La comtesse de Salisbury
Arrivé sur la grnnde place, le roi Edouard s'arrêta devant la façade; alors l'évêque de Lincoln éleva la voix et dit : Guillaume d'Auxonne, évéque de Cambrai, je vous admoneste comme procureur du roi d'Angleterre, vicaire de l'empereur de Rome, que vous vouliez ouvrir la cité de Cambrai; autrement, vous forfaitesà l'empire, et nous y entrerons par force.
Et comme nul ne répondit à cette parole, attendu que l'évêque était absent , monseigneur de Lincoln continua et dit : Comte Guillaume de Hainaut, nous
LA COBTfcSSE SAF.'SBURY. T. II. 1
G LA COMTESSE DE SALISIiURY.
VOUS admonestons, de par l'empereur de Rome, que vous veniez servir le roi d'Angleterre, son vicaire, devant U cité de Cambrai, qu'il va assiéger, avec ce que vous lui devez de genss
Et le comte de Hainaut répondit : Volontiers feraije ce que je dois.
Et, descendant aussitôt le grand escalier, il vint (cnir létrier du roi, qui mit pied à terre, et entra, conduit par lui, dans la grande salle d'audience, où le souper avait été ordonné. Le lendemain, le roi anglais logea à Haspre, où il reposa deux jours, attendant ses gens d'Angleterre, ainsi que ses alliés d'Allemagne, et là le rejoignirent d'abord le jeune comte de Hainaut et messire Jean de Beaumont, accompagnés d une magnifique assemblée; puis le duc de Gueidre et ses gens, le marquis de Juliers et sa troupe, le margrave do l^Jisnie et d'Orient, le comte de Mons, le comie de Salm , le sire de Fauquemont , messire Arnoult do tlankenheim et une foule d'autres seigneurs, chevaliers et barons.
Alois.se voyant au complet, moins monseigneur leduc de Brabant,qui avait promis de le venir joindre devant Cambrai, ils partirent et vinrent loger autour de la ville. Le sixième jour, le duc de Brabant arriva, ainsi qu'il s'y était engagé, avec neuf cents lances, sans compter les autres armures de fer, et une foule de gens d'armes et de pédaille, se logea sur la rive de l'Escaut opposée à celle où était établi le roi Edouard, fit jeter un pont sur la rivière pour communiquer d'une armée à l'autre, et, son camp établi, envoya défier le roi de France.
Pendant que ces préparatifs se faisaient devant Cambrai, les seigneurs, impatients d'avancer leur renom en chevalerie, couraient le pays depuis Avesnes jusqu'à Douai, et trouvaient toute la contrée pleine, grasse et drue; car elle n'avait depuis longtemps vu aucune guerre. Or il avintque, toul en chevauchant
LA comtr-.se de salisbury, 7
ainsi, messire Jean de Beaumont, messire Henri de Flandre, le sire de Fauquemont, le sire de Beaulersens et le sire de Kiirk, suivis de cinq cents combattants à peu près, avisèrent, une ville nommée Haincourt, dans la forteresse de laquelle les £:ens du pays avaient transporté tous leurs biens et tout leur avoir. Cette circonstance, à part le désir de faire quelque belle appert ise d'armes, n'était pas non plus indifférente aux chevaliers» de cette époque, qui regardaient le butin qu'ils pouvaient faire comme une partie du revenu que Dieu leur avait donné. Ils s'avancèrent donc vers la villa croyant la surprendre;muiscommedéjadescompagriies assez fortes pour donner l'alarme, ciuoique trop faibles pour tenter un coup du main, avaient été vues dans les environs, les liabilants étaient sur leurs gardes. En oui re, il y avait alors dans la ville un seigneur abbé de grand senset de hardie entreprise, qui, ainsi que le clergé de cette époque en avait pris l'habitude, maniait aussi habilement la lance que la crosse, et portait avec une aisance pareille la cuirasse et l'étole : ce digne homme se mit donc a la tôle des opérations de défense ei fît, en deb.orsde la porte de Hainecourt, charpenter, en grande hâte, une barrière palissadée, laissant un intervalle entre ce premier ouvrage et la la porte; pui-, faisant monter tous ces gens sur les remparts et dans les guérites, après les avoir bien approvisionnés de pierres, de chaux et de toute l'artillerie en usage alors, il se plaça lui-même à la tête des plus vaillants hommes d'iirmes qu'il put trouve entre la barrière et la ville, tenant la porte°ouverte derrière lui, pour laisser à ses gens une retraite assrurée.
Puis, ces dispositions prises, il attendit l'ennemi qui parut bientôt, et, voyant que la ville était sur ses gardes, s'avança avec précaution, mais sans aucun empêchement de la part de ceux qui lattendaient à \ingt pas de la ville à peu [très, messire Jean de Beau-
mont, messire Henri de Flandre, le sire de Fauquemont et les autres chevaliers mirent pied à terre, mouvement qui fut aussitôt imité par leurs gens dar^ mes, et baissant la visière de leurs casques, ils mirent Tépée a la main et s'avancèrent résolument contre les barrières. Lorsque les gens des remparts virent que l'attaque était résolue, ils fireni pleuvoir sur les assaillants une grêle de pierres et une pluie de chaux; mais comme c'étaient presque tous des chevaliers couverts de bonnes armures, ils n'en continuèrent pas moins d'avancer, jusqu'à ce qu'ils atteignissent les barrières; là ils essayèrent de les arracher pour s'ouvrir un passage, mais ce n'était pas chose facile; elles étaient fortes et durement enfoncées en terre; de sorte que, comme ils manquaient de machines, elles résistèrent à tous leurs efforts. Alors il fallut changer de tactique et commencer une autre guerre. Les chevaliers passèrent leurs piques et leurs épées dans les intervalles et a travers les palissades commençant 'a lancer et à darder sur ceux du dedans, qui répondirent de la même manière et par une défense digne de l'attaque. L'abbé était le premier de tous, recevant et repoussant les coups, tandis que les gens des remparts continuaient à lancer des pierres, des solives et des pots de feu. Or il arriva que messire Henri de Flandre et l'abbé de Hainecourt croisèrent l'épée ensemble, et comme le premier était plus habile à cette arme que le second et le second plus fort du poignet que le premier, l'abbé, voyant son désavantage, jeta son glaive, et, saisissant celui du chevalier à pleines mains et à pleine lame, il se roidit sur ses jarrets, tirant a lui son antagoniste, qui, de son côté, ne voulant pas lâcher son arme, fut obligé de la suivre, il en résulta que la lame passa d'abord entre les palissades, puis la poignée de l'épée, puis le bras du chevalier; alors l'abbé quitta la lame et saisit le bras, de sorte qu'il le fit entrer jusqu'à l'épaule, si bien que le reste du corps y serait
passé de même si l'ouverture eût été assez large; et, pendant tout ce temps, messire Henri de Flandre était en grand danger, car il ne pouvait aucunement se défendre; et tandis que Tabbé le tirait d'une main, il le frappait de l'autre avec un poignard, cherchant à fausser sa visière. D'autre part, les chevaliers, voyant le péril cpa'il courait, vinrent a lui et tirèrent de leur côté pour le délivrer. Ils y réussirent enfin; mais messire Henri de Flandre, après avoir manqué d'y laisser sa vie, y laissa son glaive, que l'abbé ramassa en grand triomphe, et qui fut depuis cette époque conservé précieusement dans la salle du chapitre de Hainecourt, où, quarante ans après, les moines le montrèrent a Froissart, en lui racontant par quelle vaillante appertise il était tombé en leur possession. Quant aux assaillants, voyant par ce premier échec qu'il n'y avait rien àf aire, ils abandonnèrent la partie et tirèrent devers Cambrai, où ils retrouvèrent le roi Edouard, le duc de Brabant et les seigneurs de l'empire, qui venaient d'achever leurs travaux de siège et se préparaient à donner l'assaut. Les nouveaux arrivants se mêlèrent aussitôt aux batailles, car ils avaient à venger l'échec qu'ils venaient d'éprouver, et spécialement messire Jean de Hainaut, la mort d un jeune chevalier de Hollande, nommé Hermant, quil aimait beaucoup, et qui avait été tué dans l'échauffourée. 11 alla donc se joindre à la compagnie du sire de Fauquemont^ du sire d'Enghien et de messire Gauthier de Mauny, qui devaient assaillir la ville par la porte Robert, tandis que le comte Guillaume, son neveu, la devait, de son côté, attaquer du côté de la porte Saint-Quentin. Ce fut le comte de Hainaut qui, jeune bachelereux et ardent à faire ses preuves, atteignit l'un des premiers la barrière et commença le combat; mais ils avaient afTairea une ville bien autrement fortifiée que Hainecourt et à une garnison brave et grandement pourvue d'armes et d'artillerie. Aussi, malgré les prouesses uierveilleu-
SCS que firent, chacun de son côté, messireJean de ^Beaumont et Gauthier de Mauny, furent - ils repoussés, et rentrèrent - ils d ins leurs logis tout meurtris et loutfatigués, et sans avoir rien conquis.
La même nuit les nouvelles vinrent au roi anglais que son adversaire, ayant appris son arrivée devant Cambrai, avait envoyé à Saint-Quentin son connétable Raoul, comte d'Eu et de Ghines, avec force gens d'armes, pour garder la ville et les frontières. En outre, les seigneurs de Coucy et de Ham étaient arrivés dans leurs terres, qui étaient sur les marches de France; et comme le pays situé entre Saint- Quentin et Péronne se garnissait incessament de toute la chevalerie française, il était probable que le roi Philippe de Valois lui-môme ne tarderait pas à venir en personne au-devant de son cousin. En effet, Philippe de Valois ayant appris qu'un héraut du duc de Bnibant était arrivé, lui avait aussitôt accordé audience dans son château deCompiègne, et cette fois comme h l'autreilavaitappeléprèsdo lui sonvieil et loyal otage, LéondeCrainheim. Celui-ci, comptant sur la parole de son seigneur, s était assisprèsdu roi avec toute confiance; mais aux premières paroles du héraut, reconnaissant quelle mission était lasienne, il s'était levé de son siège et avait voulu se retirer. Alors Philippe, sans perdre des yeux l'envoyé de son cousin, avait étendu la main et saisi le bras du chevaher, de sorte queccluici, retenu parle respect, était resté debout à sa place et.avaitété forcé d'en tendre jusqu'au bout les défiances que son maître adressait au roi. Lorsque le héraut eut fini , Philippe de Valois, qui l'avait écouté en souriant, se tourna vers le chevalier : Eh bien! messire de Grainheim, lui demanda-t-il, que dites-vous décela?
— Je dis, sire, répondit le vieux chevalier, que j'avais garanti mon seigneur de Brabant sur ma vie,
et que, s'il a manqué à sa parole, je ne manquerai pas a la mienne.
Cinq jours après, au moment où le roi Philippe allait partir pour Péronne, on vient lui dire que le chevalier Léon deCrainhem, auquel il avait donnécongé de retourner vers son maître, était trépassé dans la nuit même.
Le vieux chevalier, ne voulant pas survivre à la honte de celui qu'il représentait, s'était laissé mourir de faim.
Cependant, comme le siège de Cambrai, malgré le courage des assaillants, n'avançait en aucune manière, et que le roi anglais apprit qu'après avoir fait son mandement à Péronne, Philippe de Valois était arrivé à Saint-Quentin avec toute sa puissance, il rassembla un conseil de ses plus preux et meilleurs conseillers, parmi lesquels étaient le comte Robert d Artois, mrj^sire Jean de Beaumont, révoque de Lincoln, le comte de Salisbury, le marquis de Juliers et Gauthier deMauny, pour leur demander si mieux valait continuer le siège ou marciier au-devant de son adversaire, La discussion fut courte; tous décidèrent que la cité de Cambrai étant forte de murailles et durement gardée, rien n'était moins certain que sa conquête; qu'en conséquence il valait mieux aller chercher une bataille en rase compagne que de se consumer inutilement devant une ville jusqu'à ce que l'hiver qui s'approchait fût arrivé. En conséquence l'ordre fut donné aux seigneurs de déloger. Chacun troussa ses tentes et pavillons, se réunit à sa bannière et
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se mit enmarche, parconnétablies, versie mont Saint- Martin, abbaye de prcmontrés du diocèse de Cambrai, qui était sur les frontières de Picardie. Et alors, comme messire Jean de Beaumont avait accompli son vœu en servant de maréchal à l'armée tant qu elle avait guerroyé sur les terres deTempireouduHainaut, il rendit le commandement au roi anglais, qui le divisa en trois maréchalats et les remit aux comtes de Northampton, de Glocester et de Suffolk. Quant à laconnétablie, elle fut déférée au comte de Warwick, qui prit aussitôt la conduite de l'armée, laquelle, étant parvenue à la liauteur du mont Saint-Martin, traversa l'Escaut sans aucun empêchement ni de la part des Français ni de la part du fleuve. Arrivésur l'autre bord, lecomtede Hainaut s'approcha d'Edouard, descendit de cheval, et, mettant un genou en terre, il le pria de lui donner congé d'aller, selon sa parole engagée, rejoindre le roi de France, afin qu'il pût tenir envers Tun aussi fidèlement sa parole qu'il l'avait tenue envers l'autre; car, ainsi qu'il avait servi le roi d'Angleterre son beau frère en l'empire, il voulait servir son oncle, le roi de France, en son royaume. Edouard, qui connaissait ses engagements, ne fit aucune difficulté, et releva le comte en disant : « Dieu vous garde. » Puis, ayant ôté son gantelet, il lui lendit la main. Guillaume de Hainaut id baisa, remonta à cheval, salua une dernière fois le roi, et s'éloigna de l'armée, accompagné de tous ses amis et gens d'armes, à l'exception de son oncle, Jean de Beaumont, qui, toujours au ban de la France, pour laide qu'il avait donnée à madame Isabelle, ne se fit pas scrupule de demeurer parmi les seigneurs de l'empire, quoique Ton fût entré sur les terres de France. Lorsque le jeune comte Guillaume fut éloigné, un second conseil se tint pour savoir si l'on entrerait plus avant dans le pays, ou si, en attendant l'armée française, on côtoierait le Hainaut, d'où les provisions d'armes et de vivres arrivaient sans empôchemeut et
LA COMTESSE DE SALISBURt. 13
jour par jour. Les avis furent partagés; mais le duc de Brabant s étant déclaré fortemrnl pour cette dernière lactique, chacun se rangea de son conseil; aussitôt l'armée anglaise s'ordonna en trois batailles : la première sous la conduite des maréchaux, la seconde sous celle du roi, et la troisième sous celle du duc de Brabant. Alors toute cette assemblée se mit en route, brûlant d'une main, pillant de l'autre, ne faisant pas plus de trois lieues par jour, afin que sur la ligne qu elle parcourait rien ne lui échappât, ni villes, ni villages, ni fermes: et derrière elle tout disparaissait, vignes, forêts, moissons, richesses delà terre et biens du ciel, de sorte qu'on eût dit une lave, qui, ayant passé, avait laissé désert et inculte tout ce qui, avant elle, était fertile et peuplé.
De temps en temps l'armée s'arrêtait, et, comme un dragon flamboyant qui étend une de ses ailes, une troupe se détachait de son flanc, se déployait vers la Picardie ou l'Ile-de-France, et s'en allait brûler et piller quelque ville, dont on pouvait voir l'incendie et entendre les clameurs du cœur du royaume : ainsi fut fait pour Origny-Saint-Benoît et pour Guise : enfin le roi Edouard ayantappri^ a Bohéric, abbaye deCîteaux, située au diocèse de Laon, que le roi Philippe était parti de Saint-Quentin avec plus de cent mille hommes pour lui présenter la bataille, Une voulut pas avoir Tair de fuir en continuant une route qui l'éloignaitde son ennemi, il revint donc sur ses pas, coucha lejour même où il avait reçu la nouvelle à Fervaques, le lendemain à Monlreuil; et le surlendemain étant venu loger à la Flamengerie, et ayant trouvé un endroit convenable pour établir son armée, qui était de quarante-cinq mille hommes a peu près, il décida qu'il attendrait la le roi Philippe, ayant assez fait de chemin de retour au-devant de lui pour qu'on ne le soupçonnât point de le vouloir éviter.
