‹ La comtesse SarahChapitre 2 sur 2 · PARIS · texte numérisé non relu

PARIS

SOCIÉTÉ d'Éditions littéraires et artistiques

Librairie Paul Ollendorff

5o, CHAUSSÉE d'antin, 5o

I 9 o 3 Tous droits réservés.

Il a été tiré à part cent exemplaires sur papier vergé de Hollande, numérotés à la presse

f^>1 ■"■:'.- rKl'-

Avant d'arriver à Melun, la Seine coule, resserrée entre deux coteaux. L'un, au midi, planté de vignes, riant, verdoyant, chauffé par le soleil, reflète dans les eaux miroitantes et moirées du fleuve les blanches maisons de ses villages. L'autre, au nord, couvert des premiers taillis de la forêt de Fontainebleau, est sévère, froid et un peu triste. Un pont de pierre enjambe le fleuve et relie les deux tronçons de la route qui va de Melun à Bois-le-Roi. Coupant la forêt, cette route monte tout droit vers une maison de garde, dont le toit en tuiles rouges éclate joyeusement dans la verdure sombre des grands arbres. Elle passe le long des sauts de loup du parc de Canalheilles. Enclavé dans la forêt, le château n'est séparé des taillis que par de profonds et larges fossés. Au moment de la pousse des bourgeons, les chevreuils aff'olés sautent dans le parc et viennent se promener sur les immenses pelouses et jusque dans les parterres du château, dont, la nuit, ils broutent voluptueusement les roses.

Bâti sous le règne de François I", par un comte de Ganalhcilles, qui était le favori du roi et qui partagea avec lui, si l'on en croit la chronique scandaleuse, les faveurs de la belle comtesse de Ghâteaubriant, le château est un admirable spécimen de l'architecture de la Renaissance. On entre dans la cour d'honneur par une porte monumentale, sur le haut de laquelle est taillé dans la pierre un cerf aux abois poursuivi par un cavalier entouré de ses chiens. Ce chefd'œuvre, dû au ciseau de Germain Pilon, fît connaître le merveilleux sculpteur, alors âgé seulement de vingtcinq ans, et fut le point de départ de sa fortune artistique. De chaque côté de la cour d'honneur s'élèvent les communs, dans lesquels on pourrait loger un régiment. Au milieu d'un immense bassin vogue le char d'Amphitrite, traîné par quatre tritons qui font jaillir l'eau de leurs conques marines. Un admirable perron de pierre à double révolution conduit au vestibule dallé de marbre, sur les murs duquel sont peintes les armoiries de toutes les maisons qui ont contracté des alliances avec la famille de Ganalhcilles. Au plafond, une curieuse fresque représente des chevaliers, la lance croisée, joutant dans un tournoi. Un large escalier à rampe de fer forgé conduit au premier étage. Le mobilier du château est d'un prix inestimable. Soigneusement entretenu et restauré par les héritiers du nom avec le goût de grands seigneurs disposant d'une énorme fortune, il contient des bahuts sculptés par Jean Goujon, des plats achetés à Bernard Palissy, des pièces d'orfèvrerie portant la marque de Gellini.

La salle à manger, lambrissée de chêne sculpté, renferme dans les caissons à filets d'or de son plafond une splendide toile du Primatice, représentant l'enlèvement d'Europe. Sur le taureau blanc, dont les cornes sont enguirlandées de fleurs, la belle est assise. Ses compagnes, se tenant par la main, dansent autour d'elle; la mer bleuit à l'horizon, offrant ses larges espaces au divin ravisseur. Dans un angle de la vaste pièce, une chaire en bois, garnie d'une tapisserie aux armes de France. Un barreau de bois doré est placé entre les deux bras pour que personne ne puisse s'y asseoir. Le roi François I" s'y est reposé un jour, pendant une halte de chasse, et depuis nul ne s'en est jamais servi.

Au premier étage, dans le corps de bâtiment du milieu, s'étendent les appartements de réception, immenses pièces solennelles et froides comme des salles de musée, et dans lesquelles on n'entre qu'aux jours de grande fête. Les Ganalheilles, imitant les fastueuses fantaisies de leur maître, ont, sous Louis XV, ajouté au château une charmante construction dans le goût du Trianon de Versailles., Cette annexe devint, après la Révolution, une bonne lortune pour les héritiers bourgeois de la noble famille. Le père du comte actuel, se sentant perdu dans les grandes et sévères pièces du château presque impossibles à chaufl'er, prit le parti de n'habiter que le bâtiment neui, laissant déserte, dans sa grave et sépulcrale majesté, la grandiose habitation de ses ancêtres.

Né en 1812, Gharles-Bemard-Amédée, le dernier

•"^'wm

de sa race, a été un des plus beaux hommes de son temps. Resté orphelin à vingt ans et possesseur d'une des plus considérables fortunes territoriales qui existent en France, le comte, au lieu de se livrer aux faciles plaisirs de la vie oisive, entra à Saint-Gyr. Il en sortit dans un très bon rang et entra comme souslieutenant dans un régiment de hussards. La révolution de 1830 venait de renverser les Bourbons. Le comte, lié personnellement avec les princes de la famille d'Orléans, ne bouda pas la monarchie de juillet. Les sympathies qui l'attiraient vers cette brillante jeunesse souveraine l'emportèrent sur ses préférences légitimistes. Il tut le compagnon et l'ami du duc d'Orléans, dont il partagea les goûts artistiques et l'amour de l'élégance. Cavalier de premier ordre, le comte fut un des premiers promoteurs des réunions de courses. On le vit au champ de Mars, puis à la croix de Berny, sous la casaque de soie, faire triompher son écurie et lutter avec les plus célèbres jockeys de l'Angleterre. Le nom du comte est inscrit parmi ceux des fondateurs du Jockey-Club. Il fut un des chefs les plus brillants de la jeunesse dorée. Très lancé dans le monde galant, compagnon de plaisir des Mornay, des Lehon, il se lia intimement avec Morny, dont il ne soupçonna pas alors les admirables aptitudes politiques.

Le comte, tout en menant l'existence à grandes guides, ne négligea cependant pas sa carrière militaire. Parti en Afrique avec son régiment, il fit très brillamment campagne et tomba, frappé de deux balles, au col de Mouzaïa. Engagé sous son cheval,

il se débattait contre les Arabes qui s'apprêtaient à lui couper la tête, quand un lieutenant de son régiment chargea rudement ces bandits et rapporta le comte en travers de ses arçons. Ce lieutenant, jeune Bordelais sans fortune, se nommait Jean Séverac.

Ayant arraché le comte aux Arabes, le lieutenant voulut l'arracher à la mort. L'armée étant rentrée dans ses cantonnements, il soigna son camarade avec un admirable dévouement. Grave et un peu triste, le lieutenant Séverac cachait sous des dehors sévères un cœur tendre et passionné. Il s'attacha étroitement au comte, et, l'ayant deux fois sauvé, il lui voua cette affection particulière qui attache presque toujours celui qui a rendu un important service à celui qui l'a reçu. Il se conduisit vis-à-vis de Gharles-Bernard- Amédée en frère aîné, le grondant doucement, quand il avait commis quelque excentricité un peu trop retentissante, mais ne pouvant résister à l'attraction que la nature enjouée et brillante du comte exerçait sur sa nature austère- et froide. Ce puritain se laissa entraîner dans de joyeuses parties; mais ce fut pour complaire à son ami, et, dans l'emportement du plaisir, au choc des verres pleins de Champagne, au bruit des éclats de rire, au miUeu des épaules nues, il restait calme et sérieux. Lorsque les belles filles, qui étaient les souveraines de ces fêtes galantes, raillaient l'attitude du jeune officier et disaient au comte : « Il ne dégèle donc jamais, ton ami? » celui-ci répondait : « Laissez donc I Séverac s'amuse beaucoup, seulement il s'amuse en dedans. »

A force de s'amuser en dedans, Séverac finit par disparaître. Il passa capitaine, et fut envoyé, au grand désespoir du comte, en garnison à Montpellier. Là, il se maria et mena l'existence tranquille et laborieuse pour laquelle il était né.

La révolution de 1848, en renversant l'ordre des choses établi, jeta un peu de trouble dans l'existence du comte. Il était alors capitaine dans un régiment de dragons. Il avait accepté la monarchie de juillet, mais il ne put supporter l'idée de servir la République. Il demanda sa mise en disponibiUté, et s'en fut chasser le coq de bruyères en Autriche. Le rétablissement de l'empire lui plut médiocrement. Cependant l'enthousiasme des populations, les proclamations pleines de garanties pour Tordre, modifièrent favorablement ses idées. L'arrivée de Momy au pouvoir porta le dernier coup aux préventions du comte. Séduit^ en un instant, par les avances que son ancien compagnon de plaisir lui fit, avec cette grâce hautaine qui n'appartenait qu'à lui, il se laissa entraîner au courant général et rentra dans le service actif. Quelques mois plus tard, il était attaché à la maison miUtaire de l'empereur, et devenait un des plus brillants favoris de la cour des Tuileries.

Séverac, lui, toujours en province, s'efforçait de faire son chemin, à force de mérite et de persévérance. L'éducation du petit Pierre, âgé de sept ans, commençait à occuper tous les instants que le père pouvait dérober à son service. Toujours capitaine, quoique noté comme un des officiers les plus distingués de l'armée,

il attendait patiemment le moment d'avancer, comme il disait, à son tour de bête. Le comte, lui, placé à la source des grâces, était déjà depuis deux ans chel d'escadrons. Séverac avait accueilli l'avancement de son ami sans amertume. Quand, au mess, les camarades de promotion hochaient la tête en disant : « Il a de la chance, Canalheilles 1 », le capitaine défendait le comte avec animation. En ces occasions-là, Séverac dégelait, et pour tout de bon,

La guerre de Grimée fut pour le capitaine la première étape de sa brillante carrière. Nommé chef d'escadrons au début de la campagne, il fit partie de l'admirable charge du général d'Allonville à Balaclava, lorsqu'il fallut aller enlever les batteries russes qui mitraillaient la cavalerie anglaise, engagée avec une héroïque témérité. Le commandant arriva le premier, le sabre à la main, à la gueule des canons, et fut décoré le jour de la bataille. Il revint de Crimée avec le grade de lieutenant-colonel et la réputation d'un des officiers les plus énergiques de l'armée. Chose singulière, cet homme si calme et si doux dans la vie ordinaire, et qui ne prononçait jamais un mot plus haut que l'autre, au milieu du feu devenait terrible. Il se hérissait pareil à un lion, et sa voix prenait des sonorités éclatantes qui enlevaient les soldats comme des coups de fouet. Rentré en France, il passa dans la garde, fît en 59 la campagne d'Italie, reçut trois balles dans le corps àSolférino, à la tête dul"de chasseurs d'Afrique, et fut considéré comme perdu. Canalheilles, qui était au quartier général avec l'empereur, accourut aussitôt,

fil transporter son ami à Milan, où madame Séverac ne tarda pas à arriver. Soigné par sa femme avec un infatigable dévouement, le blessé, que tous les médecins avaient condamné, revint à la vie, et fut nommé général, ce qui hâta singulièrement sa convalescence. Séverac se trouva alors avoir dépassé le comte. Mais au prix de quels eflbrts et au travers de quels dangers?

Toujours en avant, aussitôt qu'on avait besoin d'un homme d'éUte, on s'adressait à lui. Séverac montra alors tout le parti qu'il avait su tirer de ses patientes études. 11 se révéla administrateur de premier ordre et tacticien consommé. Déjà, dans l'armée, il passait pour un des grands chefs de Tavenir. Il avait la confiance du soldat. Là où un autre eût échoué, lui, il réussissait. Les troupes dans sa main n'avaient pas de défaillances. Au Mexique il se couvrit de gloire. Il exécuta de San-Luis de Potosi à la Vera-Cruz une superbe retraite, ne laissant pas, aux mains des soldats de Juarès, un seul canon et un seul homme. En 1867, le général Séverac était divisionnaire, et chef d'étatmajor du ministre de la guerre. En 1870 il partit un des premiers à l'armée du Rhin, dont il eut un des corps d'armée à commander. Il assista inactif et frémissant aux premiers revers. Le 14 août, l'armée marchant dans la direction de Verdun, le général fut placé au poste d'honneur : il eut à soutenir la retraite.

Attaqué avec fureur par les têtes de colonne du prince Frédérick-Charles à Borny, ce brave soldat éprouva un moment de joie profonde : il se sentit

maître de la bataille. Les Allemands refoulés plièrent vers quatre heures du soir. Comme il se portait en avant, pour faire avancer son artillerie qui couvrait l'ennemi d'une pluie de mitraille, les Allemands firent un dernier retour offensif sur le pont de Borny. Ils furent repoussés, mais leur défaite était largement vengée. Un éclat d'obus venait de frapper mortellement le général Séverac. Il tomba, ses yeux obscurcis virent les masses allemandes reculer comme une noire fourmilière, un sourire d'orgueil illumina son visage. Ses officiers, penchés sur lui, le regardaient avec anxiété. Une ombre violette descendit sur ses traits qui prirent une grandeur et une sérénité admirables. Pensant à la compagne dévouée et tendre, et au fils qu'il laissait derrière lui, il murmura : Pauvre femme!... Cher enfant!... Puis, se tournant vers son état-major : Dites à l'empereur qu'il faut se concentrer. On ne réussira contre ces gens-là qu'en masse!... Et il mourut. La dernière pensée de ce brave soldat avait été la préoccupation de la victoire.

Canalheilles, en apprenant la mort de son ami, fut au désespoir. Entraîné dans le tourbillon des événements qui se succédaient, de jour en jour, plus graves, voyant clairement qu'on marchait vers des désastres, il envia la fin glorieuse du général. Pris dans la souricière de Sedan, il ne quitta pas son maître vaincu et humilié, et le suivit à Wilhelmshoehe.

Pendant ce temps-là, Pierre Séverac s'apprêtait à venger le héros de Borny. Il venait de sortir de l'école d'état-major. C'était un superbe jeune homme, brun,

-*?c»'s>a(j!îi

comme sa mère, qui avait été un des plus beaux types de ces femmes du midi au teint mat et aux yeux de flamme, svelte et élégant comme son père. De l'une il avait la grâce caressante et douce, une sorte de langueur créole pleine de charme, de l'autre il avait la fermeté et le sang-froid. Très recherché dans le monde, ayant une tendance à se laisser aller à la vie facile, la mort de son père fut pour Pierre le signal d'un brusque changement dans sa manière d'être. Il avait jusque-là été insouciant et frivole, comptant sur la raison paternelle pour le conseiller et le conduire. Soudainement il se trouva seul et sans guide, ayant à soutenir et à consoler une pauvre femme que la perte d'un mari, aimé comme un Dieu, avait anéantie. Au moment où il entrait dans la vie, Pierre, au lieu de se voir protégé, se trouva protecteur.

