‹ La Compagnie Du Très Saint-Sacrement De L'Autel: La Cabale Des DevotsChapitre 21 sur 37 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Un filet sacré sur le royaume. — Exploits à Poitiers, à Limoges, à Metz, à Bordeaux.— Les bravades du seigneur d'Eyguières.

— La grande œuvre de Filleau. — La Compagnie et les assemblées du clergé. — L'enquête sur les entreprises des religionnaires. — Commissaires bien dirigés.

C'était un coup de génie, pour les ennemis de la Réforme, que d’avoir créé dans chaque ville une société toujours aux aguets, pratiquant un espionnage patient et sans scrupules, appelant sans retard sur des délits, souvent imaginaires, une implacable répression. Mais cette surveillance locale n'était pas la seule; ou plutôt elle n’aboutissait pas simplement à des interventions particulières et à des mesures isolées. Une chose est plus importante que le travail de chaque Compagnie prise à part: c’est la collaboration de toutes à l’œuvre commune. Un filet gigantesque est tendu sur la France entière, et ses mailles vivantes se resserrent tous les jours un peu plus.

La Compagnie de Paris est au centre. Elle mène tout. Elle concerte les mesures à prendre contre l’hérésie; elle les fait décider par l'autorité compétente; puis elle expédie une lettre qui part dans toutes les directions : et des affidés énergiques, sur tous les points du royaume, avec un ensemble effrayant, réalisent les volontés ainsi

transmises. Le 6 février 1648, par exemple, le Parlement de Paris rendait un arrêt important sur le droit de présenter aux bénéfices, dont les seigneurs patrons de paroisses étaient en possession. Il déclarait que ce droit élait suspendu pour les patrons rattachés à la R. P.R. et dévolu à l’évêque; ce qui ne devait pas empècher l'Eglise de jouir des aumônes de ceux qui avaient fondé le patronage et n’exemptait pas le seigneur d’être obligé aux fondations, dotations et charges en échange desquelles son droit avait été jadis établi !. La Compagnie de Paris s’empresse de faire tenir cet arrêt à toutes ses succursales, afin qu’il passe en loi dans les ressorts de tous les parlements.

Le comité central d'action catholique ne se contente pas de lancer de temps en temps un mot d'ordre général. Il est tenu au courant de tout. La moindre affaire lui est communiquée. Dès que c’est nécessaire, il envoie un conseil, un encouragement, une indication. En 1645, la Compagnie de Poitiers, par exemple, lui donne « avis d’une coutume que les hérétiques prenaient de porter la

! QI n’y avait, dit Benoît, qu'un moyen de priver les réformés de cet avantage, savoir de faire passer ce droit pour ecclésiastique, puisqu'il était naturel d’ôter à un hérétique le droit de se mêler des affaires de l'Eglise. Mais à parler équitablement, il n’y avait point de véritable intérêt à coter par les évêques, puisque la présentation ne les obligeait pas à conférer le bénéfice à celui qui leur était présenté, quand il leur était suspect, et qu'ils avaient toujours le droit d'examiner sa capacilé, sa religion et ses mœurs. D'ailleurs le clergé ayant cherché en tous temps à priver les seigneurs même catholiques de ce droit, cette matière avait été tournée de tant de côtés par les jurisconsultes qu'elle avait été enfin décidée en faveur des seigneurs patrons. Il passait pour constant que le patronage est un droit patrimonial, qui fait partie du domaine du seigneur, et qui ne lui avait pas été accordé par pure gràce, mais par nécessité, parce que c'était une condition annexée par le patron au bien qu'il avait fait à l'Eglise, une loi de la donation ou dotation par laquelle il avait conféré à l'Eglise la propriété de son héritage, une réserve qu'il avait pu faire en se dessaisissant de son bien en faveur d'autrui librement et par bonne volonté; et qui devait être observée comme une condition qui ne violait ni la justice ni la bienséance, et sans laquellé on avait raison de présumer que le patron n’aurait pas voulu faire de semblables fondations. » (Histoire de l'Edit de Nantes, t. HI, p. 88).

Cène à leurs malades »; elle demande comment on pourrait empêcher cette nouvelle pratique. Paris envoie la consultation sollicitée et « l'abus » disparaît très vite par les soins de magistrats bien dirigés !.

En 1648, à Limoges, les écoliers du collège des Jacobins, excités sous main, veulent faire aux Huguenots une plaisanterie de leur façon et abattent leur temple. Un arrêt du conseil condamne la ville à rétablir l'édifice. Les confrères de l'endroit s'y opposent, correspondent avec ceux de Paris pour empêcher ce scandale, sollicitent des directions pour faire interdire à Limoges le culte réformé. Ils n’y parviennent pas immédiatement; mais les écoliers des Jacobins se sentent si bien soutenus qu'ils démolissent à nouveau le temple reconstruit, recommencent plusieurs fois ce jeu et forcent à la fin les hérétiques à porter ailleurs, de guerre lasse, leurs exercices religieux (1654) ?.

La Compagnie de Metz se fonda en 1644. Dès cette année, sans pouvoir saisir d’où partaient les coups, les protestants de la ville comprirent qu'ils entraient dans une période de taquineries et de vexations #. Le maréchal de Schomberg, duc d'Hallwin, nommé gouverneur de la ville, arriva en août. Peu de temps après, le clergé lui présenta une requête par laquelle il réclamait, entre autres choses, qu’il fût interdit aux calvinistes de maltraiter ceux d’entre eux qui voudraient se faire catholiques; qu'aucun étranger, s’il ne professait la religion

‘ Annales, p. 51 b (B.-F. 96).

? Annales, p. 53 (B.-F. 102). — Procès-verbaux de la Compagnie de Limoges, 9 et 25 juillet et 6 août 1648 ; — Alfred Leroux, Histoire de la Réforme dans la Marche el le Limousin. p. 165, 466. — Quand les Réformés eurent abandonné ce temple, la Compagnie de Limoges s’appliqua à les poursuivre dans le nouveau local qu'ils avaient pris au faubourg des Arènes. (V. plus haut, p. 290).

# Le programme en est esquissé, cette même année, dans un mémoire que M. J. Viénot a découvert aux archives Nationales (K. 4194) : Mémoire concernant ceux de la Religion prétendue réformée. Il est signé de Meurisse, évèque de Madaure. Celui-ci faisait-il partie de la Compagnie ?

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romaine, ne fût admis à s'établir à Metz; qu'on ne choisit plus de magistrats huguenots. Schomberg répondit aux délégués du clergé qu’il leur accordait toutes leurs demandes t, Le comité local de surveillance spirituelle avait dicté cette démarche; à sa demande, ses amis, ou plutôt ses chefs de Paris, en assurèrent le succès et prirent leurs dispositions pour que Schomberg ne se contentât point de belles promesses : « La Compagnie de Metz, dit d’Argenson, se plaignit de la protection trop grande qu'y recevaient les hérétiques par les personnes d'autorité; et M. le comte de Brienne, secrétaire d'Etat, sur la sollicitation que lui fit faire la Compagnie de Paris, promit d'écrire de la part du roi au gouverneur de Metz pour appuyer les catholiques ainsi qu'on avait fait à Sedan ? ». Les effets du complot se firent aussitôt sentir. Le 20 mai 1645, Judith Sancière, femme du messager de Metz à Strasbourg, fut accusée d’ « avoir prononcé des paroles contre le respect dù à la bienheureuse mère de Jésus-Christ » et condamnée à quinze jours de prison et à la confession, à genoux, de son crime devant la chambre du bailliage. Les habitants d’Augni, dans la banlieue de Metz, « ayant voulu enclore un morceau de terre qui leur servait de cimetière, les moines de Saint-Symphorien leur en disputèrent la propriété sur laquelle ils n’avaient jusqu'alors émis aucune prétention ÿ ».

Ce n’était qu’un début. Une interminable guerre de chicanes allait durer jusqu’à la Révocation. « L’induction des enfants, dit Benoît, la visite des malades, la rencontre du sacrement, les intérêts des nouveaux convertis, les prétendus blasphèmes contre les mystères de la religion romaine, les offices, la préséance des conseillers et cent autres choses furent autant de sources d’in-

! Thirion, Etude sur l'histoire du protestantisme à Melz el dans le pays messin, p. 330.

