‹ La comtesse de Salisbury (volume 3)Chapitre 1 sur 1 · La comtesse de Salisbury · texte numérisé non relu

La comtesse de Salisbury

A peine Jean de Neurvillo,qui commandait le château de NewrasLle, eiU-il vu les ennemis s éloigner qu ils elança sur le meilleur de ses chevaux, et, par des routes détournées, connues des seuls habitants du pays, il se rendit en cinq jours à Ghertsey, où se trouvait alors le î'oi d'Anp-leterre. C'était lo premier messager qui apportait h Edouard la nouvelle de cette invasion. Celui-ci, à son tour, s'empressa de faire son mandement : il renferiiiait un appel à tous les Anglais au-dessus de l'âge de quinze ans et qui n'en avaient point encore atteint soixante. Mais, pressé de jUger par lui-mémo des forces et des projets de l'armée ennemie, il donna rendez- vous à ses chevaliers, écuyers et hommes d'armes, vers les marches du Northumberland, et partit par mer pour Berwirk. A peine y était-il arrivé, qu il apprit que Durham avait été pris d'assaut, et que tout; dans la ville avait été mis à mort sans rançon ni merci, jusqu'aux moines, aux femmes et aux enfants, qui, sans respect pour la sainteté du lieu, avaient été brûlés dans l'église où ils avaient cherché un asile.

L'arrivée du roi à Berwick, tout isolé qu il était encore, suffit pour détermin.r David Bruce à la retraite : il se retira donc vers les frontières écossaises, atteignit la Tweed; et, comme la nuit s'avançait, il assit son camp à quelque distance du château de Wark, dans lequel la belle Alix deGranfton attendait la retour de son mari, prisonnier de guerre auChâtelet de Paris. Cette forteresse, car elle méritait ce nom sous tous les rapports, était défendue par notre ancienne connaissance Guillaume de Montaigu et par une centaino de braves hommes d'armes. Le jeune bachelier, qui, pendant les quatre ans qui s'étaient écoulés, était dovenu homme et était resté de race, ne put sentir l'ennemi si près de lui sans être atteint du mal de gueri\'. Il prit avec lui quarante bons compagnons bien m;)ntés et bien armés et, tombant sur les derrières de l'armée écossaise engagée dans un défilé, il lui tua deux

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cents hommes, et lui enleva cent vingt chevaux chargés de joyaux, d'argent et d'habits; les cris des blessés, le bruit des armes, retentirent tout le long de celte armée, qui frissonna comme si elle n'eût formé qu'un seul corps, et parvinrent jusqu'à Guillaume Douglas, quiconduisaitl avant-garde. Leserpent auquelon marchait sur la queue sr retourna prêt à dévorer la petite troupe; mais déjà elle battait en retraite avec ses prisonniers et son butin.

Guillaume Douglas se mit à la poursuite de Guillaume de Montaigu, et il donnait de sa lance contre les barrières du château au mom.ent où elles se fermaient derrière les maraudeurs. Douglas engagea aussitôt le combat avec eux des remparts. Les chevaliers de Suède et de Norwège, les princes des Orcades et des Hébrides, voyant l'escalade entreprise, accoururent au secours des assiégeants; enfin David Bruce lui-Uiôme, avec le reste de l'armée vint se mêler au combat : il fut long et sanglant. Le château était vigoureusement atluqué, mais aussi forti'ment défendu; les deux Guillaume faisaient merveille. Enfin le roi, voyant que sans machines de guerre on n'avançait à rien, et que les plus braves de ses soldats étaient déjà gisants au pied des remparts, ordonna de cesser cet assautimprovisé.lMais les combattants étaient si acharnés à l'action, et en particulier Douglas, que Guillaume de Montaigu avait reconnu au cœur sanglant qu'il portait sur ses armes, et qu'il défiait et raillait du haut de la muraille, que David fut obligé de leur promettre qu'il ne s'éloignerait pas du château avant d'avoir vengé ses gens et repris le butin qu'on lui avait enlevé; ce que tous regardaient comme un atfront dont chacun avait reçu sa part.

Aussitôt les assaillant? se retirèrent à une double portée de trait du château, emportant avec eux les blessés et les morts de condition. Quant aux autres, ils les laissèrent au pied des remparts. Une partie de

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rarnfiée commença aussitôt a tirer ses lignes, à établir ses loi^i-; et à mettre en état les engins et instrumenis (le guerre qui devaient servir à l'assaut du lendemain, tandis que l'autre s'oecupait de soins non moins importanls, faisait cuire dans leurs peaux des bœufs et des moutons enlirs, et, tirant des harnois la pierre plate que chaque cavalier poi tait avec lui, la faisait rougir au feu et étendait sur elle une poignée de farine déliiyée, qui prenait aussitôt, saisie qu elle étcit par la chaleur, la consistance d'une espèce de galette. Cette manièrede vivre en campagne dispensait les Ecos sais de traîner à leur suite tout cet attirail de fours et de chaudières qui attardent la marche dune troupe de guerre. Aussi faisaient-ils, dans leurs invasions ou dans leurs retraites, des marches forcées de dix-huit à vingt lieues, qui déroutaient complètement leurs adversaires.

Telle élait donc la scène qui se passait à mille pas à peu près duchâ'eau de Wark, scène de vie et d'animation, qui donnait, si Ton peut s'exprimer ainsi, la main à une scène de carnage et de mort; car tout lintervallequi s'étendait entre le pied des rempartset lespremièreslignesdu camp élait l'emplacement mémo du champ de bataille où, comme nous l'avons dit, on avait laissé ceux des blessés qui, par leur peu d'importance, n'étaient point regardés comme une perte notable. Aussi, de temps en temps, de cet es pace sombre s'élevaient comme d'un gouffre, et passaient avec le vent, d< s cris, des plaintes ou des sons inarticulés, qui paraissaient n'appartenir a aucune langue humaine, et qui faisaient frissonner sur le rempart les plus braves sentinelies. Alors une flèche eniUinimée traversait 1 air comme une étoile qui file, allait s'enfoncer toute briilcuile dans la terre, et pendant un instant éclairait une punie ducliamp de bataille. Le but des assiégés, en répétantde quart d'heure en quart d'heure cette ii-anœuvre, était d'enij ôcher

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ceux du camp de venir porter secours aux blessés, et les blessés de rejoindre ceux du camp; car, si à la lueur de ces torclies guerrières on voyait se dresser un homme sur la plaine fuijèbre, il devenait aussitôt un point de mire pour cps archers aupiais, si sûrs do leur coup, qu ils portaient chacun, disaient-ils, douze Ecossais morts dans la trousse qui pendait à leur côié;aîûis le malheureux qui avait rassemblé ses dernières forces pour se traîner du côté de la vie retombait frappé d'une nouvelle blessure, et pour celui-là la mort n'avait qu'une demi besogne à faire. Parfois aussi cctle lumière tremblante donnait, par ses vacillations, l'apparence de la vie a des corps immobiles, et une (lèche inutile allait s'enfoncer et se perdre dans un cadavre. Certes, comme nous l'avons dit, c'était bien là un spectacle à attirer l'attention d'un soldat; et cependant au-dessus de la porte d'entrée du château de Wark un jeune homme veillait, armé de toutes pièces et son casque posé à ses pieds, sans paraître recevoir aucune impression de se qui se passait devant lui: il était même si absorbé dans ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas qu'une femme, qu'à la légèreté de ses pas on eût prise, il est vrai, pour une ombre, avait atteint la plate-forme par un escalier intérieur, et s'approchait de lui. Cependant arrivée à la distance dequelques pas elle s'arrêta comme si elle hésitait, et, s'appuyant sur un créneau, elle demeura immobile. Il y avait déjà quelques minutes qu'elle était dans celte position lorsque le cri de garde se fit entendre vers l'autre aile du château, et. se rapprochant de senfinelle en sentinelle, gagna le jeune homme qui, se tournant pour le pousser à son tour du côté opposé où il lavait reçu, distingua à une longueur de lance de lui cette femme blanche, immobile et muette comme une statue. Alors le cri commencé s'éteignit inachevé dans sa bouche; il fil un mouvement pour s'avancer vers l'objet qu'il s'attendait si peu à voir apparaître à ses côtés; mais

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il s'arrêta aussiiôl enchaîné à ?a place par un senliment qu'un observateur superficiel aurait pu prendre pour du respect. En ce moment la sentinelle, voyant que son cri n'avait point eu d'écho, le proféra une seconde fois avec plus de force. Le jeune hommme paru! alors faire unetï'ort sur lui-même, et, d'une voix dans laquelle on pouvait reconnaître une altération sensible il répéta le cri nocturne et vigilant, qui s'éloigna en s affaiblissant toujours, et alla se perdre à l'endroit mémo où il avait commencé a se faire entendre.

— Bien, mon châtelain, dit alors d'une voix douce, et en se rapprochant du jeune bachelier, la blanche apparition, je vois que vous faites bonne garde, et que nous sommes en sûreté. Nous commencions à en douter cependant, en voyant qu'on pouvait arriver SI près de vous sans être aperçu. — Oui, c'est impardonnable'a moi, madame, répondit le jeune homme, non point de ne vous avoir pas entendue car ces nuages qui viennent d'Ecosse glissent moins légèrement au ciel que vous ne le faites sur la terre, mais de ne vous avoir pas devinée : je ne me croyais pas la cœur aussi sourd! — Et pourquoi, continua la daine -en souriant, mon beau neveu n'a t-il point paru au souper doni je viens de faire les honneurs à nos braves chevaliers? il me semble qu'il a fait aujourd'hui un assez rude exercice pour avoir gagné de l'appétit.

— Parce que je n'ai voulu m'en remettre à personne du soin de veiller sur le dépôt qui m'a été confié, madame. Aurais-je un instant de tranquillité si je n'étais pas ici? — Je crois plutôt, Guillaume, continua la comtesse en souri;irit, que vous faites pénitence pour expier Tétourdene qui nous a attiré cetto armée sur les bras. Si c'est l'a le véritable motif qui vous éloigne de nous, je trouve la punition que vous vous imposez trop méritée pour rien retrancher de sa rigueur. Cependant, couime on a besoin de votre pru-

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dente expérience au conseil, mettez qu.lqii'iin à votre place; vous reviendrez la prendre lorsque vous aurez donné votre avis. — Et sur quoi délibère-t-on? s'écria Guillaume; j'espère qu'il n'est point question de se rendre, et qu'on n'oubliera pas que je suis le châtelain de céans, et par conséquent le maître en fait de guerre de cette forteresse tant que durera l'absence de mon oncle de Sali^bury. — Bon Dieu! qui vous parle de capitulation, monsieur le gouverneur? Soyez tranquille; personne ne songe à pareille chose, et la bravoure que j'ai déployée aujourd'hui pendant l'assaut auraitdû, ceme semble, me mettre, pour mon compte, à l'abri d'un tel soupçon. — Oh! oui, c'est vrai, dit Guillaume en joignant les mains, ainsi qu'il eût l'ait dt^vant une image sainte, vous êtes brave, noble et belle comme les Valkyries, ces filles dOdin, qui, dans les chants des bardes saxons, visitent les champs de bataille pour recueillir lésâmes des guerriers mourants. — Oui, mais je n'ai pas comme elles une cavale blanche qui souffle la terreur par les naseaux, et une lance d'or qui renverse tout ce qu'elle touche; ce qui fait que, si calme que je sois ou que je paraisse pour les autres, pour vous, Gudlaume, je cesserai de feindre, et j'ôlerai ce masque d espérance, afin que vous puissiez voir toute mon inquiétude. Calculez, si vous pouvez, de combien de milliers d'hommes se compose cette multitude qui nous entoure, voyez de quels préparatifs terribles elle s'occupe; puis passez d'elle à nous; comptez nos défenseurs, et examinez nos moyens de défense!... Guillaume, il serait impruder.t de nous reposer sur nos seules forces. — Avec l'aide de Dieu, il faudra cependant bien qu'elles nous suffisent, madame, répondit Guillaume avec fierté, et je crois que deux ou troisassautscomme celui d'aujourd'hui feraient perdre à nos ennemis, si nombreux qu'ils soient, nonseulement l'espérance de nous prendre, mais encore l'envie d'essayer. Tenez, tout à l'heure vous me met-

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tiez au défi de complet les vivants, essayez de compter les morts.

En effet, une flèche enflammée venait de partir des murailles, et était allée s'enfoncer au milieu du champ de bataille, jonché de cadavres, qui s étendait, comme nous l'avons dit, du pied des remparts aux lignes du camp. Alix suivit des yeux le météore guerrier, qui, continuant de brûler en touchant la terre, éclaira un cercle assez étendu. Vers l'extrémité de ce cercle et du côté du camp, on put alors apercevoir, grâce à . cette lueur, un homme qui allait de cadavre en cadavre, comme s il cherchait à reconnaître quelqu'un; enfin il s'agenouilla près d'un d eux, et lui souleva la tête. Au même instimt un sifflement traversa l'air, un cri se fit entendre; l'homme se dressa sur ses pieds comme s il voulait fuir : mais aussitôt il retomba près de celui qu'il était venu chercher; presque aussitôt la flèche enflammée s éteignit, tout rentra dans l'obscurité; quelques plaintes s'élevèrent dans les ténèbres, puis s'éteignirent à leur tour comme s'était éteinte la lumière; et tout rentra dans le siu nce.

Guillaume s-^ntit en ch moment peser à son bras la comtesse ftiiblissanle, et se retourna de son côté tout frissonnant lui-même; car, a travers les lames de fer de son armure, cette main l'avait brûlé : Alix pliait sous ses genoux et semblait près de tomber, Guillaume la soutint.

— Oh ! dit Alix en passant la main sur son front, quelle terrible chose qu'un champ de bataille! Le jour ce n'est rien. Vous savez comme j'ai été brave et courageuse? eh bien! tous ces hommes que j'ai vus tomber au milieu du bruit et du carnage, tous ces cris de mort que j'ai entendus, m'ont moins douloureusement atteinte que la chute de ce malheureux qui cherchait le cadavre d'un père, d'un fils ou d'un ami, pour lui rendre les saints devoirsde la sépulture, et que la plainte qu'il a poussée en mourant. Oh!

écoutez, écoutez; n ente ndez-vous pas encore des gémissements?— 11 n'est que trop vrai, madame, répondit Guillaume; beaucoup des homni.es qui sont couchés sur le lit sanglant que vous avez entrevu, ne sont point encore expirés, et ils achèvent de mourir. Ce sont des soldats; ils devaient finir ainsi. — Oli ! pour un homme de guerre, mourir au milieu de la bataille et du bruit, a la vue des frères d'armes et des chefs, au bruit des instruments qui sonnent la victoire, ce n'est rien, mais mourir lentement et douloureusement, loin de tout ce qu'on a aimé et de ce qui vous aimo; dans une nuit si obscure qu'il semble que 1 œil de Dieu mêm.e ne saurait percer jusqu'à nous, mourir en mordant et en déchirant une terre étrangère détrempée avec son sang... oh ! c'est la mort d'un parricide, d un hérétique ou d'un damné!.... Et quand je pense qu'il y a au monde quelque chose de pis encore que cette

mort ! oh! Guillaume! il est bien permis

de perdre courage, de trémir et de trembler. — Que voulez-vous dire? s'écria Guillaume avec crainte. — N'avez-vous pas (^uï raconter les atrocités commises à Durham ? n'avez-vous pas entendu dire que tout avait été dévoré sans pitié par ces loups écossais sortis de leurs forêts et descendus de leurs, montagnes; tout, hommes, vieillards, enfants, tout, jusqu'aux femmes, et que le peu qu'ils avaient épargné de ces dernières avaient plus à maudire Dieu que si elles étaient mortes? — Oh ! vous ne craignez point pareille chose, j'espère! Oh! nous nous ferons tuer tousjusqu au dernier et l'on n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon corps. — Oui, je sais cela, Guillaume, répondit

tranquillement Alix; mais après? Le château n'en

sera pas moins pris; au dernier moment, le courage peut me manquer pour me tuer, car je suis femme, et par conséquent j'ai le cœur et le bras faibles devant la mort ! — Eh bien ! sécria Guillaume, c'est moi qui. .. Oh ! misérable que je suis, qu esl-ce que j'ai pensé ?

quesl-ce que j'allnis dire? — Merci, Guillaume, dit Alix en tendant la main au jeune bachelier, ma pensée a éveillé la vôtre; c'est bien; mon mari ma remise sous votre garde avec plus d'inquiétude encore, j'en réponds, pour mon honneur que pour ma vie : si vous ne pouvez me rendre à lui vivante et pure comme vous m'avez reçue de lui, vous me rendrez du moins morte et pure, et il dira que vous avez, sinon fidèlement, du moinsvaillamment accompli votre lâche, et, vivant ou mort, il en sera reconnaissant à vous ou a votre mémoire; mais ceci est une dernière extrémité, Guillaume et peut-être y a-t-il un moyen. — Lequel ! s'écria le jeune homme sans lui donner le temps d'achever.

— On dit que le roi est à Berwick, où il rassemble une armée; Berwick n'est qu'à une journée de chemin dici. — Vous demanderez secours ii Edouard, madame ? dit Guillaume en pâlissant. — Et il me l'accordera, j'en suis certaine, répondit la comtesse.

— Oh 1 sang-Dieu ! je n'en doute pas, s'écria Guillaume. Et vous le recevrez dans ce château, madame?...— N'est-ce point mon souverain et mon maître ? n'est-ce pas le seigneur auquel mon mari ;» juré foi et hommage ? et s'il m'accorde ma prière, s il vient à mon secours et que je lui doive la vie, et plus que la vie peut-être, n'aura-t-il pas un droit de plus a ma reconnaissance ? — Oui, oui, et 'a votre amour, murmura Guillaume en se frappant le front de ses gantelets de ftr... — IMessire ! dit la comtesse avec froideur et dignité. — Oh ! pardun, pardon ! s'écria le jeune bachelier; vous ignorez cela, vous, madame; caria vertu porte un voile. Mais si vous aviez suivi comme moi ses regards quand ils se fixaient sur vous, si vou^ aviez étudié le son de sa voix quand il parlait de vous; si vous l'aviez vu rougir et pâlir quand il s'approchait devons, si vous vous étiez réveillée celte nuit où je veillais près devons, ohl vous ne douteriez pas que cet liomn;e vous aime. Et cet homme, c'est un roi...

— Qu3 m'iiTiporle. dit Alix, que l'amnnr insensé que j'ai le malheur d'inspirer vienne de plus liaul que moi ou de plus bas que moi? J'aime assez mon noble époux pour être sûre qu'aucune séduction ne me fera manquera la fidélité que je lui ai jurée; et si bonne opinion que j'aie de ma beauté, je ne crois pas qu'elle fasse naître jamais une passion assez forte pour que celui qui en sera atteint ait recours a la violence. Ainsi donc, Guillaume, si vous n'avez que cette objection à faire au moyen que je vous propose, ce ne sera point un motif pour moi de l'abandonner, et je vous prierai de chercher si, parmi ks habitants de ce château, il en est un assez brave et assez dévoué pour traverser le camp écossais et porter ma requête au roi d'Angleterre. — Je sais quelqu'un qui mourra sur un signe de vous, madame, et qui sera trop heureux de mourir, répondit tristement Guillaume; veuillez donc redescendre près des chevaliers qui vous attendent dans la salle du conseil. Ecrivez vos lettres, dans un quart d heure le messager sera prêt.

La comtesse serra la main de Guillaume, en signe de remercîment, et s'éloigna légère comme elle était venue. Guillaume la suivit des yeux jusqu'au moment où elle sembla glisser aux marches de l'escalier. Alors, se retournant, il appela un écuyer sur la fidélité et la vigilance duquel il savait pouvoir compter, le mit à sa place, et, posant son casque sur sa tête, il s'éloigna en poussimt un soupir.

La comtesse redescendit dans la salle où l'attendaient les chevaliers, et rédigea avec leur conseil les lettres qu'elle adressait au roi. Elle venait de les sceller lorsque Guillaume de Montaigu entra. Le peu de temps qui s c'était écoulé lui avait suffi pour changer de costume; et au lieu de sa lourde armure de bataille, il portait un justaucorps bleu et noir taillé comme ceux des archers, un pantalon collant rayé de ces deux couleurs, de légers brodequins et une toque de velours.

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Qujmt a sesarmos, c'étaient une courte épée semblable à un couteau de chasse, un arc d'if et une trousse garnie de flèches. Il s'approcha de la comtesse, et, s'inclinanL devant elle : Les lettres sont-elles prêtes, n'adame? lui dit-il, — Qu'est-ce que cela signifie? s'écrièrent les chevaliers; vous chargez-vous vousmême de ce message? — Messeigneurs, répondit Guillaume, j'ai si grande confiance en votre courage et en votre loyauté, que je vous laisse la défense du châleau. Quant a moi, il m'est venu le désir, pour l'amour (le madame et de vous, de risquer mon corps dans cette aventure; car j'ai pressentiment qu'elle finira à mon honneur et au vôtre, et que j'aurai amené céans le roi Edouard avant que vous n'ayez capitulé.

