‹ La comtesse Hortensia (volume 5)Chapitre 10 sur 16 · LES FORÇATS · texte numérisé non relu

LES FORÇATS

A\j et Soliman,

Elle est bien triste l'histoire de ces deux pauvres Algériens, et malheureusement c'est une histoire vraie. Il n'y a pas d'espoir de se consoler au dénouement avec ces trois mots : C'est une fiction.

Nous avons pris Alger : c'est une tort belle conquête pour lo commerce du midi; nous tenons garnison sous l'Atlas; la civilisation exportée à Alger s'étend, hors des murs, à une portée de fusil de Bédouin. Pour adoucir les

mœurs des naturels du pays, nous suivons la méthode espagnole : nous livrons aux tribus une bataille qui ne finit pas ; nous leur tirons des coups de canon ; nous faisons des ordres du jour et des bulletins ; notre exploration au nord de l'Afrique est aussi avancée que celle de Levaillant au midi. Au bout du compte, je crains fort que nous n'en rapjiortions comme lui qu'un animal empaillé,

ÂnnLbalis spolia et victi monumenta Siphacis.

En attendant, on s'entre-tue pour tuer le temps. Le choléra s'est mis du côté des Bédouins ; tous les jours quelques familles prennent le deuil. Il en coûte de vouloir civiliser les gens à tout prix, des gens qui nous regardent, nous, comme des barbares, et qui viendraient nous civiliser s'ils avaient de l'artillerie légère et des vaisseaux à trois ponts. Nous comptons nos morts, nous pleurons sur eux, c'est de toute justice ; mais les barbares qui tombent, nous n'y prenons pas garde. Ces

barbares ont pourtant des femmes qu'ils aiment, des eufans qu'ils élèvent dans la crainte de Dieu et la haine des chrétiens, des familles qu'ils nourrissent de leur chasse et de leur travail. Lorsque le soir, ces pauvres gens pleurent un père, ce n'est pas un lion de l'Atlas qui l'a dévoré, c'est une balle chrétienne et baptisée qui l'a étendu mort.

Et l'on voudrait que les orphelins et les veuves tinssent ce langage : * Qu'Allah soit 1 béni ! C'est pour notre bien que les chrétiens « sont venus; rallions-nous au drapeau des « chrétiens. Ils nous tuent nos pères, nos « maris , nos enfans, mais ils nous civi- « lisent. Abjurons les préjugés de nos aieux. < Il y a quatre siècles et plus que nous som- « mes dans l'erreur. Les chiens de chrétiens « sont nos frères. Autrefois, lorsque nous ne « les connaissions que de nom, nous les avions « en horreur; mais aujourd'hui c'est un de- - voir et un plaisir de les aimer. Ils ont dé- « truit la ville sainte, ils ont tué beaucoup des « noires, ils ont pris l'or du la Casauba, ils ont

« abattu le croissant de la porte Babazoun ; oh ! <r c'est juste le moment de renoncer à nos « vieux préjugés; vivent les chrétiens! » Un soir deux enfans, deux de ces orphelins que nous avons faits pour venger un coup d'éventail, se promenaient mélancoliquement dans un vallon qui descend de l'Atlas, Aly et Soliman, l'un âgé de quatorze ans, l'autre de quinze. Ils pensaient à leur tribu dévastée, à leurs bestiaux détruits, à leurs parens morts, et ils versaient d'abondantes larmes comme des enfans civilisés; ils échangeaient entre eux des raisons qui leur paraissaient justes. Aly disait à Soliman : Mais qu'avons-nous fait à ces chrétiens qui sont venus du bout du monde pour tuer la mère qui nous a nourris, et notre père qui était si bon. On dit que le dey a donné un coup d'éventail à un chrétien : c'est une affaire qui ne devait regarder que le coup, n'est-ce pas? Nous étions à deux jours de marche d'Alger lorsque cela s'est passé ; nous n'avons jamais vu ni le dey, ni le chrétien battu : pourquoi nous a-t-on pris nos

bestiaux, tué notre père et notre bonne mère, ravagé notre tribu? Comprends-tu cela, toi, Soliman?