? Annales, p. 52 (B.-F. 96).

* E, Benoît, Histoire de l’édit de Nanles, t. TI, p. 41.

justices d’où il sortait tous les jours quelque nouvelle vexation {. » Schomberg y donnait tous ses soins. Sans se découvrir, les confrères de Metz s’adressaient sans cesse à ceux de Paris et procuraient au pieux gouverneur des encouragements dont il n’avait guère besoin : une fois, pour obtenir la démolition de plusieurs temples; une autre fois, pour « empêcher qu’il n’eût tant d'officiers hérétiques dans les compagnies de bourgeois de la ville »; une autre encore, pour éviter « que l’on ne mit un hérétique pour commander dans le château d'Ennery » ?. Et le maréchal accueillait si bien ces inspirations, il les suivait, en général, avec une docilité si empressée que la Compagnie, en 1651, lui fit dans ses rangs la place à laquelle il s'était conquis tant de titres. Il comprit alors d’où lui venaient les précieux avis qui avaient secondé son zèle catholique et il ne put qu'être reconnaissant d’avoir été conduit, même à son insu, là où, de lui-même, il aurait volontiers couru.

! Histoire de l’édil de Nantes, t. IL, p. 539.

? Annales, p. 53 b, 62 (B.-F. 102, 114). À propos de cette dernière affaire, d’'Argenson dit: « On communiqua cette lettre à M. le maréchal de Schomberg, qui était gouverneur de Metz et qui se trouvait lors dans l’Assemblée ; il assura qu'il n’y avait rien à craindre, et la Compagnie fut en repos. » Il y a là une erreur. Schomberg ne fut admis parmi les confrères que le 27 avril 1651 (Annales, p. 68 b, B.-F. 124). La lettre du maréchal « à Messieurs du Clergé de la ville de Metz » est aux archives de Lorraine (G, 508) : « Il n’y a pas un de vous qui ne sache très bien que le roi admet indifféremment aux charges militaires les catholiques et ceux de la religion P. R.: et comme les gouvernements de places sont de cette nature, je n’ai pas eu droit de m'opposer à l'expédition des provisions pour celui du chàteau d'Ennery en faveur du sieur de Sancéle connaissant homme d'honneur et d'un esprit assez bien réglé pour ne pas le soupçonner de rien entreprendre contre le service de S. M. ni qui puisse préjudicier à notre religion. Que s’il était d'humeur ou ceux auxquels appartiennent les villages circonvoisins de ce château à sentir quelque chose au-delà de ce qui est permis par de édits, j'ai toujours le remède en main pour les ranger à leur

evoir. »

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Une Compagnie de province pouvait bien attirer un procès à des Huguenots. Elle en manquait rarement l’occasion. Mais, une fois le procès commencé, l’essentiel, qui était la condamnation des hérétiques, risquait de ne pas être obtenu. IL arrivait que le Parlement « jugeàt mal » ou que la Chambre de l’Edit rendit un arrêt de partage. Immédiatement, l’on faisait appel devant le Conseil du roi. La Compagnie intéressée priait celle de Paris d'entreprendre sars retard les visites utiles; et chacun « sollicitait pour la bonne cause ».

Il faut choisir entre tous ces exploits. Il y avait à Bordeaux ! un avocat général, nommé du Sault. Appartenaitil à la Compagnie? On ne saurait l’affirmer. IL n’était peut-être qu’un des fanatiques dont la cabale excellait à se servir à leur insu. Il avait de tels emportements contre les Huguenots qu'on avait dû s’en plaindre au roi. Sa dignité le mettant à couvert de peines plus rigoureuses, on s'était contenté de lui imposer un silence momentané. On avait réussi surtout à l’irriter d'avantage. Il cherchait une occasion de se venger. Le curé de Sainte-Colombe, l’une des paroisses de Bordeaux ?, vint la lui offrir. Il se

! La Compagnie de Bordeaux était une des plus empressées à mettre en mouvement celle de Paris. « Elle écrivit à celle de Paris le 22 janvier 1656 pour lui demander ses bons offices dans l'entreprise de la démolition du prèche d’Archiac bâti depuis l’édit en Saintonge... Elle écrivit ensuite touchant plusieurs procès entrepris contre les hérétiques de Pujols, de Bergerac et de Castillon sur Dordogne, où le Parlement de Guyenne avait été fort favorable aux catholiques et sur ce qu'il y eut procès au Conseil pour les mèmes affaires. La Compagnie de Bordeaux demanda que celle de Paris sollicitàt pour la bonne cause : ce qui fut fait. » (Annales, p. 53, B.-F. 98).

? Le curé de Sainte-Colombe était alors François Bouchet qui, fin novembre 4640, avait permuté avec M. de Fonteneil et lui avait cédé sa cure de Saint-Siméon ({nvenlaire sommaire des Archives départementales de la Gironde, série CRC Il, 2,429). Le dernier acte signé par François Bouchet sur les registres de l'état civil de la paroisse est du 8 juin 1652: il semble être mort peu après cette date. Grâce à ces points de repère fixés pour

plaignit que, le 3 septembre 1646, portant le Saint-Sacrement à une malade, il avait « rencontré une servante nommée. Toinette, qui demeurait dans la maison du nommé Porcher, qui avait refusé de rendre au Sacrement le respect ordonné par les édits ». Pour corser l'affaire, il ajouta que tous les réformés avaient coutume de commettre, en semblable occasion, les mêmes irrévérences : « non seulement ils ne se mettaient point en état de respect, mais ils haussaient le nez avec mépris, et disaient hautement qu’ils ne se souciaient ni du curé, ni de ce qu'il portait. » Du Sault reçut la dénonciation, appuya la plainte de toute ses forces et compliqua le tout de façon merveilleuse, Il accusa Toinette et un inconnu, dont il se réservait de dire le nom en temps et lieu, et demanda prise de corps contre ces deux accusés. La Chambre des Vacations — avait-elle eu besoin d’être sollicitée? — décréta contre la servante et contre l’homme sans nom. La terreur fut générale. Chacun sentait qu’il pouvait être arrêté sur un mot, sur un geste de l’avocat général. Ce n'était pas tout. « Le même arrêt ordonnait que tous les habitants de la ville, ou étrangers, allant ou résidant à Bordeaux, rencontrant le Sacrement porté en pompe, soit aux malades, soit en processions, soit à la ville, soit aux champs, s'ils ne se retiraient chez eux ou ailleurs, seraient tenus de se découvrir et de se mettre à genoux. Il leur était défendu de prononcer des paroles offensantes contre les curés ou autres, à peine de cinq cents livres d'amende et de punition corporelle ; et en cas de contravention, les curés, leurs vicaires et le peuple qui les suivait étaient autorisés de saisir les contrevenants et de les mener en la conciergerie, pour être procédé contre eux incessamment. » Le 15 décembre, l'arrêt fut publié,

moi, avec grande obligeance, par M. Caquieu, bibliothécaire de la ville de Bordeaux, j'espérais trouver dans les « faire-part » de décès, reçus à Grenoble, la preuve que Bouchet était ou n'était pas de la Compagnie. Par malheur, le registre de Grenoble ne commence qu'à novembre 1652. Mais il nous apprend (25 mars 1653) que le successeur de François Bouchet, M. de Laboupilhère, était bien de la cabale.

au son des trompettes d'argent, par le premier huissier en robe rouge, assisté de quatre autres, des jurats en robe de cérémonie, du capitaine et des archers du guett.