Les chevaliers applaudirent a cette résolution; la comtesse tendit les dépêches à Guillaume, qui mit un genou en terre pour les recevoir. — Je prierai pour vous, dit Alix. — Dieu me fasse la grâce de mourir pendant votre prière, répondit Guillaume; je serai bien sûr de monter au ciel. En ce moment l'heure sonna à riiorlogi' du château, et l'on entendit le cri des soldats de garde, qui répétaient tout le long des remparts : Seniinelles, veilh^z! — Minuit! sécria Guillaume, qui avait écouté chaque son de l'horloge; il n'y a pas une minute à perdre. Et il s'élança l.'ors de l'appartement.

XV i

Guillaume se fitouvrir une poterne du château, et sans prendre avec lui ni écuycr ni varlet, il s'aventur a sur le champ de bataille, qu'il traversa sans accident,

La nuit était sombre et pluvieuse, et par conséquent favorable à son entreprise; aussi f)arvint-il jusqu'aux retranchements sans être aperçu, et, comme l'eau qui tombait à torrents retenait les Ecossais dans le camp, ignorant s'il en pourrait sortir aussi facilement qu'il y étaitentré, il s oreintaavantde pénétrer plus avant, et se dirigea vers sa gauche, où il devait trouver les bords de la Tweed, p^^nsant avec raison que, s'il était découvert, ce fleuve, tout torrentueux et grossi qu'il était, lui offrait un moyen dangereux, mais cependant possible, de salut. Au bout de cent pas a peu près, il rencontra la rivière; il suivit avec précaution la rive sur laquelle il se trouvait. Il marchait depuis dix minutes environ, lorsqu'il crut entendre quelque bruit : il s'arrêta aussitôt, écoutant avecTaltention d un homme dont la vie repose sur la finesse de ses sens. En effet, une troupe de soldats à cheval s'approchait de son côté, suivant comme lui les bords de la Tweed. So jeter à droii.e, dans le camp, était perdre la chance de salut qu il s'était ménagée; il préféra donc se glisser dans les hautes herbes qui poussaient sur le rivage, et, s'attachant aux racines des arbres, il se trouva caché dans l'intervalle creusé entre la rive et l'eau qui bouillonnait au-dessous de lui; là, le bruit du torrent couvrit un instant le bruit des honnnes; et d'abord il crut s'être trompé; mais bientôt le hennissement d'un cheval lui prouva le contriiiro. Quelques secondes après, il commença d'entendre le son des voix, et pn'Sque aussitôt il put saisir quelques mots de la conversation. Guillaume s'assura d'abord que son éj?ée pouvait facilement sortir du fourreau; ensuite il jeta les yeux sur l'eau, et vit qu'il n'avait qu'>i lâcher les branches auxquelles il se cramponnait pour tomber dans le fleuve. Certain qu'il pouvait combattre et fuir selon l'urgence, il prêta de nouveau son attention tout entière au bruit qui s'approchait de plus en plus. — Et vous croyez, capitaine, disait l'un des arri-

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vants, qu'au ton de supériorité de sa voix on !pouvait reconnaître pour le plief de la troupe, que, grâce à cette infernale nuit, pendant laquelle les ouvriers ne peuvent pas travailler, nos macliines de guerre^ne seront prêtes que demain après nones? — C'est au moins, monseigneur, ce que le chef des travaux m'a affirmé, répondit, avec le ton du respect, la personne interrogée, ~ Cela va encore retarder fassaut, dit avec le ton de l'impatience le premier^interlocuteur, Grégor!... — lUonseigneur, répondit une voix nouvelle. — Tu prendras demain matin ma barrière, s.tu te feras précéder d'un trompette, tu cloueras mon gant contre une des portes (iu cliâtt'au. et tu défieras Guilhiume de 3!oiilaigu de sortir pour briser en l'iionneur de Dipu et de sa dame une lance contre Guillaume Douglas. — Je ferai à votre volonté, monseigneur, répondit Técuyer.

En ce moment, la -sonde de nuit commandée par Douglas était arrivée a l'endroit; même où Guillaume se tenait caché, de sorte que Douglas, en étendant son épé, aurait pu toucher celui qu'd se préparait à provoquer le lendemain, et qu'il était bien loin de,,croire si près de lui, cette fois encore, l'animal montra la supériorité de ses sens sur ceux de l'homme; car, en passant devant Guillaume, le cheval de Douglas s'arrêta, tendit le cou, et dirigea ses naseaux vers le jeune et aventureux bachelier, qui put sentir sur son visage la fumée tiède et humide qui en sortait.

— Qu'y a-t-il, Fingal? dit Douglas, s'assurant sur ses arçons. — Qui vive? cria Grégor, frappant les broussailles de son épée. — Quelque loutre qui guette le poisson, quelque renard qui cherche fortune aux dépens de notre cuisine, dit le capitaine en riant. — Noulez-vous que je mette pied a terre, monseigneur? dit Grégor. — Non, répondit Douglas; ce n'est pas la peine, et Rasling a raison. Allons, Ftngal, continua-til en donnant de l'éperon; allons, nous n'avons pas de

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lemps a perdre. Et tu ajouteras, conlinua-l-il en "se tournant vers Grégor, que je lui offre tous les avantages du terrain et du soleil. — Quant a ce dernier article, monseigneur, dit le capitaine, je crois que vous pouvez vous engager sans conséquence. — Enfin, pourvu qu'il accepte, reprit négligemment Douglas, dont la voix commençait à se perdre dans Téloignement, tu le laisseras maître de toutes les condition.*.

Guillaume n'en entendit pas davantage, soit que la conversatioii eût cessé, soit que la dislance fût trop grande; il renfonça dans le fourreau son épée, qu il avait tirée à demi, s éiança sur le bord de la rivière, et continua sa route sans rencontrer d'autre obstacle que le fossé d'enceinte fait a la hâte par les soldais. Fort et léger comme un montagnard il le franchit d'un saut et se trouva hors du camp.

Guillaume marchait depuis deux heures environ, lorsque les premiers rayonsdu jour colorèrent le sommet des montagnes, au pied desquelles il suivait un étroit sentier. Peu à peu la lumière sembla se réllét» r sur le plan incliné des collines; en même temps, un épais brouillard, que la nuit avait amoncelé au fond de la vallée, commença de se mettre en mouvement, pareil aux vagues d'une mer qui monte; pendant quelques instants, la vapeur demeura ainsi, flottante entre Guillaume et 1 horizon qu'elle lui dérobait, comme si elle eût eu peine à quitter la terre; enfin elle s'éleva pareille à un rideau de théâtre, laissant apparaître au travers de sa gaze humide un paysage éclairé de cette demi-teinle crépusculaire qui n est déjà plus la nuit et qui cependant n'est point encore le jour. Alors, au milieu de cette limpide et poétique atmosphère, un chant écossais commença de se faire entendre. Guillaume reconnut tout d'abord les modulations aiguës d'un pibrocq montagnard, et, s'arrêtant aus.-itol, il prêta Toreille. En ce moment, a cinq cents pas de lui environ, au sommet d'un petit monticule formé par

les accidents du chemin, il vil paraître deux soldats écossais qui conduisaient ancanuDuiiattdage de bœufs, qu'ils venaient de voler, sans doute, dans une ferme voisine : l'un des deux soldats était monté sur un do ces petits chevaux que Ion désignait sous le nom de haquenée, et piquait les bœufs de la pointe de sa lance pour les faire avancer.

Guillaume en les apercevant, banda Tare qui) [torlait détendu à la main gauche, tira une flèche de sa trousse, et se plaçant au milieu de la route, il attendit qu'ils fussent à la portée du trait et de la voix; les Ecossais, de leur côté, firent leurs préparatifs de défense. Ces préparatifs étair nt d'autant plus urgents des deux côtés, que la nature du terrain n'otïrait d'autre passage que le sentier sur lequel se trouvaient les voyageurs, resserrés qu'ils étaient d'un tôié par le talus rapide de là montagne, et de l'autre par la rivière.

Cependant les Ecossais, voyant Guillaume immobile, continuèrent d'avancer; celui-ci les laissa faire; puis, lorsqu'il les vit a la distance de cent cinquante pas environ, il étenlif la main vers eux.

— Holà! messieurs des jambes rouges, leurcria-t-il dans lidiomegallique, que, grâce à sonivoisinage des frontières, il parlait comme un montagnard, pas un pas de plus avant que nous nous soyons expliqués. — Que voulez-vous? répondirent les Ecossais, qui, entendant parlerleur langue, nesavaient plus s ils devaient considérer Guillaume comme un ami ou comme un ennemi. — Je veux d'abord que tu me donnes le cheval sur lequel tu es monté, ami bouvier, reprit Guillaume, s'adressant à celui qui piquait les bœufs, attendu que j'ai encore une longue course a faire, tandis que tu n'as plus, toi, que deux lieuos pour rejoindre le camp. — Et si je n'élaii pas disposé à^te lo donner, que ferais-tu? répondit l'Ecossais. — Sur mon âme, dit Guillaume, je te le prendrais de ^ force. L Ecossais se mit a rire, et poussa, 'sans répondre' les

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bœufsaveclapointedesalance. Guillaume, deson côté, pensant qu'il était inutile de continuer la conversation, ajusta lallèchesur son arc; l'Ecossais vit le mouvement hostile du jeune bachelier, et. prévoyant ses conséquences, lise jeta promptement à bas de son cheval, saisit le bœuf par la queue, et se faisant, ainsi que l'avait déjà pratiqué son camarade, un rempart du corps de l'animal, il continua d'avancer. — Ah! ah! dit Guillaume, souriant delà tactique, il paraît que mon cheval me coûtera deux flèches de plus que je ne comptais le payer; n'importe, je rachèterais plus cher encore dans le besoin que j'en ai.

A ces mois, il souleva lentement le bras gauche; puis, avec les deux doigts de la main droite, il retira la corde à lui comme s'il eût voulu faire toucher les deux bouts de l'arc; uninsfantil parut immobile commo un archer de pierre; tout à coup la flèche partit en sifflant, et alla s'enfoncer de plus de la moitié de sa longueur au défaut do l'épaule de l'un des bœufs qui servaient de boucliers vivants aux deux Ecossais. L'animal, blessé à mort, s'arrêta d'abord tremblant sur ses quatre pieds; puis aussitôt, poussant un mugissement terrible, il s'élança en avant avec une vitesse à laquelle celle du cheval le plus rapide ne pourrait étro comparée; mais au bout de trente pas à peu près, ses jambes de devant faiblirent, etil tomba sursesgeno'ix; coniinuant cependant d'avancer à l'aide de ses pieds de derrière, labourant la terre avec sa corne, et achevant lui-même de s'enfoncer la flèche dans la poitrine jusqu'à l'empennure : niitis c'était le dernier effort de son agonie; ses jambes de derrière plièrent à leur tour, il tomba, essaya de se relever, retomba une seconde fois encore, tendit le cou, et, poussant un mugissement plaintif, il expira aussitôt.

Si court qu'avait été ce moment, Guillaume avait déjà tiré de sa trousse et ajusté sur son arc une seconde flèche. La précaution n'était pas inutile; car

l'Ecossais, se voyant découvert, s'était élancé sur son cheval et piquait droit au jeune bachelier; celui-ci leva l'arc mortel une S(>conde fois; mais son adversaire se coucha tellement sur le cou de sa monture, qu'il eût été impossible au plus habile archer de toucher l'homme sans risquerde tuer Tanimal. Guillaume était près de laisser tomber son arc et de saisir son épée, lorsquVn arrivant au corps du bœuf mort, le cheval effrayé fit un écart et présenta le flanc de son cavalier : ce ne fut qu'un instant ; mais cet mslantsuffit a lœil rapide et sûr du jeune homme; le trait partit, et l'Ecossais tomba, la poitrine traversée par la flèche de son adversaire. Le cheval, eff'rayé, continua sa route, ruant et hennissant; mais lorsqu'il ne fut plus qu'à dix pas de Guillaume, celui-ci fît entendre le sifllcment particulier avec lequel le cavalier écossais a l'habitude de rappeler son cheval à demi sauvage et errant dans la m.ontagne; l'animal, à ce langage connu, s'arrêta et dressa les oreilles. Guillaume fit entendre le même bruit une seconde fois en s'approchant de lui; alors, loin de tenter de fuir davantage, il s'arrêta et présenta de lui-même le dos à son nouveau maître, qui s'y élança rapidement et le dirigea sur le second Ecossais, qui, blessé à son tour, tomba à genoux et demanda merci.

— Volontiers, dit GuilUiume, car, si j'avais besoin d'un cheval, j'avais aussi besoin d'un messager. Juremoi donc que tu accompliras fidèlement la commission que je vais te donner, et je l'accorde la vie sauve.

Le soldat fit le seriuenl exigé.

— C'est bien, dit Guillaume : tu iras d'abord trouver David d'Ecosse, et tu lui diras que Guillaume de Montaigu, châtelain du château de Wark, a traversé son champ celte nuit, et que tu l'as rencontré allant quérir le roi Edouard, qui est a Btrwick, et que c'est lui qui a tué ton camarade et qui t'a blessé; puis la te rendras près de Douglas, tu lui diras que Guillaume

a entendu son défi, Ta accepté, et, présumant qu'il n'attendra pas son rcl.our, se charge d'aller lui-même lui indiquer les armes, le lieu et les conditions du combat. Enfin tu tueras ici le bœuf qui te reste, afin que ni toi ni personne de l'armée ne profile desa chair. Aiaintenant relève- toi et fais comme je t'ai dit ; tu es libre.

A ces mots, Guillaume de iVIontaigu mit son cheval au galop, et chemina si durement que, cinq heures après, il aperçut la ville de Berwick. Il y trouva Edouard qui avait déjà rassemblé une armée considérable. A peine le roi eut-il suie danger où se tronvciit la comtesse; qu'il donna l'ordre d'tippareiller. Le soir môme toute l'armée se mit en marche; elle se composait de six mille armures de fer, de dix mille archers, et de soixante mille hommes de pied. Mais, à moitié chemin à peu près, le roi ne put supporter la lenteur avec laquelle on avançait, a cause de toute cette pédaille. En conséquence, il choisit mille armures parmi ses plus braves chevaliers, ordonna au même nombre d'archers de s'attacher à la crinière des chevaux, et se plaçant avec Guillaume de Montaigu à la tête de cette petite troupe, il lui donna l'exemple en mettant son cheval au grand trot. Un peu avant le jour, Guillaume reconnut, aux cadavres des deux bœufs, la place où il avait livré la veille le combat aux Ecossais. Une heure après, et comme les premiers rayons du soleil commençaient à paraître, ils arrivèrent sur une éminence d'où l'on apercevait le château et ses alentours; mais, comme Guillaume l'avait prévu, les Ecossais n'avaient [)oint attendu Edouard, et, pendant la nuit, David Bruce avait levé le siège; les logis étaient déserts.

A peine étaient-ils là depuis (;inq minutes, qu'aux mouvements qui s'opérèrent sur les remparts, Guillaume de Montaigu vit qu'ils étaient reconnus : en conséquence, Edouard et lui mirent leurs chevaux au galop, et, accompagnés de vingt-cinq chevaliers sou-

LA C0\ITK5SE DE SALISBIJRY. 87

lement, ils traversèrent tout le camp ennemi. De grands cris cle joie saluèrent bientôt leur approche. Enfin, au moment ou ils mettaient pied à terre, la porte s'ouvrit, et la comtesse de Salisbury, merveilleusement parée et plus belle que jamais, vint audevant du roi, et mit un genou en terre pour le regrâcier du secours qu'il lui apportait; mais Edouard la releva aussitôt, et sans pouvoir lui parler, tant il avait le cœur plein de choses qu'il n'osait lui dire, il s'achemina doucement près d'elle, et tous deux rentrèrent au château su tenant par la main.

La comtesse de Salisbury conduisit elle-même le roi dans le riche appartement qu"i lie lui avait fait préparer; mais, malgré tous cts soins et toutes ces attentions, Edouard continua de garder le même silence; seulement il la regardait si continuellement et si ardemment, qu Alix, honteuse, senlit le rouge lui monter au visage, et retira doucement sa main de la main du roi. Edouard poussa un soupir, et alla s'appuyer tout pensif dans l'embrasure d'une fenêtre. La comtesse, profitant aussitôt de sa liberté pour aller saluer les autres chevaliers, et donner quelques ordres reiaiifs au déjeuner, sortit de la chambre et laissa le roi seul.

Elle rencontra Guillaume, qui f e faisait donner des détails sur le départ de l'armée. L'Ecossais blessé avait sans doute fidèlement rempli son message; car, vers les dix heures du malin, ceux du château avaient vu s'opérer un grand mouvement dans le camp; ils avaient aussitôt couru aux remparts, croyant que l'ennemi allait tenter un nouvel assaut; mais bientôt ils avaient reconnu que ses préparatifs avaient un tout autre but; alors ils avaient compris que les Ecossais avaient eu nouvelle du secours qu'ils attendaient, et ils en avaient repris un nouveau courage. Effectivement, vers l'heure de vêpres, l'armée s'était mise en route, et, passant hors de la portée du trait, elle avait défilé devant le

cliâteau, pour aller cherrlicr un gué qui se trouvait au-dessus. Les assiégés avaient fait grand bruit avec leurs trompettes et leurs cimbales; mais David Bruce n'avait pasfait semblant d entendre ret appel deguerre, et, vers le soir, Tarmée écossaise s'était trouvée hors de vue.

La comtesse s'approcha de Guillaume, et joignit ses félicitations à celles des chevaliers; car, tout imprudent et aventureux qu'il était, le jeune bachelier avait mené son entreprise à bout avec autant de courage que de bonheur. Elle l'invita a venir se délasser à table; mais Guillaume refusa l'invitation de sa belle tante, alléguant la fatigue de la double route qu'il avait faite. Le prétexte était assez plausible pour qu'on y crût ou qu'on parût y croire. Alix n'insista doQC pas davantage, et se rendit avec les convives dans la salle où le déjeuner était préparé.

Le roi n'y était point encore descendu : Alix fit en conséquence corner Teau, pour l'avertir qu'on n'attendait plus que son plaisir; mais l'avertissement fut inutile. Edouard ne parut pas, et la comtesse prit le parti d'aller le chercher Elle le retrouva au même endroit où elle l'avait laissé, toujours immobile, pensif et les yeux fixés sur la campagne, qu'il ne voyait pas; alors elle s'approcha de lui. Edouard l'entendant venir, poussa un soupir en étendant la main de son côté; la comtesse mit un genou en terre, et prit la main royale pour la baiser, mais Edouard la retira aussitôt, et, se retournant vers Alix, il la couvrit tout entière de son regard. Alix se sentit rougir de nouveau, mais, plus embarrassée encore de ce silence que d'une conversation, elle se décida à le rompre.