Le frère répondit :

■ — Je crois que les chrétiens sont privés de raison. La raison n'a été donnée qu'aux enfans du Prophète; il faut plaindre les chrétiens, comme nous plaignons les fous, ces malheureux que Dieu abandonne.

— Oui, si ces fous restaient chez eux, je les plaindrais pour suivre la loi du Prophète ; mais il viennent nous tuer chez nous, et alors comment veux-tu les plaindre? Je voudrais être grand et fort, avoir un cheval, me battre avec un de ces chrétiens, et venger mon père. Le sang de notre père est là, le vois-tu? Il est encore rouge comme ces grenades.

Les deux enfans pleuraient de rage, et Aly serrait étroitement dans sa main droite le manche d'un petit couteau.

En ce moment ils aperçurent dans un massif de grenadiers un jeune rhrcti<n qui cueillait des fruits

Aly était au comble de rexaltation.

— Envoilàuii,s'écria-t-il, un de ces chiens; je vais le tuer avec mon couteau.

Soliman arrêta le bras de son frère.

— C'est une action criminelle, lui dit-il. Il est seul, cet enfant, et nous sommes deux ; il est sans armes : nous sommes armés : mon frère, crains d'offenser Dieu.

— Et quand ils sont venus, eux, s'écria le fougueux Aly, n'étaient-ils pas deux contre un, cent contre un, avec leur vaisseaux, leurs canons, leurs ruses de guerre , leur science infernale de destruction? Crois-tu qu'ils seraient venus nous attaquer s'ils n'avaient été sûrs de leur coup? Ils nous ont tués sans risque pour eux, comme je vais tuer ce chrétien sans risque pour nous.

Il tua le jeune chrétien.

Des soldats passèrent auprès, ils virent le cadavre et les assassins. Aly et Soliman furent garrottés et conduits à la ville.

x\ly confessa son crime , Soliman ne nia point sa complicité.

Us furent jugés. On leur demanda leur âge, leur profession, leur domicile. Un procureur du roi fît un réquisitoire qui commençait par : S'il est un crime qui; un avocat les défendit pour la forme. Us furent condamnés aux travaux forcés à perpétuité; on les trouva trop jeunes pour la guillotine.

Mais il n'y a pas de bagne dans la ville d'Alger ; cette ville garde encore les traces de la barbarie ; elle est dépourvue d'établissemens philanthopiques, de chiourmes et d'argousins : on lui fera un bagne si la civilisation de l'Atlas avance toujours. Aly et Soliman sont destinés à servir de germe à la pépinière future des galériens africains; ils sont la base vivante du monument à venir, la première mise de fonds de l'établissement. On les embarqua sur un vaisseau à vapeur, on leur jeta des fèves et trente livres de chaînes aux pieds. Us arrivèrent sur la terre hospitalière de France, à Toulon.

Là, leur hôtellerie c'est le bagne ; il leur fut recommandé par leurs nouveaux camarades

de prendre les mœurs de la communauté, d'étudier les usages, les habitudes, les goûts du galérien fiançais, afin de pouvoir rapj)orter au bagne de l'Atlas la civilisation du bagne de Toulon. Eh bien! savez-vous ce qui est arrivé? Du premier coup d'essai, les jeunes barbares se sont récriés d'horreur contre la moralité du dortoir ; ils ont appelé la foudre du ciel contre les vieux habitués qui leur parlaient un langage à faire dresser les cheveux ; les barbares ont fait la leçon aux civilisés flétris; bien plus, Aly et Soliman s'environnent comme un mur de respect qui les protège contre la dépravation générale ; ce sont les deux anges de la cité promise aux flammes. Ils ont versé du sang, ils portent justement le nom d'assassins; et pourtant ils montrent tant de docilité, de repentir, de résignation, qu'il font oublier leur crime. On ne songe qu'à leur jeunesse, à leurs malheurs, à la déplorable fatalité qui leur conseilla le meurh-e, un jour d'irrésistible désespoir.