De son côté, le roi de France était en effet parti de
l'i LA COMTESSE DE SALISBURY.
Saint-Quentin; il avait tant marché avec son armée qu'il était venu à Buironfosse, et s'y était arrêté, commandant à tous ses gens d'établir leurs logis; son intention était d'attendre la le roi anglais et tous ses alliés, dont il n'était plus qu'à deux lieues. Alors le comte Guillaume de Hainaut ayant appris que le roi de France était logé et arrêté a Buironfosse, se départit du Quesnoy, où il s'était tenu jusque-là, et chevaucha tant qu'il rejoignit l'armée française et se présenta ason oncle avec cinq cents lances. Malgré cette magnifique assemblée, le roi Philippe lui fit d'abord un assez froid accueil; car il ne pouvait oublier qu'avec ce même cortège il était venu mettre le siège devant Cambrai. Mais le comte Guillaume s'excusa sagement, disant qu'il avait été forcé d'obéir à l'empereur, dont il relevait comme du roi de France; si bien que le roi et son conseil finirent par se contenter de ses raisons, etque son logis lui fut assigné au milieu de l'armée et le plus prés possible de la tente royale.
Edouard apprit bientôt les dispositions de son adversaire et le peu de distance qui séparait les deux armées. 11 assembla aussitôt son conseil, qui se composait des seigneurs de l'empire, de ses maréchaux et de tous les barons et prélats d'Angleterre, leur demandant si hur intention était toujours de combattre, et qu'ils eussent en conséquence à lui donner leur avis sur ce qu'il y avait à faire en ce point auquel ils étaient arrivés. Les seigneurs se regardèrent d'abord en silence, puis déférèrent la parole au duc de Brabant, qui se leva et dit o qu'il croyait qu'il était du devoir et de l'honneur do tous do combattre, quelle que fût l'infériorité du nombre, et qu'il fallait sans retard envoyer un héraut par devers le roi de France pour demander la bataille, et accepter la journée qu'il indiquerait. » Cette ouverture fui. reçue avec des applaudissements unanimes, et le héraut du duc de Gueldrc qui savait le français, fat chargé, au nom du roi d'An-
gleterre et des seigneurs de Tempire, d'aller porter le défi au roi de France. En conséquence, il monta aussitôt à cheval avec une suite digne de ceux qu'il représentait, et après avoir ciicvauché deux heures à peine, tant les deux armées étaient proches Tune de Taulre, il arriva aux avant-postes de Philippe de Valois, et demanda d'être conduit incontinent en sa présence.
Le roi de France le reçut au milieu de son conseil, et écouta avec joie la mission dont, en homme sage, il s'acquitta à la fois avec respect et fermeté; puis, ayant appris comment son adversaire s'était arrêté pour l'attendre, et lui requérait bataille, pouvoir contre pouvoir, Philippe do Valois répondit qu'il entendait volontiers de pareilles paroles, et désigna le vendredi suivant, cest-à-dire le surlendemain, comme jour à lui agréable pour en venir aux mains; puis, ôlant de dessus ses épaules son propre manteau, qui était d'hermine et s'agrafait avec une chaîne d'or, il le donna au héraut en signe qu'il était le bien venu, et que la nouvelle qu'il lui apportait était une riche nouvelle. Le héraut revint le même soir a l'armée d'Edouard, raconta la bonne chère que le roi lui avait faite, et annonça que le vendredi suivant était le jour fixé pour la bataille. Ce bruit se répandit aussitôt parmi les seigneurs de l'empire et les barons anglais, qui passèrent une partie de la nuit à examiner leurs armes et à préparer leurs besognes.
Le lendemain, le comte de Hainaut chargea les sires de Tupigny et de Fagnoelles, qui étaient deux de ses chevaliers en qui il avait pleine confiance pour le courage et la sagesse, d examiner les batailles du roi anglais. Us montèrent en conséquence sur leurs meilleurs coursiers, et, se tenant à couvert sous un bois qui s'étendait sur toute la ligne, ils côtoyèrent quelque temps l'armée anglaise, dont ils étaient si près qu'ils en pouvaient voir toutes li^s dispositions. Or. il arriva tout à CQup que le cheval du sire de Fagnoelles, qui était mal
enfréné, ayant été frappé sur la croupe par une branche d'arbre, s'effraya et prit le mors aux dents de telle manière qu'il se rendit maître de son cavalier, l'emporta hors du bois, et, piquant droit vers l'armée du roi Edouard, vint le jeter au milieu du quartier des seigneurs impériaux. Le sire de Fagnoellesfut aussitôt entouré et pris par cinq ou six Allemands, qui le mirent k rançon, lui proposant, vu qu'il n'avait pas été pris en bataille mais par simple accident, de le remettre en liberté, s il voulait leur donner bonne et valable caution. Le sire de Fagnoelles demanda alors qu'on le conduisît devant messire Jean de Beaumont, qui fut fort émerveillé, au sortir de la messe où il était pour le moment, de trouver à la porte une de ses vieilles et bonnes connaissances. Le prisonnier lui raconta alors comment il était tombé aux mains des Allemands, de combien il était rançonné, et quelle offre ceux qui le tenaient venaient de lui faire. Aussitôt messire Jean de Beaumont le cautionna de la somme demandée, et, l'ayant retenu à dîner, lui fit, au dessert, amener son cheval et rendre son épée, à la seule condition qu il se chargerait de ses compliments pour le comte Guillaume, son neveu. Le sire de Fagnoelles en fit la promesse, et revint vers les logis de son seigneur, auquel il put donner des nouvelles certaines de l'armée du roi Edouard , l'ayant vue de plus près qu'il ne comptait le faire en partant le matin pour cette reconnaissance.
Le même soir, tandis que le roi de France veillait dans sa tente, un messager tout poudreux et harassé, car depuis qu'il avait touché terre il avait fait vingt lieues par jour sur le môme cheval, fut introduit devant Philippe :"il venait de l'île de Sicile, et apportait des lettres de Robert, comte de Provence et roide Naples. Le roi, qui connaissait la sagesse de son cousin et sa science en astrologie, l'avait consulté au premier bruit qu'il avait eu de cette guerre pour savoir ce qu'il en
devait attendre. Or, le roi Robert avait interrogé les astres dans leurs conjonctions favorables et nmlignes, avait plusieurs fois jeté ses sorts sur les aventures du roi de France et du roi d'Angleterre, et toujours il avait trouvé que là où le roi Edouard serait présent de sa personne, le roi Philippe serait battu et déconfit avec grand dommage pour le royaume de France : il écrivait donc au roi de ne pas combattre, ses soldats fussent-ils trois contre un, lissue du combat élant écrite d'avance sur le livre éternel où la main des hommes ne peut rien changer. Philippe se garda bien de communiquer ces lettres à personne, de peur de décourager l'armée, et, nonobstant les raisons et défenses du roi de Sicile, son beau cousin, il résolut, si le roi Edouard engageait la bataille, de ne pas reculer d'un pas, puisque c'était lui qui en avait fixé le jour; mais aussi de ne point l'aller chercher si sa position lui donnait les avantages du terrain et du soleil. Le lendemain matin les deux armées s'apprêtèrent et entendirent la messe; les deux rois et beaucoup de seigneurs se confessèrent et communièrent, comme il convient à des gens qui vont combattre et veulent se tenir prêts à paraître devant Dieu; puis chacune marcha au-devant de l'autre, suivant les bords opposésd'un grand marais plein d'eau et d herbes, diliicile ae passage, et qui mettait en péril celui qui se hasarderait le premier à le traverser. Au bout d'une heure de marche, les deux armées se trouvèrent en présence l'une de l'autre, et chaque roi ordonna ses batailles.
Le roi Edouard, qui avait l'avantage du terrain, divisa son armée en trois compagnies, toutes de pied, fit mettre les chevaux et les harnois dans un petit bois qui était derrière elle, et se fortifia avec les charrois et voitures. Or la première bataille, nombreuse de huit mille hommes, et où se trouvaient vingt-deux bannières et soixante pennons, se composait des Allemands, etétait commandée parle duc de Gueldre, le
comte de Juliers, le marquis de Brandebourg, messire Jean de Ilainaut, le margrave de Misnie, le comte do JVlons, le comte de Salm, le sire de Fauquemont et messire Arnoult de Blankcnheim.
La seconde avait pour chef le duc de Brabant, et sous ses ordres commandaient les plus riches et les plus braves barons de son pays, ainsi que quelques seigneurs de Flandre, qui s'étaient ralliésa sa compagnie; de sorle qu'il marchait à la tê!e de vingt-quatre bannières et de quatre-vingts pennons, commandant à sept mille hommes tous biens étoffés et armés, gens de courage et de cœur.
La troisième bataille, qui était la plus forte, obéissait au roi d'Angleterre; autour de lui étaient tous les seigneurs de son pays, premièrement son cousin le comte Henry de Derby, lils de messire Henry deLancastre au cou tors, Tévêque de Lincoln, Tévêque de Durham, les comtes de Northampton, de Glocester, de Suffolk et d'Hertfort; messire Robert d'Artois, messire Regnault deCobbam, le sire de Percy, messires Louis et Jean de Beauchamp, messire Hugues de Haslings, messire Gauti)ier de Mauny, et enfin le comte de Salisbury, qui, après quinze jours "à peine donnés à sa jeune épcuse, relevé de son vœu, et les deux yeux découverts et brillants d'aideur, venait de rejoindre l'armée. Au-dessus de cette mer d'acier, dent chaque homme formait un flot, et qui s'avançait comme une houle, composée qu'elle était de six mille hommes d'armes et de six mille archers, flottaient vingt-huit bannières et quatre-vingt-dix pennons; enfin, outre ces trois batailles, une arrière-garde était disposée, dont le comte de Warwick, le comte de Pembroke, le sire de Milton et plusieurs autres bons chevaliers étaient chefs, se tenant prêts à se porter au secours de toute compiignie qui faiblirait, et cette orrière-garde était composée do quatre mille hommes.
Quant au roi de France, il avait autour de lui si grand
peuple et tant de nobles et de chevalerie, que c'était merveille à voir, mais que ce serait trop grande longueur à raconter. Lorsque ses batailles furent armées et ordonnées sur champ, il y avait deux cent vingt-sept bannières, cinq cent soixante pennons, quatre rois, six ducs, trente-six comtes, quatre mille chevaliers, et plus desoixantemille hommes des communes de France, tous armés si nettement, qu'ils sem.blaient u/ie glace où se mirait le soleil; mais cette chevalerie, si terrible et si belle avoir, était divisée au sujet do la journée; caries uns disaient que ce serait une honte d'en être venu si près de l'ennemi sans combattre, et les autres prétendaient que c'était une faute de livrer bataille, puisque le roi de France avait tout à y perdre et rien à y gagner; car s'il était défait, l'ennemi pénétrait du coup jusqu'au cœur du royaume, tandis que s'il était vainqueur, il ne^pouvait pour cela conquérir l'Angleterre, qui est une île, ni les terres des seigneurs de l'empire, qui seraient toujours trop durement soutenus par Louis V de Bavière, leur suzerain.
Pendant ce temps, le roi d'Angleterre était monté sur un petit palefroi marchant l'amble, et accompagné de messire Robert d'Artois, de messire Regnault de Cobham et de messire Gauthier de Mauny, chevauchant devant toutes les batailles, exhortant doucement les chevaliers et autres compagnons de l'aider à accomplir son vœu et de garder son honneur, leur montrant l'avantage de la position qu'il avait choisie, adossée à un bois, défendue par un marais, et comment son ennemi ne pouvait venir a lui sans se mettre en grand péril. Lorsqu'il eut longé chaque front ef. parlé à tous, soit pour exciter, soit pour retenir, il revint en sa bataille, se mit en ordonnance, et fit commander que nul ne se plaçât devant les bannières des maréchaux.
Ces préparatifs, faits de part et d'autre, avaient pris toute la matinée à peu près, et l'on était arrivé àl'heure de midi, lorsqu'un lièvre, eiïrayé par un chevalier do
Tarmée d'Angleterre qui s'était écarté un instant de sa bataille, se leva, et vint, tout courant, se jeter dans les rangs des Français; alors quelques chevaliers, voyant qu'ils avaient le temps de lui donner la chasse, se mirent a le courre dans le cercle de fer où il était enfermé, criant à tous cris et le poursui^'ani à grand haro; l'armée anglaise, qui vit ce mouvement et qui en ignorait la cause, s'émut à ce bruil, s'attendantà être attaquée. Le roi quitta donc son petit cheval, monta sur un grand et fort destrier, et se tint prêt a se présenter à la première attaque. De l'autre côté, les seigneurs de Gascogne et de Languedoc, croyant que l'on attaquait, mirent leurs casques et tirèrent leurs glaives, tandis que le comte de llainaut, pensant qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'on allait en venir aux mains, se hâta de conférer la chevalerie à plusieurs seigneurs à qu'il il avait promis cette faveur; si bien qu il en accola quatorze, qui portèrent jusqu'à la fin de leur vie le nom de chevaliers du Lièvre.
Toutes ces choses diverses avaient fait passer le temps; trois heures de l'après-midi étaient arrivées, le soleil commençait à descendre vers l'horizon, lorsqu'un messager arriva à son tour au roi Edouard, qui prit ses lettres et les lut sans descendre de cheval; elles étaient signées de l'évoque de Cantorbéry, venaient du conseil d'Angleterre, et annonçaient que les Normands et les Génois, après avoir débarqué à Southampton, pillé et brûlé la ville, étaient venus courir jusqu'à Douvres et Norwich, désolant toutes les côtes d'Angleterre, à plus de quarante m.lle qu'ils étaient, et gardaient tellement la mer, que nul ne pouvait aborder en Flandre; à telle enseigne qu ils avaient conquis les deux plus grandes nets que les Anglais eussent bâties jusqu'alors, et qui s'appelaient, l'une Edouard, et l'autre Christophe : le combat avait duré tout un jour, et mille Anglais y avaient péri. C'étaient, comme on le voit, de terribles nouvelles; et cependant
les mêmes lettres en contenaient de plus inquiétantes encore. Celles-là arrivaient d'Ecosse : pendant qu'Edouard était devant Cambrai, Philippe de Valois avait, comme nous l'avons dit, envoyé des messagers aux seigneurs qui tenaient pour le jeune roi David; ils n'amenaient pas un grand renfort d'hommes ni d'armes, mais une somme d'argent assez forte pour se procurer les uns et les autres. Le chef de l'ambassade, qui était un homme de grand courage et de haute sagesse, avait passé à travers tous les postes anglais, et était arrivé jusqua la forêt de Jeddard, où se tenaient, comme un fort inaccessible, le comte de Murray, mcssire Simon Frazer, messire Alexandre de Ramsay et messire Guillaume Douglas, neveu du bon lord James, qui, ainsi que nous l'avons raconté à nos lecteurs, était mort en Espagne, tandis qu'il portait vers la Terre-Sainte le cœur de son roi. Tous ces seigneurs eurent grande joie aux nouvelles qui leur venaient de France; et, comme le roi Philippe leur recommandait de profiter de l'absence d'Edouard pour émouvoir le royaume d'Angleterre, et grâce au grand trésor qu'il leur envoyait, leur en offrait tous les moyens, ils l'avaient, au bout de quelque temps, si bien semé en loyale terre, qu'il avait poussé de tous côtés grande foison d'hommes et de chevaux; de sorte que, se trouvant à la tête d'une puissante assemblée, alors que les gouverneurs anglais les croyaient encore, comme des bêtes sauvages, cachés et retirés dans la forêt de Jeddard, ils étaient descendus vers les basses terres, pareils à une troupe de loups, et avaient repris, soit par force soit par surprise, la plupart des forteresses; si bien que c'étaient les Anglais, à leur tour, qui ne possédaient plus en Ecosse que sept ou huit villes et forteresses, parmi lesquelles Bervvick, Sterling, Roxburg et Edimbourg. Ce n'était pas tout : encouragés par ces succès, ils avaient, laissant derrière eux Bervvick, passé la rivière de la Tyne, et, traversant la vieille
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muraille romaine, poussé jusqu'à Durham, à l'extrémité du pays de Northumberland, c'est-à-dire à trois journées avant dans le royaume d'Angleterre, brûlant et pillant tout le pays; puis s'étaient retirés par un autre chemin, sans que personne se fût opposé à leur retraite; tant chacun était éloigné de se douter que les ongles et les dents fussent si vite repoussés au lion d'Ecosse.
