CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, RUE AUBER, 3 Droits de reproduction et de traduction réservés.
Le 25 septembre 1338, à cinq heures moins un quart du soir, la grande salle du palais de Westminster n'était encore éclairée que par quatre torches, maintenues par des poignées de fer scellées aux angles des murs, et dont la lueur incertaine et tremblante avait grand'peine à dissiper l'obscurité causée par la diminution des jours, si sensible déjà vers la fin de l'été et le commencement de l'aulomne. Cependant cette lumière était suffisante pour guider dans les préparatifs du souper les gens du château, qu'on voyait, au milieu de cette demi -teinte, s'empresser de couvrir des mets et des vins les plus recherchés de cetle époque une longue table étagée à trois hauteurs différentes, afin que chacun des convives pût s'y asseoir à la place que lui assignait sa naissance ou son rang. Lorsque ces préparatifs furent achevés, le maïtre-d'hôtel eni. 1
tra gravement par une porte latérale, fit avee lenteur le tour du service pour s'assurer que chaque chose était à sa place ; puis, l'inspection finie, il s'arrêta devant un valet qui attendait ses ordres près de la grande porte, et lui dit avec la dignité d'un homme qui connaît l'importance de ses fonctions : — Tout va bien; cornez Veau [i).
Le valet approcha de ses lèvres une petite trompe d'ivoire qu'il portait suspendue en bandoulière, et en tira trois sons prolongés; aussitôt la porte s'ouvrit, cinquante varlets entrèient à la suite les uns des autres, tenant des torches à la main, et, se séparant en deux bandes qui s'étendaient sur toute la longeur de la salle, se rangèrent le long du mur; cinquante pages les suivirent, portant des aiguières et des bassins d'argent, et se placèrent sur la même ligne que les varlets ; puis enfin, derrière eux , deux hérauts parurent, tirèrent chacun à soi la tapisserie blasonnée qui servait de portière, et se tinrent debout de chaque côté de l'entrée en criant à voix haute : — Place à monseigneur le roi et à madame la reine d'Angleterre!
Au même instant le roi Edouard III parut, donnant la main à madame Philippe de Hainaut sa femme : ils étaient suivis des chevaliers et des dames les plus renommés de la cour d'Angleterre, qui était à cette époque une des plus riches du monde en noblesse, en vaillance et en beauté. Sur le seuil de la salle, le roi et la reine se séparèrent, passant chacun d'un côté de la table et gagnant le bout je plus élevé. Ils furent suivis dans cette espèce de manœuvre par tous les convives, qui, arrivés à la place qui leur était destinée, se retournèrent chacun vers le page attaché à son service : celui-ci versa l'eau de l'aiguière dans le bassin, et présenta à laver aux chevaliers
(i) On appelait corner Veau donner le signal du dîner, parée que les convives se lavaient les mains avant de se mettre k
table. i
et aux dames. Cette cérémonie préparatoire achevée, les convives passèrent sur les bancs qui entouraient la table, les pages allèrent replacer l'argenterie sur les magnifiques dressoirs où ils l'avaient prise, et revinrent attendre, debout et immobiles, les ordres de leurs maîtres.
Edouard était tellement absorbé dans ses pensées que le premier service fut enlevé avant qu'il s'aperçût que la place la plus proche de sa gauche était restée vacante, et qu'il manquait un convive à son festin royal. Cependant, après un instant de silence que personne n'osa interrompre, soit qu'ils errassent au hasard, soit qu'il cherchassent à se fixer, ses yeux parcoururent cetto longue file de chevaliers et de dames étincelans i'or et de pierreries sous la lumière ruisselante de cinquante torches, s'arrêtèrent un instant, avec une expression indéfinissable de désirs amoureux, sur la belle Alix de Granfton, assise entre son père, le comte d'Erby, et son chevalier, Pierre de Montaigu, auquel, en récompense de ses bons et loyaux services, le roi venait de donner la comté de Salisbury, et finirent enfin par se fixer avec surprise sur cette place si proche de lui que chacun se fût disputé l'honneur de la remplir, et qui cependant était restée vide. Cette vue changea sans doute l'ordrede pensées que suivait l'esprit d'Edouard : car il jeta sur toute l'assemblée un regard d'interrogation auquel personne ne répondit. Voyant donc qu'il fallait une demande directe pour obtenir une explication précise, il se tourna vers un jeune et noble chevalier du pays de Hainaut, qui tranchait devant la reine :
— Messire Gauthier de Mauny, lui dit-il, sauriez-vous, par hasard, quelle importante affaire nous prive aujourd'hui de la présence de notre hôte et cousin le comte Robert d'Artois? Serait-il rentré dans la grâce de notre oncle, le roi Philippe de France, et aurait-il été si pressé de quitter notre îlo qu'il ait oublié do nous faire sa visite d'adieu?
— Je présume, sire, répondit Gauthier de Mauny, que monseigneur le comte Robert n'aurait point oublié si promptement que le roi Edouard a eu la générosité de lui donner un asile que, par crainte du. roi Philippe, lui avaient refusé les comtes d'Auvergne et de Flandre.
— Je n'ai cependant fait que ce que je devais, Gauthier : le comte Robert est de lignée royale, puisqu'il descend du roi Louis VIII, et c'était bien le moins que je le recueillisse. D'ailleurs, le mérite de l'hospitalité est moins grand de ma part qu'il ne l'eût été de celle des princes que vous venez de citer. L'Angleterre est, par la grâce du ciel, une île plus difficile à conquérir que les montagnes de l'Auvergne et les marais de la Flandre, et peut braver impunément la colère de notre suzerain, le roi Philippe. Mais n'importe, je n'en tiens pas moins à savoir ce qu'est devenu notre hôte. En avez-vous appris quelque nouvelle. Salisbury ?
— Pardon, sire, répondit le comte ; mais vous me demandez une chose à laquelle je ne saurais faire une réponse convenable. Depuis quelque temps mes yeux sont tellement éblouis par la splendeur d'un seul visage, mes oreilles sont tellement attentives à la mélodie d'une seule voix, que le comte Robert, tout petit-fils de roi qu'il est, tût-il passé devant moi en me disant lui-même où il allait, je ne l'aurais probablement ni vu ni entendu. Mais attendez, sire ; car voici un jeune bachelier (i) qui se penche sur mon épaule, et qui a probablement quelque chose à me dire à ce sujet.
En effet, Guillaume de Montaigu, neveu de Salisbury, derrière lequel il se tenait debout, s'inclinait et lui disait en ce moment quelques mots à l'oreille,
— Eh bien ? dit le roi.
(1) On appelait ainsi les fils de familles qui possédaient moins de quatre baehelles de terre.
— Je ne m'étais pas trompé, continua Salisbury ; Guillaume l'a rencontré ce matin.
— Et où cela ? dit le roi en adressant directement la parole au jeune bachelier.
— Sur les bords de la Tamise, sire ; il descendait vers Greenwich, et sans doute allait-il à la chasse, car il por* tait sur son gant le plus joli faucon muscadin qui ait jamais été dressé pour le vol de l'alouette.
— A quelle heure cela? dit le roi.
— Vers tierce, sire.
— Et qu'alliez -vous faire de si bon matin sur les bords de la Tamise ? dit d'une voix douce la belle Alix.
— Rêver, répondit en soupirant le jeune homme.
— Oui, oui, dit en riant Salisbury ; il paraît que Guillaume n'est pas heureux dans ses amours, car depuis quelque temps je lui vois tous les symptômes d'une passion sans espoir. -
— Mon oncle ! dit Guillaume en rougissant.
— Vraiment ! s'écria avec une curieuse naïveté la belle Alix; si cela est, je veux devenir votre confidente.
— Prenez pitié de moi au lieu de me railler, maaame, murmura d'une voix étouffée Guillaume, qui fit en même temps un pas en arrière, et porta la main à ses yeux pour cacher deux grosses larmes qui tremblaient au bord de sa paupière.
— Pauvre enfant ! dit Alix ; mais il paraît que c'est chose sérieuse.
— Des plus sérieuses, répondit avec une gravité apparente le comte de Salisbury ; mais c'est un bachelier discret que Guillaume, et je vous préviens que vous ne saurez son secret que lorsque vous serez sa tante.
Alix rougit à son tour.
— Alors tout s'explique, dit le roi : la chasse l'aura emporté jusqu'à Gravesend, et nous ne le rey errons que demain à déjeuner.
—Je crois que Votre Altesse se trompe, dit le comte Jean de Hainaut; car j'entends dans l'antichambre quelque chose comme un bruit de voix qui pourrait bien annoncer son retour.
— Il sera le bienvenu, répondit le roi.
Au même instant la porte de la salle à manger s'ouvrit à deux battans, et le comte Robert, magnifiquement vêtu, entra dans la salle suivi de deux ménestrels jouant de te viole ; derrière eux marchaient deux jeunes filles nobles portant sur un plat d'argent un héron rôti, auquel ou avait laissé, afin qu'il fût plus facile à reconnaître, son long bec et ses longues pattes ; enfin, derrière les jeunes filles, venait, sautant et grimaçant, un jongleur qui accompagnait les ménestrels en frappant sur un tambour de basque.
Robert d'Artois commença lentement le tour de la table, suivi de ce singulier cortège, et, s'arrêtant près du roi qui le regardait avec étonnement, il fit signe aux deux jeunes filles de déposer le héron devant lui.
Edouard bondit plutôt qu'il ne se leva, et, se retournant Vers Robert d'Artois, il le regarda avec des yeux étincelans de colère ; mais voyant que son regard ne pouvait faire baisser celui du comte :
— Qu'est-ce à dire, notre hôte ? s'écria-t-il d'une voix tremblante ; est-ce ainsi que se paie en France l'hospitalité ? et un misérable héron, dont mes faucons et mes chiens méprisent la chair, est-il gibier royal que l'on puisse servir devant nous ?
— Écoutez, sire, dit le comte Robert d'une voix calme et forte : il m'est venu en tête, lorsque mon faucon a pris aujourd'hui cette bête, que le héron était le plus lâche des oiseaux, puisqu'il a peur de son ombre, et que, lorsqu'il la voit marcher près de lui au soleil, il crie et pleure comme s'il était en danger de mort; alors j'ai pensé que le plus lâche des oiseaux devait être servi au pi us lâche des rois i
Edouard porta la main à son poignard.
— Or, le plus lâche des rois, continua Robert sans paraître remarquer ce geste, n'est-ce pas Edouard d'Angleterre, héritier par sa mère Isabelle du royaume de France» et qui cependant n'a pas le courage de le reprendre à Philippe de Valois, qui le lui a volé ?
Un silence terrible succéda à ces mots. Chacun s'était levé, connaissant la violence du roi, et tous les yeux étaient fixés sur ces deux hommes, dont l'un venait do dire à l'autre de si mortelles paroles. Cependant toutes les prévisions furent trompées : le visage d'Edouard reprit peu à peu l'apparence du calme ; il secoua la tète eommo pour faire tomber de ses joues la rougeur qui les couvrait; puis, posant lentement sa main sur l'épaule de Robert :
— Vous avez raison, comte, lui dit-il d'une voix sourde ; j'avais oublié que j'étais petit-fils de Charles IV de France ; vous m'en faites souvenir, merci ; et, quoique le motif qui vous pousse soit plutôt votre haine pour Philippe qui vous a banni, que votre reconnaissance pour moi qui vous ai reçu, je ne vous en suis pas moins obligé ; car maintenant que, grâce à vous, cela m'est revenu à la pensée que j'étais le véritable roi de France, soyez tranquille, je ne l'oublierai pas ; et, comme preuve, écoutez le vœu que je vais faire. Asseyez-vous, mes nobles seigneurs, et n'en perdez pas un mot, je vous prie.
Tout le monde obéit; Edouard et Robert restèrent seuls debout.
Alors le roi, étendant la main droite sur la table:
— Je jure, dit-il, par ce héron, chair de couard et do lâche, et que l'on a placé devant moi parce qu'il est le plus lâche et le plus couard des oiseaux, qu'avant six mois j'aurai passé la mer avec une armée et que j'aurai mis le pied sur la terre de France, soit que j'entre par le Hainaut, la Guienne ou la Normandie ; je jure que ie
combattrai le roi Philippe partout où je le rencontrerai, toutefois que les hommes de ma suite ou de mon armée seront seulement un contre dix. Je jure enfin qu'avant six ans de ce jour j'aurai campé en vue du clocher de la noble église Saint-Denis, où est enterré le corps de mon aïeul ; et je jure cela nonobstant le serment de vassalité que j'ai fait au roi Philippe à Amiens, et qui m'a été surpris comme à un enfant que j'étais. Ah ! comte Robert, vous voulez des batailles et des mêlées; eh bienl je vous promets que jamais ni Achille, ni Paris, ni Hector, ni Alexandre de Macédoine, qui conquit tant de pays, n'aura fait sur sa route pareil ravage à celui que je ferai en France, à moins cependant qu'il ne plaise à Dieu, à monseigneur Jésus et à la bienheureuse Vierge Marie de me faire mourir à la peine et avant l'accomplissement de mon vœu. J'ai dit. Maintenant enlevez le héron, comte, et venez vous asseoir près de moi.
— Pas encore, sire, pas encore, répondit Robert : il faut que le héron fasse le tour de la table ; il y a peut-être bien ici quelque noble chevalier qui tiendra à honneur de joindre son vœu à celui du roi.
A ces mots, il ordonna aux deux jeunes filles de reprendre le plat d'argent, et se remit de nouveau en route, suivi par elles et par les ménestrels qui jouaient de la viole pendant que les jeunes filles chantaient une chanson de Guilbert de Berneville ; et, en jouant et en chantant ainsi, ils arrivèrent derrière le comte de Salisbury, qui était assis, comme nous l'avons dit, près de la belle Alix de Granfton. Alors Robert d'Artois s'arrêta, et fit signe aux jeunes filles de poser le héron devant le chvealier. Elles obéirent.
— Beau chevalier, dit Robert, vous avez entendu ce qu'a dit le roi Edouard : au nom du Christ, le roi du monde, je vous adjure de vouer à notre héron.
— Yous avez bien fait, dit Salisbury, de m'adjurer par
le saint nom de Jésus, car si vous l'eussiez fait au nom de la Vierge, je vous aurais refusé, ne sachant plus maintenant si elle est au ciel ou sur la terre, tant la dame gui me tient en son servage est fière, sage et belle. Jamais elle ne m'a dit encore qu'elle m'aimait, jamais elle ne m'a rien accordé, car jamais encore je n'ai osé la requérir d'amour. Eh bien 1 aujourd'hui, je la supplie de m'octroyer une faveur, c'est de poser son doigt sur un de mes yeux.
— Sur mon âme ! dit tendrement Alix, une dame que requiert si respectueusement son chevalier ne saurait lui répondre par un refus. Vous avez demandé un de mes doigts, comte, je veux être prodigue envers vous : voici toute ma main. Salisbury la saisit et la baisa plusieurs fois avec transport, puis il la posa sur son visage de manière qu'elle lui couvrît entièrement l'œil droit. Alix souriait, ne comprenant rien à cette action. Saiisbury s'en aperçut.
— Croyez-vous cet œil bien fermé ? lui dit-il.
— Certainement, répondit-elle.
— Eh bien ! continua Salisbury, je JHre de ne revoir le jour de cet œil que sur la terre de France ; je jure qu'avant cette heure-là ni vent, ni douleur, ni blessure ne me forceront de l'ouvrir, et que jusqu'à ce moment je combattrai l'œil clos en lice, tournoi ou bataille. Mon vœu est fait, advienne qu'advienne! A votre tour, n'en ferezvous point un, madame ?
— Si fait, monseigneur, répondit Alix en rougissant : je jure que le jour où vous reviendrez à Londres, après avoir touché la terre de France, je vous donnerai mon cœur et ma personne avec la même franchise que je vous ai donné aujourd'hui ma main ; et, en gage de ce que je promets à cette heure, voici mon écharpe, pour vous aider à accomplir votre vœu.
Salisbury mit un genou en terre, et Alix lui noua sa
ceinture autour du front, aux applaudissemens de toute la table. Alors Robert fit enlever le héron de devant le comte, et se remit en marche dans le même ordre et toujours suivi de ses ménestrels, de ses jeunes filles et de son jongleur : cette fois le cortège s'arrêta derrière Jean de Hainaut.
— Noble sire de Beaumont, dit Robert d'Artois, comme oncle du roi d'Anglerre et comme un des plus braves chevaliers de la chrétienté, ne ferez-vous pas aussi vœu sur mon héron d'accomplir quelque grande entreprise contre le royaume de France ?
— Si fait, frère, répondit Jean de Hainaut, car je suis banni comme vous, et cela pour avoir prêté secours à la reine Isabelle lorsqu'elle reconquit son royaume d'Angleterre. Je jure donc que si le roi veut m' accepter pour son maréchal et passer par ma comté de Hainaut, je conduirai son armée sur les terres de France, ce que je ne ferais pour nul homme vivant. Mais si jamais le roi de France, mon seul et véritable suzerain, me rappelle et lève mon ban, je prie mon neveu Edouard de me rendre ma parole que j'irai aussitôt lui redemander.
— C'est justice, dit Edouard en faisant un signe de la tête, car je sais que de terre et de cœur vous êtes plus Français qu'Anglais. Jurez donc en toute tranquillité; car, sur ma couronne ! le cas échéant, je vous relèverai de votre vœu. Comte Robert, passez le héron à Gauthier de Mauny.
— Non pas, sire, non pas, s'il vous plaît, dit le jeune îhevalier; car vous savez qu'on ne peut suivre deux vœux * la fois, et j'en ai déjà fait un : c'est celui de venger mon père, qui, vous le savez, est mort assassiné en Guienne, et de retrouver son meurtrier et son tombeau, afin de tuer l'un sur l'autre. Mais soyez tranquille, sire, le roi de France n'y perdra rien.
— Nous vous croyons, messire, et nous aimons autant une promesse de vous qu'un serment d'un autre.
Pendant ce temps, Robert d'Artois s'était approché de la reine, avait fait déposer le héron devant elle, avait mis un genou en terre et attendait en silence. La reine se tourna alors de son côté en riant :
— Que voulez-vous de moi, comte, lui dit-elle, et que venez- vous me demander? Vous savez qu'une femme ne peut vouer, puisqu'elle est en puissance d'un maître. Honnie soit donc celle qui, en pareille circonstance, oublierait ses devoirs au point de ne pas attendre la permission de son s: igneur 1
— Faites hardiment votre vœu, madame, dit Edouard, et je vous jure que de ma part il y aura toujours aide, et jamais empêchement.
— Eh bien 1 dit la reine, je ne vous avais pas encore dit que je fusse enceinte, car je craignais de me tromper. Mais voilà, mon cher seigneur, que je viens de sentir re muer mon enfant dans mon sein. Maintenant écoutez-moi donc; car, puisque vous m'avez autorisée à jurer, je jure par Notre-Seigneur, né de la Vierge, et qui est mort sur la croix , que je n'accoucherai que sur la terre de France; et, si vous n'avez pas le courage de m'y conduire lorsque le temps de ma délivrance sera venu, je jure encore de me poignarder avec ce couteau, afin de tenir mon serment aux dépens de la vie de mon enfant et du salut de mon âme. Voyez, sire, si vous êtes assez riche de lignée pour perdre à la fois votre femme et votre enfant.
— Personne ne volera plus, s'écria Edouard d'une voix altérée. Assez de sermens comme cela, et que Dieu nous les pardonne 1
— N'importe, dit Robert d'Artois en se relevant, j'espère qu'il y a, grâce à mon héron, plus de paroles engagées qu'il n'en faut à cette heure pour que le roi Philippe se repente éternellement de m'avoir chassé de France.
En ce moment la porte de la salle s'ouvrit, et un héraut s'approchant d'Edouard lui annonça qu'un messager
venait d'arriver de la part de Jacques d'Artevelle, do Flandre.
Edouard réfléchit un instant avant de répondre ; puis, se tournant en riant vers les chevaliers qui venaient de vouer :
— Messieurs, leur dit-il, voici un allié qui nous arrive : il paraît que j'avais semé à temps et en bonne terre, car mon projet fleurit juste à son terme, et je puis prédire maintenant de quel côté nous entrerons en France. Sire de Beaumont, vous serez notre maréchal.
— Cher seigneur, répondit Jean de Hainaut, peut-être feriez-vous mieux de vous en remettre à la seule noblesse du soin de décider une question de lignage; tous ces vilains sont par trop intéressés à entretenir les guerres entre puissans. Quand la noblesse et la royauté se battent, le peuple hérite des dépouilles, et les loups des cadavres; ces Flamands maudits n'ont-ils pas profité de nos luttes avec l'empire pour se soustraire à notre juridiction ? et maintenant les voilà qui se dirigent eux-mêmes, comme si la comté de Flandre était une machine qui se puisse gouverner longtemps à la manière d'une manufacture de drap ou d'une brasserie de houblon.
— Bel oncle, reprit en souriant Edouard, vous êtes trop intéressé dans la question, en votre qualité de voisin, pour que nous nous en rapportions entièrement à vous de l'opinion que nous devons prendre sur les bonnes gens ii'Ypres, de Bruges et de Gand ; d'ailleurs, s'ils ont profité de vos démêlés avec l'empire pour se soustraire à votre puissance, n'avcz-vous pas, vous autres seigneurs, profité quelque peu aussi de l'interrègne pour échapper à Gelle de l'empire et bâtir les châteaux qu'ils vous ont brû-
lés? ce qui vous met, si je ne me trompe, par rapport à Louis V de Bavière et à Frédéric III, à peu près dans la même situation où les communes de Flandre sont vis-àvis de Louis de Cressy. Croyez-moi, Beaumont, ne prenons^ point parti pour un homme qui s'est laissé mener par je ne sais quel abbé de Vezelay, qui n'entendait rien en administration, et qui ne songeait qu'à s'enrichir aux dépens du peuple. Vous rappelez-vous cette moralité qui a été jouée devant nous avec grand triomphe, il y a de cela dix ans, par la corporation des barbiers de Chester ? Non, car vous étiez, si je m'en souviens, retourné en Flandre avec vos gens, à la suite de cette grande querelle qui advint aux fêtes de la Trinité de 1327, entre les Hainuyers et les Anglais, dans notre cité d'York. Eh bien ! cette moralité, quoique je n'eusse que quinze ans alors, m'a été d'un grand enseignement. Voulez-vous que je vous la raconte ?
Chacun se retourna avec curiosité vers Edouard.
— Eh bien ! voici ce qu'elle représentait : Un homme et une femme de pauvre condition, après avoir été complètement dépouillés par les gens du roi, parce qu'ils n'avaient pu payer leur taxe, n'ont plus pour tout meuble qu'un vieux coffre sur lequel ils sont assis ; ils se plaignent et se lamentent de se voir ainsi ruinés. En ce moment, les gens du roi rentrent : ils se sont souvenus qu'il y avait encore dans la pauvre chaumière un vieux coffre, et qu'ils ont oublié de le prendre. Les vilains les supplient de leur laisser au moins ce bahut, qui leur servait à mettre du pain quand ils en avaient. Les gens du roi ne veulent entendre à rien, et les font lever malgré leurs prières et leurs larmes. Mais à peine ne pèsent-ils plus sur le coffre que le couvercle s'ouvre, et qu'il en sort trois diables qui emportent les gens du roi. Cela m'est resté en mémoire, bel oncle, et je donne toujours tort maintenant à ceux qui, après avoir tout pris à leurs vassaux.
fi LA COMTESSE DE SALISBURY.
veulent encore leur enlever le coffre sur lequel ils pleurent. Dites au messager de notre ami Jacques d'Artevelle, dit le roi en se retournant et en s'adressant au héraut qui amendait sa réponse, que nous le recevrons demain à midi. Quant à vous, mon oncle de Hainaut, et à vous, mon cousin Robert d'Artois, tenez-vous prêts à m'accompagner dans une demi-heuro, nous avons une petite excursion de quatorze milles à faire cette nuit. Venez, Gauthier, ajouta le roi en se levant , j'ai quelque chose à vous dire.
A ces mots, Edouard prit le bras de Gauthier de Mauny, et sortit souriant et calme de cette salle où venait de se passer une de ces scènes qui décident en un instant de la vie d'un peuple et du destin d'un royaume ; puis, se faisant suivre seulement de deux porteurs de torches, il prit un corridor qui conduisait à ses appartemens.
— Mon cher chevalier, dit Edouard en ralentissant le pas, dès qu'il fut dans le passage, afin que les éclaireurs ne pussent pas entendre ses paroles, j'ai grande envie de vous rendre un mauvais service.
— Lequel, sire? répondit Gauthier, s'apercevant tout d'abord, au ton du roi, qu'il était question d'une plaisanterie et non d'une menace.
— J'ai envie... Diable !... je m'en repentirai peut-être; mais n'importe j'ai envie de vous faire roi d'Angleterre.
— Moi ? s'écria de Mauny.
— Sois tranquille, continua Edouard en s'appuyant familièrement sur le bras de son favori, ce ne sera que pour une heure.
— Ah ! vous me rassurez, sire, dit de Mauny. Et maintenant expliquez-vous, ou plutôt ordonnez; car vous savez que je vous suis dévoué corps et âme.
— Oui, oui; et c'est pour cela que je m'adresse à toi, et non à un autre. Ecoute : ie me doute de ce que me veut
ee d'Artevelle de Flandre ; et comme je le tiens entre mes mains, je ne serais pas fâché d'en tirer le meilleur parti possible. Mais pour cela il est urgent que je fasse mes affaires moi-même. J'avais d'abord eu l'intention de renvoyer près de lui et de recevoir le messager. Mais j'ai changé d'avis, c'est toi qui recevras l'ambassadeur, et c'est moi qui irai en Flandre.
— Comment, monseigneur, vous vous exposerez à traverser la mer, seul, sans suite ? vous confierez votre personne royale à des bourgeois rebelles qui ont chassé leurs seigneurs?
— Qu'ai-je à craindre? Ils ne me connaissent pas; je me donnerai mes pleins pouvoirs avant de partir, et, grâce à mon titre d'ambassadeur, je serai plus inviolable et plus sacré qu'avec mon titre de roi ; d'ailleurs, on le dit rusé, ce d'Artevelle. Je veux le voir de près, et savoir quel fonds je puis faire sur sa parole. Ainsi c'est chose convenue, Gauthier, ajouta le roi en appuyant la main sur la clef de la porte; demain, à midi, prépare-toi à jouer ton rôle.
— N'avez -vous donc plus besoin de moi ce soir, cher sire, et dois-je entrer avec vous ou me retirer?
— Retire-toi, Gauthier, répondit le roi en donnant à sa voix un accent bas et sombre; il y a dans cette chambre un homme qui m'attend et auquel il faut que je parle sans témoin; car nul autre que moi ne peut entendre ce qu'il va me dire , et si mon meilleur ami était en tiers dans un pareil entretien, je n'oserais plus répondre de sa rie. Laisse-moi, Gauthier, laisse-moi, et souhaite que Dieu ne t'envoie jamais une nuit pareille à celle que je rais passer.
— Et pendant ce temps-là votre cour-...
— Rit et s'amuse, c'est son occupation à elle; elle voit notre front se couvrir de rides, elle voit nos cheveux blanchir, et elle s'étonne que ses rois deviennent vieux si
vite. Qne veux-tu ! elle rit trop haut pour entendre ceux qui soupirent tout bas !...
— Sire, il y a quelque danger caché au fond de ce mystère ; je ne vous quitterai pas.
— Aucun, je le jure.
— Cependant je vous ai entendu dire au sire de Beaumont et à monseigneur Robert d'Artois de se tenir prêts à vous accompagner.
— Nous allons faire une visite à ma mère.
— Mais, continua Gauthier en baissant la voix à son tour et en se rapprochant du roi, si c'était une de ces visites dans le genre de celle que nous lui fîmes au château de Nottingham, lorsque nous pénétrâmes par un souterrain jusque dans sa chambre à coucher, et que nous y arrêtâmes Roger Mortimer, son favori ?
— Non, non, dit Edouard avec un léger mouvement d'impatience que provoquait chez lui le souvenir des déportemens de sa mère. Non, Gauthier, la reine est revenue de ses erreurs et se repent de ses fautes; erreurs et fautes que je lui ai fait expier trop rudement peut-êtro pour un fils, puisque depuis cette époque, et voilà dix longues années de cela, je la tiens en prison dans une tour du château de Reding. Quant à un nouvel amant, je ne crois pas que la chose soit à craindre : le supplice de Mortimer, que j'ai fait traîner sur un bahut dans les rues de Londres, et à qui j'ai fait arracher tout vivant son cœur de traître, a prouvé que le titre de favori coûtait cher, et que c'était parfois une dignité dangereuse à rem plir. C'est donc purement et simplement une visite de fils soumis et respectueux, et presque repentant, dirai-je; car il y a des momens où je doute que toutes les choses qu'on a dites sur cette femme, qui est ma mère, soient prouvées à ceux même qui paraissent en douter le moins. Ainsi donc, dors tranquille, mon bon Gauthier; rêve de tournois, do combats et d'amour, comme il ap-
partient à un brave et beau chevalier, et laisse-moi rêver de trahison, d'adultère et de meurtre; ce sont des songes de roi.
Gauthier sentit qu'il ne pouvait sans indiscrétion insister plus longtemps ; il prit en conséquence congé d'Edouard, qui ordonna à ses deux porteurs de torches de l'accompagner en l'éclairant.
Edouard suivit des yeux le jeune chevalier qui s'éloignait, le laissant dans l'obscurité; puis, lorsque la lumière eut disparu aux yeux du roi, celui-ci poussa un soupir, passa la main sur son front pour en essuyer la sueur, ouvrit la porte et entra.
Il y avait dans la chambre deux gardes, et, au milieu de ces deux gardes, un homme. Edouard marcha droit à lui, regarda avec une espèce de terreur sa figure pâle, qui paraissait plus pâle encore à la lueur de la seule lampe qui, posée sur une table, éclairait l'appartement, puis, lui adressant la parole d'une voix basse et presque tremblante :
— Est-ce vous qui êtes le chevalier de Mautravers ? lui dit-il.
— Oui, sire, répondit le chevalier, ne me reconnaissezvous pas?
— Si fait, je me rappelle vous avoir vu une ou deux fois entrer chez ma mère pendant notre voyage en France. Puis, s'adressant aux deux gardes : Laissez-moi seul avec cet homme, ajouta-t-il. Les deux gardes se retirèrent.
Lorsqu'ils furent sortis, Edouard fixa encore quelques instans sur le chevalier un regard mêlé de curiosité et d'effroi ; puis enfin, se laissant tomber plutôt qu'il ne s'assit sur un fauteuil :
— C'est donc vous, ajouta-t-il d'une voix sourde, qui avez assassiné mon père ?
— Vous m'avez promis la vie sauve, dit le chevalier, si je revenais en Angleterre; j'ai eu confiance en votre
parole royale, et j'ai quitté l'Allemagne, où je n'avais rien à craindre ; maintenant me voici désarmé dans votre palais, entre vos mains, et n'ayant pour défense contre le plus puissant roi de la chrétienté que le serment qu'il m'a fait.
— Soyez tranquille, dit Edouard ; tout odieux et horrible à voir que vous m'êtes, il ne sera point dit que vous vous serez fié vainement à ma parole, et vous sortirez de ce palais aussi libre que si vous n'étiez pas couvert du sang d'un roi, et que si ce roi n'était pas mon père; mais cela à une condition, vous le savez.
— Je suis prêt à la remplir.
— Vous ne me cacherez rien?
— Rien...
— Vous me remettrez toutes les preuves que vous avez, quelles que soient les personnes qu'elles compromettent?
— Je vous les remettrai...
— C'est bien, dit le roi en poussant un soupir; puis, après un instant de silence, appuyant ses coudes sur la table qui était devant lui, et laissant tomber sa tête entre ses deux mains :
— Vous pouvez commencer, dit-il, je vous écoute.
— Sans doute Votre Altesse sait déjà une partie des choses que je vais lui dire.
— Vous vous trompez, répondit Edouard sans changer d'attitude ; un roi ne sait rien, car il est entouré de gens intéressés à lui cacher la vérité; voilà pourquoi j'ai choisi un homme qui a tout à espérer en me la disant.
— Et je puis d'autant mieux vous la dire que voilà vingtsept ans bientôt que je suis entré au service de la reine votre mère. Je fus d'abord placé comme page auprès d'elle, puis ensuite je devins son secrétaire; et je l'ai toujours fidèlement servie comme page et comme secrétaire.
— Oui, murmura Edouard d'une voix si sourde qu'à peine si on put l'entendre; oui, je sais que vous l'avez fidèlement, et trop fidèlement servie, comme page, comme secrétaire, et puis encore comme bourreau.
— A compter de quelle époque dois-je commencer, sire?
— Du jour où vous entrâtes chez elle.
— Ce fut en 1312, un an avant votre naissance ; il y avait quatre ans qu'elle avait été remise par le roi de France, qui l'accompagna jusqu'à Boulogne, aux royales mains de votre père ; l'Angleterre la reçut comme un ange sauveur, car chacun espérait dans cette île que, jeune et belle comme elle l'était, son influence allait détruire, ou du moins balancer celle du ministre Gaveston, qui était... pardonnez-moi, sirn, de vous dire de pareilles choses, plus que le favori du roi 1...
— Oui, oui, je sais cela, dit vivement Edouard; passez.
— On se trompa, ce fut Gaveston qui l'emporta sur la reine. Alors le dernier espoir de la noblesse s'évanouit , et les barons, voyant qu'ils n'obtiendraient rien du roi votre père que par la force, prirent les armes contre lui, et ne les déposèrent que lorsqu'il leur eut livré Gaveston ; il passa de leurs mains dans celles du bourreau. Ce fui quelque temps après cette exécution que vous vîntes au monde, sire; on crut que, grâce au fils qu'elle lui avait donné, la reine allait reprendre quelque influence sur son époux. On se trompa : Hugues Spenser avait déjà succédé à Gaveston dans l'amitié de votre père. Vous avez pu voir encore ce jeune homme, sire, et vous savez quelle était son arrogance. Bientôt il ne garda plus aucune mesure avec- la reine : il la dépouilla de la ^omté deCornouailles, qui lui avait été donnée en apanage pour ses dépenses personnelles ; et votre mère désespérée me ni écrire au roi Charles le Bel, son frère, qu'elle n'était plus qu'une servante à gages dans le palais de son époux. Vers
cette époque, de grands démêlés s'élevèrent, à propos de la Guienne, entre la France et l'Angleterre. La reine offrit à son mari de traverser la mer, et de se faire médiatrice entre lui et le roi son frère; il y consentit facilement.
« La reine trouva votre oncle déjà prévenu par la lettre qu'elle lui avait écrite ; elle lui conta tout ce qu'il ignorait encore. Alors il ne garda plus aucune mesure, et, cherchant un prétexte de guerre, il somma le roi Edouard II de venir lui rendre hommage en personne, comme à son seigneur suzerain. Spenser sentit aussitôt qu'il était perdu de toute façon : perdu s'il accompagnait Edouard et s'il tombait aux mains du roi de France ; perdu s'il restait en Angleterre pendant le voyage du roi, qui le livrait sans défense aux barons. Alors il proposa au roi un expédient qui devait le sauver, et qui cependant fut cause de sa chute : ce fut de vous céder la souveraineté de la Guienne, monseigneur, et de vous envoyer prêter serment à la place du roi votre père.
— Ah ! interrompit Edouard, voilà donc pourquoi il commit cette faute, que je n'avais jamais comprise chez un si bon politique. Continuez, car je vois que vous dites la vérité...
— J'avais besoin de cet encouragement, monseigneur , car je suis arrivé à une époque... Mautravers hésita.
— Oui, je sais ce que vous voulez dire : vous voulez parler de Roger de Mortimer. Je le trouvai près de ma mère en arrivant à Paris, et, tout enfant que j'étais, je m'aperçus de l'intimité qui régnait entre lui et la reine. Maintenant, dites-moi, car c'est vous seul qui pouvez me dire cela, cette intimité avait-elle pris naissance à Paris, ou datait-elle d'Angleterre ?
— Elle datait d'Angleterre, et ce fut la véritable causé de l'exil de Roger.
— C'est bien, dit le roi, je vous écoute.
— Vous ne vous aperçûtes pas seul de cette intimité, monseigneur ; car l'évêque d'Exeter, qui vous avait amené à la reine, avertit à son retour à Londres le roi Edouard de ce qui se passait; il écrivit à l'instant à la reine de revenir, et vous adressa directement une lettre pour vous inviter à quitter votre mère et à rentrer en Angleterre.
— Je ne l'ai jamais reçue, interrompit Edouard, et voilà la première fois quo j'en entends parler, car mon père seul pouvait m'apprendre cette circonstance, et la reine ne me permit jamais de le visiter dans sa prison.
— Cette lettre fut soustraite par Mortimer.
— Le malheureux ! murmura Edouard.
— La reine répondit par un manifeste dans lequel elle disait qu'elle ne rentrerait en Angleterre que lorsque Hugues Spenser serait banni des conseils et de la présence du roi.
— Qui rédigea ce manifeste?
— Je ne sais; il me fut dicté par Mortimer, mais en présence de la reine et du comte de Kent. 11 produisit à Londres l'effet qu'on pouvait en attendre : les barons mécontens se rallièrent à la reine et à vous.
— A moi ! à moi ! mais l'on savait bien que je n'étais qu'un pauvre enfant, ignorant ce qui se passait, et dont on exploitait le nom ; car je veux que Dieu me punisse à l'instant si j'ai jamais conspiré contre mon père !
— Sur ces entrefaites, et comme le roi Charles le Bel préparait les secours d'argent et d'hommes qu'il avait promis à sa sœur, il vit arriver à sa cour Thibault de Châtillon, évêque de Saintes. Il était porteur de lettres de Jean XXII, qui occupait alors le saint siège d'Avignon; elles avaient été écrites sans doute à l'instigation d'Hugues Spenser, car elles enjoignaient au roi Charles, sous peine d'excommunication, de renvoyer sa sœur et son neveu en Angleterre. Dès lors votre oncle ne voulut plus nonseulement soutenir votre parti contre l'Eglise, mais en-
core il s'engagea formellement envers l'évêque de Saintes de remettre la reine et Votre Altesse entre les mains du favori de votre père. Mais la reine fut avertie à temps.
— Par le comte Robert d'Artois, n'est-ce pas ? oui, je le sais. Lorsque, banni à son tour, il vint me demander l'hospitalité, ce fut le service qu'il fît principalement valoir près de moi.
— Il vous a dit vrai, sire. La reine effrayée ne savait à qui demander les secours que lui refusait son frère ; ce fut encore le comte Robert d'Artois qui lui conseilla de fuir vers l'empire ; il lui dit qu'elle trouverait là bon nombre de grands seigneurs braves et loyaux, et entre autres le comte Guillaume de Hainaut et le sire de Beaumont, son frère. La reine écouta cet avis, partit la mémo nuit, et se dirigea vers le Hainaut.
— Oui, je me rappelle notre arrivée en l'hôtel du chevalier Eustache d'Aubrecicourt, et comment nous fûmes grandement reçus par lui; si l'occasion s'en présente, je le lui rendrai. Ce fut chez lui que je vis, le même soir, et pour la première fois, mon oncle Jean de Hainaut, qui vint offrir ses services à la reine, et nous conduisit chez son frère Guillaume, où je rencontrai sa fille Philippe, qui plus tard devait devenir ma femme. Passons rapidement sur tous ces détails ; car je me rappelle comment nous partîmes duhavredeDordrecht, comment une tempête nous ascueillit, qui jeta le vaisseau hors de sa route et nous poussa, le vendredi 26 septembre 1326, dans le port de Herwich ; les barons nous y joignirent bientôt, et je me rappelle même que le premier qui vint à nous tut le comte Henri de Lancastre au cou tors ; oui, oui , je sais tout maintenant ; depuis notre entrée triomphale à Bristol jusqu'à l'arrestation de mon père, qui fut pris, si j'ai bonne mémoire, à l'abbaye de Neath, dans le comté de Galles, par ce même Henry de Lancastre ; seulemenl j'i-
gnore s'il est vrai, comme on l'a dit, qu'il fut amené à ma mère.
— Non monseigneur ; on le conduisit directement au château de Kenilworth, qui lui appartenait, et l'on s'occupa de votre couronnement.
— Oh! je ne savais rien de tout cela arors ; non, sur mon honneur! on m'avait tout laissé ignorer : on me disait que mon père était libre, qu'il renonçait par dégoût et par fatigue au trône d'Angleterre ; et cependant je jurai de ne point l'accepter tant qu'il vivrait ; alors on m'apporta son abdication en ma faveur, je reconnus la moin qui l'avait tracée ; je cédai comme à un ordre : je ne savais pas qu'il s'était évanoui deux fois en l'écrivant. Oui, encore une fois, j'ignorais tout, sur mon âme ; tout, jusqu'à la décision du parlement qui déclarait mon pauvre père incapable de régner, et qui lui fut lue, m'a-t-on dit depuis, dans sa prison, par cet audacieux Guillaume Trussel. On lui arracha sa couronne de la tête pour la poser sur la mienne, et l'on me dit qu'il me la donnait librement et volontairement comme à son fils bien-aimé, tandis qu'il me maudissait peut-être comme un traître et un usurpateur. Sang-Dieu!... vous qui êtes resté longtemps près de lui, lui avez-vous jamais entendu dire quelque chose de pareil ? Je vous adjure de me répondre comme vous répondriez à Dieu!
— Jamais, sire, jamais; au contraire, il se regardait comme heureux que le parlement, l'ayant déposé, vous eût élu à sa place.
— C'est bien; et voilà des paroles qui m'allègent le cœur. Continuez.
—Vous n'étiez point encore majeur, sire : on nomma un conseil de régence; la reine en eut la présidence, et il gouverna sous sa direction.
— Oui, c'est alors qu'ils m'envoyèrent faire la guerre aux Ecossais, qui me firent courir de montagne en
montagne sans que je pusse les rejoindre ; et lorsque jo revins, on me dit que mon père était mort ; maintenant je ne sais plus rien de ce qui s'était passé en mon absence. Je ne connais aucun des détails qui précèdent cette mort : dites-moi donc tout, car vous devez tout savoir, puisque c'est vous et Gurnay qui avez été chercher mon père à Kenilworth, et que vous ne l'avez plus quitté jusqu'à sa dernière heure.
Mautravers hésita un instant à répondre. Le roi le regarda, et voyant qu'il pâlissait encore et que la sueur lui coulait du front :
— Allons, allons, contiuua-t-il, parlez ; vous savez bien que vous n'avez rien à craindre, puisque je vous ai donné ma parole. D'ailleurs Gurnay a payé pour vous et pour lui.
— Gurnay? dit en hésitant Mautravers.
— Eh ! oui. Ne savez-vous point que je l'ai fait arrêter à Marseille, et que je n'ai pas même attendu qu'il fût arrivé en Angleterre pour le faire pendre comme un meurtrier et comme un chien ?
— Non, sire, je ne savais pas cela, murmura Mautravers en s'appuyant contre le mur.
— Mais on n'a rien trouvé dans ses papiers, et alors j'ai pensé que c'était vous qui aviez gardé les ordres; car vous avez dû recevoir des ordres : l'idée de pareils crimes ne naît que dans la tête de ceux qui doivent profiter de leur exécution.
— Aussi en ai-je, sire, et les ai-je conservés comme un dernier moyen de salut ou de vengeance,
— Vous les avez là, sur vous?
— Oui, sire.
— Et vous me les donnerez?
■•-A l'instant.
— C'est bien... Souvenez-vous que je vous ai fait offrir
votre grâce à la condition que vous me direz tout : soyez donc tranquille, et dites-moi tout.
— A peine fûtes-vous parti avec votre armée, sire, continua Mautravers d'une voix altérée encore, mais cependant plus calme, que nous fûmes choisis, Gurnay et moi, pour aller prendre votre père à Kenilworth. Nous y trouvâmes l'ordre de le conduire à Corff ; il ne resta cependant que peu de jours dans ce château, d'où il fut transféré à Bristol, et de Bristol à Berkley, dans le comté de Gloucester. Arrivé là, on le remit sous la garde du châtelain; mais nous n'en restâmes pas moins près de lui pour accomplir les instructions que nous avions reçues.
— Et ces instructions, quelles étaient-elles? dit Edouard d'une voix qui s'altérait à son tour.
— De déterminer, par les mauvais traitemens que nous lui ferions endurer, le prisonnier à se tuer lui-même.
— Cet ordre était-il écrit ? s'écria le roi.
— Non, cet ordre fut verbal.
— Prenez garde d'avancer de pareilles choses et de ne pouvoir me les prouver, Mautravers !...
— Vous m'avez demandé toute la vérité... je la dis.
— Et... qui donc... Edouard hésita. Qui donc vous avait donné cet ordre ?
— Roger Mortimer.
— Ah ! fit Edouard comme un homme qui respire.
— Mais le roi supporta tout avec tant de douceur et de patience, que ce fut à nous quelquefois que le courage fut près de manquer.
— Malheureux pèrel murmura Edouard.
— Enfin on apprit que Votre Altesse allait revenir; nos persécutions avaient eonduit le prisonnier à la résignation au lieu de le pousser au désespoir : on vit que l'on s'était trompé, et nous reçûmes un matin, cacheté du sceau de l'évêquo d'Herefort, l'ordre...
— Oh! celui-là, vous l'avez, je l'espère! s'écria Edouard.
— Le voici, monseigneur.
A ces mots, Mautravers présenta au roi un parchemin auquel pendait encore le sceau de l'évêque; Edouard le prit, le déplia lentement et d'une main tremblante.
— Mais comment avez-vous pu obéir à l'ordre d'un évêque, reprit Edouard, quand le roi était absent et la reine régonte? Tout le monde gouvernait-il alors, excepté moi? et tout le monde avait-il le droit de mort quand celui-là seul qui avait le droit de grâce n'était plus là?
— Lisez, sire, dit froidement Mautravers.
Edouard jeta les yeux sur le parchemin; une seule ligne y était écrite, mais cette ligne lui suffit pour reconnaître la main qui l'avait tracée.
— L'écriture de la reine ! s'écria-t-il avec effroi.
— Oui, l'écriture de la reine, continua Mautravers; et l'on savait que je la connaissais, puisque depuis que je n'étais plus son page j'étais son secrétaire.
— Mais... mais, reprit Edouard essayant de lire l'oTdre, mais je ne vois là rien qui ait pu vous autoriser à un meurtre; au contraire, la défense est formelle, ce me semble : Edwardum occidere nolile timere bonum est ; ce qui veut dire : Gardez-vous de tuer Edouard, il est bon de craindre.
— Oui, parce que votre amour filial suppose la virgule qui décide du sens de la phrase après le mot nolite ; mais la virgule manque, et comme nous connaissions les désirs secrets de la régente et de son favori, nous crûmes» nous, qu'elle devait être placée après timere, et alors la phrase est précise : Ne craignez pas de tuer Edouard, c'est une bonne chose.
— Oh ! murmura le roi , les dents serrées et la sueur au front, oh ! en envoyant un pareil ordre ils ont com-
pris que le crime se chargerait de l'interprétation ; c'est cependant infâme que l'on joue des existences royales au jeu de pareilles arguties. Voilà bien une sentence de théologien. Oh! monseigneur Jésus, savez-vous ce qui se passe en votre Eglise?...
— Pour nous, sire, Tordre était formel : nous obéîmes.
— Mais comment et de quelle manière ? car moi-même j'arrivai le surlendemain de la mort de mon père ; le corps était exposé sur son lit de parade ; je le fis revêtir de ses habits royaux, et *e cherchai par tout le corps la trace d'une mort violente, car je soupçonnai quelque crime de famille ; je ne trouvai rien, absolument rien. Encore une fois, vous avez votre grâce, et il n'y a que moi qui risque de mourir de douleur en écoutant un pareil récit ; ainsi donc, dites tout, je le veux ; je suis tranquille, je suis fort, voyez.
Et à ces mots, Edouard se tourna du côté de Mautravers, donnant à son visage une apparence de calme, et fixant ses yeux sur ceux du meurtrier. Celui-ci essaya d'obéir; mais au premier mot il manqua de courage.
— Épargnez-moi ces détails, sire, au nom du ciel ! Je vous rends votre parole royale; vous ne m'avez rien promis, faites-moi conduire à l'échafaud.
— • Je t'ai dit que je voulais tout savoir, répondit Edouard, quand je devrais te faire donner la question pour que tu parles 1 Ne me pousse pas trop, crois-moi, à ce moyen; je ne suis déjà que trop porté à l'employer.
— Alors, détournez les yeux de moi, monseigneur: vous avez une telle ressemblance avec votre père, que je crois vraiment, lorsque vous me regardez et m'interrogez ainsi, que c'est lui qui me regarde et m'interroge, et que son spectre sort de terre pour demander vengeance.
Edouard détourna la tête : il laissa tomber son front entre ses mains, et dit d'une voix sourde :
— C'est bien : parlez maintenant 1
— Le 21 septembre au matin, continua Mautravers, nous entrâmes dans sa chambre comme d'habitude; mais' soit pressentiment de sa part, soit que l'émotion de notre visage trahît i'action que nous allions commettre, le roi poussa un cri en nous apercevant; puis, se jetant hors de son lit, il tomba à genoux, et, joignant les mains : « Vous ne me tuerez, pas, dit-il, sans m'accorder auparavant un prêtre ? » Alors nous fermâmes la porte.
— Sans lui accorder un prêtre, misérables ! s'écria Edouard ; sans accorder à un roi, qui avait le droit d'ordonner et qui priait, ce qu'on accorde au dernier criminel ! Oh ! mais ce n'était point dans vos instructions ! et sur votre ordre on vous avait dit de tuer le eorps et non pas l'âme.
— Un prêtre aurait tout découvert, monseigneur, car le roi n'aurait pas manqué de lui dire qu'il se confessait en danger de mort, et que nous étions là pour l'assassiner. Vous voyez bien que l'ordre de le faire mourir sans prêtre était renfermé dans l'ordre de le faire mourir.
— Oh! murmura Edouard levant les mains au ciel. Ah! mon Dieu ! avez-vous jamais condamné un fils à entendre raconter par le meurtrier de son père de pareilles horreurs de sa mère? Achevez, achevez, car mon courage est à bont ! ma force s'épuise "...
— Nous ne lui répondîmes point ; nous nous saisîmes de lui, nous le renversâmes sur son lit ; et tandis que je lui appuyais, à l'aide d'une table retournée, un oreiller sur le visage, Gurnay, je vous jure que ce fut Gurnay, sire, Gurnay lui enfonça, à travers une corne, un fer rouge dans les entrailles.
Edouard jeta un cri, et se leva tout debout et en face de Mautravers :
— Laisse-moi te regarder, malheureux, que je m'assure que tu es bien un homme. Oui, voilà, sur mon âme ! un visage humain, un corps humain, une apparence humai-
ne. Oh ! démon, moitié tigre, moitié serpent, qui t'a permis de prendre ainsi la ressemblance de l'homme, qui est l'image de Dieu ?
— L'idée du crime ne vient pas de nous, sire.
— Silence i cria Edouard en lui mettant la main sur la bouche, silence, sur ta tête, je ne veux pas savoir d'où elle vient ! Écoute, je t'ai promis la vie, je te la donne ; voici ma parole accomplie, fais-y bien attention ; mais dorénavant, au moindre mot qui tombera de tes lèvres, à la moindre indiscrétion de ta part sur les amours de la reine et de Roger, à la moindre accusation de complicité de ma mère dans cet infâme assassinat ; je te jure, par ma foi royale ! que je sais observer, tu le vois, que le nouveau crime sera payé de manière à ce que les anciens y retrouvent leur compte. Ainsi donc, à dater de cette heure, oublie : que le passé ne soit pour toi qu'un rêve fiévreux, qui s'évanouit avec le délire qui l'a causé. Celui qui réclame le trône de France, du fait de sa mère, doit avoir une mère que l'on puisse soupçonner des faiblesses d'une femme, car elle est femme, mais non des crimes d'un démon.
— Je vous jure de garder le secret, sire. Maintenant qu'ordonnez-vous de moi ?
— Tenez-vous prêt à m' accompagner au château de Reding, où est la reine.
— La reine... votre mère?
— Oui. N'êtes- vous pas habitué à la servir? n'est-elle point habituée à vous donner des ordres? Je vous ai trouvé un nouvel emploi dans sa maison.
— Je suis à votre merci, monseigneur ; faites de mo ce que vous voudrez.
— Votre tâche sera facile ; elle se bornera à ne jamais laisser passer à ma mère la porte du château dont vous serez le gardien.
A ces mots, Edouard sortit, faisant signe à Mautravers
de le suivre. A la porte du palais, il trouva le comte Jean de Hainaut et le comte Robert d'Artois qui l'attendaient. Tous deux s'étonnèrent de la pâleur affreuse du roi ; mais comme il marchait d'un pas ferme, et qu'il se mit en selle sans le secours de personne, ils n'osèrent lui taire aucune question, et se contentèrent de l'accompagner à une demilongueur de cheval ; Mautravers et ses deux gardes venaient après eux, à quelque distance. La petite troupe suivit silencieuse les bords de la Tamise, qu'elle traversa à Windsor, et, au bout de deux heures de marche, elle aperçut les hautes tours du château de Reding. C'était dans une des chambres de ce château que, depuis l'exécution de Roger Mortimer, la reine Isabelle de France, veuve d'Edouard, était prisonnière. Deux fois par an, et à des époques fixes, le roi venait l'y visiter. Sa crainte fut donc grande lorsque la porte de sa chambre s'ouvrit, et qu'on lui annonça son fils, à une époque où il n'avait pas l'habitude de se présenter devant elle.
La reine se leva toute tremblante, et voulut venir audevant d'Edouard ; mais à moitié chemin la force lui manqua, et elle fut forcée de s'appuyer sur un fauteuil , au même moment ie roi parut, accompagné de Jean de Hainaut et du comte Robert d'Artois.
Il s'avança lentement vers sa mère, qui lui tendit la main ; mais Edouard, sans la prendre, s'inclina devant elle. Alors la reine, rassemblant tout son courage et s'efforçant de sourire :
— Mon cher seigneur, lui dit-elle, à quelle bonne pensée filiale dois-je le bonheur de votre visite dans un moment où je m'y attendais si peu ?
— Au désir que j'avais de réparer mes torts envers vous, madame, dit Edouard d'une voix sourde et sans lever les yeux ; je vous avais soupçonnée à tort d'erreurs, de fautes, et même de crimes. Le bruit public vous accusait, madame, et souvent il n'y a malheureusement pas
d'autres preuves contre les rois. Mais aujourd'hui même j'ai acquis la conviction de votre innocence. La reine tressaillit.
— Oui, madame, continua Edouard ; la conviction pleine et entière, et j'ai amené avec moi votre ancien chevalier Jean de Hainaut, sire de Beaumont, et votre ancien ami, le comte Robert d'Artois, afin qu'il fussent présens à l'amende honorable que je fais de mes torts envers vous.
La reine regarda d'un œil hagard les ceux chevaliers qui, silencieux et stupéfaits, assistaient à cette scène, puis enfin ramena son regard sur Edouard, qui continua avec le même accent et les yeux baissés toujours :
— A compter de eette heure, le château de Reding n'est plus une prison, mais une résidence royale. Vous aurez, comme par le passé, madame, des pages, des dames d'honneur, un secrétaire ; vous serez traitée comme doit l'être la veuve d'Edouard II et la mère d'Edouard III, eomme doit être traitée enfin celle qui, par son auguste parenté avec le feu roi Charles le Bel, me donne des droits incontestables à la couronne de France.
— Est-ce un songe, dit la reine, et puis-je croire à tant de bonheur?
— Non, madame, c'est une réalité, et, comme dernière preuve, voici le châtelain à qui je remets la garde sacrée de votre personne. Entrez, chevalier, dit Edouard.
Mautravers parut ; la reine jeta un cri et se couvrit les yeux de ses mains comme si elle apercevait un spectre.
— Qu'y a-t-il donc, madame ? dit Edouard ; je croyais vous faire plaisir en vous ramenant un ancien serviteur ; cet homme n'a-t-il pas été tour à tour votre page et votre secrétaire? ne fut-il pas le confident de toutes vos pensées, et ne pourra-t-il pas, à ceux qui douteraient encore, répondre de votre innocence comme vous-même ?
— Oh 1 oh ! mon Dieu 1... dit Isabelle, si vous voulez me faire mourir, tuez-moi tout de suite, monseigneur..
— Moi ! penser à vous faire mourir, madame ! au contraire, je veux que vous viviez, et longuement ; la preuve en est cet ordre, que je laisse aux mains du châtelain Mautravers : lisez.
La reine baissa les yeux sur le parchemin scellé du sceau royal que lui présentait son fils, et lut à demi-voix : Isabellam occidere nolite ; timere bonum est. A ce dernier mot elle poussa un cri et tomba évanouie dans le fauteuil.
Les deux chevaliers s'avancèrent pour secourir Isabelle. Quant à Edouard, il alla à Mautravers.
— Chevalier, lui dit-il, voilà vos instructions. Cette fois, vous le voyez, elles sont positives. Ne tuez pas Isabelle ; il est bon de craindre. Partons, messeigneurs, continua Edouard ; il faut que nous soyons à Londres avant le jour. Je compte sur vous pour proclamer l'innocence de ma mère.
A ces mots, il sortit suivi de Jean de Hainaut et de Robert d'Artois, laissant la reine, qui commençait à reprendre ses sens, en tête-à-tête avec son ancien secrétaire.
Nos lecteurs s'étonneront peut-être de ce retour de clémence du roi Edouard III, si étrange surtout au moment où il venait d'acquérir la preuve du crime dont son père avait été victime ; mais la politique l'avait emporté en lui sur la conviction, et il avait compris qu'à l'heure où il allait réclamer le trône de France du chef de sa mère il fallait traiter celle qui lui transmettait ses droits en reine et non pas en prisonnière.
Le surlendemain du jour ou plutôt de la nuit où les événemens aue nous avons racontés s'étaient passés, trois
ambassades sortirent de Londres, se rendant la première à Valenciennes, la seconde à Liège, et la troisième à Gand.
La première avait pour chef Pierre Guillaume de Montaigu, comte de Salisbury, et Jean de Hainaut, sire de Beaumont ; elle se rendait près de Guillaume de Hainaut, beau-père du roi Edouard III.
La seconde se composait de messire Henry, évêque de Lincoln, et de Guillaume de Clinton, comte de Huntington ; elle était adressée à Adolphe de Lamarck, évêque de Liège.
Ces deux ambassades avaient à leur suite une foule de chevaliers, de pages et de varlets : elle étaient dignes enfin de la puissance et de la splendeur du roi qu'elles étaient chargées de représenter, car elles se montaient chacune à plus de cinquante personnes.
Quant à la troisième, elle était loin de répondre à la riche et importante apparence des deux premières ; car, comme si les autres eussent été formées à 3es dépens, elle était réduite à deux maîtres et à un valet, encore ces deux maîtres paraissaient-ils, par la simplicité de leurs vêtemens, appartenir à la classe moyenne de la société. Il est vrai que cette ambassade était simplement adressée au brasseur de bière Jacques d'Artevelle, que le roi d'Angleterre avait peut-être craint d'humilier en lui envoyant une plus nombreuse et plus riche chevauchée ; cependant, toute simple et peu apparente qu'elle est, ce sera, si nos lecteurs nous le permettent, cette dernière que nous allons suivre ; et, dans le but de faire connaissance avec elle, commençons par jeter un coup d'œil sur les deux hommes qui la composent, et qui dans ce moment traversent les rues de Londres.
L'un des deux, et c'était le plus grand , portait une espèce de robe longue, de couleur marron, dont le capuchon relevé lui cachait entièrement le visage ; cette robe, garnie de fourrure, avait à ses larges manches une ou-
verture qui, de chaque côté, laissait passer l'avant-bras il était donc facile de voir qu'elle couvrait un justaucorps de drap vert pareil à celui que l'on fabriquait dans le pays de Galles, et qui, trop épais pour être porté par les grands seigneurs , était cependant trop fin pour vêtir habituellement les hommes du peuple. Des bottes de cuir, à bouts pointus, mais sans exagération quant à leur longueur, dépassaient d'un demi-pied à peu près le bas de cette lévite, et posaient sur de simples étriers de fer. Quant au cheval bai-brun qui servait de monture à l'ambassadeur, peut-être au premier aspect paraissait-il appartenir à une classe moyenne, comme son maître; cependant, après un instant d'inspection, un connaisseur se fût facilement aperçu à son col arrondi, à sa tête busquée, à sa croupe puissante et à ses jambes fines, sur lesquelles dos veines saillantes et multipliées se croisaient comme un réseau, qu'il appartenait à cette pure race normande dont les chevaliers de cette époque faisaient si grand cas, parce qu'elle réunissait la vigueur à la légèreté : aussi était-il évident que le noble animal n'obéissait à son maître, qui le forçait de marcher au pas, que parce qu'il reconnaissait en lui un écuyer exercé, et cette allure était si loin d'être la sienne qu'au bout d'un quart d'heure do chemin, il ruisselait de sueur et lançait en l'air des flocons d'écume, chaque fois que dans son impatience il relevait la tête.
Quant au second personnage, il n'avait aucune ressemblance avec le portrait que nous venons de tracer de son compagnon; c'était un homme petit, blond et maigre; ses yeux, dont on aurait difficilement précisé la couleur, avaient cette expression de finesse railleuse que nous rencontrons souvent chez les hommes du peuple qu'un aceident politique a soulevés au-dessus de l'état où ils sont nés, sans cependant leur permettre de parvenir aux hauteurs aristocratiques qu'ils désirent atteindre
tout en paraissant les mépriser. Ses cheveux, d'un blond iàde, n'étaient taillés ni comme oeux des seigneurs ni comme ceux des communes gens; quant à sa barbe, quoiqu'il fût depuis longtemps en âge d'en avoir, elle était si clair semée que l'on n'aurait pu dire si son intention était de la porter longue ou s'il n'avait pas plutôt jugé inutile de la raser vu son peu d'apparence. Son costume se composait d'une houppelande de gros drap gris, sans ceinture, et à capuchon retombant; sa tête était couverte d'un bonnet de laine de la même couleur, avec une espèce d'ornement vert à l'entour, et ses pieds étaient chaussés de bottines rondes du bout et lacées sur le coude-pied comme nos brodequins. Quand à sa monture, qu'il paraissait avoir choisie particulièrement à cause de sa douceur, c'était une jument, ce qui indiquait du premier coup d'oeil que le chevalier n'était pas noble, car on sait qu'un gentilhomme se serait cru déshonoré de monter une pareille bête.
Lorsqu'ils eurent dépassé de cent pas à peu près les portes de la ville, le plus grand de ces deux cavaliers, n'apercevant au loin sur la route que des voyageurs ou des paysans, abattit le capuchon qu'il avait tenu ramené sur son visage tant qu'il avait été dans les rues de Londres. On put voir alors que c'était un beau jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, aux cheveux bruns, aux yeux bleus, à la barbe roussâtre ; il était coiffé d'une petite toque de velours noir, à laquelle son rebord à peine saillant laissait la forme d'une calotte. Quoiqu'il ne parût pas porter un âge plus avancé que celui que nous avons indiqué, il avait cependant déjà perdu le premier coloris de la jeunesse, et son front pâle était sillonné par une ride profonde, qui indiquait que plus d'une pensée grave avait fait incliner sa tête; cependant à cette heure, semblable à un prisonnier qui vient de reprendre sa liberté, il paraissait avoir secoué tout souci et renvoyé à
un autre moment les affaires sérieuses, car ce fut avec un air de franchise et de bonne humeur marquée qu'il s'approcha de son compagnon, et régla le pas de son cheval de manière à marcher côte à côte du sien.
Cependant quelques minutes se passèrent sans qu'aucun d eux ouvrît encore la bouche, occupés qu'ils paraissaient être à s'observer mutuellement.
— Par saint Georges ! confrère, dit le jeune homme à la toque noire, rompant le premier le silence, lorsqu'on a comme nous une longue route à parcourir ensemble, je crois, sauf meilleur avis, qu'il faut faire connaissance le plus tôt possible ; c'est autant d'épargné pour l'ennui et de gagné pour l'amitié? d'ailleurs, je présume que vous n'eussiez pas été fâché, lorsque vous veniez en ambassade de Gand à Londres, qu'un bon compagnon comme moi vous eût mis au fait des habitudes de la capitale, vous eût nommé les seigneurs les plus influens de la cour, et vous eût d'avance prévenu des défauts ou des qualités du souverain près duquel vous êtes envoyé. Ce que j'aurais fait voloi tiers pour vous si ma bonne fortune m'avait rendu votre compagnon de voyage, faites-le donc pour moi qui suis devenu le vôtre ; et d'abord commençons par votre nom et votre état, car je présume qu'habituellement vous en exercez un autre que celui d'ambassadeur?
— Me permettrez-vous de vous faire ensuite les mêmes questions ? répondit d'un air défiant l'homme au bonnet gris bordé de vert.
— Sans doute : la confidence doit être réciproque.
— Eh bien 1 mon nom est Gérard Denis ; je suis chef àes tisserands de la ville de Gand, et, quoique je sois fier de mon état, je suis forcé de temps en temps de laisser reposer le fil de la navette pour donner un coup de main à Jacquemart dans le maniement des affaires publiques, qui ne vont pas plus mal en Flandre que dans les au-
très pays, pour être administrées par des chefs de corporation, lesquels étant du peuple savent au moins ce qu'il faut au peuple. Et maintenant, à votre tour de parler, car je vous ai dit, je crois, ce que vous vouliez savoir.
— Moi, répondit Le jeune chevalier, je m'appelle Walter ; ma famille, quoique riche et de nom , vaudrait mieux encore si ma mère n'avait injustement perdu un grand procès qui m'a enlevé la plus belle part de mon héritage. Je suis venu au monde le même jour que le roi Edouard, j'ai été nourri du même lait que lui, ce qui fait qu'il m'a toujours eu dans une grande amitié. Quant à la place que j'occupe à la cour, je ne saurais trop comment la qualifier : j'accompagne le roi partout, à la chasse, à l'armée, au conseil ; bref, quand il veut juger une chose comme s'il la voyait de ses propres yeux, il me charge habituellement de la regarder à sa place. Voilà pourquoi il m'envoie à Jacques d'Artevelle, qu'il tient pour son ami et qu'il considère particulièrement.
— Il ne m'appartient pas de critiquer le choix qu'a fait un prince aussi sage et aussi puissant que l'est le roi d'Angleterre, et cela devant vous, répondit Gérard Denis en s'inclinant, mais il me semble qu'il a choisi le messager bien jeune. Quand on veut prendre un vieux renard, il ne faut pas le chasser avec de jeunes chiens.
— Cela est bon lorsqu'on cherche à se tromper l'un l'autre, et lorsqu'il s'agit de politique et non de commerce, répondit naïvement celui qui s'était donné le nom de Walter ; mais lorsqu'on va traiter bonnement et fran ■ chement d'un échange de marchandises, on s'entend entre gentilshommes.
— Entre gentilshommes? répéta Gérard Denis.
— Oui; Jacques d'Artevelle n'est-il pas de famille noble ? répondit négligemment Walte*»
Gérard éclata de rire.
— Oui, oui, de famille si noble, que le comte de Valois, père du roi de France, voulant le faire voyager dans sa jeunesse, afin que rien ne manquât à son éducation, l'a conduit à Rhodes, et qu'à son retour le roi Louis le Hutin l'a trouvé si bien formé qu'il lui a donné une charge en sa cour ; oui, sur mon âme ! il l'a fait valet de sa fruiterie. De sorte que, vu la haute fonction qu'il avait occupée, il a pu faire un grand mariage : il a épousé une brasseuse de miel.
— Alors, reprit Walter, il lui a fallu un bien grand mérite personnel pour acquérir la puissance dont il jouit.
— Oui, oui, dit Gérard avec son éternel sourire, qui seulement changeait d'expression selon la circonstance : il a la voix forte, et il peut crier haut et longtemps contre la noblesse; ce qui est un grand mérite, comme vous dites, auprès de gens qui ont chassé leur seigneur.
— Il est royalement riche, dit-on ?