— Cher sire, dit-elle en souriant, qu'avez-vous donc à penser si fort? sauf votre grâce, ce n'est point h vous qu'une telle préoccupation doit appartenir, mais bien à vos ennemis, qui n'ont point osé vous attendre. Allons, monseigneur, faites trêves à \os pensées de

guerre, et venez, que nous vous fai^^ions fête et joie. —Belle Alix, dit le roi, ne me pressez pas de prendre place à table; car, sur mon âme, vous aurez un triste convive. Oui, je suis venu avec des pensées de guerre, mais la vue de ce château m'en a fait naître d'autres bien opposées, et celles-là sont si profondes, que je ne sais rien qui puisse me les ôter du cœur. — Venez, monseigneur, venez, dit Alix; les remercîments de ceux que votre arrivée a sauvés feront diversion à des pensées qui ne sont nées, vous l'avouez vous-même, que depuis quelques instants. Dieu, vous le voyez, vous a fait le plus redouté des princes chrétiens. A votre approche, vos ennemis ont fui, et leur entrée dans votre royaume, loin de leur faire gloire, a.tourné à leur confusion par la manière dont ils en sont sortis, Allons, monseigneur, chassez tous ce« graves soucis. et venez dans la salle où vos chevaliers vous attendent. — Je me suis trompé, madame, continua le roi toujours immobile et dév.orant Alix du regard; oui, je me suis étrangement trompé en vous disant que la vue de ce château avait fait naître dans mon cœur les pensées qui me préoccupaient : j'aurais dû dire qu'elle les avait réveillées; car elles n'étaient qu'endormies, quoique je les crusse éteintes. Ce sont les mêmes qui m'absorbaient déjà, il y a quatre ans, lorsque Robert d'Artois entra dans la salle à manger du palais de Westminster, portant ce héron fatal sur lequel nous avons tous fait un vœu, Ohl lorsque je prononçai celui de porter la guerre en France, j'étais loin de deviner celui que vous alliez faire, vous! vous avez tenu plus fidèlement le vôtre que je n'ai rempli le mien; car ce n'est point une guerre sérieuse que nous avons faite, tandis que vous, madame, c'est un lien éternel et indissoluble que vous avez contracté!... — Permettezmoi de vous rappeler, sire, que ce mariage s'est fait par votre agrément et volonté; et la preuve, c'est que vous avez ajouté à cette occasion le don du comté de

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Salisbury eu titre de comte que portjiit déj^ mon mari. — Oui, oui, dit Edouard en souriant, j'ai eu cette folie; je ne savais pas alors tout ce qu il m'enlevait, et j'agissais avec lui comme avec un ami et un sujet fidèle, au lieu de le punir comme un traître... — Tous n'oubliez pas, interrompit doucement Alix, que ce traître est à cette heure prisonnier au Châtelet à Paris, et cela pour votre service, monseigneur. Pardon si je me permets de vous le rappeler, sire; mais vous paraissez lavoir oublié; je croyais cependant que Tabsence du comteauraitlaisséune place vide dans vosconseils et dans votre armée. — Que venez-vous me parler de mes conseils et de mes armées, Alix? que me fait mon royaume? que me fait la guerre? Je suis bien malheureux, si, malgré tout ce que je vous ai dit, vous croyez encore que ma préoccupation vient de ces choses. Non, Alix, tout cela pouvait être de quelque importance pour moi hier encore; car hier je ne vous avais pas revue, mais aujourd'hui... Alix fit un pas en arrière, le roi étendit la main vers elle, mais sans oser la toucher. Cependant ce geste farrêla. — Aujourd'hui conlinua Edouard, à quoi voulez-vous que je pense, si ce n'est a vous, que je revois plus belle que je ne vous ai quittée?... à vous que j'ai aimée tristement et solitairement pendant quatre longues années pendant lesquelles j'ai tout fait pour vous oublier. Mais non, dans mon palais, sous ma tente, au milieu de la mêlée, mon esprit était à TAnglelerre, mon cœur à vous. Oh! Alix, Alix! lorsqu'on aime d'un amour pareil il convient que l'on soit aimé ou il faut en mourir. — Oh 1 monseigneur! s'écria Alix en pâlissant; monseigneur, vous êtes mon roi, vous êtes mon hôte : estce bien à vous d'abuser ainsi de votre double pouvoir et de votre double titre? Me séduire, vous ne Tespérez pas, monseigneur; et comment voulez-vous donc que je vous aime? Oh! vous, un si grand prince! vous, un si noble chevalier! Non, il ne vous est pas venu cette

LA COMTESSE !JK SAl.ISBURY. 91

Mée, n'est-ce pas, de déshonorerriiommeque vous appelez votre ami, et surtout lorsquecetbomme vous a servi si vaillamment, qu'il est, par votre querelle avec le roi de France, pri^onnipr à cette iieure a Paris? Oh! certes, monseigneur, vous seriez amèrement blâmé d'une telle action, si vous aviez le malheur de la commettre ; et si jamais, a moi, il me venait au cœur la pensée d'aimer un autre homme que le comte, ah! sire, ce serait a vous non-seulement ;dc m'en reprendre, mais encore de faire justice de ma personne pour donner aux autres femmes l'exemple d'être loyales à des maris qui sont si loyaux à leur roi!

Aces mo's, Alix fit un niouvement pour sortir, mais le roi s'élança vers elle et la retint par le bras; au même moment la tapisserie de la portière se souleva, et Guillaume de Mcsntaigu parut à la porte : Monseigneur, dit-il 'a Edouard, comme la où est le roi il n'y a plus ni gouverneur ni châtelain, attendu que toute ville et toute forteresse sont au roi, veuillez avoir la bonté de donner le mol de garde ; car à cette heure, et tantque vous nous ferez la grâce de rester ici, c'est vous qui répondez au comte de Salisbury de la vie et de l'honneur de tous ceux qui habitent le château.

' Un éclair de colère, qui ne fit que briller et s'éteindre, passa dans les yeux du roi; son front devint sévère, et sa vue se porta sur la tapisserie qui s elailsoulevée si à propos, comme s il eût voulu lui demander depuis quel temps Guillaume était caché derrière elle, Mais bientôt tous les signes de mécontentement se dissipèrent les uns après les autres, et firent place a une parfaite tranquillité.

— Vous avez raison, messire, répondit-il au jeune bachelier d'une voix dans laquelle il était impossible de remarquer la moindre altération : le mot de garde pour ce jour et cette nuit sera loyauté, et j'espère que personne ne l'oubliera. Allez le transmettre aux chefs

9î LA COMTESSE DE SALISBURY.

de poste, et venez nous rejoindre à table : j'ai des instructions particulières à vous donner; n'y manquez pas, car demain je pars.

En achevant ces paroles, et tandis que Guillaume s'inclinait en signe de respect et d obéissance, Edouard offrit respectueusement la main à la comtesse tremblante et muette.

— Madame, lui dit-il en descendant les premières marches de Tescalierqui conduisait a la salle du repas, sur mon âme, je suis un homme malheureux : j'ai le poids d un royaume à porter, j'ai deux guerres mortelles à soutenir, j'ai un intérieur royal dont les douleurs passées étendent leur deuil sur le présent. J'espérais en votre amour pour éclairer l'ombre de mes journées, et voila que j'ai perdu cet espoir qui était le soleil de ma vie. Je vous quitte demain; quand vous reverrai-je? — Cher sire, répondit la comtesse, l'absence de mon mari me force à vivre dans la retraite; l'absence est une demi-mort et un demi-deuil. Je ne verrai plus personne avant le retour du comte. — Mais, s'écria Edouard^ j'ai des fêtes à donner k Windsor à propos de la fondation de la chapelle Saint-Georges.- Qui sera reine du tournoi, si vous ne venez pas? — Sire, répondit la comtesse, ce me sera grand honneur et grand plaisir d'y aller, si mon mari m'y conduit. — Et sans lui, madame? — Je n'irai pas.

Edouard et la comtesse entrèrent silencieusement dans la salle, et chacun s'assit à la place qu'il devait occuper. Mais le dîner fut triste, car le roi demeurant muet, nul n'osa rompre le silence : quant à Alix, elle n'osait lever les yeux, tant elle sentait instinctivement les regards du roi fixés sur elle, aucun des convives ne pouvait se rendre compte de celle contrainte, et quelques-uns croyaient que cette préoccupation d'Edouard lui venait de ce que les Ecossais lui étaient échappés; maisautre chose le touchait ;c'était cet amour qui lui était si fortement entré au cœur, que depuis il n'en put sortir.

Vers la fin du dîner, Guillcniime de iNJontaigu rentra, s approcha d Edouard, et voyant que celui-ci, toujours pensif, ne faisait nulle attention à sa présence ; Sire, lui dit-il, le mot de garde est donné aux postes extérieurs et intérieurs, et me voici à vos ordres. — C'est bien, mon jeune bachelier, dit Edouard en relevant lentement la tête, vous êtes si adroit messager, que je vais vous charger d'un nouveau message. Tenezvous prêt à rejoindre l'armée écossaise et à remettre une lettre à D.ivid Bruce, son roi; prenez dans mes écuries mes meilleurs chevaux, et telle suite qui vous conviendra pour assurer votre sûreté. — Sire, répondit Guillaume, jai mon cheval de bataille, qui va vite ou lentement, selon que ma voix le presse ou le retient; j'ai mon épée et mon poignard qui m'ont toujours suffi pour l'attaque et la défense; je n'ai pas besoin d'autre chose. — C'est bien; allez donc vous préparer.

Guillaume sortit. Madame la comtesse permettrat-elle, continua Edouard, que j'écrive cette lettre en sa présence'

La comtesse fit signe a un page, qui posa devant Edouard un parchemin, de l'encre, une plume, de la cire et un fil de soie rouge pour suspendre le cachet.

Lorsque Edouard eut écrit, il se leva, et, faisant le tour de la fable, il alla présenter la missive à la comtesse. Celle-ci la lut avec une émotion croissante; puis, aux dernières lignes, elle tomba aux pieds d'Edouard, carcettelettre oifraita David Bruceléchange du comte de Murray contre le comte de Salisbury; et quoique ce dernier fût prisonnier du roi de France, et non du roi d'Ecosse, il était probable que celui-ci, grâce à ses relations avec Philippe de Valois, obtiendrait facilement de lui la liberté du comte de Salisbury.

Edouard s'enivra un moment avec tristesse de la reconnaissance d'Alix ;car il jugea, pendant ce moment, que c'était le seul sentiment qu'il dût jamais attendre

d'elle; puis il la releva en soupirant et, en détournant, la tête, et ses yeux tombèrent sur Guillaume de Montaigu, déjà prêt et appareillé pour parlir. Alors il dégagea doucement ses mains de relies d'Alix, retourna lentement à sa place, plia la lettre, la lia du fil de soie, et, tirant une bague de son doigt, il l'appuya, en guise de sceau, sur la cire, qui en reçut et en garda l'empreinte,

— Maître Guillaume, dit Edouard, voiri la lettre : chevauchez tant que vous rejoindrez David d'Ecosse, fût-ce à l'autre frontière de son royaume; vous remettrez ses dépêches entre ses mains royales, et vous m'en rapporterez la réponse à Londres, où je vais vous aller attendre. Puis, nous procéderons, en récompense de vos loyaux services, a la cérémonie de votre chevalerie, afin que vous puissiez briser une lance au tournoi dont le comte de Salisbury sera, je l'espère, un des tenants, et la comtesse la reine. A ces mots, Edouard salua froidement la comtesse, et, sans attendre les remerclments d'Alix et de Guillaum.e, il se retira dans son appartement.

Guillaume parlit à l'instant même, et, marchant de toute la force de son cheval, il parvint à rejoindre, au bout de six jours, l'armée écossaise à Stirling. Aussitôt il se fit reconnaître et conduire devant le roi, Guillaume Douglas était près de lui. Le jeune bachelier mit un genou en terre, et présenta ses dépêches à David. Celui-ci les lut avec une satisfaction marquée et passa dans une chambre voisine pour y répondre. Guillaume de Montaigu etGuillaumeDouglas se trouvèrent alors seuls. Les deux jeunes gens, qui commençaient leur carrière rivale de gloire et de chevalerie, jetèrent aussitôt les yeux l'un sur l'autre, et se regardèrent quelque temps avec hauteur, sans proférer une parole; Guillaume Doughis rompit le premier le silence.

— Vous avez su, je ne sais comment, messire, ditil à son jeune ennemi, que mon intention était de vous

défier devant le cliâteau de Wark, et de rompre uno lance avec vous, no pouvant mit ux foire aux yeux de la belle con^.tesse Alix et du no!)le roi David. — Oui, messire, répondit en souriant Guillaume, mais je sais aussi que vous êtes parli en telle diligence que je ne vous ai plus trouvé à mon retour, et que ce n'est aujourd'hui que j'ai pu vous rejoindre. La partie m etaii trop agréable pour que je ne m'empressasse point de venir vous dire moi-même que je l'acceplais. — Vous savez, reprit dédaigneusement Guillaume, que je v(>us ai laissé le choix du temps et du lieu; c est donc à vous de choisir. — Malheureusement, messire, la mission dont je suis chargé me force d'ajourner la chose; mais, si vous voulez bien, ce sera aux fêtes que le roi prépare au châleau de Windsor. Le lieu et les conditions du combat seront celui et celles de tous. — Vous oubliez, messire, que nous sommes en guerre avec l'Angleterre. — J'apporte des lettres qui proposent une trêve. En tous cas, comme d'ici a ce temps je dois êîre armé chevalier de la main du roi Edouard, je lui requerrai un don qu'il ne me refusera certes pas : ce sera un sauf-conduit pour vous, messire^. — Alors, c'est chose dite, répondit Douglas, et je compte sur votre mémoire.

En ce moment deux pages entrèrent, i!s venaient chercher Guillaume de Montaigu pour le conduire au logis qui lui étiiit préparé, et devaient rester à son service tout le temps qu'il demeurerait à Stirling. Il les suivit aussitôt; mais, au moment où il allait franchir le seuil de la porte, il se retourna vers son futur adversaire.

— Ainsi donc, à Windsor? dit Guillaume de Montaigu. — A Windsor, répondit Guillaume Douglas.

Les deux jeunes gens se saluèrent avec une fierté courtoise, et Guillaume sortit. Le même soir il reçut la ré^ionse de David Bruce, qui [)romettait au roi Edouard

96 LA COMTF.SSE DE SALISBUllY.

de s'entremettre pour la lib. rlé du comte de Salisbury; . et, malgré les instances qui lui furent faites par son hôte royal, le lendemain, au point du jour, il se remit en route pour Londres. Cependimt, comme le château de Wark était sur son chemin, il s'y arrêta un jour en passanf; mais il ne put voir la comtesse. Quant à Edouard, il était parti, comme il l'avait dit, le lendemain de la scène que nous avons racontée.

En arrivant à Londres, Edouard avait trouvé un message de la comtesse de jMontfort, qui venait réclamer la promesse qu'il avait faite à son mari en recevant son hommage. Pour resserrer davantcige encore ce traité, la comtesse demandait pour son fds une des filles du roi d'Angleterre, qui devait porter le titre de duchesse de Bretagne. Rien ne pouvait en ce moment faire plus grand plaisir à Edouard qu'une pareille proposition. La Bretagne était un des plus nobles duchés de la terre, et une fois à lui, il retrouvait de ce côté, ouvertesur la France, la porte qui lui était fermée en Normandie. De cette manière aussi, Edouard demeurait fidèle à son vœu. La guerre, dénouée dun côté, se renouait de l'autre, et le léoparp anglais ne cessait de mordre son ennemi à la tête que pour s'acharner à ses flancs.

En conséquence, Edouard appela près de lui Gauthier de Mauny, son fidèle compiignon. lui ordonna de prendre bonne et sûre compagnie de chevaliers, d'hommes d'armes et d'archers, et d'aller avec eux au secours do la comtesse. Gauthier leva sa bannière et aussitôt vinrent se ranger autour d'elle un grand nom-

bre de seigneurs en renom, qui ne demandaient que guerre, et ne cherchaient qu'appertises d'armes. Ils s'embarquèrent donc sans retard, emmenant avec eux six mille archers; mais, empêchés par le vent contraire, ils restèrent en mer soixante jours, pendant lesquels avaient fort empiré les affaires de la comtesse de iVJontfort en Bretagne.

Charles de Blois, après avoir pris Mantes et envoyé à Paris son ennemi Jean de Montfort, croyait avoir partie gagnée. Mais il s'aperçut bientôt, au contraire, que le plus rude de la besogne lui restait à faire. La comtesse était a Rennes. C'était, comme nous l'avons dit, un cœur de héros dans un corps de femme : si bien qu'au lieu de pleurer son mari, qu'elle croyait mort, elle résolut de le venger. En conséquence, elle fit sonner la cloche, assembla sur la place peuple et soldats, et parut au balcon du château, tenant son fils dans ses bras. L'un et l'autre furent accueillis par de grands cris; car la comtesse et son mari avaient répandu de si grandes largesses, qu'ils étaient fort aimés. Cette démonstration doubla son courage; alors, élevant son enfant entre ses bras, elle le montra à tous, disant : Seigneurs! seigneurs! ne vous découragez pas, voici mon fils, qui s'appelle Jean comme son père et qui aura le cœur de son père : nous avons perdu le comte; mais en le perdant, nous n'avons perdu qu'un seul homme. Ayez donc courage en Dieu et foi dans l'avenir. Nous avons, grâce au ciel, argent et courage, et à la place du chef que vous avez perdu, je vous en donnerai un tel que vous n'ayez rien à regretter. En ceci, elle faisait allusion au secours qu'elle attendait d'Angleterre, et qu'elle espérait lui devoir être amené par Edouard lui-même.

De semblables paroles jointes à degrandes largesses rendirent le courage aux habitants do Rennes; alors la comtesse, voyant qu'ils étaient résolus a se bien défendre, leur laissa pour gouverneur Guillaume de Ca-

doudal, et s'en alla ainsi, sou fils dans les bras, de ville en ville et de garnison en garnison. Enfin, après avoir réconforté tous les cœurs et s'être fait prêter serment par toutes les bouches, elle alla s'enfermer dans la ville de Henne-bon-sur-Mer, qui était grosse et bien fortifiée, et la attendit en faisant tous ses préparatifs de défense, les nouvelles qui devaient lui arriver d'Angleterre.

Pendant ce temps, les seigneurs français, conduils par monseigneur Charles de Blois, et ayant messire Louis d Espagne pour maréchal, après avoir laissé garnison a Nantes, étaient venus mettre le siège devant la cité de Rennes. Mais si eile était bien attaquée, elle fut aussi bien défendue. Cependant les bourgeois se lassèrent d'un métier qui n'était pas le leur, et résolurent de rendre la ville malgré la volonté du gouverneur. Ils entrèrent donc nuitamment dans le château, se saisirent de Guillaume de Cadoudal et le conduisirent en prison; puis aussitôt ils envoyèrent des députés a monseigneur Charles de Blois, lui proposant de lui rendre la ville à la seule condition que les partisans de la comtesse de Wontfort se pourraient retirer vie et bagues sauves. Le marché était trop avantageux pour que Charles de Blois le refusât. Les messagers rentrèrent donc en leur cité, et comme les bourgeois étaient en grande majorité et maîtres de tout .ils proclamèrent la capitulation laite, ofïrant de la part de monseigneur Charles de Bois à Guillaume de Cadoudal telle récompense qu'il lui plairait pour passer uu parti français. Âlais le noble Breton refusa tout, ne redemandant aux bourgeois qui avaient trahi leurs serments que ses armes et son cheval. Puis, quand ils lui eurent été rendus,il traversa la ville avccles quelques braves qui lui étaient restés fidèles, et se mit en route pour aller annoncer a la comtesse, enfermée, comme nous l'avons dit, dans la ville de Hennebon, que ses ennemis étaient maîtres de Rennes.

De leur roté, les Français, qui tenai'^nt déjà le comte en leur puissance, pensèrent que, s'ils pouvaient conquérir encore la comtesse et son fils, la guerre serait bientôt finie, et marchèrent directement sur Hennebon. Aussi, un matin, vers le milieu du mois de mai, enlendit-on les sentinelles pousser le cri : Alarme! C'était Tarm^ée française qui apparaissait a riiorizon.

La comtesse avait près d'elle Tévêque de Léon en Bretagne, son neveu, messire Hervey, qui avait déjà défendu Nantes, messire Yves de Tresej^uidy, le sire (le Landernau, le châtelain de Guingamp, les deux frères de Kirriec, et messiros Henry et Olivier de Pennefoft Tous à ce signal de guerre coururent aux remparts, tandis que la comtesse, au son de la grande cloche, parcourait les rues delà ville, armée comme un homme et montée sur un cheval de ba'tailie. Aussi, lorsque les Français s'approchèrent, virent-ils la vilb iion -seulement bien forliuée de iiarrières et de murailles, mais encore bien garnie de soldats aguerris et (le vaillants capitaines; ils s'arrêtèrent donc hors de la portée du trait, et dressèrent leurs logis en gens qui veulent faire un siège. Pendant ce temps quelques jeunes compagnons génois, espagnols et français s'approchèrent des barrières pour escarmoucher, au cas où le désir en viendrait aux assiégés. Ceux-ci n'étaient pas gens à reculer : aussi sorlirent-ils en nombre à peu près égal, et la rencontre cominiença-t-elle avec une vigueur et un acharnement qui indiquaient que, si l'attaque devait être vigoureuse, la résistance sera il opiniâtre. Après deux ou trois heures de combat, les assiégeants furent obligés de baltreen retraite, laissant, et en particulier les Génois, qui s'étaient plus aventurés, bon nombre de morts sur le champ de bataille.