Edouard lut ces lettres sans que son visage trahît une seule marque d'émotion; puis, lorsqu'il eut fini, il commanda qu'on fît grande chère, et qu on donnât au messager une aussi riche récompense que s'il eût apporté toute autre nouvelle. Enfin il reporta les yeux vers l'armée qui était devant lui, priant en son cœur le seigneur Dieu qu'il écartât ce combat qu'il avait tant désiré et était venu chercher de si loin; car une fois vainqueur ou vaincu, engagé au cœur du royaume, ou repoussé sur les terres de l'empire, il ne pouvait retourner en son pays où le réclamaient de si importantes entreprises. Heureusement tout était dans l'armée française au même point et dans le môme état, et, comme le jour commençait a baisser, il était probable que la journée se passerait sans bataille. En effe», deux heures s'écoulèrent encore sans que d'un côté ni de l'autre on se hasardât à traverser le marais; et la nuit étant venue, chacun se retira dans ses logis de la veille. Là, le roi Edouard rassembla son conseil, lut à haute voix les lettres qu'il venait de recevoir d'Angleterre, et demanda l'avis des barons anglais et des seigneurs de l'empire : l'avis fut unanime; sa présence était de toute importance à Londres, et il était urgent qu il sy rendît sans retard. En conséquence, profitant de l'obscurité de la nuit, il fit trousser et charger les harnois et les tentes, et vint avec le duc de Brabant coucher prèsd'Avesne enHainaul; puis le malin même il prit congé des seigneurs allemands et brabançons, qui demeurèrent eu armes pour garder le pays, et
s'en revint a Bruxelles avec le duc Jean, son cousin. Le lendemain, le roi de France, ignorant ce qui s tétait passé pendant la nuit, sortit de nouveau de son logis, et vint ordonner ses batailles 3U même endroit que la veille; mais comme il ne vit paraître personne, croyant que quelque embûche était dressée dans le bois "qui s'étendait de Tautre côté du marais; il demanda un homme de bonne volonté qui, traversant le pas difïïciie que ni l'une ni l'autre des deux armées n avait voulu franchir la veille, allât fouiller ce bois, qui lui paraissait suspect jusque dans son silence. Alors un jeune bachelier se présenta pour cette aventureuse entreprise, c'était messire Eustache de Ribeaumont, rejeton d'une vieille et noble famille, qui, quoique âgé de vingt et un ans a peine, avait dé^à cinq ans de guerre; et, comme il allait partir, le roi Philippe de Valois voulut que s'il succombait en cette aventure, le brave jeune homme mourût au moins chevalier, et, h faisant mettre à genoux, il l'arma et accola lui-merne; si bien que, tout fier et tout joyeux de cet honneur, messire Eustache remonta à cheval, priant Dieu de lui faire rencontrer quelque ennemi, afin qu'à la vue du roi il se montrât digne de la faveur qu'il avait reçue. En conséquence, il traversa le marais aux yeux de toute l'armée, et, arrivé sur l'autre bord, mit sa lance en arrêt, et avança résolument vers le bois, où bientôt il disparut. Alors il l'explora de tous côtés; mais il était désert et siU ncieux comme la foret enchantée où TancrèJe fît couL^r d'un arbre le sang de Clorinde; de sorte qu'il le parcourut en tous sens, sans rien voir de ce qu d y cherchait, et reparut bientôt au-delà du bois, gravissant une montagne du du haut de laquelle on découvrait tout le pays : arrive au sommet, et n'y voyant personne, il y planta sa lance en signe de possession; y posa son casque dont les longues plumes flottaient au vent, et redescendit doucement et tète nue vers le roi, à qui ii ivn-
dit coraple de son message, rinvilant à le suivre avec toute l'armée sur le champ où étaient rangées la veille les batailles du roi Edouard. Philippe de Valois donna aussitôt Tordre à son avant-garde de se mouvoir, et messire Eustache de Ribeaumont ayant, comme éclaireur et pour sonder le terrain, pris la tête de la colonne, toute l'armée se mit en marche à travers le marais, dont beaucoup de chevaliers eurent grand peine a sortir, à cause de la pesanteur.de leurs armures et de celles de leurs chevaux; ce qui fut une preuve au roi Philippe qu'il avait eu grandement raison de ne pas risquer, la veille, en face de l'armée ennemie, le passage qu'il eflectuait alors sans crainte et sans danger, àiessire Eustache ne s'était pas trompé; tout le pays était désert, et il alla sans empêrhe, à la tête de la petite troupe qu'il conduisait, reprendre, au sommet de la montagne, la lance et le casque qu'il y avait laissés.
Quant au roi Philippe, il s'établit k l'endroit même où Edouard avait dressé ses batailles, et y resta pendant deux jours entiers; puis, au bout de ce temps, ayant appris par los, gens du pays que le roi d'Angleterre s'était retiré en Hainaut avec ses barons et les seigneurs de l'empire, il remercia courtoisement rois, ducs, comtes, barons, chevaliers et seigneurs qui l'étaient venus servir, et, leur donnant congé de se retirer où ils voudraient, s'en revint à Saint-Quentin, d'où il envoya ses gens d'armes en garnison dans les villes de Tournay, de Lille et de de Douai; puis, ces besognes achevées, et voyant qu il n'avait plus rien à faire sur les marches et frontières de son royaume, il s'en retourna vers Paris, qui en esl le cœur.
Quant à Edouard, il s'en revint à Anvers, où il s'embarqua, laissant, en signe qu'il comptait bientôtrevenir, sous la garde de son compère Jacques d'ArtevelIe, la reine Philip[;e en la ville de Gand, et chargeant les comtes de SulVolk et de Salisbury de garder et de dé-
Li COMTESSE DE SALISBTJRY.
fendre la Flandre, au cas où le roi Philippe voudrait la punirdes services quelle lui avait rcnduset qu'il comptait bien qu'elle lui rendrait encore. Puis étant parvenu en pleine mer sans rencontrer aucun des pirates normands ou génois, il navigua tant, qu'il aborda a Londres le 21 février de l'an 1340, et se rendit le même jour à Westminster, où son retour fut un sujet de joie pour tout le royaume.
XIIÎ
Depuis les nouvelles reçues par le roi Edouard le jour assigné pour la bataille, eloii la bataille neut pas lieu, ses affaires s'étaient encore appauvries en Ecosse; une dernière entreprise plus hardie et non moins bien réussie que les autres détermina Edouard à jeter ses premiers regards de ce côté, comme étant celui où le danger était le plus pressant.
Nous avons dit comment, au nombre des places fortes que Balliol, ou plutôt Edouard, avait conservées en Ecosse, était le château d'Edimbourg, que Ton regardait comme imprenable; mais Guillaume Douglas en jugea autrement, et, ayant assemblé le comte Patrick, sir AlexandreRamsay et Simon Frazer, l'ancien maître en chevalerie du jeune roi, il leur exposa son projet, leur offrant de l'accomplir seul, ou d'en partager avec eux les dangers et l'honneur. Plus une entreprise était hasardeuse, mieux elle devait plaire à de pareils hommes : ils adoptèrent donc entièrement le plan de Douglas, et s'occupèrent aussitôt de le mettre à exécution.
Leur premier soin fut de faire choix de deux cents Ecossais des plus braves et des plus sauvages; alors, leur ayant donné rendez-vous par petites troupes,
afin de ne point exciter los soupçons, sur une plage du comté de Fife, ils vinrent à la nuit, avec un bâtiment chargé de farine, d'avoine et de paille, les prendre dix par dix, à Taide d'une chaloupe; puis, lorsque tous furent à bord, comme le vtnt était mauvais, ils nagèrent a la rame, tant et si bien qu ils abordèrent à trois lieues d'Edimbourg : là, ils se séparèrent en deux troupes, et, ne retenant auprès d'eux que douze hommes des plus déterminés, Guillaume Douglas, Simon Frazer et sir Alexandre Ramsay envoyèrent les autres s'embusquer, par un autre chemm que celui qu'eux-mêmes devaient suivre, dans une vieille abbaye déserte, située au pied de la montagne et assez proche du château pour entendre le signal convenu, et accourir aussitôt à l'aide de leurs compagnons; puis, s'ttant revêtus, amsi que leurs douze montagnards, d'habits déchirés et de vieux chapeaux, afin d'avoir l'air de pauvres marchands, ils chargèrent douze chevaux de chacun un sac, soit d'avoine, soit de farine, soit de paille, et, setant armés sous leurs manteaux, ils commencèrent, au point du jour, a gravir le rocher, qui était si rapide que si les chevaux n'eussent été choisis, comme les hommes, parmi les plus m.ontagnards,ils n'eussent pas pu y tenir pied. Après Uiille peines, ilsparvinrent cnfinàmoitiéde lamentée. Arrivésà ce point, Guillaume Douglas et Simon Frazer se détachèrent de la caravane, qui resta sous les oidres désir Ah^xandre Ramsay, continuèrent leur chemin, et firent tant qu'ils arrivèrent à la herse. Là, comme la sentinelle leur barrait le passage, ils demandèrent à parler au portier, lequel ayant été prévenu, vint aussitôt; alors ils lui dirent qu'ils étaient des marchands qui, ayant appris que la garnison était sur le point de manquer de vivres et de fourrage, s'étaient, par dévouement à Balliol et pour gagner en môme timps leur vie, hasardés à traverser les bandes de coureurs écossais, et étaient enfin arrivés a\ecdouze
chevaux chargés de blé, d'avoine et de paille qu'ils étaient disposés à vendre à bon marché. En même temps ils conduisirent le portier sur la rampe delà montagne, et lui m<mtrèrent la petite troupe qui n'attendait qu'un signal pour continuer son chemin. Le portier répondit que la garnison achèterait volontiers des vivres, dont effectivement elle avait grand besoin, mais qu'd était de si grand matin, qu'il n'osait faire prévenir le gouverneur ni le maître d'hôtel; mais qu'en attendant qu'ils fussent réveillés, si leurs compagnons voulaient venir, il leur ouvrirait la première porte. (Vêtait tout ce que demandaient Guillaume Douglas et Simon Frazer; ilsfirenten conséquence signea la petite troupe de monter, et elle se remit en marche avec un air d'honnételé tel qu'il était impossible qu'elle éveillât les soupçons. Arrivée sur la plate-forme, le portier alla lui-même au-devant d'elle, et l'introduisit dans la première enceinte; puis, lui ouvrant les barrières, il dit aux prétendus marchands qu'ils pouvaient, a tout hasard, décharger leurs marchandises, les probabilités étant qu'au prix qu'ils avaient dit , elles leur seraient achetées jusqu'au dernier sac; les montagnards ne se le firent pas répéter deux fois, et, jetant les sacs sur le seuil même de la porte, ils s'assurèrent qu'on ne pourrait la refermer; puis l'un deux, s étant approché du portier qui tenait son trousseau de clés à la main, il le frappa dun coup de poignard si rapide et si profond qu'il tomba sans pousser un cri. Aussitôt toute la petite troupe jeta ses habits décliirés; Simon Frazer se saisit des clés, tandis que Guillaume Douglas, embouchant son cor, en lira trois sons aigus et prolongés. C'était le signal convenu : aussitôt que le reste de la troupe embusquée dans la vieille abbaye entendit le bruit de ce cor si bien connu, elle s'élança hors de l'embuscade, gravissant les rocher avec la rapidité des daims et des isards de cts montagnes. La sentinelle, que le
bruit du cor avait déjà émue, devina tout, en voyant ces hommes venir ainsi, et cria de toutes ses forces : Trahis! trahie! tôt, seigneurs! tôt, sortez et appareillez.— A ces cris, le châtelain et ceux du dedans s'éveillèrent, et, s'armant de toutes armes, accoururent à la porte pour la referm.er; mais ils y trouvèrent Guillaume Douglas et ses compagnons; de son côté, la sentinelle voulut courir a la porte et la fermer; mais Simon Frazer avait les clés. Dans ce moment, le reste de la troupe arriva, et ce fut alors aux hahitants du château de défendre les autres portes, et non plus d'attaquer celles que leurs ennemis avaient déjà prises.Là, dans cette cour étroiteoù, enfermés tous, il fallait que Tun des deux partis succombât, s'accomplirent des merveilles d'armes, car les assaillants avaient affaire dans le châtelain à un brave chevalier, nommé messire Gauthier de Limousin, qui se défendit comme un lion, barrières à barrières et portes a portes: enfin, comme il restait seul avec ses six écuyers, force lui fut enfin de se rendre. Les généraux du roi David mirent à sa place un brave écuyer écossais, qui se nommait Simon de Vergy, et, lui laissant pour garnison la troupe qui avait pris le château, ils s'en retournèrent à d'auires entreprises.
Edouard, pour avoir quitté la Flandre, n'en avait point renoncé pour cela à sa guerre contre Philippe de Valois et au vœu qu'il avait fait d'aller camper en vue des clochers de Saint-Denis; mais, comme on le voit, la situation de l'Angleterre, placée entre les pirates normands et les maraudeurs écossais, était assez critique pour que son roi revint, par sa présence, lui redonner un peu de confiance et de courage. Edouard hésitait donc auquel de ses ennemis de terre ou de mer il répondrait d'abord, lorsqu'il apprit la réussite de l'entreprise aventureuse, si hardiment menée à bien par Guillaume Douglas. Dès lors il n'hésita plus à donner ses premiers soins aux frontières d'E-
cosse, dont il voulait renforcer les garnisons, et quinze jours à peine passés à Londres pour donner ses instructions afin d'y retrouver une flotte prête, il partit pour Appleby et Carlisle, visita toutes les marches du royaume depuis Brampton jusqu'à Newcastle, prit avec lui Jean deNeufville, qui en était le gouverneur, s'avança jusqu'à Berwick, où se tenait Edouard Bailliol,et, après être resté quelques joursà discuter avec lui les intérêts des deux royaumes, remonta la riv3 droite de la Tweed jusqu'à Norham, où il laissa son escorte; puis, prenant pour tout compagnon Jean de Neufville, il continua de chevaucher une demi-journée seul à seul avec lui, et vint, à la tombée de la nuit, frapper aux portes du château de Wark,
C'était là, sil'ons'en souvient, qu'Alix de Granfton, après avoir relevé le comte de Salisbury de sou vœu, était venue acquitter le sien. Depuis que son mari 1 avait quittée, elle était restée dans la solitude et l'isolement, demeurant courageusement en ce château, quelque exposé qu'il fût aux excursions des Ecossais, il est vrai que la place était forte, avait une bonne garnison, et était soigneusement gardée par Guillaume de iMontaigu.
