LA MARQUISE DE POMPADOUR
Le maréchal de Richelieu était avec la duchesse d'Aiguillon (1), sa tante, et la duchesse de Lauraguais, la plus spirituelle, la plus dévouée de toutes les femmes qui l'aient aimé; il leur faisait part de la lettre que venait de lui adresser madame de Pompadour sur. la mauvaise humeur que le roi témoignait contre lui depuis quelque temps, disgrâce dont il accusait madame de Pompadour d'être cause.
— Malgré toutes ses phrases caressantes, dit le maréchal, je n'en pense pas moins qu'elle m'a desservi de son mieux près du maitre ; elle ne me pardonne pas d'avoir dit qu'on pouvait succéder à madame de Ghâteauroux, mais la remplacer, jamais. L'estime, l'attachement que je portais à votre sœur, ajouta-t-il en s'adressant à la duchesse de Lauraguais» sera un éternel obstacle à la bienveillance de la marquise pour moi. Elle m'en veut des comparaisons que le roi fait sans doute, et voudrait éloigner de lui tous ceux qui peuvent lui parler d'un si cruel et si noble souvenir.
— N'importe, dit la duchesse d'Aiguillon, il faut avoir l'air de croire à ses cajoleries, et accepter la paix qu'elle vous propose.
(I) La duchesse d'Aiguillon, née Chabot, mère du duc d'Aiguillon, qui fut ministre clw affaires étrangères après la chute du duc de Ghoi» seul.
— Peut-on savoir à quelles conditions? demanda madame de Lauraguais avec un sourire amer.
— Tenez, lisez, répondit le maréchal en remettant à madame de Lauraguais la lettre suivante :
« Versailles, 1751.
» Vous m'avez parlé, la dernière fois, avec assez d'humeur, monsieur le maréchal, et vous m'avez fait entendre que j'influais sur les légers nuages qui s'élevaient entre vous et le roi ; on doit excuser ses amis quand un moment d'aigreur les aveugle, et j'ai cru devoir vous répéter par écrit ce que je vous ai dit de vive voix. Je vous assure que je n'ai point cherché à vous desservir ; je ne vous dirai pas que je n'ai pas eu comme vous de légers moments d'humeur, mais vous parveniez bientôt à les faire disparaître. Vous savez que si j'ai distingué d'abord quelqu'un, ce fut vous.. »
— J'en ai peur, dit en riant madame de Lauraguais, mais poursuivons.
« Et vous devez voir que jusqu'à présent, vous avez obtenu à peu près ce que vous avez voulu du maître. Vous savez aussi qu'il est sujet, plus que personne, à des inégalités qui feraient croire qu'on est plus mal avec lui dans un moment où il n'est qu'indifférent.
» Je puis vous assurer qu'il vous rend toute la justice qui vous est due. Il lui est bien permis de faire quelques plaisanteries sur des défauts qu'il peut remarquer en vous, car vous n'ignorez pas que personne n'est exempt d'en avoir... »
— Voilà, interrompit la duchesse de Lauraguais, de ces plates vérités qn'on ne dit que pour excuser des méchancetés alroces ; le roi aura mal parlé de vous uniquement pour lui plaire ; il n'est jamais médisant que par faiblesse ; je voudrais savoir quels sont ces défauts dont sa majesté plaisante.
— A quoi bon? dit le maréchal en riant, vous les connaissez mieux que lui.
La duchesse continue sa lecture :
« Le roi peut être également plus mal disposé un jour que l'autre ; mais je vous répète que l'impression donnée ne vient pas de moi... »
— Elle en a menti, dit madame d'Aiguillon, elle est pour peu dans les bonnes grâces du roi, mais elle est toujours pour Deaucoup dans sa mauvaise humeur,
« Quant à la place que vous sollicitez pour votre protégé, je suis bien fâchée de m'être trouvée en concurrence avec vous. Je l'avais demandée à d'Argenson pour un homme qui m'est recommandé depuis longtemps ; j'ignorais vos démarches, et je vous connaissais assez galant pour les femmes pour m'avoir sacrifié les vôtres, en apprenant que ma demande était plus ancienne. Ce n'est donc pas pour vous contrarier que je me suis trouvée en rivalité avec vous.
» Vous voyez que je suis bien aimable de me justifier, et que cela mérite au moins une belle lettre d'excuses de votre part. J'aimerais autant que vous vinssiez vous-même vous avouer coupable ; vous avez tant de grâce en parlant, qu'on n'a pas le courage de vous bouder longtemps. »
— Nous y voilà ! s'écria madame de Lauraguais, c'est un raccommodement avec toutes ses dépendances qu'elle exige de vous. Cette femme-là ne demande qu'une occasion de tromper le roi.
— C'est possible, dit le maréchal, mais ce n'est pas moi qui la fournirai, je suis un sujet trop fidèle...
— Et trop prudent, j'espère, dit madame d'Aiguillon ; ii y a bien peu de faveurs qui valent celle d'un roi.
— Ah ! ah ! voici qui nous regarde, dit madame de Lauraguais en jetant les yeux sur le dernier paragraphe.
« Vous avez une amie qui prend vos intérêts bien vivement; il serait dangereux de vouloir vous combattre; vous
trouvez trop de gens qui accourent pour vous défendre; aussi je propose la paix aux plus légères apparences de la. guerre (1).