Le lendemain les seigneurs français tinrent conseil, et décidèrent que le jour suivant ils feraient assaillir les barrières par leurs gens, pour voir quelle conte nanre feraient les Bretons. Lu conséquence, \crs

100 LA COWTLSSE DE SALISBUUY.

Theure de prime, les Français sortirent de kurs logis, et vinrent assaillir les barrières. Ceux de la ville alors ouvrirent les portes, et vinrent bravement défendre les ouvrages avancés. L'assaut commença aussitôt, et dura avec le même acharnement de la veille juscju'à l'heure de none, où les Français, repoussé» une seconde fois, furent obligés de ncu'er, laissant une multitude de morts et ramenant un grand nombre de blessés. A cette vue, les seigneurs français, ejui étaient tous sortis du camp et regardaient ce combat comme un spectacle, entrèrent dans une grande colère et ordonnèrent à leurs gens de recommencer Tassant avec un renfort de troupes fraîches. De leur côté, ceux do Hennebon, déjà encouragés par un premier succès, revinrent, au combat avec grand cœur et bonne espérance. Chacun faisait donc de son mieux, c^ux-ci pour attaquer, ceux-là pour défendre, lorsepie la comtesse, qui était montée sur une tour pour juger comme ses gens se maintenaient, vit que tous les seigneurs français avaient, comme nous l'avons dit, laissé leurs logis pour s'approcher du champ de bataille; alors elle descendit de la tour, s élança sur son cheval, réunit trois cents hommes des plus braves et des mieux montés, et, sortant avec cette compagnie par une porte qui n'était point attaquée, fit un détour et revint par derrière se jeter au milieu des lentes et des logis des seigneurs de France, qui n'étaient gardés que par des garçons et des varlels qui s'enfuirent à cette attaque. Alors chacun des cavaliers, qui tenait une torche allumée, la jeta sur une tente de toile ou sur un logis de bois et tout lut aussitôt en flammes. Les seigneurs virent alors cette grande fumée qui s'élevait au milieu de leur camp, et entendirent les cris de : Trahis! trahis! que poussaient les fuyards. Ils quittèrent donc à l'instant l'assaut pour fdire face à cette attaque inattendue, et, se précipitant au milieu de leurs logis, ils virent la comtesse et ses gens qui

fuyaient du côléd'Auvray; car la rcmlesse avait pensé qu une fois découverte, il lui serait impossible de n ntrcr dans Hennebon. Il ne fallut qu'un coup d'oeil à messire Louis dEspagne pour juger de la faiblesse de ceux qui venaient de donner à l'armée entière une pareille alarme, et, montant à cheval avec cinq cents hommes d'armes à peu près, il prit chasse sur eux; mais inutilement. La comtesse et ses gens avaient trop grande avance, et le maréchal ne parvint à rejoindre que les plus mal montés, qui, ne pouvant suivre les autres avec une égale vitesse, furent tués ou pris. Quant a elle, elle arriva saine et sauve, avec deux cent quatre-vingtshommesapeu près, au château d'Auray, qu on disait bâti par le roi Arthur, et dans lequel était bonne garnison.

Cependant, à peine revenus de leur surprise, les seigneurs de France quisetrouvaientSiinslogisavaient résolu d'en établir d'autres plus près de la ville. En conséquence, ils abattirent presque entièrement une forêt qui se trouvait à leur portée, et commencèrent à bâir des barraques, tout en criant aux gens de Hennebon daller chercher leur comtesse, qui était perdue; enefïét, ceux de la ville ne la voyant pas revenir, étaient portés à croire qu'il lui était arrivé malheur, et commençaient à entrer dans une grande inquiétude. La comtesse se doutait bien de son côté qu'ils devaient être fort tourmentés et affaiblis de son absence : elle renforça donc sa troupe de tous les gens d'armes qu'elle crut inutiles à la défense d'Auray, laissa pour capitaines à sa garnison messires Henry et Olivier de Pennefort, sur lesquels elle savait pouvoir grandeoient compter, et, se remettant à la tête de sa petite troupe, qui montait alors à cinq cents braves compagnons, elle partit environ vers minuit, et, à la faveur de l'ombre, côtoyant en silence l'armée française, elle revint frapper k la porte par le même chemin qu'elle avait pris pour en sortir : elle était à peine refermée

i.A C0MTF8SÉ m; SMlBinV. T. u 7

102 LA. COMTilSSE DE SALISBURY.

derrière elle, que le bruit de son arrivée sa répandit dans toute la ville. Aussitôt les trompettes et les tambours batlirent, faisantun tel bruit que les assiégeants s'en éveillèrent en sursaut, croyant que Ton attaquait leur camp, et se firent armer. Voyant qu'il n'en était rien, ils résolurent, puisqu'ils étaient prêts et a[)pareillés, de tenter un nouvel assaut : ceux de la viiie^, doublement encouragés, et par leurs succès passés, et par le retour inespéré de la comtesse, l'acceptèrent avec leur empressement habituel; si bien qu'à mesure que les Français aDprochaient des remparts, les Bretons descendaient aux barrières. Mais il en fut cette fois de même qu'il avait déjà été, et après un combat qui avait duré depuis le point du jour jusqu'à une heure après midi, les seigneurs de France furent forcés de se retirer : tant il leur était visible que leurs gens se faisaient tuer inutilement et sans aucun espoir de succès.

Alors ils se décidèrent k procéder autrement; ce n'étaient point les hommes qui leur manquaient, mais les instruments de auerre; ils divisèrent donc l'armée en deux parties : l'une, qui, sous la conduite de monseigneur Charles de Blois, s'en irait assiéger Auray ; l'autre, qui, sous le commandement de messire Louis d'Espagne, resterait devant Hennebon. Puis on manda une compagnie qui devait amener à ces derniers douze grands engins que les Français avaient laissés à Renne. Le même jour il fut fait ainsi cjuil avait été dit : monseigneur Charles de Blois partit j)our Auray, et messire Louis d'Espagne resta devant la ville, qu'il devait se contenter débloquer tant que ne lui seraient pas venues ses machines de guerre. Ce fut l'affaire de huit jours, et les assiégés, qui ne comprenaient rien à cette inaction, etduhaut des murailles raillaient durement la paresse de leurs ennemis, en connurent enfin la cause en voyant s'approcher du camp ces tours mouvantes et ces engins gigantesques qui formaient

LA COMTESSP. DF, SALPEURY. 103

à cotte époque Torscnal obligé d'un siège. Les Français ne perdirent pas de lemps, et, niellant aussitôt leurs nuicldnes en batterie, commencèrent à faire pleuvoir sur la ville une grêle de pierres, qui non seulement écrasaient ceux qui passaient par les rues, mais encore dévastaient les maisons, dont elles enfonçaient les toits et brisaient les fenêtres. Alors ce gi'and courage que les assiégés avaient montré commença à faiblir, etTévèque de Léon, qui en sa qualité dhomme d'église était bien excusable d être moins ardent à la défense que ceux dont c'éiait le métier, commença d'insinuer aux bourgeois d'Hennebon qu'il serait plus prudent de traiter avec monseigneur Charles de Blois que de continuer à défendre une cause contre la(iuelle était armé un seigneur aussi puissant que le roi de France. Les proj)Ositions qui s'adressent directement aux intérêts matériels trouvent toujours un écho : on commença par murmurer sourdement, puis on paila à haute voix de capitulation et de traité, si bien que lebruit en vint à la comtesse, qui, attendant d'un moment à l'autre les renforts qui devaient lui arriver d'Angleterre, supplia seigneurs et bourgeois de no prendre aucune résolution avant trois jours. L'effroi répandu par Téveque était tel, que ces hommes qui avaient juré de se défendreju^qu'à la mort regardèrent comme bien long le délai que leur demandait la comtesse; néanmoins quelques-uns insistèrent pour qu'il lui fût accordé; d'autres, au contraire, voulurent qu'on se rendit dès le lendemuin, La nuit tout entière se passa en discussions de part et d autre, et certes, si dans ce moment les Français eussent eu 1 idée de donner l'assaut, ils se fussent facilement emparés de la ville qui leur avaitcoûté si cher; mais ils ignoraient ce qui se passait derrière la muraille qu'ils continuaient de battre en brèciie. Bref, le parti du l'évêque l'avait emporté, et la discussion ne portait plus que sur le choix des messagers que l'on devait envoyer a messirc

104 LA COMTESSE Dt SALISBURY.

Louis d'Espagne, lorsque la comtesse, qui s'était retirée dans sa chambre, ne sachant pas même si on la laisserait libre de quitter la ville avec son fils, aperçut, en regardant par la fenêtre, la mer toute couverte de vaisseaux. A cette vue, elle jela un cri de joie, et courant au balcon du château : Messeigneurs, ditelle au peuple et aux hommes d'armes qui encombraient la place, il n'est plus question de capitulation ni de traité; voilà le secours que je vous avais promis, et si vous en doutez encore, montez sur les remparts et regardez la mer.

En effet, la comtesse avait auguré juste. A peine toute cette multitude eut-elle aperçu des créneaux et des fenêtres cette flotte composée de plus de quarante vaisseaux, tant grands que petits, tous bien bastilles, que le courage lui revint, et que, par une de ces réactions si familières à la multitude, elle se prit à l'évêque de Léon de la lâcheté qu'elle venait de faire paraître. Aussi celui-ci, s'apercevant qu'il avait commencé là une mauvaise besogne, s'empressa-t-il de gagner avec son neveu, messire Hervé de Léon, une des portes (le la ville, et, se rendant aussitôt devers messire Louis d'Espagne, il lui annonça les secours qui arrivaient si à propos à la comiesse. Quant à celle-ci, dès qu'elle vit les vaisseaux dans le port, elle alla audevant de ceux qu'ils lui amenaient, et qui, dans cette circonstance, lui arrivaient non plus comme des alliés, mais comme des sauveurs.

Les appartements des seigneurs avaient été préparcs au château et ceux des archers dans la ville; au reste, tous furent nçus avec une joie pareille et une reconliaissance égale. Chacun fit fête de son mieux à ses hôtes, et la comtesse invita les siens à dîner avec elle le lendemain, Messire Gauthier de Mauny, qui était aussi gentil compagnon auprès des dames qu'il était vaillant chevaUcr devant l'ennemi, n'eut garde de refuser une offre si courtoise, et la comtesse, de son côté,

aussi coquette comme femme qu'elle était aventureuse comme2;uerrière, fit aux seigneurs anglaisles honneurs de sa table avec une grâce qui leur fit regarder commo une bonne fortune d'avoir traversé la mer pour venir au secours d'une ?i charmante alliée. Après le dîner, la comtesse conduisit ses convives sur une tour du haut de laquelle ils découvraient tout le camp français; les assiégeants continuaient d'écraser la ville sous une pluie de pierres, si bien que c'était un spectacle a faire pitié : aussi la comtesse ne put-elle point le voir sans plaindre grandement les pauvres gens qui souffraient ainsi a cause d'elle. Gauthier de Vlauny vit quelle douleur la tenait, et jalouxde se montrer leplus tôt possible digne de 1 hospitalité qu'il avait reçue : iMesseigneurs, dit-il en se tournant vers les chevaliers anglais et bretons, n'avez-vous pas envie et volonté comme moi daller abattre cette maudite machine qui cause un si grand ennui à notre belle hôtesse? S il en est ainsi, messeigneur, dites un mot, et la chose sera faite. — Par Notre- Dame de Guerrande, vous parlez bien, monseigneur, répondit messire Ives de Treseguidy , et, pour mon compte, je ne vous ferai pas faute a cette première entreprise,— Ni moicertes, s'écria le sire deLandernau; et il ne sera pas dit que vous ayez traversé la mer pour faire notre besogne : mettez-vous donc à l'œuvre, monseigneur, et de tout notre pouvoir nous vous aiderons.

De leur côté, les chevaliers anglais accueillirent avec joie la proposition faite par leur chef, et se retirèrent pour s'appareiller; mais la comtesse voulut armer Gauthier de Mauny elle-même; ce que lo jeune chevalier accepta avec grande reconnaissance; mais ce fut chose plus tôt faite qu'il ne l'espérait peutêtre; car la comtesse était habile a la science des armes aussi bien que le plus noble page et le plus savant écuyer.

Lorsque les chevaliers furent prêts, ils prirent avec

103 LA COMTESSE Dl- SALISBURY.

eux trois cenls archers choisis parmi les plus adroils, et se firenl ouvrir la porte de la plus proche des machines : a peine fut-elle ouverte que les archers se répandirent danslacampao;ne, tirant avec leur adresse accoulumée; si bien que les gardiens qui ne prirent pas la fuite tcnibèrent autour de leurs machines, percés par les longues flèclies des assaillants; derrière eux venaient les chevaliers, qui, avec leurs haches d"armes et leurs épées à deux mains, eurent bientôt mis en pièces le plus grand et le plus redoutable de tous ces engins; quant aux autres, ils les couvrirent de nuUières combustibles et y mirent le feu; puis, piquant des deux vers les barraques, ils pénétrèrent jusqu'au milieu du camp avant que les Français eussent eu le temps de se mettre en délense, jetant à toute volée à travers les logis des brandons enflammés; de sorte qu'en un instant, de dix points eliiïérenls à la fois, la flamme et la fumée commencèrent a annoncer à ceux de la ville que^'ent reprise était en bon train.

Celait tout ce que voulaient les chevaliers anglais et bretons; aussi se retiraient-ils en bon ordre lorsqu'ils virent venir à eux une troupe de Français qui, s'étant armt's a la hâte, accouraient a leur poursuite avec de grandes clameurs et de bruyants défis. Les chevaliers mirent alors leurs courriers au galop; mais Gauthier, au contn ire, arrêta le sien, disant qu'il ne voulait jamais être salué par sa belle du doux nom d'ami s'il rentrait dans la ville sans avoir jeté bas quelques-uns de ceux qui avaient Paudace de le poursuivre ainsi; et ce disant, il se retourna Tépée haute, et marcha droit à eux : à cette vue les deux fi ères de Leynondal, messire Ives de Treseguidy, messire Galerand de Landernau et quelques autres en firent autant; de sorte que la commença le véritable combat;car ceux del'armée, venant au secours de leurs camarades, remplaçaient les morts et les blessés par des combattants fout frais; tibien que force fut à Gauthier do Mauny et a ses corn-

LA COMTESSE DE SALISBl'RY. 107

pagnons de batlre en reîraito, ce qu ils firent en bon ordre, laissant derrière eux grand nombre de Français et quelques-uns des leurs tués et blessés. Arrivés aux fossés et aux barrières, ils firent voile-face, pour donner le temps à leursarcliers éparpillés de rentrer dans la ville; alors les Français voulurent les poursuivre, mais ceux des archers qui navaient point suivi leurs compagnons accoururent sur les murailles e!: de là firent pleuvoir sur les assaillants une telle grêle de flèches, qu'ils furent obligés de se retirer à leur tour hors de la portée du trait, laissant sur le champ de bataille grande quantité d'hommes et de chevaux. Alors les Bretons et les Anglais rentrèrent tranquillement dans les barrières, et au bas de Tesi-alier du château les chevaliers trouvèrent la comtesse, qui voulut de ses propres mains leurôter leurs casques, et les embrassa les uns après les autres en remercîment du grand secours qu'ils lui avaient donné.

La même nuit, les assiégeants, voyant le renfort qui était arrivé à leurs ennemis et songeant qu'il leur serait impossible de prendre la ville, désarmés qu'ils étaient de leurs machines de guerre, décidèrent en conseil qu'il leur fallait lever le siège, et s'en aller rejoindre monseigneur Charles de Blois; ce qu'ils firent dès le lendemain, accompagnés par les cris et les huées des Bretons et des Anglais : arrivés devant le château d'Auray, ils racontèrent ce (jui leur était arrivé, et comment ils avaient cru urgent de lever le siège; monseigneur Cliarles de Blois les en excusa grandement, et n'ayant pas besoin de ces nouvelles troupes. il envoya messire Louis d'Fspagne et toute sa compagnie assiéger la ville de Bignan, qui tenait pour la comtesse.

iMessire Louis se mit en route avec sa chevauchée; mais vers le midi du premier jour il n ncontra sur sa roule le château de Conquest. C'était une bonne forteresse tenant pour le comte de iMontfort, et ayant

pour cl)âtelyin un chevalier de Lombarrlie, bon et hardi guerroyeur, nommé Mansion. Messire Louis ne voulut point passer si près dune garnison bretonne sans essayer de prendre sa revanche; en conséquence, il ordonna do faire halte, et commença ses dispositions pour un assaut; de leur côté, ceux duchâteiiu firent bonne contenance, et lorsqu'on en vint aux murailles, se défendirent si merveilleusement, que la nuit arriva avant que les assiégeants eussent rien pu conquérir; messire Louis fit alors sonner la retraite , et se logea avec son armée tout alentour de la forteresse.

Comme le château de Conquest n'était qu'à quelques lieues deHennebon, la nouvelle parvint prom|)— lement à Gauthier de Mauny de ce qui se passait sous ses murailles; le jeune chevalier réunit alors ses amis, et leur demanda s'ils ne trouvaient point que ce serait une noble aventure peureux que d'aller attaquer messire Louis d'Espagne et de le forcer de lever le siège. Leur avis fut qu'aucune entreprise ne pourrait être plus glorieuse et rapporter plus grand honneur; aussi partirent-ils dès le soir môme, sous la conduite de leur aventureux capitaine, et chevauchèrent-ils tant et si bien, que le lendemain ils arrivèrent vers none en vue de la forteresse. Mais il était trop tard, le châtean était pris depuis la veille et la garnison égorgée. Quant 'a messire Louis, il avait continué sa route vers Brgnan, en laissant dans sa conquête un nouveau châtelain et soixante braves compagnons pour la défendre. Le but de l'entreprise était donc manqué, et les seigneurs anglais parlaient de retourner h Hennebon; mais Gauthier de xMaunydéclaraqu'ilétait venude trop loin pour s'en aller ainsi sans savoir quelles gens étaient dans ce château. En conséquence, il en fit le tour, et, apercevant la brèche par laquelle messire Louis d'Espagne était entré la veille et que la nouvelle garnison n'avait pas encore eu le temps de refermer, il

LA COMTESSE DE SALISBURY. l09

mit pied h terre, invita ses compagnons a en faire autant, et. laissant leurs chevaux aux mains des écuyers et des varlels, ils marchèrent Tépée au poing vers cette ouverture; de leur côté, les Espagnols s'avancèrent pourla défendre; mais ils n'étaient égaux ni en nombre ni en courage; au bout d'une heure de combat les assiégés furent défaits, et Gauthier de Mauny entra dans le château par la même brèche qu'y avait faite Louis d'Espagne. Quant k la garnison, elle fut entièrement passée au fil de l'épée, à l'exception de dix hommes que les chevaliers anglais reçurent à merci; puis, le même soir, voyant que sa prise était difficile à conserver, il reprit la route d'tlennebon, laissant la forteresse sans autre garde que les cadavres de ses deux garnisons.

En revenant àHennebon,messireGant1iierdeMauny y trouva le comte Robert d'Arlois, qui, pendant son absence, y avait abordé avec un nouveau renfort qu'envoyait le roi Edouard, et qui venait reprendre en Bretagne, contre Philippe de Valois, son ennemi, la lutte quil avait été, à son grand regret, obligé d'interrompre en Flandre.

Cependant Edouard s'occupait d'accomplir avec la même religion qu'il venait de le faire pour la comtesse de Montfort la promesse qu'il avait engagée à la belle Alix. A la suite du message de Guillaume de Montaigu, une trêve de deux ans avait été conclue entre lui et le roi David, et une des conditions de cette trêve avait été le retour en Angleterre du comte de Salisbury. Le roi David insista d'autant plus auprès de Philip[)e de

ÎIO LA COMTF.SS!; DR 3ALISBURY.

Valois pour qu'il rendît la liberté à son prisonnier, qu'il devait en ce cas être échangé contre Murray, Tun des quatre barons d'Ecosse qui lui avaient reconquis son royaume. En effet, de quelque importance que le roi Philipi>e crût son prisonnier, il ne put résister aux instances de son allié, et, vers la fin de mai, au moment môme où Gauthier menait à bien en Bretagne les diverses entreprises que nous avons dites, il donna au comte de Saiisbury congé de retourner en Angleterre.

Il en avait grandement coûté à Edouard do rappeler le comte, et sa ja'ousie ne lui permit point de lui laisser faire un long séjour au château de Waik; aussi lui manda-t-il promptement de venir le rejoindre à Londres, sons prétexte qu'il avait une mission de la plus haute importance à lui confii^-; il l'invitait en mémo temps a amener avec lui sa femme, les fôLes qu'il devait donner a Windsor étant proches, et la belle Alix ayant promis d'y assister si elle y était conduite par son mari. Le comte était sans défiance; Alix n'avait pas jugé à propos de le tourmenter [)ar In confidence d'un amour qu'elle espérait toujours voir s'éleindre, et qui d'ailleurs, sûre qu'elle était d'elle-même, ne lui causait pas grande inquiétude. Il vint donc comme il en était requis, et Alix le suivit, ne croyant avoir aucun motif de ne pas l'accompagner.

