SCÈNE III
GÉRASTE, ALCIDOR
ALCIDOR.
Amalasonte vient de me dire, monsieur, que vous désirez une conversation en forme avec moi, avant que d’ajouter votre suffrage à son choix.
GÉRASTE
Comment est-ce qu’ Amalasonte peut vous avoir dit mes intentions, je n’en ai parlé qu’à ma femme . Quelle est cette Amalasonte, s’il vous plaitl
3ÛH LA COMTESSE DE EOCBEFORT
ALCIDOR.
La question est singulière ! comment vous ignorez, monsieur, que c’est ainsi que se nomme madame votre femme dans le beau monde ?
CÉRASTE.
Oui, monsieur, je l’ignorais ; il m’échappe toujours quelqu’un de ses ridicules dans la foule. Faites-moi le plaisir de me dire : elle rougirait donc de porter mon nom dans votre beau monde?
ALCIDOR.
Non pas certainement, monsieur, chacun sait qu’il est illustre ; mais vous m’avouerez qu’ Amalasonte est un nom plus de société que celui de Mme Céraste. Quand on n’est point titré, le nom propre tout cru fait une certaine peine.
Voilà qui est bien. Amalasonte, soit... Il est vrai, monsieur, que j’ai besoin de beaucoup d’éclaircissements avant que de songer à vous donner ma fille.
ALCIDOR.
Je vous croyais au fait, monsieur, des diverses convenances qui ôtent à mes desseins tout vernis de présomption.
CÉRASTE.
Je connais parfaitement votre naissance ; votre bien suffit avec de l’économie. Je vous suppose très-volontiers de la probité, puisque vous n’avez pas prouvé le contraire, et je sais de reste que vous avez de l’esprit.
ALCIDOR.
Eh ! monsieur, vous en savez là, pour un seul mariage, plus qu’il n’en faut pour marier toute une ville. Qui peut donc vous arrêter?
CÉRASTE.
Votre caractère, que j’ignore, votre langage que je n’entends pas, votre conduite, qui ne me plaît point.
ALCIDOR.
Comment donc?... Qu’entends-je?... Vous me ravissez... En vérité, monsieur, je n’avais point cette idée-là de vous.
GÉRASTE
Qu’est- ce à dire ?
ALCIDOR.
Je faisais cas de votre vertu, de votre candeur, même de vos manières négligées, car tout cela me plaît, et sufCsait pour me rendre votre alliance précieuse.
GÉRASTE
£h bien?
ALCIDOR.
Mais je ne vous soupçonnais pas le style épigrammatique. Savez-vous bien que vous m’avez servi là d’une tirade de naïveté aussi âne, aussi piquante que j’en aie jamais entendu?
GÉRASTE
Je ne croyais pas être aussi plaisant.
ALCIDOR.
Revenons, monsieur, je vais tâcher de vous répondre. Mon caractère est franc, et je vous le prouverai. Mon âme, tout en dehors, ne craint point le grand jour, je me montre, le parterre siffle ou applaudit, il a tort ou il a raison, je n’en suis ni humilié ni enorgueilli. Je suis homme , je n’ai présenté qu’un homme, il faut bien qu’il ailles vices et les vertus de l’humanité.
GÉRASTE
Je n’aime pas trop cette indifférence pour le jugement du public. Voilà apparement ce que vous appelez, vous autres, de la philosophie. Que faites-vous donc de la réputation?
ALCIDOR.
Oh ! la vieille réputation est une idole brisée par les réaliseurs. Glissons, monsieur, je vous prie, cette dissertation nous mènerait trop loin ; avec un peu de temps, je vous ferai toucher au doigt et à l’œil les nouvelles vérités.
GERASTE.
Âh! quel homme I quel homme!
ALCIDOR.
A l’égard de mon langage, qui ne vous est pas clair, cela vient de cc que les inventions des mots, des tours singuliers
partent de moi, ou du moins c’est à moi qu’en arrivent le» premières nouvelles. Quand nous serons logés ensemble, vous vous trouverez à la source.
CÉRASTE, & part
Je consens qu’on m’y noie.
ALCIDOR.
Quant à ma conduite, monsieur, je vous supplie de vous expliquer davantage.
CÉRASTE.
Volontiers. Est-il possible qu’un homme de votre nom, à vingt-cinq ans passés, n’ait aucune charge, aucun emploi dans le monde que celui de bel esprit, de charmant inutile ? Espérez-vous d’entrer à ces litres dans aucune famille honnête et lensée? Quel est le système qui dispense de servir sa patrie par son courage ou par ses talents?
ALCIDOR.