— Il n'est pas difficile d'amasser des trésors lorsque, comme un prince d'Orient, on lève les rentes, les tonnieux, les vinages, et tous les revenus d'un seigneur, sans en rendre d'autres comptes que ceux que l'on veut bien ; quand on est tellement craint qu'il n'est point un bourgeois qui ose refuser de vous prêter, quelle que soit la somme qu'on lui emprunte, et quoiqu'il sache parfaitement qu'il n'en recevra jamais un esterlin.
— Vous dites que Jacquemart est craint ? je Je croyais aimé, moi.
— Et pourquoi faire alors aurait-il constamment autour de lui soixante ou quatre-vingts gardes qui l'environnent comme un empereur romain, et qui ne laissent approcher ni fer ni acier de sa personne ? Il est vrai qu'on dit généralement qu'ils ne lui servent pas à se défendre, mais à attaquer, et qu'il y en a parmi eux deux ou trois qui savent tellement seg plus profonds secrets que, lorsqu'ils rencontrent un ennemi de Jacquemart, Jacquemart
n'a qu'à faire un signe, alors son ennemi disparaît, si haut et si grand qu'il puisse être. Tenez, voulez-vous que je vous dise ? continua Gérard Denis en frappant sur la cuisse de Walter, qui paraissait depuis un moment l'écouter à peine, cela ne durera pas longtemps ; il y a à Gand des hommes qui valent Jacquemart, et qui feraient aussi bien et même mieux que lui, avec Edouard d'Angleterre, tous les traités de politique et de commerce qui seraient à la convenance d'un aussi grand roi. Mais que diable regardez-vous donc ainsi , et à quoi pensezvous?
— Je vous écoute, maitre Gérard, et je ne perds pas un mot de ce que vous dites, répondit Walter avec distraction, soit qu'il pensât qu'une attention trop soutenue donnerait l'éveil à son interlocuteur, soit qu'il eût appris ce qu'il désirait savoir, soit enfin qu'il fût réellement préoccupé par l'objet qui avait attiré ses regards; mais, tout en vous écoutant, je regarde ce magnifique héron qui vient de s'enlever de ce marais, et je pense que, si j'avais là un de mes faucons, je vous donnerais le plaisir d'une chasse au vol. Eh! mais, sur mon honneur 1 nous l'aurons sans cela : et tenez, là-bas, là-bas, voilà un faucon qu'on lance à la poursuite de notre ami au long bec. Haw ! haw ! cria Walter, comme si le noble oiseau eût pu l'entendre. Et voyez, maître Gérard, voyez : le héron a aperçu son ennemi. Ah ! double couard ! s'écria le jeune ehevalier, tu as beau fuir maintenant; si ton adversaire est de race, tu es perdu !...
En effet, le héron, qui vit le danger qui le menaçait, poussa un long cri plaintif, qu'on entendit malgré la distance, et commença de monter comme s'il voulait se perdre dans les nues. Le faucon, qui de son côté s'aperçut de son intention, employa pour attaquer la même manœuvre que sa proie adoptait pour se défendre, et, tandis que le héron s'élevait verticalement, il traça une li-
gne diagonale qui tendait vers le point où ils devaient se rejoindre.
— Bravo ! bravo ! s'écria Walter, qui prenait a ce spectacle tout l'intérêt qu'il avait l'habitude d'inspirer aux gentilshommes : bien attaqué, bien défendu. Haw ! haw 1 Robert, reconnais-tu ce faucon ?
— Non, monseigneur, répondit le varlet, aussi attentif que son maître au combat qui allait se livrer; mais, sans savoir à qui il appartient, je répondrais, à son vol, qu'il est de grande race.
— Et tu ne te tromperais pas, Robert. Sur mon âmel il a un coup d"aile de gerfaut, et dans un instant il va l'avoir joint. Ah ! tu as mal pris ta mesure, mon noble oiseau, et la peur a eu de meilleures ailes que le courage.
En effet, le héron avait si bien calculé ses forces, qu'au moment où le faucon l'atteignit il avait conservé le dessus. L'oiseau chasseur continua donc sa route, passant quelques pieds au dessous de lui, mais sans l'attaquer. Le héron profita aussitôt de cet avantage, et, changeant la direction de son vol, il essaya de gagner de l'espace et d'échapper par la distance, au lieu d'échapper par la hauteur.
— Eh bien ! s'écria Robert confondu, aurions-nous mal jugé notre faucon, monseigneur? Le voilà, sur monôme! qui s'enfuit de son côté comme le héron du sien.
— Et non ! s'écria Walter, qui semblait avoir son amourpropre engagé du côté du faucon : ne vois-tu pas qu'il prend de l'élan ? Eh ! regarde, regarde : le voilà qui revient. Haw! haw!...
Walter ne se trompait pas : sûr de la rapidité de son aile, le faucon avait laissé prendre de la distance à son ennemi, et maintenant qu'il se trouvait à sa hauteur, il revenait sur lui, décrivant toujours une ligne ascendante. Le héron jeta de nouveaux cris de détresse, et renouvela
son manège, essayant de remonter perpendiculairement Gomme il avait fait une première fois. Au bout d'un instant de cette lutte, les deux oiseaux semblèrent prêts à disparaître dans les nues; le héron ne paraissait pas plus gros qu'une hirondelle, et le faucon n'était plus qu'un point noir.
— Qui a le dessus ? qui a le dessus ? s'écria Walter ; car, sur mon honneur 1 ils sont si haut que je ne distingue plus rien.
— Ni moi, monseigneur.
— Bien ! voilà le héron qui nous répond, dit le jeune chevalier en battant des mains ; car si on ne l'aperçoit plus, on l'entend encore. Regardez, maître Gérard, regardez bien ; car vous allez les voir redescendre plus vite qu'ils ne sont montés.
En effet, à peine Walter avait-il achevé ces mots que les deux oiseaux commencèrent à reparaître. Bientôt il fut facile de voir que le faucon avait le dessus : le héron, attaqué à grand coups de bec, ne répondait plus que par des cris ; enfin, repliant ses ailes, il se laissa tomber comme une pierre, à cinq cents pas environ de nos voyageurs, toujours poursuivi par son adversaire, qui s'abattit presque en même temps que lui.
Aussitôt Walter lança son cheval au galop dans la direction où il les avait vus disparaître, et, franchissant haies et fossés, il arriva bientôt à l'endroit où le faucon vainqueur rongeait déjà la cervelle du vaincu.
Au premier coup d'œil le jeune chevalier reconnut le faucon pour appartenir à la belle Alix de Granfton. Alors, et comme aucun des fauconniers ni des chasseurs n'était encore arrivé, il descendit de cheval, passa au bec du héron une bague d'émeraudes d'un grand prix, et, appelant de son nom le faucon, qui vint se percher sur son poing, il remonta à cheval, rejoignit ses compagnons, et
se remit en route, augmentant l'ambassade d'un nouveau personnage.
A peine avait-il fait un quart de lieue qu'il entendit crier derrière lui, et que, se retournant, il aperçut un jeune homme qui venait à lui à toute bride :il reconnut aussitôt Guillaume de Montaigu, neveu du comte de Salisbury, et s'arrêta pour l'attendre.
— Seigneur chevalier, lui cria le jeune bachelier du plus loin qu'il crut pouvoir se faire ouïr, le faucon de madame Alix n'est ni à acheter ni à vendre; ayez donc la bonté de me le remettre contre cet anneau, qu'elle vous renvoie, ou, sur mon âme, je saurai bien vous le reprendre!
— Mon beau page, reprit froidement Walter, tu diras à ta maîtresse qu'étant parti en voyage, et ayant oublié mon faucon, qui est, comme tu le sais, le compagnon inséparable de tout noble seigneur, je lui emprunte le sien et lui laisse cette bague comme gage que je le lui rendrai. Maintenant, si la belle Alix ne croit pas le gage suffisant, va toi-même à ma fauconnerie, et prends pour les lui offrir les deux plus beaux gerfauts que tu trouveras au perchoir.
Alors, au grand étonnement de Gérard Denis, qui avait entendu les menaces du jeune bachelier, il vit celui-ci pâîir et trembler aux premiers mots que lui adressa Walter et, lorsqu'il eut fini de parler, ce messager si terrible s'in cliner respectueusement et s'apprêter à obéir, sans même oser lui répondre.
—Allons, dit Walter sans paraître remarquer la stupéfaction de son camarade, en route, maître Gérard ; nous avons perdu un peu temps, il est vrai, mais nous avons vu une belle chasse, et j'ai acquis un noble oiseau.
A ces mots, il approcha ses lèvres du faucon, qui tendit câlinement le cou, comme habitué à cette sorte de caresse, et se remit en chemin.
— Plus de doute, murmura le jeune bachelier en tournant la tête de son cheval du côté où l'attendait la belle Alix, et en regardant tristement la bague magnifique qu'il était chargé de lui reporter : plus de doute, il l'aime !
QuanJ à Walter, telle était la préoccupation dans laquelle l'avait plongé cette aventure qu'il arriva jusqu'à l'auberge où il devait passer la nuit sans adresser une seule parole à maître Gérard Denis.
Le lendemain, les deux voyageurs se levèrent avec le jour ; tous deux paraissaient habitués à ces marches matinales, l'un comme soldat, l'autre comme homme de moyenne condition : leurs préparatifs de départ furent donc faits avec une célérité toute militaire, et le soleil paraissait à peine à l'horizon, qu'ils se remettaient déjà en voyage. A un quart de lieue à peu près de l'auberge où ils avaient passé la nuit, le chemin qu'ils suivaient se sépara en deux rostes, l'une conduisait à Harwich, l'autre à Yarmouth ; Walter avait déjà poussé son cheval vers la dernière, lorsque son compagnon arrêta le sien.
— Avec votre permission, messire, dit Gérard Denis, nous prendrons la route de Harwich, j'ai quelques affaires indispensables à régler dans cette ville.
— J'aurais cru, dit le jeune chevalier, que nous aurions trouvé à Yarmouth des moyens de transport plus faciles.
— Mais moins sûrs, reprit Gérard.
— C'est possible ; cependant comme la ligne était plus directe de ce côté pour aborder au port de l'Écluse, je pensais que vous la préféreriez, ainsi que moi.
— La ligne la plus directe, messire, est celle qui conduit où l'on veut aller, et si nous avons quelque envie d'arri-
44 LA COMTESSE DE SALjSBURY.
ver sains et saufs à Gand, il faut faire voile pour Newport, et non pour l'Écluse.
— Et pourquoi cela?
— Parce qu'il y a en vue de cette dernière ville certaine île de Cadsand qui est gardée par messire Guy de Flandre, frère bâtard du comte Louis de Cressy, notre ex-seigneur par le dukere (1) de Hallewyn, et par messire Jean d© Rhodes, qui en sont capitaines et souverains, et qui demanderaient peut-être de nos deux personnes une plus forte rançon que ne pourraient la payer un chef de tisserands et un simple chevalier.
— Bahi répondit Walter en riant et en remettant son cheval au chemin qu'avait déjà entrepris son prudent compagnon, je suis certain qu-e Jacquemart d'Artevelle et le roi Edouard III ne laisseraient pas leurs ambassadeurs mourir prisonniers faute d'une rançon, cette rançon se montât-elle pour chacun à dix mille écus d'or.
— Je ne sais pas ce que le roi Edouard ferait pour messire Walter, répondit le tisserand; mais ce dont je suis sûr, c'est que, si riche que soit Jacquemart, il n'a rien mis de côté pour le cas où son ami maître Gérard Denis serait pris, même par les Sarrasins, qui sont bien d'autres mécréans encore que les seigneurs de Flandre : permettez donc que je m'en rapporte à moi-même de ma propre sûreté ; il n'y a point d'amitié de roi, de fils ni de frère, qui défende la poitrine d'un homme aussi vigilamment que le bouclier qui protège son bras gauche et l'épée qui arme sa main droite : je n'ai ni épée ni bouclier, c'est vrai, et je serais même fort embarrassé de me servir de l'un ou de l'autre, attendu que j'ai plus souvent manié le fuseau et la navette que la dague et la targe; mais j'ai la prudence, et la ruse, armes offensives et défensives qui en valent bien d'autres, surtout dirigées par une tête incessamment
(i) Le seigneur, terme flamand qui désigne cette qualité.
préoccupée d'épargner toute mésaventure au eorps qui a l'honneur de la supporter, soin dont elle s'est, il faut lui rendre justice,fort habilement occupée jusque aujourd'hui.
— Mais, reprit Walter, en voulant éviter la garnison de Cadsand, ne nous exposerons-nous point h rencontre? quelques-uns de ces pirates bretons, normands, picards, espagnols ou génois, qui vont, toujours nageant à la solde du roi Philippe, le long des côtes de France, et croyez-vous que Hugues Quiéret, Nicolas Béhuchet, ou Barbevaire seraient de meilleure composition à notre égard que messire Guy de Flandre, le seigneur de Hallewyn, ou Jean de Rhodes ?
— Oh! ceux-là, ils sont plus en quête des marchandises que des marchands, et c'est moins aux moutons qu'à la laine qu'ils en veulent ; en cas de rencontre, nous leur laisserions notre cargaison, et tout serait dit.
— Avez-vous donc un bâtiment marchand à vos ordres dans le port de Hanvich?
— Non, par malheur. Je n'ai qu'une petite galée, à peine grande comme une barge, que j'ai frétée à mon compte en partant de Flandre, et dont le ventre ne peut guère contenir que trois cents sacs de laine; si j'avais su trouver la marchandise si facilement et à si bon marché, j'aurais pris une plus grande nef.
— Mais j'avais cru, dit Walter, que le roi Edouard avait mis un embargo sur les laines d'Angleterre, et qu'ii était défendu, sous des peines assez fortes, de les exporter du toyaume.
— Eh ! c'est ce qui rend la spéculation meilleure. Aussi, dès que j'ai su que Jacques voulait envoyer un ambassadeur au roi d'Edouard, je lui ai demandé la préférence ; car j'ai pensé qu'en ma qualité d'envoyé des bonnes villes de Flandre, on me croirait plus occupé de politique que de commerce, et qu'il y aurait par conséquent facilité de fadre un bon coup : je ne m'étais pas trompé, et si j'arrive
sans encombre à Gand, mon voyage n'aura pas été perdu.
— Mais si ie roi Edouard, au lieu d'envoyer un messager pour traiter directement avec Jacques d'Artevelle, avait levé tout de suite, selon la demande que vous lui en avez faite, la défense mise sur l'exportation des laines, il me semble que votre spéculation aurait été moins lucrative, puisque vous avez fait, à ce qu'il me paraît, vos achats avant de venir à Londres, et qu'ayant traité, par conséquent, d'une marchandise prohibée, vous avez dû la payer plus cher.
— On voit bien, mon jeune confrère, répondit Gérard Denis en souriant, que vous vous êtes plus occupé de chevalerie que de commerce, puisqu'il paraît qu'à ma place vous eussiez été embarrassé de si peu de chose.
— .l'avoue que votre observation est juste ; mais je ne désire pas moins savoir comment vous vous en seriez tiré dans ce cas.
— Dans ce cas, j'aurais été quitte pour retarder la publication et presser la vente; et comme j'aurais été porteur à la fois du décret et des laines, j'aurais laissé mon portefeuille clos tant que mes sacs auraient été ouverts, et cela n'aurait pas été long, continua Gérard avec un soupir, car les trois quarts de nos manufactures sont fermées, non pas, Dieu merci! faute de dents, mais faute de nourriture à mettre dessous.
— Il y a donc disette en Flandre des laines d'Angleterre?
— Disette, c'est le mot. Écoutez, continua Gérard d'un air confidentiel, en se rapprochant de Walter et en baissant la vois, quoiqu'ils fussent seuls sut la grande route, il y aurait une bonne spéculation à tenter si vous le vouliez.
— Laquelle? je ne demande pas mieux que d'achever mon éducation commerciale, d'autant plus que vous m'avez l'air du maître qu'il me faut pour m'instruire vite.
LÀ COMTESSE DE SALISBURY. 4f7
— Que comptiez-vous faire à Yarmouth ?
— Mais prendre un bâtiment de la marine du roi, comme m'y autorisaient mes pouvoirs.
— Cette autorisation était-elle restreinte à un seul port?
— E1J.3 s'étendait à tous les ports d'Angleterre ?
— Eh Dien ! prenez à Harwich le bâtiment que vous comptiez prendre à Yarmouth ; il n'y a pas besoin qu'il soit de la dimension d'Êdouarde ni de Christophe, qui sont, dit-on, les deux plus grandes nefs qui aient jamais été construites sur un chantier, mais d'une taille honnête, avec un ventre qui puisse contenir la fortune de deux hommes, et quand vous l'aurez pris, nous lui bourrons l'estomac des meilleures laines du pays de Galles ; nous le ferons suivre par notre petite galée, qu'il est inutile de perdre, et arrivés là-bas, nous partagerons en frères. Si vous n'avez pas d'argent, cela ne fait rien, j'ai du crédit.
— Votre idée est bonne, dit Walter.
— N'est-ce pas? s'écria Gérard les yeux brillans de joie.
— Mais il n'y a qu'un malheur, c'est que je ne puis en conscience la mettre à exécution.
— Eh? pourquoi cela? reprit Gérard.
— Parce que c'est moi qui ai donné au roi Edouard le conseil de ne pas laisser sortir un seul ballot de laine des ports d'Angleterre. Gérard fit un mouvement de surprise. Que ce que je viens de vous dire ne vous inquiète pas, cependant, mon brave compagnon, continua Walter en souriant à son tour; vous avez acheté vos trois cents sacs, c'est bien ; emportez-les ; mais croyez-en un homme qui vous parle en ami, bornez là votre spéculation. Quant à moi, comme vous l'avez deviné je m'occupe plus de chevalerie que de commerce, et comme ces deux états sont incompatibles, mon choix est fait entre eux : je désire rester chevalier. Robert, donnez-moi la Prude. Aces mots, Walter prit sur son poing le faucon de la belle Alix, et passant du côté de la route opposé à celui où se trouvait
Gérard, il laissa le chef des tisserands continuer solitairement son chemin, tout étourdi de la manière dont avait été reçue une proposition qui lui semblait si naturelle, et qu'à la place de Walter il eût trouvée si avantageuse.
Laissons-les continuer leur route silencieuse vers Harwich, ei jetons, pour l'intelligence des faits qui vont suivre, et l'appréciation des nouveaux personnages que nous allons mettre en scène, un coup d'œil sur la Flandre, séjour privilégié des trois reines du commerce occidental du moyen-âge, Ypres, Bruges et Gand.
L'interrègne qui avait suivi la mort de Conradin, exécuté à Naples en 1268, par les ordres de Charles d'Anjou, frère de saint Louis, en amenant de longs troubles électifs en Allemagne, avait permis peu à peu aux seigneurs, comme nous l'avons dit, de se soustraire à la juridiction de l'empire ; les villes, à leur tour, instruites par l'exemple qui venait de leur être donné, prirent leurs mesures pour échapper à la puissance féodale. Mayence, Strasbourg, Worms, Spire, Bâle et toutes les cités, du Rhin jusqu'à la Moselle, tirent un traité offensif et défensif, qui avait pour but de se soustraire aux violences de leurs seigneurs, dont les uns relevaient de l'empire, les autres de la France. Ce qui les excitait surtout à cette défense était l'amour de la propriété, que leur avaient inspiré les richesses immenses que le commerce répandait sur leurs places publiques. Dans cette époque reculée, où la route du cap de Bonne-Espérance n'avait point encore été découverte par Barthélémy Diaz, ni frayée par Vasco de Gama, tous les transports se faisaient car caravanes : ces caravanes partaient de l'Inde, où se réunissaient tous les produits de son océan, remontaient les bords du golfe Persique, gagnaient Rhodes ou Suez, leurs deux grands entrepôts, et prenaient sur ces deux points des bàtimens de transport qui les conduisaient à Venise : là les marchandises étaient exposées d'abord dans les bazars magni-
fiques de la ville sérénissime, qui ensuite les expédiait dans les autres ports de la Méditerranée, à l'aide de ses mille vaisseaux, mais qui employait une seconde fois le moyen des caravanes pour diriger vers l'Océan le fleuve commercial qui alimentait tous les pays situés au nord et à l'occident de Venise. Ces nouvelles caravanes traçaient une ligne à travers les comtés indépendans duTyrol et du Wurtemberg, côtoyaient le Rhin jusqu'à Bâle, enjambaient le fleuve au-dessous de Strasbourg, longeaient l'archevêché de Trêves, le Luxembourg et le Brabant, puis venaient enfin s'arrêter en Flandre, après avoir rempli sur leur route les marchés de Constance, de Stuttgard, de Nuremberg, d'Augsbourg, de Francfort et de Cologne, villes hôtelières bâties comme des caravansérails d'Occident. C'est ainsi que Bruges, Ypres et Gand étaient devenues les riches succursales de Venise; c'était de leurs magasins que sortaient, pour se répandre en Bourgogne, en France et es Angleterre, les épiceries de Bornéo, les étoffes de Cachemir, les perles de Goa, et les diamans de Guzarate. Quant aux terribles poisons des Célèbes, on disait que l'Italie s'en était réservé le monopole. En échange, les villes anséatiques recevaient les cuirs de France et les laines d'Angleterre, qu'elles fabriquaient presque exclusivement, et que los caravanes reposées remportaient à leur tour jusqu'au fond de l'Inde d'où elles étaient parties.
On conçoit donc facilement que ees riches bourgeois, qui pouvaient rivaliser de luxe avec les seigneurs de l'empire, de l'Angleterre et de la France, se soumettaient difficilement aux exactions de leurs ducs ou de leurs comtes. Aussi leurs seigneurs étaient-ils presque toujours en guerre avec eux quand ils n'étaient pas en guerre avec la France.
Ce fut sous Philippe le Bel, vers l'an 1297, que les collisions avaient commencé à prendre un caractère sérieux. Le comte de Flandre avait fait déclarer au roi de France
sju'il cessait d'être son vassal et ne le reconnaissait plu» pour son souverain. Philippe envoya aussitôt l'archevêïue de Reims et l'évêque de Senlis jeter l'interdit sur H ïomte de Flandre ; celui-ci en appela au pape, qui convoqua l'affaire devant lui ; mais Philippe écrivit au souverain pontife que les affaires de son royaume regardaient la cour des pairs, et non pas le saint-siége. En conséquence, il rassembla une armée et marcha vers la Flandre, jetant en Italie la semence de cette grande discorde religieuse qui causa la mort de Boniface VIII et amena la translation de la papauté dans la ville d'Avignon.
Pendant sa marche militaire, Philippe le Bel apprit que le roi des Romains venait au secours des Flamands; il lui envoya aussitôt Gaucher de Châtillon, son connétable, qui, à force d'argent, acheta sa retraite ; en même temps Albert d'Autriche recevait de lui une somme considérable pour occuper Rodolphe en Allemagne. Philippe, délivré du pouvoir spirituel de Boniface VIII et du pouvoir temporel de l'empereur, marcha à la rencontre de ses ennemis; la campagne s'ouvrit par une suite de victoires: Lille capitula, Béthune fut emportée d'assaut, Douai et Courtray se rendirent, et le comte de Flandre fut battu aux environs de Furnes; mais, en marchant sur Gand, le roi de France trouva les fuyards ralliés par Edouard 1er d'Angleterre, qui avait passé la mer pour venir à leur secours. Ni l'un ni l'autre des deux souverains ne voulant risquer une bataille, une trêve de deux ans fut signée à Tournay, et par cette trêve Philippe demeura maître de Lille, de Béthune, de Courtray, de Douai et de Bruges. A l'expiration de la trêve, Philippe IV envoya son frère Charles de Valois recommencer la guerre interrompue; et la ville de Gand ayant ouvert ses portes, le comte de Flandre et ses deux fils en sortirent en supplians, suivis d'un grand nombre de seigneurs, et vinrent se jeter aux genoux du roi. Philippe envoya le comte de Flandre et
ses deux fils en prison, le comte de Flandre à Compiègne, et Robert et Guillaume, le premier à Chinon, et le second en Auvergne. Cette mesure prise, il partit lui-même pouï Gand, diminua les impôts, accorda aux villes de nouveau* privilèges, et, lorsqu'il crut avoir gagné l'affection du peuple, déclara que le comte ayant mérité par sa félonie la confiscation de ses États, il les réunissait à la France.
Ce n'était point là l'affaire des Flamands : ils avaient espéré mieux qu'un changement de maître. En conséquence, ils attendirent patiemment le départ du roi, et lorsqu'il fut parti ils se révoltèrent. Le tisserand Pierre Leroy et le boucher Breget étaient les principaux chefs de cette sédition, qui, rencontrant partout la sympathie des intérêts, s'étendit d'un bout à l'autre de la Flandre , de sorte qu'avant même que la nouvelle du premier mouvement ne fût parvenue à Paris, Pierre Leroy avait repris Bruges ; Gand, Dam et Ardembourg s'étaient soulevées, et Guillaume de Juliers, neveu du eomte, étant venu rejoindre les bonnes gens de Flandre, avait été élu général. Ses premiers exploits furent la prise de Furnes, de Bcrgues, de Vindale, de Cassel, de Courtray, d'Oudenarde et d'Ypres. Philippe envoya contre eux une armée commandée par le connétable Raoul de Clermont-de-NesIe et par Robert, comte d'Artois, père de celui que nous avons vu arriver proscrit à la cour du roi d'Angleterre; cette armée vint se briser contre le camp fortifié de Guillaume de Juliers, laissant dans ses fossés le connétable, qui ne voulut point se rendre, Robert d'Artois, que l'on retrouva percé de trente-deux blessures, deux maréchaux de France, l'héritier de Bretagne, six comtes, soixante barons, douze cents gentilshommes et dix mille soldats.
L'année suivante, Philippe entra lui-même en Flandre pour venger cette défaite, qui avait mis en deuil toute la noblesse de France, et, après avoir pris Orchies, vint camper à Mons-en-Puelle, entre Lille et Douai. Deux jours
après, au moment où Philippe allait se mettre à table, une grande rumeur s'éleva tout à coup dans l'armée ; le roi s'élança vers la porte de sa tente, et se trouva face à face avec Guillaume de Juliers, qui avait pénétré dans le camp avec trente mille Flamands : c'en était fait du roi, si Charles de Valois, son frère, ne s'était jeté à la gorge de Guillaume de Juliers. Pendant qu'ils luttaient corj£ à corps, Philippe prit son casque, ses gantelets et son épée, et, sans autres armes, il s'élança à cheval, rassembla toute sa cavalerie, passa sur !e corps de l'infanterie flamande, lui écrasa six mille hommes et mit le reste en déroute; puis, voulant profiter de l'avantage que lui donnait le bruit de cette victoire, il vint mettre le siège devant Lille. À peine y avait-il établi ses logis que Jean de Namur, qui avait rassemblé soixante mille hommes, lui envoya un héraut pour lui demander une paix honorable, ou le défier à la bataille. Philippe, étonné de la promptitude avec laquelle la rébellion avait réparé son échec et recruté de nouvelles forces, accorda la paix demandée : les conventions furent que Philippe remettrait en liberté Robert de Béthune, et lui rendrait sa comté dé Flandre, mais à la condition qu'il ne pourrait avoir que cinq villes entourées de murailles, lesquelles murailles le roi pourrait même faire démolir s'il le jugeait nécessaire ; que Robert prêterait foi et hommage et paierait à divers termes une somme de deux cent mille livres; en outre, on rendait à la France, Lille, Douai, Orchies, Béthune, et toutes les autres villes situées en deçà de la Lys. Ce traité fut observé tant bien que mal jusqu'en 1328, époque à laquelle Louis de Cressy, chassé par ses sujets, se réfugia à la cour de Philippe de Valois. Trois rois avaient occupé successivement le trône de France pendantcet intervalle pacifique, Louis X, Philippe V et Charles IV.
Philippe de Valois, qui avait succédé à ce dernier, marcha à son tour contre les Flamands, et les trouva retran-
chés sur la montagne de Cassel et commandés par un marchand de poisson nommé Collin Zannec ; le nouveau général avait fait mettre un coq sur la barrière de son camp, avec ces deux vers :
Quand ce coq chanté aura, Le roi trouvé (1) conquerrai
Pendant que Philippe cherchait par quel moyen il pourrait faire chanter le coq de Zannec, celui-ci, trois jours de suite, pénétrait dans son camp, déguisé en marchand de poisson, et observait que le roi restait longtemps à table, et dormait après son dîner : exemple qui était imité de toute l'armée ; cela lui fit naître l'idée de surprendre le camp. En conséquence, le 23 août, à deux heures de l'après-midi, pendant que tout dormait, Zannec fit avancer ses troupes en silence ; les sentinelles surprises furent égorgées avant d'avoir pu donner i'alarme. Les Flamands se répandirent dans les logis, et Zannec marchait vers la tente de Philippe avec cent hommes déterminés, lorsque le confesseur du roi, qui seul ne s'était point endormi, occupé qu'il était d'une lecture sainte, entendit du bruit et donna l'alarme. Philippe fit sonner le boute-selle : les troupes, à ce bruit, se réveillent, s'arment, tombent sur les Flamands, et en tuent, s'il faut en croire la lettre que le roi écrivit lui-même à l'abbé de Saint-Denis, dix-huit mille cinq cents. Zannec ne voulut point survivre à cette défaite et se fit tuer. Cette bataille livra la Flandre à la merci du vainqueur, qui démantela Ypres, Bruges et Courtray, après avoir fait pendre et noyer trois cents de
(1) On appelait Philippe de Valois le roi trouvé, parce qu'il avait été élu par les barons après la mort de Charles le Bel, qui ne laissait ni frère ni fils, mais seulement Edouard d'Angleterre, son neveu par les femmes, et Philippe de Valois, son cousin par les hommes.
leurs habitans. La Flandre se trouva ainsi reconquise & Louis de Cressy, qui, n'osant cependant résider dans aucune de ses capitales, continua de demeurer en France, d'où il régissait son comté.
Ce fut pendant cette absence de son seigneur que la puissance de Jacques d'Artevelle s'accrut si grandement qu'à le voir on eût dit qu'il était souverain maître de la Flandre. C'était en effet lui, comme nous l'avons vu, et non Louis de Cressy, qui avait envoyé un messager au roi Edouard, dans le but d'obtenir l'exportation des laines d'Angleterre, qui faisaient le principal commerce des villes anséatiques ; et nous avons raconté comment Edouard, calculant avec la rapidité du génie l'immense pîrti qu'il pouvait tirer de la vieille haine qui existait entre Philippe de Valois et la Flandre, n'avait point dédaigné de traiter de puissance à puissance avec le brasseur d'Artevelle.
Maintenant que, bravant l'ennui qui ne manque jamais de s'attacher à l'histoire de faits et de dates dépouillée de ses détails, nous avons consacré la moitié d'un chapitre à raconter quels événemens successifs avaient porté le brasseur d'Artevelle au degré de pouvoir où il était parvenu, on ne s'étonnera pas de le voir sortir de la salle de conférence où les députés des corporations discutaient ordinairement les affaires de la ville et de la province, au milieu d'un cortège qui aurait fait honneur à un prince suzerain. A peine était-il apparu au seuil de cette salle que, quoiqu'il eût encore la cour tout entière à traverser avant d'arriver à la rue, une vingtaine de varlcts armés de bâtons avaient pris les devans pour lui frayer une route au milieu du peuple, qui s'empressait toujours aux
lieux où il devait passer. Arrivé à la porte, où plusieurs pages et écuyers tenaient des chevaux de main, il s'approcha de sa monture, rassembla les rênes en cavalier expérimenté, et se mit en selle avec plus d'aisance qu'on n'aurait dû l'attendre d'un homme de son état, de sa corpulence et de son âge. A sa droite et à sa gauche s'avançaient montés, le premier sur un magnifique cheval de guerre, digne d'un aussi noble, et aussi puissant chevalier, le second sur un palefroi dont l'allure douce était assortie à son état, le marquis de Juliers, fils de ce Guillaume ae Juliers qui, à la bataille de Mons-en-Puelle, avait pénétré jusqu'à la tente de Philippe le Bel, et son frère messire Valerand, archevêque de Cologne ; derrière eux venaient le sire de Fauquemont et un brave chevalier qu'on appelait le Courtraisien, parce qu'il était né dans la cité de Courtrai , et qu'il était même plus connu sous ce nom que sous celui de Zegher, qui était cependant le nom de sa famille. Enfin, derrière les deux nobles hommes que nous venons de nommer, se pressaient pêle-mêle et sans distinction, les députés des bonnes villes et les chefs des corporations.
Ce cortège était si nombreux que personne ne s'était aperçu qu'au détour d'une rue deux nouveaux personnages venaient de s'y mêler ; soit que les arrivans désirassent par curiosité s'approcher de Jacques d'Artevelle, soit qu'ils crussent que leur rang leur permettait de choisir cette place, ils firent si bien qu'ils parvinrent à prendre la file immédiatement après le sire de Fauquemont et le Courtraisien ; ils les suivirent ainsi pendant un quart d'heure à peu près; puis la tête de la colonne s'arrêta devant une maison à plusieurs étages, qui tenait à la fois de la manufacture et du palais; chacun mit pied à terre, et les varlets s'emparèrent des chevaux, qu'ils conduisirent sous de grands hangars destinés à donner l'hospitalité aux quadrupèdes ; on était arrivé chez Jacques d'Ar-
tevelle; en se retournant pour faire signe au cortège d'entrer, le brasseur aperçut les nouveaux airivans.
— Ah ! c'est vous, maître Gérard ! dit tout haut d'Artevelle ; soyez le bien venu. Je regrette que vous n'ayez pas été plus pressé de nous rejoindre , de quelques heures seulement; vous auriez assisté à la décision que nous venons de prendre pour assurer la liberté du commerce des bonnes villes de Flandre avec Venise et Rhodes, décision pour l'exécution de laquelle messire de Juliers et monseigneur l'archevêque de Cologne, son frère, peuvent nous être et nous seront d'un si grand secours, non-seulement dans toute l'étendue de leurs possessions territoriales qui s'étendent de Dusseldorf à Aix-la-Chapelle, mais encore par leur influence sur les autres seigneurs, leurs parens et amis, parmi lesquels il faut compter l'auguste empereur des Romains, Louis V de Bavière. Vous auriez vu avec plaisir, j'en suis certain, l'empressement et l'unanimité qu'ont mis les bonnes villes à me conférer tous les pouvoirs qui appartenaient à Louis de Flandre avant sa fuite chez son parent le roi de France. Puis, s'approchant de lui et le tirant à part, il ajouta tout bas :
— Eh bien ! mon cher Denis, quelles nouvelles d'Angleterre ? As-tu vu le roi Edouard ? paraît-il disposé à lever la défense qu'il a faite? aurons-nous ses laines du pays de Galles et ses cuirs du comté d'York? Parle tout bas, et comme si nous causions de choses indifférentes.
— J'ai rempli ponctuellement tes instructions, Jacqueftart, répondit le chef des tisserands, affectant de tutoyer l'Artevelle, et de l'appeler du nom que lui donnaient ses familiers. J'ai vu le roi d'Angleterre, et il a été si frappé des observations que je lui ai transmises en ton nom, qu'il envoie un de ses plus fidèles pour traiter l'affaire directement avec toi, ne voulant avoir affaire qu'à toi, et
LA COMTfcÈSE DE SALïSBURY. 57
sachant qu'il est inutile de s'adresser à d'autres, et que ce que tu veux, la Flandre le veut.
— Et il a raison, sur mon âme ! Mais où est ce messager?
— C'est ce grand jeune homme, moitié brun, moitié roux, que tu vois df l'autre côté de ia rue, appuyé contre cette colonne, et 'ouant avec son faucon , comme pourrait faire un baron de l'empire ou un pair de France. Je crois, Dieu me pardonne, que tous ces Anglais se croient descendus de Guillaume le Conquérant.
— N'importe, il faut flatter leur vanité. Invite de ma part ce jeune homme au souper que je donne à l'archevêque de Cologne, au marquis de Juliers et aux députés des bonnes villes. Place-le à table de manière à satisfaire son amourpropre, sans cependant qu'il soit trop en vue, entre le Courtraisien, qui est chevalier, et toi, qui es chef de corporation, par exemple : aie soin qu'il ne soit pas trop près de moi, pour ne pas donner soupçon sur son importance, et cependant qu'il ne soit pas trop éloigné, afin que je puisse étudier sa physionomie. Recommande-lui de ne pas dire un mot de sa mission, et fais-le boire ; je causerai avec lui après le souper.
Gérard Denis fit un signe d'intelligence, et s'empressa de porter à Walter l'invitation qu'il était chargé de lui transmettre : le jeune chevalier l'accepta comme une faveur à laquelle son titre lui donnait droit, et prit entre le Courtraisien et le chef des tisserands la place que lui avait désignée d'Artevelle.
Le souper était presque aussi nombreux et aussi splendide que celui par lequel cette chronique s'est ouverte à Westminster; il y avait le même luxe de varlets, la même abondance de vaisselle d'argent ciselé et la même profusion de vins, d'hypocras et de cervoise ; seulement, les convives offraient un tout autre aspect ; car, à l'exception du marquis de Juliers et de l'archevêque de Cologne, qui
étaient assis au bout de la table, à la gauche et à la droite de d'Artevelle , du sire de Fauquemont et du Courtraisien, qui s'étaient placés en face, tous les autres étaient de simples bourgeois élus, ou des chefs de corporations ; aussi s'étaient-ils alignés, sans autre distinction que celle de l'âge, autour de la table un peu plus basse qui faisait suite au service d'honneur. Quant à Walter, il avait sans façon poussé son voisin; de sorte qu'il avait trouvé place au rang des seigneurs, tandis que Gérard Denis commençait la série de ceux qui mangeaient à la table secondaire : il était donc placé presque en face de d'Artevelle, et, profitant de la précaution que celui-ci avait ménagée pour lui-même, il pouvait l'examiner à son aise.
Le brasseur était un homme de quarante-cinq à quarante-huit ans à peu près, de taille moyenne, et commençant à prendre de l'embonpoint. Il portait les cheveux taillés carrément, et la barbe et les moustaches comme avaient l'habitude de le faire les nobles. Quoique sa Ggure eût l'apparence de la bonhomie, de temps en temps son regard jeté rapidement s'éclairait d'une lueur de finesse qui se perdait aussitôt dans l'expression générale de sa physionomie. Il était, du reste, vêtu aussi richement qu'il était permis à un homme de sa condition, et il portait une espèce de surcot de drap brun, garni de renard noir, avec des ornemens d'argent; l'or, le vair, l'hermine, le petit-gris et le velours étant réservés aux seuls chevaliers.
Walter fut interrompu dans cet examen par son varlet, qui, se penchant à son oreille, lui dit quelques mots, et en même temps par l'évêque de Cologne, qui lui adressa la parole.
— Messire chevalier, dit l'évêque, car je ne crois pas me tromper en vous donnant ce titre...
Walter s'inelina.
«■- Me permettGz-vous d'examiner de près 1© faucon que
votre écuyer porte sur le poing ? ïl paraît de noble race, quoique son espèce me semble inconnue.
— Avec d'autant plus de plaisir, monseigneur, répondit Walter, que vous m'offrez une occasion de vous présenter mes excuses à propos du nouveau convive que nous amène Robert. Ce n'est qu'après avoir cherché de tous côtés un perchoir, et n'ayant pu en trouver un, qu'il nous amène la Prude, et il me demandait à l'oreille si votre seigneurie ne permettrait pas qu'on lui donnât une place parmi ses oiseaux.
— Oui, oui, dit d'Artevelle en riant, nous autres bourgeois, nous n'avons ni meutes ni fauconnerie; aussi trouverez-vous dans ma maison force magasins, force écuries ; mais de chenils et de perchoirs, point : en échange nous avons des halles assez vastes pour loger une armée, et je crois que les chiens et les faucons de mon seigneur de Cologne ne se plaindront pas, en quittant la maison de Jacques d'Artevelle, de l'hospitalité qu'ils y auront reçue, car le pauvre brasseur a tout fait pour rendre, autant que possible, sa maison digne de la visite qu'elle avait l'honneur de recevoir.
— Aussi vous promettons-nous, mon cher Jacquemart, répondit le marquis de Juliers, de nous souvenir, maîtres, valets, chiens et faucons, non-seulement de l'accueil que nous avons reçu de vous personnellement, mais encore de celui que nous ont fait les députés des bonnes villes de Flandre, et les chefs des corporations de Gand, ajouta-t-il en se tournant vers le bas bout de la table et en sciuant.
— Vous àîîriez eu tort de nous faire vos excuses, sir© chevalier, reprit ^archevêque de Cologne après avoir examiné le faucon en connaisseur; cet oiseau est, j'en suis certain, de race plus ancienne et plus pure que beaucoup de nobles Français, surtout depuis que Philippe III s'est avisé de vendre des lettres d'anoblissement à Raoul l'or-
févre, qui avait, à ce qu'il paraît, ses aïeux en lingots, et qui les a fait monnayer ; seulement, tout en reconnaissant qu'il est de race, il me serait impossible d'indiquer, malgré ma science en vénerie, le pays d'où il a été tiré.
— Quoique moins savant que vous en pareille matière, monseigneur, interrompit d'Artevelle, j'oserais répondre qu'il vient d'Orient : j'en ai vu de pareils, ce me semble, quoiqu'ils y fussent fort rares, dans les îles de Rhodes et de Chypre, lorsque j'y accompagnais monseigneur le comte de Valois.
— Et vous ne vous tromperiez pas, maître, dit Walter : il vient originairement de la terre de Nubie, située, diton, au midi de l'endroit où Moïse a traversé la mer Rouge. Son père et sa mère avaient été pris parmi les bagages de Muley-Mohamed, souverain de Grenade, pa' Alpbonse XI de Castille, et donnés par le roi au cheva-^ lier Lockheart, qui avait accompagné Jacques de Douglas dans le voyage qu'il avait ^ Repris pour porter au Saint- Sépulcre le cœur du roi Robert Bruce. A son retour, le chevalier Lockheart ayant été pris dans une escarmouche entre les Anglais et les Ecossais, par le comte de Lancastre au cou tors, une des conditions de la rançon du chevalier fut qu'il lui donnerait un faucon de la race qu'il avait rapportée d'Espagne. Le comte de Lancastre, maître de ce précieux animal, en fit don à son tour à la belle Alix de Granfton, qui me l'a confié pour me distraire dans mon voyage. Vous voyez que sa généalogie est en règle, des plus nobles et des mieux établies.
— Vous me rappelez, dit le Courtraisien, que j'ai vu Jacques de Douglas à son passage à l'Ecluse : il cherchai une occasion de passer en Terre-Sainte, et c'est moi qui lui donnai le conseil de se rendre en Espagne. C'était il y a sept ou huit ans, je crois.
— On dit, continua le sire de Fauquemont, que le roi Robert Bruce le chargea de cette commission, le tenant
pour le plus brave et le plus loyal chevalier de son royaume.
— Oui, oui, répondit le Courtraisien, il m'a souvent raconté comment la chose s'était passée ; car cela lui faisait honneur, et j'y prenais plaisir comme à son noble récit de chevalerie. Il paraît que dans le temps où le roi Robert était exilé, il fit serment, s'il reconquérait son royaume, d'accomplir le voyage du Saint Sépulcre ; mais les guerres éternelles qu'il eut à soutenir contre les rois d'Angleterre ne lui permirent pas de quitter l'Ecosse ; de sorte qu'au lit de mort il se souvint du vœu qu'il avait fait, et que cela tourmentait durement son agonie de n'avoir pu l'acquitter. Alors il fit venir près de son lit le gentil chevalier , messire Jacques de Douglas, devant tous les autres, et lui dit :
— Monseigneur Jacques, cher ami, vous savez que j'ai eu beaucoup à faire et à souffrir dans le temps que j'ai vécu pour soutenir mes droits à ce royaume, et quand j'eus le plus à faire, je vouai que, si jamais je voyais ma guerre achevée, et que si je pouvais gouverner en paix, j'irais aussitôt aider à guerroyer les ennemis de Notre- Seigneur et ceux qui sont contraires à la foi chrétienne. Mon cœur a toujours tendu vers ce point ; mais Notre- Seigneur n'a point voulu y consentir, et il m'a donné tant à faire en mon temps, et à cette heure je suis si gravement entrepris, qu'il me convient de mourir comme vous le voyez et comme je le sens. Donc, puisqu'il est ainsi, que mon corps n'y peut aller ni achever ce que mon cœur a tant désiré, j'y veux envoyer mon cœur au lieu de mon corps pour acquitter mon vœu autant qu'il m'est possible; et comme je ne sais en mon royaume aucun chevalier plus preux que vous, ni mieux taillé pour accomplir mon vœu au lieu de moi, je vous prie, très cher ami, autant comme je le puis, que vous vouliez entreprendre ce voyage pour l'amour que vous me portez, et acquitter
mon âme envers Notre-Seigneur; car je compte tant sur vous, sur votre noblesse et sur votre loyauté, que, si vous entreprenez cette chose, vous ne manquerez aucunement de l'accomplir, et ainsi je mourrai plus aise, plus léger et plus tranquille ; mais si vous le faites, comme j'y compte, faites-le ainsi que je vais vous dire. Je veux, aussitôt que je serai trépassé, que vous ouvriez ma poitrine avec votre brave épée, que vous en tiriez le cœur de mon corps, le fassiez embaumer, et le mettiez dans une boîte d'argent que j'ai fait préparer à cet effet; puis vous prendrez autant de mon trésor qu'il vous faudra, afin que vous en ayez pour parfournir à tout le voyage de vous et de tous ceux que vous voudrez mener avec vous; et faites si grandement, et pourvoyez-vous si abondamment d'argent, de compagnie et de suite, que partout où vous passerez on sache que vous emportez outre mer le cœur du roi Robert d'Ecosse, et cela par son commandement, parce que le corps n'y pouvait aller.
— Gentil et noble sire, répondit Jacques de Douglas, cent mille mercis du grand honneur que vous m'accordez en me chargeant d'un si noble trésor; je le ferai volontiers et de cœur content ; seulement, je ne me sens ni digne ni suffisant pour cette chose.
— Ah I gentil ami, reprit le roi, grand merci de la promesse que vous me faites. Or, je ^vais mourir plus en paix, maintenant que je sais que le plus loyal, le plus preux et le plus suffisant de mon royaume achèvera pour moi ce que je ne puis achever.
Et alors, passant ses deux bras au cou de Jacques de Douglas, il l'embrassa et mourut.
Le jour même, et ainsi qu'il lui avait été recommandé, Jacques de Douglas ouvrit la poitrine de son maître avec son épée, et en tirant son cœur royal, il le mit dans une boîte d'argent, sur laquelle était gravé un lion, qui est le blason du royaume d'Ecosse; puis, suspendant cette boît«
à son cou, il partit avec une grande suite du port de Montrose, et aborda à l'Ecluse, où je le vis, où je le connus, et où il me raconta de sa bouche ce que je viens de vous dire.
— Et mena-t-il l'entreprise à bonne fin ? dit Gérard Denis, hasardant un mot dans cette noble conversation.
— Non, répondit le marquis de Juliers; j'ai entendu dire qu'il avait péri en Espagne.
— Et sa mort fut digne de sa vie, dit Walter, prenant à son tour la parole. Quoique je sois Anglais et qu'il fût Ecossais, je lui rends justice, car c'était un noble et puissant chevalier. Je me rappelle une certaine nuit, c'était pendant la guerre de 1327, où messire Jacques de Douglas, avec deux cents armures de fer environ, pénétra dans notre camp pendant que tout y dormait, et frappa tant et si bien son cheval des éperons, et nos soldats de son épée, qu'il parvint jusqu'à la tente du jeune roi Edouard III, en criant : Douglas ! Douglas ! Le roi Edouard entendit heureusement ce cri de guerre, et n'eut que le temps de se glisser sous la toile de sa tente, car déjà l'épée de Douglas en taillait les cordes pour la jeter bas.Ilnous tua bien trois cents hommes dans cette nuit, et cependant il se retira, lui, sans perdre un seul de ses compagnons. Depuis, nous fîmes grand guet chaque nuit, car nous avions toujours peur des mauvais rêves de Douglas.
— Et connaissez-vous les détails de sa mort? demanda le marquis de Juliers.
— Oui, jusqu'au dernier, car mon maître en chevalerie me les répéta souvent. Donc, pour son malheur, il fit ce que vous lui aviez conseillé, seigneur chevalier, continua Waltor, se tournant vers le Courtraisien, et arriva en Espagne; c'était au moment où le roi Alphonse d'Aragon guerroyait contre le roi de Grenade, qui était Sarrasin ; et le roi d'Espagne demanda au noble pèlerin
si, en l'honneur du Christ et de la Vierge Marie, il ne romprait pas une lance avec les infidèles ?
— Si, ferai-je volontiers , répondit Douglas, et cela le plus tôt possible !
Le lendemain, le roi Alphonse sortit aux champs pour approcher ses ennemis; le roi de Grenade en fit autant, et chacun rangea ses batailles. Quant à Douglas le Noir, il se mit sur l'une des ailes avec ses chevaliers et ses écuyers écossais, afin de mieux faire sa besogne et de mieux montrer son effort. Aussitôt qu'il vit les soldats rangés de part et d'autre, et qu'il s'aperçut que les batailles du roi d'Espagne commençaient à s'émouvoir, il voulut être des premiers et non des derniers, piqua des éperons et toute sa compagnie avec lui, criant : Douglas ! Douglas ! jusqu'aux batailles du roi de Grenade ; et là, croyant être suivi par les Espagnols, il détacha de son cou la boîte qui renfermait le cœur de Robert, et la jeta au milieu des Sarrasins en criant : « Marche en avant, noble cœur royal, comme tu faisais pendant ta vie, et Douglas va te suivre. » Alors lui et ses chevaliers entrèrent si profondément dans les rangs des Sarrasins, qu'ils y disparurent comme le fer dans une blessure ; et là ils firent des merveilles d'armes; mais ils ne purent durer; les Espagnols, c'est honte de le dire, ne les ayant secourus ni lui ni les siens. Le lendemain on le retrouva mort, serrant sur sa poitrine la boîte d'argent où était le cœur du roi, et autour de lui étaient tous ses compagnons, morts ou blessés; trois ou quatre seulement survécurent, et l'un d'eux, le chevalier Lockhart, rapporta la boîte d'argent et le cœur, qui furent enterrés en grande pompe à 1 abbaye de Melrose. C'est depuis ce temps que les Douglas, qui s'armaient d'un écu d'azur à un onef d'argent et de trois étoiles de gueules en argent, ont substitué à ces armes un cœur sanglant surmonté d'une couronne, et que le chevalier Lockhart a changé son nom en celui de Lock-
heart , qui, en langue gallique, veut dire cœur fermé. Oh ! continua Walter s'exaltant , oui ! oui ! l'on peut dire que c'était un brave et preux chevalier; que c'é'oit un noble et riche capitaine de guerre que celui qui, ayant livré soixante-dix batailles, en avait gagné cinquantesept ; et nul ne le regretta davantage que le roi Edouard, quoiqu'il lui eût plus d'une fois renvoyé ses archers après leur avoir fait crever l'œil droit et eouper l'index, afin qu'ils ne pussent plus bander leurs arcs ni guider leurs flèches.
— Oui 1 oui ! dit l'évêque de Cologne, le jeune léopard aurait voulu rencontrer le vieux lion, afin de savoir lequel avait meilleures dents et plus fortes griffes.
— Vous l'avez deviné, monseigneur, répondit le jeune chevalier ; voilà ce qu'il espérait, tant que Douglas le Noir était vivant, et voilà ce qu'il n'espère plus depuis que Douglas le Noir est mort.
— A la mémoire de Douglas le Noir ! glissa Gérard Denis, remplissant la coupe de Walter de vin du Rhin.
— Et à la santé d'Edouard III d'Angleterre ! ajouta d'Artevelle en jetant un regard d'intelligence au jeune chevalier et en se levant.
— Oui, continua le marquis de Juliers, et puisse-t-il s'apercevoir enfin que Philippe de Valois siège sur un trône qui est à lui, dort dans un palais qui est à lui, et règne sur un peuple qui est à lui !
— Oh l c'est chose déjà faite, messeigneurs, je vous le jure, répondit Walter ; et s'il croyait trouver de bons alliés
— Sur mon âme 1 ils ne lui manqueront pas, dit le sir« de Fauquemont ; et voici mon voisin le Courtraisien, qui est encore plus Flamand que Français, qui ne demandera pas mieux que d'appuyer ce que j'avance pour lui et pour moi, j'en suis sûr.
— Certes ! s'écria Zegher, je suis Flamand de nom. Flamand de cœur, et, au premier mot...
— Oui, dit d'Artevelle, au premier mot ; mais qui le dira ce premier mot ? Sera-ce vous , messeigneurs de Cologne, de Fauquemont ou de Juliers, qui relevez de l'empire, et qui ne pouvez faire la guerre sans le congé de l'empereur ? Sera-ce Louis de Cressy, notre prétendu seigneur, qui est au Louvre de Paris, avec sa femme et son enfant, en la cour de son cousin ? Sera-ce l'assemblée des bonnes villes , qui encourent une amende de deux millions de florins et l'excommunication de notre saint- père le pape si elles commencent les hostilités contre Philippe de Valois? C'est une dure besogne à entreprendre, et une plus dure encore à soutenir, croyez-moi, qu'une guerre avec nos voisins de France. Le tisserand Pierre Leroy, le poissonnier Hannequin (1), et votre père lui-même, messeigneurs de Cologne et de Juliers, en ont su quelque chose. Si cette guerre vient, eh bien ! nous la soutiendrons avec l'aide de Dieu. Mais, croyez-moi, si elle tarde, n'allons pas au devant d'elle. Ainsi contentons-nous de cette santé, elle est belle : A la mémoire de Douglas mort 1 à la prospérité d'Edouard vivant!
A ces mots il vida son verre, et tous les convives, qui s'étaient levés, lui firent raison et se rassirent.
— La généalogie de votre faucon nous a entraînés plus loin que nous ne voulions aller, messire chevalier, continua l'évêque de Cologne après un moment de silence ; mais elle nous a appris que vous veniez d'Angleterre : quelles nouvelles à Londres?
— Mais on y parle beaucoup de la croisade que veut entreprendre Philippe de Valois contre les infidèles, à l'exhortation du pape Benoît XII; et l'on dit (vous devez savoir cela mieux que nous, messeigneurs, car vos com-
(x) nom familier qu'on donnait à Zannec
munications sont plus faciles avec la France qu'elles ne le sont pour nous autres, qui gisons par-delà la mer) que le roi Jean de Bohême, le roi de Navarre (1) et le roi Pierre d'Aragon 12) ont pris la croix avec lui.
— C'est la vérité, répondit l'évêque de Cologne; mais, je ne sais pourquoi, je n'ai pas grande confiance en cette entreprise, quoiqu'elle soit prêchée par quatre cardinaux, le cardinal de Naples (3), le cardinal de Périgord (4), le cardinal Albano (5) et le cardinal d'Ostie (6).
— Mais enfin, sait-on ce qui la retarde ? reprit Walter.
— Une querelle entre le roi d'Aragon et le roi de Majorque, et dans laquelle Philippe de Valois s'est constitué arbitre.
— Et cette querelle a-t-elle une cause sérieuse ?
— Oh! des plus sérieuses, répondit gravement l'évêque de Cologne : Pierre IV avait reçu hommage de Jayme II pour son royaume de Majorque, et était allé rendre hommage du sien au pape d'Avignon ; mais, malheureusement, pendant la cérémonie de l'entrée solennelle de ce prince dans la ville pontificale, l'écuyer du roi don Jayme donna un coup de fouet sur la croupe du cheval du roi d'Aragon ; celui-ci mit l'épée à la main et poursuivit l'écuyer, qui se sauva à grand'peine : de là la guerre. Vous voyez que ce n'est pas à tort qu'on l'a surnommé le Cérémonieux.
(1) Philippe, comte d'Evreux, dit le Bon et le Sage.
(2) Pierre IV, dit le Cérémonieux.
(3) Annibal Ceccano, archevêque de Naples, créé cardinal par Jean XX11.
(4) Talleyrand de Périgord, évêque d'Auxerre, créé cardinal par le môme pape en 1321 .
(5) Gaucelin d'Eusa , neveu de Jean XXII , créé cardinal par lui en 1316.
(6) Bertrand Poyet , évêque d'Ostie , créé cardinal la même année et par le mémo
— Puis, il faut tout dire, ajouta d'ArtevelIe; au milieu des embarras suscités par ce prince, le roi David d'Ecosse, et la reine sa femme, sont arrivés à Paris, vu qu'Edouard III et Bailliol leur ont laissé en Ecosse un si petit royaume, qu'ils n'ont pas cru que cela valait la peine d'y rester pour quatre forteresses et une tour qu'ils y possèdent encore. Il est vrai que si le roi Philippe de Valois envoyait en Ecosse, au secours d'Alan Vipont ou d'Agnès la Noire, seulement le dixième de l'armée qu'il compte emmener en Terre-Sainte, cela pourrait diablement changer les affaires de ce côté.
— Oh ! je crois, repartit Walter avec négligence, qu'Edouard s'inquiète peu d'Alan Vipont et de son château de Lochleven, non plus que d'Agnès la Noire, toute fille de Thomas Randolph qu'elle est. Depuis le dernier voyage qu'il a fait en Ecosse les choses sont bien changées ; ne pouvant plus rencontrer Jacques Douglas, il s'en est vengé sur Archibald : le loup a payé pour le lion. Tous les comtés méridionaux lui appartiennent ; les gouverneurs et les shérifs des principales villes sont à lui ; Edouard Bailliol lui a fait hommage pour l'Ecosse, et si on le forçait d'y retourner, il prouverait à Alan Vipont que ses digues sont plus solides que celles de sir John Sterling (1); à la comtesse de March, que les boulets qu'envoient les machines contre les remparts font mieux que de la poussière (2) ; et si William Spons est encore à son service, le
(1) Sir John Sterling, assiégeant le château de Lochleven, qui est situé sur une île au milieu d'un lac , fit taire une digue à l'endroit de l'écoulement , espérant que les eaux monteraient et couvriraient l'île. En cifet, le pied du château était déjà submergé lorsque Aîsfti Vipont sortit une nuit et rompit l'écluse. L'eau, se précipitant alors avec violence, emporta une parue eu camp de Sterling.
(2) Pendant le siège de son château par le comte de Salisbu~
roi aura soin de se couvrir d'une armure d'assez bonne trempe pour que les gages d'amour d'Agnès la Noire ne pénètrent pas jusqu'à son cœur (1).
On en était là de la conversation lorsqu'elle fut interrompue par le bruit de la pendule qui sonnait neuf heures. Comme ce meuble était d'invention toute nouvelle, il attira l'attention dee seigneurs; et d'Artevelle luimême, soit qu'il n'eût flilus rien à faire servir, soit qu'il désirât donner le signal de la retraite, se leva, et s'adressant à Walter :
— Sire chevalier, lui dit-il, je vois que vous êtes désireux, comme messeigneurs de Cologne et de Juliers, d'examiner le mécanisme de cette horloge. Approchez-vous donc, car c'est chose curieuse, je vous jure. Elle était destinée au roi Edouard d'Angleterre; mais j'en ai fait offrir un si bon prix au mécanicien qui l'a faite qu'il m'a donné la préférence.
— Et comment s'appelle ce traître qui exporte les marchandises anglaises malgré la défense de son roi? dit Walter en riant.
— Richard de Valingfort; c'est un digne bénédictin, abbé de Saint-Alban, qui avait appris la mécanique dans la forge de son père, et qui a passé dix ans de sa vie sur ce chef-d'œuvre. Regardez : elle marque le cours des as-
ry, Agnès la Noire se promenait sur les remparts, époussetant avec son mouchoir les endroits où venaient frapper les pierres envoyées par les machines.
(1) Un jour que Salisbury faisait une reconnaissance autour du mur du château de Dumbar, une flèche, lancée par un archer écossais nommé William Spons, traversa la poitrine d'un chevalier qui se trouvait près de lui , quoiqu'il portât une triple cotte de maille sur une jaquette 'en cuir. « C'est un gage d'amour de la comtesse, dit froidement SaHsbury en regardant tomber le chevalier ; les traits d'Agnès la Noire pénètrent toujours jusqu'au cœur.»
très et comment le soleil fait, en vingt-quatre heures, le tour de la terre ; on y voit le mouvement du flux et du reflux de la mer. Quant à la manière dont elle sonne, ce sont, vous le voyez, des boules de bronze qui tombent sur un timbre du même métal , en nombre égal à celui des heures qu'elles doivent marquer, et à chaque heure nouvelle un cavalier sort de son château et vient monter la garde sur le pont-levis.
Après qu'on eut examiné à loisir cette merveille, chacun prit congé, et Waltor, qui était resté le dernier, allait se retirer comme les autres, lorsque Jacquemart lui posa la main sur l'épaule.
— Si je ne me trompe, seigneur chevalier, lui dit-il, lorsque nous vous avons rencontré à la porte de notre maison, en compagnie de Gérard Denis, vous ne faisiez que d'arriver dans la bonne ville de Gand?
— A l'instant même, répondit Walter.
— Je m'en suis douté ; aussi me suis-je occupé de votre hôtellerie.
— J'avais chargé Robert de ce soin.
— Robert était fatigué, Robert avait faim et soif, Robert n'aurait pas pris le temps de vous trouver un logement digne de vous; je l'ai envoyé dîner avec les serviteurs de nos autres convives, et je me suis réservé le soin de vous conduire à votre appartement et de vous en faire les honneurs.
— Mais un nouvel hôte, au moment ou vous avez déjà si nombreuse compagnie, non-seulement ne peut manquer de vous causer un dérangement considérable, mais encore donnera de l'importance de l'arrivant une idée fort exagérée.
— Quant au dérangement, vous pouvez être sans inquiétude; l'appartement que vous habiterez est celui de mon fils Philippe, qui, n'ayant encore que dix ans, ne sera pas fort dérangé par votre prise de possession; il communi-
que avec le mien par un couloir, ce qui fait que vous pourrez venir chez moi ou moi aller chez vous sans que personne en sache rien ; en outre, il y a une entrée sur la tue, par laquelle vous recevrez qui bon vous semblera. Quant à votre importance, elle sera mesurée à votre volonté et non à votre condition, et pour moi, comme pour tout le monde, vous ne serez que ce que vous voudrez paraître.
— Eh bien! dit Walter prenant son parti avec la promptitude qu'il avait coutume d'apporter dans ses décisions, j'accepte avec plaisir l'hospitalité que vous m'offrez, et j'espère vous la rendre un jour à Londres.
— Oh ! répondit d'Artevelle d'un air de doute, je ne crois pas que jamais mes affaires me permettent de passer la mer.
— Même pour aller conclure un grand achat de laines?
— Vous savez bien, messire, que l'exportation de cette marchandise est interdite.
— Oui, dit Walter; mais celui qui a donné l'ordre peut le révoquer.
— Ce sont là des choses de trop grande importance, répondit d'Artevelle en posant un doigt sur sa bouche, pour en parler debout près d'une porte, et surtout quand cette porte est ouverte; on ne traite à fond de pareilles affaires que l'huis clos, et assis tête-à-tête de chaque côté d'une table sur laquelle est un bon flacon de vin épicé pour soutenir la conversation, et nous pouvons trouver tout cela chez vous, messire Walter, si vous voulez y monter.
A ces mots, il fit un signe à un valet qui, prenant aussitôt à l'angle de la salle une torche de cire, marcha devant eux en les éclairant. Arrivés à la porte de l'appartement, ii l'ouvrit et se retira : Walter et d'Artevelle entrèrent, et ce dernier ferma la porte derrière eux.
Walter trouva en effet préparé d'avance tout ce que Jacquemart avait jugé être le corollaire indispensable d'une conversation diplomatique : une table était au milieu de la chambre; de chaque côté de cette table deux grands fauteuils vides attendaient les discuteurs , et sur cette table un énorme hanap d'argent promettait au premie coup d'œil de suffire à humecter largement la discussion, si longue, si importante, si échauffée qu'elle dût être.
— Messire Walter, dit d'Artevelle demeurant près de la porte, avez-vous l'habitude de remettre au lendemain les choses importantes que vous pouvez traiter tout de suite ?
— Maître Jacquemart, répondit le jeune homme s'appuyant sur le dossier du fauteuil et croisant l'une de ses jambes sur l'autre, faites-vous vos affaires avant ou après souper, la nuit ou le jour?
— Mais quand elles sont importantes, dit d'Artevelle en s'approchant de la table, je n'ai pas d'heure.
—C'est comme moi, répondit Walter s'asseyant : mettezvous donc là et causons. D'Artevelle s'empara de l'autre fauteuil avec une vivacité qui indiquait le plaisir qu'il éprouvait à se conformer à cette invitation.
— Maître Jacquemart, continua Walter, vous avez parlé pendant le souper de la difficulté d'une guerre entre la Flandre et la France.
— Messire Walter, dit d'Artevelle, vous avez dit quelques mots après le souper sur la facilité d'un traité de commerce entre la Flandre et l'Angleterre.
— Le traité présente de grandes difficultés ; cependant il est faisable.
—La guerre a des chances dangereuses ; cependant avee de la prudence on peut tout risquer.
— Allons, je vois que nous nous entendrons; maintenant marchons au but et ne perdons pas de temps.
— Mais avant que je réponde à aucune question, il est important que je sache qui me les fait.
—L'envoyé du roi d'Angleterre, et voilà ses pleins pouvoirs, ditWalter tirant un parchemin de sa poitrine.
— Et auprès de qui est accrédité cet ambassadeur?
— Près de celui qui est souverain maître des affaires de Flandre.
— Alors ces lettres de créance viennent directement?...
— Du roi Edouard, comme l'atteste son cachet et comme le prouvera sa signature.
—Ainsi monseigneur le roi d'Angleterre n'a point dédaigné d'écrire au pauvre brass-eur Jacquemart! dit celui-ci avec un sentiment de vanité mal déguisé sous l'apparence du doute. Je suis curieux de savoir quel titre il lui a donné : celui de frère appartient aux rois, celui de cousin aux pairs, et celui de messire aux chevaliers ; je ne suis ni roi, ni pair, ni chevalier.
— Aussi en a-t-il choisi un moins enphatique, mais aussi plus amical que tous ceux que vous venez de citer : voyez.
D'Artevelle prit la lettre des mains de Walter, et quoiqu'il eût grande envie intérieurement de savoir dans quels termes lui écrivait un roi aussi puissant qu'Edouard, il parut n'atlacher qu'un intérêt secondaire à la formula de l'adresse, en s'occupant d'autre chose auparavant.
— Oui, oui, dit-il jouant avec le sceau royal, voilà bien les trois léopards d'Angleterre : un pour chaque royaume; et c'est assez pour le défendro, ou, ajouta-t-il en riant, pour le dévorer. C'est un noble et grand roi que monseigneur Edouard, et sévère justicier dans son royaume. Voyons ce qu'il nous fait l'honneur de nous dire : i. 5
a Edouard III d'Angleterre, duc de Guienne, pair de France, à son compère Jacques d'Artevelle, député de la ville de Gand et représentant le duc de Flandre.
» Sachez que nous accréditons près de vous le chevalier Walter, nous engageant à reconnaître pour bon et valable tout traité de guerre, d'alliance ou de commerce, qu'il signera avec vous. Edouard. »
—C'est bien, comme vous l'avez dit, son sceau et sa signature.
— Alors vous reconnaissez que je suis son représentant?
— Plein et entier, c'est incontestable.
— Eh bien! parlons franc; vous voulez la liberté de commerce avec l'Angleterre?
—Il entre dans vos projets de faire la guerre à la France
— Vous voyez que nous avons besoin l'un de l'autre, et que les intérêts d'Edouard et de Jacques d'Artevelle, quoique bien différens en apparence, se touchent en réalité. Ouvrez vos portes à nos soldats, nous ouvrirons les nôtres à vos marchands.
— Vous allez vite en besogne, mon jeune ami, dit Jacquemart en souriant : lorsqu'on entreprend une guerre ou une spéculation, c'est dans le but qu'elle réussisse, n'est-ce pas? eh bien! le moyen de réussir en toute chose est d'y penser longuement, et lorsqu'on y a pensé longuement, de ne commencer à l'entreprer dre qu'avec trois chances de réussite.
— Nous en aurons mille.