11 se montra à la hauteur des devoirs qu'il avait à remplir. Du jour au lendemain il devint un homme. Jamais fille tendre et dévouée ne se montra aussi attentive et prévenante que le fut ce grand garçon pour sa mère. Ramené dans Paris aux premières heures du siège, avec la division Blanchard dont il faisait partie, il partagea son temps entre son service et la veuve. Aussitôt qu'il avait une heure à lui, il accourait rue Monsieur-le-Prince, dans le modeste appartement qu'habitait madame Séverac, et, les oreilles encore bourdonnantes des détonations du canon et du crépitement des fusillades, il s'ingéniait à distraire sa mère. Pour l'arracher aux tristesses du présent, il lui parlait de l'avenir.

LA COMTESSE SARAO 11

Certainement il se marierait et elle se verrait revivre dans ses petits-enfants. Quelle joie ce serait pour elle de passer ses mains dans les fins cheveux de ces têtes blondes ! Le trou effrayant que la mort avait fait dans son existence serait ainsi comblé. Et elle aurait une vie calme et douce, après une vie si longtemps heureuse.

Madame Séverac souriait vaguement, faisait effort pour paraître croire à la réalisation de ce rêve, puis un silence se faisait : le fils et la mère se perdaient dans leurs pensées. L'image du cher mort leur apparaissait. Ils se demandaient douloureusement s'il était bien possible qu'ils fussent séparés de lui pour toujours. Autour d'eux tout était plein de lui : son portrait était suspendu à la muraille ; là, le fauteuil dans lequel il s'asseyait quelques semaines avant; là, sur la table, les objets qui lui étaient familiers et qui semblaient attendre son retour. Peu à peu l'illusion s'emparait de la mère et du fils, ils croyaient entendre ses pas retentir dans la pièce voisine, la porte allait s'ouvrir, il allait parler. Un subit serrement de cœur les rappelait à la réalité. Leurs yeux se rencontraient pleins de larmes, et en silence ils se détournaient, sentant bien qu'une parole échappée à l'un d'eux les aurait fait éclater en sanglots. Et dans l'obscurité hâtive de ces jours d'hiver, ils restaient immobiles, écoutant, avec des frissonnements douloureux, les coups sourds du canon qui leur rappelait la présence de cet ennemi qui leur avait pris l'être adoré qu'ils pleuraient.

Alors Pierre lentement se levait, embrassait sa

■■•.-•* ';"1WS

mère et, sans chercher de nouveau à lui donner des consolations qu'il sentait inutiles, il reprenait le chemin des avant-postes. Là, dans le silence des champs coupés de tranchées, au haut des parapets desquelles on apercevait de temps en temps l'éclair du fusil d'une sentinelle embusquée, il restait des heures à regarder l'horizon gris. Sur la terre glacée, les betteraves et les choux se fanaient abandonnés, entre les lignes françaises et prussiennes. A un kilomètre une ligne d'arbres maigres et noirs s'étendait le long d'une route déserte. Au delà, le terrain s'élevait en pente douce vers les villages de l'Hay et de Chevilly, dont les maisons blanches apparaissaient noyées dans un brouillard bas. Sur la droite, au-dessous de Ghâlillon, les batteries allemandes faisaient lentement feu sur les forts, et, dans l'air glacé, les obus passaient en ronflant. Pas un être vivant n'apparaissait dans les retranchements ennemis. C'était un siège fait par une armée invisible, enfoncée sous la terre, et révélant sa présence, les jours de combat, par des fusillades nourries et des canonnades écrasantes dont on ne voyait que la fumée et la flamme.

Plein d'une rage sourde, Pierre se consumait à attendre les sorties promises, désireux de marcher en avant, de combattre, de vaincre et de rendre à l'envahisseur tout le mal qu'il lui faisait endurer. La pensée que la tombe, dans laquelle son père dormait pour toujours, était au pouvoir de l'ennemi, le dévorait. Il voyait une profanation dans la captivité de ce glorieux mort, resté aux mains de ceux qu'il avait

vaincus. D eût voulu avoir la puissance de rejeter d'un seul coup tçute la bande des envahisseurf, au delà des frontières, afin de pouvoir aller s'ag.. nouiller sur la tombe délivrée. Et les jours succédaient aux jours, les combats stériles, les efforts infructueux, les massacres sans résultat se suivaient, navrants et décourageants. La famine étendait sur la grande ville son voile noir. Et toujours à l'horizon rien ne paraissait, ni ennemis, ni libérateurs. L'immobilité restait complète et Paris continuait d'agoniser, stoïque et obstiné.

Dans les premiers jours du siège, Pierre, pour essayer de détourner la pensée de sa mère de son incurable souvenir, expliquait à la veuve les opérations défensives commencées sous les murs de Paris, il lui confiait ses espérances. Bientôt on ferait une sortie en masse, et l'armée d'investissement, coupée en deux, serait rejetée sur la Champagne. Avec l'aide des armées qui s'organisaient sur la Loire, on reprendrait l'offensive et, toujours marchant en avant, on repousserait l'ennemi jusqu'à la frontière. Toujours la préoccupation de délivrer la tombe de son père le hantait, impérieuse.

Il ne disait pas a sa mère : « Nous chasserons les Allemands loin du cher mort, et nous pourrons aller prier et pleurer sur la pierre qui le recouvre, sans que le pas pesant d'une sentinelle prussienne trouble notre recueillement. » 11 eût craint de l'affliger. Mais ils se comprenaient à demi-mot. Il n'avait pas besoin de parler pour se faire entendre. Et quand il s'écriait :

^'sw'.. mi

li LES BATAILLES DE LA VIE

« Nous dépasserons Metz, et la ville sera de nouveau à nous )),il avait dans la voix une vibration sourde, dans le regard un éclat mal voilé, qui faisaient tressaillir la veuve. Elle sentait que, dans cette passion qui brûlait Pierre, il y avait plus l'amour de son père que l'amour de sa patrie, et que ce qui l'attirait en avant ce n'était pas le désir de voir le drapeau aux trois couleurs flotter, triomphant, sur la grande place de guerre, mais le besoin d'aller s'agenouiller devant une croix de bois noir dans un coin verdoyant de cimetière.

Quand il fut évident pour le jeune officier que les tentatives faites par l'armée de Paris seraient illusoires et infructueuses, il tomba dans une mélancolie profonde. Il se montra plus doux et plus tendre encore pour sa mère, comme s'il eût senti la nécessité de faire obtenir par l'affection du fils le pardon de l'impuissance du soldat. Il ne parla plus jamais des opérations, et quand madame Séverac, le lendemain d'une affaire, l'interrogeait, heureuse de le revoir vivant, voulant savoir les détails de l'engagement, ce qu'il avait fait lui personnellement, il fallait lui arracher les paroles. Il répondait évasivement : « On s'est

battu nous avons perdu tant d'hommes. » Il y

avait, dans sa courte phrase habituelle,la désespérance de la victoire. On se battait, on mourait, ça ne servait à. rien qu'à sauver l'honneur. C'était tout.

Il apportait régulièrement à sa mère la moitié de sa ration. Et quand la veuve, avec des scrupules, lui disait : « Mais tu te prives ? » Il répliquait doucement, mais fermement : « Nous avons trop. » La vérité était

qu'il avait à peine assez, mais il ne pouvait se faire à l'idée que sa mère souffrirait. Il voyait, en passant dans les rues, les longues files de femmes et d'enfants faisant la queue à la porte des bouchers, sous un ciel bas et jaune crevant de neige, il savait combien l'existence était dure, dans la ville, par ce froid horrible de l'hiver ligué avec l'ennemi. Et il s'entendait avec la bonne de sa mère pour qu'elle substituât au pain noir et gluant vendu à tout le monde, son pain à lui, ce pain blanc réservé à ceux qui se battaient- et qu'il apportait sous sa capote.

Le jour de Buzenval, il se battit comme un fou, sentant bien que l'armée brûlait là ses dernières cartouches. Il eut la chance de ne pas se faire tuer, et rentra dans Paris avec la certitude de la capitulation pour la fin de la semaine. Les soldats écœurés, las de souffrir pour rien, perdant la notion de la justice, accusaient leurs chefs et disaient d'un air insolent : « En voilà assez, nous n'en voulons plus ! » La fin de la guerre, qui fut un soulagement pour beaucoup, fut pour Pierre un anéantissement. Toutes ses espérances croulèrent à la fois. Il avait conservé jusqu'au dernier jour de secrètes illusions. Il comptait sur un hasard. Quand il fut bien certain que tout était fini, il rentra chez lui et resta couché, pendant deux jours, le nez contre le mur, comme mort. La nécessité de rassurer sa mère, épouvantée de son accablement, le força à faire un effort sur lui-même. 11 reprit les apparences de la vie. Mais, subitement, il conçut une haine violente contre ce Paris qu'il avait défendu avec tant

'-TTT^

d'ardeur. Il ne voulut pas rester dans la ville, en pen- •jant que les Allemands allaient y pénétrer. Il préféra traverser leurs lignes et aller s'enterrer dans la petite maison de campagne de son père, à Bois-le-Roi, dans la solitude des champs.

Là il retrouva le calme. La vue de ces lieux, où s'était écoulée une partie de son enfance, le pénétra d'une tristesse résignée. Il retrouvait dans chaque pièce de la maison, au détour de chaque allée du jardin, le souvenir de son père. Ces rencontres avec celui qu'il regrettait si tendrement, il les rechercha, et il y trouva une douceur imprévue. Et puis l'air sain et vivifiant des forêts agissait violemment sur lui et le jetait dans un accablement délicieux. Il avait des lassitudes de tout son corps qui lui procuraient un sommeil de douze heures. Il se couchait, après dîner, écrasé de fatigue et, réveillé par le chant des oiseaux dans les branches, il restait dans son lit, les yeux à moitié fermés, suivant dans un vague exquis sa pensée vagabonde. Pendant le jour il s'en allait dans Ja forêt avec un livre. Il assistait à l'éveil printanier de la nature. Les bourgeons verts faisaient éclater l'écorce des branches, l'herbe poussait dans les fossés fleuris de pâquerettes et de narcisses. Le soleil était doux, le ciel bleu, et, dans le grand silence de la forêt, Pierre restait des heures entières à regarder les feuilles remuées par la brise, les nuages emportés vers l'horizon, le cerveau vide, les membres lourds, comme après une longue maladie. Il était en convalescence de son chagrin.

^^fo^^:^^-^^ *^>

Quelquefois, pendant qu'il était assis au pied d'un grand arbre, dans une allée écartée, le pas d'un cheval le faisait tressaillir. C'était quelque officier allemand aux favoris roux, bien sanglé dans son uniforme, promenant dans la solitude sa rêverie germanique, et laissant derrière lui un acre fumet de tabac de mauvaise qualité. Pierre s'enfonçait dans l'épaisseur des taillis, le front creusé par un pli douloureux, et il écoutait la marche cadencée du cheval qui s'éloignait en faisant craquer le cuir de sa selle et sonner les gourmettes d'acier de son mors. C'étaient ses mauvais jours. Souvent il rencontrait un vieux brigadier des gardes de la forêt, visitant les coupes de l'année, le fusil en bandoulière. Il s'arrêtait à causer ave3 lui au coin d'un taillis. Le vieux soldat lui racontait les souffrances de l'invasion. Et, montrant de la main les convois allemands qui, maintenant, suivaient paisiblement la route de Fontainebleau à Melun, écrasant le pavé sous les roues de leurs lourds chariots transportant de mystérieux bagages :

— Ils ne se hasardaient pas à prendre par les bois, allez, pendant la guerre, disait le garde d'un air menaçant, en tapant sur la crosse de son fusil. Ils faisaient un détour afin d'être en rase campagne... Tous les braconniers du pays s'étaient rassemblés dans la forêt, et, ma foi, nous vivions ensemble, sans mauvaises paroles. Il n'y avait plus de délinquants ni de surveillants: il n'y avait plus que des camarades, tous d'accord pour canarder l'ennemi. Et, le soir, au bord de la plaine, on entendait des coups d'affût au Prus-

iS LES BATAILLES DE LA VIE

sien... Allez, on peut fouiller sous le fumier dans les fermes... On en trouvera des os qui ne sont pas français.

Et clignant de l'œil, avec un rire silencieux, le vieux garde s'éloignait, enjambant les cépées, remontant d'un brusque coup d'épaule la bretelle de son fusil dont le canon étincelait, frappé par les rayons du soleil couchant. Ces jours-là Pierre rentrait d'un pas moins languissant.

En arrivant à la maison, un soir, vers le milieu du mois de mars, il entendit causer au salon. Il fut étonné. Depuis le retour, aucun étranger ne s'était présenté à Bois-le-Roi. Il entra et vit sa mère très pâle qui pleurait, la main dans la main d'un homme de haute taille aux moustaches blanches, aux yeux rougis par des larmes difficilement retenues. A la vue du jeune homme, le visiteur ouvrit ses bras, et Pierre avec un cri s'y jeta désespérément. C'était le comte de Ganalheilles, revenu de captivité, et dont la première visite avait été pour la veuve de son ami.

Entre le comte et Pierre il y eut peu de paroles échangées. Le fils du général n'avait pas eu avec M. de Ganalheilles des relations très fréquentes. Au collège ou à l'école militaire, il sortait seulement une fois par semaine, et il avait eu assez rarement l'occasion de voir le comte. Mais son nom revenait à chaque instant sur les lèvres de Séverac, et le fils avait tout naturellement appris à aimer l'ami de son père, en entendant vanter les qualités de son esprit et de son cœur. Le comte arrivait porteur de mauvaises

nouvelles et d'avantageuses propositions. La Commune venait de s'emparer de Paris et il allait falloir recommencer campagne. Mis à la tête d'une division de cavalerie, le comte offrait à Pierre d'être son aide de camp. La proposition était trop favorable pour n'être pas acceptée avec reconnaissance. Dans cette guerre de siège, la cavalerie devait être l'arme la moins engagée, et si la guerre étrangère avait compté en Pierre un soldat ardent et passionné, la guerre civile ne devait trouver en lui qu'un combattant assombri et attristé. Le lendemain, le jeune homme quittait sa mère, et allait à Versailles rejoindre son général.

Pierre vit promptement qu'il avait dans le comte retrouvé un véritable père. Entre ce soldat grand seigneur et son subordonné s'établirent, dès les premiers jours, les rapports les plus affectueux. Attentif à lui procurer l'occasion de se mettre en évidence, le comte veilla cependant sur le fils de son ami avec un soin délicat. 11 semblait qu'il eût pris envers le mort tant regretté l'engagement de faire pour Pierre ce qu'il eût fait pour son propre enfant. L'intrépidité un peu aventureuse du jeune homme causait quelquefois de graves soucis au général, et il lui arriva, au retour d'une échauffourée trop vive, de le réprimander sévèrement de ce qu'il avait outrepassé les ordres reçus.

— Vous me faites tuer bêtement mes cavaliers, lui disait-il^ devant tout le monde, d'un ton bourru; soyez un peu plus ménager de la peau de ces braves gens... Vous êtes bien avancé maintenant que vous leur avez fait inutilement casser la tête...

