POUR MES AMIES
Malgré tant de malheurs, dans une paix profonde Je passe encore ici les moments les plus doux. Je puis auprrs de vous oublier tout le monde! Ce qu'il a de meilleur, je le retrouve en vous! Ces grâces, ces vertus dont vous êtes l'exemple,
Je les ai vues s'évanouir,
Mais votre retraite est im temple
Où je viens encore en jouir!
Telle une colonne superbe,
Monument des jours de splendeur.
Ne peut nous dérober sous l'berbe
Le souvenir de sa grandeur...
78 LA COMTESSE d'uOUDETOT.
Dans votre asile solitaire, Heureuses de nous rassembler, Cherchons au moins à nous distraire, Ne pouvant plus nous consoler!
X. — Le poète Delille avait envoyé à madame d'Houdetot un exemplaire de son poème Vlmagination. Elle le remercia par une lettre qui est un vrai chef-d'œuvre de sensibilité et de tendresse. Cette lettre, datée de 1806, renferme un quatrain que nous pourrions reproduire séparément, mais, à notre avis, il convient de le donner encadré dans l'épître si belle et si touchante où nous avons eu la bonne fortune de le découvrir.
« Je ne puis, mon cher Delille, contenir ma reconnaissance et me taire sur le ravissement que j'ai éprouvé à la lecture de votre dernier ouvrage. Je dois tout encore à cette déesse que vous chantez si bien.
Toi qui m'as rappelé les jours de ma jeunesse. Tous les rêves d'amour, de bonheur, de vertu. Par toi viennent encore enchanter ma vieillesse; Delille, tu m'as tout rendu!
» Hélas! je vis ici avec des souvenirs dont vous n'avez pu trop vanter la puissance, et avec des ombres animées par la force de celle qui
VOUS inspire, et qu'elle rend vivantes autour de moi. Pourquoi faut-il que je sois obligée de vous ranser au milieu d'elles?
» Oh! si vous vouliez encore venir quelques instants les invoquer autour de moi, vous réaliseriez un moment ces beaux songes à qui je dois encore tant de plaisirs. J'ai été tentée un moment d'être jalouse, pour la mémoire de mon ancien ami (Saint-Lambert), de tous les rayons de gloire qui vous environnent; mais je me suis dit qu'il en jouirait s'il vivait encore, et j'aime bien mieux m'associer à ses vertus.
» S'il est resté chez vous, mon cher Delille, quelque trace de ces moments délicieux que nous avons passés ensemble, réunis avec ce qui faisait la gloire et les plaisirs de notre temps, vous viendrez m'apporter, comme les dieux firent pour Enée, le rameau d'or nécessaire pour aller les retrouver dans l'Elysée. Songez que celle qui vous écrit a soixante et seize ans.
80 LA COMTESSE D'IIOUDETOT.
Quatrième Dizaine.
I. — Ce dernier bouquet pourrait s'appeler chants de vieillesse. Sophie, en effet, y célèbre l'apaisement du soir de la vie, qui succède aux passions fiévreuses de la jeunesse et de l'âge mûr. Elley montre autant de grâce qu'en son lumineux printemps, et son heureuse nature ne se dément pas.
Après avoir habité Eaubonne, dans le voisinage de Montmorency, elle était allée se fixer à Sannois, qui se trouve peu éloigné. Ce séjour lui inspira d'abord ces vers :