‹ La comtesse de Rochefort et ses amisChapitre 37 sur 47 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

RAYMOND, ZERBINETTE.

RAYMOND

Eh bien, quand épouserons-nous?

ZERBINETTE.

Jamais. Suivant l’ordre de ces messieurs, j’ai fait une dernière tentative et je leur porte une dernière réponse.

RAYMOND

Ce n’est donc pas en notre faveur que l’amour parle dans cette maison?

ZERBINETTE.

Ne te plains point de l’amour, il n’est ni contre Zadig, ni contre Alcidor, ni même contre toi.

RAYMOND

Il serait pour nous s’il n’élaif pas contre. Jamais il n’est demeuré neutre entre trois garçons et trois filles.

ZERBINETTB.

Oh ! nous ne sommes pas des filles à l’ordinaire (mes maîtresses, s’entend); car, pour moi, j’ai une façon de penser très-commune.

RAYMOND

Mais point du tout commune, si tu ne m’aimes pas à la folie.

ZERBINETTB.

Le fat!

RAYMOND

Oh çà ! tu me reviens ; je ne t’inspire pas de répugnance : pourquoi faire dépendre notre union du caprice de nos maîtres ?

ZKRBINETTE.

Parce que nous sommes trop pauvres pour nous marier par inclination.

RAYMOND

Et j’entends dire toute la journée que, lorsqu’on est riche, on ne saurait se marier à sa fantaisie.

ZERBINETTE.

Cela est encore vrai ; il n’y a de liberté réelle que dans les états mitoyens.

RAYMOND

Nous pourrions du moins prendre un parti mitoyen.

ZERBINETTB.

Qu’est-ce à dire ?

RAYMOND

Tu n’entends pas? donnons notre cœur au penchant, et gardons notre main libre pour la fortune

ZERBINETTB.

Impudent! quel discours à une fille de ma vertai

RAYMOND

Vertuchou ! quelle vertu!

ZERBINETTR.

Abrégeons ; les adieux sont tristes.

Ceci n’est point un adieu.

ZERBINETTE.

Le maître congédié, le valet décampe, la soubrette l’oublie, c’est la règle.

RAYMOND

Tu penses que l’affaire est sans ressource ?

ZERBINETTE.

Apparemment; quel remède trouver aux causes du dégoût de ces demoiselles? Ismène ne veut point de Zadig, parce qu’il est trop jeune ; Aglaé refuse Alcidor parce qu’il est trop vieux. On ne peut espérer d’amendement en celui-ci et on n’a pas le temps d’attendre la correction de l’autre.

RAYMOND

Au vrai, Zerbinette, il n’y a point ici d’amourette, d’infidélité en campagne ?

ZERBINETTE.

Quoi ! cela ne suffit-il pas ?

RAYMOND

Songe donc que tu ne m’apprends rien de nouveau. Depuis deux ans que nous faisons l’amour, je dois être au fait du caractère de ces demoiselles. Je sais de reste que la surnaturelle Ismène s’évanouit à la vue d’un jeune homme, et que la trèsnaturelle Aglaé a mal au cœur quand elle aperçoit un vieux homme.

ZERBINETTE.

Ismène serait sans défauts, si elle n’avait pas le cœur gâté par les romans et l’esprit brouillé par les sciences. Elle voudrait pour amant un preux chevalier vieilli dans les tournois, couvert de cicatrices, ou un philosophe blanchi dans l’étude. Il n’y a que ces deux sortes de gens à qui elle trouve gloiieux d’inspirer de la passion et pour qui elle trouve gracieux d’en ressentir.

RATHOND.

Et la petite Âglaé croit que, dès qu’on quitte les poupées, on prend les béquilles. Elle s’imagine qu’Alcidor est sur le bord de la fosse, parce qu’il a trente ans.

ZERBINETTB.

Justement! sans cela, elles auraient du goût l’une et l’autre pour leurs amants.

RAYMOND

Puisque ma destinée est liée à la leur, puisqu’il s’agit pour nous trois d’un bien plus cher que la vie, risquons-la par une indiscrétion effroyable. Amour, amour, voilà de tes traits I

ZERBINETXE.

Écoutons.

RAYMOND

Nous avons, mon enfant, de quoi faire face à toutes les bizaireries de tes maîtresses sur l’âge qu’elles voudront à leurs amants. Zadig et Alcidor font leur galerie de la bavette à l’éternité.

ZERBINETTE.

Voilà un singulier début !

Commençons par mon maître. Ce Zadig qu’lsmène trouve trop enfant pour un mari, devine son âge.

ZERBINETTB.

Dix-neuf ou vingt ans?

RAYMOND

Il en a trois cent cinquante- quatre.

ZERBINETTE.