—Voilà une réponse qui ne répond à rien. Prenez garde de vous tromper aux armes de France : vous les prenez pour des fleurs de h>, et ce sont des fers de lance. Croyezmoi, si vos léopards tentent seuls l'entreprise, ils y useront leurs griffes et leurs dents, sans faire rien qui vaille.
— Aussi Edouard ne commencera-il la guerre que su* de l'appui du duc de Brabant, des seigneurs de l'empire, et des bonnes villes de Flandre.
— Voilà justement où est la difficulté. Le duc de Brabant est d'un caractère trop irrésolu pour prendre parti, sans fortes raisons, entre Edouard III et Philippe VI.
— Vous ignorez peut-être que le duc de Brabant est cousin germain du roi d'Angleterre.
— Non pas, non pas, je sais cela aussi bien qu'homme du monde; mais je sais aussi qu'il est fortement question d'un mariage entre le fils du duc de Brabant et une fille de France; et la preuve, c'est que le jeune prince a rendu sa parole au comte de Hainaut, dont il devait épouser la Qlle Isabelle.
— Diable! fit Walter, il me semble au moins que cette Irrésolution dont vous parlez n'a pas gagné les autres seigneurs de l'empire, et que le comte de Juliers, l'évêque de Cologne, le sire de Fauquemont et le Courtraisien ne demandent pas mieux que de se mettre en campagne.
— Oh î la chose est vraie, seulement les trois premiers relèvent de l'empire et ne peuvent faire la guerre sans le congé de l'empereur. Quant au quatrième, il est libre; mais ce n'est qu'un simple chevalier possédant fief de haubert; c'est-à-dire qu'il aidera le roi Edouard de sa personne et de celle de ses deux varlets, voilà tout.
— Par saint Georges ! dit Walter, je puis au moins compter sur les bonnes gens de Flandre ?
— Encore moins, seigneur chevalier, car nous sommes liés par serment, et nous ne pouvons faire la guerre au roi de France sans encourir une amende de 2,000,000 de florins et l'excommunication papale.
— Sur mon âme! s'écria Walter, vous m'avez dit qu'une guerre avec la France était dangereuse; vous auriez dû dire, ce me semble, qu'elle était impossible.
— Rien n'est impossible dans ce monde pour qui se donne la peine de Saire le tour des choses ; il n'y a pas d'irrésolution qu'on ne fixe, de traité qu'on ne puisse battre en brèche avec un bélier d'or, et de serment qui
n'ait une porte de derrière dont l'intérêt est la sentinelle.
— Je vous écoute, dit Walter.
— D'abord, continua d'Artevelle sans paraître remarquer l'impatience du jeune chevalier, laissons de côté ceux qui, d'avance, sont pour le r§i Philippe ©u pour le roi Edouard, et que rien ne peut faire changer de parti.
— Le roi de Bohême ?
— Sa fille a épousé le dauphin Jean.
— L'évêque de Liège ?
— Philippe lui fera promettre le cardinalat.
— Les ducs d'Autriche Albert et Othon ?
— Etaient à vendre, mais ils sont achetés. Quant au roi de Navarre et au duc de Bretagne, ce sont les alliés naturels de Philippe. Voilà donc ceux qui sont pour la France ; passons à ceux qui seront pour l'Angleterre.
— ■ D'abord Guillaume de Hainaut, beau-père du roi Edouard.
— Vous savez qu'il se meurt de la goutte.
— Son fils lui succédera, et je suis sûr de l'un comme de l'autre. Ensuite, Jean de Hainaut, qui est à cette heure à la cour d'Angleterre , et qui a déjà fait promesse au roi.
— S'il a promis, il tiendra.
— Benaud de Gueldres, qui a épousé la princesse Eléonore, sœur du roi.
— Très bien ; après ?
— C'est tout, dit Walter. Voilà nos amis et nos ennemis sûrs.
— Passons alors à ceux qui ne sont encore ni pour l'un ni pour l'autre.
— Ou qu'un grand intérêt peut faire passer de l'un à l'autre.
— C'est la même chose. Commençons par le duc de Brabant.
— Vous me l'avez peint comme un homme tellement irrésolu, qu'il serait difficile de lui faire adopter un parti.
— Oui : mais un défaut balance l'autre ; j'ai oublié de vous dire qu'il était plus avare encore qu'irrésolu.
— Edouard lui donnera 50,000 livres sterling s'il le faut, et prendra à sa solde les hommes d'armes qu'il lui enverra.
— Voilà ce qui s'appelle parler. Je vous réponds du duc de Brabant.
— Maintenant passons au comte de Juliers, à î'évêque de Cologne, et au sire de Fauquemont.
— Ah ! ce sont de braves seigneurs, dit d'Artevelle, riches et puissans, qui fourniraient chacun mille armures de fer, s'ils en recevaient l'autorisation de Louis de Bavière, leur empereur.
— Mais il y a un traité, n'est-ce pas, entre le roi de France et lui ?
— Oui, un traité formel et positif, par lequel le roi de France s'engage à ne rien acquérir sur les terres de l'empire.
— Mais attendez donc, s'écria Walter; il me semble...
— Quoi? dit d'Artevelle en riant.
— Que, contrairement à ce traité, le roi Philippe a acquis le château de Crèvecœur en Cambrésis, et le château d'Arleux-en-Puelle ; ces châteaux sont terres de l'empire et hauts fiefs relevant de l'empereur.
— Allons donc! dit Jacquemart comme s'il voulait pousser Walter en avant.
— Et ces achats sont suffisans pour motiver une guerre.
— Surtout lorsque le roi Edouard en supportera les dépenses et les dangers.
— Je chargerai demain le comte de Juliers d'aller trouver l'empereur.
— Et en vertu de quels pouvoirs?
— J'ai des blancs-seings du roi Edouard.
— Bravo ! voila deux de nos difficultés résolues,
— Reste la troisième.
— Et la plus scabreuse.
— Et vous dites que les bonnes villes de Flandre ont un traité par lequel, en cas d'hostilité de leurspart contre Philippe de Valois...
— Non pas contre Philippe de Valois, contre le roi de France ; le texte est positif.
— Philippe de Valois ou le roi de France, n'importe.
— Il importe beaucoup, au contraire.
— Enfin, dans le cas d'hostilité contre le roi de France, les bonnes villes doivent payer 2.000,000 de florins et encourir l'excommunieation du pape. Eh bien ! ces 2,000,000 de florins, Edouard les paiera ; quant à l'excommunication papale...
— Mais, mon Dieu 1 ce n'est pas tout cela, dit Jacquemart ; les 2,000,000 de florins sont une bagatelle, et quant à l'interdit, nous en serions quittes pour faire lever par le pape de Rome l'excommunication du pape d'Avignon. Mais il y a quelque chose de plus sacré que tout cela pour des commerçans, c'est leur parole, leur parole qui vaut de l'or d'un bout du monde à l'autre, et qui , une fois faussée, ne se réhabilite jamais. Ahl jeune homme, cherchez bien, continua Jacquemart; il y a des moyens pour tout, mon Dieu ! il ne s'agit que de les découvrir : vous comprenez de quelle importance il est pour le roi Edouard de trouver derrière lui, en cas de revers, la Flandre avec ses forteresses et ses ports.
— Sur Dieu ! dit Walter, c'est son avis aus3i, et voilà pourquoi je suis venu en son nom pour m'entendre directement avec vous.
— Alors, si l'on trouvait moyen de concilier la parole de la Flandre avec les intérêts de l'Angleterre, le roi Edouard serait disposé à faire quelques sacrifices.
— D'abord, le roi Edouard rendrait aux Flamands Lille, Douai et Béthune, qui sont trois portes que la France tient ouvertes et que la Flandre tiendrait fermées.
— Ceci est déjà bien.
— Le roi d'Angleterre raserait et brûlerait l'île de Cadsand, qui est un repaire de pirates flamands et français, et qui empêche le commerce des pelleteries avec le Danemarck et la Suède.
-=■ L'île est forte.
— Gauthier de Mauny est brave.
— Ensuite?
— Ensuite le roi Edouard lèverait la défense d'exportation qu'il a mise sur les laines du pays de Galles et sur les cuirs du comté d'York ; de sorte que le commerce se ferait librement entre les deux nations.
— Et une pareille union serait véritablement selon les intérêts de la Flandre, dit d'Arterelle.
— Et le premier envoi, qui se composerait de vingt mille sacs de laine, serait directement adressé à Jacques d'Artevelle, qui...
— Qui le distribuerait à l'instant aux manufacturiers, attendu qu'il est brasseur et non marchand de drap.
— Mais qui accepterait bien une commission de cinq esterlings par sac ?
— Ceci est justice, et selon les règles du commerce, répondit Jacquemart ; le tout est maintenant de trouver moyen de faire cette guerre sans manquer à notre parole : y êtes-vous ?
— Point, répondit Walter, et je crois que je chercherais vainement, étant peu expert en pareille matière.
— Il me vient une idée, reprit d'Artevelle en regardant fixement Walter et en dissimulant mal un sourire de supériorité. A quel titre Edouard III veut-il faire la guerre à Philippe de Valois?
— Mais à titre do véritable héritier du royaume de
France, auquel il a des droits par sa mère Isabelle, sœur de Charles IV, puisqu'il est neveu du roi mort et que Philippe n'en est que le cousin germain.
— Eh bien ! dit d'Artevelle, qu'Edouard encharge les lis, les écartèle des léopards d'Angleterre, et prenne le titre de roi de France.
— Alors?
— Alors... nous lui obéirons comme au roi de France, et vu que nos obligations sont envers le roi de France, et non pas, comme je vous le disais, envers Philippe de Valois, nous demanderons à Edouard quittance de notre foi, et Edouard nous la donnera comme roi de France.
— C'est vrai ! dit Walter.
— Et nous n'aurons pas manqué à notre promesse.
— Et vous nous aiderez dans la guerre contre Philippe de Valois ?
— De tout notre pouvoir.
— Vous nous aiderez de vos soldats, de vos villes et de vos ports ?
— Sans aucun doute.
— Sur mon âme ! vous êtes un habile casuiste, maître d'Artevelle.
— Et c'est en cette qualité que je vous ferai une dernière observation.
— Laquelle ?
— C'est que le roi Edouard a fait hommage au roi de France, comme à son seigneur suzerain, cour le duché de Guienne.
— Oui, mais cet hommage est nul, s'écria Walter.
— Et comment cela ? dit d'Artevelle.
— Parce que, s'écria Walter oubliant son rôle, parce que je l'ai fait de bouche et de paroles seulement, mais sans mettre mes mains entre les mains du roi de France.
— En ce cas, sire, dit d'Artevelle en se levant et se découvrant, en ce cas, vous êtes libre.
— Allons, tu es plus fin que moi, compère, dit Edouard en tendant la main à d'Artevelle.
— Et je prouverai à Votre Altesse, répondit Jacquemart en s'inclinant, que les exemples de confiance et de loyauté qu'en me donne ne sont pas perdus.
Chacun des deux interlocuteurs avait dit vrai ; Edouard III , soit hasard , soit prévoyance, n'avait pas, lorsqu'il rendit hommage au roi de France dans la cité d'Amiens, placé ses mains entre celles de Philippe de Valois. Aussi, la cérémonie terminée, le suzerain se plaignit-il au vassal de cette omission; celui-ei répondit qu'il ne savait pas que tel était l'usage de ses devanciers, mais qu'il allait retourner en Angleterre, et consulter les chartes et privilèges où les conditions de l'hommage étaient consignées : en effet, de retour à Londres, Edouard fut forcé de convenir qu'un point important avait été omis par lui, et consentit que les lettres-patentes qui devaient constater que tout s'était passé dans les règles corrigeassent cette omission, en certifiant, quoique la chose ne fût pas vraie, que la foi avait été jurée, les mains du roy d'Angleterre mises entre les mains du roy de France.
Il en résulte qu'Edouard, aussi habile casuiste que Jacques d'Artevelle, ne se croyait pas engagé par cet acte d'hommage, qui mentionnait connue entière une reconnaissance de vassalité qui véritablement était restée incomplète ; de leur côté, les villes de Flandre se trouvaient, ainsi que nous l'avons vu, par l'arbitrage du pape, engagées avec le roi de France, mais non pas avec Philippe de Valois ; de sorte que, par le moyen indiqué à
Edouard, elles échappaient à la fois à l'amende pécuniaire et à l'excommunication papale. Tout cela était peutêtre un peu bien subtil pour une époque où chevaliers et commerçans tenaient encore à honneur de garder fidèlement leur parole ; mais cette rupture avec la France était si favorable aux intérêts d'Edouard III et de Jacques d'Artevelle, qu'il faut encore leur savoir gré d'avoir fait ce qu'ils ont pu pour donner à leurs agressions ce faux air de loyauté.
Or, les choses convenues et arrêtées, comme nous l'avons dit au dernier chapitre, avec Jacques d'Artevelle, Edouard III n'avait plus qu'une chose à faire avant de commencer à les mettre à exécution ; c'était d'attendre le retour des ambassadeurs qu'il avait envoyés à Jean d© Hainaut, son beau-père, et à monseigneur Adolphe de Lamark, évêque de Liège. Ce retour devait être des plus prochains, les envoyés ne devant pas retourner en Angleterre, mais revenir à Gand, et attendre les ordres du roi, qu'ils ignoraient les avoir précédés dans cette ville, et qui ne devait pas les y attendre si le but de sa conférence avec d'Artevelle avait été manqué.
Cependant il n'en conserva pas moins son incognito ; mais, désirant à tout hasard, et malgré la confiance qu'il avait en son nouvel allié, trouver, au cas de besoin, un point de défense à sa portée, il écrivit à Gauthier de Mauny de rassembler cinq cents armures de fer et environ deux mille archers, et de venir, avec cette assemblée, prendre l'île de Cadsand, qui, commandant l'embouchure de l'Escaut occidental, devait, en cas de trahison, lui offrir un lieu de retraite et de défense : cette prise devait paraître d'autant plus naturelle, qu'au premier aspect elle semblait non pas une précaution inspirée par la erainte, mais purement et simplement l'accomplissement d'un» promesse faite : cette première disposition arrêtée, le roi apprit l'arrivée de ses deux ambassadeurs.
Ce ne fut pas sans inquiétude que les envoyés virent qu'Edouard lui-même les attendait à Gand ; mais ils connaissaient la prudence du roi, et savaient que son cara6tère, tout aventureux qu'il était, ne l'entraînait, jamais plus loin qu'il n'avait résolu d'aller. Ils se rassurèrent donc promptement, et surtout les chevaliers, au courage desquels toute expédition hasardée était sympathique et familière ; l'évêque de Lincoln seul hasarda quelques observations ; mais Edouard l'interrompit, prétestant le vif désir qu'il avait de connaître le résultat de la double ambassade.
L'évêque de Liège avait refusé toute alliance contre 1© roi Philippe, et n'avait, quelque offre que les messagers eussent pu lui faire, voulu entendre à rien contre la France.
Quant à monseigneur le comte de Hainaut, les envoyés d'Edouard l'avaient trouvé dans son lit, où le retenait, ainsi que l'avait dit d'Artevelle, une violente attaque de goutte. Néanmoins, sachant de quelle part ils venaient, et que son frèro se trouvait parmi eux, il les avait fait entrer à l'instant même; puis, après les avoir écoutés avec une profonde attention, il avait répondu qu'il aurait grande joie que le roi d'Angleterre pût réussir en son dessein, attendu qu'il devait bien penser qu'il l'aimait plus chèrement, lui, qui était son gendre, que le roi Philippe, son beau-frère, qui venait de le dégager de tous égards envers lui en détournant le jeune duc de Brabant du mariage arrêté depuis longtemps entre lui et Isabelle de Hainaut, pour lui donner sa propre fille; que, par eette raison donc, il aiderait de tout son pouvoir son cher et amé fils le roi d'Anglelerre. Mais il avait ajouté que, pour la réussite d'un pareil projet, il fallait une aide plus forte que la sienne ; que le Hainaut était un bien petit pays, eu égard au royaume de France, et que l'Angleerre gisait trop loin pour le seeourir.
— Cher frère, avait alors interrompu Jean de Hainaut, ce que vous dites est si juste que nous ne doutons pas que les conseils que vous nous donnerez ne soient les seuls à suivre : ainsi veuillez donc dire ce qu'il nous convient de faire en cette circonstance.
— Sur mon âme! avait répondu le comte, je ne saurais aviser seigneur plus puissant pour l'aider en ses besognes que le duc de Brabant, qui est son cousin germain, puis après lui le comte de Gueldres, qui a épousé Eléonore, sa sœur ; monseigneur Valrame de Juliers, archevêque de Cologne; le comte de Juliers; messire Arnoult de Blankenheym, et le sire de Fauquemont; car ils sont tous bons guerriers, et lèveront bien, si le roi d'Angleterre veut se charger de tous les frais de la campagne, huit à dix mille armures de fer; que, si le roi, mon fils et votre sire, avait tous ces seigneurs pour lui et avec lui, je n'hésiterais pas alors de lui dire de passer la mer et d'aller combattre le roi Philippe jusques au-delà de la rivière d'Oise.
— Vous dites sagement, très cher frère, et il sera fait ainsi que vous dites, avait répondu Jean de Hainaut. Et, sachant avec quelle impatience Edouard l'attendait, il était, malgré les instances du comte, parti le môme jour, avec Guillaume de Salisbury, son compagnon de voyage, pour se rendre au rendez-vous donné, quoiqu'il fût loin de penser que le roi Edouard l'y attendait en personne.
Nous avons vu comment le hasard, d'accord avec les bons conseils du comte de Hainaut, avait mis d'avance le roi d'Angleterre en relation avec l'évêque de Cologne, le comte de Juliers et le sire de Fauquemont, lorsque, sous le nom de Walter, il avait assisté au souper de Jacques d'Artevelle. Edouard était depuis lors certain de trouver en eux, sauf l'agrément de l'empereur, des alliés loyaux et braves. Il n'y avait donc plus à s'occuper que du duc
de Brabant et de Louis V de Bavière, qui tenait le trône impérial.
Les deux ambassades repartirent donc immédiatement; cette fois, elles étaient adressées au duc de Brabant et à l'empereur. Les envoyés devaient invoquer auprès du due de Brabant les relations d'amitié et de famille qui l'unissaient au roi d'Angleterre, et tâcher d'obtenir de lui une participation armée et aggressive aux projets d'Edouard contre la France. Quant à l'empereur, ils étaient chargés de lui rappeler que Philippe de Valois, contrairement à son traité, qui lui défendait de rien acheter sur les terres de l'empire, avait acquis la forteresse de Crèvecœur en Cambrésis et le château d'Arleux-en-Puelle, et de lui dire de la part du roi Edouard que celui-ci ferait de son droit le sien, et de sa querelle la sienne, à la seule condition que l'empereur accorderait aux seigneurs qui relèveraient de lui la permission de défier le roi de France.
Cependant Gauthier de Mauny avait reçu à Londres l'ordre du roi, et s'était empressé de le mettre à exécution ; outre son attachement personnel à Edouard d'Angleterre, auquel, comme nous l'avons dit, il était allié par la reine, il était prédisposé, par son caractère aventureux, à toute entreprise où il y avait courage à déployer et renommée à acquérir. L'expédition proposée était donc à la fois selon son devoir comme fidèle serviteur, et selon son désir comme brave chevalier. 11 fit, en conséquence, et sans perdre un instant, part de l'ordre du roi au eomte de Derby, fils du comte de Lancastre au cou tors, au comte de Suffolk, à messire Regnault de Cobham, à messire Louis de Beauchamp, à messire Guillaume Fitz Warwick, et au sire de Beauclerc, qu'il avait choisis pour partager avec lui l'honneur de cette dangereuse bachellerie. Chacun aussitôt fit de son côté ses pourvoyances ; des bâtimens de guerre remontèrent la Tamise jusqu'à Lon ires, où on les chargea d'armes et de vivres ; deux
mille archers furent réunis et embarqués ; enfin les chevaliers et écuyers se rendirent à leur tour à bord des vaisseaux, qui désancrèrent immédiatement, et vinrent, en profitant du reflux, coucher, dès cette première marée, en face de Gravesand. Le lendemain, ils ne s'arrêtèrent qu'à Margate ; enfin, le troisième jour, ils entrèrent en mer, et voguèrent et nagèrent si bien, à la voile et à la rame, qu'ils eurent connaissance des terres de Flandre. Aussitôt ils rallièrent leurs vaisseaux, firent toutes leurs dispositions de débarquement, et, toujours côtoyant la rive, ils arrivèrent enfin en vue de l'île de Cadsand, vers les onze heures du matin, la veille de la Saint-Martin d'hiver.
Au premier coup d'œil qu'ils jetèrent sur l'île, les chevaliers anglais s'aperçurent qu'il fallait renoncer à l'espoir de la surprendre; les sentinelles les avaient déjà aperçus et avaient donné l'alarme; de sorte qu'ils voyaient toute la garnison, qui se composait de six mille hommes au moins, sortie des remparts et se ranger en bataille sur la plage. Cependant, comme ils avaient le vent et la marée pour eux, ils jurèrent Dieu et saint Georges qu'ils approcheraient. Ils ordonnèreut donc les vaisseaux sur une seule ligne, s'armèrent et appareillèrent vivement, firent sonner les trompettes, et cinglèrent vers la ville. Dès lors il n'y eut plus de doute pour eeux de Cadsand ; d'ailleurs, à mesure que les assaillans approchaient, la garnison pouvait reconnaître leurs pennons rangés en ordonnance, et les regarder faire leurs chevaliers, qui furent, en vue de la côte, armés au nombre de seize.
Si les Anglais comptaient dans leurs îangs un bon nombre de chevaliers apperts et braves, leurs ennemis n'étaient pas moins riches qu'eux en hommes de courage et de science. Au premier rang, on distinguait messire Guy de Flandre, frère bâtard du comte Louis, qui haranguait ses compagnons et les exhortait à bien faire ; puis le du-
kere de Hallewyn, messire Jean de Rhodes, et messire Gilles de l'Estriff ; et comme ils voyaient sur le pont de leurs vaisseaux les Anglais faire leurs chevaliers, ils ne voulurem point être en reste avec eux, et commencèrent d'armer les leurs; et là furent armés, de la part des Flamands, messire Simon et Pierre Brulledent, messire Pierre d'Englemoustiers, et plusieurs autres braves compagnons et nobles hommes d'armes; si bien que, lorsque les vaisseaux furent près de la plage, somme les deux partis, ardens de haine et de courage, désiraient, autant d'une part que de l'autre, en venir aux mains, il n'y eut ni sommation faite ni réponse donnée, chacun poussa son cri de guerre ; et à l'instant , comme ils se trouvaient à portée, tout en continuant d'avancer pour attérir, les archers anglais firent tomber une pluie de flèches sur ceux de l'île, si terrible et si précipitée, que, quel que fût le courage de ceux qui gardaient le havre, comme ils ne pouvaient rendre la mort qu'ils recevaient, il leur fallut reculer; car ils préféraient un combat corps à corps sur la plage à cette lutte éloignée dans laquelle les Anglais avaient tout l'avantage. Ils se retirèrent donc hors de portée du trait, et les Anglais prirent terre ; mais à peine en virent-ils la moitié sur la plage, que leurs adversaires revinrent sur eux avec un tel choc, que ceux qui avaient déjà débarqué furent obligés de reculer, de sorte que les chevaliers qui étaient encore sur les vaisseaux, ne sa^ chant où descendre, et poussés cependant par ceux qui venaient derrière eux, furent obligés de sauter dans la mer. Au même instant on entendit au milieu du tumulte la voix forte de Gauthier de Mauny, qui se rejetait en avant en criant : Lancastre au comte de Derby, En effet, ce dernier avait reçu un coup de masse sur la tête, et dans ie mouvement rétrograde qu'ils avaient fait, les Anglais l'avaient abandonné évanoui sur le champ de bataille; de sorte que tes Flamands, lui voyant à la tête un heaume
couronné, avaient jugé que c'était un grand seigneur, et l'emportaient déjà, lorsque Gauthier de Mauny, le voyant entre les mains des Flamands, sans attendre plus grand renfort, se rejeta de nouveau au milieu de ses adversaires, et de son premier coup de hache abattit mort à ses pieds messire Simon Brulledent, qui venait d'être fait chevalier. Ceux qui emportaient le comte de Derby le lâchèrent; il retomba sur le sable, toujours évanoui ; Gauthier de Mauny lui mit le pied sur le corps, et le défendit ainsi sans reculer d'un pas, jusqu'à ce qu'il fût revenu à lui. Au reste, il n'était qu'étourdi et non blessé; de sorte qu'à peine eut-il repris ses sens qu'il se releva, ramassa la première épée venue, et se remit à combattre sans prononcer une parole, et comme si rien n'était arrivé, remettant à un autre moment de faire ses remerciemens à Gauthier de Mauny, et jugeant que, pour l'heure, le mieux était de frapper durement, afin de regagner le temps perdu.
Ainsi faisait-on de toutes parts. Cependant, quoique les Flamands ne reculassent pat d'un pas encore, l'avantage était visiblement aux Anglais, grâce à leurs merveilleux archers, ces éternels artisans de leurs victoires. Ils étaient restés sur leurs vaisseaux, dominant le champ de bataille, et choisissaient au milieu de la mêlée, comme ils eussent pu faire de cerfs et de daims dans un parc, ceux des Flamands qu'ils devaient percer de leurs longues flèches, si dures et si acérées que les cuirasses d'Allemagne leur résistaient seules, mais qu'elles perçaient comme du carton et du filet les jaques de cuir et les cottes de maille. De leur côté, les Flamands faisaient merveille. Quoique décimés par cette pluie mortelle, dont tout leur courage ne pouvait les garantir, ils tenaient, comme nous l'avons dit, avec acharnement. Enfin, messire Guy, bâtard de Flandre, tomba à son tour sous un coup de hache du comte de Derby, et le même combat fut livré sur son
corps, qui s'était engagé sur le corps de celui qui venait de l'abattre, mais cette fois avec une fortune différente; car, en le voulant secourir, le duckere de Hallewyn, messire Gilles de l'Estriff et Jean Brulledent furent tués : il ne restait donc des chefs que messire Jean de Rhodes, encore était-il blessé à la figure d'une flèche, que, n'ayant pu l'arracher entièrement parce qu'elle était entrée dans l'os, il avait cassée à deux pouces de la joue.
Il essaya d'ordonner une retraite; mais la chose était impossible. La prise de messire Guy de Flandre, la mort de vingt-six chevaliers qui étaient tombés en le défendant, cette grêle éternelle de flèches qui pleuvait des vaisseaux au point que le rivage ressemblait à un champ tout hérissé d'épis, démoralisèrent ses soldats, qui s'enfuirent vers la ville; alors messire Jean de Rhodes, ne pouvant faire plus, se fit tuer à sou tour où s'étaient fait tuer tous les autres.
Dès ce moment, il n'y eut pas combat, mais boucherie : vainqueurs et vaincus entrèrent pêle-mêle à Cadsand ; on se battit de rue en rue et de maison en maison ; enfermée comme elle l'était d'un côté par l'Océan, de l'autre par un bras de l'Escaut, la garnison toute entière, ne pouvant fuir, fut tuée ou se rendit prisonnière, et sur six mille hommes qui la composaient quatre mille restèrent sur le champ de bataille.
Quant à la ville, prise comme elle l'avait été, d'assaut et sans capitulation, elle fut mise au pillage; tout ce qui avait quelque valeur fut transporté sur les vaisseaux, puis le feu mis aux maisons; les Anglais attendirent qu'elles tombassent toutes jusqu'à la dernière ; puis enfin ils s'embarquèrent, laissant cette île, la veille si peuplée et si florissante, nue, déserte et rasée, comme si elle était demeurée sauvage et inhabitée depuis le jour où elle sortit du sein de la mer.
Pendant ce temps, les négociations politiques avaient
marché à l'égal des expéditions guerrières; la double ambassade était revenue à Gand. Le duc de Brabant consentait à se joindre à Edouard, à la condition que celui-ci lui paierait la somme de dix mille livres sterling comptant et celle de soixante mille à terme : il s'engageait en outre à lever douze cents hommes d'armes, à la seule condition que le roi d'Angleterre paierait leur solde ; de plus, il lui offrait, à titre de parent et d'allié, son château de Louvain, comme une résidence bien plus digne de lui que la maison du brasseur Jacques d'Artevelle.
Quant à Louis V de Bavière, sa réponse n'était pas moins favorable. Le comte de Juliers, qu'Edouard avait adjoint à ses ambassadeurs, l'avait trouvé à Floremberg, et lui avait exposé la proposition du roi d'Angleterre. Alors Louis V avait consenti à le nommer son vicaire par tout l'empire, titre qui lui donnait le droit de faire battre monnaie d'or et d'argent à l'efûgie de l'empereur, et lui conférait le pouvoir de lever des troupes en Allemagne. Deux envoyés de l'empereur accompagnaient le retour de l'ambassade , afin de régler à l'instant même avec le roi d'Angleterre l'époque, le lieu et les détails de la cérémonie. Quant à messire de Juliers , l'empereur, pour lui témoigner la satisfaction qu'il éprouvait de l'ouverture dont il était l'intermédiaire , de comte qu'il était , l'avait fait marquis.
Le lendemain, Gauthier de Mauny arriva à son tour, après avoir laissé sa flotte dans le port d'Ostende ; il venait annoncer à Edouard que ses ordres étaient accomplis, et qu'il pouvait faire passer la charrue et semer du blé sur la place où s'était élevé jusqu'à cette heure ce nid de oirates flamands qu'on appelait la ville de Cadsand.
Cependant le roi Philippe de Valois, contre lequel se faisaient ces grands préparatifs de guerre, ignorant qu'il était de ce qui se tramait contre lui , s'apprêtait de son côté à aller combattre outre-mer les ennemis de Dieu : la croisade avait été prêchée avec une ardeur toute nouvelle, et le roi de France, voyant, au dire de Froissard, son royaume gras, plein et dru, s'était déclaré le chef de cette sainte eutreprise, et s'était occupé immédiatement des moyens de l'exécuter : en conséquence, il avait préparé le plus bel appareil de guerre qui jamais eût été vu depuis Godefroy de Bouillon et le roi saint Louis : depuis 1336, il avait retenu les ports 'de Marseille, d'Aiguemortes, de Cette et de Narbonne , et les avait peuplé d'une telle quantité de vaisseaux, de nefs, de galères et de barges, que ces bâtimens pouvaient suffire au transport de soixante mille hommes, armes, vivres et bagages. En même temps il avait envoyé des messages à Charles Robert, roi de Hongrie, qui était un religieux et vaillant homme, te priant de tenir ses pays ouverts, afin d'y recevoir les pèlerins de Dieu. Il en avait fait autant pour les Génois, les Vénitiens, et avait adressé pareille signification à Hugues rv de Lusignan, qui tenait l'île de Chypre, et à Pierre II, roi d'Aragon et de Sicile. Il avait fait en outre prévenir le grand-prieur de France en l'île de Rhodes, afin de pourvoir l'île de vivres,et s'était adressé aux chevaliers de Saint-Jean de Jérusalem, afin de trouver approvisionnée, lors de son passage, l'île de Crète, qui était leur propriété. Or tout était prêt en France et tout le long de la route ; trois cent mille hommes avaient pris la croix et n'attendaient plus pour partir que le congé du chef, lorsque Philippe de Valois apprit les préten-
tions d'Edouard III à la couronne de France, et ses premières démarches près des bonnes gens de Flandre et de l'empereur : en ce moment il lui arriva un très brave et rès loyal chevalier, nommé Léon de Crainheim, lequel venait de la part du duc de Brabant.
Celui-ci, fidèle à son caractère double et cauteleux, n'avait pas plutôt eu donné sa parole au roi Edouard, entraîné qu'il avait été par l'offre magnifique de soixantedix mille livres sterling, qu'il avait réfléchi que , s'il échouait dans son entreprise, il restait exposé à la colère du roi de France. Il avait donc à l'instant choisi celui de ses chevaliers dont la réputation de courage et de loyauté était la mieux établie, le chargeant d'aller trouver Philippe de France, et de lui dire, sur sa parole, qu'fl eût à ne croire aucun mauvais rapport contre lui ; que son intention était de ne faire aucune alliance ni aucun traité avec le roi d'Angleterre ; mais que, celui-ci étant son cousin germain, il n'avait pu empêcher qu'il n^ y!ii iaire une visite dans le pays, et, une fois v^nu, ilétaittoutsimple qu'il lui offrît son château de Louvain, comme n'eût pu manquer de le faire à son égard son cousin germain Edouard, si lui, duc de Brabant, eût été lui faire une visite en Angleterre. Philippe de Valois, qui connaissait par expérience l'homme auquel il avait affaire, conserva quelques doutes malgré ces protestations ; mais le chevalier Léon de Crainheim, dont on connaissait l'honneur et la rigidité, demanda au roi de rester comme otage, répon dant du duc de Brabant corps pour corps, et jura sur sa vie qu'il avait dit la vérité : en conséquence, Philippe s'apaisa, et le vieux chevalier, à compter de ce jour, fut traité à la cour de France non pas en otage, mais en hôte.
Néanmoins, et malgré cette promesse, Philippe, voyant que, s'il allait en voyage d'outre-mer, il mettrait son royaume en grande aventure, se refroidit aussitôt pour
cette croisade, et contremanda tous les ordres donnés, jusqu'à ce qu'il eût reçu des nouvelles plus positives sur les projets d'Edouard III. En attendant, comme les chevaliers et hommes liges étaient armés, il leur ordonna de rester sur le nied de guerre, de se préparer à tirer contre les chrétiens l'épée qu'ils avaient ceinte poui faire la guerre aux infidèles. En même temps il résolut de tirer parti d'une circonstance d'autant plus favorable à sa cause qu'elle pouvait susciter en Angleterre assez d'embarras pour ôter, du moins momentanément, à Edouard le désir de conquérir le royaume d'autrui, assez préoccupé qu'il serait, le cas échéant, de défendre le sien : nous voulons parler de l'arrivée à Paris du roi d'Ecosse et de la reine sa femme, chassés, comme nous l'avons dit, de leur royaume, où il ne leur restait plus que quatre forteresses et une tour.
Comme notre longue et fidèle alliance avec l'Ecosse tient une grande et importante place dans l'histoire du moyen-âge, il faut que nos lecteurs nous permettent de faire passer devant eux les différens événemens qui l'amenèrent, afin qu'aucun point du grand tableau que nous avons commencé de dérouler à leurs regards ne reste obscur et incompris. D'ailleurs la France, à cette époque, était déjà une si puissante machine, qu'il faut bien, si l'on veut en comprendre toute la force, jeter de temps en temps un regard sur les rouages étrangers que son mouvement engrenait avec elle.
Grâce à l'admirable ouvrage d'Augustin Thierry sur la conquête des Normands, les moindres détails de l'expédition du vainqueur d'Hastings sont populaires en France: ce sera donc à partir de cette époque seulement que nous jetterons un coup d'œil rapide sur cette poétique terre d'Ecosse, qui a fourni à Walter Scott le sujet de l'histoire la plus romanesque, et des romans les plus historiques qui existent à cette heure par tout le monde littéraire.
Les rois d'Ecosse, qui avaient jusque là toujours été libres et indépendans, quoique toujours en guerre avec les rois d'Angleterre, profitant de cet événement et de la longue lutte intérieure qui le suivit, avaient agrandi leur territoire aux dépens de leurs ennemis, et avaient conquis sur eux, sinon trois provinces tout entières, du moins la majeure partie de ces trois provinces, c'est-à-dire le Northumberland, le Cumberland et le Westmoreland ; mais, comme les Normands avaient pour le moment assez à faire de détruire les Saxons, ils se montrèrent faciles à l'égard des Ecossais, et consentirent à la cession définitive de ces provinces, à la condition que le roi d'Ecosse rendrait hommage pour elles au roi d'Angleterre, quoiqu'il demeurât pour le reste souverain libre et indépendant.
C'était, au reste, la situation de Guillaume luimême. Maître indépendant de sa conquête d'outre-mer, il tenait son grand-duché de Normandie et ses autres possessions du continent à titre de vassal du roi de France, et de cette époque avait daté la cérémonie de la prestation d'hommage. Or, c'est aux. conditions de cet hommage qu'Edouard m croyait avoir échappé en ne mettant pas ses mains entre les mains de Philippe de Valois.
Cependant il était difficile que les choses restassent en cet état. A mesure que la tranquillité s'établit en Angleterre, Guillaume et ses successeurs tournèrent plus avidement leurs yeux vers l'Ecosse, quoiqu'ils n'osassent point encore reprendre ce qu'ils avaient concédé ; mais, en échange, ils insinuèrent peu à peu que leurs voisins leur devaient hommage, non-seulement cour les trois provinces conquises, mais encore pour le reste du royaume. De là cette première période de combats qui se termina par la bataille deNewcastle, où Guillaume d'Ecosse, surnommé le Lion, parce qu'il portait l'image de cet animal sur son bouclier, fut fait prisonnier et obligé, pour
racheter sa liberté, de se reconnaître, non-seulement pour le Cumberland, le Westmoreland et le Northumberland, mais encore pour toute l'Ecosse, vassal du roi d'Angleterre. Quinze ans après, Richard 1er, regardant cette condition comme injuste et arrachée par la force, y renonça de son plein gré, et les rois d'Ecosse, se retrouvant dans leur position de souverains indépendans, ne prêtèrent plus hommage que pour les provinces conquises.
Cent quatre-vingts ans s'étaient écoulés, six rois avaient régné sur l'Ecosse depuis la remise de ce droit, et comme les Anglais semblaient avoir renoncé à leur ancienne prétention de suzeraineté, aucune guerre ne s'était élevée entre les deux peuples , lorsqu'une prédiction se répandit parmi les Ecossais, venant d'un sage très vénéré, ayant nom Thomas le Rimeur, que le 22 mars serait le jour le plus orageux que l'on eût jamais vu en Ecosse. Ce jour arriva et s'écoula, au milieu de la terreur générale, dans une sérénité remarquable ; on commençait donc à rire de la prédiction fatale de l'astrologue, lorsque le bruit se répandit qu'Alexandre III, le dernier de ces six rois dont le règne avait été l'âge d'or pour l'Ecosse, passant à cheval sur la côte de la mer dans le comté de Fife, entre Rurnstisland et Rynihorn, s'était approché trop près d'un précipice, et, précipité du haut d'un rocher par un écart de son cheval, s'était tué sur le coup. Alors chacun comprit que c'était là l'orage prédit, et attendit la foudre qui le devait suivre.
Le coup cependant ne fut pas aussi rapide qu'on s'y attendait : Alexandre était mort sans successeur mâle ; mais une de ses filles, qui avait épousé Eric, roi de Norvège, avait eu elle-même un enfant que les historiens du temps nomment Marguerite, et les poètes la vierge de Norvège. En sa qualité de petite-fille d'Alexandre, la couronne d'Ecosse lui appartenait et lui fut effectivement dévolue.
Le roi qui régnait alors en Angleterre était Edouard Ier, grand-père de celui que nous voyons figurer dans cette chronique. C'était un prince brave et conquérant, fort désireux d'augmenter sa puissance, soit par les armes, soit par la politique, soit, lorsque ces deux moyens lui manquaient, par la ruse. Cette fois, la Providence semblait avoir ménagé elle-même les voies de son ambition. Edouard le» avait un fils du même nom que lui, qui devait régner sous le nom d'Edouard II. C'est celui dont nous avons entendu raconter la mort tragique par son assassin Mautravers, devenu depuis, comme notre lecteur doit s'en souvenir, le châtelain ou plutôt le geôlier de la reine douairière Isabelle. Edouard 1er demanda la main de la vierge de Norvège pour ce fils; elle lui fut accordée; mais au moment même où les deux cours s'occupaient des préparatifs du mariage, la jeune Marguerite mourut, et comme il ne restait pas un seul descendant direct d'Alexandre III, le trône d'Ecosse se trouva sans héritier.
Dix grands seigneurs, qui, par une parenté plus ou moins éloignée avec le roi mort, prétendaient à la succession vacante, rassemblèrent alors leurs vassaux, et s'apprêtèrent à soutenir leur droit par les armes. Comme on le voit, la tempête de Thomas le Rimeur grossissait à vue d'œil, et promettait pour longtemps un ciel sombre et orageux.
La noblesse écossaise, afin de prévenir les malheurs qui devaient résulter de ces guerres civiles, résolut de choisir pour arbitre Edouard 1er, et d'accepter pour roi celui des dix prétendans qu'il désignerait lui-même. Des ambassadeurs portèrent cette décision au roi d'Angleterre, qui, voyant le parti qu'il en pouvait tirer, accepta sur-le-champ, et, par les mêmes messagers, convoqua le clergé et la noblesse écossaise pour le 9 juin 1291, dans le château de Norham, situé sur la rive méridionale de
la Tweed, à l'endroit même où cette rivière sépare l'Angleterre de l'Ecosse.
Au jour dit, les prétendans se trouvèrent au rendezvous; de son côté, le roi Edouard ne fit pas défaut. Il traversa toute cette assemblée, qu'il dominait de la tête (car il était si grand que les Anglais ne l'appelaient que le roi aux longues jambes), s'assit sur son trône, et fit signe au grand justicier de parler. Alors celui-ci se leva et annonça à la noblesse écossaise qu'avant que le roi Edouard prononçât son jugement, il fallait qu'elle eût à reconnaître r°s droits, non -seulement comme seigneur suzerain du Northumberland, du Cumberland et du Westmoreland, ce qui n'avait jamais été contesté, mais du reste du royaume, ce qui, depuis la renonciation de Richard, avait cessé d'être un objet de contestation. Cette déclaration inattendue produisit un grand tumulte : les nobles écossais refusèrent d'y répondre avant de s'être concertés. Alors Edouard congédia l'assemblée, ne laissant aux prétendans que trois semaines pour faire leurs réflexions.
Au jour dit, l'assemblée se trouva réunie de nouveau ; mais cette fois c'était de l'autre côté de la Tweed, sur le territoire écossais, dans une plaine découverte nommée Upsettlington, que sans doute Edouard avait choisie ainsi pour que les prétendans ne pussent arguer de contrainte. Au reste, toutes précautions avaient été prises d'avance, car cette fois, à la proposition renouvelée de reconnaître Edouard I«>- comme son suzerain, nul ne fit résistance, et ils répondirent au contraire qu'ils se soumettaient librement et volontairement à cette condition.
On commença alors d'examiner les titres des candidats a la couronne. Robert Rruce, seigneur d'Aannandale, et John Balliol, lord de Galloway, Normands d'origine tous deux, tous deux descendans également de la famille royale d'Ecosse par une tille de David, comte de'Huntington, furent reconnus comme ayant les droits les mieux l. 6
fondés à la couronne. Edouard fut donc prié de décider le question entre eux. Il nomma John Balliol.
Aussitôt celui-ci s'agenouilla, mit ses mains entre celles du roi d'Angleterre, le baisa en la bouche, et se reconnut pour son vassal et homme lige, non-seulement pour les trois provinces conquises, mais encore pour tout le royaume d'Eeosse.
Sans que l'orage de Thomas le Rimeur fût dissipé, la foudre était tombée et avait tué la nationalité écossaise.
Balliol commença de régner; bientôt ses actes et ses jugemens portèrent l'empreinte de son caractère partial et irrésolu. Les mécontens se plaignirent, Edouard les encouragea à en appeler à lui des décisions de leur roi; ils ne s'en firent pas faute. Edouard rassembla une masse de griefs, vrais ou faux, et somma Balliol de comparaître devant les cours d'Angleterre. A cette sommation, Balliol se sentit la velléité de redevenir homme et roi; il refusa positivement. Edouard réclama alors, comme garantie de suzeraineté, la remise aux mains de l'Angleterre des forteresses de Berwick, de Roxburgh et de Jelburgh; Balliol répondit en levant une nombreuse armée ; et, faisant dire à Edouard qu'il cessait de le reconnaître comme son seigneur suzerain, il franchit les limites des deux royaumes et entra en Angleterre. C'est tout ce que désirait Edouard; sa conduite depuis le jugement rendu avait visiblement tendu là; ce n'était pas assez pour lui que l'Ecosse fût vassale, il la voulait esclave. Il assembla donc une armée, et s'avança contre Balliol ; à la première journée de marche, un cavalier suivi d'une troupe nombreuse se présenta à Edouard, et demanda à prendre part à la campagne en combattant avec les Anglais. Ce cavalier était Robert Bruce, le compétiteur de Balliol.
Les deux armées se rencontrèrent près de Dumbar; les Ecossais, abandonnés dès le commencement du combat par leur roi, furent vaincus. Balliol, craignant d'être fait
prisonnier et traité avec la rigueur des lois de la guerre en usage à cette époque, répondit qu'il était prêt à se livrer lui-même si Edouard lui assurait la vie sauve. Cette promesse faite, il vint trouver Edouard dans le château de Roxburgh, sans manteau royal, sans armes défensive ni offensive, tenant à la main une baguette blanche pour tout sceptre, et déclara que, poussé par les mauvais conseils de la noblesse, il s'était révolté traîtreusement contre son seigneur et maître, et qu'en expiation de cette faute il lui cédait tous ses droits royaux sur la terre d'Ecosse et ses habitans. A ces conditions le roi d'Angleterre lui pardonna.
C'était là ce qu'avait espéré Bruce en se joignant à Edouard. Aussi, à peine Balliol fut-il dépossédé, que son ancien concurrent, qui avait pris une part active à la victoire, se présenta devant Edouard, réclamant à son tour le trône aux mêmes conditions qu'il avait été concédé à Balliol ; mais Edouard lui répondit dans son dialecte français-normand :
— Croyez-vous que nous n'ayons pas autre chose à faire qu'à vous conquérir des royaumes ?
Bientôt cette réponse brilla de toute la clarté qu'Edouard n'avait pas cru devoir lui donner d'abord : il traversa en vainqueur l'Ecosse de la Tweed à Edimbourg, transféra les archives à Londres, fit enlever et transporter dans l'église de Westminster la grande pierre sur laquelle une ancienne coutume nationale voulait qu'on plaçât les rois d'Ecosse le jour de leur couronnement; enfin il confia le gouvernement de l'Ecosse au comte de Surrey, nomma Hughes Cressingham grand trésorier, et William Ormesby grand juge. Puis, ayant mis des commandans anglais dans toutes les provinces, et des garnisons anglaises dans tous les châteaux, il s'en retourna à Londres pour veiller à la tranquillité du pays de Galles, qu'il venait de soumettre comme il avait soumis l'Ecosse, et dont il avait
fait pendre le dernier prince, qui n'avait cependant commis d'autre crime que d'avoir défendu son indépendance. C'est depuis cette époque que les fils aînés des rois d'Angleterre prennent invariablement le titre de prince de Galles.
Il arriva pour l'Ecosse ce qui arrive pour tout pays conquis : le grand juge, partial en faveur des Anglais, rendit des jugemens iniques; le grand trésorier, traitant les Ecossais non pas en sujets, mais en tributaires, extorqua en cinq ans plus d'argent que ne leur en avaient en un siècle demandé leurs quatre derniers rois ; les plaintes portées au gouverneur restèrent sans réponse, ou n'obtinrent que des réponses illusoires ou outrageantes ; enfin les soldats mis en garnison, traitant en tout lieu et en toute circonstance les Ecossais comme des vaincus, s'emparaient de vive force de tout ce qui leur convenait, maltraitant, blessant et tuant ceux qui voulaient s'opposer à leurs capricieuses déprédations ; de sorte que l'Ecosse se trouva bientôt dans cette situation fiévreuse d'un pays qui semble sommeiller dans son esclavage, mais qui n'attend qu'une circonstance pour se réveiller et un homme pour se faire libre. Or, quand un pays en est arrivé là, l'événement arrive toujours, et l'homme ne manque jamais. L'événement fut celui des Granges d'Âyr, l'homme fut Wallace.
Un enfant qui revenait un jour de la pêche dans la rivière d'Irrine, et qui avait pris une grande quantité de truites qu'il rapportait dans un panier, rencontra aux portes de la ville d'Ayr trois soldats qui s'approchèrent de lui et voulurent lui prendre son poisson; l'enfant dit alors que si les soldats avaient faim, il partagerait avec eux bien volontiers, mais qu'il ne leur donnerait pas tout. Pour unique réponse, un des Anglais porta la main sur le panier ; au même instant l'enfant lui porta à ia tête un si rude coup du manche de sa ligne, qu'il tomba
mort ; puis aussitôt, s'emparant de son épée, il s'en escrima si bien vis-à-vis des deux autres, qu'il les mit en fuite, et qu'il rapporta à la maison le produit tout entier de sa pêche dont il avait offert la moitié. Cet enfant s'était William Wallace.
Six ans après cette aventure, un jeune homme traversait le marché de Lanark, donnant le bras à sa femme; il était vêtu d'un habit de drap vert d'une grande finesse, et portait à la ceinture un riche poignard : au détour d'une rue, un Anglais se trouva devant lui et lui barra le passage, en disant qu'il était bien étonnant qu'un esclave écossais se permît de porter de si nobles habits et de si belles armes. Comme le jeune homme était, ainsi que nous l'avons dit, avec sa femme, il se contenta de repousser l'Anglais avec le bras, de manière à ce que celui-ci lui ouvrît le passage. L'Anglais, regardant ce geste comme une insulte, porta la main à son épée ; mais avant qu'il ne l'eût tirée du fourreau, il était tombé mort d'un coup de poignard dans la poitrine. Tout ce qu'il y avait alors d'Anglais sur la plaee s'élança vers le lieu où venait de se passer cette scène rapide comme un éclair; mais la maison qui se trouvait le plus proche du jeune homme était celle d'un noble Ecossais; il ouvrit sa porte au meurtrier et la referma derrière lui ; et tandis que les soldats anglais la mettaient en pièces, il conduisit le jeune homme à son jardin, d'où il gagna une vallée sauvage et pleine de rochers, nommée Cartland-Craigs, où ses ennemis n'essayèrent pas même de le poursuivre. Mais, faisant retomber sur des innocens la peine qui ne pouvait atteindre le coupable, le gouverneur de Lanark, qui se nommait Hazelrigg, déclara le jeune ho^me outlaw ou proscrit, mit le feu à sa maison, et fit égorger sa femme et ses domestiques. Le proscrit, du haut d'un rocher, vit la flamme et entendit les cris, et, à la lueur de l'incendie et au bruit des gémissemens, jura une haine
éternelle à l'Angleterre. Ce jeune homme, c'était William^ Wallace.
Bientôt on entendit parler dans les environs d'entreprises hardies tentées par un chef de proscrits qui, ayant rassemblé une troupe considérable d'hommes mis comme lui hors la loi, ne faisait aucun quartier aux Anglais qu'il rencontrait. Un matin, on apprit qu'Hazelrigg lui-même avait été surpris dans sa maison, et qu'on lui avait laissé dans la poitrine un poignard qui portait cette inscription : A l'incendiaire ?t au meurtrier l II n'y eut plus alors aucun doute que cette hardie entreprise ne vînt encore du même chef. On envoya contre lui des détachemens entiers, qui furent battus ; et chaque fois qu'on apprenait la défaite de quelque nouveau corps d'Anglais, la noblesse écossaise s'en réjouissait tout haut, car la haine qu'on leur portait avait depuis longtemps cessé d'être un secret pour les vainqueurs. Ils prirent donc une résolution extrême. Sous prétexte de se concerter avec elle sur les affaires de la nation , le gouverneur de la province invita toute la noblesse de l'ouest à se rendre dans les granges d'Àyr, longue suite de vastes bâtimens où, pendant l'hiver, les moines de l'abbaye attenante rentraient leurs grains, mais qui, l'été venu, se trouvaient à peu près vides. Les nobles, sans défiance, se rendirent à cette conférence : on les invita à entrer deux à deux pour éviter la confusion. Cette mesure leur parut si naturelle qu'ils y obtempérèrent; mais à toutes les solives un rang de cordes avait été préparé ; les soldats tenaient à la main un bout de ces cordes auquel avait été fait un nœud coulant, et à mesure que les députés entraient on leur jetait ce nœud au cou, et ils étaient immédiatement pendus. L'opération se fit si habilement, que pas un cri ne prévint ceux du dehors du sort de ceux qui étaient dedans. Ils entrèrent tous et tous furent étranglés.
Un mois après cet événement, et eomme la garnison
anglaise, après avoir fait ce jour-là grande chère, s'était retirée pour dormir dans ces mêmes granges où avaient ignominieusement et traîtreusement péri tant de nobles écossais, une vieille femme sortit d'une des plus pauvres maisons de la ville, monta aux granges, marqua avec un morceau de craie toutes les portes des bâtimens où se trouvaient les Anglais, et se retira sans avoir été dérangée dans cette occupation. Derrière elle descendit de la montagne une troupe d'hommes armés dont chacun portait un paquet de cordes : ces hommes examinèrent les portes avec un grand soin, et attachèrent en dehors toutes eelles qui étaient marquées d'une croix ; puis, cette besogne terminée, un homme, qui paraissait le chef, alla de maison et maison pour voir si les nœuds étaient solidement faits, tandis que derrière lui un second détachement, charge de gerbes, amoncelait la paille devant les portes et devant les fenêtres. La tournée finie, et tous les bâtimens entourés de matières combustibles , le chef y mit le feu. Alors les Anglais s'éveillèrent en sursaut, et, les granges étant de bois, ils se trouvèrent au milieu des flammes. Leur premier mouvement fut de courir aux portes; elles étaient toutes fermées. Alors à coups de hache et d'épée ils les brisèrent ; mais les Ecossais étaient là en dehors, muraille de fer derrière la muraille de flammes, les repoussant dans le feu ou les égorgeant. Quelques uns se souvinrent alors d'une porte dérobée qui conduisait dans le cloître, et se précipitèrent vers le couvent; mais, soit qu'ils eussent été prévenus d'avance, soit que, réveillés par le bruit, ils eussent deviné ce qui se passait, le prieur d'Ayr et ses moines attendaient les fugitifs dans le cloître, tombèrent sur eux l'épée à la main, et les repoussèrent dans les granges. Au même instant, les toits s'abîmèrent, et tout ce qui restait encore dans les bâtimens fut écrasé sous les mêmes solives où avaient été pendus ceux de la mort desquels ce chef de proscrits
tirait à cette heure une si terrible vengeance. Ce chef, c'était encore William|i Wallace.
Cette action fut le signal d'une insurrection générale : les Ecossais mirent à leur tête celui qui seul n'avait pas désespéré du salut de la patrie ; car, si ce n'était pas le plus noble de leurs seigneurs, c'était incontestablement le plus brave. Mais à peine avait-il rassemblé trois ou quatre mille hommes, qu'il lui fallut combattre. Le comte de Surrey s'avançait avec le grand trésorier Cressingham à la tête d'une nombreuse armée.
Wallace établit son camp sur la rive septentrionale du Forth, près de la ville de Stirling, à l'endroit même où le fleuve, déjà très large en cet endroit, puisque ce n'est que quatre ou cinq lieues plus loin qu'il se jette dans le golfe d'Edimbourg, était traversé par un étroit et long pont de bois. Ce fut dans cette position qu'il attendit les Anglais.
Ceux-ci ne se firent pas attendre : dès le même jour, Wallace les vit s'avancer de l'autre côté du Forth. Surrey, en habile capitaine, comprit aussitôt la supériorité do la position de Wallace, et donna ordre de faire halte, afin de différer la bataille ; mais Cressingham, qui, en sa double qualité d'ecclésiastique et de trésorier, aurait dû laisser le régent, connu pour un habile homme de guerre, prendre toutes les mesures qu'il jugerait convenables, s'avança à cheval au milieu des soldats, disant que le devoir d'un général était de combattre partout où il rencontrait l'ennemi : l'armée anglaise, pleine d'enthousiasme, demanda alors à grands cris la bataille.
.... Surrey fut forcé de donner le signal , et l'avantgarde, commandée par Cressingham, qui, pareil aux ecclésiastiques de ce temps, n'hésitait pas, dans l'occasion, à se servir de l'épée et de la lance, commença de traverser le pont et de se déployer sur la rive opposée.
C'était ce qu'attendait Wallace. Dès qu'il vit la moitié de l'armée anglaise passée de son côté, et le pont encom-
bré derrière elle, il donna le signal de l'attaque, chargeant lui-même à la tête'de ses troupes. Tout ce qui était passé fut tué ou pris; tout ce qui passait fut eulbuté, renversé du pont dans la rivière et noyé. Surrey vit que le reste de l'armée était perdu s'il ne prenait pas une grande décision; il fit mettre le feu au pont, sacrifiant une partie de ses hommes pour sauver l'autre ; car, si les Ecossais avaient passé la rivière, ils eussent trouvé leurs ennemis dans un tel désordre, qu'ils en eussent fini probablement en un seul jour avec toute l'armée.
Cressingham fut retrouvé parmi les morts , et la haine qu'il inspirait fut si grande, que ceux qui le découvrirent enlevèrent la peau de son corps par lanières, et en firent des brides et des sangles pour leurs chevaux.
Quant à Surrey , comme il disposait encore de forces respectables, il fit retraite vers l'Angleterre, et cela assez rapidement pour que la nouvelle de sa défaite ne le précédât point. Il en résulta qu'il traversa la Tweed, ramenant sains et saufs les débris de son armée. Derrière lui la population se souleva en masses, et, en moins de deux mois, tous les châteaux et forteresses étaient retombés au pouvoir des Ecossais.
Edouard 1er apprit ces événemens en Flandre, et repassa aussitôt en Angleterre. L'œuvre de son ambition venait d'être renversée d'un coup. Il lui avait fallu des années de ruse et de négociations pour soumettre l'Ecosse, et elle venait de lui être enlevée en une seule bataille. Aussi , à peine arrivé à Londres, il reprit des mains de Surrey les débris de ses troupes, en forma le noyau d'une armée considérable , et s'avança à son tour et en personne contre les rebelles.
Pendant ce temps, Wallace avait été nommé protecteur; mais les nobles, qui l'avaient trouvé bon pour délivrer l'Ecosse avec son épée, tandis qu'eux osaient à peine la défendre avec la parole, le trouvèrent ée trop basse
naissance pour la gouverner, et refusèrent de le suivre. Wallace fit alors un appel au peuple, et nombre de montagnards le joignirent. Quelque inférieure que fût cette armée à celle d'Edouard en hommes, en armes et en tactique militaire, Wallace, convaincu que le pis en pareille circonstance était de reculer, n'en marcha pas moins directement à lui, et le rencontra près de Falkirk, le 22 juilet 1298.
Les deux armées présentaient un aspect bien différent: celle d'Edouard, composée de toute la noblesse et la chevalerie du royaume, s'avançait , montée sur les magnifiques chevaux que ses hommes d'armes tiraient de son grand-duché de Normandie, et escortée sur ses flancs de ces terribles archers qui, portant douze flèches dans leurs trousses, prétendaient avoir la vie de douze Ecossais à leur ceinture. L'armée de "Wallace, au contraire, avait à peine cinq cents hommes de cavalerie, et quelques archers de la forêt d'Ettrick, placés sous les ordres de sii John Stewart de Bonkil; tout le reste se composait ce montagnards mal défendus par des armures de cuir, marchant serrés, et portant leurs longues piques si rapprochées les unes des autres, qu'elles semblaient une 10rêt mouvante. Parvenu au point où il avait résolu de livrer la bataille, Wallace fit faire halte, et, s'adressant à ses hommes ;
— Nous voilà arrivés aa bal, leur dit-il ; maintenant, montrez-moi comment vous dansez.
De son côté, Edouard s'était arrêté, et comme les avantages du terrain étaient compensés de manière à ce que ni l'un ni l'autre des deux chefs ne se livraient en attaquant, le roi angl ail crut qu'il serait honteux à lui d'attendre les rebelles, et donna le signal de la bataille.
A l'instant même toute cette lourde cavalerie s'ébranla, pareille à un rocher qui -roule dans un lac, et vint s'arrêter sur les longues lances des Ecossais. A ce pr&-
mier choc on vit tomber presque entiers le premier et le second rang des Anglais ; car les chevaux blessés désarçonnèrent leurs cavaliers, qui, embarrassés du poids de leurs armures, furent presque tous massacrés avant de pouvoir se relever; mais alors la cavalerie écossaise, au lieu de soutenir les hommes de pied qui faisaient si bravement leur devoir, s'enfuit, découvrant une des ailes de Wallace. A l'instant même Edouard fit avancer ses archers, qui, n'ayant plus à craindre d'être chargés par les cavaliers, purent s'approcher à une demi-portée de flèche , et choisirent sûrement ceux qu'il leur convenait de tuer; Wallace appela aussitôt les siens; mais le cheval ae sir John Stewart, qui les conduisait à la bataille, butta contre une racine, et jeta par dessus sa tète son cavalier, qui se tua. Les archers n'en avancèrent pas moins. Cependant, n'ayant plus leur chef pour les diriger, ils s'exposèrent imprudemment et se firent tous tuer. En ce moment Edouard aperçut dans l'armée écossaise quelque désordre causé par la pluie de flèches dont l'accablaient ses hommes de trait; il se mita la tête d'une. troupe choisie parmi les plus braves, chargea dans l'ouverture pratiquée par les archers, et, agrandissant de la largeur de tout son bataillon la blessure déjà faite, il pénétra jusqu'au cœur de l'armée écossaise, qui, entamée ainsi, ne put résister, et fut contrainte de prendre la fuite, laissant sur le champ de bataille sir John Graham, l'ami et le compagnon de Wallace, qui, indigné de la conduite de la noblesse, n'avait pas reculé d'un pas, et s'était fait tuer à la tête de son corps.
Quant à Wallace, il resta des derniers sur le champ de bataille, et, comme la nuit vint avant qu'on eût pu lui faire lâcher pied, non plus qu'à quelques centaines d'hommes qui l'entouraient, il disparut à la faveur de l'obscurité dans une forêt voisine, où il passa la nuit caché dans les branches d'un chêne.
Wallace, abandonné par la noblesse, l'abandonna à son tour, ne songeant plus qu'à rester fidèleau pays, et se démit de son titre de protecteur; et tandis que les lords et seigneurs continuaient de combattre pour leur propre compte, ou se soumettaient, sauvant leurs intérêts particuliers aux dépens de ceux de leur pays, Wallace, traqué de mon'.agne en montagne, chassé de forêt en forêt, transportant avec lui la liberté de l'Ecosse comme Enée les dieux de Troie; faisant battre, partout où il était, le cœur de la patrie, que partout ailleurs on eût pu croire morte, demeura sept ans, tout proscrit qu'il était, le rêve incessant et terrible des nuits d'Edouard, qui ne croyait pas que l'Ecosse fût à lui tant que Wallace serait à l'Ecosse. Enfin on promit récompense sur récompense à qui le livrerait mort ou vivant, et un nouveau traître se trouva parmi toute cette noblesse qui l'avait déjà trahi. Un jour qu'il dînait à Robroyston, dans un château où il croyait n'avoir que des amis, sir John Menteth, qui venait de lui offrir du pain, reposa le pain sur la table de manière à ce que le côté plat se trouvât par dessus ; c'était le signal convenu : les deux convives qui se trouvaient à la droite et à la gauche de Wallace le saisirent chacun par un bras, tandis que deux domestiques, debout par derrière, lui roulaient une corde autour du corps, Toute résistance était impossible. Le champion de l'Ecosse, garrotté comme un lion pris au piège, fut livré à Edouard, qui, par dérision, le fit comparaître devant ses juges couronné d'une guirlande verte. L'issue du procès ne fut pas douteuse. Wallace, condamné à mort, traîné sur une claie jusqu'au lieu de l'exécution, eut la tête tranchée ; puis son corps fut taillé en quatre morceaux, et chaque partie exposée au bout d'une lance sur le pont de Londres.
Ainsi mourut le Christ de l'Ecosse, couronné comme Jésus par ses propres bourreaux.
Deux ou trois ans après la mort de Wallace, et le soît d'une de ces escarmouches journalières que les vaincus et les vainqueurs continuaient d'avoir ensemble , quelques soldats anglais soupaient autour de la grande table d'une auberge, lorsqu'un noble Ecossais, qui servait dans l'armée d'Edouard, et qui s'était battu pour lui contre les révoltés, entra dans la salle, tellement affamé que, s'étant assis à une table particulière et s'étant fait servir, il commença de souper sans se laver les mains , toutes rouges encore du massacre de la journée. Les seigneurs anglais qui avaient fini leur repas le regardaient avec cette haine qui, quoiqu'ils servissent sous les mêmes drapeaux, séparait toujours les hommes des deux nations; mais l'étranger, occupé de se rassasier, ne tenait nul compte de leur attention, lorsque l'un d'eux dit tout haut :
— Regardez donc cet Ecossais qui mange son propre sang!...
Celui contre qui ces paroles étaient dites les entendit, regarda ses mains, et, voyant qu'effectivement elles étaient tout ensanglantées, il laissa tomber le morceau de pain qu'il tenait, resta un instant pensif ; puis, sortant de l'auberge sans dire une seule parole, entra dans la première église qu'il trouva ouverte, s'agenouilla devant l'autel, et, ayant lavé ses mains avec ses larmes, demanda pardon à Dieu, et jura de ne plus vivre que pour venger Wallace et délivrer sa patrie. Ce fils repentant, c'était Robert Bruce, descendant de celui-là qui avait disputé la couronne d'Ecosse à Balliol, et qui était mort en léguant ses droits à ses héritiers.
Robert Bruce avait un compétiteur au trône, qui, comme I. 7
lui, servait dans l'armée anglaise; c'était sir John Comyn de Badenoch, que l'on appelait Comyn le Roux, pour le distinguer de son frère, à qui son teint basané avait fait donner le nom de Comyn le Noir. Il était en ce moment à Dumfries, sur les frontières d'Ecosse. Bruce vint l'y trouver, pour le décider à se détacher de la causo anglaise, et à se joindre à lui afin de chasser l'étranger. Le lieu du rendez-vous où ils devaient conférer de cette importante affaire fut choisi d'un commun accord : c'était l'église des Minorités de Dumfries. Bruce était accompagné de Lindsay etdeKirkpatrick,ses deux meilleurs amis. Ils demeurèrent à la porte de l'église, et au moment où il la poussa pour entrer, ils virent par l'ouverture Comyn le Roux qui attendait Bruce devant le maître-autel.
Une demi-heure se passa, pendant laquelle ils se tinrent discrètement debout sous le porche, sans jeter les yeux dans l'église. Au bout de ce temps, ils virent sortir Bruce pâle et défait. Il étendit aussitôt la main vers la bride de son cheval, et ils remarquèrent que sa main était toute sanglante.
— Qu'y a-t-il donc, et qu'est-il arrivé ? demandèrent-ils tous deux.
— Il y a, répondit Bruce, que nous ne sommes pas tombés d'accord avec Comyn le Roux, et que je crois que je l'ai tué.
— Comment ! tu ne fais que croire ? dit Kirkpatrick; c'est une chose dont il faut être sûr, et je vais y voir.
A ces mots, les deux chevaliers entrèrent à leur tour dans l'église, et, comme effectivement Comyn le Roux n'était pas mort, ils l'achevèrent.
— Tu avais raiscwi, lui dirent-ils en sortant et en remontant a cheval ; la besogne était en bon train, mais elle n'était pas achevée; maintenant, dors tranquille.
Le conseil était plus facile à donner qu'à suivre. Bruce venait par cette action d'attirer sur hii trois vengean-
ces : celle des parens du mort, celle d'Edo lard, celle de l'Eglise. Aussi, voyant qu'il n'y avait plus rien à ménager après un pareil coup, il marcha droit à l'abbaye de Scone, oï> l'on couronnait les souverains d'Ecosse, rasjembla ses partisans, appela à lui tous ceux qui étaient lis posés à combattre pour la liberté, et se fît proclamer roi le 29 mars 1306.
Le 18 mai suivant , Robert Bruce fut excommunié par une bulle du pape, qui le privait de tous les sacremens de l'Eglise, et donnait à chacun le droit de le tuer comme un animal sauvage.
