Mémoires de Malouet, chap. XVIII
164 LA COMTESSE PAULINE DE BEAL'MÛNT.
parement la même réponse que Montmorin. Malouet lui remit même cette réponse par écrit; il revenait à son projet de confédération des départements et des gardes nationales, en s'appuyant sur la constitution et sur l'autorité défaillante de La Fayette. Il oubliait que les constitutionnels étaient un épouvantail, surtout pour la reine.
Montmorin, en devenant l'ami de Marie-Antoinette, ne devint jamais son vrai confident. Il avait été écarté de ce rôle par son acceptation sincère de la Constitution. On se servait de lui vis-à-vis de la Révolution; on le tenait à distance quand on s'entendait avec l'étranger. La prédiction de Mirabeau lui traversait alors la mémoire. Il relisait ces lignes que le grand homme d'Etat avait écrites, dans son désespoir de ne pas être compris : « Le roi- et la reine y périront; la populace battra leurs cadavres. Oui, oui, on battra leurs cadavres ! »
A partir d'avril, ni Bertrand de Molleville, ni Malouet, ni Montmorin, ne purent ostensiblement se rendre aux Tuileries. Le château était garni d'espions, et les journaux dénonçaient chaque matin ce qu'on commençait à appeler le « comité autrichien». La déclaration de guerre était inévitable; les généraux étaient désignés; les emplace-
ments des armées fixés. Le 20 avril 1792, date mémorable, les ministres obligèrent le roi à faire usage de son initiative pour aller lui-même à l'Assemblée proposer la guerre contre l'Autriche ; elle fut votée par acclamation. Montra orin put, à la suite de cette séance, voir Louis XVI. Il lui développa les considérations les plus sages sur l'émigration. Le premier des devoirs était de ne jamais livrer son pays à l'ennemi. La guerre civile, quelque cruelle qu'elle fût, était plus excusable. Mais, en se présentant sous les drapeaux de l'Autriche et de la Prusse, la noblesse devenait étrangère à la France. C'est ce qu'elle ne sentait pas. Montmorin eût compris la Vendée; mais il ne pardonnait pas Goblentz. Cette opinion nettement exprimée à Louis XVI achève de déterminer le véritable esprit politique de Montmorin. Ses paroles laissèrent-elles, comme on l'assure, une impression dans l'esprit du roi ? Conçutil pour la première fois la nécessité d'une défense à l'intérieur, en se séparant de toute alliance étrangère ? En tout cas, il était trop tard. Les avis de quelques hommes d'intelligence et de cœur, se réunissant pour essayer d'endiguer l'impétueux torrent, pouvaient-ils désormais être autre chose qu'une désignation pour l'échafaud ?
Munlmorin va chercher sa famille à Theil; elle ne veut plus le quitter. Accusé de prévarication, lui, l'intégrité et la générosité mêmes, il avait envoyé à la Législative (17 avril 1792) les états de dépenses de son ministère. La lumière fut bientôt faite ; nous la ferions au besoin après lui. Ses réparations à Theil sont connues ; les mémoires ont passé sous les yeux de ses implacables adversaires1. Le prix de son hôtel de la rue Plumet, acheté de la succession Beaumanoir le 28 mai 1784, moyennant 220,000 livres, n'avait été soldé qu'au moyen d'un emprunt. Néanmoins les soupçons de concussion étaient répandus. Une visite avait été pratiquée au château par la municipalité de Sens. L'homme d'affaires, le fidèle Peyron, dont il est parlé dans la correspondance de Joubert, avait pris le parti d'ouvrir désormais devant les délégués de l'autorité municipale toutes les caisses qui venaient de Paris. Une note indique que le papier peint destiné à la chambre à coucher de madame de Beaumont était l'objet d'observations et avait paru suspect.
Montmorin prévoyait le sort qui l'attendait; sollicité dépasser en Suisse, il s'y refusa avec obstination. Il disait au comte de la Marck, le 19 avril :
1 Archives nationales. Inventaire de M. de Monlinoriu.
«f Dès que la guerre sera commencée, il faut s'attendre à toutes les inquisitions imaginables. Les accusations se multiplieront contre tous ceux dont on voudra se défaire. Les premiers moments seront durs pour les honnêtes gens. Dieu veuille que le roi et la reine n'en soient pas les victimes ! »
La guerre était commencée. Dumouriez avait quitté le portefeuille des affaires étrangères pour aller commander Farinée du Nord. Le dernier effort de La Fayette lui-même ne devait pas réussir. La garde nationale l'abandonnait et sa mise en accusation était à la veille d'être demandée. Les ministres se succédaient les uns aux autres, tous plus faibles devant l'Assemblée. C'était sous le ministère de M. de Narbonne que le dernier acte politique de Montmorin s'était accompli. Il avait obtenu de Louis XVI le désaveu officiel des armements faits en son nom par les princes ses frères ; mais ni ses proclamations, ni ses lettres, n'avaient produit d'effet. La mission secrète du baron de Vioménil et du chevalier de Goigny, envoyé à Coblentz pour témoigner aux émigrés la désapprobation royale, avait excité au plus haut degré leurs colères contre Montmorin. Considéré par eux comme jacobin, et sur les bancs de la Législative comme aristocrate, il
put, sans se tromper, répondre à Bertrand de Molleville, qui l'engageait à se pourvoir de papiers pour sa sûreté : « C'est un passeport pour l'autre monde qu'il me faudrait. Toutes ces précautions sont inutiles; quoi que je fasse, je n'échapperai pas aux gens qui m'en veulent. Je suis sûr d'être assassiné dans moins de trois mois. »
Montmorin s'obstinait à ne pas abandonner Louis XVI, et il restait à son poste d'honneur, comme une sentinelle perdue. Malouet, Bertrand de Molleville et lui formaient, sans qualité, une sorte de conseil affectueux et résolument dévoué. Ils ne pouvaient pas être longtemps à l'abri des délations.
On répandait partout le bruit de l'existence d'un comité autrichien. Tous les pièges étaient tendus pour donner de la consistance aux méfiances surexcitées. Au commencement de mai 1792, Richer de Serizy se rendit chez Regnault de Saint-Jeand'Angély, son collègue à la Législative, et le pria, au nom de la princesse de Lamballe, d'assister à un comité chez elle le vendredi, à six heures du soir.
Il ajouta que Malouet, Bertrand et Montmorin s'y trouveraient. Regnault était dupe d'une perfidie1. Il ne s'en aperçut pas ; ses doutes sur l'existence du comité autrichien disparurent, et sa dose de vanité fut suffisante pour lui faire considérer l'invitation comme la chose la plus naturelle. Il courut chez Malouet, qui lui répondit : « Je ne connais pas madame de Lamballe et je ne suis d'aucun comité.
— Ce n'est pas un comité public, reprit Regnault, c'est un comité qui se tient secrètement chez la 'princesse; elle m'a fait l'honneur de m'y inviter.
— Je vous proteste, répliqua Malouet, que tout ce que vous me dites est absolument nouveau pour moi : je n'ai jamais mis le pied chez la princesse de Lamballe ; à peine la connais-je de vue, et je ne suis d'aucun comité. — Que dois-je donc penser, repartit Regnault, du message que j'ai reçu de Richer de Scrizy? — Je présume, répondit Malouet, que c'est une plaisanterie3 ou qu'on a voulu vous tendre un piège, et je vous conseille de vous tenir sur vos gardes. » Ils se quittèrent : Malouet alla raconter à Bertrand de Molleville cette aventure; ce dernier fit partir un courrier pour Anet,