est qu’il s’imaginait les Jésuites fauteurs d’une opposition contre son gouvernement, visant peut-être même sa couronne. Mais s’il avait eu un fait positif contre , Si» un seul d’entre eux à l’appui de cette imagination! pa les aurait-il tous condamnés sans enquête niomide bre de procès quelconque ? Pour vaincre l’irrésolution de Clément XIV en face de la suppression de la Compagnie, Charles III voulut bien lui découvrir le secret de son cœur royal; il ne doit . pas avoir fait beaucoup d’impression sur le pape,! Le dont les hésitations ont encore duré plus d’un anjcie Quoi qu’il en soit des raisons de la mesure, la: l’exécution fut d’une barbarie sans exemple. Dans la la même nuit du 2 avril 1767, les 5.300, peut- vo: être 5.700 Jésuites des 240 maisons ou collèges, Jés que la Compagnie possédait alors en Espagne de et dans les colonies espagnoles, furent arrê* de tés et immédiatement conduits aux ports, où les eu

la suppression de la compagnie

attendaient des vaisseaux pour les déporter en Italie. Ni l’âge, ni les travaux passés, ni les services rendus à l’Espagne, notamment par les missionnaires, ne valurent à aucun d’eux une [ exception. A l’inhumanité envers les exilés, Char- 5 les III voulait joindre l’insulte à leur protecteur, le Souverain Pontife : il ordonnait aux commandants de ses navires de jeter tous ces infortunés sur les terres de l’État pontifical. Justement indi- ■: gné, Clément XIII défendit de laisser entrer les t navires espagnols dans le port de Civita-Vecchia, d et ils durent aller décharger leur cargaison hulîr maine en Corse. Cette île fut hospitalière aux déportés, jusqu’à ce que vînt de Paris l’ordre de [jj les expulser de nouveau. Ils furent alors, eux r| aussi, généreusement accueillis parle pape, qui n’avait qu’à regret fait taire ses sentiments de ]i r père, voulant rappeler au roi d’Espagne qu’il ! n’était pas moins souverain que lui.

à I II recueillit de même les Jésuites des Deux- 11! r Siciles et de Parme, dont les maîtres ne crurent ti( pas pouvoir faire moins que de suivre l’exemple ci de l’Espagne dans toute sa brutalité.

La Suppression totale consommée

ii I 248. Intrigues des cours auprès du Saint-Siège. — 3[ Les puissants qui s’étaient acharnés depuis près i de vingt ans sur la Compagnie de Jésus pour mi l’anéantir, sentaient en elle une force de vie que jilla violence ne pouvait détruire. Seul un pourvoir plus haut que le leur, celui du Vicaire de jJ Jésus-Christ, était en mesure de l’abattre. L’idée ^ i de réclamer du pape l’extinction totale de l’Ordre ifi | de S. Ignace naquit-elle d’abord en Portugal ou il en Espagne? On ne sait pas au juste; mais il est

certain que Charles III surtout la poursuivit, depuis 1767, avec ténacité et avec une véritable passion. La demande fut présentée la première fois à Clément XIII par les trois cours de Paris, Madrid et Naples, les 16, 20 et 24 janvier 1769. En dépit de la pression qu’on exerçait déjà sur lui par l’envahissement d’une partie des domaines du Saint-Siège, le vénérable et courageux Pontife ne consulta que sa conscience, et répondit qu’elle ne lui permettait pas d’accorder ce qu’on lui demandait. Mais brisé par ce coup, qui comblait les dou- ; leurs de son pontificat, Clément XIII s’éteignit le 2 février 1769.

Les ministres des rois Bourbons, qui s’agi- : taient autour du conclave, ne cachaient pas que tout le but de leurs intrigues était d’obtenir l’élection d’un pape qui voulût supprimer les Jésuites. Ils crurent avoir réussi quand, le 19 mai 1769, fut nommé le cardinal Laurent Ganganelli.

