DURAND, LE BARON
LE BARON, après l’avoir regardé.
Que diable comptes-tu donc là avec tant de soin?
DURAND, sans se déconcerter.
Moi? je cherchais l’emploi d’une somme assez respectable que je me propose de vous demander, aussitôt que vous aile* avoir refait fortune.
LE BARON
Ah! ah! monsieur Durand espère un cadeau royal?
DURAND
J’espère... ou plutôt je suis certain que monsieur d’Aubeterre n’aura rien à me refuser, le jour où je lui rapporterai certain objet que j’ai déposé en lieu sur et dont je pourrais faire un si funeste usage dans le cas où son ingratitude...
LE BARON
Oui, oui, j’entends; tu veux parler de la lettre du docteur Hermann...
DURAND
Précisément; mais jusque-là, monsieur le baron, je demeure votre fidèle intendant et votre humble serviteur.
LE BARON, brusquement. •
Eh bien ! ce domino?
DURAND
J’ai donné ordre... (11 sonne. — Un domestique apporte le domino.) Le voici, bleu bordé de rouge, comme vous l’avez demandé. (Le
valet sort.)
N’oublie pas de le déposer avec un masqne dans le cabinet du fond, auquel aboutit l’escalier dérobé...
DURAND
Soyez tranquille, j’ai pris toutes les précautions pour que le roi puisse entrer sans être aperçu...
LE BARON
Tu sais que c’est pour minuit?
DURAND
Je le sais... Celle que vous appelez votre fille va devenir la favorite du roi... et, grâce à sa beauté, vous êtes sur du triomphe.
LE BARON
Je le serais davantage, si j’avais à combattre une autre adversaire que madame de Novaillcs...
DURAND
Ah çà ! mais elle est donc bien redoutable cette femme, dont il n’était pas même question il y a un mois?
LE BARON
Juges-en toi-mème... Tu te rappelles bien cette demoiselle de Saveneusequi, jadis, reconnut et fit arrêter dans le parc de son père l’assassin du comte de Beaufort?
DURAND
Oui...
LE BARON
Après cet événement, elle se retira au couvent de Chaillot, où, pendant de longues années, elle mena une vie irréprochable .. On s’était donc habitué à croire que sa vie devait finir dans la retraite... quand tout à coup, il y a un mois à peine, le bruit court que la modeste recluse a renoncé au couvent. Le lendemain, elle était mariée, et deux jours après on présentait à la cour, avec une solennité inaccoutumée, madame la comtesse de Novailles.
DURAND
Ah! celait-elle?
LE BARON
Dès ce moment, ses façons d’agir vis-à-vis du roi laissèrent entrevoir ses projets ambitieux et donnèrent à tout le monde l’explication de ce mariage improvisé.
DURAND
A tout le monde... Ah çà! mais... et le mari?
LA BARON. '
Oh ! M. de Novailles est le plus léger et le plus insouciant des hommes, ne prenant au sérieux que le plaisir, et n’attachant d’importance qu'aux bagatelles... Huit jours après la cérémonie, il acceptait une ambassade à Vienne, d’où il ne reviendra pas de sitôt.
durand. „
Une femme habile, en effet!.. Mais la visite que nous rend le roi, ce soir, prouve que vous n’avez plus rien à craindre d’elle.... seulement, êtes-vous bien sûr de l’obéissance de mademoiselle
LE BARON
Eh ! ne suis-je pas son père?
durand.
Son père!... Je lui trouve parfois avec vous- une froideur qui ferait croire, en vérité, que la voix du sang n’est pas une chimère. (Marguerite paraît.)
LE BARON, virement.
Silence!... la voici...