Aussi, dès qu'il eut appris que deux chevaliers anglais demandaient Thospitalité pour une nuit au château de Wark, tout préoccupé qu'il était encore de la prise d'Edimbourg, vculut-il aller lui-même les recevoir et interroger : il descendit en conséquence à la poterne, et demanda aux nouveaux venus qui ils étaient et ce qu"ils voulaient. Pour toute réponse, Jean de Neufville leva la visière de son casque, et se fit reconnaître pour le gouverneur du Northumberland. Quant au chevalier qui l'accompagnait, c'était, disaitil, un envoyé du roi Edouard, qui vi.-itait avec lui la province, pour voir fi toutes choses y étaient en bon ordre à l'égard des Ecossais. Guillaume de Montaigu les reçut aussitôt avec la déférence qui convenait k
30 LA COMTESSE DE SALISB'JRY.
Ipur rang, les conduisit a la chambre d'honneur, et comme i Is avaient demandé la faveur de présenter h urs hommages a la comtesse, il les quitta pour aller prendre ses ordres.
A peine fut-il sorti qu'Edouard ôta son casque : au reste, le soin qu'il avait pris de tenir la visière baissée n'était peut-être qu'une précaution exagérée. Depuis deux ans qu'il n'avait paru dans cette partie de l'Angleterre, il avait laissé pousser sa barbe, ses moustaches et sa chevelure; de sorte que ce nouvel ornement, qui était, au reste, adopté avec plus ou moins d'exagération par tous les seigneurs de l'époque, changeait assez son visage pour qu il ne fût reconnu que par ses plus familiers, ou par ceux qui avaient à cette reconnaissance un intérêt de haine ou d'amour. D'ailleurs il était venu ainsi sans iniention aucune, conduit seulement par cet ancien désir qu il avait toujours eu pour la belle Alix, désir que l'absence et la guerre avaient amorti, mais non chassé de son cœur, et qui s'était réveillé dans toute sa première force du moment où il s était retrouvé dans le voisinage du château qu'elle habitait. Aussi c'était autant pour cacher son émotion que son visage qu'il s'était assis dans une partie de la salle où pénétrait à peine la lumière; de sorte que, lorsque Guillaume de Montaigu rentra, le roi se trouva, soit par hasard, soit à dessein, assez perdu dans 1 ombre pour qu'il fût mipossible de le reconnaître, son extérieur n'eût-il subi aucun changement. Quant k Jean de Neufville, comme il n'avait aucun motif de se cacher et qu'il ignorait ce qui se passait dans 1 esprit du roi, il s'était appuyé contre la cheminée, et faisait honneur à un grand hanap plein d'hydromel que deux serviteurs entrés derrière lui avaient déposé sur la table.
— Eh bien! dit-il à Guillaume de Montaigu, en interrompant sa phrase pour porter de temps en temps le verre à sa bouche et boire à petits coups, quelles
nouvelles apportez-vous, mon jeune châtelain? La comtesse de Salisbury nous accorde-t-elle la faveur que nous lui faisons demander, et à laquelle nul n'a plus de droits quenous, s'il suffit, pour robLenir, d être admirateuis dâ la bt auté? — La comtesse vous remercie de votre courtoisie, mrssire, répondit froidement le jeune homme; mais elle s'est retirée dans sa chambre aussitôt les fatales lettres qu'elle a reçues aujourd'hui m.eme, et sa douleur est si grande qu eUe espère qu'elle lui sera une excuse auprès de vous, et que vous voudrez bien maccepler pour son représentant. — Et peut-on, dit Edouard, sinon pour la consoler de ses chagrins, du moins pour les partager, connaître le motif qui les cause, et quelle nouvelle si terrible contenaient ces h ttres qu'elle a reçues?
Guillaume tressaillit au son de cette voix, et fit machinalement un pas vers Edouard; puis il s'arrêta aussitôt, les yeux fixés sur lui, comme si ses regards avaient la faculté de distinguer au milieu des ténèbres; mais il ne répondit pas. Le roi renouvela sa question.
— Ces lettres, reprit enfin Guillaume dune voix altérée, contenaient la nouvelle que le comte de Salisbury était tombé aux mains des Français; de sorte qu'il cette heure la comtesse ne sait pas s'il est mort ou vivant. — Et où et comment a-t-il été fait prisonnier? s'écria Edouard en se levant tout debout et en donnant a son interrogation toute la force d'un commandement. — Près de Lille, monseigneur, répondit Guillaume, appelant Edouard du titre qu'on donnait également aux comtes, aux ducs et aux rois. Au moment où ils se rendaient, le comte de Suffolk et lui, selon l'engagement qu'ils en avaient pris, au secours de Jacques d'Artevelle, qui les attendait devers Tournay, en un pas nommé le Pont- de-Fer. — Et sa prise n'a-t-elle pas eu d'autre conséquence? demanda avec inquiétude Edouard. — Elle a eu celle, monseigneur,
répondit froidement Guillaume, de faire perdre au roi Edouard un de ses plus braves et plus loyaux chevaliers. — Oui, oui, certes, et vous parlez sagement mon jeune châtelain, répondit Edouard en se rasseyant : le roi sera profondément courroucé lorsqu'il saura cette nouvelle; mais la lettre dit que le comte est prisonnier et non mort, n est-ce point? Eh bien! ce nest point un malheur sans remède, et je suis certain que le roi Edouard sera disposé à faire tout sacrifice pour rançonner un si noble chevalier. — Aussi la comtesse allait-elle lui envoyer un messager dès demain, monseigneur; tant elle comptait sur la bienveillance et la loyauté don t vons vous faites le garant à cette heure. — C'est inutile quelle prenne cette peine, dit Edouard, je me chargerai du message. — Et qui êtesvous, messire, répondit Guillaume, afin que je puisse transmettre à la reconnaissance de ma noble tante le nom de celui àqui elle aura une obligation si grande?
— C'est inutile que je vous l'apprenne, dit Edouard; mais voila monseigneur Jean de NeuCville qui mérite toute confiance comme gouverneur de la province, et qui répondra de moi. — C'est bien, monseigneur, répondit Guillaume; je vais prendre les ordres de la comtesse, qui prie en son oratoire. — Pouvez-vous, en attendant la réponse, nous envoyer le messager qui a apporté ces lettres? nous avons grand désir, monseigneur de Neufville et moi, d'avoir d.s nouvelles de Flandre, et puisqu'il en arrive, il nous en donnera.
Guillaume s'inclina en signe d'assentiment el sortit : dix minutes après, le messager entra, c'était un écuyer du comte; il arrivait etîectivement de Flandre le jour même, et avait pris part a l'escarmouche oij Salisbury et Suffolk avaient été faits prisonniers.
Le départ d'Edouard pour l'Angleterre et le retour de Philippe de Valois à Paris n'avaient pas interrompu les hostilités : les comtes de Suiîolk, de Salisbury, de
Northampton et messire Gauthier de Mauny étaient restés, comme nous l'avons dit, pour tenir la guerre dans les villes de Flandre, tandis que le sire de Beaujeu à Mortagne, lesénéchal de Carcassonneen la ville de Saint-Amand, messire Aimery de Poitiers à Douai, messire le Gallois de la Bcaume, le sire Devilliers, le maréchal de Mirepoix, et le sire Moreuil en la cité de Cambrai, faisaient tous lesjours quelque sortie nouvelle, espérant rencontrer des détachements anglais pour escarmoucher et faire appertises d'armes. Or il avint qu'un jour, avec le congé du roi de France, qui n'avait pu pardonner à son neveu laide qu'il avait donnée a son ennemi, les différentes garnisons du Cambrésis se rassemblèrent, et, fournissant chacune son contingent, réunirent bien six cents armures de fer; puis, se mettant en route à la nuit tombante, furent rejointes par des détachements de Château-Cambrésis et de Maumaison, et se dirigèrent vers la ^ille d'Haspres, qui était grosse et bien fossoyée, mais non fermée déportes, quoiqu'elle eût des remparts. Au reste, comme la guerre n'était point déclarée entre le Hainaut et la France, et que le comte Guillaume, au contraire, passait pour être rentré en la grâce de son oncle, les habitants n'avaient nul doute ni défiance; si bien que les Françaisen entrant trouvèrent chacun bien tranquillement endormi dans sa maison, son logis ou son hôtel : tout fut donc à leur volonté, or et argent, draps et joyaux; aussi ne s'en firent-ils pas faute, et quand ils eurent tout pris, ils mirent le feu en la ville, et la brûlèrent si nettement que rien n'y demeura debout, excepté les murailles qui l'entouraient;, puis, chassant devant eux tout leur pillage qu'ils avaient chargé sur des voitures et chevaux, ils s'en retournèrent devers Cambrai.
Gomme cet événement s'était passé sur les neuf heures du soir, un courrier qui était parti de la ville au moment où les Français venaient d'y entrer, ac-
courut à toute bride à Valenciennes, et y arriva vers minuit, afin d en donner la nouvelle au comte Guillaume, qui dormait tranquillement en son hôtel de la Salle, sans se douter qu'on lui pillait et brûlait sa ville : à la première nouvelle qu^l eh eut, il se jeta en bas de son lit, s'arma en toute hâte, fit réveiller ses gens, courut lui -môme a la place du marché, et donna ordre que Ton sonnât h volées les cloches du beifroi. Ace signal d'alarme, chacun se réunit, et le comte do Hainaut, suivi des plus hâtifs, et laissant aux autres Tordre de le rejoindre, sortit de la ville chevauchant rudement en grande volonté de trouver ses ennemis.
En arrivant sur une montagne qui domine tout le pays des environs, il vit dans la direction de Magny une grande lueur, qui indiquait clairement que la ville était en flammes; il en reprit une nouvelle ardeur et était déjà au tiers du chemin à peu près, lorsqu'un second courrier vint lui apprendrequelesFrançaisétaient retirés avec leur butin et leurs pri£onniers,etquilélait inutile qu'il allât plus loin.
Ces dernières nouvelles lui étaient arrivées près de l'abbaye de Fontenelles, où était madame sa mère; de sorte qu'au lieu de retourner à Valenciennes, il s'en alla tout courroucé demander l'hospitalité a l'abbesse, disant qu'il ferait payer cher au royanme de France cette surprise de cet incendie de llaspres, que rien ne pouvait autoriser : la bonne dame fit tout ce ([u'elle put pour calmer son fils, et excuser le roi Philippe, qui était son frère; mais le comle Guillaume ne. tint note de ses raisons, si bonnes qu elles fussent, et il jura qu'il ne serait content que lorsqu'il aurait rendu à son oncle le double de ce qu'il venait de lui faire. Aussi, à peine fut-il de retour à Valenciennes, qu'il fit écrire et envoya des lettres a tous les chevaliers et prélats de son pays, leur enjoignant d'être à Mons en Hainaut au jour qu'il leur assignait. Les nouvelles en vinrent
rapidement à messire Jean de Hainaut en sa terre de Beaumont, et comme il s'était toujours fermemont tenu pour le roi d'Angleterre, il monta vitemenl à cheval pour aller otfrir ses services à son neveu, et chemina si rapidement qu'il fut le lendemain à Valenciennes, où il trouva le comte en son palais de la Salle.
Celui-ci ne le sut pas plus tôt venu qu'il alla audevantdelui, et comme il l'apercevait à peine : Ah! bel oncle, dit-il, sans lui donner le temps de s'approcher, voici voire guerre aux Français grandement embellie. — Beau neveu, répondit le sire de Beaumont, Dieu soit loué, et ce que vous me dites-Pa me fait grand I3laisir, quoique ces paroles vous soient soufflées par l'ennui et le dommage que l'on vient de vous causer; mais aussi vous étiez trop porté au service du roi Philippe, et il n'est pas mal que vous éprouviez comment il récompense. Maintenant regardez de quel côté vous voulez entrer en France, et mettez-vous en chemin : de quelque côléque vous entriez, je vous suis. — Bien, bien, répondit le comte; demeurez en ces bonnes dispositions, car je suis aussi pressé que vous, et la chose se fera brièvement.
En effet, dès le lendemain du jour indiqué pour l'assemblée, où chacun se trouva, messire Thibaut Gignos, abbé de Crespy, fut chargé des lettres de défiance du comte et de tous les seigneurs, barons et chevaliers du pays, et, tandis qu'il les portait à Philippe de Valois, le comte se pourvut de gens d'armes, manda tous ceux des pays de Brabant et de Flandre; de sorte qu'au retour de son envoyé, il avait dix mille armures de fer. ElL-s furent a peine rassemblées que le comfe se dirigea a leur tôLo vers la ville d'Aubanlon, qui était une grosse ville où il y avait grand commerce de draperies et de toile.
Quelque diligence qu'ils eussent faite, ils ne la prirent point au dépourvu; car ses habitants s étaient fort défiés de tous ces armements du comte Guillaume
et de son onck\ messire de Beaumont. Ils avaient en conséquence envoyé vers le bailli de Vermandois pour lui demander secours; de sorte que celui-ci leur avait donné le seigneur de Vervins, le vidame de Cliâlons et messire Jean de la Bove, avec trois cents armures de fera peu près : ils trouvèrent la ville en assez mauvais état de défense; mais, ayant quelques jours devant eux, ils creusèrent les fossés, renforcèrent les m urailles, établirent des barrières en dehors des fossés, et attendirent leurs ennemis Le vendredi suivant ils les aperçurent qui débouchaient d'une forêt appelée le bois de Thiérache, et qui, arrivés à un quart de lieue à peu près, s'arrêtèrent sur une colline pour considérer de quel côté la ville était le plus prenable : cet examen fait, ils établirent leurs logis; puis le lendemain, au point du jour, ils se partagèrent en trois compagnies, Tune sous la bannière du comte Guillaume, la deuxième sous celle de messire Jean de Beaumont, la troisième sous celle du sire de Fauquemont, et s'avancèrent vers la ville. Les assiégés, de leur côté, répandirent force arbalétriers sur les murailles, selablirent derrière les barrières; puis profilant du moment de répit qui se trouvait encore entre la jonction des deux armées, le vidame de Châlons fit chevaliers ses trois fils, qui étaient trois beaux et braves jeunes gens, formés à bonne école et experts dans les armes.