Le 20 juin de la même année, il fut complètement battu près de Methwen, par le comte de Pembroke, et, démonté de son cheval qui venait d'être tué sous îui, il fut fait prisonnier. Heureusement celui à qui il avait rendu son épée était un Ecossais, qui, en passant près d'une forêt, coupa lui-même les liens dont il était attaché, et lui fît signe qu'il pouvait fuir. Robert ne se le fit pas répéter; il se laissa glisser de son cheval et s'enfonça dans le bois, où l'Ecossais, pour n'être pas puni par Edouard, fit semblant de le poursuivre, mais se garda de le joindre. Bien lui en prit. Tous les autres captifs furent condamnés à mort et exécutés. Le meurtre de Comyn le Roux portait ses fruits ; le sang payait le sang.
Ce fut à compter de cette heure que commença cette vie aventureuse qui'donne à l'histoire de cette époque tout le pittoresque et tout l'intérêt du roman. Chassé de montagne en montagne, accompagné de la reine, proscrite comme lui, suivi de trois ou quatre amis fidèles, parmi lesquels était le jeune lord de Douglas, appelé depuis le bon lord James, obligé de vivre de la pêche ou de la chasse de ce dernier, qui, le plus adroit de tous à ces deux exercices, était chargé de la nourriture de la troupe ; marchant de danger en danger, sortant d'un combat pour tomber dans vne embûche , se tirant de tous les périls
112 i,A COMTESSE DE SALISBURT.
par sa force, son adress ou sa présence d'esprit, soutenant seul le courage de ses compagnons toujours conduits par l'illumination du prédestiné; il passa ainsi les cinq mois d'été et d'automne dans des courses vagabondes et nocturnes, auxquelles, au commencement de l'hiver, la reine fut près de succomber. Bruce vit qu'il était impossible qu'elle continuât de supporter des fatigues que le froid et la neige allaient rendre plus terribles encore; il n'avait plus qu'un seul château, cel-ui de Kildrunmer, près de la source du Don, dans le comté d'Aberdeen; il l'y conduisit avec la comtesse de Rucheau et deux autres dames de sa suite, chargea son frère Nigel Bruce de le défendre jusqu'à la dernière extrémité, et, suivi d'Edouard son autre frère , traversant toute l'Ecosse pour dérouter ses enoemis, il se retira dans l'île de Rahtlin, sur la côte d'Irlande. Deux mois après, il apprit que le château de Kildrunmer avait été pris par les Anglais; que son frère Nigel avait été mis à mort, et que sa femme était prisonnière.
Ces nouvelles lui arrivèrent dans une pauvre chaumière de l'île ; elles le trouvèrent déjà accablé, et lui ôtèrent ce qui lui restait de courage et de force. Etendu sur son lit, où il s'était jeté tout désespéré et tout en larmes, voyant que la main de Dieu avait toujours pesé sur lui depuis le meurtre de Comyn le Roux, il se demandait si la volonté du Seigneur, qui se manifestait par tant de revers , n'était pas qu'il abandonnât cette entreprise. Et comme dans ce doute il tenait les yeux levés au plafond avec cette fixité des grandes douleurs, alors, et ainsi qu'il arrive parfois en pareille circonstance , où machinalement, tandis que l'âme saigne, le corps est occupé d'une chose futile, sa vue s'arrêta sur une araignée qui, suspendue au bout d'un fil, s'efforçait de s'élancer d'une poutre à l'autre sans y pouvoir parvenir, et qui cependant, sans se lasser , renouvelait cette tentative , de la
réussite de laquelle dépendait l'établissement de sa toile. Cette persistance instinctive le frappa malgré lui, et, tout préoccupé qu'il était de ses malheurs, il n'en suivit pas moins du regard les efforts qu'elle faisait. Six fois elle essaya d'atteindre le but désiré, et six fois elle échoua. Bruce pensa alors que lui aussi avait fait, comme ce pauvre animal, six tentatives pour conquérir son trône, et que six fois il avait échoué. Cette singulière coïncidence le frappa, et donna à l'instant même en lui naissance à une idée aussi superstitieuse qu'étrange : il pensa que ce n'était pas sans dessein que la Providence, dans un pareil moment, lui envoyait cet exemple de patiente persistance, tt, regardant toujours l'araignée, il fit vœu que, si elle réussissait dans la septième tentative qu'elle préparait, il y verrait un encouragement du ciel et continuerait son entreprise; mais que, si, au contraire, elle échouait, il regarderait toutes ses espérances comme vaines et insensées, partirait pour la Palestine, et consacrerait le reste de sa vie à combattre contre les infidèles. Il venait mentalement d'achever ce vœu, lorsque l'araignée, qui, tandis qu'il le formait, avait fait toutes ses dispositions et pris toutes ses mesures, essaya une septième tentative, atteignit la poutre et y resta cramponnée.
— La volonté de Dieu soit faite ! dit Robert Bruce : et, s'élançant aussitôt de son lit, il prévint ses soldats qu'à partir du lendemain il se remettrait en campagne.
Cependant Douglas continuait sa guerre de partisan : voyant l'hiver tirer à sa fin, il s'était remis à l'œuvre, et, accompagné de trois cents soldats, avait débarqué dans l'île d'Arran, située entre le détroit de Kilbranan et le golfe de la Clyde, avait surpris le château de Bratwich, et mis à mort le gouverneur et une partie de la garnison; puis, usant aussitôt de son droit de conquête, il s'était établi avec ses hommes dans la forteresse> et, fidèle à son goût pour la chasse, passait ses journées dans la
magnifique forêt qui l'entourait. Un jour qu'il était occupé à poursuivre un daim, il entendit dans le bois même où il chassait le bruit d'un cor; aussitôt il s'arrêta en disant :
— Il n'y a que le cor du roi qui rende ce son ; il n'y a que le roi qui sonne ainsi.
Puis, au bout d'un instant, une nouvelle fanfare s'étant fait entendre, Douglas mit son cheval au galop dans la direction du bruit, et, après dix minutes de marche, il se trouva face à face de Bruce, qui chassait de son côté. Depuis trois jours, ce dernier avait, poursuivant sa résolution, quitté l'île de Rathlin, et depuis deux heures il avait abordé à celle d'Arran. Une vieille femme qui ramassait des coquilles sur le rivage lui avait raconté que la garnison anglaise avait été surprise par des étrangers armés, et que ces étrangers chassaient à cette heure. Bruce, tenant pour ami à lui tout ce qui était ennemi des Anglais, s'était aussitôt mis en chasse de son côté ; Douglas avait reconnu son cor, et les deux fidèles compagnons s'étaient retrouvés.
A partir de ce jour, la mauvaise fortune, lassée de tant de courage, resta en arrière : sans doute la longue et cruelle expiation imposée à Bruce pour le meurtre de Comyn était accomplie, et le sang payé par le sang cessait de demander vengeance.
Cependant la lutte fut longue : il lui fallut tour à tour vaincre la trahison et la force, l'or et le fer, le poignard et l'épée. L'Ecosse conserve dans ses traditions nationales une foule d'aventures plus merveilleuses les unes que les autres, dans lesquelles, appuyé sur son courage mais gardé par Dieu, il échappa miraculeusement aux dangers les plus terribles, profitant de chaque succès pour donner force à son parti, jusqu'à ce que, à la tête d'une armée de trente mille hommes, il attendît Edouard H dans la plaine de Stirling; car, pendant cette lutte achar-
née, Edouard 1er était mort, léguant la guerre à son fils, et ordonnant, afin que la tombe ne le séparât point des batailles, que l'on fît bouillir son corps jusqu'à ce que les os se séparassent des chairs, que l'on enveloppât ces os dans une peau de taureau, et qu'on les portât à la tête de l'armée anglaise chaque fois qu'elle marcherait contre les Ecossais. Soit confiance en lui-même, soit que l'exécution de ce vœu bizarre lui parût un sacrilège, Edouard II n'exécuta point la recommandation paternelle ; il fit déposer le corps du feu roi dans l'abbaye de Westminster, où de nos jours sa tombe porte encore cette inscription : Ci-gît le marteau de la nation écossaise, et marcha contre les rebelles, qui, comme nous l'avons dit, l'attendirent à Stirling, appuyés à la rivière de Bannockburn, dont la bataille prit le nom.
Jamais victoire ne fut plus entière pour les Ecossais, et déroutb plus complète pour leurs ennemis. Edouard II s'enfuit du champ de bataille à bride abattue, et, poursuivi par Douglas, il ne s'arrêta que derrière les portes de Dumbar. Là, le gouverneur de la ville lui procura un bateau, à l'aide duquel, longeant les côtes de Berwick, il vint débarquer dans le havre de Bamborough en Angleterre,
Cette victoire assura, sinon la tranquillité, du moins l'indépendance de l'Ecosse, jusqu'au moment où Robert Bruce, quoique jeune encore, fut atteint d'une maladie mortelle. Nous avons vu, au commencement de cette histoire, comment il fit venir près de lui Douglas, que les Ecossais appelaient le bon sir James, et les Anglais Dou* glas le Noir, et lui recommanda d'ouvrir sa poitrine, d'j prendre son cœur, et de le porter en Palestine. Ce dernier désir ne fut pas plus heureux que celui d'Edouard I°r; mais cette fois au moins ce ne fut pas la faute de celui qui avait reçu le vœu si le vœu ne fut pas accompli.
Edouard II périt à son tour , assassiné à Berkley par
Gurnay et Mautravers, sur l'ordre ambigu de la reine scellé par l'évêque d'Hertfort, et son fils Edouard III lui succéda.
Nos lecteurs ont, par les chapitres précédons, pris, nous l'espérons, une idée assez juste du caractère de ce jeune prince pour penser qu'à peine sur le trône ses yeux se tournèrent vers l'Ecosse, cette vieille ennemie que, depuis cinq générations, les rois d'Angleterre se léguaient de père en fils comme une hydre à exterminer.
Le moment était d'autant meilleur pour recommencer la guerre, que la fleur de la noblesse écossaise avait suivi James Douglas dans son pèlerinage au Saint-Sépulcre, et que la couronne était passée de la tête puissante d'un vieux guerrier à celle d'un faible enfant de quatre ans. Comme, après Douglas le Noir, le plus courageux et le plus populaire des compagnons de l'ancien roi était Randolphe, comte de Murray, il fut nommé régent du royaume, et gouverna l'Ecosse au nom de David II.
Cependant Edouard avait compris que toute la force des Ecossais venait de la répugnance profonde que l'on éprouvait, de la Tweed au détroit de Pentland, pour la domination de l'Angleterre. Il résolut donc de ne s'avancer sur les terres ennemies que sous fausse bannière, et de prendre pour alliée la guerre civile : la fortune lui en avait gardé le moyen, il en profita avec son habileté coutumière.
John Balliol, qui avait d'abord été fait roi d'Ecosse, puis détrôné par Edouard 1er, était passé en France, et y était mort, laissant un fils nommé Edouard Balliol; le roi d'Angleterre jeta les yeux sur lui comme sur l'homme dont le nom était le plus apte à servir de drapeau, et le mit à la tête des lords déshérités. Deux mots suffiront pour expliquer à nos lecteurs ce que l'on entendait alors par cette dénomination.
Lorsque l'Ecosse fut affranchie de la domination de
l'Angleterre, grâce au courage et à îa persévérance de Robert Bruce, deux classes de propriétaires élevèrent des réclamations pour la perte de leurs biens territoriaux. Les uns étaient ceux qui, à la suite de la conquête, avaient reçu ces. biens d'Edouard I« et de ses successeurs à titre de don ; les autres, ceux qui, s'étant alliés aux familles d'Ecosse, les possédaient comme héritages. Edouard mit Balliol à la tête de ce parti , et, tout en paraissant rester étranger à cette guerre éternelle, qui venait encore une "ois frapper à la porte de l'Ecosse sous un autre nom et sous un nouvel aspect, il l'appuya de son argent et de ses troupes. Pour comble de malheur, et comme si Robert Bruce avait emporté avec lui la fortune heureuse du pays, au moment où Balliol et son armée débarquaient dans le comté de Fife, le régent, Randolphe, atteint d'une maladie violente et inattendue, mourait à Musselbourg, et laissait le jeune roi livré à la régence de Donald, comte de March , qui était de beaucoup au-dessous de son prédécesseur en talens militaires et politiques.
Le comte de March venait à peine de prendre le commandement de l'armée, lorsque Edouard Balliol débarqua en Ecosse, défit le comte de Fife, et, marchant plus vite que le bruit de sa victoire, arriva le lendemain soir sur les bords de la Earn, de l'aute côté de laquelle il aperçut, à la lueur des feux, le camp du régent. Il fit faire halte à sa troupe, et, lorsque les leux se furent successivement éteints, il passa la rivière, pénétra jusqu'au milieu des logis écossais, et là, trouvant toute l'armée endormie et sans défense, il commença non pas un combat, mais une boucherie telle qu'au 'ever du soleil il fut étonné lui-même que ses soldats eussent eu le temps physique de tuer un aussi grand nombre d'hommes, avec une troupe qui s'élevait à peine au tiers de celle qu'ils avaient surprise. Parmi les cadavres on retrouva le corps du régent
teceux de vingt-cinq ou trente seigneurs appartenant à la première noblesse (i'Écosse.
Alors commença pour l'Ecosse une ère de décadence aussi rapide qu'avait été lente et laborieuse sa reconstru ction nationale aux mains de Robert Bruce. Sans s'arrêter à assiéger et à prendre les forteresses, Edouard Balliol marcha droit à Scone et se fit couronner ; puis, une fois roi, il rendit de nouveau hommage à Edouard III comme à son seigneur et à son maître. Celui-ci, dès lors, ne craignit plus de lui porter ostensiblement secours, et, rassemblant une grande armée, il marcha droit à la ville de Berwick, qu'il assiégea. De son côté, Archibald Douglas, frère du bon lord James, marcha au secours de la garnison, et fit halte à deux milles de la forteresse, sur une éminence nommée Halidon Hill, du haut de laquelle on dominait toute l'armée anglaise, qui se trouvait de cette façon, d'assiégeante qu'elle était, assiégée elle-même entre la garnison de Berwick et les nouveaux venus.
L'avantage de la position était tout entier aux Écossais ; mais leurs jours victorieux étaient passés : cette fois encore, comme toujours, les archers anglais décidèrent de la bataille : Edouard les avait placés dans un marais où la cavalerie ne pouvait les atteindre, et tandis qu'ils criblaient de flèches les Écossais placés sur la montagne et déployé? en amphithéâtre comme une immense cible, Edouard chargeait les rebelles à la tête de toute sa chevalerie, tuai! Archibald Douglas, couchait sa plus brave noblesse à ses côtés sur le champ de bataille, et dispersait le reste d« l'armée.
Cette journée, aussi fatale à l'Ecosse que celle de Banockburn lni avait été favorable, enleva au jeune David tout ce qui avait été reconquis par Robert. Bientôt l'enfant proscrit se trouva dans la même situation dont un miracle de courage et de persévérance avait tiré le père. Mais cette fois les chances étaient bien changées : les plus ar-
dens patriotes, yoyant un jeune homme sans expérience là où il aurait fallu un guerrier expérimenté, se crurent condamnés par cette volonté souveraine qui élève et abaisse les empires. Cependant quelques hommes ne désespérèrent pas du salut de la patrie, et continuèrent de veiller autour de la nationalité écossaise, comme devant \a lampe mourante d'an tabernacle; et tandis que Balliol reprenait possession du royaume et en faisait hommage, comme vassal, à son suzerain Edouard III, que David Bruce et sa femme venaient demander en proscrits asile à la cour de France, ces derniers soutiens de la vieille monarchie restaient maîtres de quatre châteaux et d'une tour, où continuaient de battre, comme dans un corps paralysé du reste, les dernières artères de la nationalité écossaise. Ces quatre hommes étaient le chevalier de Liddesdale, le comte de Mardi, sir Alexandre Ramsay, de Dalvoisy, et le nouveau régent sir André Murray de Bothwel.
Quant à Edouard, méprisant une aussi faible opposition, il dédaigna de poursuivre sa conquête jusqu'au bout, laissa des garnisons dans tous les châteaux forts ; et, maître de l'Angleterre et de l'Irlande, suzerain de l'Ecosse, il revint à Londres, où nous l'avons trouvé, en ouvrant cette chronique, au milieu des fêtes du retour et de l'enivrement de la victoire, préoccupé de son amour naissant pour la belle Alix de Granfton, auquel vint l'arracher ce projet de conquête de la France, dont il poursuivait à cette heure l'exécution en Flandre, et qui prenait, grâce à l'alliance faite avec d'Artevelle et près de l'être avec les seigneurs de l'empire, un caractère des plus alarmans pour Philippe de Valois.
Ce fut alors que le roi de France jeta les yeux, comme flous l'avons dit, sur David II et sa femme, qui étaient venus chercher un refuge, dès l'année 1332, à sa cour. Sans se déclarer encore positivement, il noua par leur intermédiaire des relations avec leurs vaillans défenseurs d'où-
tre mer, envoya au régent d'Ecosse de l'argent, dont i"j manquait entièrement, et tint prêt un corps considérable de soldats, dont à l'occasion il comptait former une garde au jeune roi, lorsqu'il jugerait à propos de le faire rentrer dans son royaume.
En outre, il donna ordre à Pierre Behuchet, l'un des commissaires qui avaient été nommés par lui pour entendre les témoins dans le procès du comte Robert d'Artois, dont l'exil donnait lieu aujourd'hui à toute cette guerre, et qu'il avait fait depuis son conseiller et trésorier, de se rendre sur la flotte combinée de Hugues Quiéret, amiral de France, et de Barbavaire, commandant les galères de Gênes, afin de garder les détroits et passages qui conduisaient des côtes d'Angleterre aux côtes de Flandre.
Ces précautions prises, il attendit les événemens.
Pendant ce temps, une fête splendide se préparait à Cologne : cette ville avait été choisie par Edouard III et Louis de Bavière pour la prise de possession du vicariat de l'empire par le roi d'Angleterre ; en conséquence, tous les préparatifs avaient été faits pour eette cérémonie.
Deux trônes avaient été dressés sur la grande place de la ville, et comme on n'avait pas eu le temps de se procurer le bois nécessaire à cette construction, on y avait employé deux étals de boucher, dont on avait recouvert les maculatures sanglantes avec de grandes pièces de velours brochées de fleurs d'or ; sur ce trône étaient deux riches fauteuils, dont le dossier portait les armes impériales écartelées aux armes d'Angletere, en signe <* 'union : ces dernières enchargées de celles de France. Le toit qui recourrait en forme de dais ce double trône était celui-là même de la halle qui avait été à cet effet encourtiné de drap d'or comme une chambre royale : en outre, toutes les maisons étaient tendues et recouvertes, ainsi qu'au jour saint de la Fête-Dieu, avec de magnifiques tapis tant de
France que d'Orient, qui venaient d'Arras par la Flandre et de Constantinople par la Hongrie.
Le jour convenu pour cette cérémonie, dont les historiens ne donnent point la date, mais qu'ils fixent à la fin de l'année 1338 ou au commencement de l'année 1339, le roi Edouard III, revêtu de son costume royal, couronne en tête, mais tenant à la main, au lieu de sceptre, une épée, en signe de la mission vengeresse qu'il allait recevoir, se présenta, suivi de sa meilleure chevalerie, à la porte de Cologne qui s'ouvre sur la route d'Aix-la-Chapelle. Il y était attendu par messires de Gueldres et de Juliers, lesquels prirent à ses côtés la place que leur cédèrent l'évêque de Lincoln et le comte de Salisbury, lequel, esclave de son vœu, portait toujours son œil droit caché sous l'écharpe de la belle Alix; ils s'avancèrent au milieu des rues fleuries comme au' jour des Rameaux, suivis du plus magnifique cortège que l'on eûtvu depuis l'avènement au trône de Frédéric II. En arrivant sur la place, ils aperçurent en face d'eux l'appareil qui les attendait. Sur le fauteuil de droite était assis Louis de Bavière, revêtu de ses habits impériaux, tenant son sceptre à la main droite, et ayant la gauche appuyée sur un globe qui représentait le monde, tandis qu'un chevalier allemand élevait sur sa tête une épée nue. Aussitôt Edouard III descendit de cheval, franchit à pied l'espace qui le séparait de l'empereur, monta les marches qui conduisaient à lui ; puis, arrivé au dernier degré, ainsi qu'il en avait été convenu d'avance entre les ambassadeurs, au lieu de lui baiser les pieds, comme c'était l'habitude en pareille occasion, il s'inclina seulement, et l'empereur lui donna l'accolade ; puis il s'assit sur le trône qui lui avait été préparé, et qui était de quelques pouces plus bas que celui de Louis V : c'était la seule marque d'infériorité à laquelle eût consenti Edouard III. Autour d'eux se rangèrent quatre grands ducs, trois archevêques, trente-sept comtes, une multitude innom-
brable de barons à casques couronnés, de bannerets portant bannières, de chevaliers et d'écuyers. En même temps les gardes qui fermaient les rues aboutissantes à la place quittèrent leur poste, et se rangèrent en cercle autour de l'échafaudage, laissant libres les issues par lesquelles se rua aussitôt la multitude. Chaque fenêtre qui regardait sur la place se mura de femmes et d'hommes; les toits se couronnèrent de curieux, et l'empereur et Edouard se trouvèrent le centre d'un vaste amphithéâtre qui semblait bâti de têtes humaines.
Alors l'empereur se leva, et, au milieu du plus proiond silence, il prononça ces paroles, d'une voix si haute et si ferme, qu'elles furent entendues de tous :
« Nous, très-haut et très-puissant prince Louis V, duc de Bavière, empereur d'Allemagne par élection du sacré collège et par confirmation de la cour de Rome, déclarons Philippe de Valois déloyal, perfide et lâche, pour avoir acquis, contrairement à ses traités envers nous, le château de Crèvecœur en Cambrésis, la ville d'Arleux-en- Puelle, et plusieurs autres propriétés qui étaient nôtres ; prononçons que par ces actes il a forfait, et lui retirons la protection de l'empire ; transportons cette protection à notre bien-aimé fils Edouard III, roi d'Angleterre et de France, que nous chargeons de la défense de nos droits et intérêts, et auquel, en signe de procuration, nous délivrons, en vue de tous, cette charte impériale, scellée du double sceau de nos armes et de celles de l'empire. »
A ces mots, Louis V tendit la charte à son chancelier, se rassit, reprit de la main droite le sceptre, appuya de nouveau la gauche sur le globe ; et le chancelier ayant déployé la charte la lut à son tour à haute et intelligible voix.
Elle conférait à Edouard III le titre de vicaire et lieutenant de l'empire ; lui donnait pouvoir de faire droit et loi à chacun au nom de l'empereur, l'autorisait à battre monnaie d'or et d'argent, et commandait à tous les princes
qui relevaient de l'empereur de faire féauté et hommage au roi anglais. Alors les applaudissemens éclatèrent, les iris de bataille retentirent ; chaque homme armé, depuis le duc jusqu'au simple écuyer, frappa son écu de la lame le son épée ou de la pointe de sa lance, et, au milieu de cet enthousiasme général qu'excitait toujours dans cette vaillante chevalerie une déclaration de guerre, tous les vassaux de l'empereur vinrent, selon leur rang, prêter hommage et féauté à Edouard III, comme ils avaient fait, lors de son avènement au trône d'Allemagne, au duc Louis V de Bavière.
A peine cette cérémonie fut-elle terminée, que Robert d'Artois, qui poursuivait son œuvre avec la persévérance de la haine, partit pour Mons en Hainaut, afin de donner avis au comte Guillaume que ses instructions étaient suivies e* que tout venait à bien. Quant aux seigneurs de l'empire, ils demandèrent à Edouard quinze jours pour tout délai, prirent rendez-vous en la ville de Malines, qui se trouvait un centre convenable entre Bruxelles, Gand, Anvers et Louvain, et, à l'exception du duc de Brabant, lequel, en sa qualité de souverain indépendant, se réserva de faire ses déclarations à part, au temps et au point qu'il jugerait convenable, chargèrent de leurs défiances, envers Philippe de Yalois, messire Henri, évêque de Lincoln, qui partit aussitôt pour la France.
Huit jours après, le messager de guerre obtint audience de Philippe de Valois, qui le reçut en son château de Compiègne, au milieu de toute sa cour, ayant à sa droite le duc Jean, son fils, et à sa gauche messire Léon de Crainheim, qu'il avait appelé près de lui moins encore pour faire honneur à ce noble vieillard que parce que, connaissant d'avance la mission de l'évêque de Lincoln, et convaincu que le duc de Brabant avait traité avec son ennemi, il voulait que son répondant assistât à cette assemblée. Au reste, tous ordres avaient été donnés pour
i2A LA COMTESSE DE SALISBURY.
que le héraut d'un si grand roi et de si puissans seigneurs fût reçu comme il convenait à son rang et à sa mission. De son côté, l'évêque de Lincoln s'avança au milieu de l'assemblée avec la dignité d'un prêtre et d'un ambassadeur, et, sans humilité ni fierté, mais avec calme et assurance, il défia le roi Philippe de France :
Premièrement au nom d'Edouard III, comme roi d'Angleterre et chef des seigneurs de son royaume.
Deuxièmement au nom du duc de Gueldres ;
Troisièmement au nom du marquis de Juliers ;
Quatrièmement au nom de messire Robert d'Artois ;
Cinquièmement au nom de messire Jean de Hainaut ;
Sixièmement au nom du margrave de Misnie et d'Orient;
Septièmement au nom du marquis de Brandebourg (1) ;
Huitièmement au nom du sire de Fauquemont ;
Neuvièmement au nom de messire Arnoult de Blackenheim :
Et dixièmement enfin au nom de messire Valerand, archevêque de Cologne.
Le roi Philippe de Valois écouta avec attention cette longue énumération de ses agresseurs ; puis, lorsqu'elle fut finie, étonné de ne pas avoir entendu prononcer les défiances de celui qu'il soupçonnait le plus de lui être contraire :
— N'avez-vous rien à me dire en outre, répondit-il, de la part de mon cousin le duc de Brabant?
— Non, sire, reprit l'évêque de Lincoln.
— Vous le voyez, monseigneur, s'écria le vieu* chevalier, le visage radieux, mon maître a été fidèle à la parole donnée.
— C'est bien, c'est bien, mon noble otage, répondit le roi en tendant la main à son hôte; mais nous ne sommes point encore à la fin de la guerre. Attendons.
(1) Celui-ci était le fils même de l'empereur Louis de Bavière.
Puis, se retournant vers l'ambassadeur :
— Notre cour est vôtre, monseigneur de Lincoln, lui dit-il, et tant qu'il vous conviendra d'y rester, vous nous ferez honneur et plaisir.
Maintenant il faut que nos lecteurs nous permettent d'abandonner pour un instant le continent, où s'achèvent des deux côtés ces rudes préparatifs d'attaque et de défense, sur lesquels pouvait glisser le romancier, mais qu'il est du devoir de l'historien de raconter dans tous leurs détails, pour jeter un coup d'œil, au-delà du détroit, sur quelques autres personnages de cette chronique que nous avons, tout importans qu'ils sont, paru momentanément oublier pour suivre le roi Edouard de son château de Westminster à la brasserie du ruvaert Jacques d'Artevelle. Ces personnages sont la reine Philippe de Hainaut et la belle fiancée du comte de Salisbury, que nous avons vues un instant apparaître au banquet royal si étrangement et si brusquement interrompu par l'entrée du comte Robert d'Artois et par tous les vœux qui la suivirent.
Aussitôt que le départ du roi avait été officiellement connu dans son royaume, madame Philippe, à laquelle sa grossesse déjà avancée commandau les plus grands ménagemens, et qui d'ailleurs, dans la sévérité de ses mœurs, aurait tenu pour faute tout plaisir, si innocent qu'il fût, pris en l'absence de son seigneur, s'était retirée avec sa cour la plus intime dans le château de Nottingham, situé à cent vingt milles à peu près de Londres. Là elle passait sa vie en lectures pieuses, en travaux à l'aiguille et en discours de chevalerie, avec ses dames d'honneur, parmi lesquelles sa plus constante compagne et sa
plus chère confidente, contrairement à cet instinct merveilleux que possèdent les femmes pour deviner une rivale, était toujours Alix de Granfton.
Or, pendant une de ces longues soirées d'hiver où il est si doux, en face d'une large cheminéu toute embrasée et pétillante, u'entendre se briser le vent aux angles des vieilles tours, tandis que notre ancienne connaissance Guillaume de Montaigu faisait sa ronde nocturne sur les murailles de la forteresse, réunies dans une grande et haute chambre à coucher aux lambris de chêne sculpté, aux courtines raides et sombres, au lit gigantesque, après avoir renvoyé, pour être plus libres, non pas de leurs paroles mais de leurs pensées, tout ce monde si fatigant pour un cœur plein ou un esprit occupé, les deux amies, éclairées par une lampe dont la lueur mourait avant d'atteindre les parois rembrunies perdues dans l'obscurité, étaient restées seules, assises à droite et à gauche d'une table posée lourdement sur ses pieds tordus, et couverte d'un tapis brillant qui contrastait, par la fraîcheur de ses broderies, avec les antiques étoffes de l'appartement. Toutes deux, après avoir échangé quelques paroles, étaient tombées dans une rêverie profonde, dont la cause, divergente dans ses résultats, partait cependant d'un même point, te vœu que chacune d'elles avait fait.
Celui de la reine, on se le rappelle, était terrible : elle avait juré, au nom de Notre-Seigneur né de la Vierge et mort sur la croix, qu'elle n'accoucherait que sur la terre de France, et que, le jour de sa délivrance venu, si elle n'était pas en mesure de tenir son serment, il en coûterait la vie à elle et à l'enfant qu'elle portait. Dans le premier moment elle avait cédé à cet enthousiasme puissant qui s'était emparé de tous les convives ; mais quatre mois s'étaient déjà écoulés depuis cette époque, le terme fatal approchait, et chaque tressaillement de ses entrailles
rappelait à la mère le vœu imprudent qu'avait fait l'épouse.
Celui d'Alix était plus doux ; elle avait juré, on se le rappelle encore, que, le jour où le comte de Salisbury reviendrait en Angleterre après avoir touché la terre de France, elle lui donnerait son cœur et sa personne. La moitié de cette promesse était inutile, le cœur était déjà donné depuis longtemps, aussi n'attendait-elle pas avec une impatience moindre que celle de la reine quelque message venant de Flandre pour annoncer que les hostilités avaient commencé, et sa rêverie, pour être moins triste, n'en était pas moins isolée et profonde; seulement chacune suivait la pente imprimée par son développement, qui, étant pour l'une la crainte et pour l'autre l'espoir, les avait conduites toutes deux dans les contrées extrêmes de l'imagination. La reine ne voyait que déserts arides et lugubres, voilés d'un ciel gris et parsemés de tombes , fa comtesse, au contraire, courait, insouciante, au milieu de pelouses joyeuses tout émaillées de ces fleurs roses et blanches avec lesquelles on tresse les couronnes des fiancées.
En ce moment neuf heures sonnèrent au beffroi du ohâteau, et, réveillée sous le marteau de bronze, chaque fille du temps sembla passer tour à tour et s'éloigner sur ces ailes frémissantes qui les emportent si rapides vers l'éternité. Au premier coup, la reine avait tressailli; puis, suivant et comptant les autres avec une tristesse qui n'était pas exempte de terreur :
— A pareille heure, à pareil jour, il y a sept ans, ditelle d'une voix altérée, cette chambre, aujourd'hui silencieuse et tranquille, était pleine de tumulte et de cris.
— N'est-ce pas ici, dit à son tour Alix, tirée de sa rêveverie par la voix de la reine et répondant à sa pensée plutôt qu'aux paroles qu'elle entendait, qu'ont été célébrées vos noces avec monseigneur Edouard ?
— Oui, oui, c'est ici, murmura celle à qui était adressée cette question ; mais c'est à un autre événement plus rapproché de nous que je faisais allusion, à un événement sanglant et terrible, et qui s'est aussi passé en cette chambre, à l'arrestation de Mortimer, l'amant de la reine Isabelle.
— Oh ! répondit Alix, en tressaillant à son tour et en regardant avec effroi autour d'elle, j'ai souvent entendu murmurer quelque chose de cotte tragique histoire, et, je l'avouerai même, depuis que nous habitons ce château, j'ai tenté plus d'une fois d'obtenir quelques détails sur la localité où elle s'était passée, et sur la manière dont elle s'était accomplie. Mais comme aujourd'hui le roi notre seigneur a rendu à sa mère sa liberté et ses honneurs, nul n'a voulu me répondre, soit crainte, soit ignorance. Puis après une pause : Et vous dites que c'est ici, madame ?... continua Alix en se rapprochant de la reine.
— Ce n'est point à moi, répondit celle-ci, de sonder les secrets de mon époux, et de chercher à deviner si madame Isabelle habite à cette heure un palais ou une prison dorée, et si cet infâme Mautravers, qu'on a placé près d'elle, a mission de lui servir de secrétaire ou de geôlier : ce que décide dans sa sagesse mon seigneur le roi est bien décidé et bien fait. Je suis son humble épouse et sujette, et n'ai rien à dire ; mais les faits accomplis sont pour toujours accomplis : Dieu lui-même ne peut empêcher que ce qui fut ait été. Or, je vous le disais, Alix, c'est ici, dans cette chambre, qu'il y a sept ans, à pareil jour et à pareille heure, a été arrêté Mortimer, au moment ou, se levant de ce siège peut-être où je suis assise, et en s'éloignant de cette table où nous sommes appuyées, il allait se mettre dans ee lit, où depuis trois mois je ne me suis pas à mon tour une seule fois couchée sans que toute cette scène sanglante ne fît repasser sous mes yeux, comme de pâles fantômes, les acteurs qui y ont pris part. D'ailleurs, Alix, les murs ont
meilleure mémoire et sont souvent plus indiscrets que les hommes ; ceux-ci ont gardé le souvenir de tout ce qu'ils ont vu, et voilà la bouche par laquelle ils me l'ont raconté, continua la reine en montrant du doigt une entaille profonde faite dans un des pilastres sculptés de la cheminée par le tranchant d'une épée . C'est ià , où vous êtes , qu'est tombé Dugdale ; et si vous leviez la natte sur laquelle sont posés vos pieds, vous trouveriez sans doute la dalle encore rouge de son sang ; car la lutte a été terrible, et Mortimer s'est défendu, comme un lion!
— Mais, reprit Alix en reculant son fauteuil pour s'éloigner de cette place où un homme était passé si rapidement de la vie à l'agonie, et de l'agonie à la mort, mais quel était le véritable forfait de Roger Mortimer? Il est impossible que le roi Edouard ait puni d'une manière aussi terrible des relations, criminelles sans doute, mais pour lesquelles la mort, et une mort aussi affreuse que celle qu'il a subie, était peut-être une peine bien dure...
— Aussi avait-il commis autre chose que des fautes, il avait commis des crimes, et des crimes infâmes ; il avait, par les mains de Gurnay et de Mautraver3, assassiné le roi ; il avait, par de fausses dénonciations, fait tomber la tête du comte de Kent. Maître alors de tout le royaume, il conduisait le royaume à sa ruine ; lorsque le roi véritable, dont il usurpait le pouvoir et dont il faussait la volonté, d'enfant qu'il était devint homme, peu à peu tout lui fut dévoilé et découvert ; mais, armée, finance, politique, tout était dans les ma^ns du favori : la lutte ayec lui, comme ennemi, était la guerre civile. Le roi le traita en assassin, et tout fut dit. Une nuit que le parlement était rassemblé dans cette ville, et que la reine et Mortimer habitaient ce château, bien gardé par leurs amis, le roi séduisit le gouverneur, et par un souterrain qui aboutit à cette chambre, et qui s'ouvre je ne sais où, mais dans
une partie cachée de cette boiserie, que je n'ai pu retrouver malgré mes recherches, il pénétra ici à la tête d'une troupe d'hommes masqués, parmi lesquels étaient Henri Dugdalc et Gauthier de Mauny. La reine était déjà coueiiée, et Roger Mortimer allait la rejoindre, lorsqu'il vit tout àcou^ un panneau glisser et s'ouvrir ; cinq hommes masqués se précipitèrent dans la chambre, et tandis que deux couraient aux portes, qu'ils fermaient en dedans, les trois autres s'avancèrent vers Mortimer, qui, sautant sur son épée, renversa mort du premier coup Henri Dugdale, qui étendait la main pour le saisir. En même temps, Isabelle sauta en bas du lit, oubliant qu'elle était demi-nue et enceinte, ordonnant à ces hommes de se retirer, et criant qu'elle était la reine.
— C'est bien, dit l'un d'eux en ôtant son masque; mais si vous êtes la reine, madame, moi je suis le roi.
Isabelle jeta un cri en reconnaissant Edouard, et tomba sans connaissance sur le plancher. Pendant ce temps, Gauthier de Mauny désarmait Roger ; et comme les cris de la reine avaient été entendus, et que la garde accourue aux portes, les voyant fermées, commençait à les enfoncer à coups d'épée et de masse, ils emportèrent Roger Mortimer, lié et bâillonné, dans le passage souterrain, repoussèrent le panneau boisé; de sorte que ceux qui entrèrent trouvèrent Dugdale mort et la reine évanouie; mais de Roger Mortimer et de ceux qui l'avaient enlevé, aucune trace. On le chercha vainement; car la reine n'osait dire que son fils était venu lui prendre son amant jusque dans son lit. De sorte qu'on n'eut de ses nouvelles que par le jugement qui le condamnait à mort, et qu'on ne le vit reparaître que sur ''ôchafaud, où le bourreau lui ouvrit la poitrine pour en arracher le cœur, qu'il jeta dans un brasier, abandonnant le corps sur un gibet, où deux jours et deux nuits il fut exposé aux regards et aux injures de la populace, jusqu'à ce que
le roi, pardonnant enfin au cadavre, permît aux frères "ilineurs de Londres de l'ensevelir dans leur église. Voilà ce qui s'est passé ici il y a sept ans, à pareille heure. N'avais-je pas raison de vous dire que c'était un événement terrible ?
— Mais ce souterrain, dit Alix, ce panneau caché?...
— J'en ai parlé une fois seulement au roi, et il m'a répondu que le souterrain était muré et que le panneau ne s'ouvrait plus.
— Et vous osez rester dans cette chambre, madame ? dit Alix.
— Qu'ai-je à craindre, n'ayant rien à me reprocher? dit la reine, déguisant mal sous la tranquillité de sa conscience les terreurs qu'elle éprouvait malgré elle. D'ailleurs cette chambre, comme vous l'avez dit, garde un double souvenir, et le premier m'est si cher qu'il combat le second, quelque terrible qu'il soit.
— Quel est oe bruit ? s'écria Alix saisissant le bras de la reine, font la crainte lui faisait oublier le respect.
— Des pas qui s'approchent, et voilà tout. Voyons, rassurez-vous, enfant.
— On ouvre la porte, murmura Alix.
— Qui est là ? dit la reine se tournant du côté d'où venait le bruit, mais ne pouvant découvrir dans l'obscurité celui qui le causait.
— Son Altesse veut-elle me permettre de l'assurer que tout est tranquille au château de Nottingham, et qu'elle peut reposer sans crainte ?
— Ah ! c'est vous, Guillaume 1 s'écria Alix ; venez ici.
Le jeune homme, qui ne s'attendait pas à cette invitation pressante, faite d'une voix émue et dont il ne comprenait pas l'émotion, demeura d'abord interdit, puis s'élança vers Alix.
— Qu'y a-t-il, madame? Qu'avez-vous et que désirezrous de moi.
— Rien, Guillaume, répondit Alix avec un accent dont elle avait pris cette fois le temps de calculer les intonations, rien; la reine seulement désire savoir si vous n'avez rien vu de suspect dans votre ronde nocturne?
— Ehl que voulez vous que je rencontre de suspect en ce château, madame? répondit en soupirant Guillaume. La reine est au milieu de ses fidèles sujets, et vous, madame, d'amis dévoués, et je ne suis point assez heureux pour avoir à exposer ma vie afin de vous épargner même un déplaisir.
— Croyez-vous que nous ayons besoin du sacrifice de votre dévouement, messire Guillaume? dit en souriant la reine, et qu'il faille un événement qui la trouble pour que nous soyons reconnaissantes des soins que vous donnez à notre tranquillité?
— Non, madame, reprit Guillaume; mais si heureux et fier que je sois de rester près de vous , je n'en suis pas moins honteux quelquefois, au fond du cœur, du peu de chose que je fais en veillant à votre sûreté, qui ne court aucun risque, lorsque le roi et tant de chevaliers favorisés vont gagner du renom et revenir dignes de celles qu'ils aiment; et tandis que moi, qu'on traite en enfant et qui cependant me sens le courage d'un homme, si j'étais assez malheureux pour aimer, je devrais cacher cet amour au plus profond de mon âme, me reconnaissant indigne que l'on y répondît.
— Eh bien! tranquillisez-vous, Guillaume, dit la reine tandis qu'Alix, à qui n'avait point échappé la passion du jeune bachelier, gardait le silence, si nous tardons encore un jour seulement à recevoir des nouvelles d'outre-mer, nous vous enverrons en chercher, et rien ne vous empêchera de faire, avant de revenir, quoique belle entreprise de guerre que vous nous raconterez à votre retour.
— Oh! madame, madame! s'écria Guillaume, si j'étais assez heureux pour obtenir une telle faveur de Votre Al-
LA COMTESSE DE SALTSBQRY. m
tesse, après Dieu et ses anges, vous seriez ce qu'il y aurait de plus sacré pour moi sur la terre.
Guillaume de Montaigu achevait à peine ces mots, qu'a avait prononcés avec cet accent d'enthousiasme qui n'appartient qu'à ia jeunesse, que le qui vive de la sentinelle placée au-dessus de la porte du château, prononcé à haute voix, retentit jusque dans la chambre des deux dames, et leur annonça que quelque étranger s'approchait de la porte extérieure.
— Qu'est cela? dit la reine.
— Je ne sais, mais je vais m'en informer, madame, répondit Guillaume, et si Votre Altesse le permet, je viendrai aussitôt lui en rendre compte.
— Allez, dit la reine; nous vous attendons. Guillaume obéit, et les deux femmes, retombées dans
cette rêverie dont les avaient tirées la cloche qui sonnait neuf heures, demeurèrent en silence, renouant le fil de leurs pensées interrompu par le récit de la catastrophe qu'avait racontée la reine, mais dont la présence de Guillaume et la conversation qui en fut la suite avaient, sinon chassé tout à fait, du moins quelque peu éloigné les tristes impressions. Il en résulta que, ne regardant point le qui vive jusqu'à elles parvenu comme le signal d'un événement de quelque importance, elles n'entendirent même pas Guillaume qui rentrait; celui-ci s'approcha de la reine, et, voyant qu'on tardait à l'interroger :
— Je suis bien malheureux, madame, dit-il, et rien de ce que j'espère ne m'adviendra jamais sans doute, car voilà les nouvelles que je devais aller chercher qui arrivent. Décidément je ne suis bon qu'à garder les vieilles tours de ce vieux château, et il faut que je me résigne.
— Que dites-vous, Guillaume? s'écria la reine, et que parlez -vous de nouvelles? Serait-ce quelqu'un de l'armée?
Quant à Alix, elle ne dit rien, mais elle regarda Guilh S
laume d'un air si suppliant, qu'il 6e tourna vers elle et répondit à son silence plutôt encore qu'à la question de la reine, tant ce silence lui paraissait interrogateur et pressant.
— Ce sont deux hommes qui disent qu'ils en viennent du moins, et qui se prétendent chargés d'un message du roi Edouard. Doivent-ils être introduits devant vous, madame?
— A l'instant même ! s'écria la reine.
— Malgré l'heure avancée? dit Guillaume.
— A toute heure du jour et de la nuit, celui qui m'arrive de la part de mon seigneur et maître est le bien venu.
— Et doublement bienvenu, je l'espère, dit, delà porte, une voix jeune et sonore, n'est-ee pas, belle tante, lorsqu'il s'appelle Gauthier de Mauny et qu'il apporte de bonnes nouvelles?
La reine jeta un cri de joie et se leva, tendant la main au chevalier, qui, la tête nue et débarrassée de son casque qu'il avait remis en entrant à quelque page ou quelque écuyer, s'avança vers les deux dames. Quant à son compagnon, il demeura près de la porte, le heaume au front et la visière baissée. La reine était si émue qu'elle vit le messager de bonheur s'incliner devant elle, qu'elle sentit ses lèvres se poser sur sa main, sans oser lui faire une seule question. Quant à Alix, elle tremblait de tous ses membres. Pour Guillaume, devinant ce qui se passait dans son cœur, il s'était appuyé contre la boiserie, sentant ses genoux faiblir, et cachait dans l'ombre la pâleur de son visage et le regard ardent qu'il fixait sur elle.
—Et vous venez de la part de mon seigneur ? murmura «fin la reine; dites -moi, que fait-il?
— Il vous attend, madame, et m'a chargé de vous conduire à lui.
— Dites-vous vrai? s'écria la reine; il est donc entré en France?
— Non pas lui encore, belle tante, mais bien nous, qui avons été y choisir pour berceau à votre fils le château de Thun, c'est-à dire une véritable aire d'aigle, un nid comme il convient à un rejeton royal.
— Expliquez- vous, Gauthier; car je n'y comprends rien, et je suis si heureuse que je crains que tout cela ne soit un songe? Mais pourquoi ce chevalier qui vous accompagne n'ôte-t-il pas son casque et ne s'approche-t-il pas de nous? craindrait-il, compagnon de pareilles nouvelles, d'être mal reçu de notre personne royale?
— Ce chevalier a fait un vœu, belle tante, comme vous, comme madame Alix, qui ne dit mot et qui me regarde. ÂHons, rassurez-vous, continua-t-il en s'adressant à cette dernière, il est vivant et bien vivant, quoiqu'il ne voie le jour que d'un œil.
— Merci, dit Alix en soulevant enfin le poids qui pesait sur sa poitrine, merci. Maintenant dites-nous où en est le roi, où en est l'armée?
— Oui, oui, dites, Gauthier, reprit vivement la reine; les dernières nouvelles qui nous sont arrivées de Flandre sont celles des défiances envoyées au roi Philippe de Valois. Que s'est-il passé depuis?
— Ohl pas grand'chose d'important, répondit Gauthier; seulement, comme, malgré ces défiances et la parole donnée, les seigneurs de l'empire tardaient à venir au rendezvous, et que de jour en jour nous voyions le visage du roi devenir plus sombre, il nous vint dans l'idée, à Salisbury et à moi, que cette tristesse croissante lui était inspirée par le souvenir du vœu que \ous aviez fait et que, malgré son impatience, il ne pouvait vous aider à acquitter. Mors, sans en rien dire à personne, nous prîmes environ quarante lances de bons compagnons sûrs et hardis, et, partant du Brabant, nous chevauchâmes tant nuit et jour, que nous traversâmes le Hainaut, mîmes en passant le feu à Mortagne, et que, laissant Condé derrière, nous pas-
sâmes l'Escaut et vînmes nous rafraîchir en l'abbaye de Denain ; puis enfin arrivâmes à un fort et beau château qui relève de France et qu'on appelle Thun-1'Évêque ; nous en fîmes le tour pour l'examiner en tout point, et, ayant reconnu que c'était justement ce qu'il vous fallait, belle tante, nous mîmes nos chevaux au galop et, Salisbury et moi en *ête, nous entrâmes dans la cour, où nous trouvâmes la garnison, qui, nous reconnaissant pour ce que nous étions, fit mine de se défendre et rompit quelques lances pour ne pas avoir l'air de se rendre sans coup férir. Nous visitâmes aussitôt l'intérieur pour voir s'il n'y avait pas quelque chose à commander pour le rendre digne de sa destination. Le châtelain venait de le faire encourtiner à neuf pour sa femme; de sorte qu'avec l'aide de Dieu, belle tante, vous y serez aussi à l'aise pour donner un héritier à monseigneur le roi que si vous étiez dans votre château de Westminster oudeGreenwich. Aussi y mîmesnous aussitôt bonne garnison, commandée par mon frère, et revînmes-nous en toute hâte vers le roi lui dire où en étaient les choses, et qu'il eût à ne plus s'inquiéter.
— Ainsi donc, murmura timidement Alix, le comte de Salisbury a tenu fidèlement son vœu?
— Oui, madame, dit à son tour l'autre chevalier s'approchant d'elle, détachant son casque et mettant un genou en terre; maintenant tiendrez-vous le vôtre?
Alix jeta un cri. Ce second chevalier c'était Pierre de Salisbury, qui revenait le front à moitié couvert par Pécharpe que lui avait donnée Alix, et qui ne l'avait pas quitté depuis le jour du vœu, ainsi que l'attestaient quelques gouttes de sang tombées d'une légère blessure qu'il avait reçue à la tête.
Quinze jours après, la reine débarquait sur les côtes de Flandre, accompagnée par Gauthier de Mauny, et Pierre de Salisbury recevait, dans son château de Wark, la main de la belle Alix.
Ce furent les deux premiers vœux accomplis parmi tous ceux qui avaient été jurés sur le héron.
Cependant, comme nous l'avons dit, malgré l'enthousiasme avec lequel ils avaient entrepris cette guerre, les seigneurs de l'empire se faisaient grandement attendre ; mais Edouard avait pris patience, grâce à l'appertise de Gauthier de Mauny ; il avait donc fait conduire avec une sûre garde madame Philippe de Hainaut au château de Thun-1'Évêque, où elle était, selon son vœu, accouchée sur la terre de France d'un fils qui reçut le nom de Jean, duc de Lancastre. Puis, ses relevailles faites, elle était venue à Gand, où elle habitait le château du comte situé sur le marché du Vendredi.
Tous ces retards laissaient à Philippe de Valois le temps de se prémunir contre une guerre qui aurait eu besoin, pour amener la réussite qu'en espérait Edouard, d'être conduite avec la rapidité et le silence d'une invasion imprévue. Mais l'Etat de France n'est point un de ces royaumes qu'on vole dans une nuit, et qui se réveille un matin ayant changé de maître et de drapeau. A peine défié par les seigneurs de l'empire, Philippe, qui dans l'attente de cette déclaration de guerre avait rassemblé son armée en France et ouvert ses négociations en Ecosse, envoya de grandes garnisons au pays de Cambrésis , où l'entreprise de Gauthier et du comte de Salisbury lui indiquait que seraient les premiers assauts. En même temps il fit saisir la comté de Ponthieu, que le roi Edouard tenait du chef de sa mère, et envoya des ambassadeurs aux différens seigneurs de l'empire, et entre autres au comte de Hainaut, son neveu, qui venait d'hériter sa comté, Guil-
laume son père étant mort de l'attaque de goutte dont nous l'avons vu atteint au moment où il reçut les ambassadeurs du roi Edouard; au duc de Lorraine, au comte de Bar, à l'évoque de Metz et à monseigneur Adolphe de La Mark, afin qu'ils n'entrassent point dans la ligue qui se faisait contre lui. Les quatre derniers répondirent qu'ils avaient déjà refusé au roi Edouard le concours qu'il leur avait demadé. Quant au comte de Hainaut, il répondit directement et par lettres que, comme il relevait à la fois de l'empire d'Allemagne et du royaume de France, tant qu'Edouard combattrait sur les terres de l'empereur comme vicaire de l'empire, il serait l'allié Edouard ; mais que , dès qu'Edouard entrerait auroyaume de France, il se rallierait aussitôt à Philippe de Valois et lui aiderait à défendre son royaume, prêt qu'il était à tenir ainsi son double engagement envers ses deux seigneurs. Enfin il fit prévenir Hugues Quiéret, Nicolas Behuchet et Barbavaire, commandans de sa flotte, que les défiances étaient faites, et la guerre ouverte entre la France et l'Angleterre ; qu'en conséquence il leur donnait congé de courir sus aux ennemis, et de leur faire le plus de mal qui serait en leur pouvoir. Les hardfe pirates n'eurent pas besoin qu'on leur redît la chose à deux fois ; ils firent voile vers les côtes d'Angleterre, et un dimanche matin, tandis que tous les habilans étaient à la messe, ils entrèrent dans le havre de Southampton, descendirent à terre, prirent et pillèrent la cité, enlevèrent filles et femmes, chargèrent leurs vaisseaux de butin; puis remontèrent dessus, et au premier flux de la mer, ils s'éloignèrent rapides comme des oiseaux de carnage, emportant dans leurs serres la proie sur laquelle ils s'étaient abattus.
De son côté, le roi d'Angleterre était parti de Malines avec toute son assemblée, et était arrivé à Bruxelles, où siégeait le duc de Brabant, afin de savoir de lui-même jusqu'à quel point il pouvait compter sur les promesses
qu'il lui avait faites. Il y trouva Robert d'Artois, qui, toujours infatigable dans son projet de guerre, arrivait de Hainaut. De ce côté les nouvelles étaient bonnes; le jeune comte, poussé par son oncle Jean de Beaumont, armait incessamment, et se tenait prêt à entrer en campagne. Quant au duc de Brabant, il paraissait toujours dans les mêmes dispositions ; et comme Edouard lui dit que son intention était d'aller mettre le siège autour de Cambrai, il s'engagea sur serment à venir le rejoindre devant cette ville avec douze cents lances et huit mille hommes d'armes. Cet engagement suffit à Edouard, qui, ayant nouvelle que les seigneurs de l'empire s'avançaient de leur côté, n'hésita plus à se mettre en route, vint coucher la première nuit en la ville de Nivelle, et le lendemain soir arriva à Mons, où il trouva le jeune comte Guillaume, son beau-frère, et messire Jean de Beaumont, son maréchal en la terre de Hainaut, qui s'était chargé, par son vœu , de conduire l'armée jusque sur les terres de France.
Edouard s'arrêta deux jours à Mons, où lui et sa suite, qui se composait d'une vingtaine de hauts barons d'Angleterre, furent grandement fêtés par les comtes et chevaliers du pays. Pendant ces deux jours, toutes ses troupes, qui logeaient à même le pays, le rejoignirent ; de sorte que, se trouvant à la tête d'une puissante assemblée, il marcha vers Valenciennes, où il entra, lui douzième seulement, laissant son armée campée aux alentours de la ville. Il y avait été précédé par le comte de Hainaut, par messire Jean de Beaumont, le sire d'Enghien, le sire de Fagnoelles, le sire de Verchin, et plusieurs autres seigneurs qui vinrent au devant de lui jusqu'aux portes. Quant au comte de Hainaut, il l'attendait au haut des marches du palais, entouré de toute sa cour.
Arrivé sur la grande place, le roi Edouard s'arrêta de*
vant la façade ; alors l'évêque de Lincoln éleva la voix et dit:
— Guillaume d'Auxonne, évêque de Cambrai, je vous admoneste, comme procureur du roi d'Angleterre vicaire de l'empereur de Rome, que vous vouliez ouvrir la cité de Cambrai ; autrement, vous forfaites à l'empire, et nous y entrerons par force.
Et comme nul ne répondit à cette parole, attendu que l'évêque était absent, monseigneur de Lineoln continua et dit:
— Comte Guillaume de Hainaut, nous vous admonestons, de par l'empereur de Rome, que vous veniez servir le roi d'Angleterre, son vicaire, devant la cité de Cambrai, qu'il va assiéger, avec ce que vous lui devez de gens.
Et le comte de Hainaut répondit :
— Volontiers ferai-je ce que je dois.
Et, descendant, aussitôt le grand escalier, il vint tenir l'étrier du roi, qui mit pied à terre, et entra, conduit par lui, dans la grande salle d'audience, où le souper avait été ordonné.
Le lendemain, le roi anglais logea à Haspres, où il se reposa deux jours, attendant ses gens d'Angleterre, ainsi que ses alliés d'Allemagne, et là le rejoignirent d'abord le jeune comte de Hainaut et messire Jean de Beaumont, accompagnés d'une magnifique assemblée; puis le duc de Gueldres et ses gens, le marquis de Juliers et sa troupe, le margrave de Misnie et d'Orient, le comte de Mons, le comte de Salm, le sire de Fauquemont, messire Arnoult de Blankenheim- et une foule d'autres seigneurs, chevaliers et barons. Alors, se voyant au complet, moins monseigneur le duc de Brabant, qui avait promis de le venir joindre devant Cambrai, ils partirent et vinrent loger autour de la vill^f Le sixième jour, le duc de Brabant arriva, ainsi qu'il s'y était engagé, avec neuf cents lances, sans
LA COMTESSE DE SALISBURY. Mi
compter les autres armures de fer et une foule de gens d'armes et de pédaille,se logea sur la rive de l'Escaut opposée à celle où était établi le roi Edouard, fît jeter un pont sur la rivière pour communiquer d'une armée à l'autre, et, son camp établi, envoya défier le roi de France.
Pendant que ces préparatifs se faisaient devant Cambrai» tes seigneurs, impatiens d'avancer leur renom en chevalerie, couraient le pays depuis Avesnes jusqu'à Douai, et trouvaient toute la contrée pleine, grasse et drue; car elle n'avait depuis longtemps vu aucune guerre. Or, il advint que, tout en chevauchant ainsi, messire Jean de Beaumont, messire Henri de Flandre, le sire de Fauquemont, le sire de Beautersens et le sire de Kuck, suivis de cinq cents combattans à peu près, avisèrent une ville nommée Hainecourt, dans la forteresse de laquelle les gens du pays avaient transporté tous leurs biens et tout leur avoir. Cette circonstance, à part le désir de faire quelque belle appertise d'armes, n'était pas non plus indifférente aux chevaliers de cette époque, qui regardaient le butin qu'ils pouvaient faire comme une partie du revenu que Dieu leur avait donné. Ils s'avancèrent donc vers la ville, croyant la surprendre; mais comme déjà des compagnies assez fortes pour donner l'alarme, quoique trop faibles pour tenter un coup de main, avaient été vues dans les environs, les habitans étaient sur leurs gardes. En outre, il y avait alors dans la ville un seigneur abbé de grand sens et de hardie entreprise, qui, ainsi que le clergé de cette époque en avait pris l'habitude, maniait aussi habilement la lance que la crosse, et portait avec une aisance pareille la cuirasse et l'étole : ce digne homme se mit donc à la tête des opérations de défense, et fit, en dehors delà porte de Hainecourt, charpenter, en grande hâte, une barrière palissadée, laissant un intervalle entre ce premier ouvrage et la porte ; puis, faisant monter tous ses gens sur les remparts et dans les guérites, après les avoir bien
approvisionnés de pierres, de chaux et de toute l'artillerie en usage alors, il se plaça lui-même, à la tête des plug vaillans hommes d'armes qu'il put trouver, entre la barrière et la ville, tenant la porte ouverte derrière lui, pour laisser à ses gens une retraite assurée. Puis, ces dispositions prises, il attendit l'ennemi, qui parut bientôt, et, voyant que la ville était sur ses gardes, s'avança avec précaution, mais sans aucun empêchement de la part de ceux qui l'attendaient.
A vingt pas de la ville à peu près, messire Jean de Beau mont, messire Henri de Flandre, le sire de Fauquemont et les autres chevaliers mirent pied à terre, mouvement qui fut aussitôt imité par leurs gens d'armes, et, baissant la visière de leurs casques, ils mirent l'épée à la main et s'avancèrent résolument contre les barrières. Lorsque les gens des remparts virent que l'attaque était résolue, ils firent pleuvoir sur les assaillans une grêle de pierres et une pluie de chaux; mais, comme c'étaient presque tous des chevaliers couverts de bonnes armures, ils n'en continuèrent pas moins d'avancer, jusqu'à ce qu'ils atteignissent les barrières ; là ils essayèrent de les arracher pour s'ouvrir un passage, mais ce n'était pas chose facile ; elles étaient fortes et durement enfoncées en terre ; de sorte que, comme ils manquaient de machines, elles résistèrent à tous leurs efforts. Alors il fallut changer de tactique et recommencer une autre guerre. Les chevaliers passèrent leurs piques et leurs épées dans les intervalles et à travers les palissades, commençaient à lancer et à darder sur ceux du dedans, qui répondirent de la même manière et par une défense digne de l'attaque. L'abbé était le premier de tous, recevant et repoussant les coups, tandis que les gens des remparts continuaient à lancer des pierres, des solives et des pots de feu. Or il arriva que messire Henri de Flandre et l'abbé de Hainecouri croisèrent l'épée ensemble, et comme le premier était
plus habile à cette arme que le second, et le second plus fort du poignet que le premier, l'abbé, voyant son désavantage, jeta son glaive, et, saisissant celui du chevalier à pleines mains et à pleine lame, il se raidit sur ses jarrets, tirant à lui son antagoniste, qui, de son côté ne voulant pas lâcher son ^rme, fut obligé de la suivre ; il en résulta que la lame passa d'abord entre les palissades, puis la poignée de l'épée, puis le bras du chevalier ; alors l'abbé quitta la lame et saisit le bras, de sorte qu'il le fit entrer jusqu'à l'épaule, si bien que le reste du corps y serait passé de même si l'ouverture eût été assez large; et, pendant tout ce temps, messire Henri de Flandre était en grand danger, car il ne pouvait aucunement se défendre; et tandis que l'abbé le tirait d'une main, il le frappait de l'autre avec un poignard, cherchant à fausser sa visière. D'autre part, les chevaliers, voyant le péril qu'il courait, vinrent à lui et tirèrent de leur côté pour le délivrer. Ils y réussirent enfin ; mais messire Henri de Flandre, après avoir manqué d'y laisser sa vie, y laissa son glaive, que l'abbé ramassa en grand triomphe, et qui fut depuis cette époque conservé précieusement dans la salle du chapitre de HainecouTt, où., quarante ans apTès, les moines le montrèrent à Froissart, en lui racontant par quelle vaillante appertise il était tombé en leur possession. Quant aux assaillans, "^yant par ce premier échec qu'il n'y avait rien à faire, ils abandonnèrent la partie et tirèrent devers Cambrai, où ils retrouvèrent le roi Edouard, le duc de Brabant et les seigneurs de l'empire, qui venaient d'achever leurs travaux de siège et se préparaient à donner l'assaut. Les nouveaux arrivans se mêlèrent aussitôt aux batailles, car ils avaient à venger l'échec qu'ils venaient d'éprouver, et, spécialement messire Jean de Hainaut, la mort d'un jeune chevalier de Hollande nommé Hermant, qu'il aimait beaucoup, et qui avait été tué drns l'échauft ourée. Il alla donc se joindre à la compagnie du sire de
Fauquemont, du sire d'Enghien et de messire Gauthier de Mauny, qui devaient assaillir la ville par la porte Robert, tandis que le comte Guillaume, son neveu, la devait, de son côté, attaquer du côté de la porte Saint-Quentin.
Ce fut le comte de Hainaut qui, jeune et ardent à faire ses preuves, atteignit l'un des premiers la barrière et commença le combat ; mais ils avaient affaire à une ville bien autrement fortifiée que Hainecourt, et à une garnison brave et grandement pourvue d'armes et d'artillerie. Aussi, malgré les prouesses merveilleuses que firent chacun de son côté messires Jean de Beaumont et Gauthier de Mauny, furent-ils repoussés, et rentrèrent-ils dans ieurs logis tout meurtris et tout fatigués, et sans avoir rien conquis.
La même nuit, les nouvelles vinrent au roi anglais que son adversaire, ayant appris son arrivée devant Cambrai, avait envoyé à Saint-Quentin son connétable Raoul, comte d'Eu et de Guines, avec force gens d'armes, pour garder la ville et les frontières. En outre, les seigneurs de Coucy et de Ham étaient dans leurs terres, qui étaient sur les marches de France; et comme le pays situé entre Saint- Quentin etPéronne se garnissait incessamment de toute la chevalerie française, il était probable que le roi Philippe de Valois lui-même ne tarderait pas à venir en personne au-devant de son cousin.
En effet, Philippe de Valois ayant appris qu'un héraut du duc de Brabant était arrivé, lui avait aussitôt accordé audience dans son château de Compiègne, et, cette fois comme à l'autre, il avait appelé près de lui son vieil et loyal otage, Léon de Crainheim. Celui-ci, comptant sur la parole de son seigneur, s'était assis près du roi avec toute confiance ; mais aux premières paroles du héraut, reconnaissant quelle mission était la sienne , il s'était levé de son siège et avait voulu se retirer. Alors Philippe, sans perdre des yeux l'envoyé de son cousin, avait étendu ia
main et saisi le bras du chevalier, de sorte que celui-ci, retenu par le respect, était resté debout à sa plaee et avait été forcé d'entendre jusqu'au bout les défiances que son maître adressait au roi. Lorsque le héraut eut fini, Philippe de Valois, qui l'avait écouté en souriant, se tourna vers le chevalier :
— Eh bien ! messire de Crainheim, lui demaiïda-t-il, que dites-vous de cela?
— Je dis, sire, répondit le vieux chevalier, que j'avais garanti monseigneur de Brabant sur ma vie, et que, s'il a manqué à sa parole, je ne manquerai pas à la mienne.
Cinq jours après, au moment où le roi Philippe allait partir pour Péronne, on vint lui dire que le chevalier Léon de Crainheim, auquel il avait donné congé de retourner vers son maître, était trépassé dans la nuit même.
Le vieux chevalier, ne voulant pas survivre à la honte de celui qu'il représentait, s'était laissé mourir de faim.
Cependant, comme le siège de Cambrai, malgré le courage des assaillans, n'avançait en aucune manière, et que le roi anglais apprit qu'après avoir fait son mandement à Péronne, Philippe de Valois était arrivé à Saint-Quentin avec toute sa puissance, il rassembla un conseil de ses plus preux et meilleurs conseillers, parmi lesquels étaient le comte Robert d'Artois, messire Jean de Beaumont, l'érôque de Lincoln, le comte de Salisbury, le marquis de luliers et Gauthier de Mauny, pour leur demander si mieux valait continuer le siège ou marcher au-devant de Son adversaire. La discussion fut courte ; tous décidèrent que la cité de Cambrai étant forte de murailles et durement gardée, rien n'était moins certain que sa conquête; qu'en conséquence il valait mieux aller chercher une batah/e en
l#i LA COMTESSE DE SALISBURY.
rase campagne que de se consumer inutilement devant une ville jusqu'à ce que l'hiver qui s'approchait fût arrivé. En conséquence l'ordre fut donné aux seigneurs de déloger. Chacun troussa ses tentes et pavillon, se réunit à sa bannière et se mit en marche, par connétables, vers le mont Saint-Martin, abbaye de prémontrés du diocèse de Cambrai, qui était sur les frontières de Picardie. Et alors, comme messire Jean de Beaumont avait accompli son vœu en servant de maréchal à l'armée tant qu'elle avait guerroyé sur les terres de l'empire ou du Hainaut, il rendit le commandement au roi anglais, qui le divisa en trois maréchalats et les remit aux comtes de Northampton, de Glocester et de Suffolk. Quant à la connétablie, elle fut déférée au comte de Warwick, qui prit aussitôt la conduite de l'armée, laquelle, étant parvenue à la hauteur du mont Saint-Martin, traversa l'Escaut sans aucun empêchement ni de la part des Français ni de la part du fleuve. Arrivé sur l'autre bord, le comte de Hainaut s'approcha d'Edouard, descendit de cheval, et, mettant un genou en terre, il le pria de lui donner congé d'aller, selon sa parole engagée, rejoindre le roi de Franco, afin qu'il pût tenir envers l'un aussi fidèlement sa parole qu'il l'avait tenue envers l'autre ; car, ainsi qu'il avait servi le roi d'Angleterre, son beau-frère, en l'empire, il voulait servir son oncle, le roi de France, en son royaume. Edouard, qui connaissait ses engagemens, ne fit aucune difficulté, et releva le comte en disant : — Dieu vous garde i
Puis, ayant ôté son gantelet, il lui tendit la main. Guillaume de Hainaut la baisa, remonta à cheval, salua une dernière fois le roi, et s'éloigna de l'armée, accompagné de tous ses amis et gens d'armes, à l'exception de son oncle, Jean de Beaumont, qui, toujours au ban de la France pour l'aide qu'il avait donnée à madame Isabelle, ne se fit pas scrupule de demeurer parmi les seigneurs de i empire, quoique l'on fût entré sur les terres de France.
