L'ABBÉ DE BERNIS
Non pas à faire, madame, mais à penser. On raconte de lui des traits d'égoïsme...
LE MARÉCHAL
Quoi! l'histoire des asperges?... rien n'est moins avéré; demandez plutôt à M. de Gondorcet, qui recueille en ce moment les principaux faits de la vie de Fontenelle, s'il était aussi insensible qu'on le prétend. On appuie ce jugement sur ce qu'r « vécu un siècle; eh bien, moi, j'espère vivre longtemps. L'ami ïoltaire, tout malade qu'il est, atteindra ses quatre-vingts ans, j'en suis sûr; et on ne nous reprochera, ni à lui, ni à moi, de n'avoir rien senti. Mais quel est Thomme dont le cœur
(1) Nouvelles à la main. Manuscrits de la Bibliothèque royale.
n'a pas sommeillé quelques jours pendant le cours d'une longue vie? qui n'a pas eu de ces distractions d'àme qui .seraient cruelles si elles n'étaient un accident involontaire, une léthargie dont les cœurs actifs et passionnés doivent être plutôt atteints que ceux dont la sensibilité également répartie ne , dépense jamais un jour plus que l'autre? 11 y a des moments de gêne que les hommes généreux seuls connaissent; d'ail- \ leurs, celui qui a pu vivre cent ans parmi les hommes s; les blesser et sans s'ennuyer, sera toujours un grand philosophe. Je lui demandais un jour par quel art il s'était fait &nt d'amis et pas un ennemi? — Par deux axiomes, m'a-t-il répondu : tout est possible et tout le monde a raison.
l'abbé de bernis.
J'en demande pardon à monsieur le maréchal, mais ce propos est bien celui du plus grand courtisan de l'espèce humaine: se résigner à n'avoir point d'avis ou à le sacrifier d'avance à tout le monde!...