S'il eût été franc, il eût dit: « Pierre, mon ami, voué me faites trembler, vous allez trop loin, et vous risquez votre vie avec une témérité folle. «Mais, soucieux avant tout de l'amour-propre du jeune homme, il ne voulait pas paraître le retenir à Tabri du feu, et il préférait lui adresser une bonne semonce devant tout son état-major. Grâce à la surveillance du comte, et grâce à son bonheur personnel, Pierre sortit de la bagarre sans accident.

Une fois le gouvernement régulier rentré en possession de Paris, le comte se réinstalla dans son superbe hôtel du faubourg Sainl-Honoré. En y entrant, il coni:tala qu'il avait été soigneusement pillé. Dans le grand salon, veuf de ses meubles, le comte trouva des preuves irrécusables des bonnes intentions qu'avaient eues les fédérés. Les bidons de pétrole étaient tout préparés pour incendier la princière demeure. La marche en avant si rapide des troupes avait seule empêché l'exécution de ces projets destructeurs. Le comte reçut, le lendemain de son arrivée, dix lettres anonymes lui signalant des boutiquiers du quartier comme étant les auteurs des soustractions opérées dans sa maison. Il soupçonna de basses vengeances et déchira ces lettres avec dégoût, trouvant, d'ailleurs, ceux qui dénonçaient le vol aussi ignobles que ceux qui l'avaient commis.

La vie parut profondément triste au comte, dans

l^w^STT^

ce vaste hôtel, silencieux et froid. Presque tous ses amis étaient loin de Paris. Les anciens familiers de la cour impériale s'étaient dispersés, et la ville, cou-, verte de ruines, assombrie par les deuils, restait morne et lugubre. Le comte passait toutes ses soirées avec Pierre et son ami le colonel Merlot, des grenadiers de la garde, type remarquable de vieux dur à cuire, ayant à peine la taille du fantassin, une largeur d'épaules d'athlète, et une petite tête au teint rouleur de brique, à la moustache blanche, hérissée et rude, aux oreilles violettes annonçant une fatale prédisposition à l'apoplexie.

Jamais, de mémoire d'homme, on n'avait vu le colonel Merlot de bonne humeur. Marié à une femme charmante qu'il avait adorée, tout en la rendant très malheureuse, et qui était un peu morte de chagrin, le vieux brave était père d'une jeune fille sur laquelle il avait reporté cette affection redoutable, qui avait si mal réussi à la mère. Jaloux de sa fille autant qu'il l'avait été de sa femme, Merlot avait, à dix ans, mis Madeleine au couvent où venait d'entrer mademoiselle de Cygne, la nièce du général. Et depuis huit ans, il faisait sortir la charmante enfant seulement aux quatre grandes fêtes. Pour lui, les hautes murailles et les solides grilles étaient les plus sûres garanties que pouvait avoir un père contre les capricieuses fantaisies dès jeunes filles. Du reste, il allait voir Madeleine deux fois par semaine, la couvrait de baisers hargneux, lui apportait des friandises et des colifichets, et suppliait les bonnes soeurs de la laisser lire

aussi peu que possible, même des livres classiques^ étant d'avis que l'imagination s'éveille bien assez vite chez les femmes et qu'il est inutile de leur surexciter l'esprit.

Blanche de Cygne et Madeleine Merlot, toutes deux du même âge, s'étaient liées d'une étroite amitié. L'une et l'autre, ayant perdu leur mère, s'étaient trouvées privées de cette chaude tendresse qui est aussi nécessaire aux enfants que le soleil l'est aux fleurs. Elles s'étaient rapprochées et unies comme deux sœurs, prenant l'habitude de penser en commun, et de ne rien faire sans tenir conseil. Pendant huit ans, elles avaient ainsi grandi côte à côte, se consolant, les jours de congé, de voir toutes leurs camarades s'éloigner joyeuses, emmenées par leurs parents, en se trouvant ensemble. Lorsque le colonel Merlot venait au couvent, il faisait demander mademoiselle de Cygne au parloir, en même temps que Madeleine^ et il assistait avec stupeur au développement physique de ces deux enfants. Peu à peu elles devenaient femmes. Elles étaient grandes maintenant, et Madeleine, forte et brune, avait presque la tête de plus que son père. Elles allaient atteindre leur dix-neuvième année, et le moment approchait où il faudrait les retirer l'une et l'autre du couvent.

Déjà elles avaient complètement terminé leurs études et elles jouissaient d'une liberté relative. Elles avaient été, sur leur demande, chargées de la direction et de la surveillance de toutes les petites élèves, et il fallait les voir se promener, gra

ves, dans la cour pendant la récréation, entourées de ces bambines qui se pendaient gaîment à leurs jupes, en les appelant petites mères. Merlot, ayant un jour assisté à ce spectacle par une des fenêtres du parloir, revint bouleversé chez le comte, et, se laissant tomber sur un siège, comme un être écrasé par le plus effroyable malheur :

— Ce sont des femmes, mon cher, dit-il, il n'y a plus à se faire d'illusions. Il faudra, un de ces jours, songer à les marier.

— Qu'est-ce que ça me fait, à moi? répondit le comte. C'est l'affaire de cet harpagon de Cygne. Sa fille sera bien établie, du reste, si c'est lui qui se charge de lui trouver un mari. Pourvu qu'il ne soit pas obligé de débourser une dot, il prendra le premier venu, un bancal, un borgne, voire même un barbon. 11 doit pourtant être assez riche, Tanimal, à force de pondre sur ses œufs !

L'animal était fort riche, en effet. Vivant aii fond de son vieil hôtel de la rue de Bellechasse, avec l'avarice sordide d'un escompteur âpre au gain, il entassait chaque année ses revenus, s'imposant des privations, et ayant pour seul bonheur ses quotidiennes visites à l'Hôtel des Ventes et chez les grands brocanteurs. Vêtu, hiver comme été, du même paletot marron, il s'en allait par les rues, son parapluie sous le bras, ne prenant jamais une voilure, pas même un omnibus, flânant à la devanture des marchands de bric-à-brac, avec lesquels il était en rapports familiers. Quand il avait découvert, dans la poussière des vitrines encom-

brées, une pièce qui faisait son affaire, il en avait pour une heure à la tâter, à la flairer, à la scruter sur toutes ses faces, jusqu'au moment où il se décidait à en offrir un prix qui n'atteignait pas au quart de sa valeur vénale.

Et alors c'était entre l'amateur et le brocanteur une lutte dans laquelle tous les arguments, tous les moyens étaient employés. Le marquis se laissait taper sur l'épaule par des auvergnats crasseux; rien ne le rebutait, pourvu qu'il arrivât à faire un marché avantageux. Et quand, au bout d'une discussion obstinée, il avait bien usé la résistance du marchand, il s'en allait triomphant, l'œil allumé, emportant, serré contre sa poitrine, la maïolique précieuse, ou l'ivoire rare, riant tout seul à la pensée d'avoir bien roulé celui dont le métier consistait à rouler les autres.

Les rares amateurs qui avaient pu pénétrer chez lui assuraient qu'il avait des merveilles. Quand le marquis de Cygne fera sa vente, disaient-ils, les gouvernements européens pourront envoyer les conservateurs de leurs musées. 11 y aura des pièces hors ligne à disputer. Tous les beaux tableaux qui ont passé par le commerce depuis quarante ans sont chez lui. Il a des anciens et des modernes à faire pâlir les collections du Louvre. Il a acheté toutes les belles toiles qui se sont vendues en Russie. Chaque fois qu'un boyard, fortement malmené par le jeu, cherche des fonds, les marchands savent que le père de Cygne est là. Quand la chose en vaut la peine, il paie plus cher que qui que ce soit. Aussi il a des Raphaël, des Té-

niers, des Ruysdaël, dont les copies sont, dans les collections de Hollande et d'Angleterre, considérées comme des originaux, et qui tomberont au prix du cadre quand le marquis montrera les vrais, éclatants comme de purs diamants.

Quand le père de Blanche rencontrait le comte, il traversait la rue pour l'éviter, courbant sa taille, arrondissant le dos, regardant le bout de ses pieds, comme s'il cherchait des pièces de deux sous dans les intervalles des pavés. Il avait une peur très réelle de ce diable d'homme si facile à l'emportement. Il se souvenait des scènes terribles qui avaient eu lieu, au moment de la mort de la marquise, lorsque le comte était arrivé au chevet de sa sœur, en passant sur le ventre du domestique qui s'opposait à son entrée. Entre les deux beaux-frères s'était engagée une explication dont les échos du vieil hôtel gardaient encore le formidable souvenir. Les domestiques aux écoutes prétendaient que le comte avait pris le marquis à la gorge et l'avait enlevé au bout de son bras d'athlète en l'appelant vieille canaille. Depuis, jamais Cygne et Ganalheilles n'avaient eu le moindre rapport ensemble. Et quand ils parlaient l'un de l'autre c'était, le marquis avec une froideur un peu timide, le comte avec une violence difficilement contenue.

Le comte n'avait donc jamais vu sa nièce. Il ne la connaissait que par ce qu'il entendait dire à Merlot, les soirs où le colonel revenait du couvent, exaspéré, les oreilles violettes et gonflées comme des prunes de Monsieur, en s'écriant:

— ; Ah! Les mâtines I Ce sont des femmes, entendstu ? de vraies femmes I et il va falloir un de ces quatre matins leur tolérer des maris! Elles sont jolies 1 C'en est presque inconvenant. Ah ! si elles n'étaient pas au couvent, ce serait gentil I Tous les hommes seraient autour de leurs jupes!

Le comte haussait les épaules en riant, et, pour taquiner son ami, répondait :

— Laisse donc ! Des pensionnaires, personne ne ferait attention à elles !

— Bon ! bon ! Je sais ce que je dis, je m'y connais ! répliquait le colonel.

Et, s'asseyant à la table préparée pour la partie de piquet accoutumée :

— Coupe, disait-il d'un tonrogue.

Mais les récits de Merlot avaient fini par exciter la curiosité du comte. Resté garçon, non par haine du mariage, mais par amour de l'indépendance, il était arrivé, sans s'en apercevoir, à la vieillesse. Le milieu mondain dans lequel il avait vécu, recherché et choyé, avait été gravement troublé parles événements. L'entourage impérial avait disparu, la colonie étrangère s'était dispersée, le grand monde, boudant la République, vivait retiré dans ses terres en province, et seul, sans femme, sans enfants, ayant horreur du vide de Paris, mais frissonnant rien qu'à la pensée d'aller s'enfermer dans le vaste et glacial château de Ga- Tialheilles, le comte, par les longs soirs d'automne, se demandait avec tristesse s'il n'avait pas manqué sa vie. 11 pensait quelquefois, maintenant, à cette nièce,

qui pendant vingt ans lui avait été si indifîérente. Il eût éprouvé du plaisir à la voir. Trop fier pour paraître renier ses inimitiés de famille^ en demandant à Merlot de lui amener Blanche avec sa fille, un jour de sortie, il renfermait en lui-même ces aspirations nouvelles. Mais sa haine contre le marquis avait augmenté.

Seul, Pierre Séverac reçut du comte de demi-confîdences. Au cours des longues promenades qu'il faisait à pied au Bois, avec son aide de camp, pendant que le coupé, attelé de deux chevaux superbes, suivait lentement, le général^ amené par une force invincible à parler de sa nièce, laissa voir au jeune homme les trésors de tendresse que contenait son cœur. Il avait la nostalgie de la famille.

Un soir, en arrivant au faubourg Saint-Honoré, Merlot, plus hérissé que jamais, le visage en feu, jeta sur la table une grande enveloppe.

— Tiens, regarde! dit-il au comte. Voilà leur photographie.

M. deCanalheilles, avec la vivacité d'un amoureux, saisit le portrait et, s'approchant de la cheminée, sur laquelle brûlaient les candélabres, il se perdit dans une muette contemplation. Debout, se tenant par la main, les deux jeunes filles, dans leur costume de pensionnaire, souriaient doucement. Madeleine, la chevelure brune, la bouche gaie, plantureuse dans sa grâce robuste déjeune bourgeoise; Blanche, les cheveux blonds, les yeux fiers, avec un peu de mélancolie dans le regard, une taille délicieuse sous son ingrat

uniforme de couvent, et dans la tournure une élégance libre et aisée qui trahissait sa noble origine. 11 y eut un silence assez long. Merlot battait une marche sur le bois de la table, lançant au comte des regards menaçants. Celui-ci, debout, adossé à la cheminée, les mains un peu tremblantes, ne pouvait se rassasier de la vue de la jeune fille. 11 était devenu sombre, comme troublé par de douloureuses pensées.

— Eh bien! rugit Merlot, qu'en dis-tu?

Le comte poussa un soupir, et, la voix changée ;

— Elle ressemble beaucoup à sa mère.

Ses yeux étaient devenus humides. D'une main hésitante il tendit, comme à regret, la photographie à Merlot, qui, brusquement, l'ayant remise dans l'enveloppe, l'engloutit dans les profondeurs de sa poche. Le comte, en voyant disparaître cette adorable image, en pensant qu'il ne la verrait plus que dans son souvenir, fut sur le point de s'écrier : « Laisse-moi ce portrait! » 11 ne voulut pas se montrer si faible. Et se gourmandant durement, il essaya de se persuader à lui-même que sa nièce lui était absolument indifférente. Mais il ne put y parvenir.

Pour se distraire il se jeta à corps perdu dans le travail. Il faisait partie de la commission de la réorganisation de l'armée. Et c'était une besogne immense que de créer tout un nouveau système mihlaire. Il se rendait trois fois par semaine à Versailles, où la commission se réunissait, portant sous son bras un grand portefeuille bourré de papiers et de plans. Pendant des heures il restait enfermé avec ses collègues, dis-

cutant, la figure congestionnée, mal à l'aise, souffrant horriblement de ce travail de bureau auquel il n'avait pas été habitué, soupirant après le grand air, et s'échappant, aussitôt la séance levée, dans les parterres du parc, humant avec délice la brise d'automne qui faisait tourbillonner les feuilles mortes autour des ronds-points, au milieu desquels se dressaient mélancoliquement les dieux de marbre. Il marchait ainsi, seul, jouissant de l'espace largement ouvert devant lui, et dilatant ses poumons d'Hercule à la respiration desquels l'atmosphère lourde des bureaux ne suffisait pas.

Rentré à Paris, le comte emmenait quelquefois Pierre dîner au restaurant, et pour finir la soirée ils allaient aux Variétés ou aux Bouffes, entendre deux actes de la pièce nouvelle. Mais les scènes les plus comiques le laissaient froid. Il ne chantonnait plus, comme autrefois, les refrains facilement retenus. Il revenait, le cigare à la bouche, le long des boulevards, escorté de Séverac, et regagnait le faubourg Saint- Honoré. La santé du comte parut un moment sérieusement troublée. Son existence changée, toutes ses habitudes rompues, cet isolement dans lequel il était forcé de vivre, l'avaient atteint d'une façon grave. Il avait maigri. La belle coloration de son teint avait disparu. Ses joues se creusaient, et, sous ses sourcils noirs, ses yeux s'enfonçaient tristement. Le comte traînait partout avec lui un incurable ennui. Ses amis s'inquiétèrent, et il parut nécessaire de le faire voyager. Sur ces entrefaites, le ministre voulant envoyer

LA COMTESSE SARAil 31

en Italie un personnage important pour remplir une mission extraordinaire , M. de Canalheilles parut tout naturellement désigné par son nom et ses grandes relations à l'étranger. Et il partit avec Séverac.