L’émotion était poignante dans Bordeaux. Les réformés comprenaient que la populace, excitée sous main, pouvait se porter aux pires excès. Ils rédigèrent une requête au roi. Ils expliquaient que le prétexte de ce règlement général était un mensonge, que la Toinette avait voulu se retirer, mais que le curé l’avait pourchassée jusqu’à la maison de son maitre ; que des « pièces » de ce genre n'étaient point rares; qu’on ne les laissait point se détourner du chemin suivi par le Saint-Sacrement et qu’on les suivait en criant : « Huguenot, adore ton Sauveur! Hérétique, salue ton Dieu! » Ils relevaient ce décret de prise de corps accordé contre un homme qu’on ne nommait point. Ils dénoncaient cette clause qui armait les prêtres et le peuple du pouvoir d’arrèter les contrevenants sans information et sans ministère de justice. Ils rappelaient que les arrêtés de ce genre n'étaient partout qu'occasion de tumulte et qu'à Bordeaux, dès le lendemain de la publication, la foule avait attaqué les réformés allant au prèche et avait assiégé la maison des ministres.

Cette requête fut examinée au Conseil d'Etat. On déclara (31 janvier 1647) l'arrêt du Parlement trop précipité. Mais il parut suffisant d’ordonner « que le procureur général enverrait au Conseil dans un mois lescharges et informations contre Toinette ; que cependant on se comporterait suivant les édits ; que les réformés seraient

enus d'ôter leur chapeau, ou de se retirer, quand ils rencontreraient le Sacrement; qu'en cas de contravention, il en serait informé par le lieutenant général. » Il était défendu, en outre, d'exécuter l'arrêt du parlement jusqu’à nouvel ordre. En un sens, c'était le casser tacitement. « Mais on ne voulait pas, dit Elie Benoît, faire aux réformés une justice assez entière pour casser formelle-

‘ Cf. Filleau. Décisions calholiques, p. 120, 121.

ment en leur faveur l'arrêt d’une cour souveraine !. » Nous savons par d’Argenson qui avait travaillé pour sauver l'œuvre de fanatisme : « La Compagnie de Bordeaux écrivit le 40° de janvier de cetteannée qu’elle avait fait donner un grand arrêt au Parlement pour réprimer les entreprises et les insolences des hérétiques et qu’elle priait l'assemblée de soutenir cet arrèt par ses sollicitations en cas que les P. R. se pourvussent au conseil pour le faire casser *® ».

Aussi longtemps qu’on a ignoré ce complot sacré, certains faits n’ont pu apparaitre que comme des énigmes insolubles. On se demandait, par exemple, comment les propos truculents et les gestes de rebellion du seigneur d'Eyguières n’avaient point attiré à ce personnage des accidents pénibles. Tout s'explique, lorsqu'on pense aux interventions qui nous sont aujourd’hui révélées.

Ce gentilhomme avait juré d’extirper de ses terres l’hérésie. Le 18 septembre 1647, il présenta requête au Parlement d'Aix « pour obtenir défenses aux réformés du lieu d’y faire prècher » ; et il demandait en même temps qu'il leur fût interdit de se pourvoir, comme c'était leur droit, à la chambre mi-partie de Grenoble. « Gette annéelà, dit d’Argenson, la Compagnie d Arles se donna beaucoup de peine pour détruire un temple. » Ce ne peut être que celui dont il s’agit ici. L'affaire d'Eyguières avait été, d’ailleurs, soulevée à l’instigation du chevalier de la Coste, l'agent le plus entreprenant de la ligue secrète en Provence. Pour venir à bout des hérétiques, dit son biographe, il multipliait les avis « au conseil du roi, à la cour du Parlement (de Provence) et à celle des comptes, à M®e la duchesse de Créqui, et d’autres puissances envers lesquelles il avait grand crédit* ». On en vit la suite, même après sa mort...

! Tous les détails de cette affaire sont rapportés par Filleau (loc. cit.) sauf le désaveu tacite du conseil dont le magistrat de Poitiers n’a pas tenu compte. Cf. Elie Benoît, Histoire de l'édit de Nantes, t. IL, p. 74-77.

* Ruffi, la vie de M. le chevalier de la Coste, p. 50.

Le seigneur d'Eyguières savait à qui sa requête était adressée. Le Parlement de Provence avait érigé la persécution systématique en dogme de jurisprudence. Il était peuplé de confrères; l’un d’eux, et non le moins remuant, M. de Galliffet, sieur de Tholonet, était président aux enquêtes ‘. Les juges, selon leur coutume, admirent sans hésiter une prétention qui, pour être contraire aux édits, n'en était pas moins dictée par l'intérêt de la foi. Les habitants de la localité se pourvurent aussitôt à Grenoble et y demandèrent « commission de faire assigner leurs parties ». Le seigneur, son procureur fiscal et le vicaire de la paroisse furent cités à comparaître à Grenoble. Le Parlement d'Aix riposta, le 10 décembre 1647, en les déchargeant de l’assignation et il défendit aux réformés de procéder ailleurs que devant lui. Enhardi, le seigneur fit immédiatement incarcérer deux de ses opposants, Pierre et Honorat Sabatier. Il espérait les mater par cet acte de vigueur. Au lieu de se laisser abattre, les deux hommes font informer contre lui en vertu des commissions reçues de la chambre de l’édit. D'Eyguières de se retourner alors vers l'étrange tribunal qui siège à Aix et, le 11 janvier 1648, cette cour ordonne que toutes les informations soient remises à son greffe, interdit à toutes personnes « de transporter ses juridictions et à tous huissiers et sergents d'en faire les exploits à peine de trois mille livres d'amende, de suspension et d’autre peine arbitraire »; trois jours après, il déboute les prisonniers du déclinatoire par lequel ils ont réclamé leur renvoi à Grenoble. L'affaire doit être portée devant le conseil du roi. Malgré la cabale mise en mouvement par le chevalier de la Coste, le conseil donne, le 18 décembre 1648, un arrêt qui maintient les réformés dans leurs droits, et il commande au comte d’Alais, gouverneur, de le faire exécuter.

La pieuse coalition semblait vaincue. L'apparence avait

! Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 22 juillet 1655, Ce jour-là, les confrères reçoivent la visite du président de Galliffet et lui remettent une médaille.

tort. La Fronde commençante avait, en ce même moment, sa répereussion en Provence. La province était presque en état de rébellion ; les villes revendiquaient, le verbe haut, toutes les vieilles libertés communales. Le Parlement s’unissait à tous les mécontents, les groupait et les conduisait; et lui-mème avait parmi ses chefs les plus audacieux le président de Galliffet. Dans la fameuse journée du 20 janvier 4649, quand les barricades s’élevaient dans Aix, le fougueux président était à la tète de l'insurrection. Peu de temps après, il commandait un des sept régiments des factieux. Le moment n’était guère favorable pour réduire le fanatisme d’un hobereau soutenu par une cour de justice en révolte. Le comte d’Alais nomma un commissaire pour lui signifier la volonté royale. D'Eyguières, froidement, remit à l’envoyé une réponse par écrit, signée de lui, qui portait que, si l'on entreprenait d'exécuter l'arrêt, il s’y opposerait à main armée. Il tint parole et, pour l'instant, on n'insista plus.

En 1651, M. de Galliffet et un conseiller allaient à Paris pour s'opposer au retour du comte d’Alais. Ils échouërent et, à leur retour, se rangèrent du côté des princes. Le seigneur d'Eyguières pouvait être tranquille?. En 1654, cependant, un commissaire de la chambre de l’édit de Grenoble vint lui intimer l’ordre d’obéir à un nouvel arrêt du conseil du 10 septembre. Sans hésiter, le gentilhomme prit les armes. Le duc de Mercœur, qui avait succédé, le 17 mars 1653, au comte d’Alais, reçut du roi l’ordre exprès de faire respecter sa volonté. « Mais il n'eut pas, dit Benoit, le pouvoir de l'humilier, et ce seigneur lui répondit encore, par un écrit signé de sa main, qu'il s’opposerait par les armes à l'exécution de cet arrêt. Il

‘ L. Méry, Histoire de Provence, t. IV, p. 260-270 ; Fabre, Histoire de Provence, t. IV, 103-114. Cf. Charles de Regusse, Mémoires pour servir à l'hisloire de la Fronde, p. 52.