L'assaut commença avec un acharnement qui prouva à ceux de la ville cpe la guerre était de vengeance et d'extermination, et qu'en cas de défaite il n'y avait pas de merci à attendre : au lieu de se laisser intimider par cette perspective, ils en reprirent un nouveau courage, et répondirent delà même manière. Cependant, malgré la grêle de flèches et de virelons qui pleuvait sur lui, le comte de Hainaut arriva le premier aux barrières et y trouva le vidame de Châlons et ses trois fils : presque en même temps, sur le pont, mes-
sire Jean de Beaumont attaquait le seigneur de Vcrvins, son ennemi personnel, qui lui avait brûlé et pillé sa ville de Chimay : des deux côtés, le choc était terrible. Ceux des remparts faisaient tomber sur les autres des pierres, des poutres et de la chaux. De leur côté, les assaillants brisaient les barrières à grands coups de hache, et, avec leurs longues lances, dardaient ceux qui voulaient sen approcher pour les défendre : enfin une barrière fut rompue, et l'on en vint main k main. Ce fut en ce moment que les trois jeunes gens que leur })ère venait de nommer chevaliers voulurent gagner leur chevalerie, et, tandis que le vidame de Châlons faisait face au sire de Fduquemont, s'élancèrent audevant du comte Guillaume; mais celui-ci était un puissant et adroit chevalier : du premier coup de son épée, il traversa la targe et la cuirasse de l'aîné des trois jeunes gens, et cela si durement que le fer lui en ressortit derrière les épaules; les deux autres le virent tomber; mais, sans s'occuper de lui porter un secours inutile, car ils pensaient bien qu'il était mort, ils attaquèrent à leur tour le comte, qui semblait avoir la force d'un géant, et leur rendait a grande ardeur ks coups qu'il recevait d'eux; cependant comme i's le pressaient, l'un avec une lance, l'autre avec une épée, et qu'il ne pouvaitatteindreccluiquilefrappaitdelalancc, ilcommençait à être en grand péril, lorsque l'un des deux jeunes gens aperçut son père rudement serré par le sire de Fauc^uemont; pensant que son frère se défendrait bien seul, emporté d'ailieurs parun sentiment plus profond vers l'un que vers l'autre, il s'élança à son aide au moment où le sire de Fauquemont, armé d'une masse, après l'avoir renversé, essayait de l'assommer dans son armure qu il n'avait pu entamer avec son épée. Attaqué subitement par derrière, le sire de Fauquemont fut forcé d'abandonner le vieillard et de faire face au jeune homme; pendant ce temps, ceux de la ville tirèrent à eux le vitlame de Châlons presque éva^ !.A cotnissi; oi; SAi.isBiuY,r.u- ô
3S LA COMTLSSE DE SAMSUnUY,
noui; mais son casque ayant été ouvert, il roprit presque aussitôt srs sens, et revint à son tour à l'aide de son fils, comme son fils était venu à la sienne.
Pendant ce temps le comte de Hainaut se combattait a 1 autre jeune homme : c'était celui qui l'attaquait avec une lance; Guillaume vit bien qu'il n'en finirait que difficilement avec son adversaire, tant qu'il lui laisserait cette arme entre les mains. D'un revers de son épée il coupa donc le bois de la lance si franchement que le bout armé de fer tomba sur le sol, où il demeura enfoncé; le jeune homme jeta loin de lui le bâton, qui ne pouvait plus lui servir àrien, et se baissa pour ramasser une hache qu'il avait préparée derrière lui au cas où sa lance se briserait. En ce moment Guillaume de Hainaut rassembla toutes ses forces, et levant son épée à deux mains, il en asséna un si rude coup derrière la tête de son ennemi, où le casque était moins fort, qu'il l'ouvrit comme s'il eût été de cuir et que la lame pénétra dans le cerveau, si bien que le jeune homme tomba comme un bœuf sous la masse, sans avoir le temps même de crier merci à Dieu.
Lorsque le père vit tomber ainsi ses deux enfants, il saisitle troisième par le bras, et, le tirant en arrière, il voulut rentrer dans la \ille, mais les assaillants le pressaient de si près qu'ils entrèrent pêle-mêle avec lui.
De son côté, le sire de Beaumont avait fait merveille; l'aspect de son ennemi, le sire de Vervins, avait encore doublé son courage qui était grand; de sorte que, après une heure de bataille, il avait crevé ou abattu les palissades qui, de ce côté, défendaient seules la ville. En voyant lette colère qu'il savait venir droit a lui, le sire de Vervins comprit que, s'iU'tait pris, il n'y avait ni merci ni rançon à attendre; il se fit donc amener un cheval, fieur des coursiers, et avant que ses adversaires n'eussent leurs montures quon leur tenait à dix minutes de chemin, il s'enfuit
par la porte opposée, qui était celle de Vervins; mais on avait fait si grande diligence pour amener les chevaux de niessiru Jean de Beaumont et de ^a suite, qu'au moment où il sortait, comme nous 1 avons dit, d'un côté, son ennemi entrait de 1 autre d grande course et à grande suite; et, sa bannière au vent, traversait la ville sans s'arrêter, passait au milieu des fuyards sans les regarder, n'en voulant qu'à un seul, et arrivait à la porte de Vervins comme celui qu il poursuivait disparaissait à l'angle de la route, dans un tourbillon dépoussière. Alors, pensant que son neveu était suffisamment fort sans lui, messire Jean de Hainaut continua sa poursuite, appelant le seigneur de Vervins lâche et couard, et lui criant de s'arrêter; mais l'autre n'en fit rien, et poussa si durement son coursier qu'il arriva aux portes de sa ville à lui, qui heureusement étaient ouvertes et qui se refermèrent aus^ilôl qu d en eut dépassé le seuil. iMessire Jean de Hamaut, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, s'en revint sur ses pas, tout courroucé que son ennemi lui eût échappé, et s'en vengeant sur ceux de ses soldats qui fuyaient parla même route, et qu'il avait dépassés sans y faire attention, tandis qu'il relançait leur chef.
Pendant ce temps le comte Guillaume était entré dans la ville, et poursuivant ses ennemis qui s'étaient ralliés sur la grande place, il les avait attaqués et défaits une seconde fois, et, comme nul de ceux-là n'avait cherché à se sauver, tous furent tués ou pris; puis il rassembla des chevaux et des charrettes à foison, y fit charger tout ce qu'il put trouver de nu illeur, et, faisant comme il lui avait été fait, mit le feu aux quatre coins de la ville, brûlant ainsi ce qu'il ne pouvait emporter; puis, lorsque la ville ne fut plus que cendres, il se retira sur la ri /ière, et le lendemain chevaucha avec son oncle, tout joyeux comme lui dune si riche vengeance, et se dirigèrent vers le bourg de M aubère- Fontaines.
Ces nouvelles arrivèrent bientôt à Philippe de Valois, qui donna ordre au duc de Normandie, son fils, de se rendre aussitôt en Hainaut avec la plus grosse clievaucliée qu'il pourrait réunir, et de tout mettre k feu et à sang sur les terres de son cousin; en même temps il envoya de nouvelles instructions a Hugues Quiéret, a Béhucliet et a Barbevaire, pour qu'ils eussent à garder, sous peine de mori, les côtes de Flandre de manière h ce que le roi Edouard n y pût débarquer.
De leur côté, quand ceux de Douai, de Lille et de Tournay virent où en étaient les choses, ils mirent sur pied une chevauchée de mille armures de fer et de trois cents arbalétriers, pour faire une course à travers le pays flamand : ils partirent de Tournay le soir à «nette intention, et au soleil levant ils arrivèrent près de Courtray, qu'ils trouvèrent trop forte et trop bien gardée pour l'enlever d'un coup de main, mais dont ils pillèrent et brûlèrent les faubourgs, se retirant aussitôt derrière la Lys avec le butin qu'ils y avaient pu faire.
Or ceci s'attaquait directement aux bonnes gens de Flandre; de sorte que Jacques d'Arlevelleen reçut de grandes complaintes en la ville de Gand, dont il était ruwaerd, et s'en émut, jurant que cette forfaiture serait vengée au pays de Tournaisis : en conséquence, il fit son mandement par toutes les bonnes villes de Flandre, écrivit aux comtes deSalisbury et de Suffolk, qui tenaient, comme nous lavons dit, pour le roi Edouard, do le venir rejoindre 'a jour dit, entre la ville d'Audenarde et de Tournay, en un certain pas qu'on a))pelHit le Pont-de-Fer.
Les deux comtes d'Angleterre firent répondre qu'ils y seraient au jour assigné.
En conséquence ils se mirent en route pour tenir leur promesse, guidés parmessire Waiilartde laCroix, qui connaissait le pays, y ayant longtemps guerroyé;
mais il avint que ceux de Lille apprirent cette chevauchée, qui n'était composée en tout que de cinquante lances et de quarante arbalétriers, et, partant de la ville à peu près au nombre de quinze cents hommes, dressèrent trois embûches, afin que de quelque côté que passassent les comtes de Suifolk et de Salisbury, ils ne pussent leur échapper. Cependant tout cela n'eût mené à rien, car messire Wafflart leur avait fait prendre un chemin de traverse, qui les eût conduits par une autre voie si le hasard n eût fait qu'une tranchée nouvellement faite n'eût traversé la route qu'ils avaient prise. A la vue de ce fossé fraîchement et profondément creusé, messire Wafflart demeura fort empêché et donna le cons;^il aux chevaliers de s'en retourner sans s'inquiéter du rendez-vous; car tout autre chemin, leur dit-il, que celui qu'il leur faisait prendre et qu'ils ne pouvaient continuer, les mettait en péril; mais les chevaliers ne voulurent entendre à rien, et se prenant à rire des craintes de leur guide, ils lui ordonnèrent de changer de route et d'aller en avant; car ils étaient engagés envers Jacques d'Artevelle et ne voulaient pour aucune chose manquer a leur parole. Alors messire Wafflart y consentit; mais, faisant un dernier effort pour les détourner de ce projet, avant de reprendre sa marche : Beaux seigneurs, leur dit-il, il est vrai quj vous m'avez pris pour guide en ce voyage, et que, de mon côté, je me suis chargé de vous conduire; or je vous guiderai et conduirai par telle route qu'il vous conviendra; car je n'ai qu'a me louer de votre compagnie; mais je vous préviens que s'il avient que ceux de Lille nous attendent dans quelque embuscade , comme toute défense serait inutile, je pourvoirai par la fuite au salut de mon corps, et cela le [)lus vitement que je pourrai. — A ces paroles, les chevaliers se mirent'arire.et luirépondirentque, pourvuquil marchât en avant et les mît au chemin qui devait les conduii-c au Pont-de-Fer, ils le tenaient d'avance pour excusé
U1 LA COMTESSE Di: SALlSBUnY.
de tout ce qu'il croirait devoii faire en cas de rencontre. Ils continuèrent donc leur route, riant et devisant sans penser que dût s'accomplir la prédiction de niessire Wafflart, lorsqu'au moment où ils venaient de s'engager dans un ravin tout garni de buissons et d'arbres épais, ils virent tout a coup se lever et luire tout autour d'eux les casques dune troupe d'arbalétriers criant : A mort! à mort, les Anglais! et qui, joignant aussitôt l'action aux paroles, firent tomber sur les chevaliers une grêle de viretons et de flèches. Au premier cri et au premier trait, messire Wafflart, qui vit que ce qu'il avait prévu arrivait, tourna son cheval, se tira de la presse, et, criant aux chevaliers d'en faire autanl , s'enfuit a toute bride, comme il avait dit qu'il agirait: mais ceux-ci n'en voulurent rien faire, et messire Wafflart, tout en fuyant, s'étant retourné, les avait vus mettre pied à terre pour se défendre plus durement. C'était tout ce qu il en savait, les ayant alors perdus de vue, et nul de ceux qui les accompagnaient n'étant retourné en arrière excepté lui, qui avait prévenu l'écuyer du comte du méchef arrivé à son maître, et l'avait envoyé en Angleterre en porter à la comtesse la mauvaise nouvelle.
Edouard et Jean de Neufville écoutèrent avec grand intérêt ce récit qui leur venait de Flandre; car depuis qu'ils chevaucliaient sur les marches d'Ecosse ils ignoraient entièrement ce qui s'était passé outre-mer. Aussi le roi récompensa-t-il largement le messager pour la diligence qu'il avait mise à s'acquitter de sa mission, et le renvoya aussitôt dans l'attente où il était du retour de Guillaume de Montaipu.
Cependant la nuit s'avançait, et Guillaume ne revenait pas : enfin minuit ayant sonné, Jean de Neufville et Edouaro se retirèrent dans les chambres qu'on leur avait préparées; mais Edouard, au lieu de se déshabiller et de se mettre au lit, se contenta d'ôter son haubergeon, et demeura debout et agité, se prome-
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ni^nt de long en hirge dons sa chambre : c'est que des idées mauvaises lui venaient, et qu'il pensait que le comte, prisonnier ou mort, Inissait sa femme sans défense et à Sel merci. 11 se promenait donc les bras croisés, le cœur plein de désirs adultères et le visage soucieux; puis de temps en temps il s'arrêtait devant la fenêtre, regardant à rexlrémilé de Taile du bâtiment qui s'avançait en retour , la petite fenêtre en ogive a travers les vitraux coloriés de laquello brillait la lampe de l'oratoire. C était là qu'Alix, qui avait refusé de le recevoir, sachant peut-être qui il était, et pour cette cause, priait, dans l'amour et la candeur de son âme, le Seigneur tout-puir-sant pour son mari mort ou prisonnier. Alors Edouard, la tête appuyée contrôla fenêtre et les regards loujoursfixés sur cette lumière, voyait avec les yeux de la pensée ce beau visage qu'il avait toujours contemplé souriant, baigné par les larmes et contracté par les sanglots, et il lui en paraissait })lus désirable encore; car la jalousie doublait Tamour, et il eût ressenti une joie inouïe et inconnue a essuyer avec ses lèvres, ces pleurs qui coulaient pour un autre. Alors il prit la résolution de voir la comtesse, ne fùt-( e qu'un instant, et de lui parler, afin, après tant de fatigues et de guerres, d'être réjoui une fois encore par le bruit harmonieux de ses paroles : la lumière brillait toujours à l'oratoire, faisant élinceler dans la nuit, comme des rubis et des saphirs, les vitraux coloriés qui représentaient les robes et les manteaux des saints. Use dit que là était éclairée par cette lumière cette femme que, depuis trois ans, il aimait sans le lui avoir dit jamais, et sans intention, sansvolonté.poussépar une force irrésistible, il ouvrit la porte, s'engagra dans lecorridor obscur au tournant duquel il aperçut devant lui, comme au bout d'un long cloître, le rayon qui passait à travers la porte entr'ouverte et venait éclairer dune ligne brisée l'angle du mur et les dalles du passage. Il s'avança alors sur la
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pointe du pied et retenant son haleine jusqu'il Tenlrée de la chapelle; puis arrivé la, il aperçut ,en plongeant son regard jusqu'à Tautel, la comtesse agenouillée sur les carreaux, les bras pendants et la tête appuyée surson prie-Dieu, en même temps un homme appuyé conîre une colonne et qui s y tenait si immobile qu'on l'eût, pris pour une statue, leva le bras en signe de silence, et comme s'il se fût détaché de la pierre, s'avança vers Edouard sans que ses pitîds en se posant sur les dalles armoriées fissent plus de bruit que ceux d'un fantôme: le roi reconnut Guillaume de Mont.aigu.
— Je venais chercher u[.e réponse, messire, lui ditil, voyant que vous ne l'apportiez pas et ne sachant quelle cause pouvait vous retenir. — Regardez, monseigneur, dit Guillaume, tout en priant et pleurant, cet ange s'est endormie. — Oui, reprit Edouard, et vous attendiez qu'elle se réveillât. — Je veillais sur son sommeil, monseigneur, dit Guillaume; c'est un devoir qui m'a été confié par le comte, et qui m'est d'autant plus sacré aujourd'hui que je ne sais pas si à cette heure il ne regarde pas du ciel comment je m'en acquitte. — Et vous passerez la nuit ici? demanda Edouard — Je demeurai au moins jusqu'à ce qu'elle ouvre les yeux; alors, monseigneur, que faudra-t-il que je lui dise de votre part? — Dites-lui répondit Edouard, que la prière qu elle a adressée au ciel a été entendue sur la terre, et que le roi Edouard lui jure sur son honneur que si le comte do Salisbury est vivant, il sera mis à rançon, et que s'il est mort, il sera vengé.
A ces mots, le roi, s'éloignant à pas lents, rentra dans sa chambreplus affermi quejamais dans son amour et, s'étant jeté tout habillé sur son lit, il réveilla, dès que le jour parut, messire Jean de Neufville, et quitta le château de la comtesse de Salisbury sans lui avoir parlé et attendant tout de l'avenir et des événements qu'il amène avec lui.