Nous les avons vus au bagne ; de tous les

tableaux de cette funèbre galerie, de toutes les douleurs de ce purgatoire terrestre, rien ne nous a émus comme le groupe immobile d'Aly et Soliman. Henri Monnier et moi, nous avions obtenu le triste privilège d'explorer les plus secrets recoins du bagne, de descendre dans des cachots où le jour ne descend pas, de visiter des lieux d'expiation où il y a des pleurs et des grincemens de dents. Nous devions cette faveur à deux hommes qui portent un nom vénéré, môme dans cette société du bagne qui ne vénère rien : c'est comme si nous citions M. Auban, chirurgien de l'arsenal , et M. le commissaire Esmenard. On nous exposa ce groupe vivant, qu'en deux coups de ciayon Henri Monnier reproduisit avec une vérité si saillante, que tous les forçats admis par faveur à la séance, se récrièrent d'étonnement. L'artiste leur indiqua une pose ; ils s'y soumirent avec une docilité muette et touchante; c'était l'immobilité du marbre; l;i vir n'était sensible chez eux que par l'éclat de leurs yeux africains. Dès que leurs

portraits furent terminés, on accourut des salles voisines pour voir et admirer; eux seuls ne témoignèrent aucun empressement ; ils ne jetèrent qu'un rapide et mélancolique regard sur le papier qui les reproduisait. Mounier leur donna une gratitication ; alors un éclair de sourire courut sur leurs figures basanées; ils retombèrent aussitôt dans leur rêverie habituelle ; le cachot se rouvrait pour eux.

Voilà deux malheureux auxquels personne ne songe dans le monde; ils n'ont point de parens, point d'amis, point de protecteurs; ce sont les orphelins de l'Atlas : ils sont criminels parce qu'ils ont été orphelins; ils ont versé le sang parce qu'ils ont agi dans un ordre d'idées qui leur a paru juste : en remontant à la source du crime, nous sommes forcés d'admettre que le crime vient de nous, et que nous les punissons parce que nous avons pris Alger. Si nous i^isonnons sèchement en criminalislc, avec toute la logique sévère du Code, nous sommes parfaitement dans notre

droit : en général, les nations ne se donnent jamais tort ; elles ont une logique qui se plie à tout, un droit flexible qui met leur conscience de nations en repos. On a insulté notre consul, nous avons déclaré la guerre au dey : nous avons pris Alger; c'est notre conquête, c'est notre département d'outre-mer; dès ce moment, nous exerçons haute et basse justice sur la terre soumise : si les naturels du pays commettent des crimes, à nous, les vainqueurs, revient le droit de punir les crimes ; car il faut toujours que les crimes soient punis. Il n'y a rien à répondre à cela en droit. Mais la philosophie répond à tout, et presque toujours elle donne tort au droit. La philosophie n'est pas criminaliste ; elle ne copie pas des livres, elle en fait. Quelques lignes de bon sens tirées à propos, coulent à fond Grotius et Puffendorff. La philosophie n'admet pas que l'on puisse impunément fusiller des hommes et des femmes, f urs de tout crime, et charger de chaînes ensuite deux malheureux enfans qui se croyaient autorisés à user