* Galliffet fut enfermé dans la citadelle de Sisteron et en sortit en 1654 par la protection du prince de Conti, lorsque celui-ci fit sa paix avec le roi. Fabre, Histoire de Provence, t. IV, p. 137.

joignit à toutes ces rebellions, que le Parlement de Provence autorisait, des vexations et des cruautés qu'il serait trop long de décrire : de sorte qu’enfin la chambre mi-partie de Grenoble le condamna à la mort et envoya quelques-uns de ses adhérents aux galères. Mais après cela, il eut l'audace de se pourvoir au conseil, d’y faire assigner l'Eglise, d’y faire par provision interdire l’exercice. Il obtint même des lettres d’abolition pour lui et ses complices. II fut déchargé du devoir de les présenter en personne ; et il Les fit vérifier au grand conseil, qui y procèda sans que les parties eussent été appelées. Les réformés voulurent se pourvoir contre ces irrégularités, mais ils n'y gagnèrent rien et furent renvoyés au grand conseil lonzième d'avril 1658. L’arrèt ne fut pas écrit, parce qu'ils déclarèrent qu’ils aimaient mieux n’en avoir point que d’en avoir un peu équitable. Ainsi une affaire si importante fut abandonnée ; et dix ans de rebellions et de crimes n’attirèrent pas même sur le coupable la honte de paraitre en criminel devant ses juges et de répondre sur la sellette ». L'œuvre de protection, si bien commencée par M. de Simiane de la Coste, avait été savamment continuée en haut lieu.

Les Compagnies des provinces n’avaient pas assez de faire défendre à Paris leur œuvre propre. Elles se servaient des confrères de la capitale pour solliciter de la cour les ordres qu'elles désiraient recevoir et exécuter. On lit dans le grand ouvrage de Benoit : « Châteauneuf, qui avait été garde des sceaux, ayant été rétabli, écrivit le 20 mai 1650 aux gens du roi de Poitiers qu'ils ne devaient pas recevoir les réformés qui auraient obtenu des provisions où la clause de la religion catholique serait employée; que, s'ils en obtenaient sans cette clause, ce serait une nullité qui devait faire rejeter les lettres, parce qu’elle était essentielle; et que, si quelque réformé se présentait pour être reçu au préjudice de cette clause, il fallait en donner avis au conseil qui avi-

1 Histoire de l’édit de Nantes, t. I, p. 83-86.

serait. 11 ne s'agissait néanmoins que des offices de procureur et de sergent, dont quelques réformés, après la destitution de ce ministre, avaient obtenu des provisions où cette clause n’était pas mise. Mais à Châtellerault on les priva du droit même d’être élus juges consuls de marchands qui, selon l’édit de création, devaient être élus à la pluralité des voix, tous les marchands étant assemblés {. » Il n’y a qu’à ouvrir, à la date correspondante, le cahier de d’Argenson, et l’on sait ce que Chàteauneuf avait peut-être ignoré, c’est-à-dire à qui il avait obéi : « La Compagnie de Poitiers écrivit à celle de Paris afin que les procureurs hérétiques, interdits par plusieurs arrêts du conseil, ne rentrassent point dans leurs fonctions; et, depuis, contre un élu huguenot reçu dans l'élection de Châtellerault ?. »

Cette collaboration assidue, que les sociétés du Saint- Sacrement se prêtaient les unes aux autres, donnait déjà une singulière et terrible unité à la campagne dirigée partout contre le protestantisme. C'était un complot savant pour l’étranglement des pauvres libertés huguenotes. Les espions que la Compagnie avait partout lui dénonçaient les faits inquiétants. Les jurisconsultes qu'elle comptait parmi ses membres élaboraient l’interprétation hypocrite des textes qui permettrait d’opprimer les prétendus délinquants. Les personnages de la cour qu'elle avait sous la main obtenaient du conseil du roi l'arrêt désiré. Enfin les magistrats qui étaient parmi ses amis veillaient à l’application de l’arrêt vexatoire. On pensa qu’il y avait encore autre chose à faire : c'était de créer, à l'usage des hommes de bonne volonté, l’arsenal de la persécution légale.

La Compagnie possédait un magistrat tout à fait dé- ! Histoire de l’édit de Nantes, t. WI, p. 140. Cf. Filleau

(p- 533), qui donne le texte même de la lettre de Châteauneuf. ? Annales. p. 64 (B.-F. 116).

signé pour ce travail. Il s'appelait Me Jean Filleau; il était avocat du rôi au présidial de Poitiers et doyen des docteurs en droit de l’université de cette ville. « Il était savant, dit Elie Benoît, si on entend par là un homme qui a compilé de grands recueils, et qui a chargé sa mémoire de grands passages, qu’il peut appliquer bien ou mal aux matières dont on l’entretient. Mais il n’était rien moins que savant, si cette qualité n’est due qu’à ceux qui ont du discernement, de l’exactitude, du jugement, et de qui la lecture éclaire plus la raison qu'elle ne charge la mémoire. C'était un homme à qui tout était bon, qui n’entendait rien du tout à la critique, qui confondait les pièces légitimes et les supposées, et qui avait pour règle générale de l'intelligence des anciens que d’autres docteurs de son parti les avaient entendus comme lui {. » Un critère sûr de la vérité juridique était, pour lui, le dommage qui pouvait être causé aux mal pensants; il estimait juste ce qui les opprimait, révocable ce qui était en leur faveur, irrévocable tout ce dont ils se plaignaient. Partant de ce principe, il mettait au même rang, quand il s’agissait de l’exécution de l’édit, les sentences d’un bailli ou d’un sénéchal et les arrêts du Conseil ou des Parlements; s’ils étaient contre les hérétiques, ces jugements de tribunaux inférieurs étaient haussés par là même à la dignité des lois les plus solennelles.

Filleau n'était pas uniquement un jurisconsulte de cabinet. Dès 1634, il était au premier rang de ceux qui organisaient dans le Poitou le régime des vexations religieuses. Gêner les cultes protestants, supprimer des temples, empêcher les Huguenots de manger de la viande les jours défendus : telle était sa grande préoccupation. Un arrêt ayant été obtenu, le 23 décembre 1634, sur l’observance des fêtes, il travailla scrupuleusement à le faire appliquer. La Compagnie de Poitiers se fonda en 1642 (peut-être en 1641). Il s’empressa de faire renou-

! Histoire de l'édit de Nantes, t. IX, p. 405 et suiv.

veler défenses et menaces par le juge présidial « pour exciter, disait-il, ceux auxquels Dieu a confié la conservation de ses intérêts dans les autres sièges de ce royaume à poursuivre la punition de ces désordres qui pourraient attirer la juste indignation de Dieu s'ils étaient soufferts et laissés dans l'impunité ». D’autres, que nous devinons, étaient prêts à poursuivre avec lui le même but sacré : « Ce qu'ayant été considéré par nombre de personnes de cette province, nous avons eu nos audiences remplies de poursuites faites par diverses personnes de qualité, lesquelles jalouses de la gloire de Dieu n'ont pas dédaigné ,de se rendre parties dénonciatrices contre ceux de la R. P.R., lorsqu'ils ont vu les fêtes être par eux méprisées. »

Filleau avait une autre passion qui le dominait peutètre encore plus : c'était d’obliger les hérétiques « à porter honneur et respect au Saint-Sacrement... à peine pour les contrevenants de 500 livres d’amende et même de peines corporelles ». Les condamnations étaient fréquentes : « Nos registres en peuvent servir de témoins, » dit-il. Le produit des amendes était affecté à « l’entretien des lampes qui luisent devant le Très Saint-Sacrement de l'autel... tirant par ce moyen la lumière des ténèbres de leurs erreurs et contraventions, et réparant l’injure faite à Dieu et à ses saints par cette huile exprimée de la dureté de leurs cœurs,'tanquam oleum ex silice. » Filleau fit prononcer contre les réformés de Ruffec etd’autres lieux un arrêt en vertu duquel ils devaient souffrir que, les jours de procession, on « tendit » devant leurs maisons. Il s’applaudit d’abord de ce triomphe; mais il le trouva plus tard médiocre, quand il apprit qu'en Bourgogne « un véritable adorateur du Très Saint-Sacrement » avait fait ordonner que, dans ces circonstances, les hérétiques «eussent à se contenir en leurs maisons et de tendre ou souffrir qu'on tende à leurs dépens ! ».

‘ Décisions catholiques, p. 45, 46.