Il est certain néanmoins que celui-ci ne leur avait donné que des espérances, et qu’il s’était refusé à signer un pacte ou un engagement écrit, comme « prix de l’appui des cours. Quels que fussent les sentiments du cardinal à l’égard des Jésuites, quand, à peine élu, il fut pressé de satisfaire les trois cours, il commença à envisager avec terreur la responsabilité qu’il encourrait, à détruire une Société louée par ses prédécesseurs comme un des plus fermes appuis de l’Église, et surtout, s’il paraissait l’immoler par complaisance pour d’iniques persécuteurs. Pendant quatre ans, Clément XIV se débattit contre les exigences dont il était harcelé sans trêve. Pour s’y soustraire, ou du moins gagner du temps, n’ayant pas la force d’âme de son prédécesseur, il recourut à tous les expédients, cherchant vainement à contenter la rage

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I contre les Jésuites par des demi-mesures, telles que la suppression partielle dans ses propres Etats. En dernier lieu, il essaya de se rejeter sur ’ le sentiment des princes qui désiraient garder la [ Compagnie, notamment de l’impératrice Mariei Thérèse. Cet appui lui fut enlevé par les intrigues : des Bourbons, qui obtinrent de cette souveraine la déclaration qu’elle ne s’opposerait pas à la supf pression, si le pape la décidait.

249. Clément XIV supprime la Compagnie. — Fina- ; lement, se voyant de plus en plus menacé de rupture complète avec quatre gouvernements | catholiques, le pontife céda. L’envoyé de l’Espagne, I José Monino, était celui qui, pour arracher cette i capitulation, avait le plus assidûment., le plus I habilement fait jouer, tantôt la persuasion, tantôt [ la terreur, sans négliger le concours grasse- [ ment stipendié des plus intimes confidents de ï Clément XIY. C’est lui aussi qui dicta au pape tout [ le fond du bref de suppression, et qui emporta la î signature, pour ainsi dire, de force. Aussi, par une I exception probablement unique dans l’ensemble ! des actes pontificaux d’une pareille importance,

( ce bref ne portera pas la clause motu proprio, que i le pape n'osera y mettre. Par une autre déro- | gationnon moins extraordinaire, nous n’y trou- | vons pas non plus mention d’une consultation du Sacré Collège ; elle n’avait jamais eu lieu en effet, [ ClémentXIY sachant bien que tous les cardinaux, sauf trois ou quatre, étaient opposés à la suppression. Livré, le 17 juin 1773, à Monino pour être imprimé par ses soins, le bref Dominas ac Redemptor est daté du 21 juillet 1773, mais ne fut signifié que le 16 août au P. Ricci et aux Jésuites de Rome.

Par un second bref du 13 août 1773, le Souverain Pontife chargeait une commission de cinq cardinaux, assistés de trois prélats et deux Piéguliers consulteurs, de prendre avec une pleine autorité toutes les mesures utiles pour l’exécution du bref de suppression. Cette commission ordonna, le 18 août, avec l’assentiment du pape, que le bref fût publié et intimé par les évêques aux Jésuites de leurs diocèses dans chaque maison de la Com- | pagnie. Il résultait de là, en vertu des lois cano- , niques, que, tant que les évêques ne leuravaientpas fait cette publication et cette intimation, les Jésuites ne devaient ni ne pouvaient se considérer comme atteints par la suppression, ni libres de f leurs liens religieux. C’est ainsi que la Compagnie, supprimée partout ailleurs, a régulièrement subsisté en Silésie pour quelque temps, et en | Russie Blanche jusqu’à son rétablissement total: 1 les évêques à qui il appartenait dans ces pays d’exécuter le bref suivant les formes prescrites, | l’avaient omis, empêchés parles ordres du roi de | Prusse, Frédéric II, et de la tsarine Catherine II. |

La suppression de la Compagnie fut pour les I 23.000 Jésuites une immense et inconsolable dou- > leur. Ils perdaient une mère, à laquelle après Dieu ils se reconnaissaient redevables de tout, ver- | tus, talents, réputation; ils perdaient une famille, | des pères et des frères, où ils avaient toujours trouvé soutien et force pour le travail et les plus * douces joies de leur vie.

Cependant jamais le chagrin et les regrets ne leur ont fait oublier le respect dû à la main qui avait signé l’arrêt de leur malheur. C’est à peine si l’on entendit un ou deux ex-Jésuites formuler une critique un peu trop vive du bref Dominus ac Redemptor , et cela seulement après

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la mort de Clément XIV, alors que, sous un pape ami de l’Ordre détruit, surgissait déjà un peu partout l’idée de son rétablissement. En revanche, nombre d’écrivains, de l’ancienne comme de la nouvelle Compagnie, ont fait les plus louables efforts pour trouver, sinon une justification, au moins des excuses à l’acte de Clément XIV. Qu’il ait prononcé ou non le terrible Compulsus feci, ils n’ont jamais mis en doute que l’infortuné pontife n’ait eu à subir une pression humainement presque invincible.