Edouard revit Alix avec une indifférence si bien feinte qu'elle crut qu'il avait oublié son amour, ou que le défaut d'espoir l'en avait guéri. D'ailleurs, pour lui donner toute sécurité, il lui avait offert un logement au palais et parmi les femmes de la r^ine. Madame Philippe, de son côté, avait insisté forlement, heureuse qu'elle était de revoir son ancienne an:ie; de sorte qu'Alix avait acceplé sans défiance, et avait repris toute son ancienne, sécurité. Quanta la mission que le roi destinait au comte, elle prouvait que la confiance qu'il lui accordait était toujours la môme. Des

LA. COMTESSE DE SALIiBURY. Ml

prisonniers d'importance, parmi lesquels étaient messire Olivier de Clisson, messire Godefroy de Harcourt et messire Hervey de Léo», qui avait, été pris quelques jours après avoir passé du service du comte de Montfort à celui de Charles de Biois, étaient arrivés en Angleterre, et avaient été renfermés au château de Margate. Edouard, qui avc'it des desseins sur eux, venait d'en nommer Salisbury gouverneur. En conséquence, le comte reçut ses instruciions et partit.

Pendant ce temps le roi, dans l'intention où il était de rémettre en vigueur la noble institution de la Table-Ronde, dont sortirent tant de \ aillants chevahers que leur r( nommée se répandit par tout le monde, faisait réédifier le château de Wmdsor, fondé autrefois par le roi Arthur. II devait, comme nous l'avons dit, célébrer cette réédification par un tournoi et par des fêtes; il en.^oya, en conséquence, des hérauts en Ecosse, en France et en Allemagne, pour publier qu'ami ou ennemi, chacun, pourvu qu'il lût chevalier, pouvait venir, en Thcnneur de sa dame, briser une lance à la passe d'armes de Windsor. Une pareille invitation de la part d'un si grand prince avait, on le comprend bien, ému toute la chevalerie : aussi d'Ecosse, de France et d'Allemagne voyait-on arriver, comme une députation de toute la noblesse du monde, les plus braves champions de cette époque : quelques-uns s'étaient déjà rencontrés sur les champs de baladle, et savaient l'estime qu'ils devaient faire les uns des autres; mais la plupart ne se (onnaissaient que de renommée, et n'en étaient que plus ardents à se connaître. A mesure qu'ils arrivaient, ils allaient se faire inscrire chez les juges du camp, soit sous leur nom, soit sous le pseudonyme qu'ils voulaient porter, et le lendemain ils recevaient du roi Edouard un cadeau pro|:ortionné à leur naissance ou au rang qu ils paraissaient tenir. Au reste, le tournoi devait durer trois jours, et avoir pour tenants, le. premier jour,

Edouard lui-même, le second jour, Gauthier de Mauny, qui avait quitté la Bretagne pour ne pas manquer une pareille lete, et le troisième jour, Guillaume de Monlaigu, que le roi, selon sa promesse, venait d'armer chevalier, et qui devait briser là sa première lance sous les yeux de la comtesse. Les trois tenants devaient accepter le combat a la lance, à l'épée ou k la hache : le poignard seul était défendu.

La veille de la Saint-Georges, jour fixé pour Touverture des fêtes, la cité de Londres se réveilla an bruit des trompettes et des clairons. Les chevaliers qui étaient accourus de différentes parties du mondo dans cette grande ville devaient se rendre aux tentes que leur avait fait préparer le roi dans la plaine de Windsor; car il ne fallait pas songer à loger au château une si grande multitude de personnes. En conséquence dès huit heures du matin toutes 1. s rues qui conduisaient du château de Londres, cest-à-dire de la place Sainte-Catherine à la route, étaient tendues de tapisseries et jonchées de branchages. Des deux côtés, à cinq ou six pieds des maisons, des câbles cachés sous des lestons de fleurs étaient tendus, formant des espèces de trottoirs dans lesquels devait circuler le peuple, tandis que le haut du pavé resterait libre et ouvert aux chevahers. Au reste, pas un arbre qui ne portât des fruits vivants, pas une fenêtre qui ne fût occupée par des pyramides de têtes, pas une terrasse qui n'offrît sa moisson de spectateurs serrés comme (les épis, vacillants comme eux au moindre bruit qui semblait annoncer l'approche du cortège. A midi, vingt-quatre trompettes sortirent en sonnant du château, au milieu desaccliimalions de lafoule à laquelle elles annonçaient enfin le spectacle si impatiemment attendu par elle depuis le matin. Elles étaient suivies de soixante coursiers équipés pour la joute et montés par des écuyers d'honneur, portant des pennons sur lesqu(;ls étaient les armes de leurs maîtres.

Après les écuytrs, venaient le roi et la reine, parés de leurs habits royaux, ayant la couronne sur la têle et le sceptre en main, et entre eux deux, sur un beau palefroi dont les tresses dorées pendaient jusqu'à terre le jeune prince de Galles, le futur héros de Crécy et de Poitiers, qui allait faire à un tournoi son apprentissage de guerre. Derrière eux chevauchaient soixante dames, revêtues de leurs plus riches atours, menant chacune a une chaîne d'argent un chevalier tout armé pour la Joute et portant ses couleurs. Puis pêle-mêle et sans ordonnance, visière haute ou baissée, selon qu ils voulaient être connus ou garder l'incognito, deux ou trois cents chevaliers tout couverts d'armes brillantes, avec des écus chargés de blasons ou de devises. Enfin la marche était fermée par une multitude innombrable de pages et de varlets, les uns tenant des faucons chaperonnés sur le poing, et les autres menant en laisse des chiens portant au cou des banderolles aux armes de leurs maîtres.

Cette magnifique assemblée traversa toute la ville au pas et en bon ordre pour se rendre au château de Windsor, situé, comme nous 1 a\ons dit, à vingt milles de Londres. Malgré cette distance, une partie de la population Taccompagiia, courant tout à travers champs, tandis que le cortège suivait la route. Le roi avait encore prévu ce dernier cas, et en dehors de Tenceinte des tentes réservées aux chevaliers, il avait fait construire une espèce de camp où pouvaient bien loger dix mille personnes; chacun était donc sûr de trouver un logis selon sa condition , les seigneurs au château, les chevaliers sous les tentes, le peuple au bivac. On arriva à Windsor à la nuit close; mais le château était si bien illuminé, qu il semblait un manoir de fées. De leur côté les tentes étaient disposées comme les maisons d'une rue; seulement à l'enlre-deux de chaque tent(; brûlaient des torches colossales qui jetaient une

ilk LA COMTESSE DE SALISBURY.

liieur pareille à celle du jour, tandis que dans les cuisines situées do distance en distance on voyait une foule de rôtisseurs et de marmitons occupés à des détails qui n'étaient pas sans charmes pour des estomacs qui chevauchaient depuis Tlu ure de midi. Chacun procéda à son installation, puis au souper. Jusqu'à deux heures du matin, la nuit fut pleine de tumulte et de cris joyeux. Vers cette heure, le bruit s'affaiblit graduellement sous les tentes et dans les bivacs, tandis que les fenêtres du château s'éteignaient les unes après les autres, à l'exception d'une seule. Cette fenêtre était celle de la chamiDre où veillait Edouard. Salisbury, revenu de Margate pour être maréchal du tournoi avecmessire Jean de Beaumont, était arrivé, la nuit môme, avec de grandes nouvelles. Sa négociation près des prisonniers avait réussi. Olivier de Clisson et le sire de Harcourt, non-seulement acceptaient les propositions d'Edouard et se faisaient Anglais, mais encore répondaient comme d'eux-mêmes de plusieurs seigneurs de la Bretagne et du Berry, lesquels suivraient, étaient-ils certains, la même fortune qu'eux. Ces seigneurs étaient messire Jean de Montauban, le sire de Malestroit, le sire de Laval. Alain de Quédillac, Guillaume, Jean et Olivier des Brieux, Denis du Plessis, Jean r\ialart, Jean de Sénédari et Denis de Cailiac.

Ces nouvelles réjouirent grandement Edouard; il voyait dans la Bretagne une véritable entrée sur la France, et, comme il n'oubliait pas son vœu, que lui seul de tous ceux qui l'entouraient à cette heure n'avait pas encore rempli, il témoigna à Salisbury toute la joie qu'il recevait de sa négociation. Auss.tôt après les joutes, Salisbury devait donc retourner à Margate pour faire signer a Olivier de Clisson et à Godefroy de Harcourt leur engagement; après quoi,- les chevaliers devaient retourner en Bretagne librcS et sans rançon.

Enfin celte lumière s'éteignit comme les autres,

LA COMTE.'^.nE DE SA5.ISBURY. 115

et tout rentra dans le repos et robscurité. Mais cette trêve, aux plaisirs ne fut pas de longue durée. Au point du jour chacun se réveilla et s'émut, le peuple d'aboi d, qui non-seulement devait être le plus mal placé, mais qui encore tremblait de ne pas avoir assez de place, sans môme prendre le temps de déjeuner, et chacun emportiint dans ses poches la provision de la journée. Toute cette foule se rua donc par les portes des barrières, et se répandit comme un torrent dans 1 espèce de lit qu'on lui avait ménagé entre la lice et les galeries. Ses craintes étaient fondées. A peine l;i moitié des personnes qui étaient venues de Londres purent-elles trouver place; mais elles ne renoncèrent point pour cela au spectacle, A peine se furent-elles assurées quil n'y avait plus moyen de pénétrer dans lenceinte, et que les barrières contenaient tout ce qu'elles pouvaient contenir, quelles s'éparpillèrent dans la campai;ne, cherchant tous les points élevés d'où il était possible de dominer le spectacle.

A onze heures les trompettes annoncèrent que la reine sortait du château. Nous disons la reine seulement, car, comme Edouard était le tenant de cette juurnée, il était dt>jà sous sa tente. Madame^Philippe avait à sa droite Gautiiier de JMauny, et à sa gauche Guillaume de Montaigu, qui devaient être les héros des jours suivants. La belle Alix venait ensuite conduite par le duc de Lanrastre et monseigneur Jean de Hainaut; puis derrière elle marchaient les soixante dames de la veille, accompagnées de leurs chevalin rs.

Toute cette noble société prit place sur les galeries qui avaient été préparées à cet etfet, et qui en un instant ressemblèrent à un tapis de velours merveilleusement brodé de perles et de diamants. Quant à madame Philippe et à madame Alix, elles s'assirent en face l'une de l'autre, sur un trône pareil; car ce jourla toutes deux étaient reines , et plus d'une dame eût

donné à cette heure, si elle l'eût possédée, la royaulé de fait que Tune avait reçue de sa naissance, pour la royauté de droit que faulre tenait delà beauté,

La lice était un grand carré long, fermé par des palissades; aux deux bouts s'ouvraient les barrières qui devaient donner passage, l'un aux champions, Tautreaux tenants : seulement, à l'extrémité orientale, sur une plate-forme assez élevée pour qu'elle dominât la lice, on avait dressé la tente d'Edouard, qui était toute de velours rouge brodé d'or. Au-dessus de cette tente flottait la bannière royale, écartelée au premitT et au troisième des léopards d'Angleterre, et au second et au quatrième des fleurs de lis de France; puis enfin, aux deux côtés de la porte, étaient suspendus Técu de paix et la large de guerre du tenant; et selon que les champions faisaient toucher par leurs écuyrrs ou touchaient eux-mêmes l'un ou Tautre, ils demandaient la simple joute ou désiraient le combat à fer émoulu.

Les maréchaux avaient longtemps insisté pour que sous aucun prétexte, les champions ne pussent user d'autres armes que de celles quon appelait armes courtoises; et cela, attendu que, le roi devant être un des tenants, il était à craindre que quelque haine personnelle ou quelque trahison ne se glissât dans la lice : Edouard avait alors répondu qu'il n'était pas un chevalier de parade, mais un homme de guerre, et que s'il avait un ennemi, il serait fort aise de lui offrir cette occasion de venir à lui. Les conditions avaient donc été maintenues entières, et les spectateurs, un instant inquiets pour leurs plaisirs, s'étaient rassurés; car, quoique rarement ces joutes dégénérassent en combat véritable, la possibilité que cela fût donnait un nouvel intérêt à chaque passe; les femm.es mêmes, tout en n'osant l'avouer, ne pouvaient, lorsque par hasard la fête tournait ainsi vers une sanglante lutte, s'empêcher de témoigner, par leurs applaudissements

plus ardents et plus répétés, la prédilection qu elles éprouvaient pour un spectacle où les acteurs jouaient alors un rôle toujours dangereux et quL4quefoi3 même mortel.

Quant auxautresconditions du combat, elles ne sécarlaient point de la règle ordinaire. Lorsqu'un chevalieravait été enlevé des arçons et jeté à terre, s'il ne po uvaitse relever sans Taide des écuyers,il était déclaré vaincu; même cliose arrivait lors.jue, dans le combat hrépéeouala hache, un des champions reculait devant l'autre au point que la croupe de son cheval touchât la barrière; enfin, si le combat durait avec un tel acharnement qu'il menaçât de devenir mortel, les maréchaux du camp pouvaient croiser leurs lances entre les deux champions, et y mettre ainsi fin de leur propre autorité.

Lorsque les deux reines eurent pris place, un héi'aut s avança dans la lice, et lut à haute voix les conditions de la joute. Puis, auss>itôt la lecture finie, un groupe de musiciens placés près de la tente d'Edouard fit, en signe de défi, retentir Tair du bruit des irompettes et des clairons; aussitôt un autre groupe de musiciens leur répondit de l'extrémité opposée, les barrières s'ouvrirent, un chevalier armé de toutes pièces parut dans la lice. Mais, quoiqu'il eût la visière baissée, a ses armes qui étaient d'or, à la face bandée d argent et d'azur, il fut aussitôt reconnu pour le comte de Derby, fils du comte de Lancastre au cou tors. Il s'avança, fai>ant gracieusement caracol-T son chevaljusqu'au milieu de la lice; arrivé là, il se tourna vers la reine, qu il salua en inclinant le fer de sa lance jusqu'à terre; puis, se retournant vers la comtesse de Salisbury, il lui rendit le môme honneur au milieu des acclamations de la multitude. Pendant ce temps son écuyer traversait Farène, et, montant sur la plateforme, allait frapper avec une baguette l'écu de paix d'Edou.ird.

Le roi sortit aussitôt tout armé, moins sa large, qu'il se fit boucler au cou par ses varlets, sauta légèrement sur son chcvtil qu'on lui tenait prêt, et entra dans la lice avec tant de bonne grâce et d'assurance, que les acclamations redoublèrent. 11 était couvert d'une armure vénitienne, tout incrustée de lames et de filets d'or formant des dessins bizarres, où l'on reconnaissait le goût oriental; et sur son bouclier, au lieu de ses armes royales, il portait une étoile voilée par un nuage, avec celte devise : Présente mais cachée. Alors on lui rapporta sa lance qu'il prit et mit en arrêt. Aussitôt les juges du camp, voyant que les cliampions étaient i)rêts, crièrent à haute voix : Laissez aller. Au même moment , les adversaires éperonnant leurs chevaux, se précipitèrent l'un sur l'autre, et se rencontrèrent au milieu de la lice. Tous deux avaient dirigé la pointe do leur lance vers la visière du casque, tous deux avaient atteint leur but; mais l'exirémité arrondie de la lance n'ayant pu mordre sur l'acier, tous deux avaient passé outre, sans aucun dommage. Ils revinrent en conséquence chacun à son point, et, au signal donné, s'élancèrent de nouveau l'un sur l'autre. Cette fois tous deux frappèrent en plein dans leur targe, c'est-à-dire au beau milieu de la poitrine : ils étaient trop bons cavaliers pour être désarçonnés; cependant un des pieds du comte de Derby vida létrier, et la lance lui échappa des mains : quant à Edouard, il resta ferme sursa selle, mais de la violence du coup sa lance se brisa en trois morceaux, dont deux volèrent en l'air et dont le troisième lui resta dans la main. Un écuyer du comte de Derby ramassa sa lance et la lui présenta, tandis qu'on en apportait une nouvelle à Edouard; si bien qu'aussitôt les deux champions, se retrouvant armés, reprirent du champ et revinrent une troisième fois l'un sur 1 autre. Cette fois le comte de Derby encore dirigea sa lance vers la targe de son adversaire, tandis qu'Edouard., re-

venant à son premier dessein, avait comme d'abord pris le casque du comte pour point de mire; tousdeux dans cette circonslancedonnèrent une nouvelle preuve de leur adresse et de leur force, car de la violence du coup que reçut son maître, le cheval d'Edouard s'arrêta court et plia sur les jarrets de derrière, tandis que la lance du roi avciitprissijuste le milieudu cimier, que, brisant les boucles qui le retenaient sous le cou, elle avait enlevé le casque du comte de Derby. Tous deux avaient jouté en braveset adroits chevaliers; mais, soit fatigue, soit courtoisie, le comte ne voulut pas poursuivre la lutte, et, s'inclinant devant le roi, il se reconnut vamcuetse retira au milieu des applaudissements qu'il partageait avec son vainqueur. Edouard rentra dans sa tente, et les trompettes retentirent de nouveau en signe de défi; leur son eut conmie la première fois un écho a l'extrémité opposée; puis aussitôt qu'il se fut éteint on vit entrer un second chevalier, que l'on reconnut pour un prince à la couronne qui surmontait son casque : en effet, ce nouveau champion était le comte Guillaume de Hainaut, beaufrère du roi.

Celte passe fut, comme l'autre, une lutte d'honneur et decourtoisie plutôt qu'une véritablejoute; peut-être, au reste n'en devenait-elle que plus curieuse aux yeux des champions exercés, qui formaient non-seulement les acteurs, mais encore les spectateurs de cette scène; car chacun fit des merveilles d'adresse. Cependant il y avait au fond des coups portés une trop visible intention de la part des adversaires de se livrer à un jeu et non à un combat, pour que l'impression produite ne fût pas celle que l'on ressentirait de nos jours en voyant jouer une comédie parfaitement intriguée, lorsque l'on serait venu pour voir une tragédie bien dramatique. Il en résulta que, quel que fût le plaisir que prît à ce spectacle la foule qui l'applaudissait, il était "visible , lorsqu'il fut achevé , qu'elle espérait

pour Tavenir quelque cliose de plus sérieux.

Après avoir brisé chacun trois lances, le comte Guillaume sortit de la lice en s'avouant vaincu comme avait fait le comte de Derby, tandis q u'Edouard, mécontent de ces victoires faciles, se retirait dans sa tente commençant à regretter de ne s'être pas mêlé sous un nom inconnu à la foule des champions, plutôt que de se déclarer l'un des tenants comme il l'avait fait.

A peine fut-il rentré que la musique fit retentir ses sons provocateurs auxquels on crut d'abord que rien n'allait répondre; car quelques Uiinutes de silence leur succédèrent; chacun s'inquiétait donc déjà de cette interruption, lorsque tout à coup on entendit retentir une seule trompette, elle sonnait un air français; co qui indiquait qu'un chevalier de cette nation se présentait pour combattre. Tous les regards se portèrent à l'instant vers la barrière, qui s'ouvrit, donnant passage à un chevalier de moyenne taille, mais paraissant, à la manière dont il portait sa lance et manœuvraitson cheval, aussi vigoureux qu'habile. Chacun dirigea aussitôt les yeux sur son écu, pour voir s'il offrait quelque devise à laquelle on pût le reconnaître; son écu ne portant que ses armes, qui étaient de gueules à trois aigles dor, aux vols éployés, posés deux et un, avec une fleur de lis au chef, cousu do France. Cependant, a cette seule désignation, qui de nos jours lui eût permis de garder son incognito, Salisbury le reconnut pour le jeune chevalier qui, le lendemain de la rencontre de Buironl'osse, avait traversé, sur l'ordre de Philippe de Valois, le marais qui séparait les deux armées, et avait été, sans y rencontrer personne, explorer le bois qui couvrait là pente de la montagne, au sommet de laquelle, comme nous l'avons dit, il avait planté sa lance. A son départ, Philippe, on se le rappelle, l'avait armé chevalier do sa propre main, et à son retour, content du courage dont il avait fait preuve, il l'avail autorisé b ajouter à

ses armes une fleur de lis : cétait ea terme de blason ce qu'on appelait coudre au chef.

Le jeune chevalier, en entrant dans la lice, y avait excité un mouvement de curiosité d'autant plus vif, qu'il se présentait avec ses armes de guerre. 11 ne s'avança pas moins avec toute la courtoisie qui, dès cette époque, se faisait remarquer dansla noblesse de France: s arrêtant d abord devers la reine, qui stilua 'a la fois de la lance et de la tête, abaissant la pointe de sa lance jusqu 'a terre et courbant la tête jusque sur le cou de son cheval; puis, le faisant cabrer aussitôt, il le força de tourner sur lui-même, jusqu"a ce qu'ayant achevé le demi-cercle, il se trouvât en face de la comtesse de Salisbury, à laquelle il adressa le même salut : alors, sans hâte ni lenteur, il s'avança lui-môme, pour ren- «li'esans doute un plus grand honneur 'a son adversaire, vers la tente où était retiré Edouard, et, du fer de sa lance, il toucha hardiment la large de guerre; puis redescendit aussitôt dans la lice en faisant exécuter à sa monture les exercices les plus difficiles de l'équitation.