Lorsque le jeune comte Guillaume fut éloigné, un second concile se tint pour savoir si l'on entrerait plus avant dans le pays, ou si, en attendant l'armée française, on eôtoyerait le Hainaut, d'où les provisions d'armes et de vivres arrivaient "^ans empêchement et jour par jour. Les avis furent partagés ; mais le duc de Brabam ô'étant déclaré fortement pour eette dernière tactique, chacun se rangea de son conseil ; aussitôt l'armée anglaise s'ordonna en trois batailles : la première sous la conduite des maréchaux, la seconde sous celle du roi, et la troisième sous celle du duc de Brabant. Alors toute cette assemblée se mit en route, brûlant d'une main, pillant de l'autre, ne faisant pas plus de trois lieues par jour, afin que sur la ligne qu'elle parcourait rien ne lui échappât, ni villes, ni villages, ni fermes; et derrière elle tout disparaissait, vignes, forêts, moissons, richesses de la terre et biens du ciel, de sorte qu'où eût dit une lave qui, ayant passé, avait laissé désert et inculte tout ce qui avant elle était fertile et peuplé.
De temps en temps l'armée s'arrêtait, et, comme un dragon flamboyant qui étend une de ses ailes, une troupe se détachait de son flanc, se déployait vers la Picardie ou l'Ile-de-France, et s'en allait brûler et piller quelques villes, dont on pouvait voir l'incendie et entendre les clameurs du cœur du royaume : ainsi fut fait pour Origny- Sainte-Benoîte et pour Guise : enfin le roi Edouard ayant appris à Bohéries, abbaye de Cîteaux, située au diocèse de Laon, que le roi Philippe était parti de Saint-Quentin avec plus de cent mille hommes pour lui présenter la bataille, il ne voulut pas avoir l'air de fuir en continuant une route qui l'éloignait de son ennemi ; il revint donr. sur ses pas, coucha, le jour même où il avait reçu la nouvelle, à Fervacques, le lendemain à Montreuil ; et le surlendemain étant venu loger à la Flamengerie, et ayant trouvé un endroit convenable pour établir son armée, qui était de qua-
rante-cinq mille hommes à peu près, il décida qu'il attendrait là le roi Philippe, ayant assez fait de chemin de retour au-devant de 'ui pour qu'on ne le soupçonnât point de le vouloir éviter.
De son côté, le roi de France était en effet parti de Saint-Quentin ; il avait tant marché avec son armée qu'il était venu à Buironfosse, et s'y était arrêté, commandant à tous ses gens d'établir leurs logis ; son intention était d'attendre là le roi anglais et tous ses alliés, dont il n'éait plus qu'à deux lieues. Alors le comte Guillaume de Hainaut ayant appris que le roi de France était logé et arrêté à Buironfosse, se départit du Quesnoy, où il s'était tenu jusque là, et chevaucha tant qu'il rejoignit l'armée française et se présenta à son oncle avec cinq cents lances. Malgré cette magnifique assemblée, le roi Philippe lui fit d'abord un assez froid accueil ; car il ne pouvait oublier qu'avec ce même cortège il était venu mettre le siège devant Cambrai. Mais le comte Guillaume s'excusa sagement, disant qu'il avait été forcé d'obéir à l'empereur, dont il relevait comme du roi de France ; si bien que le roi et son conseil finirent par se contenter de ses raisons, et que son logis lui fut assigné au milieu de l'armée et le plus près possible de la tente royale.
Edouard apprit bientôt les dispositions de son adversaire et le peu de distance qui séparait les deux armées. Il assembla aussitôt son conseil, qui se composait des seigneurs de l'empire, de ses maréchaux, et de tous les barons et prélats d'Angleterre, leur demandant si leur intention était toujours de combattre, et qu'ils eussent en conséquence à lui donner leur avis sur ce qu'il y avait à faire en ce point auquel ils étaient arrivés. Les seigneurs se regardèrent d'abord en silence, puis déférèrent la parole au auc de Brabant, qui se leva et dit, « qu'il croyait qu'il était du devoir et de l'honneur de tous de combattre, quelle que fût l'infériorité du nombre, et qu'il fallait sans
retard envoyer un héraut par devers le roi de Franco pour demander la bataille, et accepter la journée qu'il indiquerait. » Cette ouverture fut reçue avec des applaudissemens unanimes, et le héraut du duc de Gueldres» qui savait le français, fut chargé, au nom du roi d'Angleterre et des seigneurs de l'empire, d'aller porter le défi au roi de France. En conséquence, il monta aussitôt à cheval avec une suite digne de ceux qu'il représentait, et, après avoir chevauché deux heures à peine, tant les deux armées étaient proches l'une de l'autre, il arriva aux avant-postes de Philippe de Valois, et demanda d'être conduit incontinent en sa présence.
Le roi de France le reçut au milieu de son conseil, et écouta avec joi-e la mission dont, en homme sage, il s'acquitta à la fois avec respect et fermeté ; puis, ayant appris comment son adversaire s'était arrêté pour l'attendre, et lui requérait bataille, pouvoir contre pouvoir, Philippe de Valois répondit qu'il entendait volontiers de pareilles paroles, et désigna le vendredi suivant, c'est-àdire le surlendemain, comme jour à lui agréable pour en venir aux mains ; puis, ôtant de dessus ses épaules son propre manteau, qui était d'hermine et s'agrafait avec une chaîne d'or, il le donna au héraut en signe qu'il était le bien venu, et que la nouvelle qu'il lui apportait était une riche nouvelle. Le héraut revint le même soir à l'armée d'Edouard, raconta la bonne chère jue le roi lui avait faite, et annonça que le vendredi suivant était le jour fixé pour la bataille. Ce bruit se répandit aussitôt parmi les seigneurs de l'empire et les barons anglais, qui passèrent une partie de la nuit à examiner leurs armes et à préparer leurs besognes.
Le lendemain, le comte de Hainaut chargeâtes sires de Tupigny et de Fagnoelles, qui étaient deux de ses chevaliers en qui il avait pleine confiance pour le courage et la sagesse, d'examiner les batailles du roi anglais. Ils
montèrent en conséquence sur leurs meilleurs coursiers, et, se tenant à couvert sous un bois qui s'étendait sur toute la ligne, ils côtoyèrent quelque temps l'armée anglaise, dont ils étaient si près qu'ils en pouvaient voir toutes les dispositions. Or il arriva tout à coup que le cheval du sire de Fagnoelles, qui était mal enfréné, ayant été frappé sur la croupe par une branche d'arbre, s'effraya et prit le mors aux dents de telle manière qu'il se rendit maître de son cavalier, l'emporta hors du bois, et, piquant droit vers l'armée du roi Edouard, vint le jeter au milieu du quartier des seigneurs impériaux. Le sire de Fagnoelles fut aussitôt entouré et pris par cinq ou six Allemands, qui le mirent à rançon, lui proposant, vu qu'il n'avait pas été pris en bataille mais par simple accident, de le remettre en liberté s'il voulait leur donner bonne et valable caution. Le sire de Fagnoelles demanda alors qu'on le conduisît devant messire Jean de Beaumont, qui fut fort émerveillé, au sortir de la messe où il était pour le moment, de trouver à la porte une de ses vieilles et bonnes connaissances. Le prisonnier lui raconta alors comment il était tombé aux mains des Allemands, de combien il était rançonné, et quelle offre ceux qui le tenaient venaient de lui faire. Aussitôt messire Jean de Beaumont le cautionna de la somme demandée, et l'ayant retenu à dîner, lui fit, au dessert, amener son cheval et rendre son épée, à la seule condition qu'il se chargerait de ses complimeas peur le comte Guillaume, son neveu. Le sire de Fagnoelles en fit la promesse, et revint vers les logis de son seigneur, auquel il put donner des nouvelles certaines de l'armée du roi Edouard, l'ayant vue de plus près qu'il ne comptait le faire en partant le matin pour cette reconnaissance.
Le même soir, tandis que le roi de France veillait dans sa tente, un messager tout poudreux et harassé, car depuis qu'il avait touché terre il avait fait vingt lieues par
jour sur le même cheval, fut introduit devant Philippe : il venait de l'île de Sicile, et apportait des lettres de Robert, comte de Provence et roi de Naples. Le roi, qui connaissait la sagesse de son cousin et sa science en astrologie, l'avait consulté au premier bruit qu'il avait eu de cette guerre pour savoir ce qu'il en devait attendre. Or, le roi Robert avait interrogé les astres dans leurs conjonctions favorables et malignes; avait plusieurs fois jeté ses sorts sur les aventures du roi de France et du roi d'Angleterre; et toujours il avait trouvé que là où le roi Edouard serait présent de sa personne, le roi Philippe serait battu et déconfit avec grand dommage pour le royaume de France : il écrivait donc au roi de ne pas combattre, ses soldats fussent-ils trois contre un, l'issue du combat étant écrite d'avance sur le livre éternel où la main des hommes ne peut rien changer. Philippe se garda bien de communiquer ces lettres à personne, de peur de décourager l'armée, et, nonobstant les raisons et défenses du roi de Sicile, son beau cousin, il résolut, si le roi Edouard engageait la bataille, de ne pas reculer d'un pas, puisque c'était lui qui en avait fixé le jour ; mais aussi de ne point l'aller chercher, si sa position lui donnait les avantages du tertain et du soleil.
Le lendemain matin, les deux armées s'apprêtèrent et entendirent la messe; les deux rois et beaucoup de seigneurs se confessèrent et communièrent, comme il convient à des gens qui vont combattre, et veulent se tenir prêts à paraître devant Dieu; puis chacune marcha au-devant de l'autre, suivant les bords opposés d'un grand marais plein d'eau et d'herbes, difficile au passage, et qui mettait en péril celui qui se hasarderait le premier à le traverser. Au bout d'une heure de marche, les deux armées se trouvèrent en présence l'une de l'autre, et chaque roi ordonna ses batailles.
Le roi Edouard, qui avait l'avantage du terrain, divisa
son armée en trois compagnies, toutes de pied, fit mettre les chevaux et les harnais dans un petit bois qui était derrière elle, et se fortifia avec les charrois et voitures. Or la première bataille, nombreuse de huit mille hommes, et où se trouvaient vingt-deux bannières et soixante pennons, se composait des Allemands, et était commandée par le duc de Gueldres, le comte de Juliers, le marquis de Brandebourg, messire Jean de Hainaut, le margrave de Misnie, le comte de Mons, le comte de Salm, le sire de Fauquemont et messire Arnoult de Blakenheim.
La seconde avait pour chef le duc de Brabant, et sous ses ordres commandaient les plus riches et les plus braves barons de son pays, ainsi que quelques seigneurs de Flandre qui s'étaient ralliés à sa compagnie ; de sorte qu'il marchait à la tête de vingt-quatre bannières et de quatrevingts pennons, commandant à sept mille hommes, tous bien étoffés et armés, gens de courage et de cœur.
La troisième bataille, qui était la plus forte, obéissait au roi d'Angleterre ; autour de lui étaient tous les seigneurs de son pays, premièrement son cousin le comte Henry de Derby, fils de messire Henry de Lancastre au cou tors, l'évêque de Lincoln, l'évêque de Durham, les comtes de Northampton, de Glocester, de Suffolk et d'Hertfort ; messire Robert d'Artois, messire Regnault de Cobham, le sire de Perey, messires Louis et Jean de Beauchamp, messire Hugues de Hastings, messire Gauthier de Mauny, et enfin le comte de Salisbury, qui, après quinze jours à peine donnés à sa jeune épouse, relevé de son vœu, et, les deux yeux découverts et brillans d'ardeur, venait de rejoindre l'armée. Au-dessus de cette mer d'ac'er, dont chaque homme formait un flot, et qui s'avançait comme une houle, composée qu'elle était de six mille hommes d'armes et de six mille archers, flottaient vingt-huit bannières et quatre-vingt-dix pennons ; enfin, outre ces trois batailles, une arrière-garde était disposée, dont le comte
de Warwick, le comte de Pembrokc, le sire de Milton et plusieurs autres bons chevaliers étaient chefs, se tenant prêts à se porter au secours de toute campagnie qui faiblirait, et cette arrière-garde était composée de quatre mille hommes.
Quant au rei de France, il avait autour de lui si grand peuple et tant de nobles et de chevalerie, que c'était merveille à voir, mais que ce serait trop grande longueur à raconter. Lorsque ses batailles furent armées et ordonnées sur champ, il y avait deux cent vingt-sept bannières, cinq cent soixante pennons, quatre rois, six ducs, trente-six comtes, quatre mille chevaliers, et plus de soixante mille hommes des communes de France, tous armés si nettement, qu'ils semblaient une glace où se mirait le soleil ; mais cette chevalerie, si terrible et si belle à voir, était divisée au sujet de la journée , car les uns disaient que ce serait une honte d'en être venu si près de l'ennemi sans combattre, et les autres prétendaient que c'était une faute de livrer bataille, puisque le roi de France avait tout à y perdre et rien à y gagner ; car, s'il était défait, l'ennemi pénétrait du coup jusqu'au cœur du royaume, tandis que s'il était vainqueur, il ne pouvait pour cela conquérir l'Angleterre, qui est une île, ni les terres des seigneurs de l'empire, qui seraient toujours trop durement soutenus par Louis V de Bavière, leur suzerain.
Pendant ce temps, le roi d'Angleterre était monté sur un petit palefroi marchant l'amble, et accompagné de mesure Robert d'Artois, de messire Regnault de Cobham et de messire Gauthier de Mauny, chevauchant devant toutes les batailles, exhortant doucement les chevaliers et autres comparions de l'aider à accomplir son vœu et à garder son honneur, leur montrant l'avantage de la position qu'il avait choisie, adossée à un bois, défendue par un marais, et comment son ennemi ne pouvait venir à lui sans se mettre en grand péril. Lorsqu'il eut longé chaque front et
parlé à tous, soit pour exciter, soit pour retenir, il revint en sa bataille, se mit en ordonnance, et fît commander que nul ne se plaçât devant les bannières des maréchaux.
Ces préparatifs, faits de part et d'autre, avaient pris toute la matinée à peu près, et l'on était arrivé à l'heure de midi, lorqu'un lièvre, effrayé par un chevalier de l'armée d'Angleterre qui s'était écarté un instant de sa bataille, se leva, et vint, tout courant, se jeter dans les rangs des Français; alors quelques chevaliers, voyant qu'ils avaient le temps de lui donner la chasse, se mirent à le courre dans le cercle de fer où il était enfermé, criant à tous cris et le poursuivant à grand haro ; l'armée anglaise, qui vit ce mouvement et qui en ignorait la cause, s'émut à ce bruit, s'attendant à être attaquée. Le roi quitta donc son petit cheval, monta sur un grand et fort destrier, et se tint prêt à se présenter à la première attaque. De l'autre côté, les seigneurs de Gascogne et de Languedoc, croyant eue l'on attaquait, mirent leurs casques et tirèrent leurs glaives, tandis que le comte de Hainaut, pensant qu'il n'y avait pas de temps à perdre et qu'on allait en venir aux mains, se hâta de conférer la chevalerie à plusieurs seigneurs à qui il avait promis cette faveur ; si bien qu'il en accola quatorze, qui portèrent jusqu'à la fin de leur vie le nom de chevahers du Lièvre.
Toutes ces choses diverses avaient fait passer le temps ; trois heures de l'après-midi étaient arrivées, le soleil commençait à descendre vers l'horizon, lorsqu'un messager arriva à son tour au roi Edouard, qui prit ses lettres et les lut sans descendre de cheval ; elles étaient signées de l*évêque de Cantorbery, venaient du conseil d'Angleterre, et annonçaient que- fes Normands et les Génois, après avoir débarqué à Southampton, pillé et brûlé la ville, étaient venus courir jusqu'à Douvres et Norwich, désolant toutes les côtes d'Angleterre, à plus de quarante mille qu'ils étaient, et gardaient tellement la mer que nul ne pouvait
aborder en Flandre; à telle enseigne qu'ils avaient conquis les deux plus grandes nefs que les Anglais eussent bâties jusqu'alors, et qui s'appelaient, l'une Édouarde, et l'autre Christophe : le combat avait duré tout un jour, et mille Anglais y avaient péri.
C'étaient, comme on le voit, de terribles nouvelleo ; et cependant les mêmes lettres en contenaient de plus inquiétantes encore. Celles-là arrivaient d'Ecosse : pendant qu'Edouard était devant Cambrai, Philippe de Valois avait, comme nous l'avons dit, envoyé des messagers aux seigneurs qui tenaient pour le jeune roi David ; ils n'amenaient pas un grand renfort d'hommes ni d'armes, mais une somme d'argent assez forte pour se procurer les uns et les autres.
Le chef de l'ambassade , qui était un homme de grand courage et de haute sagesse, avait passé à travers tous les postes anglais, et était arrivé jusqu'à la forêt de Jeddart, où se tenaient, comme en un fort inaccessible, lo comte de Rlurray, messire Simon Frazer, messire Alexandre de Ramsay, et messire Guillaume de Douglas, neveu du bo^> iord James, qui, ainsi que nous l'avons raconté à lios lecteurs, était mort en Espagne tandis qu'il portait vers la Terre-Sainte le cœur de son roi. Tous ces seigneurs eurent grande joie aux nouvelles qui leur venaient de France ; et, comme le roi Philippe leur recommandait de profiter de l'absence d'Edouard pour émouvoir le royaume d'Angleterre, et, grâce au grand trésor qu'il leur envoyait, leur en offrait tous les moyens, ils l'avaient, au bout de quelque temps, si bien semé en loyale terre, qu'il avait poussé de tous côtés grande foison d'hommes et de chevaux ; de sorte que, se trouvant à la tête d'une puissante assemblée, alors que les gouverneurs anglais les croyaient encore, comme des bêtes sauvages, cachés et retirés dans la forêt de Jeddart, ils étaient descendus vers les basses terres, pareils à une troupe de loups, et avaient
repris, soit par forée, soit par surprise, la plupart des forteresses ; si bien que c'étaient les Anglais, à leur tour, qui ne possédaient plus en Ecosse que sept ou huit villes et forteresses, parmi lesquelles Berwick, Stirling, Roxburg et Edimbourg Ce n'était pas tout : encouragés par ces succès, ils avaient, laissant derrière eux Berwick, passé la rivière de la Tyne, et, traversant la vieille muraille romaine, poussé jusqu'à Durham, à l'extrémité du pays de Northumberland, c'est-à-dire à trois journées avant dans le royaume d'Angleterre, brûlant et pillant tout le pays ; puis s'étaient retirés par un autre chemin, sans que personne se fût opposé à leur retraite, tant chacun était éloigné de se douter que les ongles et les dents fussent si vite repoussés au lion d'Ecosse.
Edouard lut ces lettres sans que son visage trahît une seule marque d'émotion ; puis, lorsqu'il eut fini, il commanda qu'on fît grande chère, et qu'on donnât au messager une aussi riche récompense que s'il eût apporté toute autre nouvelle. Enfin il reporta les yeux vers l'armée qui était devant lui, priant en son cœur le Seigneur Dieu qu'il écartât ce combat qu'il avait tant désiré et était venu chercher de si loin; car, une fois vainqueur ou vaincu, engagé au cœur du royaume ou repoussé sur les terres de l'empire, il ne pouvait retourner en son pays, où le réclamaient de si importantes entreprises. Heureusement tout était dans l'armée française au même point et dans le même état, et, comme le jour commençait à baisser, il était probable que la journée se passerait sans bataille.
En effet, deux heures s'écoulèrent encore sans que d'un côté ni de l'autre on se hasardât à traverser le marais; et, la nuit étant venue, chacun se retira dans ses logis de la veille. Là, Le roi Edouard rassembla son conseil, lut à haute voix les lettres qu'il venait de recevoir d'Angleterre, et demanda l'avis des barons anglais et des seigneurs de l'empire : l'avis fut unanime ; sa présence était de toute
importance à Londres, et il était urgent qu'il s'y rendît sans retard. En conséquence, profitant de l'obscurité de la nuit, il fit trousser et charger les harnais et les tentes, et vist avec le duc de Brabant coucher près d'Avesnes en Hainaut, puis le matin même il prit cougé des seigneurs allemands et brabançons, qui demeurèrent en armes pour garder le pays, et s'en revint à Bruxelles avec le duc Jean, son cousin.
Le lendemain, le roi de France, ignorant ce qui s'était passé pendant la nuit, sortit de nouveau de son logis, et vint ordonner ses batailles au même endroit que la veille; mais comme il ne vit paraître personne, croyant que quelque embûche était dressée dans le bois qui s'étendait de l'autre côté du marais, il demanda un homme de bonne volonté, qui, traversant le pas difficile que ni l'une ni l'autre des deux armées n'avait voulu franchir la veilre, allât fouiller ce bois, qui lui paraissait suspect jusque dans son silence. Alors un jeune bachelier sa présenta pour cette aventureuse entreprise; c'était messire Eustache de Ribeaumont, rejeton d'une vieille et noble famille, qui, quoique âgé de vingt-un ans à peine, avait déjà cinq ans de guerre ; et, comme il allait partir, le roi Philippe de Valois voulut que, s'il succombait en cette aventure, le brave jeune homme mourût au moins chevalier, et, le faisant mettre à genoux, il l'arma et accola lui-même; si bien que, tout fier et tout joyeux de cet honneur, messire Eustache remonta à cheval, priant Dieu de lui faire rencontrer quelque ennemi, afin qu'à la vue du roi il se montrât digne de la faveur qu'il avait reçue. En conséquence, il traversa le marais aux yeux de toute l'armée, et, arrivé sur l'autre bord, mit sa lance en arrêt, avança résolument vers le bois, où bientôt il disuarut. Alors il l'explora de tous côtés; mais il était désert et silencieux comme la forêt enchantée où Tancrède fit couler d'un arbre le sang de Clorinde ; de sorte qu'il le parcourut en
tous sons, sans rien voir de ce qu'il y cherchait, et reparut bientôt au-delà du bois, gravissant une montagne du haut de laquelle on découvrait tout le pays : arrivé au sommet, et n'y voyant personne, il y planta sa 1-ance en signe de possession, y posa son casque, dont les longues plumes flottaient au vent, et redescendit doucement et tête nue vers le roi, à qui il rendit compte de son message, l'invitant à le suivre avec toute l'armée sur le champ où étaient rangées la veille les batailles du roi Edouard. Philippe de Valois donna aussitôt l'ordre à son avant-garde de se mouvoir, et messire Eustache de Ribeaumont ayant, comme éclaireur et pour sonder le terrain, pris la tête de la colonne, toute l'armée se mit en marche à travers le marais, dont beaucoup de chevaliers eurent grande peine à sortir, à cause de la pesanteur de leurs armures et de celle de leurs chevaux ; ce qui fut une preuve au roi Philippe qu'il avait eu grandement raison de ne pas risquer, la veille, en face de l'armée ennemie, le passage qu'il effectuait alors sans crainte et sans danger. Messire Eustache ne s'était pas trompé ; tout le pays était désert, et il alla sans empêche, à la tête de la petite troupe qu'il conduisait, reprendre, au sommet de la montagne, la lance et le easque qi''U y avait laissés.
Quant au roi Philippe, il s'établit à l'endroit même où Edouard avait dressé ses batailles, et y resta pendant deux jours entiers; puis, au bout de ce temps, ayant appris par les gens du pays que le roi d'Angleterre s'était retiré en Hainaul avec ses barons et les seigneurs de l'empire, il remercia courtoisement rois, ducs, comtes, barons, chevaliers et seigneurs qui l'étaient venus servir, et, leur donnant congé de se retirer où ils voudraient, s'en revint à Saint-Quentin, d'où il envoya ses gens d'armes en garnison dans les villes de Tournay, de Lille et de Douai; puis, ces besognes achevées, et voyant qu'il n'avait plus
LA COMTESSE DE SALISBURf. 159
rien à faire sur les marches et frontières de son royaume, il s'en retourna vers Paris, qui en est le cœur.
Quant à Edouard, il s'en revint à Anvers, où il s'embarqua, laissant, en signe qu'il comptait bientôt revenir, sous la garde de son compère Jacques d'Artevelle, la reine Philippe en la ville de Gand, et chargeant les comtes deSuffolk et de Salisbury de garder et de défendre la Flandre, au cas où le roi Philippe voudrait la punir des services qu'elle lui avait rendus et qu'il comptait bien qu'elle lui rendrait encore. Puis étant parvenu en pleine mer sans rencontrer aucun des pirates normands ou génois, il navigua tant qu'il aborda à Londres, le 21 février de l'an 1340, et se rendit le même jour à Westminster, où son retour fut un sujet de joie pour tout le royaume.
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Depuis les nouvelles reçues par le roi Edouard, le jour assigné pour la bataille et où la bataille n'eut pas lieu, ses affaires s'étaient encore appauvries en Ecosse ; une dernière entreprise plus hardie et non moins bien réussie que les autres détermina Edouard à jeter ses premiers regards de ce côté, comme étant celui où le danger était le plus pressant.
Nous avons dit comment, au nombre des places fertes que Balliol, ou plutôt Edouard, avait conservées en Ecosse, était le château d'Edimbourg, que l'on regardait comme imprenable; mais Guillaume Douglas en jugea autrement, et, ayant assemblé le comte Patrick, sir Alexandre Ramsay et Simon Frazer, l'ancien maître en chevalerie du jeûna roi, il leur exposa son projet, leur offrant de l'accomplir seul, ou d'en partager avec eux les dangers et l'honneur. Plus une entrepriee était hasardeuse, mieux elle devait
plaire à de pareils hommes : ils adoptèrent donc entièrement le plan de Douglas, et s'occupèrent aussitôt de le mettre à exécution.
Leur premier soin fut de faire choix de deux cents Écossais des plus braves et des plus sauvages ; alors, leui ayant donné rendez-vous par petites troupes, afin de ne point exciter les soupçons, sur une plage du comté de Fife, ils vinrent à la nuit, avec un bâtiment chargé de farine, d'avoine et de paille, les prendre dix par dix, à l'aide d'une chaloupe ; puis, lorsque tous furent à bord, comme le vent était mauvais, ils nagèrent à ia rame, tant et si bien qu'ils abordèrent à trois lieues d'Edimbourg : là, ils se séparèrent en deux troupes, et, ne retenant auprès d'eux que douze hommes des plus déterminés, Guillaume de Douglas, Simon Frazer et sir Alexandre Ramsa)* envoyèrent les autres s'embusquer, par un autre chemin que celui qu'eux-mêmes devaient suivre, dans une vieille abbaye déserte, située au pied de la montagne et assez proche du château pour entendre le signal convenu et accourir aussitôt à l'aide de leurs compagnons; puis, s'étant revêtus, ainsi que leurs douze montagnards, d'habits déchirés et de vieux chapeaux, afin d'avoir l'air de pauvres marchands, ils chargèrent douze chevaux de chacun un sac, soit d'avoine, soit de farine, soit de paille, et, s'étant armés sous leurs manteaux, ils commencèrent, au point du jour, à gravir le rocher, qui était si rapide que si les chevaux n'eussent été choisis, comme les hommes, parmi les plus montagnards, ils n'eussent pas pu y tenir pied. Après mille peines, ils parvinrent enfin à moitié de la montée. Arrivés à ce point, Guillaume de Douglas et Simon Frazer se détachèrent de la caravane, qui Testa sous les ordres de sir Alexandre Ra-msay, continuèrent leur chemin, et firent tant qu'ils arrivèrent à la herse. Là, comme la sentinelle leur barrait le passage, ils demandèrent à parler au portier, lequel ayant été prévenu vint
aussitôt ; alors ils lui dirent qu'ils étaient des marchands qui, ayant appris que la garnison était sur le point de manquer de vivres et de fourrage, ils s'étaient oar dévouement à Balliol et pour gagner en même temps leur vie, hasardés à traverser les bandes de coureurs écossais, et étaient enfin arrivés avec douze chevaux chargés de blé, d'avoine et de paille qu'ils étaient disposés à vendre à bon marché. En même temps ils conduisirent le portier sur la rampe de la montagne, et lui montrèrent la petite troupe, qui n'attendait qu'un signal pour continuer son chemin.
Le portier répondit que la garnison achèterait volontiers des vivres, dont effectivement elle avait grand besoin, mais qu'il était de si grand matin, qu'il n'osait faire prévenir le gouverneur ni le maître d'hôtel ; mais qu'en attendant qu'ils fussent réveillés, si leurs compagnons voulaient venir, il leur ouvrirait la première porte. C'était tout ce que demandaient Guillaume de Douglas et Simon Frazer ; ils firent en conséquence signe à la petite troupe de monte*, et elle se remit en marche avec un air d'honnêteté tel qu'il était impossible qu'elle éveillât les soupçons. Arrivée sur la plate-forme, le portier alla luimême au devant d'elle, et l'introduisit dans la première enceinte ; puis, lui ouvrant les barrières, il dit aux prétendus marchands qu'ils pouvaient, à tout hasard, décharger leurs marchandises, les probabilités étant qu'au prix qu'ils avaient dit, elles leur seraient achetées jusqu'au dernier sac ; les montagnards ne se le firent pas répéter deux fois, et, jetant les sacs sur le seuil même de la porte, ils s'assurèrent qu'on ne pourrait la refermer ; puis l'un d'eux s'étant approché du portier qui tenait son trousseau de clefs à la main, il le frappa d'un coup de poignard si rapide et si profond qu'il tomba sans pousser un cri. Aussitôt toute la petite troupe jeta ses habits déchirés; Simon Frazer se saisit des clefs, tandis que Guillaume do Dou-
glas, embouchant son cor, en tira trois sons aigus et prolongés.
C'était le signal convenu : aussitôt que le reste de la troupe embusquée dans la vieille abbaye entendit le brui de ce cor si bien connu, elle s'élança hors de l'embuscade, gravissant les rochers avec la rapidité des daims et des isards de ces montagnes. La sentinelle, que le bruit du cor avait déjà émue, devina tout, en voyant ces hommes venir ainsi, et cria de toutes ses forces :
— Trahis! trahis! tôt, seigneurs! tôt, sortez et appareillez.
A ces cris, le châtelain et ceux du dedans s'éveillèrent, et, s'armant do toutes armes, accoururent à la porte pour la refermer ; mais ils y trouvèrent Guillaume Douglas et ses compagnons ; de son côté, la sentinelle voulut courir à la porte et la fermer; mais Simon Frazer avait les clefs. Dans ce moment, le reste de la troupe arriva, et ce fut alors aux habitans du château de défendre les autres portes, et non plus d'attaquer celles que leurs ennemis avaient déjà prises.
Là, dans cette cour étroite où, enfermés tous, il fallait que l'un des deux partis succombât, s'accomplirent des merveilles d'armes, car les assaillans avaient affaire dans le châtelain à un brave chevalier, nommé messire Gauthier de Limousin, qui se défendit comme un lion, barrières à barrières et portes à portes ; enfin, comme il restait seul avec ses six écuyers, force lui fut enfin de se rendre. Les généraux du roi David mirent à sa place un brave éeuyer écossais, qui so nommait Simon de Vergy, et, lui laissant pour garnison la troupe qui avait pris le château, ils s'en retournèrent à d'autres entreprises.
Edouard, pour avoir quitté la Flandre, n'en avait point renoncé pour cela à sa guerre contre Philippe de Valois et au vœu qu'il avait fait d'aller camper en vue des clochers de Saint-Denis; mais, comme on le voit, la situa-
tion de l'Angleterre, placée entre les pirates normands et les maraudeurs écossais, était assez critique pour que son roi revînt, par sa présence, lui redonner un peu de confiance et de courage. Edouard hésitait donc auquel de ses ennemis de terre ou de mer il répondrait d'abord, lorsqu'il apprit la réussite de l'entreprise aventureuse si hardiment menée à bien par Guillaume de Douglas. Dès lors il n'hésita plus à donner ses premiers soins aux frontières d'Ecosse, dont il voulait renforcer les garnisons, et quinze jours à peine passés à Londres pour donner ses instructions afin d'y retrouver une flotte prête, il partit pour Appleby et '. arlisle, visita toutes les marches du royaume depuis Brampton jusqu'à Newcastle, prit avec lui Jean de Neufville, qui en était le gouverneur, s'avança jusqu'à Berwick, où se tenait Edouard Balliol, et, après être resté quelques jours à disputer avec lui les intérêts des deux royaumes, remonta la rive droite de la Tweed jusqu'à Norham, où il laissa son escorte; puis, prenant pour tout compagnon Jean de Neufville, il continua de chevaucher une demi-journée seul à seul avec ku, et vint, à la tombée de la nuit, frapper aux portes du château de Wark.
C'est là, si l'on s'en souvient, qu'Alix de Granfton, après avoir relevé le comte de Salisbury de son vœu, était venue acquitter le sien. Depuis que son mari l'avait quittée, elle était restée dans la sohtude et l'isolement, demeurant courageusement en ce château, quelque exposé qu'il fût aux excursions des Écossais. Il est vrai que la place était forte, avait une bonne garnison, et était soigneusement gardée par Guillaume de Montaigu.
Aussi, dès qu'il eut appris que deux chevaliers anglais demandaient l'hospitalité pour une nuit au château de Wark, tout préoccupé qu'il était encore de la prise d'Edimbourg, voulut-il aller lui-même les recevoir et interroger : il descendit en conséquence à la poterne, où Jean de Neufville leva la visière de son casque et se fit reconnaî-
Ire pour le gouverneur du Northumberland. Quant au chevalier qui l'accompagnait, c'était, disait-il, un envoyé du roi Edouard, qui visitait avec lui la province, pourvoir si toute,' choses y étaient en bon ordre à l'égard des Écossais. Guillaume de Montaigu les reçut aussitôt avec la déférence qui convenait à leur rang, les conduisit à la chambre d'honneur, et, comme ils avaient demandé la faveur de présenter leurs hommages à la comtesse, il les quitta pour aller prendre ses ordres.
A peine fut-il sorti qu'Edouard ôta son casque : au reste, le soin qu'il avait pris de tenir la visière baissée n'était peut-être qu'une précaution exagérée. Depuis deux ans qu'il n'avait paru dans cette partie de l'Angleterre, il avait laissé pousser sa barbe, ses moustaches et sa chevelure ; de sorte que ce nouvel ornement, qui était au reste adopté avec plus ou moins d'exagération par tous les seigneurs de l'époque, changeait assez son visage pour qu'il ne fût reconnu que par ses plus familiers, ou par ceux qui avaient à cette reconnaissance un intérêt de haine et d'amour. D'ailleurs il était venu ainsi sans intention aucune, conduit seulement par cet ancien désir qu'il avait toujours eu pour la belle Alix, désir que l'absence et la guerre avaient amorti mais non chassé de son cœur, et qui s'était réveillé dans toute sa première force du moment où il s'était retrouvé dans le voisinage du château qu'elle habitait. Aussi c'était autant pour cacher son émotion que son visage qu'il s'était assis dans une partie de ia salle où pénétrait à peine la lumière; de sorte que lorsque Guillaume de Montaigu rentra, le roi se trouva, soit par hasard, soit à dessein, assez perdu dans l'ombre pour qu'il fût impossible de le reconnaître, son extérieur n'eût-il subi aucun changement. Quant à Jean de Neufville, comme il n'avait aucun motif de se cacher, et qu'il ignorait ce qui se passait dans l'esprit du roi, il s'était appuyé contre la cheminée, et faisait honneur à un grand hanap plein
d'hydromel que deux serviteurs entrés derrière lui avaient déposé sur la table.
— Eh bien ! dit-il à Guillaume de Montaigu, en interrompant sa phrase pour porter de temps en temps le verre à sa bouche et boire à petits coups, quelles nouvelles apportez-vous, mon jeune châtelain ? La comtesse de Salisbury nous accorde-t-elle la faveur que nous lui faisons demander, et à laquelle nul n'a plus de droits que nous, s'il suffit, pour l'obtenir, d'être admirateurs de la beauté?
— La comtesse vous remercie de votre courtoisie, messire, répondit froidement le jeune homme; mais elle s'est retirée dans sa chambre aussitôt les fatales lettres qu'elle a reçues aujourd'hui même, et sa douleur est si grande qu'elle espère qu'elle lui sera une excuse auprès de vous, et que vous voudrez bien m'accepter pour son représentant.
— Et peut-on, dit Edouard, sinon pour la consoler de ses chagrins, du moins pour les partager, connaître le motif qui les cause, et quelle nouvelle si terrible contenaient ces lettres qu'elle a reçues?
Guillaume tressaillit au son de cette voix, et fit machinalement un pas vers Edouard ; puis il s'arrêta aussitôt, les yeux fixés sur lui, comme si ses regards avaient la faculté de distinguer au milieu des ténèbres ; mais il ne répondit pas. Le roi renouvela sa question.
— Ces lettres, reprit enfin Guillaume d'une voix altérée, contenaient la nouvelle que le comte de Salisbury était tombé aux mains des Français ; de sorte qu'à cette heure 'a comtesse ne sait pas s'il est mort ou vivant.
— Et où et comment a-t-il été fait prisonnier ? s'écria Edouard en se levant tout debout et en donnant à son interrogation toute la force d'un commandement.
— Près de Lille, monseigneur, répondit Guillaume, appelant Edouard du titre qu'on donnait également aux comtes, aux ducs et aux rois. Au moment où ils se ren-
daient, le comte de Suffolk et lui, selon l'engagement qu'il en avaient pris, au secours de Jacques d'Artevelle, qui les attendait devers Tournay, en un pas nommé le Pont -de-Fer.
—Et sa prise n'a-t-elle pas eu d'autres conséquences? demanda avec inquiétude Edouard.
— Elle a eu celle, monseigneur, répondit froidement Guillaume, de faire perdre au roi Edouard un de ses plus braves et plus loyaux chevaliers.
— Oui, oui, certes, et vous parlez sagement, mon jeune châtelain, répondit Edouard en se rasseyant : le roi sera profondément courroucé lorsqu'il saura cette nouvelle ; mais la lettre dit que le comte est prisonnier et non mort, n'est-ce point? Eh bien ! ce n'est point un malheur sans remède, et je suis certain que le roi Edouard sera disposé à faire tout sacrifice pour rançonner un si noble chevalier.
— Aussi la comtesse allait-elle lui envoyer un messager dès demain, monseigneur ; tant elle comptait sur la bienveillance et la loyauté dont vous vous faites le garant à cette heure.
— C'est inutile qu'elle prenne cette peine, dit Edouard, fe me chargerai du message.
— Et qui êtes- vous, messire, répondit Guillaume, afin que je puisse transmettre à la reconnaissance de ma noble tante le nom de celui à qui elle aura une obligation si grande ?
— C'est inutile que je vous l'apprenne, dit Edouard; mais voilà monseigneur Jean de Neufville qui mérite toute confiance comme gouverneur de la province et qui répondra de moi.
— C'est bien, monseigneur, répondit Guillaume; je vais prendre les ordres de la comtesse, qui prie en son oratoire.
— Pouvez-vous, en attendant la réponse, nous envoyer
le messager qui a apporté ces lettres ? nous avons grand désir, monseigneur de Neufville et moi, d'avoir des nouvelles de Flandre, et, puisqu'il en arrive, il nous en donnera.
Guillaume s'inclina en signe d'assentiment et sortit : dix minutes après, le messager entra : c'était un écuyer du comte. Il arrivait effectivement de Flandre le jour même, et avait pris part à l'escarmouche où Salisbury et Suffolk avaient été faits prisonniers.
Le départ d'Edouard pour l'Angleterre et le retour de Philippe de Valois à Paris n'avaient pas interrompu les hostilités : les comtes de Suffolk, de Salisbury, de Northampton et messire Gauthier de Mauny étaient restés, comme nous l'avons dit, pour tenir la guerre dans les villes de Flandre, tandis que le sire Godemar Dufay dans le Tournaisis, le sire de Baujeu à Mortagne, le sénéchal de Carcassonne en la ville de Saint -Amand, messire Aimery de Poitiers à Douai, messire Le Gallois de La Beaume, le sire Devilliers, le maréchal de Mirepoix, et le sire Morzeuil en la cité de Cambrai, faisaient tous les jours quelque sortie nouvelle, espérant rencontrer des détachemens anglais pour escarmoucher et faire appertises d'armes. Or il advint qu'un jour, avec le congé du roi de France, qui n'avait pu pardonner à son neveu l'aide qu'il avait donnée à son ennemi, les différentes garnisons du Cambrésis se rassemblèrent, et, fournissant chacune son contingent, réunirent bien six cents armures de fer; puis, se mettant en route à la nuit tombante, furent rejointes par des détachemens de Cateau-Cambrésis et de Maumaison, et se dirigèrent vers la ville d'Haspres, qui était grosse et bien fosseyée, mais non fermée de portes, quoiqu'elle eût des remparts. Au reste, comme la guerre n'était point déclarée entre le Hainaut et la France, et que le comte Guillaume, au contraire, passait pour être rentré en la grâce de son oncle, les habitans n'avaient nul doute
ni défiance ; si bien que les Français en entrant trouvèrent chacun bien tranquillement endormi dans sa maison, son logis ou son hôtel : tout fut donc à leur volonté, or et argent, draps et joyaux ; aussi ne s'en firent-ils pas faute, et quand ils eurent tout pris, ils mirent le feu en la ville, et la brûlèrent si nettement que rien n'y demeura debout, excepté res murailles qui l'entouraient ; puis, chassant devant eux tout leur pillage qu'ils avaient chargé sur des voitures et chevaux, ils s'en retournèrent devers Cambrai.
Comme cet événement s'était passé sur les neuf heures du soir, un courrier, qui était parti de la ville au moment où les Français venaient d'y entrer, accourut à toute bride à Valenciennes, et y arriva vers minuit, afin d'en donner la nouvelle au comte Guillaume, qui dormait tranquillement en son hôtel de La Salle, sans se douter qu'on lui pillait et brûlait sa ville. A la première nouvelle qu'il en eut, il sp jeta en bas de son lit, s'arma en toute hâte, fit réveiller ses gens, courut lui-même à la place du marché, et donna ordre que l'on sonnât à volées les cloches du beffroi. A ce signal d'alarme, chacun se réunit, et le comte de Hainaut, suivi des plus hâtifs, et laisssant aux autres l'ordre de le rejoindre, sortit de la ville chevauchant rudement en grande volonté de trouver ses ennemis.
En arrivant sur une montagne qui domine tout le pays des environs, il vit dans la direction de Magny une grande lueur, qui indiquait clairement que la ville était en flammes; il en reprit une nouvelle ardeur, et était déjà au tiers du chemin à peu près, lorsqu'un second courrier vint lui apprendre que les'Français s'étaient retirés avec leur butin et leurs prisonniers, et qu'il était inutile qu'il allât plus loin.
Ces dernières nouvelles lui étaient arrivées près de l'abbaye de Fontenelles, où était madame sa mère ; de sorte qu'au lieu de retourner à Valenciennes, il s'en alla tout courroucé demander l'hospitalité à l'abbesse, disant au'il
ferait payer cher au royaume de France cette surprise et cet incendie de Haspres, que rien ne pouvait autoriser. La bonne dame fit tout ce qu'elle put pour calmer son fils, et excuser le roi Philippe, qui était son frère ; mais le comte Guillaume ne tint note de ses raisons, si bonnes qu'elles fussent, et il jura qu'il ne serait content que lorsqu'il aurait rendu à son oncle le double de ce qu'il venait de lui faire.
Aussi à peine fut-il de retour à Valenciennes qu'il fit écrire et envoya des lettres à tous les chevaliers et prélats de son pays, leur enjoignant d'être à Mons en Hainaut au jour qu'il leur assignait. Les nouvelles en vinrent rapidement à messire Jean de Hainaut en sa terre de Beaumont, et comme il s'était toujours fermement tenu pour le roi d'Angleterre, il monta vitement à cheval pour aller offrir ses services à son neveu, et chemina si rapidement qu'il fut le lendemain à Valenciennes, où il trouva le comte en son palais de la Salle.
Celui-ci ne le sut pas plus tôt venu qu'il alla au«devant de lui, et comme il l'apercevait à peine :
— Ah! bel oncle, lui dit-il, sans lui donner le temps de s'approcher, voici votre guerre aux Français grandement embellie.
— Beau neveu, répondit le sire de Beaumont , Dieu soit loué ! et ce que vous me dites là me fait grand plaisir, quoique ces paroles vous soient soufflées par l'ennui et le dommage que l'on vient de vous causer ; mais aussi vous étiez trop porté au service du roi Philippe, et il n'est pas ■mal que vous éprouviez comment il récompense. Maintenant regardez de quel côté vous voulez entrer en France; et mettez-vous en chemin : de quelque côté que vous entriez, je vous suis.
— Bien, bien, répondit le comte ; demeurez en ces bonnes dispositions; car je suis aussi pressé que vous, et la chose se fera brièvement.
En effet, dès le lendemain du jour indiqué pour l'assemblée, où chacun se trouva, messire Thibaiit Gignos, abbé de Crespy, fut chargé des lettres de défiance du comte et de tous les seigneurs, barons et chevaliers du pays, et, tandis qu'il les portait à Philippe de Valois, le comte se pourvut de gens d'armes, manda tous ceux des pays du Brabant et de Flandre ; de sorte qu'au retour de son envoyé, il avait dix mille armures de fer. Elles furent à peine rassemblées que le comte se dirigea à leur tête vers la ville d'Aubenton, qui était une grosse ville où il y avait grand commerce de draperies et de toile.
Quelque diligence qu'ils eussent faite, ils ne la prirent point au dépourvu ; car ses habitans s'étaient fort défiés de tous ces arméniens du comte Guillaume et de son oncle messire do Beaumont. Ils avaient en conséquence envoyé vers le bailli de Vermandois pour lui demander secours ; de sorte que celui-ci leur avait donné le seigneur de Vervins, le vidame de Châlons et messire Jean de la Bove, avec trois cents armures de fer à peu près. Ils trouvèrent la ville en assez mauvais état de défense ; mais, ayant quelques jours devant eux, ils creusèrent les fossés, renforcèrent les murailles, établirent des barrières en dehors des fossés, et attendirent leurs ennemis. Le vendredi suivant ils les aperçurent qui débouchaient d'une forêt appelée le bois de Thiérache, et qui, arrivés à un quart de lieue à peu près, s'arrêtèrent sur une colline pour considérer de quel côté la ville était le plus prenable : cet examen fait, ils établirent leurs logis; puis le lendemain, au point du jour, ils se partagèrent en trois compagnies, l'une sous la bannière du comte Guillaume, la deuxième sous celle de messire Jean de Beaumont, la troisième sous celle du sire de Fauquemont, et s'avancèrent vers la ville. Les assiégés, de leur côté, répandirent force arbalétriers sur les murailles, S'établirent derrière les barrières ; puis profitant du moment de répit qui se trouvait encore entre
la jonction des deux armées, le vidame de Châlons fît chevaliers ses trois fils, qui étaient trois beaux et braves jeunes gens, formés à bonne école et experts dans les armes.
L'assaut commença avec un acharnement qui prouva à ceux de la ville que la guerre était de vengeance et d'extermination, et qu'en cas de défaite il n'y avait pas de merci à attendre. Au lieu de se laisser intimider par cette perspective, ils en reprirent un nouveau courage, et répondirent de la même manière. Cependant, malgré la grêle de flèches et de viretons qui pleuvait sur lui, le comte de Hainaut arriva le premier aux barrières et y trouva le vidame de Châlons et ses trois fils : presque en même temps, sur le pont, messire Jean de Beaumont attaquait le seigneur de Vervins, son ennemi personnel, qui lui avait brûlé et pillé sa ville de Chimay : des deux côtés le choc était terrible. Ceux des remparts faisaient tomber sur les autres des pierres, des poutres et de la chaux. De leur côté, les assaillans brisaient les barrières à grands coups de hache, et, avec leurs longues lances, dardaient ceux qui voulaient s'en approcher pour les défendre : enfin une barrière fut rompue, et l'on en vint main à main. Ce fut en ce moment que les trois jeunes gens, que leur père venait de nommer chevaliers, voulurent gagner leur chevalerie, et, tandis que le vidame de Châlons faisait face au sire de Faulquemont, s'élancèrent au-devant du comte Guillaume; mais celui-ci était un puissant et adroit chevalier : du premier coup de son épée, il traversa la targe et la cuirasse de l'aîné des trois jeunes gens, et cela si durement que le fer lui en ressortit derrière les épaules ; les deux autres le virent tomber ; mais, sans s'occupeT de lui porter un secours inutile, car ils pensaient bien qu'il était mort. Ils attaquèrent à leur tour le comte, qui semblait avoir la force d'un géant, et leur rendait à grande ardeur les coups qu'il recevait d'eux; cependant, comme
ils le pressaient, l'un avec une lance, l'autre avec une épée, et qu'il ne pouvait atteindre celui qui le frappait de la lance, il commençait à être en grand péril, lorsque l'un des deux jeunes gens aperçut son père rudement serré par le sire de Fauquemont ; pensant que son frère se défendrait bien seul, emporté d'ailleurs nar un sentiment plus profond vers l'un que vers l'autre, il s'élança à son aide au moment où le sire de Fauquemont, armé d'une masse, après l'avoir renversé, essayait de l'assommer dans son armure qu'il n'avait pu entamer avec son épée. Attaqué subitement par derrière, le sire de Fauquemont fut forcé d'abandonner le vieillard et de faire face au jeune homme ; pendant ce temps, ceux de la ville tirèrent à eux le vidame de Châlons presque évanoui ; mais son casque ayant été rouvert, il reprit presque aussitôt ses sens, et revint à son tour à l'aide de son fils, comme son fils était venu à la sienne.
Pendant ce temps le comte de Hainaut se combattait à l'autre jeune homme : c'était celui qui l'attaquait avec une lance ; Guillaume vit bien qu'il n'en flairait que difficilement avec son adversaire tant qu'il lui laisserait cette arme entre les mains. D'un revers de son épée il coupa donc le bois de la lance si franchemont que le bout armé de fer tomba sur le sol, où il demeura enfoncé ; le jeune homme jeta loin de lui le bâton, qui ne pouvait plus lui servir à rien, et se baissa pour ramasser une hache qu'il avait préparée derrière lui au cas où sa lance se briserait. En ce moment Guillaume de Hainaut rassembla toutes ses forces, et, levant son épée à deux mains, il en asséna un si rude coup derrière la tête de son ennemi, où le casque était moins fort, qu'il l'ouvrit comme s'il eût été de cuir, et que la lame pénétra dans le cerveau, si bien que le jeune homme tomba comme un bœuf sous la masse, sans avoir le temps même de crier merci à Dieu.
Lorsque le père vit tomber ainsi ses deux enfans, il saisit
le troisième par le bras, et, le tirant en arrière, il voulut rentrer dans la ville ; mais les assaillans le pressaient de si près qu'ils entrèrent pêle-mêle avec lui.
De son côté, le sire de Beaumont avait fait merveille ; l'aspect de son ennemi, le sire de Vervins, avait encore doublé son courage qui était grand ; de sorte que, après une heure de bataille, il avait crevé ou abattu les palissades qui, de ce côté, défendaient seules la ville. En voyant cette colère qu'il savait venir droit à lui, le sire de Vervins comprit que, s'il était pris, il n'y avait ni merci ni rançon à attendre ; ils se fît donc amener un cheval, fleur des coursiers, et avant que ses adversaires n'eussent leurs montures qu'on leur tenait à dix minutes de chemin, il s'enfuit par la porte opposée, qui était celle de Vervins ; mais on avait fait si grande diligence pour amener les chevaux de messire Jean de Beaumont et de sa suite, qu'au moment où il sortait, comme nous l'avons dit, d'un côté, son ennemi entrait de l'autre à grande course et à grande suite, et, sa bannière au vent, traversait la ville sans s'arrêter, passait au milieu des fuyards sans les regarder, n'en voulant qu'à un seul, et arrivait à la porte de Vervins comme celui qu'il poursuivait disparaissait à l'angle de la route, dans un tourbillon de poussière. Alorsf pensant que son neveu était suffisamment fort sans lui, messire Jean de Hainaut continua sa poursuite, appelant le seigneur de Vervins lâche et couard, et lui rriant de s'arrêter; mais l'autre n'en fit rien, et poussa si durement son coursier qu'il arriva aux portes de sa ville à lui, qui heureusement étaient ouvertes et qui se refermèrent aussitôt qu'il en eut dépassé le seuil. Messire Jean de Hainaut, voyant qu'il n'y avait plus rien à faire, s'en revint sur ses pas, tout courroucé que son ennemi lui eût échappé, et s'en vengeant sur ceux de ses soldats qui fuyaient par la même route, et qu'il avait dépassés sans y faire attention, tandis qu'il relançait leur chef.
Pendant ce temps le comte Guillaume était entré dans la ville, et, poursuivant ses ennemis qui s'étaient ralliés sur la grande place, il les avait attaqués et défaits une seconde fois, et, comme nul de ceux-là n'avait cherché à se sauver, tous furent tués ou pris; puis il rassembla des chevaux et des charrettes à foison, y fit charger tout ce qu'il put trouver de meilleur, et, faisant comme il lui avait été fait, mit le feu aux quatre coins de la ville, brûlant ainsi ce qu'il ne pouvait emporter ; puis, lorsque la ville ne fut plus que cendres, il se retira sur la rivière, et le lendemain chevaucha avec son oncle , tout joyeux comme lui d'une si riche vengeance, et ils se dirigèrent vers le bourg de Maubert-Fontaine.
Ces nouvelles arrivèrent bientôt à Philippe de Valois, qui donna ordre au duc de Normandie, son fils, de se rendre aussitôt en Hainaut avec la plus grosse chevauché© qu'il pourrait réunir, et de tout mettre à feu et à sang sur les terres de son cousin ; en même temps il envoya de nouvelles instructions à Hugues Quiéret, à Béhuchet et à Barbevaire, pour qu'ils eussent à garder, sous peine de mort, les côtes de Flandre de manière à ce que le roi Édouard n'y pût débarquer.
De leur côté, quand ceux de Douai, de Lille et de Tournai virent où en étaient les choses, ils mirent sur pied une chevauchée de mille armures de fer et de trois cents arbalétriers, pour faire une course à travers le pays flamand : ils partirent de Tournai le soir à cette intention, et au soleil levant ils arrivèrent près de Courtrai, qu'ils trouvèrent trop forte et trop bien gardée pour l'enlever d'un coup de main, mais dont ils pillèrent et brûlèrent les faubourgs, se retirant aussitôt derrière la Lys avec le butin qu'ils y avaient pu faire.
Or ceci s'attaquait directement aux bonnes gens de Flandre ; de sorte que Jacques d'Artevelle en reçut de grandes complaintes en la ville de Gand. dont il était rut-
waert, et s'en émut, jurant que cette forfaiture serait vengée au pays de Tournaisis : en conséquence, il fit son mandement par toutes les bonnes villes de Flandre, et en écrivit aux comtes de Salisbury et de Suffolk, qui tenaient, comme nous l'avons dit, pour le roi Edouard, de le venir rejoindre à jour dit, entre la ville d'Audenarde et de Tournai , en un certain pas qu'on appelait le Pont-de- Fer.
Les deux comtes d'Angleterre firent répondre qu'ils y seraient au jour assigné.
En conséquence ils se mirent en route pour tenir leur promesse, guidés par messire Wafflart de La Croix, qui connaissait le pays, y ayant longtemps guerroyé; mais il advint que ceux de Lille apprirent cette chevauchée qui n'était composée en tout que de cinquante lances et de quarante arbalétriers, et partant de la ville à peu près au nombre de quinze cents hommes, dressèrent trois embûches, afin que de quelque côté que passassent les comtes de Suffolk et de Salisbury, ils ne pussent leur échapper. Cependant tout cela n'eût mené à rien, car messire Wafflart leur avait fait prendre un chemin de traverse, qui les eût conduits par une autre voie si le hasard n'eût fait qu'une tranchée nouvellement faite n'eût traversé la route qu'ils avaient prise. A la vue de ce fossé fraîchement et profondément creusé, messire Wafflart demeura fort empêché, et donna le conseil aux chevaliers de s'en retourner sans s'inquiéter du rendez-vous ; car tout autre chemin, leur dit-il, que celui qu'il leur faisait prendre et qu'ils ne pouvaient continuer les mettait en péril. Mais les chevaliers ne voulurent entendre à rien, et, se prenant à rire des craintes de leur guide, ils lui ordonnèrent de changer de route et d'aller en avant ; car ils étaient engagés envers Jacques d'Artevelle et ne voulaient pour aucune chose manquer à leur parole. Alors messire Wafflart y consentit; mais, faisant un dernier effort pour
les détourner de ce projet, avant de reprendre sa marche:
— Beaux seigneurs, leur dit-il, il est vrai que vous m'avez pris pour guide en ce voyage, et que, de mon côté, je me suis chargé de vous conduire ; or je vous guiderai et conduirai par telle route qu'il vous conviendra ; car je n'ai qu'à me louer de votre compagnie ; mais je vous préviens que s'il advient que ceux de Lille nous attendent dans quelque embuscade, comme toute défense serait inutile, je pourvoirai par la fuite au salut de mon corps, et cela le plus vitement que je pourrai.
A ces paroles, les chevaliers se mirent à rire, et lui répondirent que pourvu qu'il marchât en avant et les mît au chemin qui devait les conduire au Pont-de-Fer, ils le tenaient d'avance pour excusé de tout ce qu'il croirait devoir faire en cas de rencontre. Ils continuèrent donc leur route, riant et devisant sans penser que dût s'accomplir la prédiction de messire Wafflart, lorsqu'au moment où ils venaient de s'engager dans un ravin tout garni de buissons et d'arbres épais, ils virent tout à coup se lever et luire tout autour d'eux les casques d'une troupe d'arbalétriers criant :
— A mort ! à mort, les Anglais !
Et qui, joignant aussitôt l'action aux paroles, firent tomber sur les chevaliers une grêle de viretons et de flèches. Au premier cri et au premier trait, messire Wafflart, qui vit que ce qu'il avait prévu arrivait, tourna son cheval, se tira de la presse, et, criant aux chevaliers d'en faire autant, s'enfuit à toute bride, comme il avait dit qu'il agirait ; mais ceux-ci n'en voulurent rien faire, et messire Wafflart. tout en fuyant, s'étant retourné, les avait vus mettre pied à terre pour se défendre plus durement. C'était tout ce qu'il en savait, les ayant alors perdus de vue, et nul de ceux qui les accompagnaient n'étant retourné en arrière excepté lui, qui avait prévenu l'écuyer du eomte
du méchef arrivé à son maître, et l'avait envoyé en Angleterre en porter à la comtesse la mauvaise nouvelle.
Edouard et Jean de Neufville écoutèrent avec grand intérêt ce récit qui leur venait de Flandre; car depuis qu'ils chevauchaient sur les marehes d'Ecosse ils ignoraient entièrement ce qui s'était passé outre-mer. Aussi le roi récompensa-t-il largement le messager pour la diligence qu'il avait mise à s'acquitter de sa mission, et le renvoya aussitôt dans l'attente où il était du retour de Guillaume de Montaigu.
Cependant la nuit s'avançait, et Guillaume ne revenait pas : enfin minuit ayant sonné, Jean de Neufville et Edouard se retirèrent dans les chambres qu'on leur avait préparées ; mais Edouard, au lieu de se déshabiller et de se mettre au lit, se contenta d'ôter son haubergeon, et demeura debout et agité, se promenant de long en large dans sa chambre : c'est que des idées mauvaises lui venaient, et qu'il pensait que le comte, prisonnier ou mort, laissait sa femme sans défense et à sa merci. Il se promenait donc les bras croisés, le cœur plein de désirs adultères et le visage soucieux ; puis de temps en temps il s'arrêtait devant la fenêtre, regardant à l'extrémité de l'aile du bâtiment qui s'avançait en retour, la petite fenêtre en ogive »à travers les vitraux coloriés de laquelle brillait la lampe'de l'oratoire. C'était là qu'Alix, qui avait refusé de le recevoir, sachant peut-être qui il était, et pour cette cause, priait, dans l'amour et la candeur de son âme, le Seigneur tout puissant pour son mari mort ou prisonnier. Alors Edouard, la tête appuyée contre la fenêtre et les regards toujours fixés sur cette lumière, voyait avec les yeux de la pensée ce beau visage, qu'il avait toujours contemplé souriant, baigné par les larmes et contracté par les sanglots, et il lui en paraissait plus désirable eneore; car la jalousie doublait l'amour, et il eût ressenti une joie
inouïe et inconnue à essuyer avec ses lèvres, ces pleurs qui coulaient pour un autre.
Alors il prit la résolution de voir la comtesse, ne fût-ce qu'un instant, et de lui parler, afin, après tant de fatigues et de guerres, d'être réjoui une fois encore par le bruit harmonieux de ses paroles : la lumière brillait toujours à l'oratoire, faisant étinceler dans la nuit, comme des rubis et des saphirs, les vitraux coloriés qui représentaient les robes et les manteaux des saints. Il se dit que là était éclairée par cette lumière cette femme que, depuis trois ans, il aimait sans le lui avoir dit jamais; et sans intention, sans volonté, poussé par une force irrésistible, il ouvrit la porte, s'engagea dans le corridor obscur au tournant duquel il aperçut devant lui, comme au bout d'un long cloître, le rayon qui passait à travers la porte entr'ouverte, et venait éclairer d'une ligne brisée l'aDgle du mur et les dalles du passage. Il s'avança alors sur la pointe du pied et retenant son haleine jusqu'à l'entrée de la chapelle ; puis, arrivé là, il aperçut la comtesse agenouillée sur les carreaux, les bras pendans et la tête appuyée sur son prie-Bieu. En même temps un homme appuyé contre une colonne et qui s'y tenait si immobile qu'on l'eût pris pour une statue, leva le bras en signe de silence, et, comme s'il se fût détaché de la pierre, s'avança vers Edouard sans que ses pieds en se posant sur les dalles armoriées fissent plus de bruit que ceux d'un fantôme : le roi reconnut Guillaume de Montaigu.
— Je venais chercher une réponse, messire, lui dit-il, voyant que vous ne l'apportiez pas, et ne sachant quelle cause pouvait vous retenir.
— Regardez, monseigneur, dit Guillaume, tout en priant et pleurant, cette ange s'est endormie.
■— Oui, reprit Edouard, et vous attendiez qu'elle se réveillât.
•* Je veillais sur son sommeil, monseigneur, dit Guil-
munie*, c'est un devoir qui m'a été confié par le comte, ?t qui m'est d'autant plus sacré aujourd'hui que je ne sais pas si à cette heure il ne regarde pas du ciel comment je m'en acquitte.
— Et vous passerez la nuit ici? demanda Edouard.
— Je demeurerai au moins jusqu'à ce qu'elle ouvre les yeux ; alors, monseigneur, que faudra-t-il que je lui dise de votre part ?
— Dites-lui, répondit Edouard, que la prière qu'elle a adressée au ciel a été entendue sur la terre, et que le roi Edouard lui jure sur son honneur que si le comte de Salisbury est vivant, il sera mis à rançon, et que s'il est mort il sera vengé.
A ces mots, le roi, s'éloignant à pas lents, rentra dans sa chambre plus affermi que jamais dans son amour, et, s'étarrt jeté tout habillé sur son lit, il réveilla, dès que le jour parut, messire Jean de Neufville, et quitta le château de la comtesse de Salisbury sans lui avoir parlé, et attendant tout de l'avenir et des événemens qu'il amène avec lui.
Lorsque Edouard revint à Londres, il trouva ses ordres exécutés et sa flotte prête; il avait dès lors un double motif de revenir en Flandre, car, outre son projet à poursuivre, il avait à secourir son beau-frère, qui pour lui s'était jeté dans cette lutte inégale de comte à roi ; ensuite il lui fallait conduire toute une goût de dames et de chambellans à la reine, qui demeurait toujours en la bonne ville de Gand, sous la garde de Jacques d'Artevelle, et outre cette cour, grand renfort d'archers et de gens d'armes, afin de continuer la guerre, dans le cas
même où les seigneurs de l'empire l'abandonneraient; ce qu'il commençait à craindre, en raison de lettres qu'il avait reçues de Louis V de Bavière, lequel offrait de s'entremettre pour une trêve entre lui et le roi de France.
Il s'embarqua donc le 22 juin, conduisant une des plus belles flottes qui eussent jamais été vues, descendit la rivière de la Tamise, et entra en mer si majestueusement, qu'on eût dit qu'il allait tenter la conquête d'un monde, ÏJ navigua deux jours ainsi ; puis, à la fin du second jour, il aperçut, le long des côtes de Flandre, entre Blankemberg et L'Écluse, une telle quantité de mâts de vaisseaux que l'on eût pu croire que c'était une forêt marine. Aussitôt il appela le pilote qui, comme lui, regardait ce spectacle inattendu, et lui demanda quelle chose ce pouvait être. Alors le pilote répondit qu'il croyait bien que c'était, l'armée des Normands et des Français qui tenaient la mer pouT le roi Philippe, et qui attendaient sa revenue en Flandre pour l'empêcher d'y aborder.
— Ainsi donc, voilà, dit Edouard écoutant attentivement ces paroles, les mêmes hommes qui m'ont pris mes deux grandes nefs Edouard et Christophe, et qui m'ont pillé et brûlé ma bonne ville de Southampton.
— Ce sont vraiment eux, répondit le pilote.
— En ce cas, dit Edouard, n'allons pas plus loin, car j'ai longtemps désiré de les pouvoir joindre et combattre : maintenant que nous les avons rejoints, nous les combattrons donc, et, s'il plaît à Dieu et à saint Georges, nous leur ferons payer en un jour toutes les pilleries que depuis trois ans ils nous ont faites. Jetez donc l'ancre là où nous sommes, et faites veiller toute la nuit, afin qu'ils ne nous échappent pas.
Cependant, avant que le pilote exécutât les ordres qu'il avait reçus, le roi établit ses dispositions de bataille, afin que le lendemain, en levant l'ancre, toute la flotte fût placée comme elle devait l'être, et n'eût plus qu'à s'a-
vancer et à combattre. A l'aide de la nuit, qui dérobait teutes ses manœuvres à ses adversaires, il fit mettre les plus forts vaisseaux devant, et, entre chaque vaisseau chargé de chevaliers et de gens d'armes, un vaisseau monté par des archers; puis encore, aux deux ailes, une ligne de gens de trait, pour se porter partout où besoin serait; puis, ayant fait passer sur une nef particulière, et qui était connue pour sa marche rapide, toutes les comtesses, baronnesses, chevaleresses et bourgeoises de Londres qui allaient rejoindre la reine à Gand, il leur donna une garde de trois cents hommes d'armes et de cinq cents archers; alors, étant passé de vaisseau en vaisseau, il recommanda à chacun de bien garder l'honneur du roi dans la journée qui se préparait, et, quand chacun en eut fait la promesse, il revint prendre quelque repos à bord du navire royal, afin d'être frais et vigoureux pour combattre en personne le lendemain.
Au point du jour, le roi se réveilla et monta sur le pont; tout était dans le même ordre que la veille, et non-seulement les Français et les Normands n'avaient pas songé à fuir; mais encore ils avaient pris de leur côté toutes leurs dispositions de bataille. Edouard vit du premier coup qu'elles étaient mal faites, car, à l'exception de quelques vaisseaux qui semblaient s'être séparés de la flotte, les autres s'étaient embossés au rivage, ce qui gênait tous leurs mouvemens, et, le cas échéant, devait les empêcher de manœuvrer. Alors il compta tous les grands bâtimens, et il y en avait cent quarante, sans les barques, et ces cent quarante bâtimens et ces barques étaient montés par quarante mille hommes, Génois, Picards et Normands.
Lorsque le roi et son maréchal eurent fait toutes ces remarques, ils s'aperçurent que s'ils s'avançaient dans la ligne où ils se trouvaient placés, c'est-à-dire d'occident en orient, ils auraient le soleil en face, ce qui empêche-
rait les archers de viser, et ôterait è l'armée anglaise la grande supériorité que ses hommes de trait lui donnaient sur toutes les autres compagnies. En conséquence, le roi ordonna de manœuvrer de manière à marcher à la rame contre le vent, jusqu'à ce que la flotte anglaise eût dépassé d'une demi-lieue à peu près la hauteur de la flotte française ; puis de revenir sur celle-ci avec le vent favorable et le soleil dans le dos. Ce mouvement eut lieu à l'instant même; la flotte, qui ne pouvait se servir de ses voiles, s'avança battant la mer de ses longues rames ; à cette vue, les Normands, les Génois et les Picards poussèrent de grands cris et de longues huées, car ils avaient vu à sa bannière que le roi en personne était sur la flotte, et ils croyaient qu'elle gagnait le large pour fuir; mais bientôt ils furent détrompés, les vaisseaux virèrent de bord. En ce moment, comme le vent devenait bon, on hissa les voiles, et la flotte tout entière, ayant opéré son mouvement, revint cerner l'anse où s'étaient embossés les Français, conservais i'ordre de bataille réglé la veille par le roi Edouard et son maréchal.