Au reste, un fait qui diminuait le triomphe des ennemis, pouvait aussi atténuer la peine des victimes : c’est que le bref ne contient aucun blâme, ne relève aucun crime contre l’Ordre ni contre aucun de ses membres. Il mentionne, — trop libéralement, s’il est permis de le dire en tout respect, — les accusations dont ils ont été l’objet, mais sans indiquer par un seul mot qu’elles soient fondées. En fin de compte, la Compagnie est supprimée, non par un jugement frappant des coupables, mais par une mesure de prudence, prise (le pape l’affirme expressément) en vue de la paix de l’Église

Ainsi le juge vraiment autorisé n’a pas trouvé plus de causes de condamnation que les juges laïques incompétents de France, d’Espagne, de Portugal. On les a cherchées pourtant, et s’il y en avait eu, on les aurait trouvées, surtout à Rome, où les papiers gardant les secrets de tout l’Ordre ont été saisis à l’improviste, et fébrilement dépouillés par les gens les plus désireux d’y découvrir matière à réquisitoire. On n’y a pas même trouvé la matière de questions sérieuses à poser, dans le simulacre de procès fait à l’exgénéral, Laurent Ricci. On ne l’a interrogé sur

aucun délit, ni personnel ni autre : preuve (pie les plus faibles indices de délits manquaient. Aussi tout homme de bonne foi acceptera volontiers cette double protestation faite par le P. Ricci, le 17 novembre 1775, devant plusieurs témoins, au moment de recevoir le S. Sacrement en viatique :

« Premièrement : Je déclare et proteste que la Compagnie de Jésus éteinte n’a donné aucun sujet à sa suppression. Je le déclare et proteste avec cette certitude que peut avoir moralement un Supérieur bien informé de ce qui se passe dans son Ordre.

« Secondement : Je déclare et proteste que je n’ai donné aucun sujet, même le plus léger, à mon emprisonnement... »

Le P. Ricci mourut dans la prison du château Saint- Ange, le 24 novembre 1775.

Pie YI lui avait envoyé en termes affectueux sa bénédiction. Le nouveau pape, élu le 15 février 1775, avait différé la libération du captif, parce qu’ainsi l’exigeait l’Espagne; mais peu de jours après la mort du P. Ricci, ses anciens assistants et les autres Pères qui avaient été enfermés comme- lui, sans qu'une charge fût établie non plus contre eux, furent, malgré les efforts de Monino, déclarés acquittés et rendus à la liberté.

Au commencement de l’année 1777, l’avènement de la reine Maria en Portugal mit fin à la tyrannie de Pombal et ouvrit les prisons qu’il avait remplies d’innocents. Parmi les délivrés étaient 45 Jésuites, presque tous anciens missionnaires, qui avaient pu résister durant 18 ans à la mort lente infligée aux infortunés détenus du fort Saint-Julien. Trente-sept de leurs confrères avaient péri dans ces affreux cachots; il faut en ajouter 31, morts dans d’autres prisons, sans compter les

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38 décédés en mer, tandis qu’on les ramenait de leurs missions lointaines pour les enfermer en Portugal. Un très petit nombre des 180 emprisonnés avaient été élargis avant 1777.

Quant aux ex-Jésuites espagnols, leur proscription fut maintenue par l’inflexible rancune de Charles III. L’exil ne prit fin qu’én 1814 pour les rares survivants.

250. Conséquences de la suppression. — Maintenant faut-il parler des résultats du bref Dominus ac Redemptor pour l’Eglise? Clément XIV lui-même, avant sa fin désolée (22 septembre 1774), avait déjà pu entrevoir combien s’éloignait la paix qu’il avait espéré obtenir par la suppression. Son successeur Pie VI (15 février 1775 — 29 août 1799) allait avoir un pontificat troublé comme dans les plus mauvais temps. Les erreurs les plus funestes gagneront de plus en plus d’empire, et les gouvernements, au lieu de les réprimer, s’appliqueront à diminuer toujours davantage l’influence de l’Église et de la papauté sur la société, minée dans son christianisme. Des membres du clergé et même de l’épiscopat aideront l’œuvre des ennemis de la religion. C’est en France, avec la grande Révolution, que le mal donnera tous ses fruits ; mais que de ruines ne feront pas en Espagne, en Portugal, et en Italie même, le jansénisme et la régalisme; en Allemagne, le joséphisme, le fébronianisme et Y Aufklàrung rationaliste !