d'un droit dont vous avez usé les premiers contre leur nation. Nous savons qu'il faut faire malheureusement des concessions aux lois et aux usages sur lesquels repose l'existence des peuples; nous savons que par suite du grand imbroglio de notre oiiianisation sociale, il serait foil difficile de gouverner avec, des idées philosophiques, et que la puissance de tout mettre en harmonieux accord, législation, bon sens, morale, droit des gens, n'a])partieut qu au peuples naissans, lesquels ne tardent pas de tout noyer encore dans le chaos, à mesure qu'ils progressent. Mais il est pourtant des cas exceptionnels oii l'on peut faire fléchir la rigidité du Code, où l'on peut s*avouer tout bas que la raison du plus fort esttoujouis la mauvaise, et qu'un gouvernement doit se faire quelquefois philosophe clandestinement dans les petits détails, sans compromettre sa dignité, sa force, son existence. Certainement ce serait un luxe d'absurdités philosophiques d'absoudre d'avance tout Algérien qui tue un Français, attendu que nous avons fait feu les

premiers; que tout Bédouin mort était innocent du soufflet consulaire, et pouvait être vengé impunément par les siens ; mieu\ vaudrait abandonner la conquête. Des raisons prises dans le droit politique des nations nous ont poussé en Afrique; le vent et le caiion nous ont été propices; c'est au mieux : nous voilà maîtres reconnus ; les Bédouins sont nos sujets, soumis à nos lois, justiciables de nos tribunaux. Aujourd bui donc, un de ces cas d'exception se présente où la loi peut s'incliner devant une philosophique mansuétude, sans qu'il en résulte un de ces ébranlements sociaux que la clémence occasionc quelqueibis. Ce sont deux enfans : leur âge est déjà un titre à la pitié; deux sauvages, si l'on veut, qui raisonnent d'après les principes du dioit naturel, et qui, fort ignorans de l'Évangile, croient enco.e qu'on peut rendre œil pour œil, dent pour dent. C'est une erreur excusable au pied de l'Atlas; il nous semble qu'il est déniesurénipiit sévère de corriger une pareille erreur, et chez de tels coupables, par

la perte absolue de la liberté de toute une vie, par le supplice infamant du bagne, par trente livres de ferrailles aux pieds et aux mains. Un peuple qui se dit chaque jour qu'il est grand, et qui l'est en effet, doit être réfléchi dans l'application des peines, même contre des sauvages qui n'ont, pour réclamer contre ce luxe de supplice, ni députés, ni avocats, ni parens, ni journaux. Nous ne pensons pas toutefois, qu'on doive les rendre soudainement à la liberté ; d'abord parce qu'ils ne sauraient que faire de cette liberté, ces deux pauvres enfants; ensuite parce qu'il est un soin de prudence qui veut qu'on ne déchaîne pas dans la société deux ardens Africains révélés à la justice par une énergie teinte de sang. Ce qu'on ne doit pas faire aussi, c'est de les jeter en guise de fondemens dans l'édifice d'un bagne projeté j c'est de tirer parti de leur soumission, de leur repentir, de leur moralité même, pour les offiir comme modèles à des galériens futurs, venus comme eux du fond de l'Afrique, pour traîner la chaîne dans les chiourmes

d'Alger. C'est un calcul peu digne ; en voici peut-être un plus convenablement moral.

Oui, il faut tirer parti de leur énergie : mai dirigée, elle a commis un crime; sagement conseillée, elle produira le bien. Puisque tous les rapports des surveillans sont déjà favorables aux deux jeunes Africains, on peut en tirer encore d'excellentes inductions pour leur avenir. Ce n'est pas un bagne nouveau qu'il faut fonder, c'est un lieu spécial de réclusion pénitentiaire, où l'enfance criminelle par fatalité d'occasion, doit trouver des maîtres polis au lieu d'argousins, des salles d'études au lieu de pontons, des professeurs au lieu de gardeschiourmes, de bons livres au lieu de boulets. Enfermez Aly et Soliman pendant quelques années, mais bien loin de Targot ; loin de la corruption, loin de cette fétide -atmosphère qui rendrait criminelle même la vertu. Ne leur montrez pas la France hospitalière à travers des liasses de squalides galériens ; enseignez à ces vives intelligences africaines ce

qu'on enseigne à nos enfans , la religion sur-

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