Alors les amiraux de la flotte française, voyant qu'ils s'étaient trompés lorsqu'ils avaient cru que l'ennemi fuyait, firent à leur tour leurs dernières dispositions de combat; ils poussèrent en avant du front et comme une redoute avancée la grande nef qu'ils avaient prise un an auparavant aux Anglais, et que l'on appelait Christophe, la garnirent à foison d'abalétriers génois, pour la garder et escarmoucher; puis, sur toute la ligne, firent retentir les trompes et clairons, pour annoncer qu'ils étaient prêts et acceptaient le combat avec grande joie et grand désir.
Le combat commença par un échange de traits et de flèches entre ceux de la grande nef Christophe et les archers anglais; mais le roi Edouard s'étant bientôt aperçu que ses ennemis avaient mis presque tous leurs gens de trait sur ce bâtiment, décida que c'était le premier
qu'il fallait prendre. En conséquence, il fit armer son propre vaisseau de longs crocs de fer tenant à des chaînes, et s'avança droit de sa personne contre les archers, donnant ordre au reste de la flotte d'engager sur toute la ligne le combat vaisseau à vaisseau et main à main. Il avait autour de lui sa meilleure chevalerie, le comte de Derby, le comte de Hertforl, le comte de Huntingdon, le comte de Glocester, messire Robert d'Artois, messire Regnault de Cobham, messire Richard Staff ord, et messire Gauthier de Mauny, tous couverts de leurs armures de fer, contre lesquelles venaient s'émousser les viretons et les flèches des arbalétriers et des archers génois. Aussi s'avancèrent-ils majestueusement, sans dévier d'une ligne, sans reculer d'un pas, les bannières aux revers et l'épée à la main; puis, lorsqu'ils furent à portée, les grappins et crampons furent jetés, et les deux vaisseaux se joignirent avec un craquement terrible. En même temps un pont fut jeté d'un bord à l'autre, et les chevaliers s'élancèrent sur le bâtiment. Là commença une lutte terrible, car il n'y avait pas à fuir, et si les archers génois étaient moins bien armés, ils étaient plus nombreux quatre fois que ceux qui les attaquaient. D'ailleurs, quand ils avaient vu qu'il fallait en venir main à main, à l'exception de ceux qui étaient montés dans les huniers et qui de là faisaient pleuvoir une grêle de flèches sur les assaillans, les autres s'étaient saisis de haches, de massues et d'épieux, et se défendaient de grand cœur ; car Gênes était dès lors une puissante ville, régnant surtout sur la mer, arec laquelle ses voyages et son commerce l'avaient familiarisée dès le douzième siècle.
Cependant, si braves soldats et si bons matelots qu'ils fussent, il n'en fallut pas moins céder, car ceux qui les attaquaient étaient de la première chevalerie du monde, et ils avaient si bien assuré les deux vaisseaux l'un à l'autre, qu'il leur semblait se combattre sur terre. Chassés
pied à pied de la proue à la poupe par cette muraille de fer que formaient les seigneurs, et qu'il était impossible d'abattre ni de disjoindre, les archers se trouvèrent entassés sur l'arrière, et là, gênés dans leurs mouvemens, perdus dans leur nombre même, exposés sans autres armures que leurs jaques rembourrés ou leurs justaucorps de cuir aux coups terribles de ces longues épées trempées pour tailler le fer et l'acier, il leur fallut se rendre, mourir ou s'élancer à la mer. Beaucoup prirent ce dernier parti, car, vêtus légèrement, ils pouvaient nager, ce qui était impossible aux chevaliers, qui, une fois tombés à l'eau, étaient entraînés au plus profond par leurs armures. On les vit donc gagner, à travers les traits des autres vaisseaux, les bâtimens de leur parti, qui se tenaient prêts à les recueillir. Quelques-uns y arrivèrent; le plus grand nombre fut tué en route par les archers anglais, qui trouvaient un but commode et facile dans des hommes qui étaient obligés de passer près d'eux ou de s'aller noyer au large.
Aussitôt la grande nef reconquise, Edouard la chargea d'archers, et, abandonnant son vaisseau pour celui-là, qui était de plus forte défense, il y fit planter sa bannière, et s'avança avec lui droit contre les Génois.
Le combat était alors engagé sur toute la ligne, et se maintenait des deux côtés avec courage. Tous les vaisseaux français et normands avaient été abordés, liés aux vaisseaux anglais par des crampons, et l'on combattait partout bord à bord. Cette manière était au désavantage des Français, :ar leur flotte tout entière était composée d'hommes de mer, habitués à se battre avec des sabres courts, des poignards et des épieux, tandis que la flotte anglaise, qui transportait des troupes de terre, était toute garnie d'archers qui combattaient de loin, et de chevaliers qui, lorsqu'on en venait bord à bord, gagnaient un grand avantage de leurs armures de fer et de leurs Ion-
gués épées. Barbevaire seul avait prévu ce désavantage, et, au lieu de s'embosser comme les autres, il avait continué de tenir le large ; de sorte que, lorsqu'il vit le combat perdu pour les Picards et les Normands, au lieu de les venir secourir et de faire ainsi diversion, il mit toutes voiles au vent et gagna la haute mer. En même temps les côtes se couvrirent des bonnes gens de Flandre, qui, au bruit du combat, étaient accourues, et qui, montant sur des barques et des canots, venaient en aide à leurs alliés les Anglais. De cette manière, les Normands et les Picards, attaqués par mer, se trouvèrent privés de la retraite par terre que leur empêchaient les Flamands; mais, comme c'étaient de braves et loyaux soldats, ils n'en combattirent pas moins désespérément et sans parler de se rendre; de sorte que la bataille, qui avait commencé à primes, dura jusqu'à hautes nones, c'est-à-dire de six heures du matin à midi. A cette heure tout était perdu pour la flotte combinée, et les Anglais commençaient par la bataille de L'Écluse cette série de victoires navales qui ne devait se fermer qu'à Trafalgar et Aboukir.
De ces quarante mille hommes qu'étaient les Normands, les Picards et les Génois, nul n'en échappa que ces derniers, qui, ainsi que nous l'avons dit, gagnèrent le large. Tous furent pris, tués ou noyés. Hugues Quiéret fut assassiné de sang-froid après la bataille, et Béhuchet, disent les grandes chroniques, qui savait mieux se mêler d'un compte à faire que de guerroyer en mer, fut pendu comme pirate au grand mât de son vaisseau.
Quant au roi Edouard, qui, dans cette affaire, avait payé de sa personne comme le dernier de ses chevaliers, et qui avait été blessé à la cuisse par un trait d'arbalète, il demeura coûte la fin du jour et toute la nuit sur ses vaisseaux, faisant si grand bruit de trompes , de timbales, de tambours et de toute autre espèce d'instrumens, que, dit Eroissard, on n'eût pas entendu Dieu tonner. A ce
bruit accoururent sur le rivage toutes les bonnes gens des villages et villes environnans; puis le lendemain, qui était le 26, le roi et tous ses gens prirent port et terre après avoir détruit la flotte française, non pas comme si la main des hommes l'avait attaquée, mais comme si le bras de Dieu l'eût anéantie par quelque naufrage, hommes et bâtimens, au plus profond de la mer. Aussitôt lui et toute sa chevalerie se dirigèrent, à pied et la tête découverte, en pèlerinage à Notre-Dame d'Ardenbourg, où le roi ouït la messe et dîna, et puis monta à cheval, et vint ce jour-là même à Gand, où madame la reine était à l'attendre, qui le reçut à grande joie.
A peine arrivé, le premier soin d'Edouard, afin d'acquitter la promesse faite, fut de s'informer de ce qu'étaient devenus les comtes de Salisbury et de Suffolk. Il apprit alors qu'après une résistance désespérée, tous deux avaient été pris, conduits d'abord en la prison de Lille, puis delà envoyés en France au roi Philippe, qui eut grande joie de tenir deux si vaillans chevaliers entre ses mains, et jura qu'il ne les rançonnerait ni pour or ni pour argent, mais seulement par échange, et contre quelque noble seigneur de même rang et de même courage. Edouard pensa donc qu'il était, pour le moment, inutile de faire aucune démarche à ce sujet, d'autant plus que le roi de France, tout courroucé qu'il devait être de la perte de sa bataille de L'Écluse, ne serait pas, à cette heure, en disposition de rien faire qui fût agréable à son cousin d'Angleterre. Aussi s'occupa-t-il uniquement d'assembler un parlement à Willeworde, où su devait renouveler l'alliance entre la Flandre, le Brabant et le Hainaut, et jour fut pris et assigné pour ce parlement au 10 du mois de juillet dans lequel on venait d'entrer.
Au jour dit, le roi Edouard d'Angleterre, le duc Jean de Brabant et le comte Guillaume, se réunirent à Willeworde, accompagnés du duc de Gueldres, du marquis de
Juliers, de messire Jean de Beaumont, du marquis de Brandebourg, du comte de Mons, de messire Robert d'Artois et du sire de Fauquemont. Ils y trouvèrent Jacquemart d'Artevelle, avec quatre bourgeois de chacune des principales villes de Flandre, lesquels formaient son conseil, et prenaient, d'accord avec lui, toute délibération importante, que lui ensuite signait et proclamait. Là il fut décidé que les trois pays, c'est-à-dire Flandre, Hainaut et Brabant, seraient, de ce jour, aidant et confortant l'un l'autre en tous cas et en toutes choses ; de sorte que si l'un des trois pays avait affaire contre qui que ce fût, les deux autres le devaient soutenir; que, s'il arrivait qu'ils fussent en discorde deux ensemble, le troisième les devait pacifier, et, s'il n'y suffisait, ils en appelleraient alors au roi d'Angleterre, qui, garant de leur foi, les devait apaiser dans leurs querelles. Toutes ces choses furent jurées entre les mains d'Edouard, et, en souvenir de ce traité et en signe de l'alliance des trois pays, une monnaie fut battue, qui devait avoir également cours en Brabant, en Flandre et en Hainaut, et qui reçut le nom de compagnons ou alliés.
Puis en outre, il fut arrêté que, vers la Madeleine, le roi Edouard quitterait la Flandre avec toute sa puissance, et s'en irait mettre le siège devant Tournay.
Or, le roi Philippe, qui était venu joindre à Arras la bannière du duc Jean, son fils, et qui demeurait en l'armée comme simple chevalier, ayant appris toutes ces décisions du parlement de Willeworde, envoya le comte Raoul d'Eu, connétable de France, ses deux maréchaux, messires Robert Bertrand et Mathieu de La Trie, le sénéchal de Poitou, le comte de Ghine, le comte de Foy et ses frères, le comte Aimery de Narbonne, le comte Aymar de Poitiers, messire Geoffroy de Chargny, messire Girard de Montfaucon, messire Jean de Landas et le seigneur de Châtillon, c'est-à-dire la fleur du royaume, en
la ville menacée, les priant de la bien garder, pour leur honneur et le sien, afin qu'il n'arrivât nul dommage à cette grande et belle ville, qui était une des portes de la France; puis, continuant de suivre la politique adoptée, et pensant que le moment était venu de frapper un grand coup, il fit partir pour l'Ecosse, avec force chevaliers bien munis d'armes et d'argent, le roi David Bruce et sa femme, qui, depuis sept ans, demeuraient en la cour de France, pendant que, petit à petit, leurs partisans leur reconquéraient leur royaume, ainsi que nous avons dit et raconté dans le chapitre précédent.
Tandis que tous ces préparatifs de guerre se faisaient, et que, de la Bretagne au fond de l'empire germanique, chacun semblait ne rêver que guerre, deux esprits seulement, pareils à des anges de paix, planant au-dessus de toutes ces mêlées, désiraient la fin de toutes ces querelles : l'un était ce roi Bobert dit le Bon, qu'on appelait encore le roi de Sicile, quoiqu'il ne possédât plus cette île perdue par son grand-père, Charles d'Anjou, dans la journée des Vêpres Siciliennes, et qui avait envoyé des lettres afin que le roi Philippe ne combattît pas le roi Edouard, attendu qu'il avait lu dans les astres que toute rencontre avec ce prtnee serait fatale à la France; l'autre était madame Jeanne de Valois, sœur du roi Philippe et mère du jeune comte de Hainaut, qui voyait avec grande douleur les épées tirées entre son fils et son frère, c'està-dire entre l'oncle et le neveu. Ils s'en étaient donc entendus ensemble et par lettres, si bien que le roi de Naples avait jugé la chose assez importante pour quitter lui-même son royaume, et s'en venir auprès du pape Clément VI- en Avignon, pour le prier d'intervenir dans cette querelle. C'était un de ces rois, moins rares alors que dans notre époque, qui, lettrés eux-mêmes, aiment ies lettres, comprenant que l'intelligence est le soleil des royaumes, et qu'il n'y a de règne grand et splendide que
celui qui est éclairé par les rayons célestes de la poésie. Aussi lorsque le couronnement de Pétrarque fut décidé par toute l'Italie, le roi de Naples avait-il été choisi par le poëte pour lui faire subir son examen. Aussi était-ce à cette érudition quelque peu pédantesque et à son amour pour les gens de lettres, bien plus qu'à la prospérité de son pays et à la gloire de ses armes, qu'il devait sa réputation du plus grand roi de la chrétienté. Même chose advint depuis, et pour la même raison, à François 1er et à Louis XIV, que le bouclier miraculeux des poètes défend encore contre les coups de l'histoire.
Il avait, au reste, trouvé le pape et les cardinaux tout à fait disposés à s'entremettre dans cette guerre si fatale aux deux royaumes ; de sorte que, certain de la bonne volonté de la cour pontificale, il était retourné dans son beau royaume au ciel pur relire Dante et couronner Pétrarque.
Cependant Edouard, qui ignorait toutes ces choses, était, pour accomplir la promesse faite, parti de la ville de Gand, au moment où les blés commençaient à mûrir, avec une armée dans laquelle on comptait deux prélats, sept comtes, vingt-huit bannerets, deux cents chevaliers, quatre mille gens d'armes et neuf mille archers, sans nombrer toute la pédaille, qui pouvait bien monter à quinze ou dix-huit mille hommes. A peine était-il campé devant la ville, à la porte dite de Saint-Martin, que son cousin Jean de Brabant vint l'y rejoindre avec vingt mille tant chevaliers qu'écuyers et communes gens, et posa son camp au Pont-à-Raine, près l'abbaye de Saint-Nicolas ; puis, derrière lui, le comte Guillaume de Hainaut, avec la plus belle chevalerie de son pays, et grand nombre de Hollandais et de Zélaudais, lequel se plaça entre le roi d'Angleterre et le duc de Brabant; puis Jacquemart d'Artevelle, avec plus de soixante mille Flamands, qui dressèrent leurs logis devers la porte de Sainte-Fontaine, sur les
deux rives de l'Escaut, et jetèrent un pont d'un bord à l'autre, afin de communiquer à leur loisir et aussi souvent et librement comme il leur plairait ; puis enfin les seigneurs de l'empire, le duc de Gueldres, le marquis de Juliers, le marquis de Brandebourg, le margrave de Misnie et d'Orient, le comte de Mons, le sire de Fauquemont, messire Arnoult de Blakenbeim, et tous les Allemands, qui, s'étant étendus vers le Hainaut, achevaient d'enclore la ville d'une muraille de fer qui avait près de deux lieues d'étendue.
Le siège dura onze semaines, pendant lesquelles il y eut de rudes assauts, où les plus vaillans de part et d'autre firent de grandes appertises d'armes, qui ne menèrent à rien. Seulement, de temps en temps, une compagnie se détachait, ennuyée de rester ainsi autour de ces fortes murailles, et s'en allait brûler quelque château, piller quelque ville, violer quelque abbaye. Pendant ce temps, le pape d'Avignon avait fait porter par un cardinal des lettres au roi de France, dans lesquelles il l'exhortait fortement à la paix, tandis que madame Jeanne de Valois, qui, ainsi que nous l'avons dit, était sœur de Philippe et belle-mère d'Edouard, courait d'un camp à l'autre, embrassant les genoux des deux princes, les adjurant de faire trêve, et poussant entre eux, à défaut de son fils, qui était si courroucé qu'il ne voulait rien entendre, messire Jean de Beaumont et le marquis de Juliers. Elle fit tant auprès de ce dernier, qu'il en écrivit à l'empereur, lequel, pour la seconde fois, envoya un messager à Edouard, lui offrant, comme il l'avait déjà fait, d'être le médiateur entre lui et le roi de France, cette guerre, à la manière dont elle était entreprise, ne devant rien décider, et ruiner seulement les pays auxquels elle demeurait depuis plus de deux ans.
Une paix était impossible, surtout de la part d'Edouard, ?ui avait son vœu à accomplir; il fut donc simplement
question de trêve; et madame Jeanne de Valois s'y employa si ardemment, voyant qu'elle ne pouvait obtenir autre chose, qu'elle décida les deux rois à fixer une journée où chacune des deux puissances enverrait quatre mandataires avec pleins pouvoirs de traiter et certitude que ce qu'ils feraient serait ratifié par leurs souverains. Jour fut donc dit et assigné, et le lieu choisi en une chapelle qui s'élevait au milieu des champs, qu'on appelle Esplechin; et le jour dit et assigné, après avoir, chacun de son côté, entendu la messe, les plénipotentiaires se rendirent en ladite chapelle, et madame Jeanne de Valois avec eux. Si bien que là se trouvèrent réunis, de la part de Philippe de France, monseigneur Jean, roi de Bohême, Charles d'Alençon, frère du roi, l'évêque de Liège, le comte de Flandre et le comte d'Armagnac ; et, de la part d'Edouard d'Angleterre, monseigneur le duc Jean de Brabant, l'évêque de Lincoln, le duc de Gueldres, le marquis de Juliers et messire Jean de Beaumont.
Les conférences durèrent trois jours : pendant la première journée on ne put s'entendre sur rien, et les envoyés allaient se séparer sans résultat, lorsque madame Jeanne pria tant et tant, qu'ils promirent de se réunir le lendemain. Le lendemain les discussions recommencèrent; cependant on tomba d'accord sur quelques points; mais ce fut si tard qu'on ne put même consigner par écrit les points sur lesquels on était d'accord ; enfin on promit de revenir le jour suivant au même endroit pour parfaire et accorder le reste, et le jour suivant ils revinrent à grand conseil, et cette fois, à la grande joie de madame Jeanne, les trêves furent de part et d'autre accordées et signées pour un an.
Le même jour, la nouvelle s'en répandit âans les Jeux armées, ce dont les Brabançons et les gens de Hainaut eurent grande joie; car, depuis deux ans, ils portaient tout le poids de la guerre; quant à ceux de la ville de
l»2 LA COMTESSE DE SALISBURY.
Tournay, ils n'en furent pas moins aises, car la famine commençait à se faire sentir chez eux au point qu'ils avaient été forcés de mettre hors de leurs murailles tous les pauvres gens et les bouches inutiles. La nuit se passa donc en grands feux de réjouissance allumés dans le camp et sur les remparts, et en grands cris de joie poussés par les assiégés et les assiégeans; puis, au jour naissant, ces derniers abattirent et troussèrent leurs tentes, les chargèrent sur des chariots, et les ayant recouverts de toile, s'en repartirent en chantant, comme des faucheurs qui ont achevé leur moisson.
Quant au roi Edouard, il revint prendre à Gand madame Philippe, et, repassant la mer avec elle, il débarqua à Londres le 30 novembre de la même année.
Quelque peine qu'eût prise madame Jeanne de Valois pour arriver à la signature du traité de Tournai, il était évident que cette trêve ressemblait bien plus à l'un de ces momens de repos que prennent deux lutteurs, afin de continuer le combat avec une nouvelle force, qu'à de véritables préliminaires de paix; d'ailleurs, au moment du retour d'Edouard à Londres, deux causes, l'une préexistante, l'autre près de naître, allaient reporter la question débattue à main armée, et sans résultat en Flandre, sur deux autres points du monde, où, si bien déguisée qu'elle fût, il était cependant facile à tout œil exercé dans la politique de l'époque de la reconnaître pour la même.
La première de ces causes était le retour du roi David Bruce en son royaume. Après une heureuse traversée à bord d'un bâtiment commandé par Malcolm Fleming de
Cummirnald, il était débarqué avec madame Jeanne d'Angleterre, sa femme, à Inverbervich, dans le comté de Xincardine, et y avait été reçu à grande fête par les seigneurs d'Ecosse, qui l'avaient conduit aussitôt à Saint- Johnston. Bientôt le bruit de son retour s'était répandu de tous côtés; de sorte que chacun, pressé de revoir son roi absent depuis sept ans, affluait sur son passage, l'empêchant d'avancer dans les rues quand il sortait, et le suivant dans ses appartemens lorsqu'il y était rentré ; ces témoignages d'amour touchèrent le jeune roi pendant quelque temps; mais bientôt cette éternelle obsession, qui en tous lieux le suivait, le fatigua au point, qu'un jour que la foule avait pénétré jusque dans sa salle à manger, et se pressait autour de lui avec son importunité ordinaire, il saisit, cédant à un mouvement d'impatience, une masse d'armes aux mains d'un de ses gardes, et en assomma un honnête highlander qui touchait son habit pour voir de quel drap il était fait. Cette boutade royale eut le meilleur résultat. A compter de ce jour, David Bruce fut moins tourmenté par les curieux, et, retrouvant quelques instans de repos, il put enfin s'occuper des affaires de son royaume.
Son premier soin fut d'envoyer des messagers à tous ses amis, afin qu'ils vinssent l'aider dans sa guerre avec le roi d'Angleterre, les priant de faire pour lui présent ce qu'ils avaient avec tant de dévouement fait pendant son absence. A cet appel répondit d'abord le comte d'Orkenai son beau-frère, les petits princes des Hébrides et des Or- ;ades; les chevaliers de Suède et de Norwége, enfin plus le soixante mille hommes de pied, et trois mille armures Je fer.
La seconde de ces causes, au contraire de celle-ci, était, comme nous l'avons dit, toute fortuite et imprévue, et s'était émue au royaume même de France. En revenant du siège de Tournai, Jean III, dit le Bon, duc de
Bretagne, qui avait quitté sa province sur le mandement du roi Philippe, et avait rejoint son seigneur avec une plus belle et une plus riche assemblée qu'aucun autre prince, tomba malade au camp, d'une telle maladie qu'il lui convint de s'aliter, et qu'il lui fallut en mourir. Par malheur plus grand encore, ce duc de Bretagne n'avait nul enfant, de sorte que son duché demeura sans héritier direct.
Mais, en échange, il avait eu deux frères ; l'un de père et de mère, qui était trépassé en 1334, laissant une fille unique, nommée Jeanne, qui avait épousé le comte Charles de Blois, l'autre qui se nommait Jean, comte de Montfort, et qui était fils du même père , mais né pendant le deuxième mariage d'Arthur II avec Yolande de Dreux. Or, de son vivant, se voyant sans postérité, et n'ayant aucun espoir d'en obtenir, ce duc de Bretagne avait pensé que la fille de son frère germain avait plus de droit à son héritage que son frère consanguin; de sorte qu'il lui avait promis son duché de Bretagne, et l'avait mariée à Charles de Blois, neveu de Philippe de Valois, espérant que cette auguste parenté imposerait à Jean de Montfort, qu'il soupçonnait justement de convoiter son duché. Le moribond ne s'était pas trompé sur ce dernier point ; car à peine fut-il mort, et cette nouvelle fut-elle sue de son frère, que celui-ci, tout dépossédé qu'il était par le testament, se rendit aussitôt à Nantes, qui est la cité reine de toute la Bretagne, et fit tant par largesses près des bourgeois et de ceux des pays environnans, qu'il fut reçu par eux à duc et à seigneur, et qu'ils lui firent tous féauté et hommage.
Cette cérémonie terminée, le comte laissa à Nantes la comtesse sa femme, qui avait à elle seule cœur d'homme et de lion, et se rendit à Limoges, où l'on savait qu'était enfermé le grand trésor que le feu duc amassait depuis longtemps. Là, môme fôte et même réception lui fut don-
née comme à Nantes, et après avoir été noblement accueilli des bourgeois, du clergé et de la communauté de la ville, qui lui firent à leur tour hommage comme à leur seigneur, le trésor lui fut remis de bon accord, si bien, que lorsqu'il eut séjourné à Limoges à sa convenance, il en repartit pour Nantes, où il employa ce grand trésor à lever une armée de gens à pied et à cheval ; et quand cette armée eut atteint le nombre d'hommes qu'il crut nécessaire, il se mit en campagne pour conquérir tout le pays, et prit successivement Brest, Rennes, Auray, Vannes, Hennebon et Carhaix ; puis, lorsqu'il fut en possession de toutes ces villes, il s'embarqua à Coredon, traversa la mer, et débarqua à Chertsey, et ayant appris que le roi était à Windsor, il l'y vint joindre au plus tôt, et lui ayant raconté tout ce qui venait d'arriver, et comment il craignait que le roi Philippe ne le dépossédât de son duché, il finit par proposer à Edouard de lui en faire hommage, à la condition qu'il le maintiendrait dans sa possession.
L'offre au comte de Montfort était trop favorable à la politique d'Edouard pour ne pas être adoptée. Il pensa qu'à l'expiration de ses trêves, l'entrée de la France lui serait naturellement ouverte par la Bretagne, et comme il avait vu la joie des Brabançons et des seigneurs de l'empire quand les hostilités avaient été interrompues, il doutait que dans un an ils fussent fort disposés à les reprendre. Il accorda donc au comte de Montfort sa demande selon son désir, et, en présence des barons anglais, et de ceux que le comte avait amenés avec lui, il reçut entre ses mains hommage du duché . promettant en échange au comte qu'il le garderait et défendrait comme son vassal, contre tout homme, fût-ce le roi de France qui tenterait de l'attaquer.
Pendant ce temps, Charles de Blois, qui, de son côté, ainsi aue nous l'avons dit, avait, par sa femme, des droits
au même duché, était venu à Paris, se plaindre au roi Philippe, son oncle, de la spoliation du comte de Montfort. Le roi Philippe, jugeant aussitôt de l'importance do la question, avait rassemblé ses douze pairs pour les consulter, et savoir d'eux quelle chose il ferait. Lear avis fut qu'il devait citer le comte de Montfort à comparaître devant eux, pour qu'ils entendissent ce qu'il avait à répondre à l'accusation portée contre lui. En conséquence, des messagers lui furent envoyés pour le mander et ajourner, qui le trouvèrent revenu de Londres, et menant grande fête à Nantes. Ils exposèrent sagement et respectueusement la mission dont ils étaient chargés. Le comte les ayant entendus, répondit qu'il voulait obéir au roi et irait volontiers sur son mandement; puis il fit grande chère aux messagers, leur donnant au moment de leur départ de tels présens, qu'ils n'en eussent pas reçu de plus riches, eussenMls été envoyés à un roi.
Lorsque le temps de se rendre aux ordres de Philippe fut arrivé, le comte de Montfort s'ordonna et s'appareilla grandement et richement, partit de Nantes noblement accompagné de chevaliers et d'écuyers, et chevaucha tant et si bien, qu'il arriva enfin à Paris, où il entra avec une suite de plus de quatre cents chevaux. Aussitôt il se rendit à hôtel, toujours gardé et accompagné par ses gens d'armes, y demeura le jour de son arrivée et la nuit suivante; puis, le lendemain, montant à cheval, avec le même cortège, il se rendit au palais où l'attendait le roi Philippe, le comte Charles de Blois, et les premiers seigneurs et barons du royaume.
Arrivé là, le comte de Montfort descendit de cheval, monta lentement les degrés du perron, entra dans la chambre où se tenait la cour; puis, après avoir salué les seigneurs et barons, il vint plus humblement s'incliner devant le roi; alors, relevant la tête :
— Sire, lui dit-il avec calme, et en homme dont le parti
est pris, quelque chose qu'il arrive, vous m'avez ordonné de venir à votre mandement et à votre plaisir, me voici.
— Comte de Montfort, répondit le roi, je vous sais bon gré d'être venu, et je vous en tiendrai compte ; mais je m'émerveille fort comment et pourquoi vous avez osé vous emparer du duché de Bretagne, auquel vous n'avez aucun droit, déshéritant ainsi celui-là qui était plus proche que vous, et comment ensuite vous êtes allé en faire hommage à mon adversaire, le roi Edouard , du moins à ce que l'on m'a dit.
— Cher sire, répondit le comte en s'inclinant de nouveau, vous vous méprenez, ce me semble, sur la question de mes droits ; je ne sais nul plus près et plus prochain à mon frère, mort dernièrement sans héritier, que moi qui suis ici. Si cependant, contre mon espérance, vous jugiez un autre plus apte à la succession, je suis trop votre fidèle et féal pour ne pas accorder au jugement, et m'y soumettre sans honte et sans retard ; quant à mon hommage au roi Edouard, vous avez été mal informé, sire; c'est tout ce que je puis vous répondre.
— C'est bien, répondit le roi, et vous en dites assez pour que je sois satisfait. Je vous commande donc, sur ce que vous tenez de moi et devez en tenir, de ne point partir de la cité de Paris avant quinze jours, époque à laquelle les barons et les douze pairs jugeront de votre prochaineté, et décideront lequel, de vous ou du comte Charles de Blois, a droit à cet héritage. Que si vous faites autrement, sachez que vous me fâcherez et courroucerez fort. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.
— Sire, dit le comte, à votre volonté. En conséquence, il se retira et s'en revint à son hôtel pour dîner.
Mais au lieu de se mettre à table, il se retira tout pensif et tout soucieux dans sa chambre, songeant que, s'il attendait le jugement des pairs et des barons, ce jugement pourrait bien tournera son désavantage; car il n'était pas
difficile de préjuger que le roi serait plus volontiers pour le comte Charles de Blois, qui était son neveu, que pour lui qui ne lui était rien. Puis alors, et dans le cas où ce jugement serait contre lui, il était probable que le roi le ferait incontinent arrêter jusqu'à ce qu'il eût tout rendu, cités, villes et châteaux, ainsi que ce grand trésor qu'il avait trouvé et déjà dépensé en partie. 11 lui parut donc plus sage et plus prudent de s'en retourner en Bretagne, dût-il fâcher et courroucer le roi , que d'attendre à Paris ce qui résulterait d'une aussi périlleuse aventure. En conséquence de cette décision, il sortit le même soir de Paris, accompagné de deux chevaliers seulement, pour ne pas éveiller de soupçons, recommandant au reste de son cortège de se départir, comme il le faisait, à petites chevauchées et de nuit, et s'en revint paisiblement en Bretagne, où il était déjà que le roi Philippe le croyait encore dans son hôtel de Paris.
Cependant, à peine arrivé, il comprit tout le danger de sa position; et, sans perdre un instant, aidé de sa femme, qui, au lieu de le décourager dans ses projets de rébellion, lui soufflait incessamment un nouveau courage, il parcourut toutes les cités et tous les châteaux qui s'étaient rendus à lui, y mit bonne garde, bons capitaines, et vivres à l'avenant; puis, lorsqu'il eut tout ordonné, ainsi qu'il convenait, il s'en revint à Nantes, près de la comtesse et des bourgeois de la ville, qui les aimaient fort tous deux pour les grandes largesses et courtoisies qu'ils leur faisaient.
On comprend facilement quelle dut être la colère du roi de France et du comte Charles de Blois lorsqu'ils apprirent le départ du comte de Montfort. Toutefois, avant de rien faire ni décider contre lui, ils n'en attendirent pas moins jusqu'à la quinzaine, époque à laquelle le comte et les barons devaient rendre leur jugement sur le Juché de Bretagne. Charles de Blois avait toujours eu de grandes chances; mais à compter du jour du départ du comte de
Montfort, il n'y avait plus à douter que l'arrêt ne lui fût favorable. Ainsi advint-il : le comte Charles de Montfort fut débouté de ses prétentions, et le duché de Bretagne adjugé à l'unanimité au comte Charles de Blois ; mais là n'était pas la question , c'était de le reprendre.
Aussi, à peine le jugement fut-il rendu par pleine sentence de tous les barons, que le roi appela messire Chartes de Blois :
— Beau neveu, lui dit-il, on rient de vous adjuger céans un grand et bel héritage ; maintenant, hâtez-vous et travaillez de votre personne pour le reconquérir sur celui qui le tient à tort; priez en conséquence tous vos amis qu'ils vous veuillent aider au besoin. Quant à moi, je ne vous ferai pas faute ; et, outre l'or et l'argent que je mets à votre disposition, et que vous pourrez prendre tant qu'il vous en sera nécessaire, je dirai à mon fils le duc de Normandie de se faire chef avec vous ; mais, sur toutes choses, je vous prie et vous recommande de vous hâter; attendu que si le roi anglais, notre adversaire, à qui le comte de Montfort a prêté hommage, venait en votre duché, il pourrait nous portera tous deux grand préjudice; car il ne saurait avoir plus belle et plus large entrée en notre royaume de France.
Messsire Charles de Blois, à ces paroles qui le réjouirent grandement, s'inclina devant son oncle, le remerciant de sa bonne volonté ; puis, se retournant vers les pairs et barons, il pria le duc de Normandie , son cousin, le comte d'Alençon, son oncle, le comte de Blois, son frère, le duc de Bourgogne, le duc de Bourboa, messire Louis d'Espagne, messire Jacques de Bourbon, le comte et le connétable de France, le comte de Ghines, le vicomte de Rohan, enfin tous les princes, comtes, barons et seigneurs qui se trouvaient là présens, de l'aider dans cette rude besogne qu'il allait entreprendre, et tous le lui promirent, disant qu'ils iraient volontiers avec lui et avec
leur seigneur le duc de Normandie ; puis chacun se retira de son côté pour faire ses pourvoyances et s'appareiller, comme il convenait au moment d'aller en si lointain pays.
Or, comme on savait que le roi Philippe prenait à grand cœur les intérêts de son neveu, chacun fut vitement prêt; de sorte que, vers le commencement de l'année 1341, les barons et seigneurs qui devaient marcher sous la bannière du duc de Normandie furent réunis en la ville d'Angers, d'où, se voyant au complet, ils partirent bientôt pour Ancenis, qui , de ce côté , était la frontière du royaume.
Après y être restés trois jours à calculer et à réviser leur pouvoir, ils virent qu'ils étaient trois mille armures de fer, sans compter les Génois ; de sorte que, se jugeant en nombre suffisant, ils entrèrent hardiment au pays de Bretagne, et vinrent mettre le siège devant Chantonceaux. Les premières tentatives contre cette forteresse furent désastreuses, surtout pour les Génois, qui, étant jaloux de faire leurs preuves, s'aventurèrent inconsidérément, et éprouvèrent de grandes pertes. Mais, peu à peu, les assiégeans s'étant donné la peine de construire des machines, les assauts furent donnés régulièrement; et comme ceux de la ville se virent pressés de grande ardeur, sans aucun espoir d'être secourus, ils se rendirent aux seigneurs français, qui les prirent à merci, et, tirant bon augure de ce commencement , marchèrent droit à Nantes, où se tenait leur ennemi, le comte de Montfort. Arrivés devant la ville, ils dressèrent leurs tentes et leurs pavillons autour de ses murailles, en belle et régulière ordonnance, comme les seigneurs français avaient coutume de faire ; et ceux de la ville, de leur côté, encouragés et reconfortés par le comte de Montfort, et messire Hervey de Léon, qui commandait les soudoyers, s'apprêtèrent à opposer à leurs ennemis bonne et rude défeose.
Les hostilités commencèrent par des escarmouches sans conséquence; puis enfin advint une aventure qui eut des suites si graves, que nous la raconterons avec quelques détails.
Un matin que les soudoyers du comte et quelques bourgeois de la ville étaient sortis pour faire une reconnaissance aux environs, ils rencontrèrent un convoi composé d'une quinzaine de voitures chargées de vivres et pourvoyances, qui se rendaient à l'armée sous la conduite de soixante hommes. Comme ceux de la cité étaient deux cents à peu près, ils coururent sus, sans hésiter, tuèrent une partie de l'escorte, mirent l'autre en fuite, et faisant tourner les charrettes, commencèrent à les conduire vers la cité. La nouvelle de cette surprise fut cependant, quelque diligence que fissent les Nantais, portée à l'armée par les fuyards avant qu'ils eussent regagné les portes de la ville. Aussitôt chacun s'arma, les plus tôt prêts montèrent à cheval, et rejoignirent le convoi près de la barrière. Là le combat se réengagea de nouveau et durement, car ceux de l'armée accouraient en grand nombre, si bien que les soudoyers et les bourgeois allaient être accablés, lorsqu'un détachement, envoyé parla garnison, leur vint en aide, et rétablit la bataille. Quelques-uns alors, pendant que leurs camarades se battaient, dételèrent les chevaux et les poussèrent vers la ville, afin que, dans le cas où les Français seraient vainqueurs, ils ne pussent au moins emmener les voitures. La lutte se continuait donc avec acharnement autour d'elles, lorsque de si grands renforts vinrent à ceux de l'armée, que les bourgeois et les soudoyers, voyant du haut des remparts plier leurs amis, sortirent à grand bruit et en foule, se jetant en désordre au milieu de la mêlée. Alors messire Hervey de Léon, voyant, à leur manière de combattre irrégulière, qu'ils ne pourraient pas tenir longtemps, ordonna la retraite. Les gens d'armes, habitués aux manœuvres et aux
commandemens militaires, obéirent aussitôt avec ordre et précision ; mais les bourgeois, ignorans en ces sortes d'exercices, se trouvèrent engagés au milieu des Français, sans chef pour les commander, et par conséquent sans unité pour attaquer ou pour se défendre. Il en résulta que beaucoup furent tués et qu'un grand nombre fut pris, tandis que les soudoyers, battant en retraite en bon ordre, rentrèrent dans la ville sans avoir perdu davantage que quelques hommes, au lieu que les bourgeois avaient bien eu cent tués, deux cents blessés, et autant de prisonniers.
11 résulta de cette aventure qu'un grand mécontentement s'éleva de la part des bourgeois contre les gens d'armes, qu'ils prétendaient les avoir abandonnés en cette occasion. Si bien que, tant pour sauver leurs biens qu'ils voyaient détruire au dehors que pour racheter leurs pères, enfans ou amis qui étaient prisonniers, ils ouvrirent des conférences secrètes avec le duc Jean, promettant, si on leur garantissait la vie et les biens saufs, et si l'on s'engagait à leur rendre leurs parens et amis, qu'ils ouvriraient une des portes de la ville, afin que les seigneurs français pussent entrer dans la cité, et aller prendre le comte de Montfort dans le château. Ces offres étaient trop avantageuses au duc de Normandie pour qu'il les refusât. Les accords furent faits; et, au jour dit, les Français, trouvant la porte ouverte, allèrent droit au palais, et, avant que le comte de Montfort pût songer à se défendre, le prirent et l'emmenèrent au camp, sans que, ainsi qu'il avait été promis, il en résultât aucun dommage pour la ville. Charles de Blois mit aussitôt bonne garnison à Nantes, et s'en revint avec son prisonnier vers Philippe de Valois, lequel fut bien joyeux de tenir entre ses mains le brandon de cette fatale guerre ; et, ayant fait mettre le comte de Montfort en la tour du Louvre, il l'y retint prisonnier comme coupable de forfaiture et de trahison.
Tandis que ces événemens se passaient à Nantes et à
Paris, vers la fin de décembre de l'an 1341, Edouard, qui savait que les hostilités étaient commencées entre la Bretagne et la France, se préparait à envoyer, ainsi qu'il l'avait promis, des troupes à son vassal, lorsque Jean de Neufville, arrivant un matin de Newcastle, où, comme nous l'avons dit, il était gouverneur, vint apprendre au Toi qu'il avait en ce moment trop à s'occuper de ses propres affaires pour songer aucunement à démêler celles des autres.
Nous avons dit comment le roi David avait fait son mandement et comment chacun s'était empressé d'y répondre, soit par amour pour lui, soit par haine pour Edouard ; il en résulta que son armée étant promptement montée à soixante-cinq mille hommes, parmi lesquels on comptait trois mille armures de fer, le roi entra en Angleterre, laissant à sa gauche le château de Roxburg, qui tenait pour les Anglais, et la ville de Berwick, où était renfermé Edouard Balliol, son compétiteur au trône d'Ecosse, et vint camper devant la forteresse de Newcastle, sur la Tyne. Cette expédition ne commença point sous d'heureux présages; car la nuit même où le roi David était arrivé, une troupe d'assiégés sortit par une poterne, pénétra jusqu'au milieu du camp écossais, et surprenant le comte de Murray dans son lit, le ramena prisonnier dans la ville. C'était un brave chevalier, qui avait hérité de son père, régent sous la minorité de David, un amour puissant et fidèle pour son pays et pour son roi. Le lendemain, I^avid ordonna l'assaut; mais, après deux heures de combat aux barrières de la ville , il fut forcé de se retirer avec grande perte de ses gens, et se dirigea vers Durham.
A peine Jean de Neufville, qui commandait le château de Newcastle, eut-il vu les ennemis s'éloigner, qu'il s'élança sur le meilleur de ses chevaux, et, par des routes détournées, connues des seuls habitans du pays, il se ren-
dit en cinq jours à Chertsey, où se trouvait alors le roi d'Angleterre. C'était le premier messager qui apportait à Edouard la nouvelle de cette invasion. Celui-ci, à son tour, s'empressa de faire son mandement. Il renfermait un appel à tous les Anglais au-dessus de l'âge de quinze ans, et qui n'en avaient point encore atteint soixante. Mais, pressé de juger par lui-même des forces et des projets de l'armée ennemie, il donna rendez-vous à ses chevaliers, écuyers et hommes d'armes, vers les marches du Northumberland, et partit par mer pour Berwick. A peine y était-il arrivé, qu'il apprit que Durham avait été pris d'assaut, et que tout dans la ville avait été mis à mort sans rançon ni merci, jusqu'aux moines, aux femmes et aux enfans, qui, sans respect pour la sainteté du lieu, avaient été brûlés dans l'église où ils avaient cherché un asile.
L'arrivée du roi à Berwick, tout isolé qu'il était encore, suffit pour déterminer David Bruce à la retraite : il se retira donc vers les frontières écossaises, atteignit la Tweed; et, comme la nuit s'avançait, il assit son camp à quelque distance du château deWark, dans lequel la belle Alix de Granfton attendait le retour de son mari, prisonnier de guerre au Châtelet de Paris. Cette forteresse, car elle méritait ce nom sous tous les rapports, était défendue par notre ancienne connaissance Guillaume de Montaigu, et par une centaine de braves hommes d'armes. Le jeune bachelier, qui, pendant les quatre ans qui s'étaient écoulés, était devenu homme et était resté de race, ne put sentir l'ennemi si près de lui sans être atteint du mal de guerre. Il prit avec lui quarante bons compagnons bien montés et bien armés, et, tombant sur les derrières de l'armée écossaise engagée dans un défilé, il lui tua deux cents hommes, et lui enleva cent vingt chevaux chargés de joyaux, d'argent et d'habits; les cris des blessés, le bruit des armes, retentirent tout le long de cette armée,
qui frissonna comme si elle n'eût formé qu'un seul corps, et parvinrent jusqu'à Guillaume de Douglas, qui conduisait l'avant-garde. Le serpent auquel on marchait sur la queue se retourna prêt à dévorer la petite troupe; mais déjà elle battait en retraite avec ses prisonniers et son butin.
Guillaume de Douglas se mit à la poursuite de Guillaume de Montaigu, et il donnait de sa lance contre les barrières du château au moment où elles se fermaient derrière les maraudeurs. Douglas engagea aussitôt le combat avec ceux des remparts. Les chevaliers de Suède et de Norvvége, les princes des Orcades et des Hébrides, voyant l'escalade entreprise, accoururent au secours des assiégeans; enfin David Bruce lui-même, avec le reste de l'armée, vint se mêler au combat : il fut long et sanglant. Le château était vigoureusement attaqué, mais aussi fortement défendu; les deux Guillaume faisaient merveille. Enfin le roi, voyant que sans machines de guerre on n'avançait à rien , et que les plus braves de ses soldats étaient déjà gisans au pied des remparts, ordonna de cesser cet assaut improvisé. Mais les combattans étaient si acharnés à l'action, et en particulier Douglas, que Guillaume de Montaigu avait reconnu au cœur sanglant qu'il portait sur ses armes, et qu'il défiait et raillait du haut de la muraillle, que David fut obligé de leur promettre qu'il ne s'éloignerait pas du château avant d'avoir vengé ses gens et repris le butin qu'on lui avait enlevé; ce que tous regardaient comme un affront dont chacun avait reçu sa part.
Aussitôt les assaillans se retirèrent à une double portée de trait du château, emportant avec eux les blessés et les morts de condition. Quant aux autres, ils les laissèrent au pied des remparts. Une partie de l'armée commença aussitôt à tirer ses lignes, à établir ses logis, et h mettre en état les engins et instrumens de guerre qui de- I. 12
vaient servir à l'assaut du lendemain, tandis que l'autre s'occupait de soins non moins importans, faisait cuire dans leurs peaux des bœufs et des moutons entiers, et, tirant des harnais la pierre plate que chaque cavalier portait avec lui, la faisait rougir au feu, et étendait sur elle une poignée de farine délayée, qui prenait aussitôt, saisie qu'elle était par la chaleur, la consistance d'une espèce de galette. Cette manière de vivre en campagne dispensait les Écossais de traîner à leur suite tout cet attirail de fours et de chaudières qui attardent la marche d'une troupe de guerre. Aussi faisaient-ils, dans leurs invasions ou dans leurs retraites, des marches forcées de dix-huit à vingt lieues, qui déroutaient complètement leurs adversaires.
Telle était donc la scène qui se passait à mille pas à peu près du château de Wark, scène de vie et d'animation, qui donnait, si l'on peut s'exprimer ainsi, la main à une scène de carnage et de mort; car tout l'intervalle qui s'étendait entre le pied des remparts et les premières lignes du camp était l'emplacement même du champ de bataille où, comme nous l'avons dit, on avait laissé ceux des blessés qui, par leur peu d'importance, n'étaient point regardés comme une perte notable. Aussi, de temps en temps, de cet espace sombre s'élevaient comme d'un gouffre, et passaient avec le vent, des cris, des plaintes ou des sons inarticulés, qui paraissaient n'apparlenir à aucune langue humaine, et qui faisaient frisonner sur le rempart les plus braves sentinelles. Alors une flèche enflammée traversait l'air comme une étoile qui file, allait s'enfoncer toute brûlante dans la terre , et pendant un instant éclairait une partie du champ de bataille. Le but des assiégés, en répétant de quart d'heure en quart d'heure cette manœuvre, était d'empêcher ceux du camp de venir porter secours aux blessés, et les blessés de rejoindre ceux du camp; car, si à là lueur de ces torches guerrières on
voyait se dresser un homme sur la plaine funèbre, il devenait aussitôt un point de mire pour ces archers anglais, si sûrs de leur coup, qu'ils portaient chacun, disaient-ils, douze Écossais morts dans la trousse qui pendait à leur côté; alors le malheureux qui avait rassemblé ses dernières forces pour se traîner du côté de la vie retombait frappé d'une nouvelle blessure, et pour celui-là la mort n'avait qu'une demi-besogne à faire. Parfois aussi cette lumière tremblante donnait, par ses vacillations, l'apparence de la vie à des corps immobiles, et une flèche inutile allait s'enfoncer et se perdre dans un cadavre.
Certes, comme nous l'avons dit, c'était bien là un spectacle à attirer l'attention d'un soldat; et cependant audessus de la porte d'entrée du château de Wark un jeune homme veillait, armé de toutes pièces et son casque posé à ses pieds, sans paraître recevoir aucune impression de ce qui se passait devant lui ; il était même si absorbé dans ses pensées, qu'il ne s'aperçut pas qu'une femme, qu'à la légèreté de ses pas on eût prise, il est vrai, pour une ombre, avait atteint la plate-forme par un escalier intérieur, et s'approchait de lui. Cependant, arrivée à la distance de quelques pas, elle s'arrêta comme si elle hésitait, et, s'appuyant sur un créneau, elle demeura immobile. Il y avait déjà quelques minutes qu'elle était dans cette position, lorsque le cri de garde se fit entendre vers l'autre aile du château, et, se rapprochant de sentinelle en sentinelle, gagna le jeune homme qui, se tournant pour le pousser à son tour du côté opposé où il l'avait reçu, distingua à une longueur de lance de lui cette femme blanche, immobile et muette comme une statue. Alors le cri commencé s'éteignit inachevé dans sa bouche; il fit un mouvement pour s'avancer vers l'objet qu'il s'attendait si peu à voir apparaître à ses côtés; mais il s'arrêta aussitôt, enchaîné à sa place par un sentiment qu'un observateur superficiel aurait pu prendre pour du
respect. En ce moment la sentinelle, voyant que son cri n'avait point eu d'écho, le proféra une seconde fois avec plus de force. Le jeune homme parut alors faire un effort sur lui-même, et, d'une voix dans laquelle on pouvait reconnaître une altération sensible, il répéta le cri nocturne et vigilant, qui s'éloigna en s'affaiblissant toujours, et alla se perdre à l'endroit même où il avait commencé à se faire entendre.
— Bien! mon châtelain, dit alors, d'une voix douce et en se rapprochant du jeune bachelier, la blanche apparition, je vois que vous faites bonne garde, et que nous sommes en sûreté. Nous commencions à en douter cependant, en voyant qu'on pouvait arriver si près de vous sans être aperçu.
— Oui, c'est impardonnables moi, madame, répondit le jeune homme, non point de ne vous avoir pas entendue, car ces nuages qui viennent d'Ecosse glissent moins légèrement au ciel que vous ne le faites sur la terre, mais de ne vous avoir pas devinée : je ne me croyais pas le cœur aussi sourd !
— Et pourquoi, continua la dame en souriant, mon beau neveu n'a-t-il point paru au souper dont je viens de faire les honneurs à nos braves chevaliers ? Il me semble qu'il a fait un assez rude exercice pour avoir gagné de l'appétit.
— Parce que je n'ai voulu m'en remettre à personne du soin de veiller sur le dépôt qui m'a été confié, madame. Aurais-je un instant de tranquillité si je n'étais pas ici?
— Je crois plutôt, Guillaume, continua la comtesse en souriant, que vous faites pénitence pour expier l'étourderie qui nous a attiré cette armée sur les bras. Si c'est là le véritable motif qui vous éloigne de nous, je trouve la punition que vous vous imposez trop méritée pour rien retrancher de sa rigueur. Cependant, comme on a besoin de votre prudente expérience au conseil, mettez quelqu'un à
votre place ; vous reviendrez la prendre lorsque vous aurez donné votre avis.
— Et sur quoi délibère-t-on ? s'écria Guillaume ; j'espère qu'il n'est point question de se rendre, et qu'on n'oubliera pas que je suis le châtelain de céans, et par conséquent le maître en fait do guerre de cette forteresse, 4ant que durera l'absence de mon oncle de Salisbury.
— Bon Dieu ! qui vous parle de capitulation, monsieur le gouverneur 1 Soyez tranquille ; personne ici ne songe à pareille chose, et la bravoure que j'ai déployée aujourd'hui pendant l'assaut aurait dû, ce me semble, me mettre, pour mon compte, à l'abri d'un tel soupçon.
— Oh 1 oui, c'est vrai, dit Guillaume en joignant les mains, ainsi qu'il eût fait devant une image sainte, vous êtes brave, noble et belle comme les Valkyries, ces filles d'Odin, qui, dans les chants des bardes saxons, visitent les champs de bataille pour recueillir les âmes des guerriers mourans.
— Oui, mais je n'ai pas comme elles une cavale blanche qui souffle la terreur par les naseaux, et une lance d'or qui renverse tout ce qu'elle touche ; ce qui fait que, si calme que je sois ou que je paraisse pour les autres, pour vous, Guillaume, je cesserai de feindre, et j'ôterai ce masque d'espérance afin que vous puissiez voir toute mon inquiétude. Calculez, si vous pouvez, de combien de milliers d'hommes se compose cette multitude qui nous entoure, voyez de quels préparatifs terribles elle s'occupe ; puis passez d'elle à nous; comptez nos défenseurs, et examinez nos moyens de défense!... Guillaume, il serait imprudent de nous reposer sur nos seules forces.
— Avec l'aide de Dieu, il faudra cependant bien qu ehes nous suffisent, madame, répondit Guillaume avec fierté, et je crois que deux ou trois assauts comme celui d'aujourd'hui feraient perdre à nos ennemis, si nombreux qu'ils soient, non seulement l'espérance de nous prendre»
mais encore l'envie d'essayer. Tenez, tout à l'heure vous me mettiez au défi de compter les vivans, essayez de compter les morts.
En effet, une flèche enflammée venait de partir des murailles, et était allée s'enfoncer au milieu du champ de bataille, jonché de cadavres, qui s'étendait, comme noua l'avons dit, du pied des remparts aux lignes du camp. Alix suivit des yeux le météore guerrier, qui, continuant de brûler en touchant la terre, éclaira un cercle assez étendu. Vers l'extrémité de ce cercle et du côté du camp, on put alors apercevoir, grâce à cette lueur, un homme qui allait de cadavre en cadavre, comme s'il cherchait à reconnaître quelqu'un ; enfin il s'agenouilla près d'un d'eux, et lui souleva la tête. Au même instant un sifflement traversa l'air, un cri se fit entendre ; l'homme se dressa sur ses pieds comme s'il voulait fuir ; mais aussitôt il retomba près de celui qu'il était venu chercher; presque aussitôt la flèche enflammée s'éteignit, tout rentra dans l'obcurité; quelques plaintes s'élevèrent dans les ténèbres, puis s'éteignirent à leur tour comme s'était éteinte la lumière, et tout rentra dans le silence.
Guillaume sentit en ce moment peser à son bras la comtesse faiblissante, et se retourna de son côté tout frissonnant lui-même; car, à travers les lames de fer de son armure, cette main l'avait brûlé : Alix pliait sous ses genoux et semblait près de tomber ; Guillaume la soutint.
— Oh! dit Alix en passant la main sur son front, quelle terrible chose qu'un champ de bataille ! Le jour, ce n'esf lien. Tous savez comme j'ai été brave et courageuse; eli bien ! tous ces hommes que j'ai vus tomber au milieu du bruit et du carnage, tous ces cris de mort que j'ai entendus, m'ont moins douloureusement atteinte que la chute de ce malheureux qui cherchait le cadavre d'un père, d'un fils ou d'un ami, pour lui rendre les saints devoirs de la sépulture, et que la plainte qu'il a poussée en mourant.
LA COMTESSE DE SALISRTJRY. 2ti
Oh ! écoute?:, écoutez ; n'entendez-vous pas encore des gémissemens?
— Il n'est que trop vrai, madame, répondit Guillaume ; beaucoup des hommes qui sont couchés sur le lit sanglant que vous avez entrevu ne sont point encore expirés, et ils achèvent de mourir. Ce sont des soldats; ils devaient finir ainsi.
— Oh ! pour un homme de guerre, mourir au milieu de la bataille et du bruit, à la vue des frères d'armes et des chefs, au bruit des instrumens qui sonnent la victoire, ce n'est rien ; mais mourir lentement et douloureusement, loin de tout ce qu'on a aimé et de ce qui vous aime, dans une nuit si obscure qu'il semble que l'œil de Dieu même ne saurait percer jusqu'à nous, mourir en mordant et en déchirant une terre étrangère détrempée avec son sang... oh! c'est la mort d'un parricide, d'un hérétique ou d'un damné 1... Et quand je pense qu'il y a au monde quelque chose de pis encore que cette mort!... oh 1 Guilllaume, il est bien permis de perdre courage, de frémir et de trembler !
— Que voulez-vous dire? s'écria Guillaume avec crainte.
— N'avez-vous pas ouï raconter les atrocités commises à Durham ? n'avez-vous pas entendu dire que tout avait été dévoré sans pitié par ces loups écossais sortis de leurs forêts et descendus de leurs montagnes, tout, hommes, vieillards, enfans, jusqu'aux femmes, et que le peu qu'ils avaient épargné de ces dernières avait plus à maudire Dieu que si elles étaient mortes ?
— Oh ! vous ne craignez point pareille chose, j'espère! Oh ! nous nous ferons tuer tous jusqu'au dernier, et l'on n'arrivera jusqu'à vous qu'en passant sur mon corps.
— Oui, je sais cela, Guillaume, répondit tranquillement Alix; mais après?... Le château n'en sera pas moins pris; au dernier moment, le courage peut me manquer pour
me tuer, car je suis femme, et par conséquent j'ai lecœuT et le bras faibles devant la mort !
— Eh bien ! s'écria Guillaume, c'est moi qui... Oh! misérable que je suis, qu'est-ce que j'ai pensé? qu'est-ce que j'allais dire?
— Merci, Guillaume, dit Alix en tendant la main au jeune bachelier, ma pensée a éveillé la vôtre; c'est bien ; mon mari m'a remis sous votre garde avec plus d'inquiétude encore, j'en réponds, pour mon hoaneur que pour ma vie : si vous ne pouvez me rendre à lui vivante et pure comme vous m'avez reçue de lui, vous me rendrez du moins morte et pure, et il dira que vous avez, sinon fidèlement, du moins vaillamment accompli votre tâche, et, vivant ou mort, il en sera reconnaissant à vous ou à votre mémoire ; mais ceci est une dernière extrémité, Guillaume, et peut-être y a-t-il un moyen.
— Lequel ? s'écria le jeune homme sans lui donner le temps d'achever.
— On dit que roi est à Berwick, où il rassemble une armée ; Berwick n'est qu'à une journée de chemin d'ici.
— Vous demanderez secours à Edouard, madame? dit Guillaume en pâlissant.
— Et il me l'accordera, j'en suis certaine, répondit la comtesse.
—Oh, sang Dieu ! je n'en doute pas, s'écria Guillaume. Et vous le recevrez dans ce château, madame?...
— N'est-ce point mon souverain et mon maître? n'est-ce pas le seigneur auquel mon mari a juré foi et hommage? et s'il m'accorde ma prière, s'il vient à mon secours et que je lui doive la vie, et plus que la vie peut-être, n'aura-t-il pas un droit de plus à ma reconnaissance ?
— Oui, oui, et à votre amour, murmura Guillaume en se frappant le front de ses gantelets de fer.
— Messire ! dit la comtesse avec froideur et dignité.
— Oh ! oardon , pardon 1 s'écria le jeune bachelier»
Vous ignorez cela, vous, madame, car la vertu porte un voile; mais si vous aviez suivi comme moi ses regards quand ils se fixaient sur vous, si vous aviez étudié le son de sa voix quand il parlait de vous , si vous l'aviez vu rougir et pâlir quand il s'approchait de vous, si vous vous étiez réveillée cette nuit où je veillais près de vous, oh ! vous ne douteriez pas que cet homme vous aime. Et cet homme, c'est un roi...
— Que m'importe, dit Alix, que l'amour insensé que j'ai le malheur d'inspirer vienne de plus haut que moi ou de plus bas que moi? J'aime assez mon noble époux pour être sûre qu'aucune séduction ne me fera manquer à la fidélité que je lui ai jurée ; et si bonne opinion que j'aie de ma beauté, je ne crois pas qu'elle fasse naître jamais une passion assez forte pour que celui qui en sera atteint ait recours à la violence. Ainsi donc, Guillaume, si vous n'avez que cette objection à faire au moyen que je vous propose, ce ne sera point un motif pour moi de l'abandonner, et je vous prierai de chercher si, parmi les habitans de ce château, il en est un assez brave et assez dévoué pour traverser le camp écossais et porter ma requête au roi d'Angleterre.
— Je sais quelqu'un qui mourra sur un signe de vous, madame, et qui sera trop heureux de mourir, répondit tristement Guillaume; veuillez donc redescendre près des chevaliers qui vous attendent dans la salle du conseil. Écrivez vos lettres, dans un quart d'heure le messager sera prêt.
La comtesse serra la main de Guillaume, en signe de remerciement, et s'éloigna légère comme elle était venue. Guillaume la suivit des yeux jusqu'au moment où elle sembla glisser aux marches de l'escalier. Alors, se retournant, il appela un écuyer sur la fidélité et la vigilance duquel il savait pouvoir compter, le mit à sa place, et,
posant son casque sur sa tête, il s'éloigna en poussant un soupir.
La comtesse redescendit dans la salle où l'attendaient les chevaliers, et rédigea avec leur conseil les lettres qu'elle adressait au roi. Elle venait de les sceller lorsque Guillaume de Montaigu entra. Le peu de temps qui s'était écoulé lui avait suffi pour changer de costume; et au lieu de sa lourde armure de bataille, il portait un justaucorps bleu et noir taillé comme ceux des archers, un pantalon Eollant rayé de ces deux couleurs, de légers brodeqwins et une toque de velours. Quant à ses armes, c'étaient une courte épée semblable à un couteau de chasse, un arc d'if et une trousse garnie de flèches. Il s'approcha de la comtesse, et, s'inclinant devant elle :
— Les lettres sont-elles prêtes, madame? lui dit-il.
— Qu'est-ce que cela signifie? s'écrièrent les chevaliers ; vous chargez-vous vous-même de ce message ?
— Messeigneurs , répondit Guillaume, j'ai si grande confiance en votre courage et en votre loyauté, que je vous laisse la défense du château. Quant à moi, il m'est venu le désir, pour l'amour de ma dame et de vous, de risquer mon corps dans cette aventure; car j'ai pressentiment qu'elle finira à mon honneur et au vôtre, et que j aurai amené céans le roi Edouard avant que vous n'ayez capitulé.
Les chevaliers applaudirent à cette résolution ; la comtesse tendit les dépêches à Guillaume, qui mit un genou en terre pour les recevoir.
— Je prierai pour vous, dit Alix.
— Dieu me fasse la grâce de mourir pendant votre prière, répondit Guillaume ; je serai bien sûr de monter au fâel. En ce moment l'heure sonna à l'horloge du châte&iï, et l'on entendit le cri des soldats de garde, qui répétaient tout le long des remparts :
— Sentinelles, veillez l
— Minuit ! s'écria Guillaume, qui avait écouté chaque son de l'horloge ; il n'y pas une minute à perdre. lit ii à'eîança hors de l'appartement.
Guillaume se fit ouvrir une poterne du château, et, sans prendre avec lui ni écuyer ni varlet, il s'aventura sur le champ de bataille, qu'il traversa sans accident. La nuit était sombre et pluvieuse, et par conséquent favorable à son entreprise ; aussi parvint-il jusqu'aux retranchemens sans être aperçu, et, comme l'eau qui tombait à torrens retenait les Écossais dans leurs logis, il franchit les palissades, et se trouva dans le camp; ignorant s'il en pourrait sortir aussi facilement qu'il y était entré, il s'orienta avant de pénétrer plus avant, et se dirigea vers sa gauche, ou il devait trouver les bords de la Tweed, pensant avec raison que, s'il était découvert, ce fleuve, tout torrentueux et grossi qu'il était, lui offrait un moyen dangereux, mais cependant possible, de salut. Au bout de cent pas à peu près, il rencontra la rivière ; il suivit avec précaution la rive sur laquelle il se trouvait.
Il marchait depuis dix minutes euviron, lorsqu'il crut entendre quelque bruit : il s'arrêta aussitôt, écoutant avec l'attention d'une homme dont la vie repose sur la finesse de ses sens. En effet, une troupe de soldats à cheval s'approchait de son côté, suivant comme lui les bords de la Tweed. Se jeter à droite, dans le camp, était perdre la chance de salut qu'il s'était ménagée ; il préféra donc se glisser dans les hautes herbes qui poussaient sur le rivage, et, s'attachant aux racines des arbres, il se trouva caché dans l'intervalle creusé entre la rive et l'eau qui
bouillonnait au-dessous de lui ; là, le bruit du torrent couvrit un instant le bruit des hommes ; et d'abord il cru s'être trompé ; mais bientôt le hennissement d'un cheval lui prouva le contraire. Quelques secondes après, il commença d'entendre le son des voix, et presque aussitôt il put saisir quelques mots de la conversation. Guillaume s'assura d'abord que son épée pouvait facilement sortir du fourreau; ensuite il jeta les yeux sur l'eau, et vit qu'il n'avait qu'à lâcher les branches auxquelles il se cramponnait pour tomber dans le fleuve. Certain qu'il pouvait combattre ou fuir selon l'urgence, il prêta de nouveau son attention tout entière au bruit qui s'approchait de plus en plus.
— Et vous croyez, capitaine, disait l'un des arrivans, qu'au ton de supériorité de sa voix on pouvait reconnaître pour lo chef de la troupe, que, grâce à cette infernale nuit pendant laquelle les ouvriers ne peuvent pas travailler, nos machines de guerre ne seront prêtes que demain après nones ?
— C'est au moins, monseigneur, ce que le chef des travaux m'a affirmé, répondit, avec le ton du respect, la personne interrogée.
— Cela va encore retarder l'assaut, dit avec le ton de l'impatience le premier interlocuteur. Grégor!...
— Monseigneur, répondit une voix nouvelle.
— Tu prendras demain matin ma bannière, tu te feras précéder d'un trompette, tu cloueras mon gant contre une des portes du château, et tu défieras Guillaume de Mobîaigu de sortir pour briser en l'honneur de Dieu et de sa dame udc lance contre Guillaume de Douglas.
— Je ferai à votre volonté, monseigneur, répondit l'écuycr.
En ce moment, la ronde de nuit commandée par Douglas était arrivée à l'endroit même où Guillaume se tenait caché, de sorte que Douglas, en étendant son épée, aurait
pu toucher celui qu'il se préparait à provoquer le lendemain, et qu'il était bien loin de croire si près de lui. Cette t'ois encore, l'animal montra la supériorité de ses sens sur ceux de l'homme ; car, en passant devant Guillaume, le cheval de Douglas s'arrêta, tendit le cou, et dirigea ses nazeaux vers le jeune et aventureux bachelier, qui put senUr sur son visage la fumée tiède et humide qui en sortait.
— Qu'y a-t-il, Fingal ? dit Douglas, s'assurant sur se3 arçons.
— Qui vive ? cria Grégor, frappant les broussailles de son épée.
— Quelque loutre qui guette le poisson, quelque renard qui cherche fortune aux dépens de notre cuisine, dit le capitaine en riant.
— Voulez-vous que je mette pied à terre, monseigneur? dit Grégor.
— Non, répondit Douglas ; ce n'est pas la peine, et Rasling a raison. Allons, Fingal, continua-t-il en donnant de l'éperon ; allons, nous n'avons pas de temps à perdre. Et tu ajouteras, continua-t-il en se tournant vers Grégor, que je lui offre tous les avantages du terrain et du soleil.
— Quant à ce dernier article, monseigneur, dit le capitaine, je crois que vous pouvez vous engager sans conséquence.
— Enfin, pourvu qu'il accepte, reprit négligemment Douglas, dont la voix commençait à se perdre dans l'éloignement, tu le laisseras maître de toutes les conditions.
Guillaume n'en entendit pas davantage, soit que la conversation eût cessé, soit que la distance fût trop grande ; il renfonça dans le fourreau son épée, qu'il avait tirée à demi, s'élança sur le bord de la rivière, et continua sa route sans rencontrer d'autre obstacle que le fossé d;encefnte fait à la hâte par les soldats. Fort et léger comme i. 13
un montagnard, il le franchit d'un saut, et se trouva hors du camp.
Guillaume marchait depuis deux heures environ, lorsque les premiers rayons du jour colorèrent le sommet des montagnes, au pied desquelles il suivait un étroit sentier. Peu à peu la lumière sembla se refléter sur le plan incliné des collines ; en même temps, un épais brouillard, que la nuit avait amo^elé au fond de la vallée, commença da se mettre en mouvement, pareil aux vagues d'une mer qui monte ; pendant quelques instans, la vapeur demeura ainsi, flottante entre Guillaume et l'horizon qu'elle lui dérobait, comme si elle eût eu peine à quitter la terre ; enfin elle s'éleva pareille à un rideau de théâtre, laissant apparaître au travers de sa gaze humide un paysage éclairé de cette demi-teinte crépusculaire qui n'est déjà plus la nuit et qui cependant n'est point encore le jour. Alors, au milieu de cette limpide et poétique atmosphère, un chant écossais commença de se faire entendre. Guillaume reconnut tout d'abord les modulations aiguës d'un pibrocq montagnard, et, s'arrêtant aussitôt, il prêta l'oreille. En ce moment, à cinq cents pas de lui environ, au sommet d'un petit monticule formé par les accidens du chemin, il vit paraître deux soldats écossais qui conduisaient au camp un attelage de bœufs, qu'ils venaient de voler sans doute dans une ferme voisine : l'un des deux soldats était monté sur un de ces petits chevaux que l'on désignait sous le nom de haquenée, et piquait les boeufs de la pointe de sa lance pour les faire avancer.