Lorsque Edouard revint a Londres, il trouva ses ordres exécui es et sa flotte prête; il avait dès lors un double motif de revenir en Flandre, car, outre son projet à poursuivre, il avait à secourir son beau-frère, qui pour lui s'était jeté dans cette lutte inégale de comte à roi; ensuite il lui fallait conduire toute une cour de dames et de chambellans à la reine, qui demeurait toujours en la bonne ville de Gand, sous la garde de Jacques d'Artevelle, et outre cette cour, grand renfort d'archers et de gens" d'armes, dfin de continuer la guerre, dans le cas môme où les seigneurs de Tempire Tabandonneraient; ce qu'il commençait a craindre, en raison de lettres qu'il avait reçues de Louis V de Bavière, lequel offrait de s'entremettre pour une trêve entre lui et le roi de France.
Il s'embarqua donc le 22 juin, conduisant une des pUisbelles flottes qui eussent jamais été vues, desceiidit la rivièrede la Tamise, et entra en mer si maiestueusenient, quon eût dit qu'il allait tenter la conquête d'un monde. Il navigua deux jours ainsi; puis à la fin du second jour, il aperçut, le long des côtes de Flandre entre Blankenberg et lEcluse, une telle quantité de mâts de vaisseaux que l'on eût pu croire que c'était une forêt marine. Aussitôt il appela le pilote, qui comme lui, regardait ce spectacle inattendu, et lui demanda quelle chose ce pouvait être. Alors le pilote répondit qu'il croyait bien que c'était l'armée des Normands et des Français qui tenaient la mer pour le roi Philippe, et qui attendaient sa revenue en Flandre pour Tempecher d'v aborder. — Ainsi donc, voila, dit Edouard,
écoutant al lentivement ces paroles, les mêmes hommes qui m'ont pris mes deux unindes nefs Edouard et Clinstophe, et qui m'ont pillé et brûlé ma bonne ville do Southampton. — Ce sont vraiment eux, répondit le pilote. — En ce cas, dit Edouard, n'allons pas plus loin, car j'ai longtemps désiré de les pouvoir joindre et combattre : maintenant que nous les avons rejoints, nous les combattrons donc, et s'il plaît à Diiu tt à saint Georges, nous leur ferons priver en un jour toutes les pilliries que depuis trois ans ils nous ont faites. Jetez donc l'ancre la où nous somnies, et faites veiller toute la nuit, afin qu'ils ne nous échappent pas.
Cependant, avant que le pilote exécutât les ordres qu'il avait reçus, le roi établit ses dispositions de bataille, afin que le Itnd( main, en levant l'ancre, toute la flotte fût placée comme elle devait l'être, et n'eût plus qu à s'avancer et a combattre. A 1 aide de la nuit, qui dérobait toutes ses manœuvres à ses adversaires, il fit mettrelesplusfortsvaisseauxdevant, et entre chaque vaisseau chargé de chevaliers et de gens d'armes un vaisseau m.onté par des archers; puis encore, aux deux ailes, une ligne de gens de trait, pour se porter partout où besoin serait; puis, ayjinl fait passer sur une nef particulière, et qui était connue pour sa marche rapide, toutes les comtesses, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises de Londres qui allaient rejoindre la reine àGand, il leur donna une gr.rde de trois cents hommes d'armes et de cinq cents archers; alors, étant passé de vaisseau en vaisseau, il recommanda a chacun de bien garder 1 honneur du roi dans la journée qui se préparait et, quand chacun ( n eut fait la promesse, il revint prendre quelque repos k bord du navire royal, afin d'être frais et vigoureux pour combattre en personne le lendemain.
Au |)oint du jour le roi se réveilla et monta sur lo pont; tout était dans le même ordre que veilla, et nonseulement les Français et les Normands n'avai». ni pas
LA. COMTl'SSE Lt. SAI.ISDURY. hl
songé à fuir, mais encore ils avaient pris de leur côté toutes leurs dispositions de bataille. Edouard vit du premier coup qu elles étaient mal faites; car, à TexceptioR de quelques vaisseaux qui semblaient s'être séparés de la flotte, les autres s'étaient embossés au rivage; ce qui gênait tous leurs mouvements, et, le cas échéant, devait les empêcher de manœuvrer. Alors il compta tous les grands bâtiments, et il y en avait cent quarante, sans les barques, et ces cent quarante bâlim( nls et ces barques étaient montés par quarante mille hommes, Génois, Picards et Normands. Lorsque le roi et son maréchal eurent fait toutes ces remarques, ils s'aperçurent que s'ils s'avançaient dans la ligne où ils se trouvaient placés,c'est-a-dire d'occident en orient, i's auraient le soleil en face; ce qui empêcherait les archers de viser, et ôterait a l'armée anglaise la grande supériorité que ses hommes de trait lui donnaient sur toutes les autres compagnies : en conséquence, le roi ordonna de manœuvrer demanièreà marcher à larame contre le vent,jusqu'à ce que la flotte anglaise eût dépassé d'une demi -lieue a peu près la hauteur de la flotte française; puis de revenir sur celle-ci avec le vent favorable et le soleil dans le dos. Ce mouvement fut exécuté à l'instant même, la flotte, qui ne pouvait se servir de ses voiles, s'avança battantla merde ses longues rames; a cette vue, les Normands, les Génois et les Picards poussèrent de grands cris et de longues huées; car ils avaient vu a sa bannière que le roi en personne était sur la flotte, et ils croyaient qu'elle gagnait le large pour fuir; mais bientôt ils furent détrompés, les vaisseaux virèrent lourdement de bord; en ce moment, comme le vent de\enaitbon, on hissa les voiles, et la flotte tout entière, ayant opéré son mouvement, revint cerner l'anse où s'étaient embossés les Français, conservant l'ordre de bataille réglé la veille par !e roi Edouard et son maréchal. Alors les amiraux de la flotte française, voyant qu'ils s'étaient trompés
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lorsqu'ils avaient cru que Tennemi fuyait, firent à leur tour leurs dernières dispositions de combat; ils poussèrent en avant du front et comme une redoute avancée la grande nef qu'ils avaient prise un an auparavant aux Anglais, et que l'on appelait Christophe, la garnirent à foison d'arbalétriers génois, pour la garder et escarmoucher; puis, sur toute la ligne, firentretentir les trompes et clairons, pour annoncer qu'ils étaient prêts et acceptaient le combat avec grande joie et grand désir.
Le combat commença par un échange de traits et de flèches ent'-e ceux de la grande nef Christophe et les archers anglais; mais le roi Edouard s étant bientôt aperçu que sesennemis avaient mis presque tousleurs gens de trait sur ce bâtiment, décida que c'était le {)remier qu'il fallait prendre : en conséquence, il fît armer son propre vaisseau de longs crocs de fer tenant à des chaînes, et s'avança droit de sa personne contre les archers, donnant ordre au reste de la flotte d'engager sur toute sa ligne le combat, vaisseau à va:sseau et main à main. Il avait autour de lui sa meilleure chevalerie, le comte de Derby le comte de Hertfort, le comte de lluntington, le comte de GIocester, messire Robert d'Artois, messire Regnauld de Cobham, messire Richard Staifort et messire Gauthier de Mauny, tous couverts de leurs armures do fer, contre lesquels venaient s'émousser les viretons et les flèches des arbalétriers et des archers génois. Aussi avancèrent-ils majestueusement, sans dévier d'une ligne, sans reculer d'un pas, les bannières au revers et l'épée à la main; puis lorsqu'ils furt-nt à portée, les grappins et crampons furentjetés, et les deux vaisseaux se joignirent avec un craquement terrible. En même temps un pont s'abaissa d'un bord à l'autre, et les chevaliers s'élancèrent sur le bâtiment. Là commença une lutte terrible; car il n'y avait pas à fuir, et si les archers génois étaient moins bien armés, ils
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étaient plus nombreux quatre fois que ceux qui les attaquaient; d'ailleurs quand ils avaient vu qu'il fallait en venir main à main, à Texccption de ceux qui étaient montés dans les huniers et qui de là faisaient pleuvoir une gréie de flèches sur les assaillants, les autres s'étaient saisis de haches, de massues et d epieux, et se défendaient de grand cœur; car Gênes était dès lors une puissante ville, régnante surtout sur la mer, avec laquelle ses voyages et son commerce l'avaient familiarisée dès le douzième siècle. Cependant, si braves soldats et si bons matelots qu'ils fussent, il n'en fallut pas moins céder; car ceux qui les attaquaientétaientde la première chevalerie du monde, et ils avaient si bien assuré les deux vaisseaux l'un à l'autre, qu'il leur semblait se combattre sur terre. Chassés pied à pied de la proue à la poupe par cette muraille de fer que formaient les seigneurs, et qu'il était impossible d'abattre ni de disjoindre, les archers se trouvèrent entassés sur l'arrière, et là, gênés dans leurs mouvements, perdus par leur nombre même, exposés sans autres armures que leurs jaques rembourrées, ou leur justaucorps de cuir, aux coups terribles de ces longues épées trempées pour tailler lo fer et l'acier il leur fallut se rendre, mourir, ou s'élancer àlamer. Beaucoup prirent ce dernier parti, car, vêtus légèrement, ils pouvaient nager, ce qui était impossible aux chevaliers, qui, une fois tombés à l'eau, étaient entraînés au plus profond par leurs armures. On les vit donc gagner, à travers les traits des autres vaisseaux, les bâtiments de leur parti, qui se tenaient prêts à les recueillir. Quelques-uns y arrivèrent, le plus grand nombre fut tué en route par les archers anglais, qu' trouvaient un but com.mode et facile dans des hommes qui étaient obligés de passer près d'eux, ou de s'aller noyer au large.
Aussitôt la grande nef reconquise, Edouard la chargea d'archers, et. abandonnant son vaisseau pour ce-
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lui-la, qui était de plus forte défense, il y fit planter sa bannière, et s'avança avec lui droit contre les Génois. Le combat était alors engagé sur toute la ligne, et se maintenait des deux côtés avec courage : tous les vaisseaux français et normands avaient été abordés, liés aux vaisseaux anglais par des crampons, et Ton combattait partout bord à bord. Cette manière était au désavantage des Français; car leur flotte tout entière était composée d'Iiommes de mer, liab.tués à se battre avec des s;:bres courts, des poignards et dos épieux,landisqu3 la flotte anglaise, qui transportait des troupes de terre, était toute garnie darchers qui combattaient de loin, et de chevaliers qui, lorsqu on en venait bord à bord, gagnaient un grand avantage de leurs armures de fer et de leurs longues épées. Barbevaire avait seul prévu ce désavantage, et, au lieu de s'embosser comme les autres, il avait continué de tenir le large; de sorte que, lorsqu'il vit le combat perdu pour les Picards et les Normands, au lieu de les venir secourir et défaire ainsi diversion, il mit toutes voiles au vent et gagna la haute mer. En même temps les côtes se couvrirent* des bonnes gens de Flandre, qui, montant sur des barques et des canots, venaient en aide à leurs alliés les Anglais. De cette manière, les Normands et les Picards, attaqués par mer, se trouvèrent privés de la retraite parterre que leur empêchaient les Flamands; mais, comme c'étaient de braves et loyaux soldats, ils n'en combattirent pas moins désespérément et sans parler de se rendre; de sorte que la bataille, qui avait commencé à primes, dura jusqu à hautes nones, c'est-a-dire de six heures du matin à midi. A cette heure tout était perdu pour la flotte combinée, et les Anglais commençaient parla bataille de l'Ecluse cette série de victoires navales qui ne devait se fermer qu'à Trafalgar et à Aboukir.
De ces quarante mille hommes qu'étaient les Nor-
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mands, les Picards et les Génois, nul n'en échappa qm^ ces derniers, qui, ainsi que nous l'avons dit, gagnèrent le large. Tous furent pris, tués ou noyés. Hugues Quiéret fut assassiné de sang-froid après la bataille; et Béhuchet, disent les grandes chroniques, qui savait mieux se mêler d'un compte a faire que de guerroyer " en mer, fut pendu comme pirate au grand mât de son vaisseau. Quant au roi Edouard, qui, dans cette affaire, avait payé de sa personne comme le dernier de ses chevaliers, et qui avait été blessé à la cuisse par un trait d'arbalète, il demeura toute la fm du jour et toute la nuit sur ses vaisseaux, faisant si grand bruit de trompes, de timbales, de tambours et de toutes autres espèces d'instruments, que, dit Froissart, on n'eût pas entendu Dieu tonner. A ce bruit, accoururent sur le rivage toutes les bonnes gens des villages et villes environnants; puis le lendemain, qui était \i 26, le roi et tousses gens prirent port et terre, après avoir détruit la flotte française, non pas comme si la main des hommes l'avait attaquée, mais comme si le bras de Dieu l'eût anéantie par quelque naufrage, hommes et bâtiments, au plus profond de la mer, Aussitôt lui et toute sa chevalerie se dirigèrent, à pied et la tête découverte, en pèlerinage à Noire-Dame d Ardenbourg, où le roi ouït la messe et dina, et puis monta a cheval, et vint ce jour-la même à Gand, où madame la reine était a l'attendre, qui le reçut à grande joie.
A peinearrivé, le premier soind'Edouard, afind'acquider la promesse faite, fut de sinfornier de ce qu'étaient devenus les comtes de Salisbury et de Suffolk. II apprit alors qu'après une résistance désespérée, tous deux avaient été pris, conduits d'abord en la prison de Lille, puis de la envoyés en France au roi Philippe, qui eut grande joie de tenir deux si vaillants chevaliers entre ses mains, et jura qu'il ne les rançonnerait ni pour or ni pour argent, mais seulement
piir échange, et contre quelques nobles seigneurs de même sang et de même courage. Edouard pensa donc qu'il était, pour le moment, inutile de faire aucune démarche a cesujet, d'autant plus que ie roi de France, tout courroucé qu'il devait être de la perte de sa bataille de lEcluse, ne serait pas, à cette heure, en disposition de rien faire qui fût agréable à son cousin d'Angleterre; aussi s occupa-t-il uniquement d'assembler un parlement à Willeworde, où se devait rciîouvêler l'alliance entre la Flandre, le Brabant et le Hainaut, et jour fut pris et assigné pour ce parlement au 10 du mois de juillet dans lequel on venait d'entrer. Au jour dit, le roi Edouard d'Angleterre, le duc Jean de Brabant et le comte Guillaume se réunirent k Willeworde, accompagnés du duc de Gueldre, du marquis de Juliers, de messire Jean de Beaumont, du marquis de Brandebourg, du comte de Mons, de messire Robert d Artois et du sire de Fauquemont. Ils y trouvèrent Jacquemart d'Artevelle avec quatre bourgeois de chacune des principales villes de Flandre, lesquels formaient son conseil, et prenaient, d'accord aveclui, toute délibération importante, que lui ensuite signait et proclamait. La il fut décidé que les trois pays, c'est-à-dire Flandre, Hainaut et Brabant seraient, de ce jour, aidant et confortant l'un l'autre en tous cas et en toutes choses; de sorte que si l'un des trois pays avait affaire contre qui que ce fût, les deux autres le devaient soutenir; que, s'il avenait qu'ils fussent en discorde deux ensemble, le troisième les devait pacifier, et s'il n'y suffisait, ils en appelleraient alors au roi d Angleterre, qui, garant de leur foi, les devait apaiser dans leurs querelles. Toutes ces choses furent jurées entre les mains d'Edouard, et, en souvenir decetrcité et en signe delallicince des trois pays, une monnaie fut battue, qui devait avoir également cours en Brabant, en Flandre et en Hainaut, et qui reçut le nom de compagnons ou alliés. Puis en outre,
il fut arrêté que, vers la Madelaine, le roi Edouard quitterait la Flandre avec toute sa puissance, et s'en irait mettre le siège devant Tournay.
