SCÈNE PREMIÈRE
OÉRASTE, Mn"> GÉRASTE, diu AMALASONTE AUALASONTE.
J’ai de la peine, monsieur, à vous parler durement, mais j’y suis forcée; je ne donne pas une seule fois à souper que TOUS ne me fassiez rougir.
CÉRASTE. {
Ce début n’est pas mauvais . *
AMALASONTB.
Votre esprit est une masse que le goût ne saurait pénô-* trer; l’à-propos, les usages, les bienséances du moment circulent impunément autour de vous.Vous avez pour itinéraire dans le pays changeant du monde une vieille rubrique d’antiquailles : leaheures de votre bisaïeul.
CÉRASTE.
Tl est certain que le monde d’aujourd’hui m’est fort étranger, et dans ma maison plus qu’ailleurs. Cependant, j’ai passé ma vie à Paris ; je n’en suis sorti que pour aller à ma terre qui est à dix lieues, j’ai peut-être dix ans de plus que vous, et néanmoins nous n’avons pas l’air d’élre du même siècle ni du même pays.
AMALASONTE
Eh ! vraiment, c’est une révolution de dix ans qui distingue les anciens d’avec les modernes, et à dix lieues de Paris on a déjà passé les frontières des Ostrogoths.
CÉRASTE.
Brisons là. Je voulais vous parler d’affaires.
AMALASONTE
Je sais de quoi il s’agit ; mais croyez-moi, monsieur, au moral comme au physique, il n’y a de bon ou de mauvais absolu que dans l’air; la maison que vous voulez acheter est auprès de l’Ilôtel-Dieu, le gendre que vous voulez choisir est de Falaise : je ne veux ni de l’un ni de l’autre.
Quels principes et quel langage ! Je m’accoutume aussi peu aux uns qu’à l’autre.
AMALASONTE
Il est vrai que mes principes sont un peu fins pour vous. A l’égard de mes expressions, comme elles sont souverainement adaptées à mes idées, elles devraient être à la portée du bon sens même.
CÉRASTE.
Votre conversation est si élégante, qu’elle est inintelligible.
Vous avez de plus une affectation ridicule à vous servir des mots de science qui ne sont faits que pour les livres et non pour l’usage ordinaire.
AMALASONTB.
Il est excellent de me reprocher que j’emploie toujours le mot propre; c’est là le sceau de l’éloquence.
CÉRASTE.
D’accord, mais cette éloquence est un peu trop màle.
AMALASOÎfTE.
Ah! nous y voilà! une femme doit parler comme une cuisinière et filer la quenouille. Allons, courage; poussez le lieu commun, faites-moi de la moèale du coin.
Venons au fait, ma femme.
AMALASONTB.
Ah ! souffrez que je vous arrête. Je vous ai répété souvent que ce mot de « ma femme, » qui est du premier noble quand vous parlez de moi, ou que même vous m’adressez la parole en public, retombe dans le dernier bas quand nous sommes en particulier ; alors, il est de la décence de m’appeler madame.
CÉRASTE.
Vous me répéteriez encore mille fois cette belle leçon, que je la trouverais également absurde; mais parlons d’affaires. Notre fille grandit, l’éducation domestique ne me plaît point, il faut la marier ou la mettre dans un couvent.
AMALASONTB.
Dans un couvent, pour lui former la contenance et le style, n’est-ce pas? Ah! bon Dieu, le stupide projet!
CÉRASTE.
Eh bien, marions-la; on me propose encore un nouveau parti.
AMALASONTB.
Jamais, monsieur, je ne consentirai qu’elle ait d’autre mari qu’Alcidor.
CÉRASTE.
Quoi! vous ne vous départez point de cette fantaisie? Le
304 LA COMTESSE DE ROCnEFORT
joli sujet! Fainéant, dédaigneux, sophistique, il prend ses travers pour du singulier. A vingt-cinq ans, il n’est encore rien dans le monde.
AMALASONTE
Il est de bonne compagnie, recherché dans le monde ; il a de l’aptitude à tous les beaux- arts : amateur des talents, humeur souple, caractère ferme, langage fin, esprit philosophique.
CÉRASTE.
Nicandre est de la Compagnie des Indes ; amateur de l’argent, il aura de l’aptitude pour en gagner; caractère simple, humeur gaie, langage franc, esprit droit.
AMALASONTE
Je crois. Dieu me pardonne, que vous voulez vous mêler de faire des portraits, et que vous avez prétendu contraster le mien.
CÉRASTE.