Guillaume, en les apercevant, banda l'arc qu'il portai détendu à la raain gauche, tira une flèche de sa trousse, et, se plaçant au milieu de la route, il attendit qu'ils fussent à portée du trait et de la voix ; les Écossais, de leur côté, firent leurs préparatifs de défense. Ces préparatifs étaient d'autant plus urgens des deux côtés que la nature du terrain n'offrait d'autre passage aue le sentier sur le-
quel se trouvaient les voyageurs, resserrés qu'ils étaient d'un côté par le talus rapide de la montagne, et de l'autre par la rivière.
Cependant les Écossais, voyant Guillaume immobile, continuèrent d'avancer; celui-ci les laissa faire; puis, lorsqu'il les vit à la distance de cent cinquante pas environ, il étendit la main vers eux.
— Holà ! messieurs des jambes rouges, leur cria-t-il dans l'idiome gallique, que, grâce à son voisinage des frontières, il parlait comme un montagnard, pas un pas de plus avant que nous nous soyons expliqués.
— Que voulez-vous ? répondirent les Écossais, qui, entendant parler leur langue, ne savaient plus s'ils devaient considérer Guillaume comme un ami ou comme un ennemi.
— Je veux d'abord que tu me donnes le cheval sur lequel tu es monté, ami bouvier, reprit Guillaume, s' adressant à celui qui piquait les bœufs, attendu que j'ai encore une longue course à faire, tandis que tu n'as plus, toi, que deux lieues pour rejoindre le camp.
— Et si je n'étais pas disposé à te le donner, que ferais-tu ? répondit l'Écossais.
— Sur mon âme 1 dit Guillaume, je te le prendrais de force.
L'Écossais se mit à rire, et poussa, sans répondre, les bœufs avec la pointe de sa lance. Guillaume, de son côté, pensant qu'il était inutile de continuer la conversation, ajusta la flèche sur son arc ; l'Écossais vit le mouvement hostile du jeune bachelier, et, prévoyant ses conséquences, il se jeta promptement à bas de son cheval, saisit le bœuf par la queue, et, se faisant, ainsi que l'avait déjà pratiqué son camarade, un rempart du corps de l'animal, il continua d'avancer.
— Ah ! ah 1 dit Guillaume, souriant de la tactique; il paraît que mon cheval me coûtera deux flèches de plus
que je ne comptais le payer ; n'importe, je l'achèterais plus cher encore dans le besoin que j'en ai.
A ces mots, il souleva lentement le bras gauche; puis, avec les deux doicrts de la main droite, il retira la corde à lui comme s'il eût voulu faire toucher les deux bouts de l'arc : un instant il parut immobile comme un archer de pierre; tout" à coup la flèche partit en sifflant, et alla s'enfoncer de plus de la moitié de sa longueur au défaut de l'épaule de l'un des bœufs qui servaient de boucliers vivans aux deux Écossais.
L'animal, blessé à mort, s'arrêta d'abord tremblant sur ses quatres pieds ; puis aussitôt, poussant un mugissement terrible, il s'élança en avant avec une vitesse à laquelle celle du cheval le plus rapide ne pourrait être comparée ; mais, au bout de trente pas à peu près, ses jambes de devant faiblirent, et il tomba sur ses genoux; continuant cependant d'avancer à l'aide de ses pieds de derrière, labourant la terre avec sa corne, et achevant lui-même de s'enfoncer la flèche dans la poitrine jusqu'à l'empennure : mais c'était le dernier effort de son agonie; ses jambes de derrière plièrent à leur tour, il tomba, essaya de se relever, retomba une seconde fois encore, tendit le cou, et, poussant un mugissement plaintif, il expira aussitôt.
Si coart qu'avait été ce moment, Guillaume avait déjà tiré de sa trousse et ajusté sur son arc une seconde flèche. La précaution n'était pas inutile ; car l'Écossais, se voyant à découvert, s'était élancé sur son cheval et piquait droit au jeune bachelier ; celui-ci leva l'arc mortel une seconde fois; mais son adversaire se coucha tellement sur le cou de sa m©nture, qu'il eût été impossible au plus habile archer de toucher l'homme sans risquer de tuer l'animal. Guillaume était près de laisser tomber son arc et de saisir son épée, lorsqu'on arrivant au corps du bœuf mort, le cheval effrayé fit un écart et présenta le flanc de
son cavalier : ce ne fut qu'un instant, mais cet instant suffit à l'œil rapide et sûr du jeune homme. Le trait partit, et l'Écossais tomba, la poitrine traversée par la flèche de son adversaire. Le cheval, effrayé, continua sa route, ruant et hennissant ; mais lorsqu'il ne fut plus qu'à dix pas de Guillaume, celui-ci fit entendre le sifflement particulier avec lequel le cavalier écossais a l'habitude de rappeler son cheval à demi sauvage et errant dans la montagne ; l'animal, à ce langage connu, s'arrêta et dressa les oreilles. Guillaume fit entendre le même bruit une seconde fois en s'approchant de lui ; alors, loin de tenter de fuir davantage, il s'arrêta et présenta de lui-même le dos à son nouveau maître, qui s'y élança rapidement et le dirigea sur le second Écossais, qui, blessé à son tour, tomba à genoux et demanda merci.
— Volontiers, dit Guillaume; car, si j'avais besoin d'un cheval, j'avais aussi besoin d'un messager. Jure-moi donc que tu accompliras fidèlement la commission que je vais te donner, et je t'accorde la vie sauve.
Le soldat fit le serment exigé.
— C'est bien, dit Guillaume : tu iras d'aoord trouver David d'Ecosse, et tu lui diras que Guillaume de Montaigu, châtelain du château de Wark, a traversé son camp cette nuit, et que tu l'as rencontré allant quérir le roi Edouard, qui est à Berwick, et que c'est lui qui a tué ton camarade et qui t'a blessé : puis, tu te rendras près de Douglas ; tu lui diras que Guillaume a entendu son défi, l'a accepté; et, présumant qu'il n'attendra pas son retour, se charge d'aller lui-même lui indiquer les armes, le lieu et les conditions du combat. Enfin tu tueras ici le bœuf qui te reste, afin que ni toi ni personne de l'armée ne profite de sa chair. Maintenant relève-toi et fais comme je t'ai dit ; lu es libre.
A ces mots, Guillaume de Montaigu mit son cheval au galop, et chemina si druement que, cinq heures après, il
aperçut la ville de Berwick. Il y trouva Edouard qui avait déjà rassemblé une armée considérable.
A peine le roi eut-il su le danger où se trouvait la comtesse, qu'i1 donna l'ordre d'appareiller. Le soir même toute l'armée se mit en marche ; elle se composait de six mille armures de fer, de du mille archers, et de soixante mille hommes de pied. Mais, à moitié chemin à peu près, le roi ne put supporter la lenteur avec laquelle on avançait à cause de toute cette pédaille. En conséquence, il choisit mille armures parmi ses plus braves chevaliers, ordonna au même nombre d'archers de s'attacher à la crinière des chevaux, et, se plaçant avec Guillaume de Montaigu à la tête de cette petite troupe, il lui donna l'exemple en mettant son cheval au grand trot. Un peu avant le jour, Guillaume reconnut, aux cadavres des deux bœufs, la place où il avait livré la veille le combat aux Écossais. Une heure après, et comme les premiers rayons du soleil commençaient à paraître, ils arrivèrent sur une éminence d'eu l'on apercevait le château et ses alentours ; mais, comme Guillaume l'avait prévu, les Écossais n'avaient point attendu Edouard, et, pendant la nuit, David Bruce avait levé le siège ; les logis étaient déserts.
A peine étaient-ils là depuis cinq minutes, qu'aux mouvemeris qui s'opérèrent sur les remparts, Guillaume de Montaigu vit qu'ils étaient reconnus : en conséquence, Edouard et lui mirent leurs chevaux au galop, et, accompagnés de vingt-cinq chevaliers seulement, ils traversèrent tout le camp ennemi. De grands cris de joie saluèrent bientôt leur approche. Enfin, au moment où ib mettaient pied à terre, la porte s'ouvrit, et la comtesse de Salisbury, merveilleusement parée et plus belle que jamais, vint audevant du roi, et mit un genou en terre pour le regracier du secours qu'il lui apportait ; mais Edouard la releva aussitôt, et, sans pouvoir lui parler, tant il avait le cœur plein de choses qu'il n'osait lui dire, il s'achemina don-
cernent près d'elle, et tous deux rentrèrent au château se tenant par la main.
La comtesse de Salisbury conduisit elle-même le roi dans le riche appartement qu'elle lui avait fait préparer ; mais, malgré tous ces soins et toutes ces attentions, Edouard continua de garder le même silence ; seulement il la regardait si continuellement et si ardemment, qu'Alix, honteuse, sentit le rouge lui monter au visage, et retira doucement sa main de la main du roi. Edouard poussa un soupir, et alla s'appuyer tout pensif dans l'embrasure d'une fenêtre. La comtesse, profitant aussitôt de sa liberté pour aller saluer les autres chevaliers et donner quelques ordres relatifs au déjeuner, sortit de la chambre, et laissa le roi seul.
Elle rencontra Guillaume, qui se faisait donner des détails sur le départ de l'armée. L'Écossais blessé avait sans doute fidèlement rempli son message ; car, vers les dix heures du matin, ceux du château avaient vu s'opérer us grand mouvement dans le camp ; ils avaient aussitôt couru aux remparts, croyant que l'ennemi allait tenter un nouvel assaut ; mais bientôt ils avaient reconnu que ses préparatifs avaient un tout autre but ; alors ils avaient compris que les Écossais avaient eu nouvelle du secours qu'ils attendaient, et ils en avaient repris un nouveau courage. Effectivement, vers l'heure de vêpres, l'armée s'était mise en route, et, passant hors de la portée du trait, elle avait défilé devant le château, pour aller chercher un gué qui se trouvait au-dessus. Les assiégés avaient fait grand bruit avec leurs trompettes et leurs cymbales ; mais David Bruce n'avait pas fait semblant d'entendre cet appel de guerre, et, vers le soir, l'armée écossaise s'était trouvée hors de vue.
La comtesse s'approcha de Guillaume, et joignit ses félicitations à celle des chevaliers ; car, tout imprudent et aventureux au'il était, le jeune bachelier avait mené son
entreprise à bout avec autant de courage que de bonheur. Elle l'invita à venir se délasser à table, mais Guillaume refusa l'invitation de sa belle tante, alléguant la fatigue de la double route qu'il avait faite. Le prétexte était assez plausible pour qu'on y crût ou qu'on parût y croire. Alix n'insista donc pas davantage, et se rendit avec les convives dans la salle où le déjeuner était préparé.
Le roi n'y était point encore descendu : Alix fit en conséquence corner l'eau, pour l'avertir qu'on n'attendait plus que son plaisir ; mais l'avertissement fut inutile. Edouard ne parut pas, et la comtesse prit le parti d'aller le chercher.
Elle le retrouva au même endroit où elle l'avait laissé, toujours immobile, pensif, et les yeux fixés sur la campagne, qu'il ne voyait pas ; alors elle s'approcha de lui; Edouard, l'entendant venir, poussa un soupir en étendant la main de son côté ; la comtesse mit un genou en terre, et prit la main royale pour la baiser, mais Edouard la retira aussitôt, et, se retournant vers Alix, il la couvrit tout entière de son regard. Alix se sentit rougir de nouveau ; mais, plus embarrassée encore de ce silence que d'une conversation, elle se décida à le rompre.
— Cher sire, dit-elle en souriant, qu'avez-vous donc à penser si fort? sauve votre grâce, ce n'est point à vous qu'une telle préoccupation doit appartenir, mais bien à vos ennemis, qui n'ont point osé vous attendre. Allons, monseigneur, faites trêve à vos pensées de guerre, et venez, que nous vous fassions fête et joie.
— Belle Alix, dit le roi, ne me pressez pas de prendre placi à table ; car, sur mon âme! vous aurez un triste convive Oui, je suis venu avec des pensées de guerre ; mais la vu« de ce château m'en a fait naître d'autres bien opposées, et celles-là sont si profondes, que je ne sais rien qui puisse me les ôter du cœur.
— Venez, monseigneur, venez, dit Alix ; les remercie-
mens de ceux que votre arrivée a sauvés feront diversion à des pensées qui ne sont nées, vous l'avouerez vousmême, que depuis quelques instans. Dieu, vous le voyez, vous a fait le plus redouté des princes chrétiens. A votre approche, vos ennemis ont fui, et leur entrée dans votre royaume, loin de leur faire gloire, a tourné à leur confusion par la manière dont ils en sont sortis. Allons, monseigneur, chassez tous ces graves soucis, et venez dans la salle où vos chevaliers vous attendent.
— Je me suis trompé, madame, continua le roi toujours immobile et dévorant Alix du regard ; oui, je me suis étrangement trompé en vous disant que la vue de ce château avait fait naître dans mon cœur les pensées qui me préoccupaient : j'aurais dû dire qu'elle les avait réveillées ; car elles n'étaient qu'endormies, quoique je les crusse éteintes. Ce sont les mêmes qui m'absorbaient déjà, il y a quatre ans, lorsque Robert d'Artois entra dans la salle à manger du palais de Westminster, portant ce héron fatal sur lequel nous avons tous fait un vœu. Oh ! lorsque je prononçai celui de porter la guerre en France, j'étais loin de deviner celui que vous alliez faire, vous ! vous avez tenu plus fidèlement le vôtre que je n'ai rempli le mien ; car ce n'est point une guerre sérieuse que nous avons faite, tandis que vous, madame, c'est un lien éternel et indissoluble que vous avez contracté!...
— Permettez-moi de vous rappeler, sire, que ce mariage s'est fait par votre agrément et volonté ; et la preuve, c'est que vous avez ajouté à cette occasion le don de la comté de Salisbury au titre de comte que portait déjà mou mari.
— Oui, oui, dit Edouard en souriant, j'ai eu cette folio je ne savais pas alors tout ce qu'il m'enlevait, et j'agissais avec lui comme avec un ami et un sujet fidèle, au lieu de 18 punir comme un traître....
-*- Vous n'oubliez pas, interrompit doucement Alix, que
ce traître est à cette heure prisonnier au Châteletà Paris, et cela pour votre service, monseigneur. Pardon si je me permets de vous le rappeler, sire , mais vous paraissez l'avoir oublié ; je croyais cependant que l'absence du comte aurait laissé une place vide dans vos conseils et dans votre armée.
— Que venez-vous me parler de mes conseils et de mes armées, Alix? que me fait mon royaume? que me fait la guerre? Je suis bien malheureux, si, malgré tout ce que je vous ai dit, vous croyez encere que ma préoccupation vient de ces choses. Non, Alix, tout cela pouvait être de quelque importance pour moi hier encore ; car hier je ne vous avais pas revue, mais aujourd'hui.... Alix fit un pas en arrière, le roi étendit la main vers elle, mais sans oser la toucher. Cependant ce geste l'arrêta. — Aujourd'hui, continua Edouard, à quoi voulez-vous que je pense, si ce n'est à vous, que je revois plus belle que je ne vous ai quittée?... à vous que j'ai aimée tristement et solitairement pendant quatre longues années, pendant lesquelles j'ai tout fait pour vous oublier? Mais non, dans mon palais, sous ma tente, au milieu de la mêlée, mon esprit était à l'Angleterre, mon cœur à vous. Oh ! Alix, Alix ! lorsqu'on aime d'un amour pareil, il convient que l'on soit aimé, ou il faut en mourir.
— Oh ! monseigneur ! s'écria Alix en pâlissant, monseigneur, vous êtes mon roi, vous êtes mon hôte : est-ce bien à vous d'abuser ainsi de votre double pouvoir et de votre double titre? Me séduire, vous ne l'espérez pas, monseigneur ; et comment voulez-vous donc que je vous aime ? Oh ! vous, un si grand prince 1 vous, un si noble chevalier ! Non, il ne vous est pas venu cette idée, n'est-ce pas, de déshonorer l'homme que vous appelez votre ami, et surtout lorsque cet homme vous a servi si vaillamment, qu'il est, pour votre querelle avec le roi de France, prisonnier à cette heure à Paris? Oh! certes, monseigneur,
vous seriez amèrement blâmé d'une telle action, si vous aviez le malheur de la commettre ; et si jamais, à moi, il me venait au cœur la pensée d'aimer un autre homme que le comte, ah 1 sire , ce serait à vous non seulement de m'en reprendre, mais encore de faire justice de ma personne pour donner aux autres femmes l'exemple d'être loyales à des maris qui sont si loyaux à leur roi !
A ces mets, Alix fit un mouvement pour sortir, mais le Toi s'élança vers elle et la retint par le bras ; au même moment la tapisserie de la portière se souleva, et Guillaume de Montaigu parut à la porte :
— Monseigneur, dit-il à Edouard, comme là où est le roi il n'y a plus ni gouverneur ni châtelain, attendu que toute ville et toute forteresse sont au roi, veuillez avoir la bonté de donner le mot de garde ; car à cette heure, et tant que vous nous ferez la grâce de rester ici, c'est vous qui répondrez au comte de Salisbury de la vie et de l'honneur de tous ceux qui habitent le château.
Un éclair de colère, qui ne fit que briller et s'éteindre, passa dans les yeux du roi ; son front devint sévère, et sa vue se porta sur la tapisserie qui s'était soulevée si à propos, comme s'il eût voulu lui demander depuis quel temps Guillaume était caché derrière elle. Mais bientôt tous le& signe de mécontentement se dissipèrent les uns après les autres, et firent place à une parfaite tranquillité.
— Vous avez raison, messire, répondit-il au jeune bachelier d'une voix dans laquelle il était impossiDle de remarquer la moindre altération : le mot de garde pour ce jour et cette nuit sera loyauté, et j'espère que personne ne l'oubliera. Allez le transmettre aux chefs de poste, et venez nous rejoindre à table : j'ai des instructions particulières à vous donner : n'y manquez pas, car demain je pars.
En achevant ces paroles, et tandis que Guillaume s'inclinait en signe de respect et d'obéissance, Edouard offrit
respectueusement la main à la comtesse tremblante et muette.
— Madame, lui dit-il en descendant les premières marches de l'escalier qui conduisait à la salle du repas, sur mon âmo I je suis un homme malheureux : j'ai le poids d'un royaume à porter, j'ai deux guerres mortelles à soutenir, j'ai un intérieur royal dont les douleurs passées étendent leur deuil sur le présent. J'espérais en votre amour pour éclairer l'ombre de mes journées, et voilà que j'ai perdu cet espoir qui était le soleil de ma vie. Je vous quitte demain; quand vous reverrai-je?
— Cher sire, répondit la comtesse, l'absence de mon mari me force à vivre dans la retraite ; l'absence est une demi-mort et un demi-deuil. Je ne verrai plus personne avant le retour du comte.
— Mais, s'écria Edouard, j'ai des fêtes à donner à Windsor à propos de la fondation de la chapelle Saint-Georges. Qui sera reine du tournoi, si vous ne venez pas?
— Sire, répondit la comtesse, ce me sera grand honneur et grand plaisir d'y aller, si mon mari m'y conduit.
— Et sans lui, madame?
— Je n'irai pas.
Edouard et la comtesse entrèrent silencieusement dans la salle, et chacun s'assit à la place qu'il devait occuper. Mais le dîner fut triste, car, le roi demeurant muet, nul n'osa rompre le silence : quant à Alix, elle n'osait lever les yeux, tant elle sentait instinctivemect Ips regards du roi fixés sur elle; aucun des convives ne pouvait se rendre compte de cette contrainte, et quelques-uns croyaient que cette présomption d'Edouard lui venait de ce que les Écossais lui étaient échappés; mais autre chose le touchait : c'était cet amour qui lui était si fortement entré au cœur que depuis il n'en put sortir.
Vers la fin du dîner, Guillaume de Montaigu rentra,
s'approcha d'Edouard, et, voyant que celui-ei, toujours pensif, ne faisait nulle attention à sa présence :
— Sire, fui dit-il, le mot de garde est donné aux postes extérieurs et intérieurs, et me voici à vos ordres.
— C'est bien, mon jeune bachelier, dit Edouard en reievant lentement la tête, vous êtes si adroit messager, que je vais vous charger d'un nouveau message. Tenez-vous prêt à rejoindre l'armée écossaise et à remettre une lettre à David Bruce, son roi ; prenez dans mes écuries mes meilleurs chevaux, et telle suite qui vous conviendra pour assurer votre sûreté.
— Sire, répondit Guillaume, j'ai mon cheval de bataille, qui va vite ou lentement, selon que ma voix le presse ou le retient ; j'ai mon épée et mon poignard qui m'ont toujours suffi pour l'attaque et la défense ; je n'ai pas besoin d'autre chose.
— C'est bien ; allez donc vous préparer. Guillaume sortit. — Madame la comtesse permettra-elle , continua Edouard, que j'écrive cette lettre en sa présence?
La comtesse fit signe à un page, qui posa devant Edouard un parchemin, de l'encre, une plume, de la cire et un fil de soie, rouge pour suspendre le cachet.
Lorsque Edouard eut écrit, il se leva, et, faisant le tour de la table, il alla présenter la missive à la comtesse. Celle-ci la lut avec une émotion croissante ; puis, aux dernières lignes, elle tomba aux pieds d'Edouard ; car cette lettre offrait à David Bruce l'échange du comte deMurray contre le eomte de Salisbury ; et quoique ce dernier fût prisonnier du roi de France, et non du roi d'Éeosse, il était probable que celui-ci, grâce à ses relatiens avec Philippe de Valois, obtiendrait facilement de lui la liberté du comte de Salisbury.
Edouard s'enivra un moment avec tristesse de la reconnaissance d'Alix ; car il jugea, pendant ce moment, que c'était le seul sentiment qu'il dût jamais attendre d'elle ;
puis il la releva en soupirant et en détournant la tête, et ses yeux tombèrent sur Guillaume de Montaigu déjà prêt et appareillé pour partir. Alors il dégagea doucement ses mains de celles d'Alix, retourna lentement à sa place, plia la lettre, la lia du fil de soie, et, tirant une bague de son doigt, il l'appuya, en guise de sceau, sur la cire, qui en reçut et en garda l'empreinte.
— Maître Guillaume, dit Edouard, voici la lettre : chevauchez tant que vous rejoindrez David d'Ecosse, fût-ce à l'autre frontière de son royaume ; vous remettrez ces dépêches entre ses mains royales, et vous m'en rapporterez la réponse à Londres, où je vais aller vous attendre. Puis, nous procéderons, en récompense de vos loyaux services, à la cérémonie de votre chevalerie, afin que vous puissiez briser une lance au tournoi dont le comte de Salisbury sera, je l'espère, un des tenans, et la comtesse la reine.
A ces mots, Edouard salua froidement la comtesse ; et, sans attendre les remerciemens d'Alix et de Guillaume, il se retira dans son appartement.
Guillaume partit à l'instant même, et, marchant de toute la force de son cheval, il parvint à rejoindre, au bout de six jours, l'armée écossaise à Stirling. Aussitôt il se fit reconnaître et conduire devant le roi. Guillaume de Douglas était près de lui. Le jeune bachelier mit un genou en terre, et présenta ses dépêches à David. Celuici les lut avec une satisfaction marquée, et passa dans une chambre voisine pour y répondre. Guillaume de Montaigu et Guillaumr de Douglas se trouvèrent alors seuls. Les deux jeunes gens, qui commençaient leur carrière rivale de gloire et de chevalerie, jetèrent aussitôt les yeux l'un sur l'autre, et se regardèrent quelque temps avec hauteur, sans proférer une parole. Guillaume ae Douglas rompit le premier le silence.
— Vous avez su, je ne sais comment, messire, dit-il à
son jeune ennemi, que mon intention était de vous défier devant le château de Wark, et de rompre une lance avec vous, ne pouvant mieux faire aux yeux de la belle comtesse Alix et du noble roi David.
— Oui, messire, répondit en souriant Guillaume, mais je sais aussi que vous êtes parti en telle diligence que je ne vous ai plus trouvé à mon retour, et que ce n'est qu'aujourd'hui que j'ai pu vous rejoindre. La partie m'était trop agréable pour que je ne m'empressasse point de venir vous dire moi-même que je l'acceptais.
— Vous savez, reprit dédaigneusement Guillaume, que je vous ai laissé le choix du temps et du lieu ; c'est donc à vous de choisir.
— Malheureusement, messire, la mission dont je suis chargé me force d'ajourner la chose ; mais, si vous voulez bien, ce sera aux fêtes que le roi prépare au château de Windsor. Le lieu et les conditions du combat seront celui et celles de tous.
— Vous oubliez, messire, que nous sommes en guerre avec l'Angleterre.
— J'apporte des lettres qui proposent une trêve. En tous cas, comme d'ici à ce temps je dois être armé chevalier de la main du roi Edouard, je lui requerrai un don qu'il ne me refusera eertes pas : ce serait un sauf-conduit pour vous, messire.
— Alors, c'est chose dite, répondit Douglas, et je compte sur votre mémoire.
En ce moment deux pages entrèrent; ils venaient chercher Guillaume de Montaigu pour le conduire au logis qui lui était préparé, et devaient rester à son service tout le temps qu'il demeurerait à Stirling. Il les suivit aussitôt ; mais, au moment où il allait franchir le seuil de la porte, il se retourna vers son futur adversaire
— Ainsi donc, à Windsor? dit Guillaume de Montaigu.
— A Windsor, répondit Guillaume de Douglas.
Les deux jeunes gens se saluèrent avec une fierté courtoise, et Guillaume sortit. Le même soir, il reçut la réponse de David Bruce, qui promettait au roi Edouard de s'entremettre pour la liberté du comte de Salishury ; et, malgré les instances qui lui furent faites par son hôte royal, le lendemain, au point du jour, il se remit en route pour Londres. Cependant, comme le château de Wark était sur son chemin, il s'y arrêta un jour en passant ; mais il ne put voir la comtesse. Quant à Edouard, il était parti, comme il l'avait dit, le lendemain de la scène que nous avons racontée.
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En arrivant à Londres, Edouard avait trouvé un message de la comtes:*:3 de Montfort, qui venait réclamer la promesse qu'il avait taite à son mari en recevant son hommage. Pour resserrer davantage encore ce traité, la comtesse demandait pour son fils une des filles du roi d'Angleterre, qui devait porter le titre de duchesse de Bretagne. Rien ne pouvait en ce moment faire plus grand plaisir à Edouard qu'une pareille proposition. La Bretagne était un des plus nobles duchés de la terre, et, une fois à lui, il rotrouvait de ce côté, ouverte sur la France, la porte qui lui était fermée en Normandie. De cette manière aussi, Edouard demeurait fidèle à son vœu. La guerre, dénouée d'un côté, se renouait de l'autre, et le léopard anglais ne cessait de mordre son ennemi à la tète que pour s'acharner à ses flancs.
En conséquence, Edouard appela près de lui Gauthier de Mauny, son fidèle compagnon, lui ordonna de prendre bonne et sûre compagnie de chevaliers, d'hommes d'armes et d'archers, et d'aller avec eux au secours de la comtesse.
Gauthier leva sa bannière, et aussitôt vinrent se ranger autour d'elle un grand nombre de seigneurs en renom, qui ne demandaient que guerre, et ne cherchaient qu'appertises d'armes. Ils s'embarquèrent donc sans retard, emmenant îvec eux six mille archers ; mais, empêchés par le vent Dntraire, ils restèrent en mer soixante jours, pendant lesquels avaient fort empiré les affaires de la comtesse de Montfort en Bretagne.
Charles de Blois, après avoir pris Nantes et envoyé à Paris son ennemi Jean de Montfort, croyait avoir partie gagnée. Mais il s'aperçut bientôt, au contraire, que le plus rude de la besogne lui restait à faire. La comtesse était à Rennes. C'était, comme nous l'avons dit, un cœur de héros dans un corps de femme : si bien qu'au lieu de pleurer son mari, qu'elle croyait mort, elle résolut de le venger. En conséquence, elle fit sonner la cloche, assembla sur la place peuple et soldats, et parut au balcon du château, tenant son fils dans ses bras. L'un et l'autre furent accueillis par de grands cris : car la comtesse et son mari avaient répandu de si grandes largesses, qu'ils étaient fort aimés. Cette démonstration doubla son courage ; alors, élevant son enfant entre ses bras, elle le montra à tous, disant :
— Seigneurs ! seigneurs ! ne vous découragez pas; voici mon fils, qui s'appelle Jean comme son père, et qui aura le cœur de son père : nous avons perdu le comte, mais, en le perdant, nous n'avons perdu qu'un seul homme. Ayez donc courage en Dieu et foi dans l'avenir. Nous avons, grâce au ciel, argent et courage, et, à la place du chef que vous avez perdu, je vous en donnerai un tel que vous n'ayez rien à regretter.
En ceci» elle faisait allusion au secours qu'elle attendait d'Angleterre, et qu'elle espérait lui devoir être amené par Edouard lui-même.
De semblables paroles, jointes à de grandes largesses,
rendirent le courage aux habitans de Rennes ; alors la comtesse, voyant qu'ils étaient résolus à se bien défendre, leur laissa pour gouverneur Guillaume de Gadoudal, et s'en alla ainsi, son fils dans les bras, de ville en ville et de garnison en garnison. Enfin, après avoir réconforté tous les cœurs et s'être fait prêter serment par toules les bouches, elle alla s'enfermer dans la ville de Hennebonsur-Mer, qui était grosse et bien fortifiée, et là attendit, en faisant tous ses préparatifs de défense, les nouvelles qui devaient lui arriver d'Angleterre.
Pendant ce temps, les seigneurs français, conduits par monseigneur Charles de Blois, et ayant messire Louis d'Espagne pour maréchal, après avoir laissé garnison à Nantes, étaient venus mettre le siège devant la cité de Rennes. Mais si elle était bien attaquée, elle fut aussi bien défendue. Cependant les bourgeois se lassèrent d'un métier qui n'était pas le leur, et résolurent de rendre la ville malgré la volonté du gouverneur. Ils entrèrent donc nuitamment dans le château, se saisirent de Guillaume |de Cadoudal, et le conduisirent en prison ; puis aussitôt ils envoyèrent des députés à monseigneur Charles de Blois, lui proposant de lui rendre la ville à la seule condition que les partisans de la comtesse de Montfort se pourraient retirer vie et bagues sauves. Le marché était trop avantageux pour que Charles de Blois le refusât. Les messagers rentrèrent donc en leur cité, et comme les bourgeois étaient en grande majorité et maîtres de tout, ils proclamèrent la capitulation faite, offrant de la part de monseigneur Charles de Blois à Guillaume de Cadoudal telle récompense qu'il lui plairait pour passer au parti français. Mais le noble breton refusa tout, ne redemandant aux bourgeois qui avaient trahi leurs sermens que ses armes et son cheval. Puis, quand ils lui eurent été rendus, il traversa la ville avec les quelques braves qui lui étaient restés fidèles, et se mit en route pour aller annoncer à la
comtesse, enfermée, comme nous l'avons dit, dans la ville de Hennebon, que ses ennemis étaient maîtres de Rennes.
De leur côté, les Français, qui tenaient déjà le comte en leur puissance, pensèrent que s'ils pouvaient conquérir encore la comtesse et son fils, la guerre serait bientôt tinie, et marchèrent directement sur Hennebon. Aussi, un matin, vers le milieu du mois de m-ai, entendit-on les sentinelles pousser le cri : Alarme ! C'était l'armée française qui apparaissait à l'horizon.
La comtesse avait près d'elle l'évêque de Léon, en Bretagne; son neveu, messire Hervey, qui avait déjà défendu Nantes; messire Yves de Treseguidy, le sire de Landernau, le châtelain de Guingamp, les deux frères de Kirriec, et messire Henri et Olivier de Pennefort. Tous à ce signal de guerre coururent aux remparts, tandis que la comtesse, au son de la grande cloche, parcourait les rues de la ville, armée comme un homme et montée sur un cheval de bataille. Aussi, lorsque les Français s'approchèrent, virent-ils la ville non-seulement bien fortifiée de barrières et de murailles, mais encore bien garnie de soldats aguerris et de vaillans capitaines ; ils s'arrêtèrent donc hors de la portée du trait, et dressèrent leurs logis en gens qui veulent faire un siège. Pendant ce temps, quelques jeunes compagnons génois, espagnols et français, s'approchèient des barrières pour escarmoucher, au cas où le désir en viendrait aux assiégés. Ceux-ci n'étaient pas gens à reculer; aussi sortirent-ils en nombre à peu près égal, et la rencontre commença-t-elle avec une vigueur et un acharnement qui indiquaient que, si l'attaque devait être vigoureuse, la résistance serait opiniâtre. Après deux ou trois heures de combat, les assiégeans furent obligés de battre en retraite, laissant, et en particulier les Génois, qui s'étaient le plus aventurés, bon nombre de morts sur le champ de bataille.
Le lendemain, les seigneurs français tinrent conseil, et décidèrent que le jour suivant ils feraient assaillir les barrières par leurs gens, pour voir quelle contenance feraient les Bretons. En conséquence, vers l'heure de prime, les Français sortirent de leurs logis, et vinrent assaillir les barrières. Ceux de la ville alors ouvrirent les portes, et vinrent bravement défendre les ouvrages avancés. L'assaut commença aussitôt, et dura avec le même acharnement que la veille, jusqu'à l'heure de none, où les Français, repoussés une seconde fois, furent obligés de reculer, laissant une multitude de morts et ramenant un grand nombre de blessés. A cette vue, les seigneurs français, qui étaient tous sortis du camp et assistaient à ce combat comme à un spectacle, entrèrent dans une grande colère et ordonnèrent à leurs gens de recommencer l'assaut avec un renfort de troupes fraîches. De leur côté, ceux de Hennebon, déjà encouragés par un premier succès, revinrent au combat avec grand cœur et bonne espérance. Chacun faisait donc de son mieux, ceux-ci pour attaquer, ceux-là pour défendre, lorsque la comtesse, qui était montée sur une tour pour juger comment ses gens se maintenaient, vit que tous les seigneurs français avaient, comme nous l'avons dit, laissé leurs logis pour s'approcher du champ de bataille ; alors elle descendit de la tour, s'élança sur son cheval, réunit trois cents hommes des plus braves et des mieux montés, et, sortant avec cette compagnie par une porte qui n'était point attaquée, fit un détour et revint par derrière se jeter au milieu des tentes et des logis des seigneurs de France, qui n'étaient gardés que par des garçons et des valets qui s'enfuirent à cette attaque. Alors chacun des cavaliers, qui tenait une torche allumée, la jeta sur une tente de toile ou sur un logis de bois, et tout fut aussitôt en flammes. Les seigneurs virent alors cette grande fumée qui s'élevait au milieu de leur camp, et entendirent les cris de : Trahis 1 trahis 1
que poussaient les fuyards. Ils quittèrent donc à l'instant l'assaut pour faire face à cette attaque inattendue, et, se précipitant au milieu de leurs logis, ils virent la comtesse et ses gens qui fuyaient du côté d'Auray; car la comtesse avait pensé qu'une fois découverte, il lui serait impossible de rentrer dans Hennebon. Il ne fallut qu'un coup d'œil à messire Louis d'Espagne pour juger de la faiblesse de ceux qui venaient de donner à l'armée entière une pareille alarme, et, montant à cheval avec cinq cents hommes d'armes à peu près, il prit chasse sur eux, mais inutilement. La comtesse et ses gens avaient trop grande avance, el le maréchal ne parvint à rejoindre que les plus mal montés, qui, ne pouvant suivre les autres avec une égale vitesse, furent tués ou pris. Quant à elle, elle arriva saine et sauve, avec deux cent quatre-vingts hommes à peu près, au château d'Auray, qu'on disait bâti par le roi Artus, et dans lequel était bonne garnison. Cependant, à peine revenus de leur surprise, les seigneurs de France qui se trouvaient sans logis avaient résolu d'en établir d'autres plus près de la ville. En conséquence, ils abattirent presque entièrement une forêt qui se trouvait à leur portée, et commencèrent à bâtir des barraques, tout en criant aux gens de Hennebon d'aller chercher leur comtesse qui était perdue; en effet, ceux de la ville, ne la voyant pas revenir, étaient portés à croire qu'il lui était arrivé malheur, et commençaient à entrer dans une grande inquiétude. La comtesse se doutait bien de son côté qu'ils devaient être fort tourmentés et affaiblis de son absence. Elle renforça donc sa troupe de tous les gens d'armes qu'elle crut inutiles à la défense d'Auray, laissa pour capitaines à sa garnison messires Henri et Olivier de Pennefort, sur lesquels elle savait pouvoir grandement cumpter, et, se remettant à la tête de sa petite troupe, qui montait alors à cinq cents braves compagnons, elle partit environ vers minuit, et,
à la faveur de l'ombre, côtoyant en silence l'armée française, elle revint frapper à la porte par le même chemin qu'elle avait pris pour en sortir. Elle était à peine refermée derrière elle, que le bruit de son arrivée se répandit dans toute la ville. Aussitôt les trompettes sonnèrent et les tambours battirent, faisant un tel bruit que les assiégeans s'en éveillèrent en sursaut, croyant que l'on attaquait leur camp, et se firent armer. Voyant qu'il n'en était rien, ils résolurent, puisqu'ils étaient prêts et appareillés, de tenter un nouvel assaut. Ceux de la ville, doublement encouragés, et par leurs succès passés, et par le retour inespéré de la comtesse, l'acceptèrent avec leur empressement habituel ; si bien qu'à mesure que les Français approchaient des remparts, les Bretons descendaient aux barrières. Mais il en fut cette fois de même qu'il avait déjà été, et, après un combat qui avait duré depuis le point du jour jusqu'à une heure après midi, les seigneurs de France furent forcés de se retirer, tant il leur était visible que leurs gens se faisaient tuer inutilement et sans aucun espoir de succès.
Alors ils se décidèrent à procéder autrement; ce n'étaient point les hommes qui leur manquaient, mais les instrumens de guerre; ils divisèrent donc l'armée en deux parties : l'une qui, sous la conduite de monseigneur Charles de Blois, s'en irait assiéger Auray; l'autre qui, sous le commandement de messire Louis d'Espagne, resterait devant Hennebon. Puis on manda une compagnie qui devait amener à ces derniers douze grands engins que les Français avaient laissés à Rennes. Le même jour il fut fait ainsi qu'il avait été dit. Monseigneur Charles de Blois partit pour Auray, et messire Louis d'Espagne resta devant la ville, qu'il devait se contenter de bloquer tant que ne lui seraient pas venues ses machines de guerre.
Ce fut l'affaire de huit .jours, et les assiégés, quine comprenaipnt ripn à eette inaction, et du haut des murailles raillaipnt duroment la paresse de leurs ennemis, en connurent enfin la cause en voyant s'approcher du camp ces tours mouvantes et ces engins gigantesques qui formaient à cette époqup l'arsenal obligé d'un siège. Les Français ne perdirent pas de temps, et, mettant aussitôt leurs machines en batterie, commencèrent à faire pleuvoir sur la ville une grêle de pierres, qui non-seulement écrasaient ceux qui passaient par les rues, mais encore dévastaient les maisons, dont elles enfonçaient les toits et brisaient les fenêtrps. Alors ce grand courage que les assiégés avaient montré commença de faiblir, et l'évêque de Léon, qui, en sa qualité d'homme d'église, était bien excusable d'être moins ardent à la défense que ceux dont c'était le métier, commença d'insinuer aux bourgeois d'Hennebon qu'il serait plus prudent de traiter avec monseigneur Charles de Blois que de continuer à défendre une cause contre laquelle était armé un seigneur ausi puissant que le roi de France. Les propositions qui s'adressent directement aux intérêts matériels trouvent toujours un écho. On commença par murmurer sourdement, puis on parla à haute voix de capitulation et de traité, si bien que le bruit en vint à la comtesse, qui, attendant d'un mompnt à l'autre les renforts qui devaient lui arriver d'Anglefprre, supplia seigneurs et bourgeois de ne prendre aucune résolution avant trois jours. L'effroi répandu par l'évêque était tel, que ces hommes, qui avaient juré de se défpndre jusqu'à la mort, regardèrent comme bien long le délai que leur demandait la comtesse; néanmoins quelques-uns insistèrent pour qu'il lui fût accordé; d'autres, au contraire, voulurent qu'on se rendît dès le lendemain. La nuit tout entière se passa en discussions de part et d'autre, et, certes, si dans ce moment les Français eussent eu l'idée de donner l'assaut, ils se fus*
sent facilement emparés de la ville qui leur avait coûté si cher-, mais ils ignoraient ce qui se passait derrière les murailles, qu'ils continuaient de battre en brèche. Bref, le parti de l'évoque de Léon l'avait emporté, et la discussion ne portait plus que sur le Ghoix des messagers que l'on devait envoyer à messire Louis d'Espagne, lorsque la comtesse, qui s'était retirée dans sa chambre, ne sachant pas même si on la laisserait libre de quitter la ville avec Bon fils, aperçut, en regardant par la fenêtre, la mer toute couverte de vaisseaux. A cette vue, elle jeta un cri de joie, et, courant au balcon du château :
— Messeigneurs, dit-elle au peuple et aux hommes d'armes qui encombraient la place, il n'est plus question de capitulation ni de traité; voilà le secours que je vous avais promis, et, si vous en doutez encore, montez sur les remparts et regardez la mer.
En effet, la comtesse avait auguré juste. A peine toute cette multitude eut-elle aperçu des créneaux et des fenêtres cette flotte composée de plus de quarante vaisseaux, tant grands que petits, tous bien bastilles, que le courage lui revint, et que, par une de ces réactions si familières à la multitude, elle se prit à l'évêque de Léon de la lâcheté qu'elle venait de faire paraître. Aussi celui-ci, s'apercevant qu'il avait commencé là une mauvaise besogne, s'empressa -t-il de gagner avec son neveu, messire Hervé de Léon, une des portes de la ville, et, se rendant aussitôt devers messire Louis d'Espagne, il lui annonça les secours qui arrivaient si à propos à la comtesse; quant à celle-ci, dès qu'elle vit les vaisseaux dans le port, elle alla au-devant de ceux qui les lui amenaient, et qui, dans cette circonstance, lui arrivaient, non plus comme des alliés, mais comme des sauveurs.
Les appartemens des seigneurs avaient été préparés au château, et ceux des archers dans la ville; au reste, tous furent reçus avec une joie pareille et une reconnaissance
égale. Chacun fit fête de son mieux à ses hôtes, et la comtesse invita les siens à dîner avec elle le lendemain. Mes- 6ire Gauthier de Mauny, qui était aussi gentil compagnon auprès des dames qu'il était vaillant chevalier devant l'ennemi, n'eut garde de refuser une offre si courtoise, et la comtesse, de son côté, aussi coquette tomme femme qu'elle était aventureuse comme guerrière, fit aux seigneurs anglais les honneurs de sa table avec une grâce qui leur fit regarder comme une bonne fortune d'avoir traversé la mer pour venir au secours d'une si charmante alliée.
Après le dîner, la comtesse conduisit ses convives sur une tour du haut de laquelle ils découvraient tout le ramp français; les assiégeans continuaient d'écraser la ville sous une pluie de pierres, si bien que c'était un spectacle à faire pitié. Aussi la comtesse ne put-elle point le voir sans plaindre grandement les pauvres gens qui souffraient ainsi à cause d'elle. Gauthier de Mauny vit quelle douleur la tenait, et, jaloux de se montrer le plus tôt possible digne de l'hospiialité qu'il avait reçue :
— Messeigneurs, dit-il en se tournant vers les chevaliers anglais et bretons, n'avez-vous pas envie et volonté comme moi d'aller abattre cette maudite machine qui cause un si grand ennui à notre belle hôtesse? S'il en est ainsi, messeigneurs, dites un mot, et la chose sera faite.
— Par Notre-Dame-de-Guérande! vous parlez bien, monseigneur, répondit messire Yves de Treseguidy, et, pour mon compte, je ne vous ferai pas faute à cette première entreprise.
— Ni moi, certes, s'écria le sire de Landernau; et il ne sera pas dit que vous ayez traversé la mer pour faire notre besogne. Mettez-vous donc à l'œuvre, monseigneur, et de tout notre pouvoir nous vous aiderons.
De leur côté, les chevaliers anglais accueillirent avec joie la proposition faite par leur chef, et se retirèrent pour
s'appareiller ; mais la comtesse voulut armer Gauthier de Mauny elle-même; ce que le jeune chevalier accepta avec grande reconnaissance; mais ce fut chose plus tôt faite qu'il ne l'espérait peut-être; car la comtesse était habile à la science des armes aussi bien que le plus noble page et le plus savant écuyer.
Lorsque )es chevaliers furent prêts, ils prirent avec eux trois cents archers choisis parmi les plus adroits, et se firent ouvrir la porte la plus proche des machines. A peine fut-elle ouverte, que les archers se répandirent dans la campagne, tirant avec leur adresse accoutumée ; si bien que les gardiens qui ne prirent pas la fuite tombèrent autour de leurs machines, percés par les longues flèches des assaillans. Derrière eux venaient les chevaliers, qui, avec leurs haches d'armes et leurs épées à deux mains, eurent bientôt mis en pièces le plus grand et le plus redoutable de tous ces engins. Quant aux autres, ils les couvrirent de matières combustibles et y mirent le feu. Puis, piquant des deux vers les baraques, ils pénétrèrent jusqu'au milieu du camp avant que les Français eussent eu le temps de se mettre en défense, jetant à toute volée des brandons enflammés ; de sorte qu'en un instant, de dix points différens à la fois, la flamme et la fumée commencèrent à annoncer à ceux de la ville que l'entreprise était en bon train.
C'était tout ce que voulaient les chevaliers anglais et bretons. Aussi se retiraient-ils en bon ordre lorsqu'ils virent venir à eux une troupe de Français qui, s'étant armés à la hâte, accouraient à leur poursuite avec de grandes clameurs et de bruyans défis. Les chevaliers mirent alors leurs coursiers au galop; mais Gauthier, au contraire, arrêta le sien, disant qu'il ne voulait jamais être salué par sa belle du doux nom d'ami s'il rentrait dans la ville sans avoir jeté bas qnelques-uns de ceux qui avaient l'audace de le poursuivre ainsi; et, ce disant, il se retourna,
l'épée haute, et marcha droit à eux. A cette vue, les deux frères de Leynondal, messireYves de Treseguidy, messire Galerand de Landernau et quelques autres en firent autant; de sorte que là commença le véritable combat, car ceux de l'armée, venant au secours de leurs camarades, remplaçaient les morts et les blessés par des combattans tout frais; si bien que force fut à Gauthier de Mauny et à ses compagnons de battre en retraite, ce qu'ils firent en bon ordre, laissant derrière eux un grand nombre de Français et quelques-uns des leurs tués et blessés. Arrivés aux fossés et aux barrières, ils firent volte-face, pour donner le temps à leurs archers éparpillés de rentrer dans la ville. Alors les Français voulurent les poursuivre, mais ceux des archers qui n'avaient point suivi leur» compagnons accoururent sur les murailles, et de là firent pleuvoir sur les assaillans une telle grêle de flèches, qu'ils furent obligés de se retirer à leur tour hors de la portée de trait, laissant sur le champ de bataille grande quantité d'hommes et de chevaux. Alors les Bretons et les Anglais rentrèrent tranquillement dans les barrières, et au bas de l'escalier du château les chevaliers trouvèrent la comtesse, qui voulut de ses propres mains leur ôter leurs casques, et les embrassa les uns après les autres en remerciement du grand secours qu'ils lui avaient donné.
La même nuit, les assiégeans, voyant le renfort qui était arrivé à leurs ennemis, et songeant qu'il leur serait impossible de prendre la ville, désarmés qu'ils étaient de leurs machines de guerre, décidèrent en conseil qu'il leur fallait lever le siège, et s'en aller rejoindre monseigneur Charles de Blois; ce qu'ils firent dès le lendemain, accompagnés par les cris et les huées des Bretons et des Anglais. Arrivés devant le château d'Auray, ils racontèrent ce qui leur était arrivé, et comment ils avaient cru urgent de lever le siège. Monseigneur Charles de Blois
les en excusa grandement, et n'ayant pas besoin de ces nouvelles troupes, il envoya messire Louis d'Espagne et toute sa compagnie assiéger la ville de Bignan, qui tenait pour la comtesse.
Messire Louis se mit en route avec toute sa chevauchée; mais vers le midi du premier jour il rencontra sur sa route le château de Conquest. C'était une bonne forteresse tenant pour le comte de Montfort, et ayant pour châtelain un chevalier de Lombardie, bon et hardi guerroyeur, nommé Mansion. Messire Louis ne voulut point passer si près d'une garnison bretonne sans essayer de prendre sa revanche. En conséquence, il ordonna de faire halte, et commença ses dispositions pour un assaut. De leur côté, ceux du château firent bonne contenance, et lorsqu'on en vint aux murailles, se défendirent si merveilleusement, que la nuit arriva avant que les assiégeans aient rien pu conquérir. Messire Louis fit alors sonner la retraite, et se logea avec son armée tout à l'entour de la forteresse.
Comme le château de Conquest n'était qu'à quelques lieues de Hennebon, la nouvelle parvint promptement à Gauthier de Mauny de ce qui se passait sous ses murailles. Le jeune chevalier réunit alors ses amis, et leur demanda s'ils ne trouvaient point que ce serait une noble aventure pour eux que d'aller attaquer messire Louis d'Espagne, et de le forcer de lever le siège. Leur avis fut qu'aucune entreprise ne pourrait être plus glorieuse et rapporter plus grand honneur; aussi partirent-ils dès la soir même, sous la conduite de leur aventureux capitaine, et chevauchèrent-ils tant et si bien, que le lendemain ils arrivèrent vers none en vue de la forteresse. Mais il était trop tard : le château était pris depuis la veille, et la garnison égorgée. Quant à messire Louis, il avait continué sa route vers Bignan, en laissant dans sa conquête un nouveau châtelain et soixante braves compagnons pour la défendre. Le but de l'entreprise était
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donc manqué, et les seigneurs anglais parlaient de retourner à Hennebon; mais Gauthier de Mauny déclara qu'il était venu de trop loin pour s'en aller ainsi sans savoir quels gens étaient dans ce château. En conséquence, il en fit le tour, et, apercevant la brèche par laquelle messire Louis d'Espagne était entré la veille, et que la nouvelle garnison n'avait pas encore eu le temps de refermer, il mit pied à terre, invita ses compagnons à en faire autant, et, laissant leurs chevaux aux mains des écuyers et des varlets, ils marchèrent l'épée au poing vers cette ouverture ; de leur côté, les Espagnols s'avancèrent pour la défendre ; mais ils n'étaient égaux ni en nombre ni en courage; au bout d'une heure de combat les assiégés furent défaits, et Gauthier de Mauny entra dans le château par la même brèche qu'y avait faite Louis d'Espagne. Quant à la garnison, elle fut entièrement passée au fil de l'épée, à l'exception de dix hommes que les chevaliers anglais reçurent à merci. Puis, le même soir, voyant que sa prise était difficile à conserver, il reprit la route d'Hennebon, laissant la forteresse sans autre garde que les cadavres de ses deux garnisons.
En revenant à Hennebon, messire Gauthier de Mauny y trouva le comte Robert d'Artois, qui, pendant son absence, y avait abordé avec un nouveau renfort qu'envoyait le roi Edouard, et qui venait reprendre en Bretatagne, contre Philippe de Valois son ennemi, la lutte qu'il avait été, à son grand regret, obligé d'interrompre en Flandre.
dépendant, Edouard s'occupait d'accomplir, avec la même religion qu'il venait de le faire pour la comtesse de Montfort, la promesse qu'il avait engagée à la belle Alix. A la suite du message de Guillaume de Montaigu, une trêve de deux ans avait été conclue entre lui et le roi David, et une des conditions de cette trêve avait été le retour en Angleterre du comte de Salisbury. Le roi David insista d'autant plus auprès de Philippe de Valois pour qu'il rendît la liberté à son prisonnier, qu'il devait en ce cas être échangé contre Murray, l'un des quatre barons d'Ecosse qui lui avait reconquis son royaume. En effet, de quelque importance que le roi Philippe crût son prisonnier, il ne put résister aux instances de son allié, et, vers la fin de mai, au moment même où Gauthier menait à bien, en Bretagne, les diverses entreprises que nous avons dites, îi donna au comte de Salisbury congé de retourner en Angleterre.
Il en avait grandement coûté à Edouard de rappeler le comte, et sa jalousie ne lui permit pas de lui laisser faire un long séjour au château de Wark. Aussi lui mandat-il promptement de venir le rejoindre à Londres, sous prétexte qu'il avait une mission de la plus haute importance à lui confier ; il l'invitait en même temps à amener avec lui sa femme, les fêtes qu'il devait donner à Windsor étant proches, et la belle Alix ayant promis d'y assister si elle y était conduite par son mari. Le comte était sans défiance; Alix n'avait pas jugé à propos de le tourmenter par la confidence d'un amour qu'elle espérait
toujours voir s'éteindre, et qui d'ailleurs, sûre qu'elle était d'elle-même, ne lui causait pas grande inquiétude. Il vint donc, comme il en était requis, et Alix le suivit, ne croyant avoir aucun motif de ne pas l'accompagner.
Edouard revit Alix avec une indifférence si bien feinte, qu'elle crut qu'il avait oublié son amour, ou que le défaut d'espoir l'en avait guéri. D'ailleurs, pour lui donner toute sécurité, il lui avait offert un logement au palais et parmi les femmes de la reine. Madame Philippe, de son côté, avait insisté fortement, heureuse qu'elle était de revoir son ancienne amie ; de sorte qu'Alix avait accepté sans défiance, et avait repris toute son ancienne sécurité.
Quant à la mission que le roi destinait au comte, elle prouvait que la confiance qu'il lui accordait était toujours la même. Des prisonniers d'importance, parmi lesquels étaient messire Olivier de Clisson, messire Godefroy de Harcourt, et messire Hervey de Léon, qui avaient été pris quelques jours après avoir passé du service du comte de Montfort à celui de Charles de Blois, étaient arrivés en Angleterre, et avaient été renfermés au château de Margate. Edouard, qui avait des desseins sur eux, venait d'en nommer Salisbury gouverneur. En conséquence, le comte reçut ses instructions et partit.
Pendant ce temps, le roi, dans l'intention où il était de remettre en vigueur la noble institution de la Table- Ronde, dont sortirent tant de vaillans chevaliers que leur renommée se répandit par tout le monde, faisait réédifier le château de Windsor, fondé autrefois par le roi Artus . il devait, comme nous l'avons dit, célébrer cette réédification par un tournoi et par des fêtes. Il envoya, en conséquence, des hérauts en Ecosse, en France et en Allemagne, pour publier qu'ami ou ennemi, chacun, pourvu qu'il fût chevalier, pouvait venir, en l'honneur
de sa dame, briser une lance à la passe d'armes de Windsor.
Une pareille invitation, de la part d'un si grand prince, avait, on le comprend bien, ému toute la chevalerie. Aussi, d'Ecosse, de France et d'Allemagne, voyait-on arriver, comme une députation de toute la noblesse du monde, les plus braves champions de cette époque. Quelques-uns s'étaient déjà rencontrés sur les champs de bataille, et savaient l'estime qu'ils devaient faire les uns des autres; mais la plupart ne se connaissaient que de renommée, et n'en étaient que plus ardens à se connaître. A mesure qu'ils arrivaient, ils allaient se faire inscrire chez les juges du camp, soit sous leur nom, soit sous le pseudonyme qu'ils voulaient porter, et, le lendemain, ils recevaient du roi Edouard un cadeau proportionné à leur naissance ou au rang qu'ils paraissaient tenir. Au reste, le tournoi devait durer trois jours, et avoir pour tenans, le premier jour, Edouard lui-même ; le second jour, Gauthier de Mauny, qui avait quitté la Bretagne pour ne pas manquer une pareille fête ; et, le troisième jour, Guillaume de Montaigu, que le roi, selon sa promesse, venait d'armer chevalier, et qui devait briser là sa première lance sous les yeux de la comtesse. Les trois tenans devaient accepter le combat à la lance, à l'épée ou à la hache : le poignard seul était défendu.
La veille de la Saint-Georges, jour fixé pour l'ouverture des fêtes, la cité de Londres se réveilla au bruit des trompettes et des clairons. Les chevaliers, qui étaient accourus de différentes parties du monde dans cette grande ville, devaient se rendre aux tentes que leur avait fait préparer le roi dans la plaine de Windsor ; car il ne fallait pas songer à loger au château une si grande multitude de personnes. En conséquence, dès huit heures du matin, toutes les rues qui conduisaient du château de Londres, c'est-à-dire do la place Sainte-Catherine à la
route, étaient tendues de tapisseries et jonchées de branchages. Des deux côtés, à cinq ou six pieds des maisons, des câbles cachés sous des festons de fleurs étaient tendus, formant des espèces de trottoirs dans lesquels devait circuler le peuple, tandis que le haut du pavé resterait libre et ouvert aux chevaliers. Au reste, pas un arbre qui ne portât des fruits vivans, pas une fenêtre qui ne fût occupée par des pyramides de têtes, pas une terrasse qui n'offrît sa moisson de spectateurs serrés comme des épis, et vacillans comme eux au moindre bruit qui semblait annoncer l'approche du cortège.
A midi, vingt-quatre trompettes sortirent en sonnant du château, au milieu des acclamations de la foule, à laquelle elles annonçaient enfin le spectacle si impatiemment attendu par elle depuis le matin. Elles étaient suivies de soixante coursiers équipés pour la joute et montés par des écuyers d'honneur, portant des pennons sur lesquels étaient les armes de leurs maîtres. Après les écuyers, venaient le roi et la reine, parés de leurs habits royaux, ayant la couronne sur la tête et le sceptre en main, et entre eux deux, sur un beau palefroi dont les tresses dorées pendaient jusqu'à terre, le jeune prince de Galles, le futur héros de Crécy et de Poitiers, qui allait faire à un tournoi son apprentissage de guerre. Derrière eux chevauchaient soixante dames, revêtues de leurs plus riches atours, menant chacune à une chaîne d'argent un chevalier tout armé pour la joute et portant ses couleurs. Puis, pêle-mêle et sans ordonnance, visière haute ou baissée, selon qu'ils voulaient être connus ou garder l'incognito, deux ou trois cents chevaliers tout couverts d'armes brillantes, avec des écus chargés de blasons ou de devises. Enfin la marche était fermée par une multitude innombrable de pages et de varlets, les uns tenant des faucons chaperonnés sur le poing, et les autres menant en laisse
des chiens portant au cou des banderolles aux armes de leurs maîtres.
Cette magnifique assemblée traversa toute la ville au pas et en bon ordre, pour se rendre au château de Windsor, situé, comme nous l'avons dit, à vingt milles da Londres. Malgré cette distance, une partie de la population l'accompagna, courant tout à travers champs, tandis que le cortège suivait la route. Le roi avait encore prévu ce dernier cas, et en dehors de l'enceinte des tentes réservées aux chevaliers, il avait fait construire une espèce de camp où pouvaient bien loger dix mille personnes. Chacun était donc sûr de trouver un logis selon sa condition, les seigneurs au château, les chevaliers sous les tentes, le peuple au bivouac.
On arriva à Windsor à nuit close ; mais le châtean était si bien illuminé, qu'il semblait un manoir de fées. De leur côté, les tentes étaient disposées comme les maisons d'une rue; seulement, à l'entre-deux de chaque tente brûlaient des torches colossales qui jetaient une lueur pareille à celle du jour, tandis que dans les cuisines, situées de distance en distance, on voyait une foule de rôtisseurs et des marmitons occupés à des détails qui n'étaient pas sans charmes pour des estomacs qui chevauchaient depuis l'heure de midi.
Chacun procéda à son installation, puis au souper. Jusqu'à deux heures du matin, la nuit fut pleine de tumulte et de cris joyeux. Vers cette heure, le bruit s'affaiblit graduellement sous les tentes et dans les bivouacs, tandis que les fenêtres du château s'éteignaient les unes après les autres, à l'exception d'une seule.
Cette fenêtre était celle de la chambre où veillait Edouard. Salisbury, revenu de Margate pour être maréchal du toarnoi avec messire Jean de Beaumont, était arrivé, ia nuit même, avec de grandes nouvelles. Sa négociation près das prisonniers avait réussi. Olivier de Clisson et le sire d©
Harcourt, non seulement acceptaient les propositions d'Edouard et se faisaient Anglais, mais encore répondaient comme d'eux-mêmes de plusieurs seigneurs de la Bretagne et du Berry, lesquels suivraient, étaient-ils certains, la même fortune qu'eux. Ces seigneurs étaient messire Jean de Montauban, le sire de Malestroit, le sire de Laval, Alain de Quédillac, Guillaume, Jean et Olivier des Brieux, Denis du Plessis, Jean Malard, Jean de Sénédari et Denis de Callac.
Ces nouvelles réjouirent grandement Edouard ; il voyait dans la Bretagne une véritable entrée sur la France, et, comme il n'oubliait pas son vœu, que lui seul de tous ceux qui l'entouraient à cette heure n'avait pas encore rempli, il témoigna à Salisbury toute la joie qu'il recevait de sa négociation. Aussitôt les joutes, Salisbury devait donc retourner à Margate pour faire signer à Olivier de Clisson et à Godefroy de Harc urt leur engagement; après quoi les chevaliers devaient retourner en Bretagne libres et sans rançon.
Enfin cette lumière s'éteignit comme les autres, et tout rentra dans le repos et l'obscurité. Mais cette trêve aux plaisirs ne fut pas de longue durée. Au point du jour, chacun se réveilla et s'émut; le peuple d'abord, qui non-seulement devait être le plus mal placé, mais qui encore tremblait de ne pas avoir assez de place, sans même prendre le temps de déjeuner, et chacun emportant dans ses poches la provision de la journée. Toute cette foule se rua donc par les portes des barrières, et se répandit comme un torrent dans l'espèce de lit qu'on lui avait ménagé entre la lice et les galeries. Ses craintes étaient fondées. A peine la moitié des personnes qui étaient tenues de Londres purent-elles trouver place; mais elles ne renoncèrent point pour cela au spectacle. A peine se furent-elles assurées qu'il n'y avait plus moyen de pénétrer dans l'enceinte, et que les barrières contenaient tout ce qu'elles
pouvaient contenir, qu'elles s'éparpillèrent dans la campagne, cherchant tout les points élevés d'où il était possible de dominer le spectacle.
A onze heures, les trompettes annoncèrent que la reine sortait du château. Nous disons la reine seulement, car, comme Edouard était le tenant de cette journée, il était déjà sous sa tente. Madame Philppe avait à sa droite Gauthier de Mauny, et à sa gauche Guillaume de Montaigu, qui devaient être les héros des jours suivans. La belle Alix venait ensuite, conduite par le duc de Lancastre et monseigneur Jean de Hainaut; puis derrière elle marchaient les soixante dames de la veille accompagnées de leurs chevaliers.
Toute cette noble société prit place sur les galeries qui avaient été préparées à cet effet, et qui en un instant ressemblèrent à un tapis de velours merveilleusement brodé de perles et de diamans. Quand à madame Philippe et à madame Alix, elles s'assirent en face l'une de l'autre, sur un trône pareil; car ce jour-là toutes deux étaient reines, et plus d'une dame eût donné à cette heure, si elle l'eût possédée, la royauté de fait que l'une avait reçue de sa naissance, pour la royauté de droit que l'autre tenait de la beauté.
La lice était un grand carré long, fermé par des palissades ; aux deux bouts s'ouvraient les barrières qui devaient donner passage, l'une aux champions, l'autre aux tenans : seulement, à l'extrémité orientale, sur une plate-forme assez élevée pour qu'elle dominât la lice, on avait dressé la tente d'Edouard, qui était toute de velours rouge brodé d'or. Au-dessus de cette tente flottait la bannière royale, écartelée au premier et au troisième des léopards d'Angleterre, et au second et au quatrième des fleurs de lis de France; puis enfin, aux deux côtés de la porte étaient suspendus l'écu de paix et la targe de guerre du tenant; et selon que les champions faisaient toucher par leurs écu-
yers ou touchaient eux-mêmes l'un ou l'autre, ils demandaient la simple joute ou désiraient le combat à fer émoulu.
Les maréchaux avaient longtemps insisté pour que, sous aucuu prétexte, les champions ne pussent user d'autres armes qu« de celles qu'on appelait armes courtoises; et cela attendu que, le roi devant être un des tenans, il était à craindre que quelque haine personnelle ou quelque trahison ne se glissât dans la lice : Edouard avait alors répondu qu'il n'était pas un chevalier de parade, mais un homme de guerre, et que s'il avait un ennemi, il serait fort aise de lui offrir cette occasion de venir à lui. Les conditions avaient donc été maintenues entières, et les spectateurs, un instant inquiets pour leurs plaisirs, s'étaient rassurés ; car, quoique rarement ces joutes dégénérassent en combat véritable, la possibilité que cela fût donnait un nouvel intérêt à chaque passe; les femmes mêmes, tout en n'osant l'avouer, ne pouvaient, lorsque par hasard la fête tournait ainsi vers une sanglante lutte , s'empêcher de témoigner, par leurs applaudissemens plus ardens et plus répétés, la prédilection qu'elles éprouvaient pour un spectacle où les acteurs jouaient alors un rôle toujours dangereux et quelquefois même mortel.
Quant aux autres conditions du combat, elles ne s'écartaient point de la règle ordinaire. Lorsqu'un chevalier avait été enlevé des arçons et jeté à terre, s'il no pouvait se relever sans l'aide de ses écuyers, il était déclaré vaincu; mêmeehose arrivait lorsque, dans le combat à l'épée ou à la hache, un des champions reculait devant l'autre au point que la croupe de son cheval toucnât la barrière ; enfin, si le combat durait avec un tel acharnement qu'il menaçât de devenir mortel, les maréchaux du camp pouvaient croiser leurs lances entre les deux champions, et y mettre ainsi fin de leur propre autorité.
Lorsque les deux reines eurent pris place, un héraut s'avança dans lice et lut à haute voix les conditions de la I. 15
joute. Puis, aussitôt la lecture finie, un groupe de musiciens placés près de la tente d'Edouard fit, en signe de défi, retentir l'air du bruit des trompettes et des clairons; aussitôt un autre groupe de musiciens leur répondit de l'extrémité opposée ; les barrières s'ouvrirent, et un chevalier armé de toutes pièces parut dans la lice. Mais, quoiqu'il eût la visière baissée, à ses armes qui étaient d'or à la face bandée d'argent et d'azur, il fut aussitôt reconnu pour le comte de Derby, fils du comte de Lancastre au Cou Tors.
Il s'avança, faisant gracieusement caracoler son cheval jusqu'au milieu de la lice: arrivé là, il se tourna vers la reine, qu'il salua en inclinant le fer de sa lance jusqu'à terre, puis, se retournant vers la comtesse de Salisbury, il lui rendit le même honneur, au milieu des acclamations de la multitude. Pendant ce temps, son écuyer traversait l'arène, et, montant sur la plate-forme, allait frapper avec une baguette l'écu de paix d'Edouard.