De son côté, le roi était sorti de sa tente, et s'était fait amener un autre cheval, couvert lui-même d'une armure complète; mais si sûr qu'il dût être de ses tcuyers, il n'en examina pas moins avec une attention toute particulière la manière dont il était harnaché; tirant ensuite son épée hors du fourreau, il s'assura que la lame en était aussi bonne que la poignée en était belle; puis, se faisant attacher au cou une autre targe, il s'élança sur sa monture aussi lestement que pouvait le faire un homme couvert de fer.

L'attention des spectateurs était grande; car, quoique messireEustache de Ribeaumonteût mis dans son défi toute la courtoisie possible, il n'en était pas moins évident que cette fois c'était une véritable joute, et quoiqu'elle ne fût animée par aucune haine personnelle, la rivahté des deux nations devait lui donner un ca-

ractère de gravité que ne pouvaient avoir les rencontres qui l'avaient précédée : aussi Edouard alla-t-il prendre sa place dans la lice au milieu du silence le plus profond; messire Eustache, en le voyant venir, mit sa lance en arrêt, Edouard en fit autant, les juges du camp crièrent, d'une voix forte : Laissez aller, et les deux champions s'élancèrent l'un contre l'autre.

Le chevalier avait dirigé sa lance vers la visière, et le roi la sienne contre îa large, et tous deux avaient visé si juste, que le casque d'Edouard lui fut arraché de la tête, tandis que sa lance frappait avec une telle force le chevalier, qu'elle se brisa à un pied du fer. a peu près, et que le tronçon resta enfoncé dans l'armure. Un instant on crut que messire Eustache était blessé; mais le fer, tout en traversant l'armure, s'était arrêté aux mailles du gorgerin; de sorte que, voyant, par le murmure quiséleva, quelle était la crainte des spectateurs, il arracha le fer lui-même , et salua une seconde fois les deux reines, en signe qu'il n'y avait point de mal. Le roi reprit un autre casque et une autre lance, et chacun ayant fait son tour et étant revenu à sa place, les maréchaux donnèrent de nouveau le signal. Cette fois les champions choisirent un but pareil, et se frappèrent en pleine poitrine. Le coup fut si violent, que les deux chevaux levèrent les pieds de devant; mais leurs maîtres demeurèrent en selle, pareils à des piliers d'airain; quant aux deux lances, elles se rom[ùrent comme du verre, et les éclats en sautèrent jusque dans la galerie où était le peuple. Les écuyers s'approchèrent alors avec de nouvelles lances; chacun s'arma de la sienne, et, regagnant sa place, s'apprêta a une troisième joule. Si rapide que fijt le signal, il s'était encore fait attendre au gré des deux adversaires; car, aussitôt qu'il fut donné, les chevaux s'élancèrent, comme s'ils eussent partagé les sentiments de leurs maîtres. Cette fois, messire

Eustache conserva loujoursle même but; mais Edouard ayant changé le sien, sa lance atteignit si juste la visière, qu elle enleva le casque du chevalier, tandis que la lance de celui-ci frappait en pleine poitrine avec une telle roideur, que le cheval du roi s accroupit, et que, dans ce mouvement, la sangle s étant rompue, la selle glissa tout le long de son dos, de sorte qu'Edouard se trouva debout, mais à pied. Son adversaire sauta aussitôt à terre, et trouva Edouard déjà débarrassé de ses étriers. Il tira incontinent son épée, se couvrant la tête de son bouclier; mais Edouard lui fit signe qu'il ne continuerait pas le combat qu'il n'eût repris un autre casque. Messire Eustache obéit, et le roi lui voyant la tête couverte, tira son épée à son tour.

Mais avant de les laisser de nouveau venir aux mains, deux éruyers emmenèrent les chevaux chacun par une barrière, tandis que des varlets ramassaient les hmces que les combattants avaient laissées tomber. La lice ainsi dégagée, écuyers et varlets se retirèrent, et les juges du camp donnèrent le signal.

Edouard était un des plus vigoureux hommes d'armes de son royaume; aussi messire Eustache compritil aux premiers coups qu'il reçut le besoin de rappeler toute sa force et toute son adresse. Mais lui-même, comme on a pu le voir, et comme en font foi les chroniques du temps, était un des plus vaillants chevahers de son époque; de sorte qu'il ne s'émerveilla ni de la violence ni de la rapidité de l'attaque, (t rendit coup pour coup avec une vigueur et un sang-froid qui prouvèrent a Edouard ce qu'il savait déjà sans doute, c'est qu'il se trouvait en face d'un adversaire digne de lui.

Au reste, les spectateurs n'avaient rien perdu pour attendre, et ce qui se passait devant eux était bien cette fois un véritable combat. Les deux épées dans lesquelles se réfléchissait lo soleil semblaient deux glaives de flamme, et les coups étaient parés et rendus avec une telle rapidité, qu'on ne s'apercevait qu'ils

i'ik VA. COMTESSE DE SALISBVRT.

avaient touché Técn, le heaurre ou la cuirâsse, qu'en voyant jaillir les étincelles qu'ils en liraient. Les deux cliampions s'attachaient surtout au casque, et sou? les citteinies redoublées qu'ils avaient reçues, celui de messire Eustache avait déjà vu tomber son panache de plumes, et celui d'Edouard perdu sa couronne de pierreries. Enfin l'épée d'Edouard s'abattit avec une telle force, que, quelle que fût la trempe du heauive de son adversaire, il lui eût sans doute fendu la tôte,simessireEustachen'eûtparéàtempsavec son bouclier. La lame terrible coupa lécu parla moitié comme s'il eût été de cuir, si bien que du choc une des attaches s étant brisée, messire Eustache jeta loin de lui l'autre moitié, qui lui était devenue plutôt un embarras {ju'une défense, et, prenant son épée à deux mains, il en assena a son tour un si rude coup sur le cimier du roi, que la lame vola en morceaux, et que la poignéa seule lui resta dans la main.

Le jeune chevalier fit alors un pas en arrière pour demanderuneautre arme a son écuyer; mais Edouard, levant vivement la visière de son casque, fit a son tour un pas en avant, et prenant son épée par la pointe, il en présenta la garde à son adversaire.

— i\]essire, lui dit-il avec cette grâce qu'il savait si bien prendre en pareille occa>ion, vous plairait-il daccepter.celle-ci? J'ai, comme Ferragus, sept épées a mon service, et toutes sont dune trempe merveilleuse : il serait fâcheux qu'un bras aussi habile et aussi vigoureux que le vôtre n'eût pas une arme sur laquelle il ])ût compter; prenez donc, messire, et nous en recom- !!)encerons le combat avec plus d'égalité. — J'accepte, monseigneur, répondit Eustache de Ribeaum'ont en levant à son tour la visière de son casque; mais à Dieu ne plaise que j'essaye le tranchant d'une si belle arme contre celui-là qui me l'a donnée : je me reconnais donc vaincu, sire, autant par votre courage que par votre courtoisie, et cotte épée m'est si précieuse, quo

je fais ici le serment sur elle, et par elle, de ne jamais, ni en tournoi ni en bataille, la rendre à d'autres qu'à vous. Maintenant, une dernière faveur; sire, conduisez votre prisonnier près de la reine.

Edouard tendit la main au jeune chevalier, et se dirigea avec lui, au milieu des acclamations des spectateurs, jusqu'au Irône de madame Philippe, qui, ayant détaché une magnifique chaîne d'or de soncou, la noua au poignet du vaincu, en~ signe de servage, et déclara que de trois jours elle ne voulait pas avoir d'autre esclave. En conséquence, elle le fit asseoir à ses pieds, tenant à la main l'autre extrémité de la chaîne : quant à Edouard, il rentra dans sa tente, prit un autre casque, et ordonna aux musiciens de sonner le défi; mais soit respect, soit crainte, les clairons de la barrière restèrent muets, et trois fuis les mêmes sons retentirent sans qu aucun bruit pareil leur répondît. Les hérauts parcoururent alors la lice en criant : Largesses, chevaliers, largesses! et une pluie d'or tomba des gradins dans l'arène.

Aa reste, comme la journée était avancée, et que l'heure du souper ap{)rochait, les maréchaux levèrent leurs !;•!•( es garnies de banderollesaux armes d'Angleterre écartelées de leurs armes, pour indiquer que la première joute était finie. Au même moment les musiciens des deux barrières sonnèrent la retraite, et le cortège reprit, dans le même ordre où il était venu, sa marche vers le château.

Edouard donna à souper aux chevaliers anglais et étrangers, et la reine aux dames et aux damoiselles; puis, après le souper, dames, damoiselles et chevaliers passèrent dans une chambre commune où les attendaient force jongleurs, mu.-iciens et ménestrels.

Le roi ouvrit le bal avec la comtesse de Salisbury, et la reine avec messire Eustache de ^Jlibeaumont. Edouard était au comble de la joie; il avait eu les honneurs de la journée comme roi et comme chevalier, et

cela sous les yeux de la femme qu'il aimait. Alix, de son côté, redevenue sans défiance, se livrait au plaisir de la danse avec tout Tabandon de la jeunesse et du bonheur. Edouard profitait de cette confiance tantôt pour serrer, comme par mégarde, la main qu elle lui tendait, tantôt pour toucher ses cheveux flottants avec ses lèvres, toujours pour senivrer du parfum acre et voluptueux qui flotteautour des femmes dans la chaude atmosphère d'un bal. Au milieu du labyrinthe de figures que formait dès lors le tissu d'une danse, la jarretière de la comtesse, qui était de satin bleu de ciel brodé d'argent, tomba sans quelle s'en aperçût. Edouard s'élança pour la ramasser; mais le mouvement n avait pas été si rapide que d'autres yeux que Its siens n'eussent eu le temps de deviner le larcin que le roi avait eu l'intention de faire. Chacun s'écarta en souriant : Edouard comprit à cette retraite courtisanesque qu'il était soupçonné; et mettant le ruban autour de sa propre jambe : «Honni soit, dit-il, qui mal y pense. »

Cet incident donna naissance à Tordre de la Jarretière.

Le lendemain, à la même heure que la veille, loi^ galeries étaient de nouveau encombrées, la lice prête ut les maréchaux 'a leur poste, seulement la tente était changée; elle avait pris un aspect plus simple, mais eu même temps plus guerrier; et la bannière qui flottait au-dessus d'elle, au lieu d'être de gueules et écartelée des armes de France et d'Angleterre, était de sinoplo à la bande ondée d'or. C'était, comme on se le rappelle, messire Gauthier de Mauny le tenant de celte journée,

et la valeur bien connue du jeune chevalier était aux spectateurs un sûr garant des bellesappertises d'armes qu'ils verraient faire en cette occasion.

En effet, ceux qui la veille n'avaient point osé jouter avec le roi s'étaient réservés pour le lendemain. Cependant les juges du camp n avaient inscrit que dix noms, pensant que c'était assez faire pour un seul tenant que de tenir tête à dix adversaires différents; encore avait- il fallu les tirer au sort, car il y avait plus de cent chevaliers qui demandaient à faire leurs armes dans celte journée. Tous les noms alors avaient été mis dans un casque, et les dix premiers sortants devaient obtenir la préférence, et combattre dans l'ordre où ils auraient été tirés. Ces privilé^^iés du hasard étaient le comte de Merfort, le comte d'Arondel, le comte de Suffolk, Roger, comte de Mark, John, comte de Liste, sir Walter Pavely, sir. Richard Fitz Simon, lord Holland, sir John lord Grey de Codnore, et un chevalier inconnu qui s'était fait inscrire sous le nom du Jeune Aventureux.

Gauthier de Mauny soutint la haute réputation qu'il s'était acquise; cinq de ses neuf premiers adversaires vidèrentlesarçons,trois furent desheaumés, et un seul, le comte de Sufîolk, se maintint vis-'a-vis de lui avec un avantage à peu prèséeal.

Le tour du chevalier inconnu arriva. Provoqué comme ses devanciers, par les trompettes de défi, il entra à son tour dans la lice, et au contraire de ses prédécesseurs, qui avaient tous envoyé toucher le bouclier de paix de messire Gauthier de Mauny, il envoya son écuyer heurter a la targe de guerre.

Gauthier sortit vivement de sa tente; car mis en haleine par les joutes précédentes, il s'était enivré, comme fait un cheval généreux, au son de la trompette, et il commençait à se fatiguer de ne jouer qu'un simple jeu. Pendant le temps qu'on lui amenait un cheval frais et qu'on lui apportait une lance neuve, il

jeta les yeux sur la lice, et chercha à deviner h quel homme il avait affaire; mais rien ne put lui indiquer ni le rang ni la qualité de son adversaire; son casque était sans cimier, son écu sans armoiries, il portait des éperons dor en signe qui! était chevalier, et voilà tout. Quant à ses armes, c'étaient la lance, l'épée et la hache d'armes. Gauthier deMauny boucla sa targe, descendit dans la lice, fit accrocher une hache à Tarçon de sa selle, et prenant sa lance des mains de son écuyer, il la mit en arrêt, tandis que son adversaire de son côté prenait du champ, et faisait les mêmes dispositions de combat.

Au signal donné, les deux chevaliers s'élancent l'un sur l'autre de toute la rapidité de leurs chevaux. Gauthier de JMauny avait dirigé sa lance contre la visière de l'inconnu; mais ne trouvant pas de prise au cimier et ayant manqué l'ouverture, l'acier glissa sur l'acier sans lui faire d'autre dommage. Quant au chevalier aventureux, il avait frappé en pleine targe, et cela avec une telle force, que la lance, trop solide pour se briser ainsi du premier coup, lui avait échappé des mains. Son écuyer la ramassa aussitôt, et la lui rendit. Les champions reprirent donc de nouveau leurs places, et se préparèrent à une seconde course. Cette fois, GauthiiT, instruit par l'expérience, dirigea sa lance vers la poitrine de son adversaire, qui de son côté ne changea point de but. Ils s'atteignirent donc tous deux au milieu de leur targe, et cela si rudement que les deux chevaux s'arrêlèrent en tremblant sur leurs jarrets : quant à leurs maîtres, leur fortune fut encore à peu près égale dans cette rencontre. Le chevalier inconnu se renversa en arrière, comme un arbre qui plie, mais se releva aussitôt. Gauthier de Mauny perdit les étriers, mais les reprit avec une telle promptitude, qu'à peine s'aperçut-on qu'il avait été ébranlé; quant aux deux lances, elles avaient volé en morceaux.

Les écuyers avaient fait un mouvement pour en apporter d'autres; mais, à peine raffermi sur sa selle, le chevalier inconnu avait lire son épée, et Gauthier de x^launy avait imité son exemple; de sorte qu'avant même qu ils eussent fait un pas, le combat avait recommencé, à la grande curiosité des spectateurs. L'arme a hiquelle il s'accomplissait était celle où Gauthier de Mauny était le plus redoutable. Aussi vigoureux qu'adroit, il y avait peu d'hommes qui pussent résister à la force de son bras, on prévenir la justesse de son coup d'œil; mais, quoique son adversaire n'eût point évidemment la même supériorité, il se défendait en homme qui, tout en laissant des chances à son ennemi, lui devait donner cependant une rude besogne à faire. Il y eut même un moment où le chevalier aventureux parut avoir l'avantage; car fépée de Gauthier de Mauny sétanl brisée entre ses mains, le chevalier désarmé fut forcé d'avoir recours à sa hache. Pendant le temps qu'il la détachait, il reçut un tel coup sur son casque, que les attaches s'étant brisées, il demeura la tête nue; mais aussitôt, s'étant garanti le front avec son bouclier, il podssii à son tour si vigoureusement son adversaire, que celui-ci fut forcé d'abandonner l'attaque pour ne plus s'occuper que de la défense. En vain voulut-il opposer a l'arme terrible la lame de son épée; la lame de son épée se brisa à son tour comme du verre, et Gauthier, profitant du môme avantage qu'un instant auparavant il avait livré, assena sur le heaume de son adversaire un tel coup du tranchant de sa hache, que le chevalier inconnu étendit les bras en poussant un cri, et tomba sans mouvement dans lahce. Les jugesducamp croisèrent aussitôt leurs lances entre les combattants, et les écuyers s'approchèrent du vaincu et lui ouvriientson casque : il était évanoui, et le sang coulait a Ilots de la blessure qu il avait reçue sur le haut de la tête.

Tous les regards se portèrent alors avec curiosité

sur le chevalier étranger. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, au teint brun, aux longs cheveux noirs, et dont les traits fortement accentués indiquaient l'origine méridionale. Mais, au grand étonnement de tout le monde, aucun des spectateurs ne le connaissait; et Gauthier lui-même chercha vainement à se rappeler ces traits pâles et sanglants, qui avaient trop de caractère cependant pour qu'on en perdît le souvenir une fois qu'on les avait vus; de sorte qu'il demeura convaincu que c'était la première fois qu'il se trouvait en face de ce jeune homme. Au reste, la joute était finie. Le roi et la reine reprirent donc le chemin de Windsor, où un magnifique dîner attendait tous les convives, rassemblés cette fois dans la même salle; et ce fut merveille à voir, car jamais on n'avait réuni tant de nobles personnes : on compta ce jour, assis à une même table, un roi, douze comtes, huit cents chevaliers et cinq cents dames.

A la fin^u repas, un écuyer fit demander Gauthier de Mauny. Il venait de la part de son maître, le chevalier Aventureux. Le blessé était revenu à lui, et, avant de mourir, il avait, disait-il, une révélation à faire à celui qu'il était venu si imprudemment défier, et qui l'en avait puni d'une façon si cruelle. Gauthier de Mauny suivit le messager, dont la marche rapide indiquait qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et arriva bientôt a la tente du mourant. Il le trouva couché sur une peau d'ours, le visage déjà tellement pâli, que ses yeux seuls semblaient vivre, animés qu'ils étaient par une fièvre mortelle. Au bruit que fit Gauthier en entrant, le moribond releva la tête, et reconnaissant son vainqueur, qu'il n'avait vu que pendant le court instant où son casque brisé lui avait laissé la tête découverte, il ordonna à ses gens de sortir, et pria, par un signe, Gauthier de Mauny de venir s'asseoir près de lui. Le chevalier s'empressa de se rendre à ce désir. Le blessé le remercia d'un signe de lôte; puis^ fatigué

de l'effort qu'il avait fait, il se laissa retomber avec un gémissement, que malgré tout son courage il ne put étouffer qu'à demi.