Aussitôt qu'il fut hors de Paris, le comte respira plus à l'aise. Loin de la ville encanaillée parla démocratie triomphante, abêtie par la politique, il lui sembla qu'il sortait de dessous une machine pneumatique. La perspective d'un séjour à Rome avait rasséréné son imagination assombrie. Il eut des mouvements de joie, comme un écolier en vacances. Le viveur élégant reparut comme par enchantement, et Séverac eut sous les yeux un autre homme que . celui qu'il voyait tous les jours depuis de longs mois, morne, lassé et silencieux. Il reconnut le gentilhomme dont son père parlait avec une tendre admiration, comme du compagnon le plus aimable et du cavalier le plus brillant. Le comte avait rajeuni ; sa haute taille, un instant voûtée par l'ennui, s'était redressée. 11 arpentait d'un pied leste les quais des gares, pendant les arrêts du train, le bonnet de fourrure sur l'oreille, serré dans sa longue pelisse, et regardant gaillardement les voyageuses qui revenaient du buffet, rajustant leur voilette, les joues rosées par le froid. Et, dans le coupé réservé qu'ils occupaient,c'étaient des récits de ses précédents voyages, des détails qui lui revenaient en foule sur le grand monde romain. L'hiver était charmant à Rome, et puis ils seraient probablement encore là pour le carnaval. Et déjà le comte faisait des projets. Séverac ne connaissait pas l'Italie. Pris

dans Tengrenage impitoyable de ses études et de son service militaire, il n'avait jamais pu voyager. Il avait un esprit tout neuf, et les sensations qu'il éprouvait étaient extrêmement vives. Il trahissait sa joie avec une franchise qui ravissait le comte. Celui-ci avait retrouvé un intérêt dans la vie ; il pilotait ce grand garçon qu'il aimait comme un fils, il lui expliquait tout, les choses et les êtres, avec sa vive intelligence de grand seigneur artiste et lettré.

Il avait tenu à descendre jusqu'à Marseille et à prendre le littoral, au lieu de traverser le Simplon. D voulait montrer Nice et Monaco à Séverac, et entrer en Italie par cette merveilleuse route de la Corniche. Ils n'avaient pas de date fixée pour leur arrivée à Rome, et, partis devant eux, grisés par le soleil qui étincclait plus chaud dans le ciel bleu, le sang fouetté par l'air vif et embaumé des plaines fleuries, ils se laissaient aller à la douceur de l'heure présente, sans hâte d'arriver au but de leur voyage.

Marseille plut beaucoup à Séverac. L'aspect gai de la ville le séduisit; l'animation de ses habitants l'amusa. Il écoutait le parler chantant des femmes, il admirait en souriant la prodigalité de leur prononciation, et il lui semblait qu'il assistait à un vaudeville. Pouvait-on être sérieux avec un pareil accent? Et cependant ils l'étaient, ces négociants bruyants, affairés, qui s'abordaient en se disant : « Té ! Un tel, adieu! Comment va? » et qui, avec une volubilité de moulin à vent, et des cris de gens qui vont s'égorger, traitaient le plus paisiblement du monde de considé-

rables affaires. Dans le porl, des bateaux arrivant de Malte étaient à quai, et, sur les dalles de pierre, les oranges roulaient en cascades d'or. Autour des navires, l'eau était couverte d'oranges qui flottaient. Partout, dans tout et sur tout, des oranges : une note Jaune éclatante et soutenue qui persécutait les yeux. Des enfants passaient qui prenaient une mandarine au las, et qui s'en allaient en la mangeant, sans que personne leur fît une observation. Une telle abondance devenait banale, et, sans inconvénient, on pouvait fai.'e la part des innocents maraudeurs.

Le lendemain de leur arrivée, le comte voulut mener Séverac déjeuner à la Réserve pour manger chez Roubion la célèbre bouillabaisse, à laquelle on ne peut se dispenser de goûter, quitte à avouer après que c'est un plat digne de la cuisine des Borgia.

Ces messieurs suivaient, en fumant un cigare, la promenade pour se rendre au restaurant, quand une voix absolument dénuée d'accent marseillais retentit à leurs oreilles :

— Eh ! mon cher comte, où allez-vous comme ça? Le comte se retourna. Un jeune homme, vêtu d'un

costume à petits carreaux marrons et blancs, coiffé d'un feutre gris, le monocle dans l'œil, un léger bambou à la main, le regardait en souriant.

— Eh! c'est le sire de Bligny ! s'écria gaiement le général... Puis, après lui avoir présenté Pierre Séverac :

— Mais vous n'êtes pas seul à Marseille, mon cher ami? dit Ganalheilles. La duchesse est avec vous?

— Non ! répondit négligemment le duc, ma femme Bst restée à Naples avec son père. M. Moulinet, qui a décidément l'esprit vaste, a entrepris des fouilles au pied du Vésuve. Il a payé pour cela une redevance au gouvernement italien. Il veut enrichir les musées français de quelques antiquités romaines...

— Ah çà ! mais je croyais que monsieur votre beaupère était député... Il ne siège donc pas?

— Il a demandé un congé... C'est un excellent père, que M. Moulinet. 11 tient compagnie à sa fille qui a des goûts assez sédentaires...

— Tandis que vous?

— Oh! moi, j'aime le mouvement, et je ne suis pas ivre de la vie de famille. Les soirées à la clarté de la lampe paisible sont sans charmes pour moi. J'ai trouvé à Capri un yacht de plaisance à vapeur, dont un armateur de Livourne voulait se défaire. Une occasion! Je l'ai acheté et je cours quelques bordées le long de la côte...

— Seul?

— Oh! vous ne le voudriez pas, mon général ! reprit gaiement le duc. La solitude, encore une chose que je n'aime pas follement... Non. -T'ai trouvé, à Gênes, une société d'Anglaises et d'Américaines charmantes...

— D'occasion, comme le yacht?

Le duc souleva son chapeau, et, d'un air grave :

— Pardonnez-moi, mon cher comte, ma compagnie fait incontestablement du tort à ces dames, mais je vous atteste que ce sont des femmes du meilleur HA/tide... Nous déjeunons tous, ce matin, à bord du

yacht... J'attends mon monde qui est allé visiter le château Borelli... Soyez des nôtres. Je vous présenterai et vous passerez la journée gaiement, car je vous réponds que nous n'engendrons pas la mélan colie...

— Je ne demande pas mieux, répondit le comte. Et où avez-vous rendez-vous avec vos amis?

— Sur le port.

— Allons donc au port! dit le comte.

Et, se tournant vers le jeune duc :

— Il doit y avoir un fleuriste dans ce pays-ci?

— Parfaitement ; à deux pas, au coin de la Canebière. Ahl comte, vous voilà bienl le dernier chevalier français I Vous ne supportez pas l'idée de vous présenter devant des femmes les mains vides... C'est la vieille tradition. . . Mon père était ainsi. . . Ces bonnes façons se perdent.

11 suivit du regard le comte qui entrait dans la boutique, puis' passant librement son bras sous celui de Séverac, comme s'il eût retrouvé en lui un ami de vingt ans :

— Et vous, capitaine, est-ce que vous donnez aussi des fleurs aux femmes? Ce n'est pas probable, hein? Vous payez de vos vingt ans et de votre bonne mine. Et vous avez bien raison! Ah çà! mon cher, je suppose que vous parlez anglais?

— Oui, monsieur le duc, passablement, dit Séverac avec tranquillité.

— Tant mieux, parce que rien n'est désobligeant comme d'entendre des femmes gazouiller pendant des

'TT^:?^^'rw/77^

heures une langue qu'on ne comprend pas. Il sembîc toujours qu'on soit l'objet de la conversation, et qu'on se moque de vous... Du moins, je parle pour moi, ajouta le duc avec grâce, car vous n'êtes pas de ceux dont on puisse, sous aucun rapport, se moquer... Puis, vivement, faisant quelques pas en avant :

— Ah! voici justement toute la bande! Presque exactes, ces dames, aujourd'hui. C'est un miracle !

Un break, attelé de deux vigoureux postiers, arrivait au grand trot. Sur les hautes banquettes de la voiture, les femmes en toilettes claires, s'abritaient sous leurs larges ombrelles rouges et bleues. Un caniche noir, portant un collier d'argent au cou, se tenait gravement assis à côté du cocher. Dans la poussière soulevée par les roues, et qui, au soleil, montait comme un nuage d'or, les robes de couleur mettaient des notes vives et gaies. Les grelots sonnaient, le fouet claquait, et des éclats de rire joyeux accueillaient le duc, nonchalamment arrêté au bord du trottoir. Le comte, une rose à la boutonnière, s'était déjà avancé auprès du marchepied, tendant le poing aux femmes pour les aider à descendre, et, d'une main discrète, rabattant les jupes qui bouffaient, montrant les jambes fines.

' — Eh! bonjour, cousin! s'écria un grand garçon blond, en sautant à terre, et en serrant la main du général avec animation.

— Tiens ! c'est vrai, au fait> étourdi que je suis ! fît le duc; je ne vous avais pas dit que Pompéran était de la fête. Eh bien! mais, général, vous voilà en

famille. Diable 1 cela va peut-être vous, gâter un peu votre plaisir...

— Non pas, j'aime beaucoup Hector, répondit le comte en adressant un sourire au grand blond. Mais est-ce que tu es seul ici? Où est donc ta femme?

Et déjà le sourcil du général se fronçait légèrement, quand une petite personne brune et ronde, la taille élégante quoique un peu courte, vêtue d'une robe de batiste écrue garnie de valenciennes, des gants de Suède plissés montant par-dessus ses manches, arriva en sautillant, balançant d'une main son ombrelle, de l'autre un lorgnon d'or avec lequel elle dévisageait le comte.

— Gomment, général ! Hector sans sa femme? Gela !ie se serait jamais vu. Ces façons de faux veuf sont bonnes pour le cher duc...

— Àh! le fait est qu'il n'a jamais été si garçon que depuis qu'il est marié, dit en riant Pompéran... Mais je ne suis pas de cette école-là, moi, général; je suis vieux jeu, pas moderne pour un centime; enfin, pour tout dire, je représente à vos yeux le dei-nier jeune mari fidèle... Une espèce perdue dont il sera parlé, dans les temps à venir, comme d'un phénomène des plus curieux I

— Mais il n'a pas de mérite, cousin, car il m'aime, dit avec vivacité la jeune madame de Pompéran.

— Et elle me le rend, reprit Hector gaiement.

Sans le moindre souci du rassemblement de badauds qui s'était formé autour du break, le jeune homme prit sa femme par la taille et l'embrassa vive-

•'WW

ment. Puis, fredonnant un refrain, bras dessus bras dessous, en sautillant, comme un étudiant et une grisette en partie fine, ils s'en allèrent du côté des embarcations. Le général, ragaillardi par cette poussée de verve et de gaieté, les suivait du regard, en souriant, comme la vivante image de la jeunesse, quand la voix du duc le tira de sa contemplation,

— Mon cher comte, permettez que je vous présente à mes charmantes convives... Miss Sarah, le général comte de Canalheilles.

Le comte s'était retourné. Il resta immobile, muet, saisi par la merveilleuse beauté delà jeune fille qui le saluait en souriant. Un visage, illuminé par des yeux d'un gris-bleu aux cils noirs recourbés, un front nettement coupé par des sourcils châtains, dessinés Qnement comme avec un pinceau léger, et couronné d'une admirable chevelure d'un blond titien, un petit nez spirituel et déUcat, aux narines palpitantes, une bouche aux lèvres rouges comme du sang, aux dents de perles, un cou flexible et élégant, plus blanc que l'éclatante collerette qui l'entourait , des épaules larges et une taille mince, voilà ce que le général eut le loisir d'admirer. Pendant quelques secondes, il resta pétrifié, comme en extase. Son cœur, inondé subitement d'un flot de sang violemment chassé par l'émotion, cessa un instant de battre. Un nuage passa sur ses yeux, et il ne vit plus qu'au travers d'un brouillard léger la délicieuse apparition qui continuait à lui sourire. Mille pensées confuses se heurtèrent dans son cerveau. Il eut, pour la première fois

de sa vie, le sentiment de sa décadence physique. 11 maudit sa vieillesse. Et, comme le docteur Faust devant la radieuse beauté de Marguerite évoquée par l'esprit tentateur, il se sentit prêt à vendre son âme pour une nouvelle jeunesse. 11 pensa que cette adorable jeune fille aurait une influence sur sa vie, et il eut peur. Cependant, sentant vaguement que son attitude devenait inexplicable, il fit un violent effort, et, se courbant devant miss Sarah, il balbutia quelques paroles, dont la gaucherie inattendue était plus flatteuse, pour celle qui en était la cause, que les compliments les mieux tournés.

La jeune fille tendit avec grâce une petite main finement gantée, que le comte prit machinalement, et, se tournant vers une vieille dame, grande, sèche, et extraordinairement couperosée, vêtue d'une de ces robes forme blouse, et coiffée d'un de ces chapeaux cloches dont les Anglaises en voyage ont l'horrible spécialité :

— Général, mon excellente amie, Mrs Stewart.

Le comte retrouva subitement sa présence d'esprit en se trouvant en face de ce phénomène de laideur. 11 se détourna avec rapidité, et, retombant en arrêt sur la belle Sarah, il écouta, sans l'entendre, le duc qui lui énumérait le reste de ses hôtes avec une complète correction. Pour le général, à Marseille, sur les côtes de la Méditerranée, dans le monde entier, il n'existait plus maintenant que la belle Anglaise. Il était devenu très rougC; et, s'empressant comme un jouvenceau, il s'était chargé d'un plaid, d'un petit sac et d'une grosse

■'firaip^

lorgnette. Séverac ayant fait une tentative pour l'aider et le débarrasser d'une partie de ces objets, il le reçut à la pointe des baïonnettes, comme si le jeune homme eût voulu, en lui prenant la moitié de sa corvée, lui dérober une partie de la reconnaissance de la ravissante fille.

Cependant le duc de Bligny, ayant fait décharger le break par les valets de pied, avait donné le signal du départ, et toute la compagnie s'était dirigée vers l'escalier du port. A la tête des deux embarcations, qui devaient Iransporterles invités du duc au yacht, étaient amoncelés les bouquets envoyésparle comte. Le vieillard prit une botte de roses et, galamment, l'offrit à Sarah. Celle-ci, avec un sourire, détacha un bouton à peine entr'ouvert, le mit à son corsage, et, d'un geste négligent, elle laissa tomber le bouquet dans la barque, à ses pieds. Le comte, avec prestesse, s'assit sur le banc qui faisait face à la jeune fîUe, presque à genoux, et bien près des roses si fièrement abandonnées.

— Nous sommes prêts? demanda le duc, et se tournant vers les rameurs : Allez, dit-il.