Le roi sortit aussitôt tout armé, moins sa targe, qu'il se fit boucler au cou par ses varlets, sauta légèrement sur le cheval qu'on lui tenait prêt, et entra dans la lice avec tant de bonne grâce et d'assurance, que les acclamations redoublèrent. Il était couvert d'une armure vénitienne, toute incrustée de lames et de filets d'or formant des dessins bizarres où l'on reconnaissait le goût oriental, et, sur son bouclier, au lieu de ses armes royales, il portait une étoile voilée par un nuage, avec cette devise : Présente, mais cacftee.Alors on lui apporta sa lance, qu'il prit et mit en arrêt. Aussitôt les juges du camp, voyant que les champions étaient prêts, crièrent à haute voix : Laissez aller. Au même moment, les adversaires, éperonnant leurs chevaux, se précipitèrent l'un sur l'autre, et se rencontrèrent au milieu de la lice. Tous deux avaient dirigé la pointe de leur lance vers la visière du casque, tous deux avaient atteint le but; mais l'extrémité arrondie de la lance n'ayant
pu mordre sur l'acier, tous deux avaient passé outre, sans aucun dommag . Ils revinrent en conséquence chacun à son point, et, au signal donné, s'élancèrent de nouveau l'un sur l'autre.
Cette fois tous deux frappèrent en plein dans leur targe, c'est-à-dire au beau milieu de la poitrine : ils étaient trop bons cavaliers pour être désarçonnés ; cependant un des pieds du comte de Derby vida l'étrier, et sa lance lui échappa des mains : quant à Edouard, il resta ferme sur sa selle, mais, de la violence du coup, sa lance se brisa en trois morceaux, dont deux volèrent en l'air et dont le troisième lui resta dans la main. Un écuyer du comte de Derby ramassa sa lance et la lui présenta, tandis qu'on en apportait une nouvelle à Edouard; si bien qu'aussitôt les deux champions, se retrouvant armés, reprirent du champ et revinrent une troisième fois l'un sur l'autre.
Cette fois, le comte de Derby encore dirigea sa lance vers la targe de son adversaire, tandis qu'Edouard, revenante son premier dessein, avait, comme d'abord, pris le casque du comte pour point de mire; tous deux, dans cette circonstance, donnèrent une nouvelle preuve de leur adresse et de leur force, car de la violence du coup que reçut son maître, le cheval d'Edouard s'arrêta court et plia sur les jarrets de derrière, tandis que la lance du roi avait pris si juste le milieu du cimier, que brisant les boucles qui le retenaient sous le cou, elle avait enlevé le casque du comte de Derby.
Tout deux avaient jouté en braves et adroits chevaliers; mais, soit fatigue, soit courtoisie, le comte ne voulut pas poursuivre la lutte, et, s'inclinant devant le roi, il se reconnut vaincu et se retira au milieu des applaudissemens qu'il partageait avec son vainqueur.
Edouard rentra dans sa tente, et les trompettes retentirent de nouveau en signe de défi; leur son eut comme la première fois un écho à l'extrémité opposée ; puis, aussi-
tôt qu'il se fut éteint, on vit entrer un second chevalier, que l'on reconnut pour un prince à la couronne qui surmontait son casque : en effet, ce nouveau champion était le comte Guillaume de Hainaut, beau-frèp' du roi
Cette passe fut, comme l'autre, une lutte d'honneur et de courtoisie plutôt qu'une véritable joute; peut-être, au reste, n'en devenait-elle que plus curieuse aux yeux des champions exercés, qui formaient non-seulement les acteurs mais encore les spectateurs de cette scène; car chacun fit des merveilles d'adresse. Cependant il y avait au fond des coups portés une trop visible intention de la part des adversaires de se livrer à un jeu et non à un combat pour que l'impression produite ne fût pas celle que l'on ressentirait de nos jours en voyant jouer une comédie parfaitement intriguée lorsque l'on serait venu pour voir une tragédie bien dramatique. Il en résulta que, quel que fût le plaisir que prit à ce spectacle la foule qui l'applaudissait, il était visible, lorsqu'il fut achevé, qu'elle espérait pour l'avenir quelque chose de plus sérieux.
Après avoir brisé chacun trois lances, le comte Guillaume sortit de la lice, en s'avouant vaincu comme avait fait le comte Derby, tandis qu'Edouard, mécontent de ees victoires faciles, se retirait dans sa tente, commençant à regretter de ne s'être pas mêlé sous un nom inconnu à la foule des champions, plutôt que de se déclarer l'un des tenans comme il l'avait fait.
A peine fut-il rentré que la musique fit retentir des sons provocateurs auxquels on crut d'abord que rien n'allait répondre, car quelques minutes de silence leur succédèrent; chacun s'inquiétait donc déjà de cette interruption, lorsque tout à coup on entendit retentir une seule trompette; elle sonnait un air français, ce qui indiquait qu'ua chevalier de cette nation se présentait pour combattre.
Tous les regards se portèrent à l'instant vers la barrière; qui s'ouvrit, donnant passage à un chevalier de moyenne
taille, mais paraissant , à la manière dont il portait sa lance et monœuvrait son cheval, aussi vigoureux qu'habile. Chacun dirigea aussitôt les yeux sur son é«u peur poir s'il offrait quelque devise à laquelle on pût le reconnaître; son écu ne portait que ses armes, qui étaient de gueules à trois aigles d'or aux vols éployés, posés deux et un, avec une fleur de lis au chef cousu de France. Cependant, à cette seule désignation, qui de nos jours lui eût permis de garder son incognito, Salisbury le reconnut pour le jeune chevalier qui, le lendemain de la rencontre de Buironfosse, avait traversé, sur l'ordre de Philippe de Valois, le marais qui séparait les deux armées, et avait été, sans y rencontrer personne, explorer le bois qui couvrait la pente de la montagne au sommet de laquelle, comme nous l'avons dit, il avait planté sa lance. A son départ, Philippe, on se le rappelle, l'avait armé chevalier de sa propre main, et, à son retour, content du courage dont il avait fait preuve, il l'avait autorisé à ajouter à ses armes une fleur de lis : c'était en terme de blason ce qu'on appelait coudre au chef.
Le jeune chevalier, en entrant dans la lice, y avait excité un mouvement de curiosité d'autant plus vif qu'il se présentait avec ses armes de guerre. Il ne s'avança pas moins avec toute la courtoisie qui, dès cette époque, se faisait remarquer dans la noblesse de France : s'arrêtant d'abord devers la reine, qu'il salua à la fois de la lance et de la tête, abaissant la pointe de sa lance jusqu'à terre, el courbant la tête jusque sur le cou de son cheval; puis, le faisant cabrer aussitôt, il le força d6 tourner sur luimême, jusqu'à ce qu'ayant achevé le demi-cercle, il se trouvât en face de la comtesse de Salisoury, à laquelle il adressa le même salut : alors, sans hâte ni lenteur, il s'avança lui-même,pour rendre sans doute un plus grand honneur à son adversaire, vers la tente où était retiré Edouard, et, du fer de sa lance, il toucha hardiment la targe de
guerre; puis redescendit aussitôt dans la lice en faisant exécuter à sa monture les exercices les plus difficiles de l'équitation.
De son côté, le roi était sorti de sa tente, et s'était fait amener un autre cheval, couvert lui-même d'une armure complète; mais si sûr qu'il dût être de ses écuyers, il n>n examina pas moins avec une attention toute particulière la manière dont il était harnaché; tirant ensuite son épée hors du fourreau, il s'assura que la lame en était aussi bonne que la poignée en était belle; puis, se faisant attacher au cou une autre targe, il s'élança sur sa monture aussi lestement que pouvait le faire un homme couvert de fer.
L'attention des spectateurs était grande; car, quoique messire Eustache de Ribeaumont eût mis dans son défi toute la courtoisie possible, il n'en était pas moins évident que cette fois c'était une véritable joute, et quoiqu'elle ne f-H animée par aucune haine personnelle, la rivalité des deux nations devait lui donner un caractère de gravité que ne pouvaient avoir les rencontres qui l'avaient'précédée -.aussi Edouard alla-t-il prendre sa plaoe dans la lice au milieu du silence le plus profond; messire Eustache, en le voyant venir, mit sa lance en arrêt, Edouard en fit autant, les juges du camp crièrent d'une voix forte : laissez aller, et les deux champions s'élancèrent l'un contre l'autre.
Le chevalier avait dirigé sa lance vers la visière, et le roi la sienne Gontre la targe, et tous deux avaient visé si juste, que le casque d'Edouard lui fut arraché de la tête, tandis que sa lance frappait avec une telle force le chevalier, qu'elle se brisa à un pied du fer, à peu près, et que le tronçon resta enfoncé dans l'armure. Un instant on crut que messire Eustache était blessé ; mais le fer, tout en traversant l'armure, s'était arrêté aux mailles du gorgerin ; de sorte que, voyant, par le murmure qui s'éleva,
quelle était la crainte des spectateurs , il arracha le fer lui-même, et salua une seconde fois les deux reines, en signe qu'il n'y avait point de mal. Le roi reprit un autre casque et une autre lance, et chacun ayant fait son tour et étant revenu à sa place, les maréchaux donnèrent de nouveau le signal. Cette fois les champions choisirent un but pareil, et se frappèrent en pleine poitrine. Le coup fut si violent, que les deux chevaux levèrent les pieds de devant ; mais leurs maîtres demeurèrent en selle , pareils à des piliers d'airain; quant aux deux lances, elles se rompirent comme du verre, et les éclats en sautèrent jusque dans la galerie où était le peuple. Les écuyers s'approchèrent alors avec de nouvelles lances ; chacun s'arma de la sienne, et, regagnant sa place, s'apprêta à une troisième joute.
Si rapide que fût le signal, il s'était encore fait attendre au gré des deux adversaires ; car, aussitôt qu'il fut donné, les chevaux s'élancèrent, comme s'ils eussent partagé les sentimens de leurs maîtres. Cette fois, messire Eustache conserva toujours le même but ; mais Edouard ayant changé le sien, sa lance atteignit si juste la visière, qu'elle enleva le casque du chevalier, tandis que la lance de celui-ci frappait en pleine poitrine, avec une telle raideur que le cheval du roi s'accroupit, et que, dans ce mouvement, la sangle s'étant rompue, la selle glissa tout le long de son dos, de sorte qu'Edouard se trouva debout, mais à pied. Son adversaire sauta aussitôt à terre, trouva Edouard déjà débarrassé de ses étriers. Il tira incontinent son épée, se couvrant la tête de son bouclier ; mais Edouard lui fit signe qu'il ne continuerait pas le combat qu'il n'eûl repris un autre casque. Messire Eustache obéit, et le roi, lui voyant la tête couverte, tira son épée à son tour.
Mais avant de les laisser de nouveau venir aux mains, deux écuyers emmenèrent les chevaux chacun par une barrière, tandis que deux varlets ramassaient les lances
que les combattans avaient laissées tomber. La lice ainsi dégagée, écuyers et varlets se retirèrent, et les juges du camp donnèrent le signal.
Edouard était un des plus vigoureux hommes d'armes de son royaume ; aussi messire Eustache comprit-il aux premiers coups qu'il reçut le besoin de rappeler toute sa force et toute son adresse. Mais lui-même, comme on a pu le voir, et comme en font foi les chroniques du temps, était un des plus vaillans chevaliers de son époque ; de sorte qu'il ne s'émerveilla ni de la violence ni de la rapidité de l'attaque, et rendit coup pour coup avec une vigueur et un sang-froid qui prouvèrent à Edouard ce qu'il savait déjà sans doute, c'est qu'il se trouvait en face d'un adversaire digne de lui.
Au reste, les spectateurs n'avaient rien perdu pour attendre, et ce qui se passait devant eux était bien cette fois un véritable combat. Les deux épées, dans lesquelles se réfléchissait le soleil, semblaient deux glaives de flamme, et les coups étaient parés et rendus avec une telle rapidité, qu'on ne s'apercevait qu'ils avaient touché l'écu, le heaume ou la cuirasse, qu'en voyant jaillir les étincelles qu'ils en tiraient. Les deux champions s'attachaient surtout au casque, et sous les atteintes redoublées qu'ils avaient reçues, celui de messire Eustache avait déjà vu tomber son panache de plumes, et celui d'Edouard perdu sa couronne de pierreries. Enfin l'épée d'Edouard s'abattit avec une telle force, que, quelle que fût la trempe du heaume de son adversaire, il lui eût sans doute fendu la tête, si messire Eustache n'eût paré à f?mps avec son bouclier. La lame terrible coupa l'écu par la moitié comme s'il eût été de cuir, si bien que du choc une des attaches s'étant brisée, messire Eustache jeta loin de lui l'autre moitié, qui lui était devenue plutôt un embarras qu'une défense, et, prenant son épée à deux mains, il en asséna à son tour un si rude coup sur le cimier du roi, que la
lame vola en morceaux, et que la poignée seule lui resta dans la main.
Le jeune chevalier fit alors un pas en arrière pour demander une autre arme à son écuyer ; mais Edouard, levant vivement la visière de son casque, fit à son tour ur. pas en avant, et, prenant son épée par la pointe, il en présenta la garde à son adversaire.
— Messire, lui dit-il avec cette grâce qu'il savait si bien prendre en pareille occasion, vous plairait-il d'accepter celle-ci ? J'ai, comme Ferragus, sept épées à mon service, et toutes sont d'une trempe merveilleuse : il serait fâcheux qu'un bras aussi habile et aussi vigoureux que le vôtre n'eût pas une arme sur laquelle il pût compter; prenez donc, messire, et nous en recommencerons le combat avec plus d'égalité.
— J'accepte, monseigneur, répondit Eustache de Ribeaumont en levant à son tour la visière de son casque; mais à Dieu ne plaise que j'essaie le tranchant d'une si belle arme contre celui-là qui me l'a donnée. Je me reconnais donc vaincu, sire, autant par votre courage que par votre courtoisie, et cette épée m'est si précieuse, que je fais ici le serment sur elle, et par elle, de ne jamais, ni en tournoi ni en bataille, la rendre à d'autres qu'à vous. Maintenant, une dernière faveur, sire ; conduisez votre prisonnier près de la reine.
Edouard tendit la main au jeune chevalier, et se dirigea avec lui, au milieu des acclamations des spectateurs, jusqu'au trône de madame Philippe, qui, ayant détaché une magnifique chaîne d'or de son cou, la noua au poignet du vaincu, en signe de servage, et déclara que de trois jours elle ne voulait pas avoir d'autre esclave. En conséquence, elle le fit asseoir à ses pieds, tenant à la main l'autre extrémité de la chaîne : quant à Edouard, il rentra dans sa tente, prit un autre casque, et ordonna aux musiciens de sonner le défi ; mais soit respect, soit crainte,
les clairons de la barrière restèrent muets, et trois fois les mêmes sons retentirent sans qu'aucun bruit pareil leur répondît. Les hérauts parcoururent alors la lice en criant : largesse, chevaliers, largesse ! et une pluie d'or tomba les gradins dans l'arène.
Au reste, comme la journée était avancée, et que l'heure du souper approchait, les maréchaux levèrent leurs lances garnies de banderolles aux armes d'Angleterre écartelées de leurs armes, pour indiquer que la première joute était finie. Au même moment, les musiciens des deux barrières sonnèrent la retraite, et le cortège reprit, dans le même ordre où il était venu, sa marche vers le château.
Edouard donna à souper aux chevaliers anglais et étrangers, et la reine aux dames et aux damoisclles; puis, après le souper, dames, damoiselles et chevaliers passèrent dans une chambre commune où les attendaient force jongleurs, musiciens et ménestrels.
Le roi ouvrit le bal avec la comtesse de Salisbury, et la reine avec messire Eustache de Ribeaumont. Edouard était au comble de la joie ; il avait eu tes honneurs de la journée comme roi et comme chevalier, et cela sous les yeux de la femme qu'il aimait. Alix, de son côté, redevenue sans défiance, se livrait au plaisir de la danse avec tout l'abandon de la jeunesse et du bonheur. Edouard profitait de cette confiance, tantôt pour serrer, comme par mégarde, la main qu'elle lui tendait, tantôt pour toucher ses cheveux flottans avec ses lèvres, toujours pour s'enivrer du parfum acre et voluptueux qui flotte autour des femmes dans la chaude atmosphère d'un bal. Au milieu du labyrinthe de figures que formait dès lors le fissu d'une danse, la jarretière de la comtesse, qui était de satin bleu de ciel brodé d'argent, tomba sans qu'elle s'en aperçût. Edouard s'élança pour la ramasser ; mais le mouvement n'avait pas été si rapide que d'autres yeux que les siens n'eussent eu le temps do deviner le larcin que le roi
avait eu l'intention de faire. Chacun s'écarta en souriant. Edouard comprit à cette retraite courtisanesque qu'il était soupçonné ; et, mettant le ruban autour de sa propre jambe : « Honni soit, dit-il, qui mal y pense. » Cet incident donna naissance à l'ordre de la Jarretière.
Le lendemain, à la même heure que la veille, les galeries étaient de nouveau encombrées, la lice prête, et les maréchaux à leur poste ; seulement la tente était changée ; elle avait pris un aspect plus simple, mais en même temps plus guerrier, et la bannière qui flottait au dessus d'elle, au lieu d'être de gueules et écartelée des armes de France et d'Angleterre, était de sinople à la bande ondée d'or. Comme on se le rappelle, messire Gauthier de Mauny était le tenant de cette journée, et la valeur bien connue du jeune chevalier était aux spectateurs un sûr garant des belles appertises d'armes qu'ils verraient faire en cette occasion.
En effet, ceux qui la veille n'avaient point osé jouter avec le roi s'étaient réservés pour le lendemain. Cependant les juges du camp n'avaient inscrit que dix noms, pensant que c'était assez faire pour un seul tenant que de tenir tête à dix adversaires différens ; encore avait-il fallu les tirer au sort, car il y avait plus de cent chevaliers qui demandaient à faire leurs armes dans cette journée. Tous les noms alors avaient été mis dans un casque, et les dix premiers sortans devaient obtenir la préférence, et combattre dans l'ordre où ils auraient été tirés. Ces privilégiés du hasard étaient le comte deMerfort, le comte
d'Arondel, le comte de Suffolk, Roger, comte de Mark, John, comte de Liste, sir Walter Pavely, sir Richard Fitz Simon, lord Holland, sir John lord Grey de Codnore, et an chevalier inconnu qui s'était fait inscrire sous le nom du Jeune Aventureux.
Gauthier de Mauny soutint la haute réputation qu'il s'était acquise ; cinq de ses neuf premiers adversaires vidèrent les arçons, trois furent desheaumés, et un seul, le comte de Suffolk, se maintint vis-à-vis de lui avec un avantage à peu près égal.
Le tour du chevalier inconnu arriva. Provoqué, comme ses devanciers, par les trompettes de défi, il entra à son tour dans la lice, et, au contraire de ses prédécesseurs, qui avaient tous envoyé toucher le bouclier de paix de messire Gauthier de Mauny, il envoya son écuyer heurter à la targe de guerre.
Gauthier sortit vivement de sa tente ; car, mis en haleine par les joutes précédentes, il s'était enivré, comme fait un cheval généreux au son de la trompette, et il commençait à se fatiguer de ne jouer qu'un simple jeu. Pendant le temps qu'on lui amenait un cheval frais et qu'on lui apportait une lance neuve, il jeta les yeux sur la lice, et chercha à deviner à quel homme il avait affaire; mais rien ne put lui indiquer ni le rang ni la qualité de son adversaire; son casque était sans cimier, son écu sans armoiries ; il portait des éperons d'or en signe qu'il était chevalier, et voilà tout. Quant à ses armes, c'étaient la lance, î'épée et la hache d'armes. Gauthier de Mauny boucla sa targe, descendit dans la lice, fit accrocher une haehe à l'arçon de sa selle, et prenant sa lance des mains de «on écuyer, il la mit en arrêt, tandis que son adversaire de son côté prenait du champ, et faisait les mêmes dispositions de combat.
Au signal donné, les deux chevaliers s'élancèrent l'un sur l'autre de toute la rapidité de leurs chevaux. Gauthier de
Mauny avait dirigé sa lance contre la visière de l'inconnu ; mais, ne trouvant pas de prise au cimier, et ayant manqué l'ouverture, l'acier glissa sur l'acier sans lui faire d'autre dommage. Quant au chevalier aventureux, il avait frappé an pleine targe, et cela avec une telle force, que la lance, trop solide pour se briser ainsi du premier coup, lui avait échappé des mains. Son écuyer la ramassa aussitôt, et la lui rendit. Les champions reprirent donc de nouveau leurs places, et se préparèrent à une seconde course.
Cette fois, Gauthier, instruit par l'expérience, dirigea sa lance vers la poitrine de son adversaire, qui de son côté ne changea point de but. Ils s'atteignirent donc tous deux au milieu de leur targe, et cela si rudement que les deux chevaux s'arrêtèrent en tremblant sur leurs jarrets : quant à leurs maîtres, leur fortune fut encore à peu près égale dans cette rencontre. Le chevalier inconnu se renversa en arrière, comme un arbre qui plie, mais se releva aussitôt. Gauthier de Mauny perdit les étriers, mais les reprit avec une telle promptitude, qu'à peine s'aperçut-on qu'il avait été ébranlé ; quant aux deux lances, elles avaient volé en morceaux.
Les écuyers avaient fait un mouvement pour en apporter d'autres ; mais, à peine raffermi sur sa selle, le chevalier inconnu avait tiré son épée, et Gauthier de Mauny avait imité son exemple ; de sorte qu'avant même qu'ils eussent fait un pas, le combat avait recommencé, à la grande curiosité des spectateurs.
L'arme avec laquelle il s'accomplissait était celle où Gauthier de Mauny était le plus redoutable. Aussi vigoureux ùn'adroit, il y avait peu d'hommes qui pussent résister à la force de son bras, ou prévenir la justesse de son coup d'oeil ; mais, quoique son adversaire n'eût point évidemment la même supériorité, il se défendait en homme qui, tout en laissant des chances à son ennemi, lui devait donner cependant une rude besogne à faire. Il y eut mémo
unmonrmnt où le chevalier aventureux parut avoir l'avantage ; car l'épée de Gauthier de Mauny s'étant brisée entre ses mains, le chevalier désarmé fut forcé d'avoir recours à sa hache. Pendant le temps qu'il la détachait, il reçut un tel coup sur son casque, que les attaches s'étant nrisées, il demeura la tête nue ; mais aussitôt, s'étant garanti le front avec son bouclier, il poussa à son tour si vigoureusement son adversaire, que celui-ci fut forcé d'abandonner l'attaque pour ne plus s'occuper que de la défense. En vain voulut-il opposer à l'arme terrible la lame de son épée; la lame de son épée se brisa à son tour comme du verre, et Gauthier, profitant du même avantage qu'un instant auparavant il avait livré, asséna sur le heaume de son adversaire un tel coup du tranchant de sa hache, que le chevalier inconnu étendit les bras en poussant un cri, et tomba sans mouvement dans la lice. Les juges du camp croisèrent aussitôt leurs lances entre les combattans, et les écuyers s'approchèrent du vaincu et lui ouvrirent son casque : il était évanoui, et le sang coulait à flots de la blessure qu'il avait reçue sur le haut de la tête.
Tous les regards se portèrent alors avec curiosité sur le chevalier étranger. C'était un jeune homme de vingt-cinq ans à peine, au teint brun, aux longs cheveux noirs, et dont les traits fortement accentués indiquaient l'origine méridionale. Mais, au grand étonnement de tout le monde, aucun des spectateurs ne le connaissait, et Gauthier luimême chercha vainement à se rappeler ces traits pâles et sanglans, qui avaient trop de caractère cependant pour qu'on en perdît le souvenir une fois qu'on les avait vus ; de sorte qu'il demeura convaincu que c'était la première fois qu'il se trouvait en face de ce jeune homme. Au reste, la joute était finie. Le roi et la reine reprirent donc le chemin de Windsor, où un magnifique dîner attendait tous les convives, rassemblés cette fois dans la même salle ; et ce fut merveille à voir, car jamais on n'avait réuni tant
de nobles personnes : on compta ce jour, assis à une même table, un roi, douze comtes, huit cents chevaliers et cinq cents dames.
A la fin du repas, un écuyer fit demander Gauthier de Mauny- Il venait de la part de son maître, le chevalier aventureux. Le blessé était revenu à lui, et, avant de mourir, il avait, disait-il, une révélation à faire à celui qu'il était venu si imprudemment défier, et qui l'en avait puni d'une façon si cruelle. Gauthier de Mauny suivit le messager, dont la marche rapide indiquait qu'il n'y avait pas de temps à perdre, et arriva bientôt à la tente du mourant. Il le trouva couché sur une peau d'ours, le visage déjà tellement pâli, que ses yeux seuls semblaient vivre, animés qu'ils étaient par une fièvre mortelle. Au bruit que fit Gauthier en entrant, le moribond releva la tête, et, reconnaissant son vainqueur, qu'il n'avait vu que pendant le court instant où son casque brisé lui avait laissé la tête découverte, il ordonna à ses gens de sortir, et pria, par un signe, Gauthier de Mauny de venir s'asseoir près de lui. Le chevalier s'empressa de se rendre à ce désir. Le blessé le remercia d'un signe de tête ; puis, fatigué de l'effort qu'il avait fait, il se laissa retomber avec un gémissement que, malgré tout son courage, il ne put étouffer qu'à demi.
Gauthier crut qu'il allait expirer ; mais il se trompait : l'heure n'était pas encore venue, et, au bout de quelques instans, le blessé parut reprendre quelque force :
— Messire Gauthier, dit-il alors d'une voix faible, vous avez fait un vœu, que je crois?
— Oui, répondit Gauthier, j'ai juré de venger mon père qui a été assassiné en Guyenne, et de retrouver son meurtrier et son tombeau, afin de tuer l'un sur l'autre
— Et vous ignorez dans quelle ville il a été assassiné ;
— Je l'ignore.
— Et vous ne savez pas où est sa tombe ?
— Je n'ai pu la découvrir encore.
— Eh bien! messire, moi, j'ai une mère qui ignore aussi dans quelle ville j'ai été blessé à mort, dans quel lieu s'élèvera ma tombe ; une mère, cependant, qui aura besoin de pleurer sur son fils, comme vous avez besoin de pleurer sur votre père : promettez-moi une chose, chevalier.
— Laquelle ? répondit Gauthier.
— Jurez-moi que, quand je serai mort, vous enfermerez mon cadavre dans un cercueil de chêne, et que vous le renverrez au lieu que je vous dirai, pour qu'il repose sur une terre amie et au milieu d'êtres aimés ; et moi, en éehange, je vous dirai, messire, comment votro père est mort, et dans quel lieu il attend la résurrection éternelle.
— Ah ! je vous le jure, s'écria Gauthier de Mauny ; dites, dites !
— Avez-vous entendu parler, messire, d'un fameux tournoi qui eut lieu à Cambrai, vers l'année treize cent vingt-deux ?
— Oui, sans doute, répondit Gauthier ; car mon père y assista et y acquit grand honneur.
— 1] y jouta, continua le blessé, avec un jeune homme qu'il maltraita si rudement, que non seulement il ne put jamais remonter à cheval, mais encore qu'il fut obligé de se taire ramener en litière jusqu'à la ville de la Réole, où étaient ses parens. Ce jeune homme avait pour père Jean de Lévis, et pour mère Constance de Foix, qui était fille de Roger-Bernard, comte de Foix. Malgré les soins que lui donnèrent ses excellens parens, pour lesquels un tel accident était d'autant plus sensible, qu'ils n'avaient qu'un second fils au berceau, ce jeune homme ne put jamais se remettre, et mourut à l'âge où je vais mourir.
« Or, il advint que deux ou trois ans après sa mort, et comme la douleur en était toute saignante encore au cœur de sa famille, messire Leborgne de Mauny, votre père, ayant voué un pèlerinage à Saint-Jacques de Galice, se
mit en voyage, accomplit son vœu, et, à son retour, ayant appris que monseigneur Charles, comte de Valois, frère du roi Philippe, était à laRéole, prit la route de cette ville, pour y saluer en passant son auguste allié (1). Votre père resta là quelque temps, car on lui fit grande fête ; si bien que le bruit se répandit qu'il y était, et pénétra jusque dans la maison qu'il avait mise en deuil. C'était tenter Dieu, messire, vous en conviendrez, que de venir ainsi se livrer à la vengeance d'un père : aussi résulta-t-il de cette imprudence ce qui devait en résulter. Un soir que messire Leborgne de Mauny revenait d'un quartier éloigné de la ville, et regagnait l'hôtel de monseigneur le comte de Valois, il fut attendu par deux hommes, dont l'un était le maître et l'autre le valet : le maître mit l'épée à la main, et cria à votre père de se défendre. Votre père se défendit si bien, qu'il commençait à presser son adversaire; ce que voyant le valet, il vint sur le côté, et passa à messire Leborgne de Mauny son épée au travers du corps.
— Les assassins ! murmura Gauthier.
— Ne m'interrompez pas, si vous voulez tout savoir, car je sens que je n'ai plus que quelques instans à vivre.
— Avant tout, s'écria Gauthier, laissèrent-ils son cadavre sans sépulture ?
— Non. Rassurez- vous, continua le mourant. Le corps de votre père fut emporté, obtint les prières de l'Eglise, et fut enterré dans un tombeau ; car celui qui l'avait attaqué voulait un duel, et non un assassinat. Or, il crut que ce serait une expiation que de coucher le cadavre dans un suaire bénit, et de faire graver sur le marbre de sa tombe une croix, avec ce seul mot latin, Orate, afin que ceux qui s'agenouilleraient sur cette tombe priassent en même temps pour la victime et pour l'assassin.
(1) Le comte Guillaume de Hainaut avait épousé la fille du comte de Valois, de sorte que messire Leborgne de Mauny et le comte de Valois se trouvaient être devenus cousins.
— Et où retrouverai-je ce tombeau 1 s'écria Gauthier.
— Il était alors hors de la ville, répondit le blessé; mais la ville s'étant étendue depuis lors, il est renfermé maintenant dans ses murailles : vous le retrouverez, messire, dans le jardin du couvent des frères Mineurs, situe à l'extrémité de la rue de Foix.
— Bien, bien, dit Gauthier, voyant que le jeune chevalier s'affaiblissait de plus en plus; et maintenant, underniei mot je vous prie. Ce Jean de Lévis, qui a assassiné mon père, vit-il encore ?
— Il est mort depuis dix ans.
— Mais il avait un fils, m'avez-vous dit, un fils qui doit être en état de porter les armes ?
— Vous l'avez tué aujourd'hui, messire, répondit le moribond d'une voix éteinte : ainsi votre vœu de vengeance est accompli, ne songez donc plus qu'à celui de la miséricorde. Vous avez promis de renvoyer mon corps à ma mère, ne l'oubliez pas.
Et le jeune homme, retombant sur son lit de guerre, murmura un nom de femme, et expira.
Le même soir, messire Gauthier de Mauny dernanaa au roi d'Angleterre congé pour accompagner le comte de Derby, qui devait, aussitôt les joutes terminées, partir avec grand nombre d'hommes d'armes et d'archers, pour porter secours aux Anglais de la Gascogne, tandis que sir Thomas d'Agworth allait en Bretagne, pour y poursuivre à main armée les affaires de la comtesse de Montfort, qui devaient s'être grandement améliorées par le traité que venaient de passer avec le comte de Salisbury, messire Olivier de Clisson et le sire Godefroy de Harcourt, et dont la signature allait, sous quelques jours, rendre la liberté à ces deux chevaliers.
LÀ COMTESSE DE SAL1SBURY. Hi
Le troisième jour était, comme nous l'avons dit, réservé à Guillaume de Montaigu, qui, armé chevalier de la main du roi Edouard, selon la promesse que ce dernier lui en avait engagée au château de Wark, devait y faire ses premières armes sous les yeux de la comtesse : c'était donc un jour de fête pour le jeune homme, car il était bien décidé à être vainqueur ou à mourir, et dans l'un ou l'autre cas, il devait ou être couronné par elle, ou expirer sous ses yeux, ce qui était toujours regardé par lui comme un bonheur.
Au reste, pour faire plus grand honneur à son filleul, Edouard lui-même avait voulu rompre avec lui la première lanee : puis la reine avait donné pour ce jou* liberté à messire Eustache de Ribeaumont, afin que la seconde joute fût pour lui. Enfin la troisième avait été retenue par Guillaume de Douglas, qui avait obtenu de primer tous les autres chevaliers, à cause du défi fait devant le château de Wark et accepté à Stirling, lorsque Guillaume de Montaigu y était venu apporter une lettre du roi Edouard au roi David ; lettre à la suite de laquelle, on doit s'en souvenir, il avait été heureusement traité avec le roi de France de l'échange du comte de Murray contre messire Pierre de Salisbury.
Les deux premières joutes furent donc entièrement de courtoisie, et à peu près ce qu'est, de nos jours, un assaut dans une salle d'armes : chacun fit grande preuve de force et d'adresse ; on brisa deux ou trois lances, et Guillaume de Montaigu eut l'honneur de sortir à partie égale de cette
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lutte avec deux des meilleurs chevaliers du monde. Mais, à la troisième passe, on savait que le jeu devait se changer en duel : car le bruit du défi s'était répandu dans la noble assemblée, et, tout en déplorant la mort du chevalier Aventureux, on n'était pas fâché de retrouver, une fois encore, les émotions qu'avait fait naître le combat dans lequel il avait succombé.
Ce fut donc avec un frémissement général d'intérêt et d'impatience que l'on entendit les musiciens de la plateforme faire retentir l'air de leur défi guerrier, et l'attente de ceux qui craignaient encore que cette curieuse joute n'eût pas lieu fut joyeusement remplie, lorsque quatre cornemuses écossaises répondirent aux trompettes et aux clairons par un pibroch montagnard. Au même instant, les barrières s'ouvrirent, et Douglas parut. Chacun le reconnut à ses nouvelles armes, qui étaient d'argent au chef d'azur, avec un cœur sanglant de gueules, et une couronne d'or en l'azur. On se rappelle que les Douglas avaient substitué ces armes aux leurs, qui étaient d'azur au chef d'argent et à trois étoiles de gueules en l'argent, lors de la mort héroïque du bon lord James, qui avait, ainsi que nous l'avons raconté, succombé devant Grenade, en portant vers la Terre-Sainte le cœur de son souverain et ami Robert Bruce d'Ecosse.
Douglas entra donc dans la lice, accompagné d'un murmure général de curiosité, car il était doublement célèbre par les exploits de son père et les siens. Le récit de ses aventureuses entreprises, sa fidélité au roi David, les pertes terribles qu'il avait fait éprouver aux Anglais depuis dix ans à peu près qu'il avait pour la première fois eu la force de porter une lance et de lever une épée, en faisaient un objet d'intérêt pour les hommes et d'admiration pour les femmes. Guillaume de Douglas répondit à cette courtoisie en levant la visière de son casque pour saluer madame Philippe et la comtesse de Salisbury. On vit alors les
iraits d'un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans à peu près; ce qui redoubla l'étonnement, car on ne pouvait comprendre comment, si jeune encore, il avait déjà tant de renommée. Puis, lorsque Guillaume de Douglas eut rendu hommage aux deux reines, il baissa la visière de son casque, et montant sur la plate-forme, il alla frapper du fer de sa '<ance la targe de guerre de Guillaume de Montaigu.
Celui-ci ne fit qu'un bond du fond de sa tente jusqu'au seuil.
— Bien, messire, dit-il; vous êtes exact au rendez-vous, et je vous remercie.
— Vous parlez, mon jeune seigneur, comme si c'était de vous que fût venu le défi : il y a là erreur; le défi vient de moi, messire; je tiens à rétablir les faits dans toute leur exactitude.
— Qu'importe qui l'a donné ou qui l'a reçu, puisqu'il a été reçu et donné de grand cœur ? Or, prenez du champ ce qu'il vous en faut, et avant que vous ne soyez à votre place, je serai, moi, à la mienne.
Douglas fit volter son cheval ; et, tandis que Guillaume de Montaigu se faisait boucler sa targe et choisissait la plus forte entre trois ou quatre lances, il traversa de nouveau la lice; puis, arrivé à l'extrémité par laquelle il était entré, il abaissa sa visière et mit sa lance en arrêt. Il avait à peine achevé ces préparatifs qu'il vit son adversaire à son poste. Un instant suffit à Guillaume pour assurer de son côté sa lance, et les juges du camp, les voyant prêt? et, s'apercevant de l'impatience des spectateurs, crièrent à haute voix : — Laissez aller.
Les deux jeunes gens fondirent l'un sur l'autre avec une telle impétuosité, qu'il leur fut impossible de prendre leurs mesures : aussi, quoique le fer des deux lances eût touché les casques, il glissa sur l'acier en faisant jaillir des étincelles ; de sorte que les deux chevaliers, em-
portés par leur course , passèrent outre sans s'être fait autre dommage. Cependant tous deux arrêtèrent leurs chevaux avec toute la force et l'adresse d'écuyers consommés; et, les ramenant chacun à sa place, ils se préparèrent à une nouvelle course.
Cette l'ois, Douglas dirigea le fer de sa lance vers la targe de son adversaire, et l'atteignit en pleine poitrine avec tant de violence qu'il la brisa en trois morceaux, et qu'ébranlé du choc, Guillaume plia jusque sur la croupe de son cheval. Quant à celui-ci, il avait visé si iuste au cimier qu'il avait enlevé le casque de la tête de Douglas ; et cela si rudement que le sang en sortit à l'Ecossais par le nez et par la bouche. Au premier moment, on le crut blessé gravement; mais lui-même fit signe que ce n'était rien, reprit un autre casque des mains de son écuyer, demanda une lance neuve, et retourna prendre du champ pour fournir sa troisième carrière. Quant à Guillaume, il s'était redressé comme un arbre flexible que la brise courbe en passant; puis, faisant volter son cheval, il était aussitôt allé reprendre son poste, et attendait que son adversaire fût préparé. Douglas ne le fit pas attendre : les juges du camp donnèrent pour la troisième fois le signal, et les deux jeunes gens s'élancèrent l'un sur l'autre avec une rage que n'avaient fait qu'augmenter les courses précédentes.
Cette fois, ils se rencontrèrent avec une telle violence que, le cheval de Douglas s'étant cabré, et la sangle du cheval de Guillaume s'étant rompue, les deux champions roulèrent dans la poussière. Aussitôt Douglas se releva sur ses pieds, et Guillaume sur un genou. Mais avant que l'Ecossais n'eût franchi la moitié de la distance qui le séparait de son adversaire, il chancela, et l'on put voir, au sang qui coulait le long de sa cuirasse, qu'il était grièvement blessé. Les juges du camp s'avancèrent aussitôt dans la lice, et croisèrent leurs lances entre les deux jeu-
nés gens. Ce fut alors seulement qu'ils s'aperçurent que Guillaume aussi devait avoir reçu quelque grave blessure, car, après avoir essayé de se relever, il était retombé sur ses deux genoux et sur une main. En effet, les deux adversaires s'étaient donné coup pour coup; la lance de Guillaume avait percé la targe de Douglas, et, glissant sur la cuirasse, avait été s'enfoncer sous l'épaulière, tandis que celle de Douglas, traversant la visière, avait atteint Guillaume au-dessus du sourcil, et s'était brisée, lui clouant son casque au front.
Les juges du camp comprirent bientôt la gravité des deux blessures, et, sautant à bas de leurs chevaux, ils furent les premiers à porter des secours aux blessés; messire Jean de Beaumont courut à Douglas, et Salisbury à Guillaume; et tandis qu'on emmenait l'Écossais hors de la lice, il essaya d'arracher le tronçon de la lance qui était resté dans la plaie ; mais Guillaume lui arrêta la main.
— Non, mon oncle, lui dit-il, car j'ai peur qu'avec le fer ne s'en aille la vie ; appelez seulement un prêtre, car je voudrais mourir chrétiennement.
— Ne veux-tu pas un chirurgien d'abord? s'écria Salisbury.
— Un prêtre ! mon oncle; un prêtre ! je vous dis; il n'y a pas de temps à perdre, croyez-moi.
— Monseigneur! cria Salisbury à l'évêque Lincoln, qui était assis près de la reine, voulez-vous venir, il y a danger de mort.
La comtesse jeta un faible cri, plusieurs femmes s'évanouirent, et l'évêque, descendant les degrés, vint prendre près du blessé la place de Salisbury.
Alors, au milieu de la lice, retrouvant des forces pour ce dernier acte de religion, Guillaume deMontaigu, à genoux et les mains jointes, se confessa tout armé; puis, l'évêque de Lincoin lui donna l'absolution en face de toutes ces femmes qui priaient pour le jeune blessé, et de
tous ces chevaliers qui demandaient à Dieu la grâce de faire une aussi sainte et aussi belle mort.
L'absolution donnée , Salisbury se rapprocha de son nereu, lequel, étant en état de grâce et ne craignant plus de mourir, cessa de s'opposer à ce qu'on tirât de sa blessure le fer qui y était resté ; alors Salisbury le fit coucher sur le dos, et, lui appuyant le pied sur la poitrine, il parvint en se raidissant à lui arracher le tronçon de la plaie; puis aussitôt débouclant le casque , qu'on n'avait pas pu ouvrir jusque-là , cloué qu'il était , comme nous l'avons dit, au front du blessé, il parvint à lui dégager la tête de son enveloppe de fer. Guillaume était évanoui : ses écuyers accoururent à son aide, et le comte de Salisbury, aidé par eux, le transporta dans sa tente.
Aussitôt le médecin du roi arriva, envoyé par Edouard lui-même, et examina le blessé. Salisbury, qui aimait Guillaume comme son enfant , attendit avec anxiété la fin de l'examen ; mais il fut loin d'être favorable au jeune chevalier. Le mire se fit apporter le fer de la lance : à la rouille sanglante qui le couvrait , il était facile de voir qu'il avait pénétré de la longueur de deux pouces ; aussi le médecin secoua-t-il la tête , en homme qui n'espère pas grand chose de bon. En ce moment, des valets vinrent de la part du roi pour transporter Guillaume de Montaigu dans un appartement du château de Windsor ; mais le médecin s'y opposa, le malade étant trop faible pour supporter le transport.
Salisbury se vit forcé de quitter Guillaume avant qu'il ne fût revenu à lui, car sa mission l'appelait près d'Edouard : c'était le même soir qu'il devait partir pour aller chercher à Margate l'engagement d'Olivier de Clisson, et lui porter, ainsi qu'au sire de Harcourt, l'ordre royal qui les remettait en liberté. Salisbury était un de ces hommes chez qui les affections privées ne passaient qu'après les
devoirs publics ; il quitta donc Guillaume après l'avoir recommandé au médecin comme s'il eût été son fils.
Quant à la comtesse, elle avait demandé au roi la permission de ne pas assister au souper, et le roi la lui avait accordée à l'instant môme; car, ainsi que tous, il avait compris la douleur qu'elle devait ressentir d'un pareil accident. On sait avec quelle fidélité et quel respect le jeune homme l'avait gardée pendant la captivité du comte, et quoique plusieurs se fussent bien douté qu'il y avait dans la conduite de son jeune neveu quelque chose de plus tendre qu'un simple lien de parenté, la réputation de vertu de madame Alix était si bien établie, qu'elle n'avait aucunement souffert de ce dévouement. Cependant, quoiqu'on eût rendu justice à la comtesse en ne soupçonnant pas la pureté de ses sentimens pour son châtelain, elle n'en avait pas moins pour lui une amitié presque fraternelle , à laquelle il faut ajouter cette pitié tendre qu'éprouve presque toujours une femme , si vertueuse qu'elle soit, pour l'homme qui l'aime secrètement et sans espoir.
Aussi , lorsqu'elle vit entrer Salisbury, n'essaya-t-elle point de cacher sa douleur aux yeux de son mari, persuadée que lui, moins que personne, lui ferait un crime de ses larmes. En effet, Salisbury avait besoin de tout son courage pour retenir les siennes; il venait prendre congé d'elle, car, malgré les instances d'Edouard pour le retenir, l'inflexible messager avait résolu d'accomplir une mission dont il comprenait toute l'importance. Il partit loue le soir même , recommandant Guillaume aux soins de la comtesse.
Cette séparation, quelque courte qu'elle dût être, se faisait sous de si tristes auspices , qu'elle fat accompagnée de part et d'autre d'une douleur pressentimentale telle que, si Salisbury eût été un homme d'un cœur moins dévoué à son roi et d'un esprit moins ferme à ses devoirs,
il eût supplié Edouard de choisir quelque autre pour achever à sa place la négociation qu'il avait commencée; mais le comte, au moment où lui vint cette pensée, la repoussa comme il eût fait d'un crime, et, puisant une nouvelle force dans la honte de sa faiblesse, il prit congé d'Alix, la laissant maîtresse de l'attendre à Londres, ou de retourner au château de Wark.
Lorsque la comtesse fut seule, toutes ses pensées tristes, tous ses pressentimens mélancoliques se groupèrent autour d'une même douleur, celle que lui causait l'accident arrivé à Guillaume. Aussi , ne pouvant rester dans le doute, elle appela un page , et lui ordonna d'aller savoir des nouvelles du blessé. L'enfant revint au bout d'un instant; car, ainsi que nous l'avons dit, les tentes n'étaient séparées du château que par la longueur de la lice. Guillaume était toujours évanoui, et le médecin n'avait eu aucun motif de modifier ses premières prévisions: à son avis, la blessure devait être mortelle, et, quoiqu'il fût possible que le jeune homme reprît ses sens, à moins d'un miracle, il n'y avait aucune chance qu'il revît le jour le lendemain. Cette réponse , à laquelle Alix eût dû s'attendre d'après ce que lui avait dit le comte, ne l'en atteignit pas moins cruellement ; elle se souvint alors de ce dévouement si tendre et cependant si craintif , de cet amour toujours vivant, mais pourtant toujours muet, et cela pendant quatre ans que Guillaume ne l'avait pas quittée d'un instant, si ce n'était, comme il l'avait fait au château de Wark, pour obéir à ses ordres et s'occuper de son salut. Pendant ces quatre ans , elle avait lu jour par jour dans le cœur du jeune chevalier comme dans un livra dont le temps aurait tourné les pages , et elle n'avait vu dans ce cœur que des prières d'amour qui semblaient écrites pour la bouche des anges. Elle se représenta ce pauvre blessé, si joyeux et si plein d'espérance la veille encore, se réveillant aujourd'hui pour mourir, seul et
abandonné sous une tente; et il lui sembla que s'il expirait ainsi, éloigné des deux seules personnes qu'il eût aimées sur la terre, elle en garderait un remords fatal à tout le reste de sa vie. Quelque temps néanmoins elle hésita encore, deux ou trois fois elle se leva, et retomba hésitant sur son fauteuil ; tant elle craignait que, malgré les liens de parenté, on n'interprétât à mal cette visite mortuaire ; mais enfin le cri du cœur l'emporta sur la voix du monde, et, jetant un voile sur sa tête, sans page, sans femme, sans varlet, elle sortit du château de Windsor, et s'achemina vers la tente de Guillaume de M-ontaigu.
Ce qu'avait prévu le médecin était arrivé : Guillaume était revenu à lui, et l'homme de la science, qui avait reçu d'Edouard l'ordre de soigner également les deux blessés, avait profité de ce moment pour se rendre près de Douglas, dont la situation , quoique grave, était sans danger. Quant à Guillaume, il était en proie à une fièvre ardente, et, malgré sa faiblesse , il avait des momens de délire pendant lesquels deux hommes suffisaient à peine pour le maintenir sur son lit. Dans ces momens, il lui semblait voir une ombre vers laquelle il faisait tous ses efforts pour s'élancer, et que, dissret jusque dans son délire, il appelait, sans la nommer, tantôt par des cris, tantôt par des prières. Ce fut dans un de ces momens d'exaltation que la comtesse leva tout à coup la tapisserie qui pendait devant la porte de la tente , fa?s?mt succéder la réalité de sa présence aux rêves fiévreux qui l'avaient précédée. Par un mouvement naturel, les deux hommes qui retenaient i Guillaume le lâchèrent , en voyant contre leur attente apparaître cet être fantastique qu'il appelait, e Guillaume lui-même, comme si sa vision eût pris un corps, au lieu de s'élancer en avant , fit sur son lit un mouvement en arrière , les yeux fixes , la poitrine haletante, et joignant les mains dans l'attitude d'un suppliant.
La comtesse fit un signe, et ceux qui gardaient Guillaume sortirent, tout en se tenant à la porte de la tente, afin de rentrer au premier ordre qu'ils en recevraient.
— Est-ce vous, madame, dit Guillaume, ou bien est-ce un ange qui a pris votre forme pour me rendre plus doux le passage de cette vie à l'autre?
— C'est moi , Guillaume, répondit la comtesse : votre oncle ne pouvait pas venir, car il est parti pour le service du roi ; je n'ai pas voulu vous laisser ainsi seul , et je suis venue, moi.
— Oh ! oui, oui, c'est bien votre voix, dit Guillaume; je vous voyais quand vous étiez absente , mais je n'entendais pas vos paroles : vous avez, en entrant, suspendu le délire et chassé les fantômes 1 Est-ce bien vous? je mourrai donc heureux.
— Non, vous ne mourrez pas , Guillaume , reprit la eomtesse, tendant au blessé une main qu'il saisit avec un mélange de respect et d'amour impossible à exprimer. Votre état n'est point aussi désespéré que vous le croyez.
Guillaume sourit tristement.
— Ecoutez, lui dit-il, tout est bien comme Dieu le fait, et mieux vaut mourir que de vivre malheureux: n'essayez donc point de me tromper, madame , et n'usons point ce qui me reste de force à me reprendre à des espérances iuutiles ; ee que je regrette en mourant, madame, c'est de n'être plus là pour vous garder.
— Me garder, Guillaume ! et de qui ? Grâce à Dieu, nos ennemis ont repassé la frontière.
— Oh! madame, interrompit Guillaume, vos ennemis ne sont pas ceux que vous craignez le plus. Il en est un plus terrible pour vous que tous ces brûleurs de villes écossais, que tous ces preneurs de châteaux des frontières; celui-là , madame, sans que vous vous en doutiez, je vous ai déjà garanti deux fois de lui, peut-être. Tenez, écoutez-moi; tout à l'hsure j'avais le délire, mais le dé-
lire des mourans est peut-être une double \ue! eh bien ! au milieu de mon délire, je vous voyais dans les bras de cet homme, j'entendais vos cris ; vous appeliez à l'aide, et personne ne venait, car j'étais retenu sur mon lit par des liens de fer; j'aurais donné non pas ma vie , puisque jej vais mourir, mais mon âme, entenaez-vous ? mon âme pendant l'éternité , pour aller à votre secours, et je ne le pouvais pas; j'ai bien souffert, allez , et je vous remercie d'être venue.
— C'était de la folie , Guillaume , c'étaient les rêves de la fièvre, car, je vous devine , vous voulez parler du roi.
— Oui, oui, c'est de lui que je parle ; écoutez~?iK>i, madame : peut-être tout à l'heure c'était du délire ; mais maintenant ce n'en est plus; vous voyez bien , n'est-ce pas, qu'en ce moment j'ai toute ma raison ! Eh bien ! tenez, je n'ai qu'à fermer les yeux, et je vous revois comme je vous voyais tout à l'heure , et j'entends vos cris ! oh ! tenez, c'est à m'en rendre fou.
— Guillaume, Guillaume! s'écria la comtesse, effrayée elle-même de l'accent de vérité avec lequel lui parlait le mourant, du calme, je vous en supplie.
— Oh ! oui, oui, du calme pour mourir, je vous en supplie, rendez-moi du calme.
— Que faut-il faire pour cela? répondit Alix avec un ton de profonde pitié ; dites, et si c'est en mon pouvoir, je le ferai.
— Ii faut partir, s'écria Guillaume les yeux étincelans, partir à l'instant même, vous éloigner de cet homme ! Je mourrai bien tout seul maintenant que je vous ai vue ; promettez-moi de partir.
— Mais où voulez-vous que j'aille ?
— Partout où il ne sera pas. Vous ne savez pas combien il vous aime; vous n'avez pas vu cela, vous, car, pour le voir, il fallait les yeux de la jalousie ; cet homme vous aime à commettre un crime !
— Oh ! vous m'épouvantez, Guillaume.
— Mon Dieu, mon Dieu l je sens que je vais mourir, mourir avant que vous ne soyez convaincue que cet homme est capable detoutl Jurez-moi que vous partirez, demain, cette nuit... jurez-moi.
— Je vous le jure, Guillaume, dit Alix. Mais vous ne mourrez pas ; je retourne au château de Wark, et, lorsque vous serez guéri, vous viendrez m'y rejoindre; Guillaume 1 qu'avez- vous 1
— Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi ! murmura Guillaume.
— Guillaume I Guillaume ! s'écria la comtesse en se baissant vers lui ; mon Dieu, mon Dieu !
— Alix, Alix, balbutia Guillaume, adieu, je vous aime. Alors, rassemblant toutes ses forces, il jeta ses bras autour du cou de la comtesse, et moitié la baissant vers lui, moitié se levant vers elle, il toucha de ses lèvres les lèvres d'Alix, et retomba sur son oreiller.
Elle avait reçu à la fois son premier baiser et son dernier soupir.
Le lendemain au matin, la comtesse, comme elle l'avait promis la veille à Guillaume, alla prendre congé de madame Philippe, qui voulut d'abord la retenir, mais qui, admettant bientôt une excuse aussi légitime que celle que faisait valoir madame Alix pour quitter les fêtes, n'insista que ce qu'il fallait pour lui prouver le regret qu'elle avait de se séparer d'elle. Quant à Edouard, après avoir fait, comme la reine, quelques instances, il céda comme elle, et avec un air d'indifférence qui acheva de convaincre la comtesse que le malheureux jeune homme dont elle regrettait la mort s'était alarmé mal à propos; seulement, comme la comtesse avait à traverser des pays dans lesquels, d'un moment à l'autre, les maraudeurs des frontières faisaient irruption, le roi exigea qu'elle acceptât une escorte,
et iui fît promettre de ne s'arrêter que dans des villes closes ou des châteaux fortifiés.
La comtesse se mit donc en route, et le premier jour s'arrêta à Hertfort, étant partie tard et n'ayant pu faire que dix lieues pendant cette journée : elle y trouva son logement préparé, car un courrier marehait en avant, comme lorsque la reine était en voyage : c'était une dernière attention d'Edouard, et la comtesse n'y vit qu'une courtoisie exagérée, mais qui s'expliquait cependant par la vieille amitié que le roi portait au comte de Salisbury.
Le jour suivant elle se remit en route et vint coucher à Northampton, où, grâce aux mêmes précautions royales, elle trouva un appartement digne d'elle et de celui qui le lui offrait ; seulement, le chef de l'escorte vint la prévenir que la journée du lendemain était forte, et que l'on devrait partir de bonne heure si l'on voulait arriver jusqu'au logement que le roi avait fait préparer.
En effet, la comtesse se mit en route avec l'aube : sur le midi, l'escorte s'arrêta à Leicester, et ne se remit en chemin que vers les trois heures. Quoiqu'on fût alors aux plus longs jours de l'année, la nuit était venue sans qu'on eût aperçu à l'horizon aucune apparence de ville ni de château. On continua de marcher deux heures encore à peu près, lorsque enfin on vit briller une lumière dans les ténèbres. Quelques minutes après, la lune, en se levant, découpa en vigueur les tours et les murailles d'un château fort; à meaure qu'on avançait, la comtesse croyait reconnaître, à certains signes restés dans son souvenir, une résidence qui lui était connue ; enfin, en arrivant à la porte, son dernier doute disparut. Elle était au château de Nottingham.
La comtesse frissonna malgré elle, car on se rappelle que ce château gardait de sanglans souvenirs. Alix y entra donc avec une terreur qui s'accrut encore lorsqu'elle vit que l'appartement qu'on lui avait préparé était la chambre
môme où avait été arrêté Mortimer et où avait été tué Dugdale : aussi n'eut-elle point le courage de toucher au souper, se contentant de tremper ses lèvres dans une coupe de vin épicé. Au reste, il n'y avait pas à se tromper à cette chambre, car elle la connaissait bien : c'était la même où madame Philippe lui avait raconté toute cette tragique aventure, le soir même de l'arrivée de Gauthier de Mauny et du comte de Salisbury. Si, alors qu'elle était près de la reine, entourée de ses femmes, et gardée par son fidèle châtelain Guillaume de Montaigu, elle n'avait pu se soustraire à un sentiment d'effroi, quelle ne devait pas être sa terreur, aujourd'hui qu'elle se trouvait seule dans ce même château, au milieu d'hommes presque inconnus, et le cœur tout saignant encore de la mort récente de celui dont chaque objet dans cette chambre lui rappelait le respect et l'empressement. Mais , hélas ! il n'était plus là pour la garder et la défendre , le pauvre enfant au cœur dévoué , dont toutes les craintes pour elle lui revenaient à l'esprit à cette heure! Aussi était-elle restée dans le fauteuil où elle s'était assise, le coude appuyé sur la table où était posée la lampe, n'osant tourner la tête derrière elle , de peur de voir quelque objet fantastique, quoiqu'en face d'elle fût un souvenir réel : c'était cette entaille faite dans l'un des pilastres de la cheminée par î'épée de Mortimer. La vue de cette entaille amena tout naturellement Alix à se remémorer comment Mortimer avait été arrêté. Elle se souvint d'un souterrain qui communiquait aux fossés du château; d'un panneau qui glissai* dans la boiserie ; elle se rappelait bien que la reine lui avait dit que ce souterrain était mure, et que ce panneau ne s'ouvrait plus ; mais n'importe, il lui était impossible de vaincre sa terreur. Ce qui la redoublait encore, c'était qu'elle attribuait à la fatigue de la journée un engourdissement insurmontable, qu'elle crut combattre en buvant de nouveau quelques gorgées du vin épicé
qu'elle avait déjà goûté en arrivant; mais loin que ce qu'elle prenait pour un réactif produisît l'effet qu'elle en attendait, l'espèce d'engourdissement qui avait commencé de s'emparer d'elle n'en devint que plus intense. Alors elle se leva et voulut marcher ; mais elle fut forcée de se soutenir au fauteuil : tous les objets paraissaient tourner autour d'elle, elle sentait qu'elle était en ce moment sous l'influence d'un pouvoir invincible, et qu'elle ne s'appartenait plus ; elle vivait dans un monde d'où la réalité avait disparu. La lueur tremblante de la lampe animait jusqu'aux objets immobiles ; les figures sculptées des lambris se mouvaient dans l'ombre ; il lui semblait entendre un bruit lointain pareil à celui d'une porte qui grince, mais tout cela comme dans un rêve. Enfin, il lui vint dans l'idée que ce vin qu'elle avait bu pourrait bien être un narcotique dont elle éprouvait les effets; elle voulut appeler, mais la voix lui manqua. Alors elle rassembla toutes ses forces pour aller ouvrir la porte ; mais à peine eut-elle fait quelques pas qu'une réalité terrible succéda à toutes ces visions. Un panneau de boiserie glissa, et un homme , s'élançant dans la chambre, la retint dans ses bras au moment où elle allait tomber évanouie.
Les deux acciclens arrivés, l'un à Jean de Levis, l'autre à Guillaume de Montaigu, le départ du comte de Saiisbury pour Margate et celui de la comtesse pour le château de Wark , avaient mis fin aux fêtes de Windsor. D'aiileurs Edouard lui-même ne devait pas demeurer plus longtemps à Londres : il voulait, disait-il, visiter
tous ses ports méridionaux pour y hâter les arméniens qu'il continuait défaire. Il était donc parti le même jour qu'Alix, sans attendre le retour de son envoyé, paraissant oublier ainsi tout à coup, et pour un objet plus pressé, l'importante affaire que Salisbury était chargé de terminer, et dont il devait venir lui rendre compte à Londres.
Elle avait eu cependant le dénoûment que le comte en attendait. Olivier de Clisson et messire Godefroy de Harcourt avaient signé ; et , chargés des pleins pouvoirs du sire d'Avaugour , de messire Thibault de Montmorillon, du sire de Laval, de Jean de Montauban, d'Alain de Quidillac, de Guillaume , de Jean et d'Olivier des Brieux, de Denis du Plessis , de Jean Mallart , de Jean Senedari, de Denis de Cadillac et du sire de Malestroit, ils s'étaient engagés en leur nom; en conséquence , Olivier de Clisson et Godefroy de Harcourt avaient été remis immédiatement en liberté; Salisbury les avait vus s'embarquer, et il revenait à Londres, où l'attendait la nouvelle de la mort de Guillaume.
Le comte aimait son neveu comme il eût pu aimer son propre fils ; mais le comte était avant tout un chevalier de son époque, un cœur du quatorzième siècle, un homme enfin qui, se mettant lui-même chaque jour en danger, regardait la mort comme un hôte auquel il faut ouvrir sa porte au premier coup qu'il y frappe, et recevoir tout terrible qu'il est , d'un visage calme et religieux. Résolu d'aller rejoindre Edouard pour lui porter l'engagement des barons français , il alla prendre congé de la reine, et partit le même jour de Londres.
Cependant Edouard, qui réunissait à la fois cette triple qualité, assez rare en ce siècle , d'homme politique profond, de guerrier aventureux et de chevalier ardent en amour, avait mené à la fois, au milieu des fêtes de Windsor, trois affaires qui étaient pour lui de la plus haute importance.
Jacques d'Artevelle, que nous avons perdu de vue depuis deux ans à peu près , était constamment resté en la faveur des bonnes gens de Gand, et avait continué d'entretenir des relations d'amitié avec le roi Edouard ; il y avait même plus : le rutwaert avait pensé avec raison que l'alliance la plus avantageuse au commerce de ses compatriotes étant celle de l'Angleterre, qui lui fournissait ses laines du pays de Galles et ses cuirs de la comté d'York , cette alliance ne pouvait pas être payée trop cher. Un moyen de faire cette alliance durable était celui d'établir le jeune prince de Galles seigneur et héritier de Flandre, à la place de Louis de Crécy. Or, selon Jacques d'Artevelle , le moment était venu d'accomplir cette grande œuvre politique, pour laquelle, écrivait- il à Edouard quelques mois avant les fêtes de Windsor, les esprits étaient suffisamment préparés.
Edouard avait prévu que ce moment ne pouvait pas tarder, et il avait pris toutes ses dispositions en conséquence ; aussi , lorsqu'il reçut la lettre de d'Artevelle, ne voulut-il confier ce secret à personne, de peur qu'il ne s'ébruitât. Par les fiançailles de sa fille avec le jeune comte de Montfort, il avait la Bretagne ; par l'élection du prince de Galles , il avait les Flandres : il réalisait donc ainsi un des rêves les plus gigantesques qu'un roi d'Angleterre puisse concevoir ; car, tout en demeurant dans son île, il tenait pour ainsi dire la France entre ses deux mains ; mais il lui fallait une année de paix, au moins, pour accomplir ce dernier projet. Cette année, il venait de l'acheter par une trêve signée entre lui et le duc de Normandie, trêve qui devait durer jusqu'à la fête de la Saint-Michel 1346, c'est-à-dire pendant dix-huit mois environ. Cette trêve, au reste, ne changeait rien aux droits respectifs de Charles de Blois et du comte de Montfort : les partisans des deux rivaux pouvaient même continuer d'escarmoucher ensemble , sans que ni l'un ni
l'autre des rois qui avaient embrassé leur cause fussent responsables de ces rencontres particulières : bref, tout était arrangé pour que chacun, usant des ressources qu'il avait à sa disposition, se retrouvât plus disposé à combattre que jamais à l'expiration de l'armistice : voilà pourquoi Edouard avait doublement tenu au traite que Salisbury avait fait signer à Olivier de Clisson et à Godefroy de Harcourt , traité qui , en lui assurant d'avance la coopération de douze seigneurs, tant de la Bretagne que de la Normandie, lui créait sur le continent une force matérielle à laquelle il était difficile que Philippe de Valois résistât.
Sûr que la négociation entamée par Salisbury réussirait en son absence comme en sa présence, Edouard avait donc tourné entièrement les yeux vers la Flandre ; aussi, lorsque le comte, qui était de retour à Londres huit jours après le départ du roi, arriva au port de Sandwich, où on lui avait dit qu'il rejoindrait Edouard , il le trouva parti depuis la veille, avec le comte de Suffolk, Jean de Beaumont, le comte de Lancastre, le comte de Derby, et force barons et chevaliers auxquels il avait donné rendez-vous dans ce port, sans leur dire à quelle intention il les rassemblait. Salisbury s'étonna d'abord de n'avoir point été désigné pour faire partie d'une expédition aussi importante ; mais connaissant la rapidité des résolutions d'Edouard, il présuma que le projet qu'il accomplissait avait été arrêté instantanément, et sur quelque nouvelle inattendue ; en conséquence , il résolut de rejoindre la comtesse au château de Wark, et d'y attendre les ordres du roi.
Le comte quitta en conséquence le bord de la mer, et reprit à travers les terres sa route à petites journées ; car il était sans suite aucune, et par conséquent n'avait qu'un seul cheval. Or comme, en ces temps de guerre, tout chevalier avait l'habitude de marcher armé, il était assez
difficile que sa monture, si vigoureuse qu'elle fût, ayant, à supporter le poids de son cavalier et de sa cuirasse, pût faire plus de dix à douze lieues par étape. Ce ne fut donc qu'au bout de six jours de marche que le comte arriva au haut des collines qui dominent Roxburgh, et du sommet desquelles il aperçut enfin le château de Wark. Tout lui parut dans le même état où il l'avait laissé, et cependant il éprouva un mouvement de tristesse inexplicable à cette vue, et ce mouvement fut si profond, qu'au lieu do mettre son cheral au galop pour être quelques instans plus tôt près de son Alix bien-aimée, il ralentit son pas, au contraire, et ne s'approcha plus qu'en tremblant, et comme un homme sur lequel plane un malheur qu'il ignore, mais qu'un pressentiment avertit de l'existence de ce malheur. Cependant aucun changement visible ne justifiait de pareils présages : la bannière flottait sur sa tour, les sentinelles se promenaient sur les remparts de ce pas lent et monotone qui indique que tout est tranquille au dedans et au dehors. Quelques paysans des environs, qui venaient d'apporter les vivres du lendemain, sortaient par la grande porte, et regagnaient leurs villages. Salisbury eut un instant l'idée d'aller à eux et de les interroger ; mais sur quoi? il l'ignorait lui-même. Il surmonta donc ce moment de faiblesse, et, convaincu par le témoignage de ses yeux que son imagination le trompait, il fit prendre une allure plus vive à son cheval , et parvint bientôt au bas de la colline au sommet de laquelle était situé le château. Arrivé là, il vit au signal de la sentinelle qu'il était reconnu, et monta rapidement le sentier qui conduisait à la pluie-forme.
Parvenu devant la porte, il trouva ses officiers qui l'attendaient ; mais ce n'était pas par eux seulement qu'il comptait être reçu. Alix ordinairement était la première à venir au-devant de lui, et il ne voyait pas Alix. Cependant, Klronjdementqu'ileûtgravi le sentier, on avait eu lo temps
2fl0 LA COMTESSE DE SAL1SBURY.
de la prévenir. N'était-elle point au château? mais si elle n'y était pas, où pouvait-elle être ? Aussi le premier mot que prononça le comte fut le nom de sa femme. Mais, sans lui répondre , l'écuyer qui tenait la bride de son cheval ui montra le château. Le comte, n'osant pas le questionner davantage, mit pied à terre et s'élança dans la cour : là, il s'arrêta un instant , car, ne voyant pas la comtesso sur le perron, comme il s'attendait à l'y trouver, il porta successivement les yeux à toutes les fenêtres, espérant l'apercevoir à l'une d'elles ; mais toutes les fenêtres étaient fermées : alors il courut aux marches aussi vite que lui permettait le poids de son armure , et se dirigea vers l'appartement de sa femme. Toutes les pièces qu'il devait traverser pour y arriver étaient désertes ; enfin, en ouvrant une dernière porte, il vit debout, sur le seuil de sa chambre, la comtesse toute vêtue de noir, et si pâle qu'elle semblait près de trépasser.
Le comte demeura un instant tremblant et muet à cet aspect, car il ne pouvait deviner ce qui était arrivé ; enfin, voyant que la comtesse restait immobile, il s'avança vers elle et rompit le silence.
— Que vous est-il arrivé, madame, lui dit-il d'une voix tremblante, et de qui portez-vous le deuil ?
— Monseigneur, répondit la comtesse d'une voix si faible qu'à peine Salisbury put l'entendre , je porte le deuil de votre honneur, qui m'a été lâchement volé au ChfilCtiU de Nottingham par le roi Edouard d'Angleterre.
FIN DU rilK.Vm.R YOLliJlSe