Or le roi Philippe, qui était venujoindre à Arras la bannière du duc Jean, son fils, et qui demeurait en Tarmée comme simple chevalier, ayant appris toutes ces décisions du parlement deWilleworde, envoya le le comte Raoul d'Eu, connétable de France, ses deux maréchaux, messire Robert Bertrand et Mathieu de la Trie, le sénéchal de Poitou, le comte de Ghine, le comte de Foix et ses frères, le comte Aimcry de Narbonne, le comte Aymar de Poitiers, messire Geoffroy de Chargny, messire Girard de Montfaucon, messire Jean de Landas et le seigneur de Ghâtillon, c'est-àdire la fleur du royaume, en la ville menacée, les priant de labiengarder,"pour leur honneur et le sien, afin qu'il n'arrivât nul dommage à cette grande et belle ville, qui était une des porles de la France; puis, continuant de suivre la politique adoptée, et pensant que le moment était venu de frapper un grand coup, il fit partir pour l'Ecosse, avec force chevaliers bien munis d'armes et d'argent, le roi David Bruce et sa femme, qui, depuis sept ans, demeuraient en la cour de France, pendant que petit à petit leurs partisans leur reconquéraient leur royaume, ainsi que nous avons dit et raconté dans le chapitre précédent.
Tandis que tous ces préparatifs de guerre se faisaient et que, de la Bretagne au fond de l'empire germanique chacun semblait ne rêver queguerre, deux esprits seulement, pareils à des anges de paix, planant au-dessus de toutes ces mêlées, désiraient la fin de toutes ces querelles : l'un était ce roi Robert dit le Bon, qu'on appelait encore le roi de Sicile^ quoi qull ne possédât plus cette î!e perdue par son grand -père, Charles d Anjou, dans la journée des Vêpres Siciliennes, et qui avait envoyé des lettres, afin que le roi Philippe ne combattu, pas le roi Edouard, attendu qu'il avait lu
dans les astres que toute rencontre entre ces deux princes serait fatale a la France; l'autre était madame Jeanne de Valois, sœur du roi Philippe et mère du jeune comte de Hainaut, qui voyait avec grande douleur les épées tirées entre son fils et son frère, c'està-dire entre loncle et le neveu; ils s'en étaient donc entendus ensemble et par lettres, si bien que le roi de Naples avait jugé la chose assez importante pour quitter lui-môme son royaume et s'en venir auprès du pape Clément VI, en Avignon, pour le prier d'intervenir dans cette querelle : c'était un de ces rois moins rares alors que dans notre époque; qui, lettrés euxmêmes, aiment les lettres, comprenant que l'inlelligence est le soleil des royaumes, et qu'il n'y a de règne grand et splendide que celui qui est éclairé par les rayons célestes de la poésie : aussi lorsque le couronnement de Pétrarque fut décidé par toute l'Italie, le roi de Naples avait-il été choisi par le poëte pour lui faire subir son examen; aussi était-ce à cette érudition quelque peu pédantesque et à son amour pour les gens de lettres, bien plus qu'à la prospérité de son pays et à la gloire de ses armes, qu'il devait sa réputation du plus grand roi de la chrétienté. Même chose avint depuis, et pour la même raison, à François l*' et à Louis XIV, que le bouclier miraculeux des poètes défend encore contre les coups de l'histoire.
Il avait, au reste, trouvé le pape et les cardinaux tout à fait disposés à s'entremettre dans cette guerre si fatale aux deux royaumes; de sorte que, certain de la bonne volonté de la cour pontificale, il était retourné dans son beau royaume au ciel pur, relire Dante et couronner Pétrarque.
Cependant Edouard, qui ignorait toutes ces choses, était, pour accomplir la promesse faite, parti de la ville de Gand, au moment où les blés commençaient à mûrir, avec une armée dans laquelle on comptait deux prélats, sept comtes, vingt-huit bannerets, deux
cents chevaliers, quatre mille gens d'armes et neuf' mille archers, sans nombrer toute la pédaille, qui pouvait bien monter à quinze ou dix-huit mille hommes. A peine était-il campé devant la ville, à la porte dite Saint-Martin, que son cousin Jean de Brabant vint l'y rejoindre avec vingt mille hommes tant chevaliers qu'écuyers, et communes gens, et posa son camp au Pont-à Raine, près l'abbaye de Saint-Nicolas;puis, derrière lui lecomteGuillaumede Hainaut,avec laplus belle chevalerie de son pays, et grand nombre de Hollandais et Zélandais, lequel se plaça entre le roi d'Angleterre et de duc de Brabant, puis Jacquemart d'Artevelle, avec plus de soixante mille Flamands, qui dressèrent leurs logis devers la porte de Sainte-Fontaine, sur les deux rives de l'Escaut, et jetèrent un pont d'un bord à l'autre, afin de communiquer à leur loisir et aussi souvent et librement comme il leur plairait; puis enfin les seigneurs de l'empire, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers, le marquis de Brandebourg, le margrave de 3Iisnie et d Orient, le comte de 3lons, le sire deFauquemont, messire Arnoult deBlankenheim, et tous les Allemands, qui, s'étantétendus vers le ïlainaut, achevaient d'enclore la ville d'une muraille de fer qui avait près de deux lieues d'étendue. Le siège dura onze semaines, pendant lesquelles il y eut de rudes assauts, où les plus vaillants de part et d'autre firent de grandes appertises d'armes qui ne menèrent à rien; seulement, de temps en temps, une compagnie se détachait, ennuyée de rester ainsi autour de ces fortes murailles, et s'en allait brûler quelque château, piller quelque ville, violer quelque abbaye. Pendant ce temps, le pape d'Avignon avait fait porter par un cardinal des lettres au roi de France, dans lesquelles il l'exhortait fortement à la paix, tandis que madame Jeanne de Valois, qui, ainsi que nous l'avons dit, était sœur dePhilippeetbelle-mère d'Edouard, courait d'un camp à l'autre, embrassant les genoux des deux prin-
ces, les adjurant de faire trêve et poussant enlreeux, à défaut de son fils, qui était si courroucé qu il ne voulait rien entendre, messire Jean de Beauinont et le marquis de Juliers : elle fit tant auprès de ce dernier, qu'il en écrivit à l'empereur, lequel, pour la seconde fois, envoya unmessagerà Edouard, lui offrant, comme il l'avait déjà fait, d'être le médiateur entre lui et le roi de France, cette guerre, à la manière dont elle était entreprise, ne devant rien décider, et ruiner seulement les pays auquels elle demeurait depuis plus de deux ans. Une paix était impossible, surtout de la part d'Edouard, qui avait son vœu à accomplir; il fut donc simplement ciuestion de trêve; et madame Jeanne de Valois s'y employa si ardemment, voyant qu'elle ne pouvait obtenir autre chose, qu'elle décida les deux rois à fixer une journée, où chacune des deux puissances enverrait quatre mandataires avec pleins pouvoirs de traiter et certitude que ce qu'ils feraient serait ratifié par leurs souverains. Jour fut donc dit et assigné, et le lieu clsoisi en une chapelle qui s'élevait au milieu des champs, qu'on appelle Esplechin, et le jour dit et assigné, après avoir, chacun de son côté, entendu la messe, les plénipotentiaires se rendirent en ladite chapelle, et madame Jeanne de Valois avec eux. Si bien que Ik se trouvèrent réunis, de la part de Philippe de France, monseigneur Jean, roi de Bohême, Charles d'Alençon. frère du roi., l'évêque de Liège, le comte de Flandre et le comte d'Armagnac; et, de la part d'Edouard d'Angleterre, monseigneur le duc Jean de Brabant, lévêque de Lincoln, le duc de Gueldre, le marquis de Juliers et mtssire Jean de Beaumont. Les conférences durèrent trois jours : pendant la première journée on ne put s'entendre sur rien, et les envoyés allaient se séparer sans résultat, lorsque madame Jeanne pria tant et tant, qu'ils promirent de se réunir le Icndeinain. Le lendemain les discussions re-, commencèrent; cependant on tomba d'accord sur
quelques points : mais ce fut si tard, qu on ne put môme consigner par écrit les points sur lesquels on était d'accord; enfin on promit de revenir le jour suivant au même endroit pour parfaire et accorder le reste, et le jour suivant ils revinrent a grand conseil, et cette fois, à la grande joie de madame Jeanne, les trêves furent de part et d'autre accordées et signées pour un an.
Le même jour la nouvelle s'en répandit dans les deux armées, ce dont les Brabançons et les gens de Hainaut eurent grande joio; car, depuis deux ans, ils portaient tout le poids de la guerre : quant à ceux do la ville de Tournay, ils n'en furent pas moins aises, car la famine commençait à se faire sentir chez eux au point qu'ils avaient été forcés de mettre hors do leurs murailles tous les pauvres gens et les bouches inutiles. La nuit se passa donc en grands feux de réjouissance allumés clans le camp et sur les remparts, et en grands cris de joie poussés par les assiégés et les assiégeants; puis, au jour naissant, ces derniers abattirent et troussèrent leurs tentes, les chargèrent sur des chariots, et, les ayant recouvi^rls de toile, s'en repartirent en chantant comme des faucheurs qui ont achevé leur moisson.
Quant au roi Edouard, il revint prendre a Gand madame Philippe, et, repassant la mer avec elle, il débarqua a Loiidres le 30 novembre de la même année.
Quelque peine qu'eût prise madame Jeanne de Valois pour arriver à la signature du traité de Tournay il était évident que cette trêve ressemblait bien plus à l'un de ces moments de repos que prennent deux lut-
58 LA COMTESSE DE SAilSBURY.
teurs, afin de continuer le combat avec une nouvelle force, qu à de véritables préliminaires de paix ; d'ailleurs, au moment du retour d'Edouard à Londres, deux causes, Tune préexistante, Tautre près de naître, allaient reporter la question débattue à main armée et sans résultat en Flandre , sur deux autres points du monde, où, si bien déguisée qu elle fût, il était cependant facile à tout œil exercé dans la politique de Tépoque de la reconnaître pour la même.
La première de ces causes était le retour du roi David Bruce en son royaume. Après une heureuse traversée a bord d'un bâiiment commandé par Malcolm Fleming de Cummirnald, il était débarqué avec madame Jeanne d'Angleterre, sa femme, à Inverbervich, dans le comté de Kincardine, et y avait été reçu à grande fêle par les seigneurs dEcosse, qui l'avaient conduit aussitôt à Saint-Jolmston; bientôt le bruit de son retour s'était répandu de tous côtés; de sorte que chacun, pressé de revoir son roi absent depuis sept ans, affluait sur son passage, l'empêchant d'avancer dans les rues quand il sortait, et le suivant dans ses appartements lorsqu'il y était rentré; ces témoignages d'amour touchèrent le jeune roi'pendant quelque temps; mais bientôt cette éternelle obsession, qui en tous lieux le suivait, le fatigua au point, qu'un jour que la foule avait pénétré jusque dans sa salle à manger, et se pressait autour de lui avec son importunité ordinaire, il prit , cédant à un mouvement d'impatience, une masse d'armes aux mains d'un de ses gardes, et en assomma un honnête highiander, qui touchait son habit pour voir de quel drap il était fait. Celte boutade royale eut le meilleur résultat. A compter de ce jour, David Bruce fut moins tourmenté par les curieux, et retrouvant quelques instants de repos, il put enfins occuper des affaires de son royaume. Son premier soin fut d'envoyer des messagers à toussesamis, afinquils vinssent l'aider dans sa guerre avec le roi d'Angle-
terre, les priant de faire pour lui présent ce qu'ils avaient avec tant de dévouement fait pendant son absence. A cet appel répondirent d'abord le comte d'Orkenai, son beau-frère; les petits princes des Hébrides et des Orcades, les chevaliers de Suède et de Norwège. enfin plus de soixante mille hommes de pied, et trois mille armures de fer. La seconde de ces causes, au contraire de celle-ci, était, comme nous l'avons dit, toute fortuite et imprévue, et s'était émue au royaume môme de France. En revenant du siège de Tournay, Jean III, dit le Bon, duc de Bretagne, qui avait quitté sa province sur le mandement du roi Philippe, et avait rejoint son seigneur avec une plus belle et une plus riche assemblée qu'aucun autre prince, tomba malade au camp, d une telle maladie qu'il lui convint de s'aliter, et qu'il lui fallut en mourir. Par malheur plus grand encore, ce duc de Bretagne n'avait nul enfant, de sorte que son duché demeura sans héritier direct. Mais, en échange, il avait eu deux frères, l'un de père et de mère, qui était trépassé en 1334, laissant une fille unique, nommé Jeanne, qui avait épousé le comte Charles de Blois, Tautre, qui se nommait Jean, comte de jNlonfort, et qui était fils du même père, mais né pendant le deuxième mariage d'Arthur II avec Yolande de Dreux. Or, de son vivant, se voyant sans postérité, ( t n'ayant aucun espoir d'en obtenir, ce duc de Bretagne avait pensé que la fille de son frère germain avait plus de droit à son héritage que son frère consanguin; de sorte qu'il lui avait promis son duché de Bretagne, et l'avait mariée a Charles de Blois, neveu de Philippe de Valois, espérant que celte auguste parenté imposerait à Jean de Montfort, qu'il soupçonnait justement de convoiter son duché. Le moribond ne s'était pas trompé sur ce dernier point; car à peine fut-il mort et cette nouvelle fut-elle sue de son frère, que celui-ci, tout dépossédé qu'il était par le testament, se rendit aussitôt à Nantes, qui est la cité reine
de tonte la Bretagne, et fit tant par largesses près des bourgeois, et de ceux des pays environnants, qu'il fui reçu par eux à duc et à seigneur, et qu ils lui firent tous féauté et hommage.
Cette cérémonie terminée, le comte laissa à Nantes la comtesse sa femme, qui avait à elle seule cœur d'homme et de lion, et se rendit a Limoges, où Ion savait qu était enfermé le grand trésor que le feu duc amassait depuis longtemps. Là, même fête et même réception lui fut donnée comme à Nantes, et après avoir été noblement accueilli de s bourgeois, du clergé et de la communauté de la ville, qui lui firent à leur tour hommage comme à leur seigneur, le trésor lui fut remis de bon accord, si bien, que lorsqu'il eut séjourné à Limoges à sa convenance, il en repartit pour Nantes, où il employa ce grand trésor à à élever une armée de gens à pied et à cheval; et quand cette armée eut atteint le nombre d'hommes qu'il crut nécessaire, il se mit en campagne pour conquérir tout le pays, et prit successivement Brest, Rennes, Auray, Vannes, Hennebon et Carhaix; puis, lorsqu'il fut en possession de toutes ces villes, il s'embarqua à Coredon, traversa la mer, et débarqua à Chertsey, et ayant appris que le roi était 'a Windsor, il l'y vint joindre au plus tôt, et lui ayant raconté tout ce qui venait d'arriver, et comment il craignait que le roi Philippe ne le dépossédât de son duché, il finit par proposer à Edouard de lui en faire hommage, à la condition qu'il le maintiendrait dans sa possession.
L'offre du comte de Montfort était trop favorable h la politique d'Edouard pour ne pas être adoptée. 11 pensa qu à f expiration de ses trêves l'entrée de la France lui serait naturellement ouverte par la Bretagne, et comme il avait vu la joie des Brabançons et des seigneurs de l'empire quand les hostilités avaient été interrompues, il dputait que dans un an ils fussent fort disposés à les reprendre. 11 accorda donc au comte de
LA. COMTESSK DE SALISBURY. Cl
Montfort sa demande selon son désir, et, en présence des barons anglais et de ceux que le comte avait amenés avec lui, il reçut entre ses mains hommage du duché, promettant en échange au comte qu'il le garderait et défendrait comme son vassal, contre tout homme, fût-ce le roi de France, qui tenterait de Tattaquer.