Les barques fendirent les flots troubles du port et se dirigèrent vers le bâtiment qui élevait sa fine carène, aux mâts pavoises, au milieu des eaux. Le ciel était d'un bleu d'azur, le soleil versait des rayons d'or sur la mer étincelante. Les barques glissaient au milieu des navires aux hauts bordages, aux mâtures élancées. Une forte et saine odeur de goudron se mêlait à lo senteur saline des ^agues. C'était une de ces matinées

charmantes sous ce climat béni, où des refrains, vaguement, montent aux lèvres, et où on se sent heureux de vivre. Le comte, subissant toutes ces sensations, perdu dans une ivresse profonde, restait silencieux, regardant Sarah.

Bligny, assis auprès d'Hector de Pompéran, à l'arrière du canot, avait suivi avec curiosité les phases rapides de l'ensorcellement du comte. Un sourire railleur passa sur ses lèvres, et, poussant son compagnon du coude :

— Dites donc, il est d'un bois joliment sec, le général, dit-il à demi-voix ; l'avez-vous vu s'allumer au premier regard de miss Sarah?

— Oh! vous savez, ils sont tous comme ça aujourd'hui, les gens de soixante ans, répondit Hector, d'un ton léger; c'est la forte génération qui nous a précédés, les derniers troubadours ! Tout pour les dames, telle

est leur devise Mais ils s'arrêtent aux bagatelles

de la porte Ils causent : voilà tout! Du reste, ils

prétendent qu'il n'y a plus qu'eux qui sachent causer.

— Sarah est bien belle! murmura le duc en hochant la tête.

Hector regarda Bligny avec attention. Les deux jeunes gens échangèrent un sourire.

' — Vous savez, ça m'estégal, déclara Pompéran; je ne suis pas l'héritier du comte... Mais qu'est-ce que c'est au juste que miss Sarah? Vous nous laites voyager avec elle, depuis huit jours, vous la traitez avec tous les égards dus à une jeune fille des plus respectables. Je la vois accompagnée d'une sorte de

7 p^"~riV.' iTi^»^'!

dragon qui a la figure rouge comme un feu de coke ;

tout cela est parfait Mais je voudrais bien être

renseigné d'une façon plus intime sur son compte. D'où vient-elle, qu'est-elle, et que fait-elle?

— C'est sa biographie complète que vous me demandez, tout simplement? dit BHgny . Soit ! Je vais vous raconter ce que je sais. Miss Sarah est une de ces personnes, placées dans des situations exceptionnelles, qui sont l'objet de louanges et de critiques exagérées. Les uns l'envient et l'admirent, îes autres la jalousent et l'exècrent. Certains vous diront qu'elle est la fille naturelle d'un prince de la maison royale d'Angleterre et d'une chanteuse italienne. D'autres vous soutiendront qu'elle est née dans un bar du Wapping et qu'elle a servi les matelots jusqu'à quinze ans, tour^ nant au gré de leurs lourdes poignes et s'enivrant abominablement avec du porter mélangé de whisky. On vous racontera qu'elle est entrée, à Brighton, avec le dompteur Batty, dans la cage de ses lions, pour gagner un pari fait après boire. Vous trouverez dés gens qui vous affirmeront qu'elle ne sait ni lire, ni écrire, et qu'elle a auprès d'elle la digne Mrs Stewart, autant pour lui servir de porte-respect que pour lui lire les journaux et lui mettre à jour sa correspondance. Enfin vous rencontrerez des personnes du meilleur monde qui, si vous leur répétez ces propos, lèveront les épaules, souriront avec dédain, et vous déclareront qu'elles connaissent miss Sarah, depuis sa première jeunesse, qu'elle est bel et bien la fille adoptive d'une grande dame irlandaise, lady O'Donnor,

qu'elle a été élevée dans un des meilleurs pensionnats de Londres, et qu'elle est une des jeunes filles hs plus accomplies qu'il soit donné de rencontrer.

— Diable ! dit Pompéran, il n'est point aisé de se reconnaître dans ce fouillis de renseignements contradictoires. En somme, il paraît résulter des déclarations, même les plus favorables à miss Sarah, qu'elle est au moins enfant recueillie...

— Dites trouvée, mon cher, interrompit le duc, et la charmante fille n'essaie pas de cacher son origine, car c'est la franchise même que Sarah. Mais restonsen là jpour le moment, si vous le voulez bien : nous sommes arrivés au yacht et il va falloir nous occuper de déjeuner. Au dessert, en fumant un cigare sur le pont, je vous conterai le reste et vous vous ferez une opinion, si vous le pouvez, sur cette captivante et étonnante fille. En tous cas, ce que je vous défie de nier, c'est qu'elle est une des plus adorables créatures qu'il soit possible de rêver.

On abordait. Les deux hommes se levèrent de leur banc. Les passagers de la première barque gravissaient l'escalier léger, à rampe d'acajou, qui montait le long du flanc du yacht. Le comte, leste et vigoureux comme un jeune homme, s'empressait auprès de Sarah qui acceptait ses services avec un doux sourire. La taille élégante de la jeune fille se détachait svelte et fîère sur le fond clair de l'horizon, et, droite, appuyée sur la haute canne de son ombrelle, frappant le plancher du bout de son petit pied délicieusement cambré, ses cheveux d'or étineelant sous son grand

chapeau à plumes noires, elle était la radieuse incarnation de la jeunesse dans toute sa force et sabeauté. Séverac, à quatre pas de Sarah, regardait la mer d'un air niaussade, sans paraître le moins du monde se préoccuper de ceux dont le caprice de son général l'avait fait le compagnon pour une heure. La belle Anglaise arrêta un instant ses yeux sur le jeune homme, dont la mâle et fière prestance formait un frappant contraste avec la tournure éreintée des viveurs qui l'entouraient. Il était gravement vêtu de couleurs foncées, une cravate bleue à pois blancs, négligemment nouée, tombant sur la poitrine, cachait, sans prétention, la moitié de son ruban rouge. Son visage bronzé était ferme et hautain, mais ses yeux gris avaient une douceur charmante. Instinctivement, comme si les regards de Sarah eussent pesé sur lui, Pierre se retourna. Ses yeux rencontrèrent ceux de la belle Anglaise. Ce fut l'espace d'une seconde. Mal à l'aise, il rougit un peu et se détourna lentement.

— Ce monsieur est de votre suite, général? dit soudain Sarah, assez haut pour que le jeune homme pût l'entendre.

— Mon aide de camp, répondit vivement le comte, un garçon du plus grand mérite, et que j'aime comme un fils. Permettez, miss Sarah,'que je vous le présente.

— Si vous y tenez... dit Sarah, avec une nonchalante impertinence.

D'un geste le comte avait appelé Séverac près de lui. Très compassé et le front rembruni, le jeune officier s'inclina devant miss O'Donnor...

— M. Pierre Séverac, dit le comte, un de nos plus brillants jeunes officiers, et qui porte un non\ illustre dans notre armée...

Un nuage de sombre tristesse passa sur le front de Séverac à ce souvenir donné par le comte à son père tant regretté. Sarah agita lentement la tête, comme pour dire : C'est entendu, votre jeune ami est un phénix ! Puis elle laissa tomber avec indifférence ce seul mot banal: Enchantée... Sa main, pourtant si prompte aux shake-hands, resta inerte le long de son corps. Il sembla qu'un mur de glace s'était élevé en un instant entre ces deux êtres qui, une heure auparavant, ne s'étaient jamais rencontrés. Ils parurent éprouver, en même temps, l'un pour l'autre, la même antipathie, violente et irrésistible. Séverac se releva après avoir salué et se retira sans desserrer les dents. Sarah le suivit d'un regard ironique, et murmura :

— Pas aimable !

— Un peu sauvage seulement, crut devoir rectifier le comte, enchanté, au lond de son cœur inconsciemment devenu égoïste, de l'accueil fait par Sarah à son jeune ami.

— Oh ! peu importe ! ajouta Sarah.

Et elle eut un geste de dédain destiné à indiquer clairement au comte que M. Séverac pouvait être tout ce qu' 1 lui plairait, sans que miss O'Donndr en Gût désormais le moindre souci. Et prenant le bras du comte radieux, la belle Anglaise, d'un pied léger, se dirigea vers l'avant où, sous une tente, la table était dressée pour le déjeuner.

^v'Tr-Tji'^K^A i WHL".','. W/iW^lfft^9Klf

L'enfance de Sarah avait été très dure. Elle était née d'une de ces gipsies qui vont, par bandes, d'un bout de l'Angleterre à l'autre, belles sous leurs crasseux haillons, impudiques et hardies, mais préférant cependant, dans leur orgueil de femmes, le vol à la débauche. La petite fille ne connut pour toit que la tente de laine pittoresquement rapiécée sous laquelle sa mère dormait, en tas, avec ses compagnes. Ses souvenirs les plus lointains étaient pleins de visions inquiétantes. Il lui semblait, dans le vague de son esprit, voir des hommes qui se menaçaient et des femmes qui se jetaient au-devant des couteaux étincelants. Puis, à de certains.i^urs, des cérémonies mystérieuses avaient lieu, des chants bizarrement modulés résonnaient, accompagnant des danses au rhythme sauvage. Au cou des danseuses tintaient des sequins d'or et le tambour de basque vibrait sous leurs poings fermés. Ensuite on se mettait à boire, et la' fête, se

terminait par une orgie, qui laissait tous les bohèmes, hommes et femmes, étendus sur le tapis bariolé, sans mouvements et comme morts.

Plus tard Sarah avait couru nu-pieds sur les routes poudreuses de l'Irlande, cueillant des fleurs de genêts et des touffes de bruyères pour en faire des bouquets qu'elle lançait dans les voitures qui passaient. On lui jetait quelquefois une pièce de monnaie par la portière, et elle rapportait l'argent à sa mère qui tressait des paniers avec de l'osier sur le revers d'un fossé.

Elle voyageait ainsi sans arrêt, sans repos, avec la troupe de bohémiens dont sa mère, ou plutôt la femme qu'elle était habituée à nommer sa mère, faisait partie. On campait aux portes des villes, dans les champs. Chacun, vers le soir, se dispersait et se mettait à chercher des branchages pour allumer du feu, de l'eau pour alimenter une grande marmite de cuivre que le chef de la troupe portait sur son dos pendant les marches, et enfin des pommes de terre pour mettre dans l'eau bouillante. Les pommes de terré on les volait dans les champs, et le chef avait soin de ne les Jaisser cuire qu'à moitié, pour qu'elles fussent plus difficiles à digérer et trompassent plus longtemps ia faim.

Un jour qu'à la porte d'un chaudronnier de village, chez lequel le chef avait fait faire une réparation à sa marmite, Sarah jouait sur le gazon avec un grand chien qui était son compagnon, une dame en noir descendit d'une beriine de voyage attelée de deux su-

perbes chevaux. La dame s'arrêta tout à coup devant Sarah, la releva, la prit par la main, la regarda attentivement et des larmes emplirent ses yeux. Elle "ouvrit une belle boîte d'or et en tira des bonbons qu'elle offrit à l'enfant. C'était la première fois que Sarah goûtait à une friandise. La dame en noir poussa un soupir profond et entra dans une maison de luxueuse apparence, dont un laquais en grande livrée lui ouvrit respectueusement la porte. Sarah se remit à jouer avec son chien, mais elle remarqua que par une fenêtre la voyageuse ne la perdait pas des yeux. Quelques instants après elle ressortit en compagnie, cette fois, d'un gros homme à figure très rouge encadrée dans des favoris très blancs. Elle vint à l'enfant et, passant doucement la main dans ses cheveux d'or, elle lui parla avec tendresse. Et des larmes de nouveau coulèrent sur ses joues.

Cependant la mère de Sarah s'était approchée, et, les sourcils froncés, l'air menaçant, avait pris la petite par la main, l'entraînant vers le campement. Le gros homme avait murmuré quelques paroles violentes à l'adresse des rustres de bohémiens qui ne savaient même pas reconnaître les bontés des personnes qui s'intéressaient à eux. Puis, il avait fait quelques pas dans la direction du. chef , qui, nonchalant, fumait une longue pipe orientale, appuyé contre la porte du chaudronnier, et un colloque animé s'était engagé entre eux. Bientôt le chef avait ôté son bonnet et, en souriant, s'était courbé devant le gros homme. Celui-ci avait tiré une bourse de

sa poche et l'avait donnée au chef qui avait, d'un ton bref, appelé la mère de Sarah. Après quelques paroles, celle-ci avait reculé vivement, puis s'était mise à crier, en frappant violemment la terre de son pied. Mais le chef avait parlé avec plus de force et levé la main, avec autorité, en disant ces mots : « Elle n'est pas ta fille ! » Alors la femme s'était assise par terre, prenant la petite Sarah dans ses bras, et gémissant tristement. Le chef avait parlé de nouveau, et, sans résistance, mais en versant un torrent de larmes, la bohémienne avait laissé emmener Sarah. Le gros homme avait conduit l'enfant à la berline dans laquelle la dame venait de remonter. Celle-ci avait poussé un cri de joie, saisi Sarah avec passion dans ses bras, en baisant doucement son frais visage, et la voiture était partie rapidement, laissant loin derrière elle les compagnons de la première enfance de la petite fille, et son passé de misère et de privations.

La dame en noir était lady O'Donnor. Restée veuve à trente ans, la grande dame avait eu le malheur de perdre, quelques mois avant de rencontrer Sarah, une petite fille de quatre ans, en laquelle elle avait placé toutes ses espérances d'avenir. Folle de désespoir, pendant plusieurs semaines elle avait été entre la vie et la mort. Elle avait des crises, pendant lesquelles elle appelait à grands cris sa petite Nelly, affirmant qu'elle n'était pas morte, qu'on la lui avait volée, et allant même jusqu'à déclarer que c'était son frère, lord Mellivan-Grey, secrétaire d'Etat qui, ruiné

par les prodigalités d'une jeunesse orageuse, avait fait enlever l'héritière afin de s'assurer la succession de sa sœur.

Le marquis de Mellivan-Grey, avait été sincèrement affligé du chagrin de sa sœur, et gravement affecté de ses divagations. Il avait fait tout au monde pour calmer l'esprit de lady O'Donnor, n'avait pu y parvenir, et s'était retiré dans ses terres d'Irlande. Peu à peu, cependant, la grande dame était revenue à la raison , on l'avait conduite au cimetière, et là, devant la tombe où sa fille dormait son sommeil d'ange, il avait fallu que la mère acceptât la cruelle réalité. De là à vouloir faire la paix avec son frère il n'y avait qu'un pas. 11 fut promptement franchi. Lady O'Donnor avait pris en haine la maison où était morte sa fille. Elle voulut la fuir, et prit la résolution d'aller à Cork faire une visite à lord Mellivan-Grey.