Tiens, sens ce flacon ; je pense que tu te trouves mal.

RAYMOND

Je ne plaisante point. A un siècle près, je suis sûr de son âge comme du mien. Et cet Alcidor si vieux, dans deux cents ans, il ne tiendra qu’à lui de n’en paraître que quinze. N’est-ce pas là le compte de ces demoiselles?

ZERBINETTE.

' En peux-tu douter? c’est un conte fait à plaisir.

RAYMOND

Demande-moi donc comment cela se fait.

ZERBINETTE.

Ob I cela est au-dessus de ma curiosité.

RAYMOND

C’est que ce sont des sages que ces messieurs.

ZERBINETTE.

On ne peut donc plus dire : tel maître, tel valet.

RATMONDy enthoasiasmé.

Des sages par excellence ! Ils sont sept.

ZERBINETTE.

Tu me prends donc pour une huître ?

• RAYMOND

Il faut m’expliquer mieux; ce sont des adeptes.

ZERBINETTE.

Quelle béte est cela?

RAYMOND

Tu ne sais ce que c’est ? Ëh bien, ce sont des chevaliers de la Rose-Croix.

ZERBINETTE.

Comme toi de l’industrie.

RAYMOND

Ah 1 l’ignorante ! ils font le grand œuvre.

ZERBINETTE.

Ah ! tu dis des sottises ; je quitte la place.

Oh ! la pécore ! ils ont la pana. . . la pana. . . foin ! j’ai oublié. . . la panachée universelle.

ZERBINETTE.

Je suis lasse do tant de radotages.

RAYMOND

Je te jure que je ne t’en impose point : ce sont des mystères prodigieux. Je ne suis point surpris de ton incrédulité. 11 faut quelques principes pour avoir l’esprit de n’étre pas incrédule.

Écoute-moi, je travaille pour ton bonheur; je vais te mener pied à pied dans l’arrière-cabinet de la nature. Prends-moi la main, suis moi. Sais-tu d’abord pourquoi je m’appelle Raymond ?

ZERBINETTE.

Eh parbleu ! parce que tu ne t’appelles pas Jasmin!

RAYMOND

Ce n’est pas cela : c’est en l’honneur du patriarche des adeptes, du grand Raymond Lulle.

ZERBINETTB.

Quel était ce Raymond Lulle?

RAYMOND

C’est celui qui, éclairé par une lumière céleste, est parvenu à la composition de cette huile précieuse dont l’usage fait, vivre des milliers d’années. En s’en frottant, le vieillard le plus décrépit voit disparaître ses rides et recouvre sa vigueur. Voici la troisième ou quatrième fois que mon maître revient en enfance.

ZERBINETTE.

C’est assez rêver, réveille-toi.

RAYMOND

Ah ! tête de fer, il faudra bien à la fin que tu te rendes. N’as-tu jamais ouï parler de la pierre philosophale ?

ZERBINETTE.

Oui-da ! n’est-ce pas le secret de changer en or tout ce qu’on touche ?

RAYMOND

Précisément ! Eh bien, ces messieurs l’ont. Ils me la donnent pour t’épouser, dès qu’ils seront mariés avec leurs maîtresses.

ZERBINETTE.

Est-il possible?

RAYMOND

Tiens, en voici un échantillon qu’ils m’ont fourni d’avance •cl que je te laisse pour arrhes de ma parole.

ZERBINETTE.

Oh ! ceci est admirable.

RAYMOND

Avoue que cela répand de la clarté sur mes discours et que cela donne du poids à ma confidence.

ZERBINETTE.

Sans doute; mais puis-je croire que ton maître t’abandonne un aussi beau secret?

RAYMOND

Fi donc ! c’a été pour lui une pierre dans son chemin que la pierre philosophale.

ZERBINETTE.

Que prétend-il donc posséder de mieux?

RAYMOND

Ne te l’ai-je pas dit ? l’immortalité. Il ne s’agit pour cela que de renouveler sa fiole, et c’est un travail.

ZERBINETTE.

Je le crois.

RAYMOND

Ce qu’il cherche actuellement, c’est de communiquer à celle qu’il choisira pour femme, le don de jeunesse et de santé. 11 ne peut manquer d’y parvenir. Ce sera un effet de la communauté. 11 veut le faire spécifier sur son contrat de mariage.

ZERBINETTE.

Oui, à la place du douaire. Mais n’aurons-nous rien pour vivre sur ces nouvelles découvertes?

Je l’espère; mais tu es insatiable. Nous avons une bonne pièce de ménage, ne songe qu’à la mériter en faisant conclure au plus vite les mariages. Tout est dit. J’attends ici mon maître, dont les seuls succès peuvent me faire obtenir grâce.

LA COUTESSE DE ROCDEFORT

Page 1