+ Décisions catholiques, p. 118, 30, 128.

Ce personnage fut, dès 1642, un des chefs de la Compagnie de Poitiers.dAl entra sans retard en relations suivies avec celle de Paris, et, d'accord avec elle, se mit à son grand travail. Le zèle se réveillait contre les « entreprises » des Huguenots, c’est-à-dire contre leurs efforts pour profiter de la demi-tolérance établie par l’Edit de Nantes. « L'assemblée fit écrire aux Compagnies des provinces pour leur demander des mémoires de tout ce qui se passait en leurs quartiers sur cette matière. La Compagnie de Marseille en envoya de fort bons, dont M. de Morangis fut chargé... La Compagnie jugea alors qu'il était important qu'elle s’appliquât à inspirer aux magistrats de réprimer avec soin les entreprises de ces hérétiques. Pour cet effet, elle pria les particuliers de recueillir tous les édits, déclarations et arrêts donnés sur cette matière, et l’on en rapporta un grand nombre dont on envoya les copies à M. Filleau, de la Compagnie de Poitiers, pour les insérer dans le recueil qu'il a fait des règlements intervenus contre les entreprises des religionnaires {. » À Bordeaux, l'avocat général du Sault fut un pourvoyeur empressé de Filleau. Il lui envoya ses documents, signés du greffier et contresignés de luimême, « pour autoriser davantage la publication ? ».

L'ouvrage devait être assez avancé en 1645, car l’assemblée du clergé de cette année s'en occupa : « Le 2 janvier, disent ses procès-verbaux, lecture fut faite d’une lettre du sieur Filleau, avocat du roi au siège présidial de Poitiers, par laquelle il écrit à l’assemblée qu'ayant fait un recueil de tous les arrêts donnés en interprétation des édits de pacification et pour empêcher les usurpations de la R. P. R., il est prêt de les mettre en lumière, pourvu qu'elle ait agréable d'approuver son

‘ Annales, p. 40, 40 b (B.-F. 77, 78).

? Décisions catholiques, p. 46. En d'autres passages, Filleau désigne clairement ses fournisseurs, par exemple page 122; « Tous lesquels arrêts m’ayant été envoyés, de Toulouse par personnes de grande considération, qui ne me permettent pas de les nommer et qui se contentent d’être connus de ce Dieu adorable qu'ils vénèrent dans le plus auguste de nos Mystères. »

travail en l'intention qu'il a eue en cela de servir l'Église. Ms de Saintes a été prié de lui rendre réponse et de lui témoigner que la Compagnie a loué son bon dessein et l’exhorte de le mettre en exécution t. » L’épitre épiscopale encouragea fort l’auteur et ses amis; et aussitôt la Compagnie de Poitiers « pria celle de Paris de lui envoyer tous les arrêts donnés contre les hérétiques, pour fortifier l'ouvrage que M. Filleau composait pour la conservation des droits de l'Eglise ?. »

Mais‘ le bon scribe ne travaillait pas vite, ou plutôt il ne savait pas se borner. Il entassaitles documents, s’intéressant plus à leur nombre qu’à leur valeur. Son livre grossissait toujours, sans être jamais en état de paraître. En 1660, il était encore sur le métier. Il fut pourtant soumis, cette année-là, en manuscrit à l’assemblée du clergé; et, sur le rapport favorable des commissaires, il fut approuvé pour la seconde fois. On décida même de le faire imprimer aux frais du clergé. Deux ans après, il n’était pas encore publié. Or, en 1662, le jésuite Meynier donna l’Exécution de l’Edit de Nantes dans le bas Languedoc. C'était le premier des livres ou brochures de cet auteur qui devaient porter tous le même titre général et viser successivement les diverses provinces, Dauphiné, Saintonge, Poitou, etc. L’érudition du magistrat n'était rien auprès de l’habileté du jésuite à transporter dans la jurisprudence les principes d’Escobar et à tourner l’édit de Nantes à l’extermination de {l’hérésie. Pour que son ouvrage ne fût pas trop indigne de ce rival inattendu, il le grossit un peu plus. A défaut d'idées, il y ajouta de nouveaux documents. En 1666, il s’y appliquait encore, quand M° Pierre Bernard, conseiller au présidial de Béziers, lança son manuel de procédure anti-protestante : Explication de l'Édit de Nantes par les autres édits de pacification et arrêts de règlement. Décidé-

1 Procès-verbaux des Assemblées du Clergé de France, t. TI, p. 250.

? Annales, p. 51 d (B.-F. 96).

ment, les choses pressaient. Filleau se hâta de chercher quelques autres décisions à citer; et, deux ans après. sôn livre paraissait enfin, dédié à M. Le Tellier, ministre et secrétaire d'Etat.

A ce moment-là, la Compagnie était obligée de se dissoudre. Ses archives étaient dispersées ou cachées. Mais elle laissait derrière elle, construit par la patience d’un confrère, un magasin de procédure où les fanatiques pouvaient trouver à leur aise toutes les armes nécessaires pour la destruction de la Réforme t.

La Compagnie du Saint-Sacrement aurait jugé très imparfaite son œuvre de contre-réformation, si elle l'avait réduite à préparer un gros volume à l'usage des magistrats, à fonder des comités locaux de vigilance et à organiser entre quelques initiés la coopération fraternelle et secrète du fanatisme. Elle donna tous ses soins, avec une suite merveilleuse, à l'éducation d’un corps dont elle n'avait pas eu à créer les dispositions hostiles aux protestants, mais chez qui elle les avait singulièrement excitées et coordonnées. C'était l’assemblée du clergé de France. Le clergé ne s’était jamais résigné à l’édit de Nantes. Il n’avait jamais cessé de réclamer l’atténuation des libertés concédées aux hérétiques. Dès le milieu du xvi® siècle, ses exigences devinrent toujours plus nombreuses, toujours plus hautaines. Il doit porter la responsabilité de la Révocation, qu'il serait injuste de faire retomber tout entière sur Louis XIV et sur la société contemporaine. C’est lui qui a inspiré cette société et mené Louis XIV. Et voici que, derrière lui et ses assemblées, l’on distingue l’action de la même cabale qui était à l'œuvre dans le Parlement et dans le conseil du roi.

Il n’y avait pas une assemblée générale du clergé qui

! Décisions catholiques ou recueil général des arrêls rendus en toules les cours souveraines de France, en exécution ou 1inlerprétation des édits qui concernent la R. P.R... 1668.

ne possédât quelques représentants actifs de la pieuse ligue. À celle de 1641, nous rencontrons François de Péricard, alors évêque d'Evreux, et Denis de la Barde, chanoine des églises métropolitaines de Paris et de Tours, conseiller du roi en ses conseils, agent général du clergé. Ils sont encore à celle de 1645, mais l’un est devenu évêque de Saint-Brieuc, et l’autre évêque d’Angoulème ; avec eux siègent d’autres confrères, Pierre d'Hardivil-. liers, archevêque de Bourges, Charles de Noaïlles, évêque de Saint-Flour, Godeau, évêque de Vence, Jacques d’Adhémar de Monteil, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux. En 1654, nous rencontrons encore François de Péricard et Godeau, puis, avec eux, François de Perrochel, évêque de Boulogne, Gabriel de Ciron, chanoine et chancelier de l’université de Toulouse. En 1660, la Compagnie est représentée par François Caulet, évêque de Pamiers, par Denis de la Barde, et surtout par Toussaint de Forbin-Janson, évêque de Digne.