Gauthier crut qu'il allait expirer; mais il se trompait: l'heure n' était pas encore venue, et au bout de quelques instants le blessé parut reprendre quelque force : Messire Gauthier, dit-il alors d une voix faible, vous avez fait un vœu, que je crois? — Oui, répondit Gauthier, j'ai juré de venger mon père, qui a été assassiné en Guienne, et de retrouver son meurtrier et son tombeau, afin de tuer l'un sur l'autre. — Et vous ignorez dans queile ville il a été assassiné? — Je l'ignore. — Et vous ne savez pas où est sa tombe? — Je n'ai pu la découvrir encore. — Eh bien, messire, moi, j'ai une mère qui ignore aussi dans quelle ville j'ai été blessé à mort, dans quel lieu s'élèvera ma tombe; une mère, cependant, qui aura besoin de pleurer son fils, comme vous avez besoin de pleurer sur votre père : promettez-moi une chose, chevalier. — Laquelle? répondit Gauthier. — Jurez-moi que, quand je serai mort, vous enfermerez mon cadavre dans un cercueil de chêne, et que vous le renverrez au lieu que je vous dirai, pour qu'il repose sur une terre amie et au milieu d'êtres aimés; et moi, en échange, je vous dirai, messire, comment votre père est mort, et dans quel lieu il attend la résurrection éternelle. — Ah! je vous le jure, s'écria Gauthier de Mauny; dites, dites! — Avez-vous entendu parler, messire, d'un fameux tournoi qui eut lieu à Cambray, vers l'année treize cent vingt-deux? — Oui, sans doute, répondit Gauthier; car mon père y assista et y acquit grand honneur. — Il y jouta, continua le blessé, avec un jeune homme qu'il maltraita si rudement, que non-seulement il ne put jamais remonter à cheval, mais encore qu'il fut obligé de se faire ramener en litière jusqu'à la ville de la Réole, où étaient ses parents. Ce jeune homme avait pour père Jean de Lévis, et pour mère Constance de

132 LA COMTESSE DE SALISBCliY.

Foix, qui était fille de Roger-Bernard, comte de Foix. Malgré les soins que lui donnèrent ses excellents parents, pour lesquels un tel accident était d'autant plus sensible, qu'ils n'avaient qu'un second fils au berceau, ce jeune homme ne put jamais se remettre, et mourut à Tâge où je vais mourir. Or, il avint que deux ou trois ans après sa mort, et comme la douleur en était toute saignante encore au cœur de sa famille, messire Leborgne de Mauny, votre père, ayant voué un pèlerinage a Sairit-Jacques de Galice, se mit en voyage, accomplit son vœu, et, 'a son retour, ayant appris que monseigneur Charles, comte de Valois, Irère du roi Philippe, était à la Tléole, prit la route de cette ville, pour y saluer en passant son auguste allié. Votre père resta la quelque temps, car on lui fit grande fête; si bien que le bruit se répandit qu'il y était, et pénétra jusque dans la maison qu'il avait mise en deuil. C'était tenter Dieu, messire, vous en conviendrez, que de venir ainsi se livrer à la vengeance d un père : aussi résulta-t-il de celte imprudence ce qui devait en résulter. Un soir que messii e Leborgne de Mauny revenait d'un quartier éloigné de la ville, et regagnait l'hôtel de monseigueur le comte de Valois, il fut attende par deux hommes, dont l'un était le maître et l'autre le varlet, le maître mit l'épée a la main, et cria a votrepère de ^e défendre. Votre père se défendit si bien, qu'il commençait à presser son adversaire; ce que voyant le varlet, il vint sur le côté, et passa à messire Leborgne de Mauny son épée au travers du corps. — Les assassins! murmura Gauthier. — Ne m'interrompez pas si vous voulez tout savoir, car je sens que je n'ai plus que quelques instants à vivre. — Avant tout, s'écria Gauthier, laissèrent-ils son cadavre sans sépulture? — Non. Rassurez-vous, continua le mourant. Le corps de votre père fut emporté, obtint les prières 4e l'Eglise, et fut enterré dans un tombeau; car celui qui l'avait attaqué voulait un dml, et non un assas-

LA COMTESSE DE SALISBURY. 13o

sinat. Or, il crut que ce serait une expiation que de coucher le cadavre dans un suaire bénit, et de faiegraver sur le marbre de sa tombe une croix, avec po seul mot en latin, — 07'ate, — afin que ceux qui s'ar genouilleraient sur cette tombe priassent en même temps pour la victime et pour l'assassin. — Et où retrouverai-je ce tombeau? s'écria Gauthier. — Il était alors hors de la ville, répondit le blessé, mais la ville s'élant étendue depuis lors, il est renfermé maintenant dans ses murailles : vous le retrouverez , messire, dans le jardin du couvent des frères Mineurs, situé à Textrémité de la rue de Foix. — Bien, bien, dit Gauthier, voyant que le jeune chevalier s'affaiblissait de plus en plus, et maintenant un dernier mot, je vous prie. Ce Jean de Lévis, qui a assassiné mon père, vitil encore? — Il est mort depuis dix ans. — Mais il avait un fils, m'avez-vous dit, un fi's qui doit être en état de porter les armes? — Vous lavez tué aujourd'hui,messire, répondit le moribond d'une voix éleinlo : ainsi votre vœu de vengeance est accompli, ne songez donc plus qu a celui de la miséricorde. Vous avez promis de renvoyer mon corps a ma mère, ne l'oubliez pas.

Et le jeune homme.retombantsur son litdeguerrc, murmura un nom de femme, et expira.

Le même soir, messire Gauthier de Mauny demanda au roi d'Angleterre congé pour accompagner le comte de Derby, qui devait, aussitôt les joutes terminées, partir avec grand nombre d'hommes d'armes et d'archers, pour porter secours aux Anglais de la Gascogne, tandis que sir Thomas d'Agworth allait en Bretagne, pour y poursuivre a main armée les atîaires de la comtesse de Montforti^ qui devaient s'être grandement améliorées par le traité que venaient de passer avec le comte de Salisbury, messire Olivier de Clisson et le sire Godefroy de Harcourt, et dont la signature allait, sous quelques jours, rendre la liberté a ces deux chevaliers.

t\ COinCSSE DE SVllSBDîVY. T. Il U

loU LA COMTESSE UE SALISBUUY.

Le troisième jour était, comme nous l'avons di! , réservé à Guillaume de MontLiigu, qui, armé chevalier de la main du roi Edouard, selon la pronusse que ce dernier lui en avait enj^agée au chàieau de ^^'ark, devait y faire ses premières armes sous les yeux de la comtesse : celait donc un jour de fêle pour le jeune homme, car il était bien décidé a être vainqueur ou à mourir, et dans l'un eu l'autre cas, il devait ou être couronné par elle, ou expirer sous ses yeux, ce qui était toujours regardé par lui comme un bonheur.

Au reste, pour faire plus grand honneur à son filleul, Edouard lui-même avait voulu rompre avec lui la prenuère lanre : puis la reine avait donné pour ce jour liberté à messire Eusiache de RibeauuionI, afin que la seconde joute fût pour lui. Enfin la troisième avait été retenue par Guillaume Douglas, qui avait "obtenu de primer tous les autres chevaliers, à cause du ddi fait devant le château de Waik et accepté a Stirling, lorsque Guillaume de Montaigu y était venu apporter une lettre du roi Edouard au roi David; lettre à la suite de laquelle, on doit s'en souvenir, il avait été heureusement îrailéavec le roi de France de l'échange du comte de Murray contre messire Pierre de Salisbury.

Les deux premières joules furent donc entièrement de courtoisie, et à peu près ce qu'est, de nos jours, un assaut dans une salle d'armes : chacun fit grande preuve de force et d'adresse; on brisa deux ou trois lances, et Guillaume de Montaigu eut Ihonneui- do sortira partie v'gale de cette lutte avec deux des meil-

L\ CO\ITESSE DE SA.LIiIîUlVY. 135

leurs chevaliers du monde; mais, à la troisième passe» ou savait que le jeu devait se changer en deuil : car le bruit du défi s'était répandu dans la noble assemblée, et, tout en déplorant la mort du chevalier Aventureux, on n était pas fâché de retrouver, une fois encore, les émotions qu'avait fait naître le combat dans lequel il avait succombé.

Ce fut donc avec un frémissement général d'intérêt et d'impatience que Ton entendit les musiciens de la plate- l'orme faire retentir Tairde leur défi guerrier, et l'attente de ceux qui craignaient encore que cette curieuse joute n'eût pas lieu, fut joyeusement remplie lorsque quatre cornemuses écossaises répondirent aux troînpettes et aux clairons par un pibrocli montagnard. Au même instant, les barrières s'ouvrirent, et Douglas parut. Chacun le reconnut à ses nouvelles armes, qui étaient d'argent au chef d'azur, avec un cœur sanglant do gueules, et une couronne d'or en l'azur; on se rappelle que les Douglas avaient substitué ces armes aux leurs, qui étaient d'azur au chef d'argent, et k trois étodes de gueules en argent, lors de la mort héroïque du bon lord James, qui avait, amsi que nous 1 avons raconté, succombé devant Grenade, en porlant \ers la Terre sainte le cœur de son souverain et ami Robert Bruce d'Ecosse.

Douglas entra donc dans la lice, accompagné d"ua murmure général de curiosité, car il était doublement célèbre par les exploits de son père et les siens. Leré- ( it de ses aventureuses entreprises, sa fidélité au roi David, les pertes terribles qu'il avait fait éprouver aux Anglais depuis dix ans à peu près qu'il avait [iour la première fois eu la force de porter une lance et de lever une épée, en faisaient un objet d'intérêt pour les hommes et d'admiration pour les femmes. GuilLumo Douglas répundil 'a cette courtoisie en levant la visière de son ca5qu(3 pour saluer modame Thilippe el la comtesse de Salisbury. On vit alors les traits c'au

133 LA C0MTCSSi5 LE SALISDURY.

jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans à peu près; ce qui redoubla l'étonnement, car on ne pouvait comprendre comment, si jeune encore, il avait déjà tant de renommée. Puis, lorsque Guillaume Douglas eut rendu hommage aux deux reines, il baissa la visière do son casque, et montant sur la plate-forme, il alla frapper du fer de sa lance la targe de guerre de Guillaume de Montaigu.

Celui-ci ne fit qu un bond du fond de sa tente jusqu'au seuil.

— Bien, messire, dit-il; vous êtes exact au rendezvous, et je vous remercie. — Vous parlez, mon jeune seigneur, comme si c'était de vous que fût venu le défi : il y a là erreur, le défi vient de moi, messire; je tiens à rétablir les faits dans toute leur exactitude. — Qu'importe qui Ta donné ou qui la reçu, puisqu'il a été reçu et donné de grand cœur? Or, prenez du champ ce qu'il vous en faut, et avant que vous no soyez à votre place, je serai, moi à la mienne.

Douglas fit volter son cheval; et tandis que Guillaume de Montaigu se faisait boucler sa targe, etchoisissait la plus forte entre trois ou quatre lances, il traversa de nouveau la lice; puis, arrivé à lextrémité par laquelle il était entré, il abaissa sa visière et mit sa lance en arrêt. Il avait à peine achevé ces préparatifs qu'il vit son adversaire à son poste. Un instant suffit à Guillaume pour assurer de son côté sa lance, et les juges du camp, les voyant prêts et s apercevant de l'impatience des spectateurs, crièrent à haute voix : Laissez aller.

Les deux jeunes gens fondirent l'un sur l'autre avec une telle impétuosité, qu'il leur fut impossible de prendre leurs mesures : aussi, quoique le fer des deux lances eût touché les casques, il glissa sur l'acier, en faisant jaillir des étincelles; de sorte que les deux chevaliers, emportés par leur course, passèrent outre, sans s'être fait autre dommage. Cependant tousdeux

LA COMTESSE DE SALISliURY. 127

arrêtèrent leurs chevaux avec toute la force et l'adresse d'écuyers consommés; et les ramenant chacun à sa place, ils se préparèrent a une nouvelle course. Celle fois, Douglas dirigea le fer de sa lance vers la targe de son adversaire, et l'atteignit en pleine poitrine avec tant do violence, qu il la brisa en trois morceaux, et qu'ébranlé du choc, Guillaume pha jusque sur la croupe de son cheval. Quant à celui-ci, il avait visé si juste au cimier, qu il avait enlevé le casque de la tête de Douglas ; et cela si rudement, que le sang en sortit à l'Ecossais par le nez et par la bouche. Au premier moment, on le crut blessé gravement; mais lui-même fit signe que ce n'était rien, reprit un autre casque des mains de son écuyer, demanda une lance neuve, et retourna prendre du champ pour fournir sa troisième carrière. Quant à Guillaume, il s'était redressé comme un arbre flexible que la brise courbe en passant; puis faisant volter son cheval, il était aussitôt allé reprendre son poste, en attendant que son adversaire fût préparé, Douglas ne le fit pas attendre : les juges du camp donnèrent pour la troisième fois le signal, et les deux jeunes gens s'élancèrent l'un sur l'autre avec une rage que n'avaient fait qu'augmenter les courses précédentes. Cette fois, ils se rencontrèrent avec une telle violence, que le cheval de Douglas s étant cabré, et la sangle du cheval du Guillaume s'étant rompue, les deux champions roulèrent dans la poussière. Aussitôt Douglas se releva sur ses pieds, et Guillaume sur un genou. Mais avant que l'Ecossais n'eût franchi la moitié de la distance qui le séparait de son adversaire, il chancela, et l'on put voir, au sang qui coulait le long de sa cuirasse, qu'il étaitgrièvement blessé. Les juges du camp s'avancèrent aussitôt dans la lice, et croisèrent leurs lances entre les deux jeunes gens. Ce fut alors seulemeniqu'ils s'aperçurent que Guillaume aussi devait avoir reçu quelque grave blessure; car, après avoir essayé do se relever, il était retombé sur ses

138 LA COMTESSE DE SALISBUnY.

deux genoux et sur une main. En effet, les deux adversaires s'étaient donné eoup pour coup; la lance de Guillaume avait percé la large de Douglas, et, glissant sur la cuirasse, avait été s'enfoncer sous 1 epaulière, tandis que celle de Douglas, traversant la visière, avait atteint Guillaume au-dessus du sourcil, et s'était brisée lui clouant son casque au front.

Les juges du camp comprirent bientôt la gravité des deux blessures, et sautant à bas de leurs chevaux, ils furentles premiers à porlerdes secours aux blessés; messire .Jean de Beaumont courut à Douglas, et Salisbury a Guillaume; et tandis qu on enmicuait l'Ecossais liors de la lice, il essaya d'arracher le tronçon de la lance qui était resté dans la plaie; mais Guillaume lui arrêta la ma n.

— Non, mon oncle, lui dit-il, car j'ai peur qu'avec le f3r ne s\n aille la vie; appelez seulement un prêtre, car je voudrais mourir chrétiennement. — Ne veux-tu pas un chirurgien d'abord? s'écria Salisbury. — Un prêtre, m^on oncle! un prêtre, je vous dis ; il n'y a pasv de temps h perdre, croyez-moi. — Monseigneur, s'écria Salisbury a l'évêquede Lincoln, quiétait assis près delà reine, voulez-vous vniir, il y a danger de mort. La comtesse jeta un faible cri. plusieurs femmes s'évanouirent, et l'évêque, descendant les degrés, vint prendre près du blessé la })lace de Salisbury.

Alois, au milieu de la lice, retrouvant des forces pour ce dernier acte de relgion , Guillaume de I\lontaigu, à genoux et les mains jointes, se conf.^ssa tout arnié; puis, l'évêque de Lincoln lui donna 1 absolution en lace de toutes ces femmes qui priaient ])our le jeune blessé et de tous ces chevaliers qui demandait ni à Dieu la grâce de faite une aussi sainte et aussi belle mort. L'absolution donnée, Salisbury se rapprocha de son neveu, lequel, étant en état de grâce et no craignant plus de mourir, cessa de s'opposera ce qu'on tirât" de sa blessure le fer qui y était rislé; alors Salis-

Imry le fit coucher sur le dos, et, lui appuyant le pied sur la poitrine, il parvint en se roidissant à lui arracher le tronçon de la plaie; puis aussitôt débouclant le casque, qu'on n'avait pas pu ouvrir jusque-là, cloué qui! était, comme nous l'avons dit, au front de blessé, il parvint à lui dégager la tête de son enveloppe de fer Guillaume était évanoui : s;^s écuyers accoururent à son aide, et le comte de Salisbury, aidé par eux, le transporta dans sa tente. Aussitôt le médecin du roi arriva, envoyé par Edouard lui-même, et examina le blessé. Salisbury, qui aimait Guillaume comme son enfant, attendit avec anxiété la fin de l'examen; mais il fut loin d'être favorable au jeune chevalier. Le mire se fit apporter le fer de la lance : à la rouille sanglante qui le couvrait, il était facile de voir qu'il avait pénétré de la longueur de deux pouces; aussi le médecin secoua-t-illatête,en homme qui n'espère pas grand chose de bon. lui ce moment, des varlets vinrent de la part du roi, pour transporter Guillaume de Montaigu dans un appart'. ment du château de Windsor; mais le médecin s yopposa.le maladeétant trop faible pour supporter le transport.

Salisbury se \it forcé de quitter Guillaume avant qu'il ne fût revenu a lui, car sa mission l'appelait près d'Edouard : c'était, le même soir qu'il devait partir pour aller cherchera Margate l'engagement d'Olivier de Clisson, et lui porter, ainsi qu'au sire de Harcourt, l'ordre royal qui les remettait en liberté. Salisbury était un de ces hommes chez qui les alfect ions privées ne passaient qu'après les devoirs publics; ilquittadonc Guillaume après l'avoir recommandé au médecin comme s'il eût été son fils.

Quant à la comtesse, elle avait demandé au roi la permission de ne pas assister au souper, et le roi la lui avait accordée a l'instant môme; car, ainsi que tous, il avait compris la douleur qu'elle devait ressentir d'un pareil accident. On savait avec quelle fidélité et quel

l/iO LA COMTESSE DE SALISBURY.

respect le jeune homme Tavait gardée pendant la captivité du comte, et quoique plusieurs se fussent bien douté qu il y avait dans la conduite de son jeunenevcu quelque chose de plus tendre qu un simple lien de parenté, la réputation de madame AHx étaitsi bien établie, quelle n avait aucunement souffert de ce dévouement. Cependant, quoiqu'on eût rendu justice à la comtesse en ne soupçonnant pas la pureté de ses sentiments pour son châtelain, elle n'en avait pas moins our lui une amitié presque fraternelle, à laquelle il aut ajouter cette pitié tendre qu'éprouve presque toujours une femme, si vertueuse qu'ellesoit,pour l'homme qui l'aime secrètement et sans espoir.

Aussi, lorsqu'elle vit entrer Salisbury, nessaya-telle point de cacher sa douleur aux yeux de son mari, persuadée que lui, moins que personne, lui ferait un crime de ses larmes. En effet, Salisbury avait besoin de tout son courage pour retenir les siennes; il venait prendre con.^é d'elle, car, malgré les instances d'Edouard pour le retenir, 1 inflexible messager avait résolu d'accomplir une mission dont il comprenait toute I importance. Il partit donc le soir même, recommandant Guillaume aux soins de la comtesse.

Cette séparation, quelque courte qu'elle dût être, se faisait sous de si tristes auspices, qu'elle fut accompagnée de part et d'autre d une douleur pressentimentale telle. quesiSalisbury eût été un homme d'un cœur moins dévoué à son roi et d'un esprit moins ferme à ses devoirs, il eût supplié Edouard de choisir quelque autre pour achever a sa placela négociation qu'il avait commencée; mais le comte, au moment où lui vint cette pensée, la repoussa comme il eût fait d'un crime, et, puisant une nouvelle force dans la honte de sa faiblesse, il prit congé d'Alix, la laissant maîtresse de l'attendre à Londres, ou de retourner au château do Wark.

Lorsque la comtesse fut seule, toutes ses pensées

LA COMTESSE DE SALISBURY. Mil

tristes, tous ses pressentiments niélancoliques, se groupèrent autour dune même douleur, celle que lui causait laccident arrivé à Guillaume; aussi, ne pouvant rester dans le doute, elle appela un page, et lui ordonna d'aller savoir des nouvelles du blessé. L'enfant revint au bout d'un instant; car, ainsi que nous lavons dit, les tentes n'étaient séparées du château que par la longueurde la lice. Guillaume était toujours évanoui, et le médecin n'avait eu aucun motif de modiGer ses premières prévisions : à son avis, la biessuro devait être mortelle, et quoiqu'il fût possible que le jeune homme reprit ses sens, à moins d un miracle, il n'y avait aucune chance qu'il revît le jour du lendemain. Cette réponse, a laquelle Alix eût dû s'attendre d'après ce que lui avait dit le comte, ne l'en atteignit pas moins cruellement; elle se souvint alors de ce dévouement si tendre et cependant si craintif, de cet amiOur toujours vivant, mais pourtant toujours muet, et cela pendant quatre ans que Guillaume ne l'avait pas quittée d'un instant, si ce n'était, comme il l'avait fait au château de Wark, pour obéir à ses ordres et s'occuper de son salut. Pendant ces quatre ans elle avait lu jour par jour dans le cœur du jeune chevalier comme dans un livre dont le temps aurait tourné les pages, et elle n'avait vu dans ce cœur que des prières d'amour qui semblaient écrites pour la bouche des anges. Elle se représenta ce pauvre blessé, si joyeux et si plein d'espérance la veille encore, se réveillant aujourd'hui pour mourir, seul et abandonné sous une tente, et il lui sembla que s'il expirait ainsi, éloigné des deux seules personnes qu'il eût aimées sur la terre, elle en garderait un remords fatal à tout le reste de sa vie. Quelque temps néanmoins elle hésita encore, deux ou trois fois elle se leva, et retomba hésitant sur son fauteuil, tant elle craignait que, malgré les liens de parenté, on n'interprétât à mal celte visite. mortuaire; mais enlin le cri du

iZ|2 LA COMTESSE DE SALISBUI\Y.

cœur remporta sur la voix du monde, et jetant un voile sur sa tête, sans page, sans femme, sans varlet, elle sortit du château de Windsor, et s'achemina vers la tente de Guillaume de Montaigu.