» Marquise de Pompadour. »
— Tout cela veut dire qu'on a besoin de vos services, ajouta la duchesse de Lauraguais, qu'on vous attend à "Versailles pour vous confier une mission dont on vous croit seul capable, ou qu'il faut encore obtenir quelque chose des états de Languedoc. La marquise n'a pas l'habitude d'eue si caressante pour rien.
— C'est la juger aussi par trop sévèrement, dit "le maréchai, elle a tous les défauts d'une parvenue, j'en conviens, et l'on ne peut s'attendre à rien de mieux de la part de mademoiselle Poisson ; mais, excepté le tort de rabaisser le roi à elle plutôt que de s'élever à lui, on n'a pas trop à murmurer de son crédit ; elle a bonne volonté de l'employer au profit des gens de mérite, elle aime l'esprit, les talents.
— Oui... mais la gloire.
— Ah! pour cela, elle n'y entend rien, et si le roi commande encore une fois ses armées en personne, ce n'est pas elle qui l'y décidera.
— Être indifférente à la gloire de celui qu'on aime ! s'écria madame de Lauraguais, mais c'est le trahir. 11 faut être née d'un sang bien vil pour chercher à éteindre dans un noble cœur ce qui fait pardonner tant de fautes. Vous qui parlez, que seriez-vous, si par un miracle que je crois impossible, on éteignait en vous cette soif de gloire, cet amour des périls qui vous distinguent, même au milieu des plus braves de l'armée? Vous ne seriez qu'un homme à bonnes fortunes, encore tout au plus, car les femmes ont besoin d'honorer celui qui les déshonore! C'est notre orgueil pour votre courage, nos craintes pour vos dangers, qui portent notre
(i) Lettres autographes de madame de Pompadour au maréchal de ÎUvhclieu.
amour jusqu'à la passion ; on ne ferait pas tant pour vous si vous n'étiez qu'un aimable traître !
A ces mots, le maréchal baisa la main de madame de Lauraguais, en signe de reconnaissance.
— Ainsi donc, dit-il, votre avis est que je me rende à Versailles à l'instant même ?
— C'est marquer trop d'empressement peut-être, dit la duchesse.
— Non, répondit madame d'Aiguillon, il faut terminer ces sortes de différends dès qu'on le peut. Probablement le roi ne sait rien de cette lettre, il croira que mon neveu vient de lui-même faire la paix avec sa favorite; cela produira un très-bon effet. A la cour, moins que partout ailleurs, il ne faut pas laisser apercevoir qu'on se sait être utile. Le secret de mener les gens est tout entier dans le soin de leur persuader qu'ils nous mènent. Croyez-moi, cet acte de soumission envers la marquise sera récompensé...
— Par quelque commission fort désagréable, peut-être, interrompit le maréchal ; comme une nouvelle réprimande à Voltaire pour les deux derniers volumes qu'il vient de faire imprimer à la Haye, ou qu'on vient d'y imprimer sans son aveu, ce qui arrive souvent. On prétend que dans cet ouvrage, notre philosophe trahit son attachement secret pour la religion des Turcs ; qu'il les fait valoir tant qu'il peut, et presque toujours aux dépens des chrétiens. Le clergé sera venu se plaindre au roi, et c'est moi qui supporterai lamaumaise humeur de ces deux grandes puissances contre la puis, sance encore plus grande du démon de Ferney. Je ferai, comme à l'ordinaire, un long sermon au coupable ; il niera le crime, puis il le recommencera.
~Et vous en rirez de tout votre cœur?
— C'est possible, cela est si bon de rire, et Voltaire m'a donné si souvent ce plaisir ! mais je vais le lui rendre aujourd'hui en lui racontant ma petite scène à l'Académie.
— Que s'est-il donc passé ?
— Vous saurez que sous prétexte qu'il est déjà secrétaire de l'Académie des inscriptions et belles-lettres, M. de Bougalii-
ville (1) voulait persuader aux trentedes droits au fauteuil vacant par la i grande majorité des suffrages lui et; choix déplaisait à la cour et même ai la plupart ont plus de titres que M.
donneur. Quand je vis que les intérêt fraient pour rien dans l'élection préi valait mieux donner un protecteur é prince qui aimât les lettres et les qui n'avait rien fait pour eux. J'avisa puis en arrivant à la séance, je demai assis à côté de moi, à qui il donne » — A Bougainville, répond-il.
» — Je parie que non, répliquai-je Le président s'étonne que je préti lui à qui il donne sa voix ; j'insiste, avec beaucoup d'amertume de me contestation assez longue est interroi M. de Mirabeau, notre secrétaire, fai tre du comte de Clermont, par laq l'Académie française de l'honneur qu( sant pour remplir la place vacant< vaient point songé à offrir cette plat mais, flattés de l'honneur que son i faire, leurs suffrages se réunirent !
du prince, et le président Hénault c gageure.
— Voilà une fort bonne niche à duchesse d'Aiguillon.
— Aussi, je compte en faire ma pauvre femme a tant de peine à ami
à l'hôtel... quelqu'un... envoyé par madame l'ai Trésor, pour....
-- Oh! ciel, ma fille serait-elle malade ! s'écrie 1 effroi.
— Non, monseigneur... c'est madame Desormes lettre à...
— Madame Desormes ici! interrompt le marée une anxiété extrême... il est arrivé quelque mal iille...T,en suis certain.
Et le maréchal se lève, court vers la porte de la que, où il croit trouver madame Desormes seule, s'élance dans les bras de son père.