Combien d’autres prélats, membres des assemblées, étaient-ils affiliés au saint complot? On ne le saura jamais exactement, et ils étaient sans doute plus nombreux qu'on ne pense {. Quand il nomme un confrère, c’est toujours à propos d’une décision qu'il rapporte ou d’une œuvre dont il rappelle la fondation. Or les prélats qui se rattachaient à la Compagnie étaient parmi ceux qui résidaient le plus dans leurs diocèses. Ils ne pouvaient assister qu’accidentellement aux réunions du comité parisien ; on les y recevaitalors avec un profond respect ; mais l'on comprend qu'ils ne prissent point, lors de ces apparitions plus ou moins espacées, les initiatives importantes. Ils fournissaient à l’annaliste peu d’occasions de noter leur présence. Quel qu’ait été leur nombre, ces hommes arrivaient aux assemblées du clergé, chargés

‘ Voici une confirmation de ce soupçon : d’Argenson n'indique ni l'existence d’une Compagnie à Laon ni l’affiliation d’un évéque de Laon à la Compagnie. Or, le 20 février 1653, les amis de Grenoble reçoivent de Paris la liste des confrères morts depuis quelque temps; on y lit le nom de « Mgr l'évêque de Laon » (V. Loret, la Muse hislorique, à la date du 28 décembre 1652).

de missions précises, munis de mémoires bien préparés, armés de consultations juridiques qui avaient été élaborées par Filleau et ses pareils. Ils étaient tout prêts à suggérer les réponses à faire aux pétitions que des compères (le mot de confrères devient insuffisant) envoyaient à l’épiscopat.

En 1645, les séances consacrées aux affaires des Huguenots s'ouvrent par une plainte qu’Alain de Solminihac, évèque de Cahors et membre de la Compagnie, fait parvenir au clergé par le promoteur François Hallier. Il parait que, nonobstant cinq arrêts, ceux de La R. P. R. s’obstinent à « faire le prèche » à Gayac, dans son diocèse. Le prélat, obligé de recourir au conseil du roi, supplie l'assemblée de solliciter avec lui. L'assemblée «ayant jugé cette affaire la plus importante de toutes celles qui peuvent se présenter durant sa tenue », envoie « une députation nombreuse et solennelle vers La reine régente pour lui représenter, le plus efficacement qu'il se pourra, les intérêts de l’Église en cette occasion, et la supplier d’y apporter, par l'autorité du roi et la sienne, les remèdes convenables ».

A peine la question présentée par Ms' de Cahors est-elle réglée que l'assemblée reçoit, le 12 août et le 1° septembre, deux lettres du sieur Filleau, par lesquelles ce magistrat la rend attentive aux violations incessantes de l'Édit par les Huguenots et lui demande son appui pour assurer, dans un sens conforme aux intérêts de l’Église, le jugement de plusieurs affaires pendantes. On lui promet cet appui et on l’engage à maintenir son beau zèle. Le 20 juin 1646, l’ancien « nain de Julie » dénonce, à son tour, les audaces des huguenots d'Antibes et réclame le concours de l’assemblée pour solliciter contre les hérétiques. Il s’agit de continuer des vexations entreprises de concert, depuis plusieurs années, avec la Compagnie du Saint-Sacrement !.

4 Procès-verbaux des Assemblées du Clergé de France, t. I,

p. 240-243. Cf. E. Benoît, Histoire de l'édil de Nantes, t. If, p. 606. Annales, p. #8 (B.-F. 90).

D’Argenson proclame en termes clairs cette collaboration de la cabale et de l’assemblée du clergé : « Tous les avis qui venaient des Compagnies touchant les contraventions aux édits et les entreprises des hérétiques étaient soigneusement conservés; et quoiqu'on ne püt les faire réussir dans le temps qu’ils étaient donnés, on en venait à bout dans la suite, soit par des rencontres heureuses que l’on observait, soit dans l’occasion des assemblées du clergé où la Compagnie de Paris agissait puissamment par le moyen des évêques de sa confiance et zélés pour le bien de la religion ! ».

Dans certains cas, l’assemblée réalise donc les exigences de la Compagnie. D’autres fois, c’est la Compagnie qui commence le travail, le fait continuer par l’assemblée, puis le reprend et l’achève. Au commencement de 4650, « la Compagnie de la Rochelle eut une affaire importante à soutenir pour le respect des catholiques. Les Huguenots, étant en bien plus grand nombre, prétendirent être en droit de faire l'assiette des tailles, et avaient obtenu, par surprise, quelques arrêts sur cet effet. » C'était justice, on en profita pour crier au scandale. A leur assemblée de 1650, MM. du clergé s’occupèrent de l'incident. Ils n’obtinrent pas d'emblée le retrait de la mesure dénoncée. Mais ils chargèrent Ms d'Embrun de traiter de cette question dans les remontrances qu'il devait adresser à la reine, et ils prièrent Ms de Comminges d'en parler aussi dans la harangue qu’il devait prononcer à la fin de la session. Par toutes ces démarches, l'affaire était très avancée. La Compagnie la reprit alors à son compte; et, après que le conseil du roi eut suivi ses suggestions, « elle sollicita fort ceux qui détenaient les places d'autorité pour empêcher que le grand nombre n'opprimät le plus petit en cette ville?. »

‘ Annales, p. 6% b (B.-F. 417).

* Annales, p. 66 (B.-F. 120).

Avec les années, cette coopération du « Saint-Sacrement » et de l'assemblée du clergé devient de plus en plus étroite. La Compagnie, de tout temps, avait pris soin de se documenter sur les contraventions des Huguenots dans les provinces. Vers 1640, elle avait décidé d'ouvrir une enquête suivie, systématique et générale. En 1654, le 8 janvier, elle nomme une commission qui sera spécialement chargée de dépouiller les dossiers envoyés par les succursales; et pour enrichir ces archives de la dénonciation, elle exhorte sans cesse ses succursales à redoubler d'activité. Le 16 septembre 1655, on lit à la Compagnie de Grenoble une lettre par laquelle les confrères sont priés de réunir des mémoires des « entreprises que font ceux de la R. P.R. ». Cette lettre est une circulaire adressée à toutes les sociétés affiliées. A la fin de l’année, les rapports arrivent à Paris en si grand nombre qu'il faut confier à quelques délégués le soin de les dépouiller pour en présenter l'essentiel à l’Assemblée du Clergé!. Mais comme le travail n’effraye pas les chefs de la cabale, ils prient leurs collaborateurs de grossir encore leurs rapports. Le 26 janvier 1656, la Compagnie de Grenoble est sollicitée une fois de plus, de « tâcher à recueillir tout autant que l’on pourra les arrêts, plaintes et mémoires et instructions qui regardent les entreprises des religionnaires ». Elle reçoit, pour la guider dans cette enquête, un questionnaire sous trente-et-un chefs. Elle s’en occupe dans toutes ses séances. Elle travaille d'accord avec ses amis de la « Propagation ». Le « paquet » est envoyé en double à la Compagnie du Saint-Sacrement et à la « Propagation » de Paris?.

Les mémoires de la Compagnie parvinrent bien à leur

‘ Annales, p. 40, 78 b, 81 b, 88 D (B,-F. 77, 142, 146, 151).

* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 16 septembre 1655, 26 janvier, 10 et 29 février, 9 mars, 6 avril 1656.

31% LA CABALE DES DÉVOTS adresse. Jamais on n’en avait tant vu à l’assemblée du clergé. II fallut élire une commission pour examiner ce fatras de dénonciations. Cette commission eut besoin de plusieurs jours de travail assidu. Elle fut épouvantée par l'audace de ces Huguenots qui semblaient croire à leur liberté. Elle communiqua ses sentiments indignés à l'assemblée. On décida d'organiser sans retard une imposante manifestation. Le 44 mars, tous les prélats présents à Paris furent convoqués. L’archevèque de Narbonne, prenant la parole, déclara que, devant la révélation d’ « attentats si extraordinaires et en si grand nombre », on avait résolu de porter plainte par la bouche de Monseigneur l’archevèque de Sens, assisté de tous les députés. Il ajouta que l'affaire était d’une telle importance qu’on avait jugé utile d'inviter tousles évèques du dehors, de leur annoncer cette délibération et d'écouter, avant d'agir, leurs doléancest. La Compagnie du Saint- Sacrement pouvait être fière de samanœuvre. M. de Gondrin, archevèque de Sens, pour s'acquitter de sa mission, se permit des violences de langage qui sorlaient de l'ordinaire, encore que l'ordinaire manquât d’améniteé. Il prétendit que les réformés avaient « ruiné par de nouvelles entreprises, toutes les sages précautions dont Louis XII avait arrêté l'inquiétude de leur génie. » Il dénonça comme la cause de tout le mal la déclaration de Saint-Germain (21 mai 1652), qui avait confirmé l’édit de Nantes et qui, d’après lui, « renversait, tout d’un coup toutes les lettres et arrêts tant du Conseil que des cours souveraines, qui avaient été plus favorables à l'Église. » 1 signala le triste état de l'Église, « cette mère affligée », et les plaies profondes qui lui étaient faites tous les jours par ceux de la R. P. R. « Son mal, dit-il encore, est venu à une telle extrémité qu'elle ne cherche que le remède de ses nouvelles blessures. »

M. de Gondrin avait trouvé la formule de la situation. Il avait regretté de ne pouvoir, comme faisaient ses pré-

! Remontrances du Clergé de France, 2 avril 1656.

décesseurs demander la révocation des édits accordés à la faveur des troubles; mais il avait déclaré « que l'Église serait consolée en quelque manière si les choses se trouvaient réduites à l'observation de l’édit de Nantes, selon les explications légitimes qui y ont été données par le feu Roi de glorieuse mémoire ». Les « explications légitimes » étaient, pour lui, celles qui détruisaient les plus claires concessions faites aux réformés; les autres n'étaient que faveurs extorquées et injustifiées.