Cequ'avait prévu le médecin étaitarrivé : Guillaume était revenu à lui, et l'homme de la science, qui avait reçu d Edouard l'ordre de soiji;ner également les deux blessés, avait profité de ce moment pour se rendre près de Douglas, dont la situation, quoique grave, était sans danger. Quant à Guillaume, il était en proie à une fièvre ardente, et, malgré sa faiblesse, il avait des moments de délire pendant lesquels deux hommes suffisaient a peine pour le maintenir sur son lit. Dans ces moments, il lui semblait voir une ombre vers laquelle il faisait tous ses efTorfs pour s élancer, et que, discret jusque dans son délire, il appelait, sans la nommer, tantôt par des cris, tantôt par des prières. Ce fut dans un de ces moments d'exaltation que la comtesse leva tout a coupla tapisserie qui pendait devant la porte de la lente, faisant succéder la réalité de sa présence aux rêves fiévreux qui l'avaient précédée. Par un mouvement naturel, les deux hommes qui retenaient Guillaume le lâchèrent, en voyant contre leur attente apparaître cet être fantastique qu'il appelait, et Guillaume lui-même, comme si sa vision eût pris un corps, au lieu de s'élancer en avant, fit sur son ht un mouvement en arrière, les yeux fixes, la poitrine lialetante, et joignant les mains dans l'attitude d'un suppliant. La comtesse fit un signe, et ceux qui gardaient Guillaume sortirent, tout en se tenant à la j)orte de la tente, afin de rentrer au premier ordre qu ils en recevraient.

—Est-ce vous, madame, dit Guillaume, ou bien estce un ange qui a pris votre forme pour me rendre plus doux le passage de cette \ie à l'autre? — C'est moi, Guillaume, réponditlacomtesse : votre oncle ne pouvait pas venir, car il est parti pour lo service du roi;

je n'ai pas voulu vous laisser seul, et je suis venue, moi. — Oh! oui, oui, c'est bien voire voix, dit Guillaume; je vous voyais quand vous étiez absente, mais je n'entendais pas vos paroles : vous avez, en entrant, suspendu le délire etciiassé les fantômes! Est-ce bien vous? je mourrai donc heureux? — Non, vous ne mourrez pas, Guillaume, refirit la comtesse, tendant au blessé une main qu d saisitavccun mélange de respect et d'amour impossible à exprimer. Votre état n'est point aussi désespéré que vous le croyez.

Guillaume sourit tristement.

— Ecoulez, lui dit-il, tout est bien comme Dieu le fait, et mieux vaut mourir que de vivre malheureux : n'essayez donc point de me tromper, madame, et n'usons point ce qui me reste de force à me reprendre à des espérances inutiles; ce que jeregrette en mourant, madame, c'est de n'être plus là pour vous garder. — Ma garder, Guillaume! etde qiii?gràrG à Dieu, nos ennemis ont repassé la frontière. — Oh! madame, interrompit Guillaume, vos ennemis ne sont pas ceux que vous craignez le plus : il en est un plus terrible pour vous que tous ces brûleurs de villes écossais, que tous ces preneurs de châteaux des frontières; celui-là, modame, sans que vous vous en doutiez, jevousai déjà garantiedeux foisdelui, peut-être. Tenez, éroutez-moi; tout à l'heure j'avais le délire, mais le délire des mourants est peut-eire une double vue! eh bien, au milieu de mon délire, je vous voyais dans les bras de cet homme, j'entendais vos cris; vous appeliez à l'aide, et personne ne venait, car j eta s retenu sur mon lit par des liens de fer; j'aurais donné non pas ma vie, puisque je vais mourir, mais mon âme, entendez- vous; mon âme, pendant leternilé, pour aller à votre secours, et je ne le pouvais pas; j'ai bien souffert, allez, et je vous remercie d être venue.

— • C'était de la folie , Guillaume , c'étaient les

Wl LA COMTES^iE DE SALISBURY.

rêves de la fièvre, car, -je vous devine, vous vouiez parler du roi. — Oui, oui, c'est de lui que je parle, écoutez-moi,- madame : peut-être tout à Iheure c'était un délire; mais maintenant ce n'en est plus, vous voyez bien, n'est-ce pas, qu'en ce moment j'ai toute ma raison? Eh bien, tenez, je n'ai qu'à fermer les yeux, et je vous revois comme je vous voyais tout k l'heure, et j'entends vos cris; oh! tenez, c'est à m'en rendre fou. — Guillaume, Guillaume, s'écria la comtesse, effrayée elle-même de l'accent de vérité avec lequel lui parlait le mourant, du calme, je vous en supplie. — Oh 'oui, oui, du calme pour mourir, je vous en supplie, rendez-moi du calme. — Quefautil faire pour cela? répondit Alix avec un ton de profonde pitié; dites, et si c'est en mon pouvoir, je le ferai. — 11 faut partir, s'écria Guillaume, les yeux étincelants, partir, à l'instant même, vous éloigner de cet homme. Je mourrai bien tout seul, maintenant que je vous ai vue; promettez-moi de partir. — Mais où voulez-vousquej'aille.^ — Partout où il ne sera pas. Vous ne savez pas combien il vous aime; vous n'avez pas vu cela, vous, car, pour le voir, il fallait les yeux de la jalousie, cet homme vous aime à commettre un Grime! — Ohl vous m'épouvantez, Guillaume. — Mon Dieu, mon Dieu! je sens que je vais mourir, mourir avant que vous ne soyez convaincue que cet homme est capable de tout! Jurez-moi que vous partirez, demain, cette nuit... Jurez-moi. — Je vous le jure, Guillaume, dit Alix. Mais vous ne mourrez pas; je retourne au château de Wark, et, lorsque vous serez guéri, vous viendrez m'y rejoindre, Guillaume! qu'avez-vous? — Seigneur, seii;neur, ayez pitié de moi! murmura Guillaume. — Guillaume! Guillaume! s'écria la comtesse en se baissant vers lui, mon Dieu, mon Dieu! — Alix, Alix, balbutia Guillaume, adieu, je vous aime. Alors rassemblant toutes ses forces, il jeta ses bras autour du cou de la comtesse, et moitié la bais-

sant vers lui, moitié se levant vers elle, il toucha de ses lèvres les lèvres d'Alix, et retomba sur son oreiller.

Elle avait, reçu à la fois son premier baiser et son dernier soupir.

Le lendemain au matin, la comtesse, comme elle lavait promis la veille à Guillaume, alla prendre congé de madame Philippe, qui voulut d'abord la retenir, mais qui, admettant bientôt une excuse aussi légitime que celle que faisait valoir madame Alix pour quitter les fêtes, n insista que ce qu'il fallait pour lui prouver le regret qu elle avait de se séparer d'elle- Quant à Edouard, après avoir fait, comme la reine, quelques instances, il céda comme elle, et avec un air d'indifférence qui acheva de convaincre la comtesse que le malheureux jeune homme dont elle regrettait la mort s'était alarmé mal à propos; seulement comme la comtesse avait a traverser des pays dans lesquels, d'un moment a l'autre, les maraudeurs des frontières faisaient irruption, le roi exigea qu'elle acceptât uneescorte, et lui fit promettre de ne s'arrêter que dans des châteaux fortifiés. La comtesse se mit donc en route, et le premier jour s'arrêta à Hertfort, étant partie tard, et n'ayant pu faire que dix lieues pendant cette journée : elle y trouva son logement préparé, car un courrier marchait en avant, comme lorsque la reino était en voyage : c'était une dernière attention d'Edouard, et la comtesse n'y vit qu'une courtoisie exagérée, mais qui s'expliquait cependant par la vieille amitié que le roi portait au comte de Salisbury.

Le jour suivant elle se remit en route et vint coucher à Northampton, où. grâce aux mêmes précautions royales, elle trouva un appartement digne d'elle et de celui qui le lui offrait; seulement, le chef de l'escorte vint la prévenir que la journée du lendem^un était forte, et que l'on devrait partir de bonne heure, si 1 on voulait arriver jusqu'au logement que le roi avait fait préparer.

iilG LA COMIESSE DE SALISBURY,

En effet, la comtesse se mit en route avec l'aube; sur le midi, l'escorte s'arrêta à Leieester, et ne se remit en chemin que vers les trois heures. Quoiqu'on fût alors aux plus longs jours de l'année, la nuit était venue sans qu'on eût aperçu à 1 horizon aucune aparenco de ville ni de château. On continua démarcher deux heures encore à peu près, lorsque enfin on vit briller une lumière dans les ténèbres. Quelques minuies après, la lune, en se levant, découpa en vigueur les tours et les murailles d'un cliâfeau fort; à mesure qu'on avançait, la comtesse croyait reconnaître à certains signes restés dans son souvenir, une résidence qui lui était connue; enfin, en arrivant à la porte, sou dernier doute disparut. Elle était au château de Nottingham.

La comtesse frissonna malgré elle, car on se rappelle que ce château gardait de sanglants souvenirs. Alix y entra donc avec une terreur qui s'accrut encore lorsqu'elle vit que l'appartement qu'on lui avait préparé était la chambre môme où avait été arrêté Mortimer et où avait été tué Dugdale : aussi n'eut-elle point le courage de toucher au souper se contentant de tremper ses lèvres dans une coupe de vin épicé. Au reste, il n'y avait pas 'a se tromper a cette chambre, car elle la connaissait bien : c était la même où madame Philippe lui avait raconté toute cet te Iragiviue aventure, le soir môme de l'arrivée de Gauthier do Tllauny et du comte de Salisbury. Si, alors qu'elle était près de la reine, entourée de ses femmes, et gardée par son fidèle châtelain, Guillaume de iMontaigu, elle n'avait pu se soustraire à un senliment d'edVoi, quelle ne devait pasetre sa terreur,aujourd'hui qu'elle se trouvait seule dans ce môme château, au milieu d'hommes presque inconnus, et le cœur tout saignant encore de Ja mort récente de celui dont chaque objet dpns celte chambre lui rappelait le respect ou l'empressement! Alais, hélas! il n'était plus là pour la garder et la dé-

fendre, le pauvre enfant au cœur dévoué, dont toutes les craintespoiirelle lui revenaient à Tesprit à cette heure. Aussi était-elle restée dans le fauteuil où elle s était assise, le coude appuyé sur la table où était posée la lampe, n'osant tourner la tête derrière elle, de peur de voir quelque objet fantastique, quoique en face d'elle fût un souvenir réel : c'était cette entaille faite dans lun des pilastres de la cheminée par l'épée de Morlimer. La vue de cette entaille amena tout naturellement Alix à se remémorer comment Mortimer avait été an été. Elle se souvint d'un souterrain qui communiquait aux fossés du château; d'un panneau qui glissait dans la boiserie; elle se rappelait bien que la reine lui avait dit que ce souterrain était muré, et que ce panneau ne s'ouvrait plus; mais n'importe, il lui était impossible de vaincre sa terreur. Ce qui la redoublait encore, c'était qu'elle attribuait à la fatigue de la journée un engourdissement insurmontable, qu'elle crnt combattre en buvant de nouveau quelques gorgéesde vin épicé qu'elle avait déjà goûté en arrivant; mais loin que ce qu'elle prenait pour un réactif produisît l'effet qu'elle en attendait, l'espèce d'engourdissement qui avait commencé de s'emparer d'elle n'en devint que plus intense. Alors elle se leva et voulut marcher; mais elle fut forcée de se soutenir au fauteuil : tous les objets paraissaient tourner autour d'elle, elle sentait qu'elle était en ce moment sous l'influence d'un pouvoir invincible , qu'elle ne s'appartenait plus ; elle vivait dans un monde d'où la réalité avait disparu. La lueur tremblante de la lampe animait jusqu'aux objets immob.les; les figures sculptées des lambris se mouvaient dans l'ombre; il lui semblait entendre un bruit lointain, pareil a celui d'une porte qui grince, mais tout cela comme dans un rêve. Enfin., il lui vint dans l'idée que ce vin qu'elle avait bu pourrait bien être un narcotique dont elle éprouvait ks tricis; dlo voulut appeler, mais la voix

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ui manqua. Alors elle rassembla toutes ses forces pour aller ouvrir la porte; mais à peine eut-elle fait quelques pas, qu'une réalité terrible succéda a toutes ces visions. Un panneau de boiserie glissa, et un homme selança dans la chambre, la retint dans ses bras au momient où elle allait tomber évanouie.

Les deux accidents arrivés, l'un à Jean de Lévis, l'autre à Guillaume de Montaigu, le départ du comte de Salisbury pour Margate et celui de la comtesse pour le château de Wark, avaient mis fin aux fêtes de Windsor. D'ailleurs Edouard lui-même ne devait pas demeurer plus longtemps a Londres : il voulait, disait-il, visiter tous ses ports méridionaux pour y hâter les armements qu'il continuait de faire. Il était donc parti le même jour qu'Alix, sans attendre le retour de son envoyé, paraissant oublier ainsi tout à coup, et pour un objet plus pressé, l'importante alïaire que Salisbury était chargé de terminer, et dont il devait venir lui rendre compte a Londres.

Elle avait eu cependant le dénoûment que le comte en attendait. Olivier de Clisson et messire Godefroy Ilarcourt avaient signé, et, chargés des pleins pouvoirs du sire d'Avaugour , de messire Thibault de Monlmorillon, du siredeLaval, de Jean de Montauban, d'Alain de Quidillac, de Guillaume, de Jean et d'Olivier des Brieux, de Denis du Plessis, de Jean Mallart, de Jean de Senedari, de Denis de Caillac et du sire de INlalestroit, ils s'étaient engaiiés en leur nom; en conséquence, Olivier de Cli.-son et Godefroy de Ilarcourt avaient été remis immédiatement en liberté; Salisbury

les avait vus s'embarquer, et il revenait à Londres où l'attendait la nouvelle de la mort de Guillaume.

Cependant Edouard, qui réunissait à la fois cette triple qualité, assez rare en ce siècle, d'homme politique profond, de guerrier aventureux et de chevalier ardent en amour, avait mené a la fois, au milieu des fêtes de Windsor, trois aflaires qui étaient pour lui de la plus haute importance.

Jacques dArlevelle, que nous avons perdu de vue depuis deux ans à peu près, était constamment resté en la faveur des bonnes cens de Gand, et avait con- ^ tinué d'entretenir des relations d'amitié avec le roi Edouard; il y avait même plus : le Rutwaert avait pensé avec raison que l'alliance la plus avantageuse au commerce de ses compatriotes étant celle de l'Angleterre, qui lui fournissait ses laines du pays de Galles et ses cuirs de la comté d'York, cette alliance ne pouvait pas être payée trop cher. Un moyen de faire cette alliance durable était celui d'établir le jeune prince de Galles seigneur et héritier'de Flandre, à ia place de Louis de Crécy. Or, selon Jacques d'Artevelle.le moment était venu d'a'ocomplir cettegrande œuvre politiqu e, pour laquelle, écrivait-il à Edouard quelques mois avant les fêtes de Windsor, les esprits étaient suffisamment préparés.

Edouard avait prévu que ce moment ne pouvait pas larder, et il avait pris toutes ses dispositions en conséquence ; aussi lorsqu'il reçut la lettre d'Artevelle, ne voulut-il confier ce secret àpersonne, de peur qu'il ne s'ébruitât. Par les fiançailles de sa fille avec le jeune comte de Montfort, il avait la Bretagne; par l'élection duprincedeGalles,ilavaitles Flandres: ilréalisait donc ainsi un des rêves les plus gigantesques qu'un roi d'Angleterre puisse concevoir; car, tout en demeurant dans son île, il tenait pour ainsi dire la France entre ses deuxmains;mais il lui fallait une année de paix.aumoins, pouraccomplircedernierprojet. Cetteannée, il venait, do l'acheter par une trêve signée entre lui et le duc de

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Normandie, trêve qui devaif. durer jusqu'à la fête delà Saint-Michel 1346, c'est-à-dire pendant dix-huit mois environ. Cette trêve, au reste, ne changeait rien aux droits respectifs de Charles de Blois et du comte de Montfort : les pariisaris des deux rivaux pouvaient même continuer d'escarmouchcr ensemble, sans que ni lun ni Faulre des rois qui avaient embrassé leur cause fussent responsables de ces rencontres particulières : bref, tout était arrangé pour que chacun, usant des ressources qui! avait à sa disposition, so retrouvât plus disposé à combattre que jamais à Texpiralion de larmislice : voilà pourquoi Edouard avait doublement tenu au traité que Salisbury aveit fdit signer à Olivier de Clisson et à Godefroy de Harcourt, traité qui, en lui assurant d'avance la coopération de douze seigneurs, tant de la Bretagne que de la Normandie; lui créait sur le continent une force matérielle il laquelle il était difficile que Phillippe de Valois résisîiU.

Sûr que la négociation entamée par Salisbury réusirait il avait donc tourné entièrement les yeux vers la Flandre: aussi, lorsque le' comte, qui était de retour à Londres huit jours après le départ du roi, arriva au port de Sandwich, où on lui a\ait dit qu'il rejoindrait Edouard, il le trouva parti depuis la veille, avec le comte de Sutîo'k, Jean de Beaumont, le comte de Lancastre, le comte de Derby, et force barons et chevaliers auxquels il avait donné rendez-vous dans ce port, sans leur dire à quelle intention il les rassemblait. Salisbury s étonna d'abord de n'avoir point été désigné pour iaire partie d'une expédition aussi importante; mais, connaissant la rapidité des résolutions d. Edouard, il présuma que le projet qu'il accomplissait avait été arrêté instantanément, et sur quelque nouvelle inattendue; en conséquence, il résolut de rejoindre la comtesse au château de Wark, et d'y altendro les ordres du roi.

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Le comte quitta en conséquence le bord de la mer, et reprit à travers les terres sa route a petites journées; car il était sans suite aucune, et par conséquent n'ayait qu un seul cheval. Or, comme en ces temps de guerre, tout chevalier avait l'habitude de marcher armé, i! était difficile que sa monture, si vigoureuse qu elle fût, ayant a supporter le poids de son cavalier et de sa cuirasse, pût faire plus de dix à douze lieues par étape. Ce ne fut donc qu au bout de six jours de marche que le comte arriva ou haut de la colline dominant Roxburgl), et du sommet desquelles il aperçut enfin le château de Wark. Tout lui parut dans le môme état où il l'avait laissé : et cependant il éprouva un mouvement de tristesse inexplicable à cette vue, et; ce mouvement fut si profond, qu'au lieu de mettre son cheval au galop pour être quelques instants plus tôt près de son Alix bien-aimée, il ralentit son pas, au contraire, et ne sapprocha plus qu en tremblant, et comme un homme sur lequel plane un malheur qu'il ignore, mais qu'un pressentiment avertit de l'existence de ce malheur. Cependant aucun changement visible ne justifiait de pareils présages : la banière flottait sur sa tour , les sentinelles se promenaient sur les rempiirts de ce [)as lent et monotone qui indique que tout est tranquille au dedans et au dehors. Quelques paysans des environs, qui venaient d'apporter les vivres du lendemain, sortaient par la grande porte et regagnaient leurs villages. Salisbury eut un instant l'idée d aller à eux et de les interroger ; mais sur quoi? il l'ignorait lui-même. 11 surmonta ce moment de faiblesse, et, convaincu par le témoignage de ses yeux que son imagination le trompait, il fit prendre une allure plus vive à son cheval, et parvint bientôt au bas de la colline au sommet de laquelle est 'situé le château. Arrivé la, il vit au signal de la sentinelle qu'il était reconnu, et monta rapidement lo sentier qui conduisait à la plate-forme.

Parvenu devant la porte, il trouva ses officiers qui l'attendaient; mais ce n'était pas par eux seulement qu'il comptait être reçu. Alix ordinairement était la première à venir au-devant de lui, et il ne voyait pas Alix. Cependant, si rapidement qu'il eût gravi le sentier , on (avait eu le temps de la prévenir. N'était-elle point au château? mais si elle n'y était pas, où pouvait-elle être? aussi le premier mot que prononça le comte fut le nom de sa femme. Mais, sans lui répondre, l'écuyer qui tenait la bride de son cheval lui montra le château. Le comte, n'osant pas le questionner davantage, mit pied à terre et s'élança dans la cour : il s'arrêta un instant, car ne voyant pas la comtesse sur le perron, comme il s'attendait à l'y trouver, il porta successivement les yeux a toutes les fenêtres, espérant l'apercevoir a lune d'elles ; mais toutes les fenêtres étaient fermées; alors il courut aux marches aussi vite que lui permettait le poids de son armure, et se dirigea vers l'appartement de sa femme. Toutes les pièces qu'il devait traverser pour y arriver étaient désertes; enfin en ouvrant une dernière porte il vit debout sur le seuil de sa chambre la comtesse toute vêtue de noir, et si pâle qu elle semblait près do trépasser.

Le comte demeura un instant tremblant et muet k cet aspect, car il ne pouvait deviner ce qui était arrivé; enfin, voyant que la comtesse restait immobile, il s'avança vers elle, et rompant le silence : Que vous estil arrivé, madame, lui dit-il d'une voix tremblante, et et de qui portez-vous le deuil? — Monseigneur répondit la comtesse d'une voix si faible qu'à peine Salisbury put l'entendre, je porte le deuil de votre honneur, qui m'a été lâchement volé au château de Nottinghaia par le roi Edouard d'Angleterre.

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