SCÈNE V
La comtesse, entrant par la gauche. Elle est en toilette de bal, sous un domino de satin noir.
Le ciel soit loué!... j'arrive à temps... C'est donc ici... Ce silence... celte lampe funèbre... le souvenir de celte femme assassinée... Je n'ose faire un pas... Il me semble que c'est pour n'en plus sortir que je suis entrée dans ce tombeau... Allons, du courage, c'est l'heure. (Elle s'avance Jusqu'au fauteuil à droite et s'y assied.) Le duc va venir. Oh ! je l'avais bien reconnu, du haut de celte fenêtre où j'étais assise, dans l'ombre, écoutant la musique de cette fête qui me navrait le cœur... Je l'avais vu se glisserentre les arbres du parc, et donner ce billel. Ah! monsieur le duc! c'est une mère qui vient remplir un devoir solennel, une mère qui vient au rendez-vous donné à sa fille, pour dire au séducteur de cette malheureuse enfant : « Nous mourrons toutes deux de votre crime, s'il ne vous plaît pas de le réparer ! » (Elle se lève et marche avec agitation.) S'il
ACTi: IV, sci:ni: vi.
allait refuser!. . Mais II ne faut pas pourtant que ' ma fille reste déshonorée I... Hélas 1 le cœur de sa mère lui demeurerait toujours, asile inviolable où le mépris ne l'atteindrait pas... Mais son père la tuorait !... Oh! oui, il la tuerait!,.. Non pas tant que je serais vivante, pourtant!... Pauvre Marie! si le sacrifice de ma triste vie pouvait le sauver!... Mais je ne suis qu'une femme comme loi ; je ne puis rien , rien que pleurer et souffrir!... J'entends marcher, c'est le duc!... J'ai peur !
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SCÈNK VI.
La comtesse, le DUC.
Marie ! ma chère Marie!
Monsieur le duoi
LE DUC
La comtesse l
Je sais tout. L'honneur de ma fille veut une réparation ; me l'apportez-vous?
LE DUC
Madame...
Marie ne connaît pas ma démarche : c'est moi qui ai reçu votre billet (Elle le montre.) et qui suis venue à sa place. Bénissez le ciel que ce ne soit pas son père 1
LE DUC
Est-ce une menace, madame?
C'est un avis, Altesse. Mais vous n'avez pas répondu à ma question ?
LE DUC
Je ne chercherai pas à le nier, comtesse, j'aime Marie et j'en suis aimé. Dieu m'est témoin que jamais une autre femme ne fera battre ce cœur qui lui appartient tout entier. Le serment que je lui ai fait, je venais le lui renouveler dans ce moment suprême , où je vais jouer sur un champ de bataille mou honneur et ma vie.
Vous vous trompez, Altesse, votre honneur, c'est ici que vous l'avez perdu.
LE DUC
Comtesse !
C'est bien infâme', ce que vous avez fait ! Une famille noble se sacrifie pour vous; une mère, ce qu'il y a de plus sacré au monde, vous cache chez elle, quand vous êtes poursuivi, et vous abusez de sa confiance pour lui voler le seul
bien qu'elle possède, sa consolation dans ses peines, sa vie, sa fille, son unique enfant! Est-ce croyable? Vous! un prince! Allez, vous devriez rougir! et je vous le dis entre nous, vous qui voulez un trône , vous ne méritez pas d'être gentilhomme!
LE DUC
Madame, madame! rappelez votre sang-froid et votre raison.
Eh ! que m'importe à moi que vous soyez le prince, l'électeur, le souverain de ce pays! tout cela ne m'empêchera pas de vous dire que vous êles un faux ami,nn hôte déloyal et sans cœur!... Vous voyez bien. Altesse, que je sais ce que je dis, cl que j'ai toute ma raison.
LE DUC, vivement ému et d'une voix presque suppliante.
Madame, assez d'insulles ! Quelle preuve exigezvous de mon amour?
Que vous renonciez au mariage projeté pour vous.
LE DUC, s'animant.
Je l'ai voulu , madame ; ce sont les vôtres qui, pour me donner un trône...
Eh bien ! renoncez au trône !
LE DUC
Mais nos amis armés pour défendre ma cause? Vous-même me l'avez rappelé : ce serait indigne de les abandonner! Songez à votre frère!
Mon frère... un message l'avertira... Vos amis... ils se disperseront, ils vous oublieront quand ils sauront que le prétendant n'est plus qu'un homme comme eux; qu'il ne possède plus ni couronne, ni armée, ni sujets; qu'il n'a plus ni trésors, ni places, ni litres ù leur distribuer.
LE DUC
Oh ! j'y ai songé plus d'une fois, à ce bonheur modeste et tranquille. Seul avec Marie, dans quelque coin de ce royaume que je dispute à l'ambilion d'un rival, j'aurais vécu heureux. Quelques arbres, du soleil, il ne m'en fallait pas davantage, pourvu que je fusse aimé de Marie. Mais ils sont venus me chercher, moi si profondément ignoré du dernier de mes sujets ; ils m'ont fait leur étendard, leur général , leur prétendant. La fatalité me pousse, je ne puis plus m'arrêter que mort ou triomphant!
Et ma fille?
LE DUC
Vous serez satisfaite, madame, je vous le jure.
Eh! que pourrez-vous donc lorsque vous serez sur le Irône? que pourrez-vous quand vous aurez
LA COMTliSSE D'ALTENBERG,
conclu voire royale alliance?... Marie, ma pauvre Marie, vous la laisserez mourir dans l'abandon, dans le mépris î
LE DUC, avec clialeur.
Non, non, madan)e, croyez...
Eh ! que pourrez-vous , encore une fois? Avezvous pensé, par hasard, qu'en la mariant à quelqu'un de vos courtisans, tout sera dit et que vous serez quitte envers elle?... Mais vous oubliez donc quel est son père, monseigneur... vous ne savez donc pas que dans notre famille toute injure veut du sang ?
LE DUC
Plus tard, vous me rendrez justice, mais avant tout, laissez-moi sauver mes amis.
(Il fait quelques pas pour sortir.) LA COMTESSE, le Saisissant par le bras. Non ! vous ne me quillerez pas ainsi.
On va se battre là-bas, madame, c'est vous qui me l'avez dit... C'est pour moi que ce sang va couler, pour moi qui ne serai pas là!... LA COMTESSE, avec énergie.
Je veux une réponse !
LE DUC
Par pitié, ne me retenez pas!... le jour peut me surprendre !
LA COMTESSE, lui faisant signe de se taire, avec un effroi subit.
Ecoutez!...
LE DUC
Madame , quel est ce bruit?... Vous n'êtes pas seule ici... on marche autour de nous...
Ah! les soupçons du comte... (Elle court à la porte par où elle est venue.) Fermée !
LE DUC, écoutant du côté de la porte à droite.
On vient, madame... (Courant vers la comtesse.) Que se passe-t-il ici... qu'y a-t-il ?
Il y a... il y a que nous sommes perdus tous les deux !
(Quatre gardes du comte entrent par la porte à droite.) LE DUC, tirant son épée.
Trahison !