La Compagnie sentit qu’elle avait victoire à peu près gagnée, quand, par la déclaration du 18 juillet 1656, la cour ordonna l'envoi de commissaires chargés de connaitre, dans toutes les provinces, des infractions commises à l’édit de Nantes. Elle s’entendait à soulever des chicanes interminables-et surtout à en tirer de nouvelles vexations pour les hérétiques. Mais le départ de ces personnages fut retardé pendant quelques années. Il fallait, à tout prix, qu’une si bonne mesure füt exécutée. On commença par préparer la prochaine assemblée du clergé à la réclamer. « Comme alors, dans l’assemblée du clergé, dit d’Argenson, il y avait des prélats pleins de bonne volonté pour détruire l’hérésie, ils demandèrent à la Compagnie des mémoires pour mettre ordre aux entreprises des huguenots. Sur cette proposition on nomma des commissaires pour travailler à l'examen des contraventions par eux faites à l’édit de Nantes, et M. Leschassier, maître des comptes, homme de solide vertu et de grand sens, fut chargé de faire une lettre circulaire pour l'envoyer à toutes les Compagnies, afin d’avoir des mémoires assurés de toutes les contraventions faites à cet Édit 1. »

Cette lettre accompagnait un questionnaire à remplir : Chefs principaux des entreprises des religionnaires qui se peuvent subdiviser en plusieurs branches selon les circonstances du fait ou la qualité des entreprises ou contraventions. À Grenoble on en prit connaissance le 22 juillet 1660, et l’on se mit

Annales, p. 117 b (B.-F. 202).

immédiatement au travaili. Mais la besogne était déjà faite, et fort bien, par la « Propagation ». Il n’y eut qu'à expédier à Paris les mémoires qui semblaient avoir été préparés d'avance tout exprès. Toutes les Compagnies du royaume en faisaient autant.

Plus encore qu’en 1655, les députés du clergé furent munis de rapports de police. Dela fin de juin à celle de décembre, on ne cessa d’en apporter et d’en lire. En réa-

! Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 22 juillet 1660. Voici le texte du questionnaire :

«1° Bâtiments des temples ou cimetières depuis l’édit de Nantes autres qu'aux lieux portés par icelui ou en vertu des lettres du roi vérifiées dans le parlement, ou sur les terres de l'Eglise ou trop proche des églises ou cimetières et sans les distances portées par les arrêts ou sur terres des seigneurs Catholiques sans leur permission.

« 2° Usurpation des biens de l'Eglise.

« 3° Irrévérences contre le Saint-Sacrement, cérémonies de l'Église et ses ministres.

«4 Transgression des fêtes en plusieurs sortes de chefs contre les édits, arrêts et règlements de police.

« 50 Décharge de tendre devant leurs portes aux octaves du Saint-Sacrement et de se mettre à genoux.

« 6° Prèche et assemblées dans la maison des ambassadeurs d'autres que leur famille, seigneurs de condition, gentilshommes et particuliers.

« 7° Prêche des ministres étrangers.

« 8° Exercice caché de la religion luthérienne.

« 9° Ministres qui prèchent en deux, trois ou quatre temples par annexes.

« 10° Prèches dans les terres des seigneurs autres que ceux de leur résidence ordinaire.

« 11° Dogmatismes, séductions et sollicitations des catholiques, particulièrement des domestiques.

«12° Irrévérences lorsqu'on administre les sacrements aux domestiques et empèchement pour les recevoir.

«13° Admission dans les charges au préjudice des édits ; lettres de provision par apostasie et contre les déclarations et articles de réduction des villes.

«14° Réception des métiers et particulièrement de celui de lingères à cause de sa conséquence de l'instruction des filles.

«15° Apostasie pour les mariages.

« 16° Académies pour l'instruction des gentilshommes.

«170 Collèges.

«418 Petites écoles.

« 19° Hôpitaux.

« 20° Patronage des cures dépendant des terres des religionnaires.

« 21° Livres sans privilèges et pour pervertir les catholiques,

LA CONTRE-RÉFORMATION ORGANISÉE Sr

lité ceux que M. Leschassier avait demandés étaient pour un destinaire spécial. On les confia « à M. l’évèque de Digne, de la maison de Forbin-Janson, depuis évèque de Beauvais et cardinal, dont M. le prince de Conti répondit à la Compagnie comme d’un prélat plein de zèle, bien qu'il fût fort jeune; aussi n’y fut-on pas trompé, car ses soins produisirent de grands effets ». D'Argenson dit vrai. M. de Forbin-Janson avait été nommé, le 22 juin 1660, membre de la Commission « pour les entreprises de ceux de la Religion ». Son rôle fut d’abord assez effacé. Puis, peu à peu, dans les derniers jours de 1660 et les premiers mois de 1661, il devint l'homme indispensable et le boutefeu de la commission, multipliant les démarches, prenant sans cesse la parole, sollicitant partout, chez M. le Chancelier, chez le premier président, chez M, de la Vrillière, chez le roi!.

Les protestants se sentaient terriblement menacés. Ceux du Dauphiné, ayant appris que l’intendant avait reçu l’ordre de faire exécuter tous les arrêts et déclarations rendus contre eux les années précédentes, envoyèrent aussitôt à la cour une députation solennelle « afin d'obtenir la révocation des dites commissions, arrêtés et déclarations ». La députation était composée

scandaleux contre l'honneur du Saint-Sacrement, du pape et de l'Eglise, et débités hors des lieux de l'exercice de leur religion.

« 22° [Images des fameux hérésiarques au titre de ministres de la Parole de Dieu.

«23° Taxe des catholiques pour les appointements des ministres conjointement avec les religionnaires.

« 24 Exemption des tailles et logements des gens de guerre en faveur des ministres.

« 25° Surchage des tailles des catholiques à la décharge des religionnaires.

« 26° Entreprises sur les charges des villes et partages des consulats.

« 27° Lieutenances du roi et gouvernement des provinces.

« 28° Entreprises des chambres mi-partie.

« 29° Lettres de naturalité pour les ministres étrangers.

« 30° Corruption de bibles et altération de leur version des psaumes et confession de foi.

« 319 Députés généraux. »

1 Procès-verbaux des Assemblées du Clergé de France. t. IV, p. 565, 576, 577, 580, 582.

de Laurent de Périssol, président de la chambre de l'Édit, Alexandre d'Yze, pasteur de Grenoble, Pierre de la Tour, marquis de la Charce, et Antoine Caritat de Condorcet. Mais la Compagnie de Paris veillait, et celle de Grenoble fut avertie sans retard :

M. le supérieur a fait voir des mémoires de MM. de la Compagnie de Paris touchant les demandes que font au roi ceux de la religion et les plaintes qu'ils forment contre les catholiques. A été résolu que M. de Beauchène les examinerait pour en envoyer des instructions à MM. de la Compagnie de Paris.

