SCÈNE IV
MARGUERITE, puis GASTON.
MARGUERITE
Gaston n’est pas encore là... Depuis quelques jours, il me semble qu’il n’est plus le même... Ob! non, non... j’aurais tort de m’alarmer; il sait bien que son amour, c’est mon seul bonheur en ce monde, c’est toute ma vie. (L’apercevant.) Ab! le voici!
GASTON, venant à elle.
Marguerite !...
MARGUERITE
Merci, Gaston, merci d’être venu avant tout le monde, car ce que j’ai à vous aire est fort grave.
GASTON, à part, pendant que Marguerite regarde à droite et à gauche.
Et|moi aussi, c’est un motif sérieux qui m’amène. (Haut.) 4c vous écoute, Marguerite.
MARGUERITE, revenant.
Avant do commencer, j’ai besoin, (îaslon, de réclamer à la fois tonte votre attention, toute votre indulgence...
CASTON.
Mon indulgence, vous, Marguerite !...
MARGUERITE
Oui, car je vais vous dévoiler des sentiments que j’ose à peine m’avouer à moi-même, qui me rendent odieuse à mes propres yeux et qui grandissent chaque jour, malgré tous mes efforts pour les etouffer.
GASTON
Que voulez-vous dire?...
MARGUERITE
'Ëcoutez-moi !... Lorsque j’étais au couvent, ce que je souhaitais paf-dessus toutes choses, ce n’était pas de quitter ma solitude, ce n’était pas de voir ce monde qui est le rêve de toute jeune fille... je n’avais qu’une peusée, qu’un désir... me consacrer tout entière à celui qui occupait mon cœur depuis mon enfance, à mon père..,. Pour moi, toute la vie était là... mais j'appelais vainement mon père de tous mes vœux... d’impor*tantes affaires, me disait-on, le retenaient à l’étranger; enfin, il y a six mois, on m’annonce qu'il est de retour en France; il vint me chercher, je sortis du couvent, et le lendemain j’étais installée dans cet hôtel. ,
GASTON
Votre vœu était réalisé, Marguerite?
MARGUERITE
Je le crus un instant. ’
GASTON
Comment?...
MARGUERITE
C’est ici, Gaston, que tout mon courage m’est necessaire, et que j’en appelle à votre affection pour deviner des choses dont mon imagination s’effraye sans pouvoir se les expliquer... Ces épanchements intimes, cette vie de confiance et de tendresse réciproques, ces causeries familières que j’avais si souvent rêvés , je n’ai rien trouvé de tout cela... Mais, au contraire, une froideur étrange de part et d’autre, une contrainte insurmontable, je ne sais quel éloignement irrésistible, que je prendrais pour de la répulsion, s’il ne s’agissait de mon père. Que vous dirai-je, Gaston?... je suis ici dans uue atmosphère qui n’est pas la mienne cl dont toute ma nature se révolte; enfin, je ne sais pourquoi, mais tout ici me glace et m’inquiète... j’ai des heures de délire et d’épouvante... j’aipeur... j’ai peur...
, GASTON
Chère Marguerite... oh! remettez- vous.
MARGUERITE
Vous êtes là, Gaston, vous êtes venu à mon appel, je ne
rains plus rien , je suis sauvée.
AtiTK 111, SCÈNE VI.
GASTON
Parlez !... oh!... parlez!...
MARGUERITE
Gaston, vous avez compris combien j’ai hâte de sortir de celte maison...
- ' GASTON
Mais par quel moyen?...
MARGUERITE
Vous m’aimez depuis longtemps, vous me l’avez dit : vingt fois vous m’avez offert votre nom, vingt fois vous m’avez suppliée de prononcer un mol que j'ai toujours eu la force de renfermer dans mon cœur... Eh bien ! ce mot, je vous le dis enfin, je vous le dis avec bonheur : Gaston, je vous aime!
GASTON
Marguerite !
MARGUERITE, avec uue grande émotion.
Et maintenant, un dernier mot... mon père va venir ici tout * à l’heure, je veux vous laisser seul avec lui. Adieu! adieu!...
(Elle rentre à droite.)