"Ce sont souvent les circonstances qui paraissent les plus favorables qui amènent les résultats les plus fâcheux. Ce voyage en Irlande, qui devait assurer la réconciliation complète du frère et de la sœur, causa leur brouille irrémédiable. Ce fut en revenant du domaine de Mellivan que lady O'Donnor rencontra sur la route de Dublin, à la porte d'une échoppe de chaudronnier, se roulant sur l'herbe a,vec un grand chien, la petite bohémienne qui devait prendre la place de l'enfant tant regrettée. Lady O'Donnor a toujours assuré qu'en voyant Sarah, elle avait été saisie par la ressemblance qui existait entre elle et la petite Nelly. Pendant un instant ses soupçons d'autrefois s'empa-

rèrent d'elle, plus impérieux que jamais. Elle pensa qu'eDe avait vivante, sous les yeux, cette enfant qu'elle disait lui avoir été volée et que la providence lui rendait par un miracle. Elle s'élança. Puis le souvenir de la tombe ombragée par un saule, sous la pierre de laquelle dormait la petite Nelly, lui revint soudainement, et elle pleura amèrement son illusion en une seconde envolée, La grande maison de luxueuse apparence, dans laquelle elle était entrée, était la demeure de son intendant Mister Purdey, un habile homme qui avait su se mettre bien avec les partisans de la Land League et qui, jusqu'à ce jour, avait trouvé moyen de faire payer aux fermiers de sa riche maîtresse des loyers raisonnables Sans récolter, pour sa part, quelque bonne balle de revolver dans la tête. C'était lui, vêtu de noir, figure rouge encadrée de favoris blancs, l'air digne, qui avait causé avec le chef de la troupe bohème et qui avait tranquillement fait prix pour la vente de la petite Sarah, comme s^il se fût agi d'un mouton ou d'une poule.

Le marquis de Mellivan-Grey, qui venait de se réconcilier avec sa sœur, apprit avec un vif mécontentement l'introduction de cette favorite de quatre ans dans la maison de lady O'Donnor, Il ne crut cependant qu'à un caprice passager. Il se dit, qu'un beau matin, la grande dame se lasserait de son jouet vivant et prierait qu'on la débarrassât, moyennant une bonne somme, de l'enfant devenue importune. Mais il avait compté sans son hôte. La petite Sarah était douée, non seulement d'une grande beauté, mais encore d'une

remarquable intelligence. Elle charma les yeux de sa bienfaitrice et occupa son esprit. Les liens par lesquels elle s'attacha lady O'Donnor devinrent de plus en plus solides, et il fut bientôt évident, pour tout l'entourage de la grande dame, que, dans son cœur, Sarah avait complètement remplacé Nelly.

Cette fois le marquis de Mellivan comprit nettement le danger que courait l'héritage et se fâcha tout rouge. Il vint faire à sa sœur une visite au cours de laquelle des paroles regrettables furent échangées. Le marquis quitta lady O'Donnor, en lui déclarant qu'il ne la revérrait de sa vie. Ce à quoi celle-ci riposta que ce serait tout ce qui pourrait lui être le plus agréable.

De colère le marquis se maria. Il épousa la fille d'un très riche brasseur de Londres, ce qui ne contribua pas à calmer l'irritation de lady O'Donnor, fort entichée de noblesse. La famille du brasseur, traitée de haut par la grande dame, prit avec ardeur fait et cause pour le marquis contre l'enfant adoptée, et des récits, dans lesquels la vérité était habilement mêlée de mensonge, commencèrent à circuler. On raconta d'abord que Sarah, ayant fait partie d'une troupe de bohémiens, avait dansé sur la corde dans les foires. Puis on en vint à insinuer qu'elle volait les montres des spectateurs, en faisant le tour de l'honorable société, un plateau de cuivre à la main. On la dépeignit comme une intrigante prodigieusement rouée, qui avait su spéculer sur la folie d'une bonne dame irresponsable et se faire adopter. Toutes les calomnies que

Ton répéta depuis sur le compte de Sarah eurent cette même source. Et la sottise humaine est tellement tenace, les erreurs, dont elle fait le fonds commun de ses bavardages, lui paraissent si précieuses, que jamais ces bruits ne purent être complètement étouffés.

Cependant la pauvre enfant avait grandi auprès de sa mère adoptive et était devenue une adorable jeune fille. L'instruction avait développé sa merveilleuse intelligence et une éducation excellente avait mis la petite bohème en état de paraître dans le monde le plus collet monté. La première fois que Sarah parut à Govent-Garden, dans la loge de ladyO'Donnor, sa beauté fit sensation. La Patti chantait avec Nicolini le brillant duo de la Traviata. On cessa d'écouter, toutes les lorgnettes se braquèrent sur la salle, et, en un instant, à l'orchestre, les chanteurs illustres ne virent plus que des dos. L'impression produite par Sarah fut la même dans les salons. Les fils des plus grandes familles se disputèrent le plaisir de la faire danser. Avec une grâce un peu froide, la jeune fille accepta les hommages, et sut tenir les adorateurs à distance.

Sarah avait alors dix-huit ans. A la fin de la saison, sa main avait été demandée plusieurs fois à lady 0' Donner. Le fils d'un pair du royaume, riche à millions, beau, spirituel, charmant, se mit sur les rangs: il fut repoussé comme les autres. Sarah à toutes les prières répondit qu'elle ne voulait pas se marier. Elle avait résolu de rester auprès de sa bienfaitrice, de la soigner, d'embellir les dernières années de sa vie et de lui rendre en affection tout le bien qu'elle en avait

34 LES BATAILLES wE LA VIE

reçu. Le bruit se répandit bientôt, mis en circulation par les héritiers de lady O'Donnor, que si Sarah ne se mariait pas, c'était parce qu'elle avait un amant. On prétendait l'avoir rencontrée plusieurs fois le soir,' à minuit passé, seule, à pied, par une pluie battante, dans Haymarket, vêtue d'un manteau sombre. Et, pendant que ces calomnies infâmes étaient débitées sur son compte, la jeune fiUe, dans le salon de lady O'Donnor, à la lumière calme des lampes qui éclairaient son beau visage sévère et recueilli, faisait la lecture à sa mère adoptive, doucement enfoncée dans un grand fauteuil au coin de la cheminée. La pluie fouettait les vitres, le vent soufflait en rafales dans les rues noires. Et celle que l'on représentait courant à ses rendez-vous d'amour surveillait de son tendre regard le sommeil qui faisait peu à peu incliner sur la poitrine la tête blanche de sa bienfaitrice, et retenait son souffle dans la crainte de la réveiller.

Ce n'était pourtant pas une douce et indolente jeune fille que Sarah. Dans ses veines, le sang violent de la race gipsy coulait impétueux. Hardie et vigoureuse, quand elle suivait, à l'automne, les chasses au renard dans les plaines vertes de l'Irlande, nul ne sautait avec plus d'entrain et de solidité une barrière fixe ou un ruisseau. Des flammes montaient alors à ses joues, et ses grands yeux devenaient d'un bleu sombre. Les lèvres serrées, avec une menaçante contraction des sourcils qui lui donnait l'air mauvais, elle allait, s'enivrant de la rapidité de sa course, avide d'espace, et se livrant, pour une journée, à toute la

fougue de son caractère passionné. Elle semblait avoir l'orgueil de ne s'arrêter devant aucun obstacle, et dirigeait, sur ceux de ses compagnons qui faisaient un détour pour ne pas aborder de front un talus trop escarpé, ou un fossé trop profond, un certain regard qui leur rendait de l'audace.

Lady O'Donnor, du fond de sa berline, ne perdait pas des yeux sa fille adoptive, courant à bride abattue à travers les plaines semées de bouquets de bois, dans les longues allées des forêts, et, effrayée par la rapidité de son allure, elle lui criait en passant : « Sarah! prenez garde ! ». La jeune fille tournait alors la tête avec fierté, et, souriant à sa bienfaitrice, elle lui répondait : « N'ayez pas peur! ». Elle modérait son train pour un instant, puis la fièvre de la vitesse la reprenait, et elle galopait à la queue des chiens, les excitant de la voix, et mettant sur les dents les piqueurs les plus endurcis par le métier.

Elle était devenue ainsi merveilleusement belle. Lorsqu'elle passait, montée sur sa jument PoUy, droite sur sa selle, serrée dans son amazone de drap bleu, qui moulait ses épaules admirables, un feutre gris posé sur ses cheveux d'or, fouettant les branches de sa cravache à pommeau de vermeil, il était impossible de ne pas la suivre du regard. Le compagnon habituel de ses courses était un admirable caniche noir, au poil frisé,'àla queue en pompon, qu'elle aimait passionnément. Elle le prenait quelquefois par la tête avec une brusque tendresse, le serrait sur sa poitrine à le faire crier et l'embrassait violemment sur son

museau orné de moustaches. Le jeune lord Blosberry, un jour qu'il avait bu un peu trop de sherry au lunch, se laissa entraîne? jusqu'à dire à ceux qui l'entouraient, en voyant Sarah embrasser son caniche :

— Mille guinées pour être à la place du chien !

Jusqu'à ce jour la jeune fille n'avait point aimé. Son cœur était libre et les rêves de ses nui-ts n'étaient point troublés. Elle plaisantait, riait, s'amusait comme une véritable enfant, mais mettait à ce qu'elle faisait une ardeur violente et obstinée qui révélait un caractère énergique et impérieux. Elle arriva ainsi à sa vingtième année, se laissant aller au courant de sa vie heureuse, et ne souhaitant rien autre que la continuation de ce bonheur.

Un coup de foudre éclata soudainement dans son ciel tranquille. Lady O'Donnor, sans maladie, sans que rien fît prévoir une fin si rapide, mourut subitement. La douleur de Sarah fut profonde. Elle pleura sa bienfaitrice comme une véritable mère, et s'apprêtait à veiller pieusement son dernier sommeil, quand le marquis de Mellivan-Grey arriva chez sa sœur et, parlant en maître, ordonna à la jeune fille de s'éloigner sur-le-champ. En cette circonstance, Sarah prouva la fermeté de son cœur et la vigueur de son caractère. Elle tint hardiment tête au frère de la morte, lui reprocha amèrement l'mconvenance de sa conduite, et termina en déclarant que tant que lady O'Donnor serait présente dans la maison, elle, qui se considérait comme sa fille, ne la quitterait pas.

Cette scène odieuse, provoquée par le marquis, à

deux pas du lit dans lequel lady O'Donnor reposait entourée de fleurs, fut sévèrement jugée, et l'opinion publique, qui était sensiblement favorable à lord Mellivan, changea très avantageusement pour Sarah. Le lendemain de l'enterrement de sa mère adoptive, Sarah, sans attendre la sommation que son ennemi ne pouvait manquer de lui adresser, se retira auprès de Mrs Stewart, personne âgée et très respectable, qui lui avait donné des leçons de littérature. Là, elle attendit, vivant très modestement, le résultat du procès engagé entre lord Mellivan et elle.

L'héritier naturel de lady O'Donnor s'étant trouyé, dès le principe, en face d'une adoption parfaitement régulière, comprit que l'issue du débat engagé par lui ne pouvait être douteuse. L'action entamée contre Sarah ne tenait pas debout, comme disait le soUicitor. Le marquis avait beau arguer de la prétendue faiblesse d'esprit de sa sœur, rappeler les preuves de démence qu'elle avait données, au moment de la mort de son enfant, les accusations sans consistance dont, lui, il avait été l'objet, rien ne pouvait prévaloir contre Pacte d'adoption en bonne et due forme, qui mettait Sarah en possession des mêmes droits qu'un enfant légitime. Le marquis, se sentant vaincu d'avance, et exaspéré à la pensée de ne rien toucher du riche héritage qu'il avait si ardemment convoité, résolut de forcer, par la crainte du scandale, Sarah à transiger. Il paya donc les petits journaux pour répandre, sur le compte de celle qu'il appelait l'aventurière de grand chemin, les calomnies ignobles qui n'avaient, jusque-là, été

murmurées que de la bouche à l'oreille. Le public honnête, indigné de cette campagne, conduite, sans pitié et sans pudeur, contre une femme, se révolta, et des discussions violentes éclatèrent entre ceux qui tenaient Sarah pour une coureuse et une intrigante, et ceux qui la considéraient comme une jeune fille pure et sans tache. Il y eut dans les grands cercles de Londres des provocations qui aboutirent à de sérieuses rencontres. Le jeune lord Blosberry, celui qui aurait donné volontiers mille guinées pour être à la place du chien, reçut une balle dans la hanche qui le fit boiter pendant le reste de sa vie. Le colonel Kennedy, des horse-guards, tua sir Ronald Smidley qui avait déclaré, après souper, aue Sarah lui avait écrit des lettres d'amour.

Ces incidents, racontés dans les journaux, au lieu d'arranger les affaires de l'orpheline, portèrent le scandale à son comble. Et, pour attendre la fin du procès, Sarah passa en France. Aussitôt ses ennemis annoncèrent qu'elle s'était jetée dans la galanterie, et que prochainement elle allait débuter au cirque, à Paris, comme écuyère de haute école. On la disait la maître'sse d'un prince autrichien qui faisait des folies pour elle. Un journal publia la correspondance d'un reporter qui racontait une visite faite par lui à Sarah, dans son merveilleux hôtel de l'avenue de Villiers. Il décrivait les salons remplis d'objets d'art, et ouvrait même au public indiscret la chambre à coucher de la belle Anglaise. Il donnait les détails les plus minutieux sur l'ameublement Louis XVI.

sur les tentures de soie brodée d'argent, sur le lit, au baldaquin solennel et coquet surmonté de plumes roses. Tout y était, jusqu'aux peaux de tigres qui servaient de tapis aux pieds charmants de l'adorable fille, quand, vêtue d'une chemise de soie, ses beaux cheveux d'or dénoués sur le dos, elle attendait le soir son fastueux protecteur.

Pendant ce temps-là, Sarah était bien tranquillement installée à Menton, dans une petite maison très simple, sous la garde de la très vigilante et très laide Mrs Stewart, et faisait des aquarelles qu'elle donnait aux dames patronnesges pour leurs ventes de charité. La colonie anglaise fut indignée, et une protestation, signée par tous les compatriotes de miss O'Donnor, fut envoyée au journal de Londres qui ne la publia pas.

Mais un revirement complet s'était opéré en faveur delà RUe adoptive. Le procès, plaidé avec une très grande passion par les avocats des deux parties,, fut la réhabilitation complète de Sarah. Son défenseur, homme d'une grande autorité, membre du Parlement, et doué d'un remarquable talent de parole, produisit toutes les preuves de la diffamation et de la calomnie, auxquelles s'était livré l'adversaire de Sarah, et la Cour, avec des considérants extrêmement durs pour lord Mellivan, donna gain de cause à miss O'Donnor. Cependant, de tous ces bruits infâmes, il était resté un écho affaibli mais persistant. Et bien de?; gens disaient encore, en remuant soucieusement la tête :

— C'est égal, il n'y a jamais tant de fumée sans un peu de feu.