Quelques jours plus tard, le coup était paré :

M. de Beauchêne a lu les réponses qu'il a faites au dos des mémoires envoyés par MM. de Paris. À été résolu de les envoyer avec un mémoire donné par MM. de la Propagation, et M. de Saint-Ferjus a été chargé de faire la dépèche *.

Les députés huguenots pouvaient réclamer à leur aise. Ils s’adressaient à des gens qui recevaient sous main toutes les indications nécessaires pour des répliques de parti pris.

Tous ces efforts ne furent pas inutiles. Le 15 juin 1661, Louis XIV répondit favorablement aux députés du clergé qui le priaient d'apprendre aux Réformés « que leur religion n'était que tolérée en France ». Il promit que la déclaration du 18 juillet 1656 serait exécutée. Les commissaires se mirent aussitôt en marche.

Dès 1660, l’assemblée du clergé, émerveillée sans doute par l'ordre et la précision des papiers dénonciateurs, n'avait rien imaginé de mieux que de les imiter. Le 6 octobre, elle avait approuvé un formulaire de questions qui devait être distribué dans tous les diocèses et diriger ceux qui travailleraient contre les religionnaires. I n’y a qu’à lelire pour être frappé de son air de famille avec celui que la Compagnie du Saint-Sacrement avait

Arnaud, Histoire des protestants du Dauphiné, {. I, p. 80.

* Procès-verbaux de la Compagnie de Grenoble, 12 et 21 décembre 1660.

dressé depuis longtemps!. Il- fut expédié en 1664 afin d'ouvrir les voies aux commissaires.

La Compagnie ne se reposait pas, d’ailleurs, sur le zèle des évèques, même éclairés par elle. Dans chaque diocèse, les succursales du « Saint-Sacrement » suivaient de très près l’œuvre entreprise. Où qu'ils aillent, les commissaires du roi sont accueillis par des personnages serviables qui s’empressent auprès d'eux, se tiennent à leur disposition, facilitent leur tâche par tous les moyens, les promènent dans la région, leur procurent des informations, des documents, des pièces... Ainsi, à Grenoble, le 4 août 1661, les confrères se disposent à les aider :

Il a été proposé que, M. de Champigny étant en cette ville et se préparant à travailler à la commission que le roilui a dressée pour informer des contraventions aux édits de Nantes, il serait à propos de lui donner tous les mémoires et instructions concernant lesdites contraventions, et cependant d’exciter Mgr de Grenoble pour charger quelqu'un de MM. les ecclésiastisques, habile et intelligent, pour accompagner M. l'intendant et faire les réquisitions nécessaires.

Il n'y a pas de temps à perdre et l’on n’en perd pas :

M. du Croisil, M. Lambert et M. Perrot ont parlé à M. l'intendant et lui ont remis des mémoires entre les mains pour ce qui regarde les contraventions à l’édit de Nantes. M. l’intendant les a priés de donner toutes les instructions qu'ils jugeraient nécessaires pour cela et de lui écrire même durant sa marche, s'ils venaient à découvrir quelque chose de nouveau, et surtout il leur a témoigné grande passion pour la démolition du temple de cette ville ?.

On sut nourrir ces bons sentiments. Les commissaires ne se mirent vraiment au travail qu’en 1664. La distribu-

‘ Mémoires pour examiner les infractions failes aux édits et déclarations du Roy par ceux de la Religion prélendue réformée, avec une leltre circulaire de l'assemblée générale du Clergé à Messeigneurs les prélals de ce royaume el se lerminant par une lettre de MM. les agents dalée du 15 juin 1661. — A Paris, chez A. Vitré, M.DC.LXI. Cf. Elie Benoît, Histoire de l'édit de Nantes, t. III, p. 367 et suiv.

2 4 et 11 août 1661.

tion des questionnaires à l’usage des persécuteurs avait recommencé par toute la France. « On vit, dit Jean Claude, des écrits imprimés à Paris, envoyés par toutes les villes et par toutes les paroisses du royaume, jusqu'aux plus petites, qui portaient ordre aux curés, marguilliers et autres, de faire une exacte recherche de tout ce que les prétendus réformés pouvaient avoir fait ou dit depuis vingt ans, tant sur le sujet de la Religion qu'autrement, d’en faire des informations devant les juges des lieux et de les pousser sans aucune rémission t ». Nous saisissons le fait à Grenoble ; il était le même partout:

M. le doyen a rapporté que Mgr de Grenoble avait convoqué chez lui le jour auparavant MM. du clergé, pour leur faire voir des mémoires qu'on lui a envoyés pour avoir des instructions sur les contraventions que ceux de la R. P. R. ont faites en ce diocèse à l’édit de Nantes. Il a prié les particuliers de cette Compagnie, s'ils ont quelques instructions sur cette matière de les lui donner ; cependant la Compagnie l’a exhorté à faire travailler le plus diligemment qu'il pourra à la députation que MM. du clergé de ce diocèse doivent faire pour cela et faire en quelque sorte que celui qui sera nommé soit vigoureux et intelligent pour la poursuite de cette affaire.

M. le supérieur a dit qu'il areçu de pareils mémoires que ceux de Mgr de Grenoble, et a prié aussi MM. de cette Compagnie, s'ils ont quelque connaissance du temps auquel on commença à faire la nouvelle enceinte de cette ville, de celui auquel on a bâti dans ladite enceinte, et de celui auquel le nouveau temple de cette ville a été construit, de lui en donner des mémoires *.

Le 9 mars, la Compagnie est informée que l’on tra-

! Les plaintes des protestants. (Edit. F. Puaux), p. 11.

? Procès-verbaux, 25 février 1664. — La convention signée par Lesdiguières en 1590 avait assigné à l'exercice du culte protestant le faubourg Tres-Cloîlres, situé hors des remparts. Ce faubourg ayant été compris dans le tracé d'une nouvelle enceinte de la ville, les catholiques réclamèrent la démolition ou la désaffectation du temple. Mais, malgré les démarches de l'évèque qui voulait donner aux Jésuites cet édifice ou du moins le terrain sur lequel il était construit, Louis XIIE décida, le 22 avril 1627, que les réformés resteraient en possession de leur temple. Il s'agissait, en 1664, de reprendre cette vieille réclamation et de Le faire aboutir. Cf. le P. Pra, Les Jésuiles à Grenoble, p. #3 et 45.

vaille assidument à dresser de nouveaux dossiers contre les entreprises des Huguenots. Elle avait, auprès des commissaires royaux, un collaborateur entreprenant, le jésuite Meynier ; comme naguère en Languedoc, celui-ci s'était fait, en Dauphiné, leur guide bénévole. Par lui, la Compagnie suivait de très près la marche de l'affaire. Son écrit, De l'exécution de l'Édit de Nantes dans le Dauphiné!, condense les recherches et les arguments du comité occulte; et ce comité étudie sévèrement toute réplique que les persécutés prétendent lui opposer. Le 11 juin, M. de Beauchène se chargea d’examiner « la réponse que M. d’Yze a faite à l'écrit du P. Meynier? », et, peu de temps après, le P. Meynier mit au jour un second libelle : De la démolition de tous les temples ou lieux d'assemblée pour les exercices publics, de ceux de la R. P. R. qui ne sont pas hors des villes, bourgs et villages .… La moitié des temples du Dauphiné eurent bientôt disparu.

A la date du 15 juin 1661, une période s’était ouverte dans l’histoire des Réformés de France, celle des chicanes acharnées qui devaient aboutir à la révocation de l’Édit de Nantes.

La Compagnie du Saint-Sacrement, chorège invisible de la tragédie, ne s’y trompe point : « Et ce fut, écrit son historiographe, le commencement de la destruction de l’hérésie dans le royaume ?. »

‘ Valence, 1664, in-4, 42 pages.

? Il s’agit ici certainement de la brochure anonyme: Les Contrevérilés du P. Meynier sur l'exécution de l’édit de Nantes. M. Arnaud (Hist. des protestants du Dauphiné, t. Il, p. 86) s’est demandé si elle n’était pas de l'avocat Chamier, de Montélimar. Nous voyons que les confrères l’attribuent à d'Yze.

5 (Valence), in-4°, 8 pages.

* Annales, p. 118 (B.-F. 203).

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