SCENE I
La comtesse, MARIE, le COMTE.
( Au lever du rideau, chacun de ces personnages est occupé : le comte à écrire sur la table de gauche , la comtesse à broder, auprès de l'autre table, Marie à dessiner, assise sur un tabouret aux pieds de sa mère — Johann entre.)
JOHANN , une lettre à la main.
Monsieur le comte !
marie, se levant.
Donnez , Johann.
LE comte.
Qu'est-ce donc ?
marie.
Mou père , une lettre de Dresde.
LE comte.
Une lettre 1 (A part.) C'est d'elle, peut-être. (Regardant la suscripiion.) Non, du chevalier Otto. (II jette la lettre sur la table et réfléchit.) Deux jours sans m'écrire !...
MARIE , ouvrant la fenêtre.
Quelle douce matinée! Ma mère, tu me permettras de sortir aujourd'hui, n'est-ce pas? LA comtesse, avec pénétration.
Si tu le désires tant...
marie , à part , mélancoliquement.
Je verrai Frédéric.
LA comtesse, à part , regardant Marie.
Il faut que je l'interroge.
marie.
Hier, le temps était pluvieux et froid, et je n'ai pas osé le demander... Il m'a fallu rester enfermée tout un grand jour.
LA COMTESSK D'ALTENBERG,
LA COiMTESSE.
J'ai VU la contiariélé , ton cnmii.
MARIE, vivement.
Oh 1 avec loi 1 (Elle l'embrasse , et se rassied sur le tabouret.) M;ùs hier c'éluil le jour des aumônes, cl le vieux Fraii/, el la pauvre Marthe qui est malade...
Quelqu'un les a visités à ta place.
MARIE
Toi ! malgré le froid , malgré la pluie 1
Que deviendraient les malheureux si l'on attendait le soleil pour leur porter secours ?... MARIE , avec amour.
Ma mère! les pauvres ont bien raison de t'appelor leur l.on ange.
Ne me loue jamais, enfant. D'ailleurs, lu importunes ton père.
LE COMTE, qui, dans ce moment, décacheté la lettre du chevalier qu'il a reprise.
Gardez-vous de le penser, madame , je suis fier de voir que tout le monde ici vous bénit et vous aime.
LA COMTESSE, tristement, ù part.
Tout le monde!
LE COMTE
Et l'affeclion dont mes vassaux entourent la comtesse d'Allenberg , accroît pour vous mon estime.
Je vous en remercie , monsieur le comte, mais laissons cela. Le cœur de votre femme n'a pas besoin de ce vain témoignage.
LE COMTE, jetant les yeux sur la lettre du chevalier.
Que vois-je!.. Cette nouvelle! et elle ne m'a pas écrit. (Appelant vivement.) Johann 1 LA COMTESSE.
Qu'y a-t-il donc?
LE COMTe , à part , regardant sa lettre.
L'ordonnance est enfin signée. ( Appelant. ) Johann I Johann I (Marie se lève pour appeler le domestique qui paraît , le comte lui demande : ) M™e de Rosenlhal n'est pas arrivée de Dresde?
JOHANN
Non , monseigneur
LE COMTE
Aucun message de sa part?
JOHANN
Aucun.
C'est bien 1 sortez.
LA COMTESSE , sc levant.
Fermez donc cette fenêtre , Johann , c'est pour cela que M. le comte vous avait appelé... (Bas au
comte. ) Poiir vos gens , monsieur , donnez au
moins un prétexte à votre impatience.
( Le domesti^ie sort après avoir fermé la fenêtre.
— Marie va s'asseoir de l'autre côté de la table à
droite , où elle réfléchit tristement.)
LE COMTE , haut.
Mon impatience est bien naturelle: le premier minisire disgracié ! lui qui voulait enlever à la noblesse les débris de ses privilèges féodaux, comme ses prédécesseurs avaient fait déjt» pour notre droit de haute justice !
MARIE
Si j'étais un grand seigneur comme vous , mon père , je serais enchanléc qu'on m'épargnât le chagrin d'avoir à prononcer moi-même l'emprisonnement ou la mort d'un malheureux.
LE COMTE
Non ; en dépit des États et des Élecleurs de la Saxe, à qui les chances de la guerre et de la politique nous ont soumis , un comte immédiat de l'empire est de droit souverain dans sa terre. Chef de sa famille, maître de ses vassaux, il faut qu'il soit le seul juge de ses vassaux et de sa famille.
MARIE
De sa famille !
LE COMTE , relisant sa lettre.
Disgracié! et le divorce du prince auquel il s'opposait, ratifié par les États...
Impossible!
LE COMTE
Dans la séance d'hier.
LA COMTESSE , froidement.
C'est une lùcheté. Les États foulent aux pieds les lois de la Saxe , pour satisfaire aux caprices du régent... car tout le monde sait bien dans quelles vues il répudie sa femme. Il ne lui manquait plus que de partager avec sa favorite un pouvoir dont il n'était que dépositaire et qu'il garde iniquement.
LE COMTE
Je reconnais les idées de voire mère , M«»» la margrave de Gœrlilz, qui nous fait, dit-on, l'honneur de nous visiter ce malin. Pour se consoler de ne plus posséder que le titre de sa petite principauté , elle s'amuse toujours sans doute à tramer des complots ?...
Monsieur le comte, ma mère est une noble femme , digne de tous vos respects. Sa fidélité à la famille du feu électeur Christian VII n'est pas un amusement, mais une religion. Quant à moi, je .sais compatir au malheur d'une épouse délaissée... Il faut que la favorite ait été bien adroite ou bien conseillée. M™^ de Rosenlhal est dit-on , son amie.