Dire que la Compagnie de Jésus, si elle avait subsisté, aurait arrêté tout cela, serait évidemment outrer son rôle ; mais ce n’est pas exagérer que d’afïirmer qu’elle eût empêché beaucoup. Tel était bien le sentiment de ses plus clairvoyants adversaires, les philosophes, quand ils

se félicitaient entre eux de la suppression et en attendaient tout le profit pour l’irréligion : Les Parlements, écrit en effet d’Alembert à Voltaire, le 4 mai 1762, « croient servir la Religion, mais ils servent la raison sans s’en douter; ce sont des exécuteurs de la haute justice pour la philosophie, dont ils prennent les ordres sans le savoir... »

D’ailleurs, il suffit de réfléchir à ce qui a été détruit avec la Compagnie.

Il est impossible de calculer le dommage causé aux âmes par la soudaine mise en non-activité de 12.000 prêtres, à qui on ne reprochait ni le manque de zèle ni l’ignorance. Il est moins difficile d’apprécier le tort fait à l’instruction générale par la fermeture de plus de 800 écoles de tout ordre et l’interdiction d’enseigner faite à 15.000 maîtres, dont le mérite et le dévouement n’étaient pas non plus en question. Aussi bien les plaintes sur la baisse de l’enseignement et la mauvaise éducation des enfants se font-elles entendre partout après la disparition des Jésuites, et l’on n’y voit finalement d’autre remède que de réclamer leur rétablissement.

Mais c’est dans les missions que la suppression de la Compagnie a fait les ruines les plus sensibles et malheureusement les moins réparables. En Amérique, elle a été le coup de la mort pour les réductions fondées avec tant de peines. Au Mexique, les Indiens réunis dans les villages chrétiens étaient, en 1767, au nombre de 112.000; au Pérou, ils étaient 55.000; au Chili, 7.718; dans la province de Quito, 7.586; en Nouvelle-Grenade, 6.594; au Paraguay, en 1737, avant le démembrement de 1754, on avait compté 30.116 familles, avec 138.934 âmes; en 1762, on trouvait encore 22.653 familles avec 102.988 âmes. Les succès-

la suppression de la compagnie

seurs que le gouvernement espagnol put donner aux Jésuites ne surent assez les remplacer, ni par le dévoûment, ni par l’intelligence, pour continuer ou du moins conserver leur œuvre. Bientôt il n’en resta plus rien.

En Asie, le désastre fut moins complet. D’abord dans les missions portugaises, les Pères qui travaillaient en dehors des domaines directs du Portugal, par exemple au Maduré, échappèrent à la déportation. Il en fut de même en Chine pour ceux qui ne touchèrent point à Macao. Quant aux missionnaires français du Levant, de l’Inde et de la Chine, le gouvernement de Paris, consultant l’intérêt de la France autant que celui de la religion, se garda bien de leur appliquer les arrêts de ses Parlements. Le Saint-Siège, après 1773, laissa les pouvoirs aux ex-Jésuites d’Asie, tout en leur nommant des successeurs. Avec ceux-ci, Lazaristes ou membres des Missions Étrangères, les vénérables anciens continuèrent donc à travailler, en parfait accord, tant qu’il leur resta un souffle de vie. Mais le recrutement de ces remplaçants, insuffisant aux besoins dès le principe, fut arrêté en France, d’où il dépendait en entier, par la Révolution. Le manque de pasteurs fit oublier la religion dans beaucoup de chrétientés et, quand les apôtres vinrent plus nombreux, surtout grâce à l’Association de la Propagation de la Foi (vers 1820), il leur fallut un demi- siècle de nouvelle évangélisation, notamment en Chine, pour rétablir à peu près l’état d’il y avait cent ans.

La grande douleur des ex-Jésuites, ce furent ces destructions auxquelles on ne leur permettait pas même de s’opposer par l’action. Ce qui pouvait les consoler de leur catastrophe personnelle, c’était l’unanimité presque absolue des

regrets qu’elle suscita parmi les catholiques et qui, | dans plus d’un pays, prirent le caractère d’un 1 deuil public. A cela s’ajoutait chez la plupart l’espoir d’une résurrection. Cet espoir ne sera pas trompé, et plusieurs goûteront la joie suprême d’en voir la réalisation. Progressivement reconstituée, d’abord dans certaines limites, la Compagnie, I en 1814, sera pour le monde entier rétablie « en son état primitif » par le pouvoir même qui l’avait éteinte. Si elle avait eu besoin d’une réhabilita- : tion après le Bref de Clément XIV, la bulle de ; Pie VII lui en donnait l’équivalent solennel état- j testait avec une autorité souveraine son utilité 9 toujours actuelle pour la société chrétienne.

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