Sarah, mise en possession de l'immense fortune de sa mère adoptive, prit l'Angleterre en exécration. Il lui parut impossible de continuer à y vivre, et, toujours suivie de Mrs Stewart, qui jouait auprès d'elle le rôle du dragon auprès de la Toison d'or, elle se mit à voyager. Elle avait dans le sang la passion du déplacement qui entraîne aux quatre coins du monde la race bohème. La libre éducation anglaise lui facilitait ses mouvements, et, successivement, elle visita la Hollande, l'Allemagne, l'Espagne, l'Italie et l'Autriche. Pendant trois mois, au printemps, elle venait s'installer à Paris, dans un bel appartement meublé de la rue de la Paix, et, suivie de l'excellente Stev^art, elle courait les magasins, faisant ses approvisionnements, comme un marin qui va reprendre la mer. Puis elle se dirigeait vers Trouville, Dieppe ou Arcachon, et restait, au bord de l'Océan, dans un calme absolu. Elle recevait en petit comité, offrant le lunch à cinq heures, et, le soir, une tasse de thé, faisant de la musique comme une grande artiste, chantant avec une voix rare les partitions nouvelles, accompagnée par la modeste et bonne Stew^art qui, très myope, touchait du bout du nez la musique, et laissait traîner sur le clavier les longues boucles de ses anglaises. Soudain Sarah cessait de chanter, une flamme s'allumait dans ses yeux bleus, elle fermait brusquement la partition, faisait une glissade et s'écriait :

LA COMTESSE SARAH 6t

— Assez de grand art! Dansons!

Et, s'élançant au bras d'un cavalier, elle valsait pendant des heures, avec une sorte de fièvre passionnée. Des rougeurs montaient à ses joues, et, les dents serrées, fiévreuse, violente, elle mettait cinq ou six danseurs hors d'haleine. De sa chevelure d'or s'exhalait un parfum plus puissant, sa peau prenait un éclat plus velouté. Sa démarche devenait languissante et voluptueuse. On ne pouvait l'approcher sans subir un charme étrange. Il y avait en elle quelque chose dé diabolique qui troublait profondément. Elle avait une sorte de phosphorescence, comme la mer par les temps d'orage. Ces soirs-là, elle rendait les hommes fous. Elle les laissait partir enivrés, l'esprit bouleversé, le cœur palpitant. Le lendemain ils revenaient, tout pleins des impressions de la veille ; ils trouvaient Sarah calme, grave, froide, et tombaient du haut de leurs rêves et de leurs espérances. La jeune fille n'y mettait aucune coquetterie. Ses emportements étaient inconscients. Sa nature première, ardente, fantasque, reparaissait par brusques échappées, son tempérament dévorant se manifestait par des fantaisies soudaines, puis la seconde nature, qu'elle devait à l'éducation, prenait le dessus, et elle cessait d'être la jeune bohème irritante, capiteuse, pour redevenir la sévère et correcte miss anglaise.

La bonne Stewart connaissait bien ces accès singuliers, pendant lesquels Sarah bouleversait tout son entourage. Elle en riait avec elle, les appelant ses crises électriques, et prétendait qu'en touchant la

jeune fille on recevait un choc, comme si de sa chair un fluide se fût dégagé. Puis, devenant grave, elle ajoutait :

— Tant que vous n'aimerez pas, ma chère enfant, il n'y aura pas de mal. Mais le jour oii vous aimerez, ce sera terrible. Tâchez, Sarah, que celui que vous aimerez vous aime.

Et, avec un sourire maternel, la vieille dame ajoutait :

— Du reste, comment un homme aurait-il assez peu de goût pour ne pas vous adorer?

La belle Anglaise pirouettait alors sur un pied, et, prenant dans sa main une des boucles de sa vieille amie :

— Je crois que je n'ai pas de cœur, ma chère Stew^art, disait-elle gaiement, car je ne Tai jamais senti battre. J'aurai bientôt vingt-cinq ans, et je n'ai encore eu de véritable affection que pour ma mère, pour vous et pour mon caniche Jup. Est-ce naturel? Aucun de ces charmants messieurs qui, depuis plusieurs années, m'ont fait une cour assidue dans toutes les langues des pays que nous avons parcourus, ne m'a paru désirable comme époux. Ils étaient tous trop occupés d'eux-mêmes, trop soucieux de leur petite personne, de leurs petits effetset de leurs petits succès. Ce sont de jolies gravures de modes, toutes taillées sur un unique patron. Ils saluent tous de la même façon, par une brusque saccade de la tête, ils ont tous la même conversation banale et creuse, ils montent. . tous adroitement à cheval, tirent tous convenable-

ment le pigeon : pas un ne se distingué vraiment des autres. Ils me sont agréables, mais ils ne m'occupent pas. J'attends le coup de foudre, mais je crains bien de ne le ressentir jamais. Au reste, est-il bien nécessaire que j'aime? Est-ce que nous ne sommes pas bien toutes les deux? Notre ménage n'est-il pas parfait? Nous jouissons de l'indépendance la plus complète. Nous allons où nous voulons, au gré de notre fantaisie, et pendant toute l'année nous suivons le soleil, de sorte que nous n'avons jamais froid. Restons comme nous sommes, jouissons de ce que nous avons, et ne nous soucions pas du reste.

— Gela est très philosophique, répondait Stewart, et, pour ma part, je ne crois pas que ma condition puisse jamais être meilleure. Mais il est impossible que vous ne rencontriez pas iin jour l'homme que vous devez aimer. Et alors, ma chère Sarah, prenez bien garde à vous, car vous n'aimerez pas à demi.

— Nous verrons bien!

Et, s'asseyant devant son piano, d'une voix éclatante, l'insouciante Sarah se mettait à chanter les paroles rêveuses de la tendre Marguerite, les modifiant pour la circonstance :

Je voudrais bien savoir quel sera ce jeune homme ? Si c'est un grand seigneur, et comment il se nomme...

Puis, se levant brusquement :

— Allons prendre l'air, Stewart : vous me donnez la migraine avec toutes vos imaginations. Vous êtes

sentimentale, ma chère, et je suis sûre qu'autrefois vous avez dû faire des passions!...

Mrs Stewart rougissait pudiquement, ce qui donnait à son visage, habituellement écarlate, le flamboiement d'un incendie, et, suivant sa jeune amie, elle allait au dehors.

Il y avait environ quatre ans que les deux femmes menaient cette existence r.omade qui plaisait tant à Sarah, roulant en w^agon, en bateau, en voiture, allant du nord au midi, d'hôtels en villas, traînant à leur suite des malles, des sacs, des plaids, ayant cet aplomb irritant des Anglais en voyage, et connues déjà sur les différents parcours, comme des inspecteurs de la Compagnie. Jamais de chez soi définitif, toujours un provisoire, dans lequel on s'installait imparfaitement quoique luxueusement, et dans lequel on ne prenait même pas le souci de faire sa place, comme un chien qui se couche dans l'herbe haute. A quoi bon s'ingénier, pourquoi commencer des habitudes? On partirait peut-être demain. Et on prenait les choses comme elles étaient, avec cette odeur fade des chambres banales, retrouvant, sans étonnement, sur les chem.inées les épingles à cheveux de la voyageuse d'avant, ou dans une bobèche de chandelier les bouts de cigare du voyageur parti du matin.

Leur dernière station avait été Naples. Là, Sarah s'était sentie un moment lasse de courir les chemins. Elle avait trouvé à Sorrente un palais caché dans la verdure, qui lui avait donné des pensées de séjour

prolongé. Sur la terrasse aux balustres de marbre rose, entendant, un soir de février, les oiseaux chanter dans les arbres en fleurs, Sarah s'était laissée aller à une langueur inaccoutumée. Elle resta, des heures entières, pensive en face du golfe, regardant, avec des yeux fixes, les voiles rouges et blanches des balancelles et des speronares qui passaient sur la mer bleu turquoise, rapides et légères comme des ailes d'oiseaux. Au loin, les flots blanchissaient sur le rocher de Capri, et, dans le ciel d'une transparence exquise, le regard se perdait, flottant, indécis, dans un vague délicieux. La jeune fille, étendue dans un hamac, resta des journées entières muette et rêveuse. Stewart, étonnée, respectait son silence, lisant avec passion des Magazines, dont elle avait toujours une ample collection, et savourant délicieusement des histoires d'amour. Un soir, Sarah laissa tomber ces paroles, stupéfiantes dans sa bouche :

— La vie est bonne ici ; achetons cette propriété et installons-nous.

Stewart, qui ne s'étonnait pas facilement, perdit tout son flegme; elle se leva avec vivacité, et s'approcha de la jeune fille pour voir si elle était bien éveillée. Sarah avait les yeux grands ouverts, mais il était incontestable que son esprit sommeillait. La dame de compagnie chercha avec anxiété ce qui avait pu modifier si brusquement et si complètement les idées de miss O'Donnor. Gomme sa santé était excellente, elle pensa que peut-être elle avait pu s'éprendre de quelque beau gentilhomme napolitain. Elle fit un

rapide examen qui ne lui fournit aucun renseignement. L'état de Sarah s^aggravait pendant ce temps-là très sérieusement. Elle avait fait venir tout un assortiment de volumes de poésie, et elle avait délaissé la joyeuse musique d'opérette, qu'elle chantait d^une voix si brillante; pour s'adonner au déchifîrage de sérieuses partitions. C'était toute une révolution, et Stev^art, facile à se plier à tout, à la condition d'être prévenue, se mettait déjà en mesure de sacrifier à la rêverie et à la sentimentalité, quand un changement complet bouleversa de nouveau l'horizon.

Le duc de Bligny venait d'arriver à Naples avec son yacht; il avait rencontré miss Sarah sur la Chiaia, achetant des porte-bonheur en filigrane d'or, il lui avait développé tout son plan de voyage le long des côtes d'Italie et de France, et, avec une joie d'enfant, la belle Anglaise avait accepté d'être de la partie. Elle était rentrée, comme une avalanche, à Sorrente, avait bouleversé tout dans le palais, jeté pêle-mêle les compositeurs sérieux et les poètes élégiaques, au fond du même sac de voyage, et stupéfié Stewart par le spectacle de sa débordante joie,

— Mais, ma fille, qu'aviez-vous ces jours derniers? s'était risquée à demander la bonne dame.

— Moi, rien, j'étais à la mélancolie. Aujourd'hui, je suis à la gaieté. Les contrastes, Stewart, toujours les contrastes, c'est la loi de la vie. Ail right! Allons de l'avant !

Partie, deux jours après, sur le beau yacht à vapeur, Sarah avait été le boute-en-train de toutes les parties.

A Nice, sur sa proposition, on avait donné un bal à bord, et le duc avait invité les officiers du navire de l'État la Revanche qui se trouvait en rade. Le pont, éclairé à la lumière électrique, avait été habillé de plantes vertes et de fleurs, pour simuler un jardin, et les élégantes mondaines de la côte étaient venues danser jusqu'au matin, sous un vélum de pourpre qu'une brise légère agitait mollement. Sarah avait retrouvé les adorations auxquelles elle était habituée. Les brillants officiers de la frégate, les élégants viveurs parisiens en déplacement à Nice, s'étaienfc empressés autour d'elle, mais inutilemerit. La belle Anglaise avait dansé, causé, flirté, mais pas un n'avait été plus favorisé que l'autre. Et décidément Sarah paraissait déterminée à rester vieille fille, quand elle avait fait, sur le quai de Marseille, la connaissance du comte de Canalheilles et de son aide de camp Pierre Séverac.

Un matin vers neuf heures, dans son appartement de Paris, le colonel Merlot,rasé de frais, ayant allumé un excellent cigare, venait de commencer la lecture indispensable de son Figaro, quand, dans le Carnet dtun Mondain, dix lignes, au milieu desquelles se détachait un nom de lui bien connu, attirèrent son attention. Le paragraphe était ainsi conçu : Un mariage. Le général comte de Canalheilles, le dernier descendant d'une très illustre famille, va, dit-on, renoncer au célibat pour épouser une adorable et richissime Anglaise, miss O'Donnor. C'est à Rome, oti il est actuellement en mission, que le général a rencontré dans le grand monde cette charmante jeune fille qui sera, l'hiver prochain, la reine de toutes nos fêtes parisiennes.

Merlot eut un éblouissement. Canalheilles, son vieil ami, à soixante-quatre ans, commettre une pareille folie 1 Et pour qui? Pour une étrangère, une Anglaise

rencontrée dans quelque salon banal. Était-ce possible? Le colonel reprit le journal, qu'il avait laissé échapper dans sa stupeur, et relut le paragraphe. Il n'y avait pas d'erreur; tout était bien net et précis. Il s'agissaitdu général, actuellement en mission à Rome : il n'existait pas deux Ganalheilles, le comte étant le dernier de sa race. La foudre, en tombant sur la maison, ou mademoiselle Merlot, en s' évadant de son couvent, n'auraient pas mis le colonel dans un plus violent état. Il jeta son cigare et commença, dans son cabinet de travail, une promenade de six pas qui dura deux heures et pendant laquelle il fît, sans sortir de chez lui, quelque chose comme deux lieues.

Durant cette locomotion aussi restreinte que forcenée, Merlot pensait. Ainsi un esprit aussi clairvoyant, aussi net que celui du général pouvait se laisser aveugler ! Il suffisait pour cela du premier chien coiffé qui venait à passer ! Cette Anglaise, qu'il avait rencontrée dans un salon du grand monde à Rome, une aventurière, une coureuse de stations balnéaires, une de ces grandes filles, à chignon blondasse tordu en forme de huit derrière la nuque, et qui vont de Trouville à Monaco, de Monaco à Naples et de Naples à Paris, portant en elles comme une vague odeur de salle d'attente, à force de rouler dans les chemins de 1er ! Fallait-il que'.Canalheilles, le brillant gentilhomme, après avoir mené une existence endiablée, et parcouru tous les détours de la carrière galante, se laissât prendre comme un naïf, comme un débutant, au trébuchet du mariage ! Car c'était, à n'en pas douter, un

piège qui lui avait été tendu. L'Anglaise avait été évidemment tentée par la grande situation du général et par son immense fortune.

Mais là Merlot était obligé de s'arrêter. La note du journal répondait comme par avance à ses injurieuses suppositions. Il y était spécifié que miss O'Donnor était adorable et richissime. Adorable ! Alors Ganalheilles pouvait donc avoir été séduit et épouser par amour? Richissime ! Si l'Anglaise épousait le comte, ce n'était donc pas pour son argent? Alors pourquoi? Le comte pouvait-il avoir encore la prétention de faire une passion?

Merlot s'arrêta devant sa glace et y jeta un coup d'œil. L'image qu'elle renvoya, et qui était la sienne, luiparuttellement peu faite pour plaire, qu'il ne put pas admettre qu'un homme, plus âgé que lui de huit mois, eût enlevé à la pointe de la moustache le cœur d'une adorable et richissime jeune fille, fût-elle anglaise et par cela même excentrique. Il se dit qu'il y avait une erreur dans la note, que le signataire de l'article avait été mal renseigné, qu'il était possible que miss O'Donnor fût charmante, parbleu, toutes les coquines le sdnt, mais que richissime elle ne le devait pas être. Et il arrêta, décida et déclara que son ami était la plus lamentable dupe des temps modernes. Il cessa brusquement sa promenade et éclata d'un rire de pitié. Ganalheilles, ce don Juan qui l'humiliait autrefois par ses conquêtes, le brillant comte toujours recherché et souriant, poursuivi par l'es jolies femmes, faisant une fin si lamentable, et lui, barbon, épousant une jeunesse 1

fTr.'T?»«

LA COMTESSE SARAH 7i

Soudain, le colonel changea de visage : il se frappa le front violemment avec la main, et tout le sang de ses veines lui monta aux joues ; il parut près d'éclater, et, après un moment de soucieuse méditation, il s'écria avec un accent joyeux :

— Parbleu, oui, c'est bien cela ! Etais-je bête ? Les journaux n'en font jamais d'autres. C'est une fausse nouvelle, un canard!...