Pendantce temps, Charles de Blois, qui, de son côté, ainsi que nous l'avons dit, avait, par sa femme, des droits au même duché, était venu à Paris, se plaindre au roi Philippe, son oncle, de la spoliation du comte de Montfort. Le roi Philippe, jugeant aussitôt de l'importance de la question, avait rassemblé ses douze pairs pour les consulter, et savoir d'eux quelle chose il ferait. Leur avis fut qu'il devait citer le comte de Montfort à comparaître devant eux, pour qu ilsentendissent ce qu'il avait à répondre à 1 accusation portée contre lui. En conséquence, des messagers lui furent envoyés pour le mander et ajourner, qui le trouvèrent revenu de Londres et menant grande fête à Nantes. Ils exposèrent sagement et respectueusement la mission dont ils étaient chargés. Le comte les ayant entendus, répondit qu'il voulait obéir au roi et irait volontiers sur son mandement; puis il ht faire grande chère aux messagers, leur donnant au moment de leur départ de tels présents, qu'ils n'en eussent pas reçu de plus riches, eussent-ils été envoyés à un roi.
Lorsque le temps de se rendre aux ordres de Philippe fut arrivé, le comte de Montfort s'ordonna et s'appareilla grandement et richement, partit de Nantes noblement accompagné de chevaliers et d'écuyers, et chevaucha tant et si bien, qu'il arriva enfin à Paris, oh il entra avec une suite de plus de quatre cents chevaux. Aussitôt il se rendit à son hôtel, toujours gardé et accompagné par ses gens d'armes, y demeura le jour de son arrivée et la nuit suivante; puis, le lendemain, montant à cheval, avec le même cortège, il se rendit au palais où l'attendaient le roi Philippe, le comte Char-
les de Blois, et les premiers seigneurs et barons du royaume.
Arrivé là, le comte de Montfort descendit de cheval, monta lentement les degrés du perron, entra dans la chambre où se tenait la cour; puis, après avoir salué seigneurs et barons, il vint plus humblement s'incliner devant le roi; alors, relevant la tête : Sire, lui dit-il avec calme, et en homme dont le parti est pris, quelque chose qu'il arrive, vous m avez ordonné de venir à votre mandement et à votre plaisir, me voici. — Comte de Montfort, répondit le roi, je vous sais bon gré d'être venu, et je vous en tiendrai comp;e; mais je m'émerveille fort, comment et pourquoi vous avez osé vous emparer du duché de Bretagne, auquel vous n'avez aucun droit, déshéritant ainsi celui-la qui était plus proche que vous, et comment ensuiie vous êtes allé en faire hommageà mon adversaire, le roi Edouard, du moins à ce que l'on m'a dit. — Cher sire, répondit le comte en s'inclinant de nouveau, vous vous méprenez, ce me semble, sur la question de mes droits, je ne sais nul plus près et plus prochain à mon frère, mort dernièrement sans héritier, que moi qui suis ici. Si cependant, contre mon espérance, vous jugiez un autre plus apte à la succession, je suis trop votre fidèle et féal pour ne pas accorder au jugement, et m'y soumettre sans honte et sans retard; quant à mon hommage au roi Edouard, vous avez été mal informé, sire; c'est tout ce que je puis vous répondie. — C'est bien, répondit le roi, et vous en dites assez pour que je sois satisfait. Je vous commande donc, sur ce que vous tenez de moi et devez en tenir, de ne point partir de la cité de Paris avant quinze jours, époque à laquelle les barons et les douze pairs jugeront de votre prochaineté, et décideront lequel, de vous ou du comte Charles de Blois, a droit à cet héritage. Que si vous faites autrement, sachez que vous me fâcherez et courroucerez fort. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte
garde. — Sire , dit le comte , à votre volonté.
En conséquence il se retira et s'en revint à son hôtel pour dîner. Mais au lieu de se mettre à table il se retira tout pensif et tout soucieux dans sa chambre, songeant que, s'il attendait le jugement des pairs et des barons, ce jugement pourrait bien tourner à son désavantage; car il n'était pas difficile de préjuger que le roi serait plus volontiers pour le comte Charles de Elois, qui était son neveu, que pour lui qui ne lui était rien. Puis alors, et dans le cas où ce jugement serait contre lui, il était probable que le roi le ferait incontinent arrêter jusqu 'ace qu'il eût tout rendu, cités, villes et châteaux, ainsi que ce grand trésor qu'il avait trouvé et déjà dépensé en partie. Il lui parut donc plus sage et plus prudent de s en retourner en Bretagne, dût-il fâcher et courroucer le roi, que d'attendre à Paris ce qui résulterait d'une aussi périlleuse aventure. En conséquence decette décision, il sortit le même soir de Paris, accompagné de deux chevaliers seulement, pour ne pas éveiller de soupçons, recommandant au reste de son cortège de se départir, comme il le faisait, a petites chevauchées et de nuit, et s'en revint paisiblement en Bretagne, où il était déjà, que le roi Philippe le croyait encore dans son hôtel de Paris.
Cependant, à peine arrivé, il comprit tout le danger de sa position; et, sans perdre un instant, aidé de sa femme, qui, au lieu de le décourager dans ses projets de rébellion, lui soufflait incessamment un nouveau courage, il parcourut toutes les cités et tous les châteaux qui sétaient rendus à lui, y mit bonne garde, bons capitaines, et vivres à l'avenant; puis, lorsqu'il eut tout ordonné ainsi qu'il convenait, il s'en revint à Nantes, près de la comt esse et des bourgeois de la vilfe, qui les aimaient fort tous deux, pour les grandes largesses et courtoisies qu'ils leur faisaient.
On comprend facilement quelle dut être la colère du roi de France et du comte Charles deBlois lorsqu'ils
Ca LA COMTESSE DE SAMSRURY.
apprirent le dépari du comte de Montfort. Toutefois, avant de rien faire ni décider contre lui, ils n'en attendirent pas moins jusqu'à la quinzaine, époque à laquelle les comtes et les barons devaient rendre leurjugementsurleducliéde Berlagne. Charles de Bloisavait toujours eu de grandes chances; mais, à compter au jour du départ du comte de Montfort, il n'y avait plus à douter que l'arrêt ne lui fût favorable. Ainsi avintil : le comte Charles de Montfort fut débouté de ses prétentions et le duché de Bretagne adjugé a Tunanimitô au comte Charles de Blois; mais là n'était pas la question; c'était de le reprendre.
Aussi à peine le jugement fut-il rendu par pleine sentence de tous les ÎDarons, que le roi appela messire Charles de Blois : Beau neveu, lui dit-il, on vient de vous adjuger céans un grand et bel héritage, maintenant hâtez-vous et travaillez de votre personne pour le reconquérir sur celui qui le tient à tort; priez en conséquence tous vos amis qu'ils vous veuillent aider au besoin. Quant à moi, je ne vous ferai pas faute; et outre l'or et l'argent queje nîets à votre disposition et Cjue vous pourrez prend re tant qu'il vous en sera nécessaire, je dirai à mon fils le duc Normandie de se faire chef avec vous; mais, sur toutes choses, je vous prie et vous recommande de vous hâter; attendu que si le roi anglais, notre adversaire, à qui le comte de Montfort a prêté hommage, venait en votre duché, il pourrait nous porter à tous deux grand préjudice; car il ne saurait avoir plus belle et plus large entrée en notre royaume de France.
Messire Charles de Blois, à ces paroles qui le réjouirent grandement, s'inclina devant son oncle, le remerciant de sa bonne volonté; puis, se retourncintvers les pairs et barons, il pria le duc de Nornicindie, son cousin, le comte d'Alençon, son oncle, le comte de Blois, son frère, le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon, messire Louis d'Espagne, messire Jacques de
Bourbon, le comte et le connétable de France, le comte de Ghincsje vicomte de Rohan, enfin tous les princes, comtes, barons et seigneurs qui se trouvaient là présents, de l'aider dans cette rude besogne qu'il allait entreprendre, et tous le lui promirent, disant qu'ils iraient volontiers avec lui et avec leur seigneurie duc de Normandie; puis chacun se retira de son côté pour faire ses pourvoyances et s'appareiller, comme il convenait au moment d'aller en si lointain pays.
Or, comme on savait que le roi Philippe prenait à grand cœur les intérêts de son neveu, chacun fut vitement prêt ; de sorte que, vers le commencement de l'année 1341, les barons et seigneurs qui devaient marcher sous la bannière du duc de Normandie, furent réunis en la ville d'Angers, d'où, se voyant au complet, ils partirent bientôt pour Ancenis, qui, de ce côté, était la frontière du royaume.
Après y être restés trois jours à calculer et à réviser leur pouvoir, ils virent qu ils étaient trois mille armures de fer, sans conipter les Génois ; de sorte que, se jugeant en nombre suffisant, ils entrèrent hardiment au pays de Bretagne, et vinrent mettre le siège devant Chantonceaux. Les premières tentatives contre cette forteresse furent désastreuses, surtout pour les Génois, qui, étant jaloux de faire leurs preuves, s'aventurèrent inconsidérément, et éprouvèrent de grandes pertes. Mais peu à peu, les assiégants s étant donné la peine de construire des machines, les assauts furent donnés régulièrement ; et comme ceux de la ville sévirent pressés de grande ardeur, sans aucun espoir d'être secourus, ils se rendirent aux seigneurs français, qui les prirent à merci, et, tirant bon augure de ce commencement, marchèrent droit à Nantes, où se tenait leur ennemi, le comte de Montfort. Arrivés devant la ville, ils dressèrent leurs tentes et leurs pavillons autour de ses murailles, en belle et régulière ordonnance, comme les seigneurs fran-
çais avaient coutume de faire ; et ceux de la ville, de leur côté, encouragés et réconfortés par le comte de IMonifort, et messire Hervey de Léon, qui commnndait les soudoyers, s'apprêtèrent à opposer a leurs ennemis bonne et rude défense.
Les hostilités commencèrent par les escarmouches sans conséquence ; puis enfin avint une aventure qui eut des suites si graves, que nous la raconterons avec quelques détails.
Un matin que les soudoyers du comte et quelques bourgeois de la ville étaient sortis pour f<iire une reconnaissance aux environs, ils rencontrèrent un convoi composé d'une quinzaine de voitures chargées de vivres et pourvoyances, qui se rendaient a Tarmée sous la conduite de soixante hommes. Comme ceux de la cité étaient deux cents à peu près, ils coururent sus, sans hésiter, tuèrent une partie de l'escorte, mirent l'autre en fuite, et faisant tourner les charrettes, commencèrent a les conduire vers la cité. La nouvelle de c^^tte surprise fut cependant, quelque diligence que fissent les Nantais, portée à l'armée par les fuyards avant qu'ils eussent regagné les portes de la ville. Aussitôt chacun s'arma, les plus tôt prêts montèrent à cheval, et rejoignirent le convoi près de la barrière. Là le combat se réengagea de nouveau et durement, car ceux de l'armée accouraient en grand nombre, si bien que les soudoyers et les bourgeois allaient être accablés, lorsqu'un détachement, envoyé par la garnison, leur vint en aide, et rétablit la bataille. Quelques-uns alors, pendant que leurs camarades se battaient, dételèrent les chevaux et les poussèrent vers la ville, afin que, dans le cas où les Français seraient vainqueurs, ils ne pussant au moins emmener les voitures. La lutte se continuait donc avec acharnement autour d'elles, lorsque de si grands renforts vinrent à ceux de l'armée, que les bourgeois et les soudoyers, voyant du haut des remparts plier leurs amis, sor-
tirent à grand bruit et en foule, rejetant en désordre au milieu de la mêlée. Alors messire Hervey de Léon, voyant, à leur manière de combattre irrégulière, qu'ils ne pourraient pas tenir longtemps, ordonna la retraite. Les gens d'armes, habitués aux manœuvres et aux commandements militaires, obéirent aussitôt avec ordre et précision ; mais les bourgeois, ignorants en ces sortes d'exercices, se trouvèrent engagés au milieu des Français, sans chef pour les commander, et par conséquent sans unité pour attaquer ou pour se défendre, il en résulta que beaucoup furent tués et qu un grand nombre fut pris, tandis que les soudoyers, battant en retraite en bon ordre, rentrèrent dans la ville sans avoir perdu davantage que quelques hommes, au lieu que les bourgeois avaient bien eu cent tués, deux cents blessés et autant de prisonniers. Il résulta de cette aventure qu'un grand mécontentement s'éleva de la part des bourgeois contre les gens d'armes, qu'ils prétendaient les avoir abandonnés en cette occasion. Si bien que, tant pour sauver leurs biens qu'ils voyaient détruire au dehors que pour racheter leurs pères, enfants ou amis qui étaient prisonniers, ils ouvrirent des conférences secrètes avec le duc Jean, promettant, si on leur garantissait la vie et les biens saufs et si Ton s'engageait à leur rendre leurs parents et amis, qu'ils ouvriraient une des portes de la ville, afin que les seigneurs français pussent entrer dans la cité, et aller prendre le comte de Monfort dans le château. Ces oîfres étaient trop avantageuses au duc de Normandie pour qu'il refusât. Les accords furent faits; et, au jour dit, les Français trouvant la porte ouverte, allèrent droit au palais, et, avant que le comte de Montfort pût songer a se défendre, le prirent et l'emmenèrent au camp, sans que ainsi qu'il avait été promis, il en résultât aucun dommage pour la ville. Charles de Blois mit aussitôt bonne garnison à Nantes, et s'en revint avec son pri-
sonnier vers Philippe de Yalois, lequel fui bien joyeux de tenir entre ses mains le brandon de cette fatale guerre ; et, ayant fait mettre le comte de Montfort en la tour du Louvre, il l'y retint prisonnier comme coupable de forfaiture et de trahison.
Tandis que ces événements se passaient à Nantes et à Paris, vers la fin de décembre de Tan 1341, Edouard, qui savait que les hostilités étaient commencées entre la Bretagne et la France, se préparait a envoyer, ainsi qu'il l'avait promis, des troupes à son vassal, lorsque Jean de Neufville, arrivant un malin de Mewcaslle, où, comme nous l'avons dit, il était gouverneur, vint apprendre au roi qu'il était en ce moment trop à s'occuper de ses propres affaires pour songer aucunement a démêler celle des autres.
Nous avons dit comment le roi David avait fait son mandement et comment chacun s'était empressé d'y répondre, soit par amour pour lui, soit par haine pour Edouard : il en résulta que son armée étant promplement montée à soixante-cinq mille hommes, parmi lesquels on comptait trois mille armures de fer, le roi entra en Angleterre, laissant à sa gauche le château de Roxbourg,qui lenait pour les Anglais, et la ville deBerwick,oùélaii renfermé EdouardBalliol, son compétiteur au trône d'Ecosse, et vint camper devant la forteresse de Newcastle, sur la Tyne. Cette expédition ne commença point sousd'heureux présages; car la nuit même où le roi David était arrivé, une troupe d'assiégés sortit par une poterne, pénétra jusqu'au milieu du camp écossais, et surprenant le comte de Murray dans son lit, le ramena prisonnier dansla ville. C'était un brave chevalier, qui avait hérité de son père, régent sous la minorité de David, d'un amour puissant et fidèle pour son pays et pour son roi. Le lendemain David ordonna l'assaut; mais, après deux heures de combat aux barrières de la ville, il fut forcé de ce retirer avec grande perte de gens , et se dirigea vers Durham.
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