Allons, ma fem. . . madame, vous sentez bien que j’ai raison, qu’Alcidor ne peut être notre fait et que Nicandre réunit tous les avantages que nous pouvons désirer.
AMALASONTE
Eh ! qu’importent tous ces avantages ? il n’y en n qu’un seul de réel dans le monde, c’est d’avoir de la considération. Pour l’obtenir, ou pour la conserver, il faut qne tout ce qui nous touche soit de bon air, depuis notre pantoufle jusqu’à notre coiffure, et vous m’avouerez que votre protégé n’est pas dans ce cas.
CÉRASTE.
Je n’ai pas encore trop bien compris la signification de ce grand mot de considération dont vous m’étourdissez sans cesse; mais, quand ce serait la loi et les prophètes, il est certain que le chemin le plus sûr, pour ne pas dire le seul qui y conduise , c’est la richesse.
AMALASONTE
Point du tout. Je vous assommerais d’une foule d’exemples contraires ; mais raisonnons, si vous pouvez . Qu’entendezvous par la richesse ?
GÉRASTE
Eh! parbleu, j’entends de l’argent.
AMALASONTE
Mais l’argent n’est pas votre dernière fin ; vous ne le regardez que comme un moyen apparemment.
CÉRASTE.
Oh ! parlons français, s’il vous plaît.
AMALASONTE
Je veux dire que vous ne souhaitez du bien que pour primer vos égaux, être accueilli de vos supérieurs, respecté par vos subalternes, et pour jouir de toutes les commodités de l’abondance.
CÉRASTE.
Sans doute.
Si vous aviez toutes ces choses sans argent, convenez que vous le mépriseriez comme un poids inutile.
CÉRASTE.
Voilà justement ce qui est impossible, de toute impossibilité .
AMALASONTE
Pardonnez-moi, monsieur, les trésors d’un homme borné s’épuisent, quelque immenses qu’on les suppose; mais les gens d’un certain ordre, d’un certain coup d’œil dans le monde, substituent à l’argent une monnaie de crédit intarissable dont la veine se trouve dans le ton, l’esprit et les manières.
CÉRASTE.
Madame... ma femme, je crois que vous rêvez.
AMALASONTE
Un homme de bon air, loin d’être obligé de payer serait payé lui-même par les marchands, les ouvriers de toute espèce que sa pratique met en vogue .
CÉRASTE.
C’est du délire.
AMALASONTE
Avez-vous peur qu’un gouvernement éclairé, comme le
306 LA COMTESSE DE ROCnEFORT /
nôtre, laisse manquer de telles gens, qui sont les véritatles piliers de la monarchie universelle de la France sur le goût de toutes les nations.
CÉRASTE.
Dans votre langue, n’appelez-vous pas cela des paradoxes ?
AMALASONTE
Hélas! je vois, monsieur, que j’ai voulu vous mener par un sentier trop lumineux, abrégeons; j’ai bien réfléchi sur l’établissement de ma fille : Alcidor remplit toutes mes vues et je le nomme.
CÉRASTE.
Et moi, je m’en tiens à Nicandre, qui me convient parfaitement.
AMALASONTE
Vous ne m’embarquerez pas, monsieur, dans une querelle de ménage pour un tel objet; ma raison vous tend les bras, je vous demande seulement une grâce.
CÉRASTE.
Voyons !
AMALASONTE
C’est que vous ayez une conversation un peu dissertée avec Alcidor avant que de prononcer contre lui. Il est impossible que la solidité, la profondeur de ses systèmes et de sa conduite, développés avec l’éloquence aimable qu’il possède, ne fasse pas quelque effet sur un être pensant.
CÉRASTE.
J’y consens, mais à condition que vous aurez pour moi la même complaisance, que vous verrez Nicandre.
AMALASONTE
A la bonne heure .
Je le connais peu par moi-même; il n’a point parlé toutes les fois que ses parents me l’ont produit; sa figure est prévenante et fraîche, il a la physionomie naïve ; je le crois un peu neuf. Je mè flatte que vous vous prêterez à ce qui peut lui manquer d’usage du monde. Il sera bientôt formé à votre écolo, et alors il ne lui manquera rien
AMALASONTE
La manière d’Alcidor est toute propre à vous effaroucher (car tout vous semble paradoxe); je vous conjure de l’écouter attentivement, de suivre le fil délié de ses propositions, et jo suis convaincue qu’avec cette précaution, nous serons bientôt d’accord. Je rentre chez moi; j’ai sept à huit contes de fées à parcourir, en attendant l’examen de votre compte de banque. Je vais vous envoyer Âlcidor qui sera peut-être dans mon appartement.