Oh ! je vont déclare que vous ne me verrez jamais aucune profession. Ce serait être trop ingrat envers la nature.
Oh! oh! qu’est ceci?
ALCIDOR.
Elle m’a placé dans cet ordre d’hommes au profit de qui les autres agissent. Juges des travaux, ils les apprécient et les récompensent par leur suffrage. Appelé uniquement à éclairer le monde et à faire les délices de la société, je ne 'xie précipiterai point dans les classes subalternes des ma- .aœuvres de l’univers... 11 y a dans ce que je dis, monsieur, va tir d’orgueil qui vous révolte... Oui, je m’en aperçois fort iieu, et je n’en suis pas surpris; mais songez que je m’épanche, que je vous initie aux plus intimes mystères, enfin qui> je vous donne le dernier mot de la philosophie.
CÉRASTE.
11 est vrai que je songeais, monsieur, dans cet instant, à avertir au plus tôt votre famille.
ALCIDOR.
Oui-da ! Voilà le sort de la raison dans sa prermère rencontre avec le préjugé 1
GÉRASIe, a part,
Poussons-le jusqu’au bout. Ceci devient curieux. (Haut.) Mais, monsieur, avec un bien médiocre et en jouissant toute votre vie de cette oisiveté si respectable, quel sera le sort de vos enfants?
Mes enfants! Eh! je n’en aurai point, je n’en veux point avoir.
GÉRASTE
Gomment ! c’est en me demandant d’épouser ma fille que vous me faites cette déclaration?
ALCIDOR.
Il semble que cela implique contradiction. N’est-il pas honteux qu’un homme comme vous ait l’esprit suffoqué de toutes les idées populaires. Comment ! n’êtes-vous pas charmé de voir votre fille préservée du risque des couches et de l’embarras de la marmaille qui en résulte?
GÉRASTE
Voilà un homme incroyable !
ALCIDOR.
Je vous rends grâce, monsieur, pour ma postérité Au surplus, quand vous déchirerez le voile d’erreurs qui offusque en vous la nature même, cette seule confidence m’assurera dans votre cœur la préférence sur tout rival.
GÉRASTE
Quoi! un mari et une femme jeunes qui doivent s’aimer , vivront ensemble et... je n’en dirai pas davantage, vous me feriez lâcher quelque sottise.
ALCIDOR.
Passons à mon bien. Comptez hardiment sur le double de ce que vous m’en présumez.
GÉRASTE
Est-ce que vous comptez le placer à un denier usuraire? Cette manière est-elle encore de la nouvelle philosophie?
Non; mais j’ai calculé, n’en déplaise aux collatéraux, que
j’ai nn bien suffisant pour mb conduire décemment et magnifiquement jusqu’à la vieillesse la plus impossible en mangeant mon fonds et celui de ma femme avec intelligence et arrangement.
CÉRASTE.
A merveille ! Et cette femme^ dont absolument vous ne voulez point avoir d’enfants, vous la rendrez d’ailleurs fort heureuse.
ALCIDOB.
Oh! parfaitement. Je ne me soucie point d’un grand esprit, j’en demande la monnaie à votre fille en bonne humeur, des manières nobles, de l’instinct pour les choses de bon goût, qu’elle sache tenir une table élégante, qu’elle ne soit point contraire à la bonne compagnie, qu’elle ne l’éloigne point; c’est mon affaire, à moi, de l’attirer.
CÉRASTE.
Fort bien!
ALCIDOR.
Au regard de sa conduite, pourvu qu’elle ne soit pas délabrée au point du méchant air pour elle et d’une contenance embarrassante pour moi dans le public, je serai plus que content.
Grand merci de votre indulgence !
ALCIDOR..
Dans le courant de la vie, d’elle à moi, des politesses d’occasion, des égards de rencontre, liberté suprême. Entre nous deux, monsieur, souveraine commodité, trois mois sans nous voir, à moins que les affaires ou le plaisir ne nous joignent.
CÉRASTE.
Nous n’aurons donc pas la même table?
ALCIDOR.
Pardonnez-moi, mais cela ne fait pas que l’on mange ensemble; on ne dîne point; chacun a ses heures, on se fait porter un morceau dans sa chambre. Je vous crois au moins désabusé par l’aimable Amalasonte des civilités puériles de l’étiquette de père, d’enfant, etc.
CÉRASTE.
J’entends. Oh çà ! monsieur, me voilà suffisamment instruit, [vous pouvez aller éclairer le monde.
ALCIDOR.
Vous ne statuez rien, monsieur, sur mon sort?
CÉRASTE.
Allez, monsieur, la divine Âmalasonte vous fera savoir mes intentions.