ACTE TROISIÈME
KUOS.SAHD.
Ah çù ! Tu me prends pour une bèto! Tu crois que lu causes avec le colonel;' Mais j'ai des yeux, moi, mou brave homme, et je comprends ce que je vois. iJ)epuls trois mois, aucun de tes soupirs ne m'a échappé. . . Tu as du chagrin... Tu tâches de le cacher, mais tu n'y arrives pas.
SÉVEMAC.
Frossard !
FROSSARD, avec chaleur.
Tu sais liien que je ne te trahirai pas, et, qui sait? Je te donnerai peut-être un bon conseil.
SK VER A G, avec expansion.
Eh bien, oui, tu as laison... J'ai du chagrin et j'accepte ce départ avec joie, parce qu'il va couper court à une situation intolérable.
FROSSARD
Tu aimes?
SÉVERAC
Oui, j'aime... une jeune fille, dont je me vois séparé par un obstacle insurmontable.
FROSSARD
Lequel? Elle est fiancée? Elle va se marier?
Non! Elle est libre, elle! C'est moi qui ne le suis pas.
FROSSARD
Bon! une femme mariée! Toujours la même cause et les mêmes effets! Voilà donc pourquoi tu étais si triste?
SÉVERAC, sourdement.
Ah! si tu Savais!
FUOSSARD.
Tu n'as pas besoin de me raconter ton histoire, va ! Je la connais sur le bout du doigt. A peine engagé d^ms les liens de la femme, tu as rencontré la jeune fille. L "une avait la passion dévorante, l'autre la can.icur virginale. La Yung-Frau d'un côté, le Vésuve de l'autre. La lave te brûlait, tu as couru vers la neige. Eli bien! ton départ arrange tout. Va-t'en en Algérie, sois héroïque sans cesser d'être prudent, parce que tout se raccommode, excepté une tête cassée, et à ton retour : hymen, byménée ! C'est un an de patience.
SÊVEHAC.
Je ne reviendrai jamais. La femme à laquelle j'appartiens n'est pas de celles dont on se sépare pour en épouser une autre. Elle sera patiente, elle aussi, elle attendra. Et si jamais elle lit dans ma pensée et apprend la vérité, elle est capable, dans une heure d'emportement, de commettre quelque folie qui la perdra sans rémission.
PROSSARD.
Et toi avec elle.
SÉVERAC
Oh! moi. je ne compte pas... Je suis sacrifié d'avance !
FHÔSSARD.
Et voilà à quoi aboutit ce qu'on est convenu d'appeler l'amour ! A des regrets certains et à des catastrophes probables. Ainsi, tromper un homme qu'on estime pour une femme qu'on a cessé d'estimer, être sur un qui-vive perpétuel, aller à des rendez-vous où déjà la passion ne vous appelle plus, emploj'er la moitié de son temps à des scènes où l'on se reproche mutuellement les sacrifices qu'on est censé s'être faits : la femme, ses devoirs,, l'homme sa liberté ; après des tiraillements cruels, ou d'âpres discussions, en venir, s'étant aimés avec contrainte, à se haïr sans réserve,
ACTK TROISIÈME 87
risrpipr pour cela sa vie et son honneur, sans compter la vie et l'honneur des autres, telle est la belle opi^ration qui est le but des tiois quarts et demi des êtres vivants, et qui a des chances do durer autant que le monde, car elle n'a pas le sens commun !
SÉVKRAC.
En bien! tu ne t'étonnes plus maintenant que je veuille partir et que je parte avec joie. Libre, je pourrai soutïrir sans être obligé de dissimuler. Et puis surtout, là-bas, on se bat, on échange forceballes et coups de sabre, et ce sera bien le diable si, dans le tas, je n'attrape pas l'une ou l'autre.
FKOSSAKD.
Autrement dit, tu vas essayer de te faire tuer?
C'est mon ambition. Au moins, si je tombe, ce ne sera pas misérablement, sous le pistolet d'un mari outragé, dans un bruit do scandale, mais utilement, face à l'ennemi, sous les plis du drapeau. Ce jour-là, Frossard, bien des gens qui m'auront vu m'aventurer follement, diront: "Ce garçon-là avait une pauvre tète.» Toi seul, qui sauras pourquoi j"aurai couru si avant dans la mêlée, tu répondras: «Non, il avait un triste cœuri » Tu me donneras une larme, mais ne me regrette pas trop, car, vois-tu, j'aurai cessé d'être à plaindre, en trouvant le repos, l'oubli et, peut-être aussi, le pardon.
PROSSARD.
Et si, par hasard, la jeune fille que tu aimes t'aimait aussi ? Et si, ce qui sera le repos pour toi, coupable, était l'incurable chagrin pour elle, innocente ?
Non! Elle ne m'aime pas. Je me suis volontairement écarté d'elle... Son cor^ur candide n'a pas été troublé... Elle ne m'aime pas.
Il remonte vers le fond.
88 LA COMTESSE SAR.Ml
KUOSSAIID, à part, voj-ant entrer Blauche au bras du coiiiti»
G'ost ce que je vais savoir tout de suite.