El d'une voix enrouée et fausse, dans sa satisfaction, le colonel se mit à fredonner, sur un air d'opérette en vogue :

— C'est un canard... broum! broum!... C'est un canard!...

Mais comme il n'était pas dans le caractère du colonel d'être satisfait, même quand il avait lieu de l'être, il fronça terriblement le sourcil, et dessinant dans l'air, avec son index, un coup droit menaçant :

— Tant qu'on n'aura pas coupé sérieusement les oreilles à quelques-uns de ces messieurs de la presse, la vie privée des gens honorables sera à la merci des bavards. Je voudrais que l'un de ces gaillards-là se permît d'écrire une ligne sur moi... Crebleu ! on verrait de quel bois se chauffe un colonel de l'ex-garde impériale...

Ce disant, Merlot avait revêtu son pardessus, il assura son chapeau sur sa tête d'un geste martial, se lança à lui-même un regard terrible dans la glace, et prenant un jonc à pomme d'or, il se mit en devoir d'aller, comme chaque matin, déjeuner au ca^é du Helder. Il descendit l'escalier en fredonnant le refrain qui le poursuivait obstinément :

•îâ LES BATAILLES DE LA VIE

— C'est un canard... broum! broum!... C'est un canard 1...

Et il se dirigea vers le plus prochain bureau du télégraphe. Il entra d'un air jovial, et prit sur la table une feuille imprimée pour écrire sa dépêche. Avisant un vieux monsieur qui, tenant sous son bras une serviette bourrée de papiers, écrivait debout devant un haut pupitre, il attendit quelques secondes, puis, perdant patience, il se mit à maugréer sur l'inconvenance des gens qui accaparaient indéfiniment les plumes destinées au public par l'administration. Le vieux monsieur, d'une voix douce, fit observer à Merlotque la plume en question n'appartenait pas au bureau, mais était à lui. Il l'offrit gracieusement au colonel qui la prit d'un air rogue, et comme s'il faisait une faveur à l'obligeant inconnu. Puis, d'une grande écriture anguleuse et raide comme son caractère, il écrivit ces mots :

« Canalheilles. Palais Doria, Rome. Italie. Appris mariage prochain par Figaro. Beaucoup ri. T'ai pas cru si bête. Amitiés. Merlot. »

Ayant si bien utilisé ses vingt mots, il rendit la plume au vieux monsieur, qui l'attendait pour s'en aller, ne le gratifia pas d'un mot de remercîment, paya, et, riant sous cape de la figure étonnée qu'allait faire le comte en recevant son télégramme, il s'en fut déguster des œufs brouillés aux truffes et un filet sauté, arrosés d'une excellente bouteille de Pontet Canet, avec la régularité d'estomac d'un homme qui n a pas de soucis.

C'était un jeudi, cependant, et, vers quatre heures, le colonel avaitl'habitude de se rendre au Sacré-Cœur, pour voir sa fille. Il passaitchaque semaine chez Boissier, demandait à une demoiselle de lui composer un sac de friandises variées, et, à l'heure exacte, il se présentait devant la sœur de service et la priait de faire appeler mesdemoiselles Merlot et de Cygne au parloir. Ce jeudi-là, il trouva que la sœur, en écoutant sa demande, avait l'air attristé. Le sang du colonel ne fil qu'un tour, il pensa tout de suite que peut-être il était arrivé quelque chose à sa fille, et, d'uïie voix étranglée, il s'écria :

— Qu'y a-t-il donc?

— Monsieur le colonel ne pourra voir aujourd'hui que mademoiselle Merlot, répondit la sœur; mademoiselle de Cygne, depuis ce matin, a quitté le couvent...

— Quitté le couvent? s'écria le colonel avec un air terrible. Comment 1 Quitté le couvent?

Et son imagination mal tournée, travaillant instantanément, il se figurait déjà un enlèvement, des hommes, des galants, escaladant les murs du jardin et enlevant mademoiselle de Cygne, malgré ses cris désespérés. Que n'était-il là, lui Merlot 1... On aurait vu comment il savait défendre l'innocence et mettre en fuite les audacieux ravisseurs.

Le colonel rugit avec une telle violence qu'il s'élonna lui-même, et qu'il eut le vague soupçon que, dans ce tranquille parloir de couvent, il avait peut-être parlé un peu haut. Mais quel ne fut pas son étonne-

ment, quand il entendit la sœiïr lui répondre, d'une voix blanche et comme indifférente aux misères de la vie :

— Le père de mademoiselle de Cygne est mort ce matin, et nous avons envoyé cette chère enfant, sous la garde d'une de nos sœurs, prier auprès de celui qui n'est plus.

Le sang de Merlot, qui bouillonnait comme la lave d'un volcan, se calma subitement. Le marquis était mort... C'était là un événement! L'égoïsme du colonel parla le premier : mademoiselle de Cygne allait sans doute quitter le couvent, et Madeleine resterait seule, abandonnée par sa compagne. Pouvait-il, lui, Merlot, dans ces conditions, laisser plus longtemps sa fille loin de lui? Il ne le crut pas, et il se vit, avec terreur, sous le coup d'une entrée immédiate de sa fille dans son ménage de garçon. Il se figura, en un instant, toutes ses habitudes modifiées, sa chère vie troublée, et sa douce liberté anéantie. Sans parler de toutes les inquiétudes, de tous les soucis que ne pouvait manquer de lui causer la difficile surveillance d'une jeune fille.

Madeleine, en arrivant, coupa court à ces douloureuses réflexions. La charmante enfant se jeta au cou de son père, en répandant un torrent de larmes. Son cœur, gonflé depuis le matin, déborda librement. Le colonel, bouleversé par le spectacle de cette douleur, avait fait asseoir sa fille à côté de lui, et, la figure renversée, les yeux fixés vers la terre, il murmurait machinalement : « Allons, Madeleine, allons 1 » ne trouvant rien d'autre à lui dire.

Quand Madeleine fut un peu calmée, alors le colonel eut à subir une avalanche de paroles. Certes, M. de Cygne n'avait pas été un père très tendre, il ne venait jamais voir sa fille et ne s'inquiétait pas d'elle, mais enfin c'était un père, et, lui parti, Blanche n'avait plus à compter sur aucune affection en ce monde, sinon sur celle de son amie, de sa véritable sœur, Madeleine. Et mademoiselle Merlot, avec un redoublement de larmes, racontait à son père toutes les tendres délicatesses de Blanche, et combien elle lui avait adouci l'amertume de son existence cloîtrée. Sans son amie, que serait-elle devenue? Et, maintenant, les hasards de la vie allaient peut-être les séparer, ces inséparables?

Le colonel, qui avait commencé par faire la grimace, tout ce que sa fille lui avait dit du marquis de Cygne pouvant s'appliquer à lui, Merlot, finit par se laisser gagner par l'attendrissement. Les vives paroles de Mad^eine amollirent l'enveloppe racornie de son vieux cœur, et, avec humeur, il fut obligé de faire disparaître, du bout de son gant, une petite larme qui lui piquait terriblement le coin de l'œil.

— Mais, dit-il, mademoiselle de Cygne n'est pas seule au monde, ma chère enfant : il lui reste son oncle, le comte de Ganalheilles, mon excellent ami. C'est un cœur parfait ; il veillera -sur Blanche, dont la tutelle lui revient de droit. Tu ne seras pas séparée de ta compagne, tu la verras chez le général, tout à ton aise.

Cette perspective rendit un peu de tranquillité à

■ -v'::^rr-<^;^

Madeleine. Mais une pensée l'assombrissait : son amie était loin d'elle, au moment où elle aurait eu le plus besoin de ses consolations et de ses encouragements. Déjà, penchée sur l'épaule de son père, ses douces lèvres contre la rude et rouge oreille du colonel, Madeleine le suppliait. S'il voulait, seulement pour une heure, la conduire à l'hôtel de Cygne, quelle joie ce serait pour Blanche de voir arriver son amie ! Et puis elle était sans appui, sans conseil, livrée à elle-même, ayant peut-être à débattre de graves intérêts avec des étrangers : la présence d'un homme, surtout d'un homme plein d'autorité comme le colonel, ferait sans doute un effet considérable... Les gens sont si souvent impolis quand ils n'ont affaire qu'à une femme!...

A ces paroles, Merlot se redressa, comme un vieux cheval de troupe qui entend sonner la trompette ; ses yeux lancèrent des éclairs. L'idée d'avoir des torts à redresser, quelqu'un à molester, l'électrisa... Il ferait beau voir qu'on essayât d'intimider la nièce d'un ami du colonel Merlot I Grebleu! Il était là, lui, et il saurait secouer les insolents!

— Tu as raison, s'écria-t-il, notre place est auprès de Blanche, toi pour la consoler, moi pour la défendre. Nous allons demander une permission de sortie à la supérieure, et nous partirons.

Un quart d'heure plus tard, un fiacre amenait Madeleine et. son père rue de Bellechasse.

L'hôlel de Cygne, laissé dans l'abandon par l' avance sordide du marquis, est une grande construc

tion de belle apparence, élevée, sous la Restauration, entre cour et jardin. Une porte monumentale, qui n'a pas été ouverte depuis vingt ans, est flanquée de hautes bornes de pierre sculptée, verdies par l'humidité. Dans la cour, l'herbe pousse entre les pavés. Sur les volets de la façade, la poussière, délayée par les pluies, a mis un enduit noir. On pénètre dans l'hôtel, non par le superbe perron, orné de vases de marbre depuis longtemps vides de fleurs, mais par l'entrée de service qui donne dans l'office. Un portier effaré, à moitié sourd, le seul serviteur que le marquis eût conservé, et qui ne mettait jamais les pieds. dans la maison, consentit, après des pourparlers prolongés, à laisser entrer monsieur et mademoiselle Merlot.

Le père et la tille traversèrent, au rez-de-chaussée, une enfilade de pièces plongées dans une demi-obscurité, et sur les murs desquelles, dans leurs larges bordures dorées, des tableaux en très grand nombre étaient accrochés. Dans tous les coins, des toiles étaient posées par terre. Au milieu des pièces, des caisses éventrées perdaient leur paille qui jonchait les parquets. A peine, dans cet encombrement, un passage avait été ménagé. Madeleine et son père montèrent à tâtons un petit escalier, et, guidés par le jour, ils arrivèrent au premier étage, dans un boudoir qui servait de cabinet au marquis. Deux cris se firent entendre en même temps. Blanche et Madeleine étaient dans les bras l'une de l'autre. Une porte s'ouvrit sans bruit. La sœur, qui avait accompagné mademoiselle de Cygne, parut sur le seuil, grave et silen-

•î"W?rrrpT

cieuse. Et, par rentrebâillement de la porte, Merlot aperçut, dans une grande chambre de style sévère, sur un lit admirable en bois sculpter, dans le flamboiement solennel des cierges allumés, le marquis de Cygne étendu.

La mort avait donné à son visage un caractère de grandeur sereine qu'il n'avait jamais eu pendant la vie. Le collectionneur semblait dormir, heureux et calme, entouré de tous ses chefs-d'œuvre. En effet, les yeux de Merlot, détournés du lit mortuaire, pouvaient admirer, sur les murs de la chambre, les plus belles toiles des maîtres italiens et hollandais. Sur les tables, dans des vitrines basses, des merveilles de Saxe et de Sèvres, des ivoires sculptés d'une valeur inestimable, des émaux de Limoges, des grès allemands, des faïences de Gastelli et de Gubbio, pièces uniques par la pureté de leur couleur. Entraîné malgré lui, oubliant le respect dû à la mort, le colonel s'était mis à parcourir la chambre, admirant les éventails exquis peints par Lancret et Watteau, les bonbonnières en or travaillées par Ghirlandajo, les poignées d'épées ciselées, dues au talent des plus habiles ouvriers de l'Espagne. Merlot n'était point connaisseur, mais tout ce qu'il avait sous les yeux était si véritablement beau qu'il allait, fasciné, poussant de sourdes exclamations. Et dans son alcôve transformée en chapelle, sous la clarté des cires allumées qui faisait resplendir son front pâle, le marquis semblait sourire, comme si la naïve admiration du visiteur eût causé une suprême joie à l'amateur endormi pour toujours.

Un bruit de voix, s' élevant dans la pièce voisine, arracha le colonel à sa contemplation. D s'approcha de la porte instinctivement. Au milieu du petit salon, devant mademoiselle de Cygne, un homme, jeune encore, blond, habillé avec une extrême recherche, ganté de gris-perle, se confondait en protestations de regrets. Le marquis avait été pour lui un véritable ami ; il ne s'était pas écoulé une semaine, depuis bien des années, sans qu'ils se rencontrassent, et toujours avec un nouveau plaisir. C'était, du reste, un homme d'un si noble esprit que ce cher marquis, d'un goût si fin et si sûr! On pouvait examiner sa collection de tableaux : il n'y avait que des perles, et il était bien certain que la famille possédait là un trésor.

Et comme mademoiselle de Cygne, étonnée et contrainte, essayait de couper court à ce flot de paroles par un :

— Pardon, monsieur, je ne sais si l'instant est très opportun...

— Opportun! mademoiselle, repartit de plus belle l'élégant visiteur, suivant sa pensée, on n'en pourrait trouver de plus opportun! M. de Cygne est connu sur les places de Paris, de Londres, de Vienne et de Saint-Pétersbourg, comme un des plus sérieux collectionneurs de l'Europe. Le bruit de sa mort va se répandre, comme une traînée de poudre, les amateurs vont tous être piqués par une extrême curiosité, ils viendront certainement de tous les pays...

— Mais, monsieur, interrompit de nouveau made-

"! ■■'Ky'I^A^'^'^tlH^^V^

moiselle de .Cygne, pâlissant un peu, de quoi donc me parlez-vous?

— Mais de la vente, mademoiselle, de l'admirable vente que vous avez à faire de la galerie de Monsieur votre regretté père... s'écria le visiteur avec animation. Peut-être ne vous doutez-vous pas qu'il y a pour douze millions de tableaux ici ! Et vous pouvez m'en croire, je m'y connais...

— A qui donc ai-je l'honneur de parler? demanda alors froidement mademoiselle de Cygne.

— Oui, qui êtes-vous, monsieur? dit rudement le colonel, entrant subitement en ligne, comme, au lort d'une bataille, une réserve inattendue...

L'élégant interlocuteur de mademoiselle de Cygne adressa à Merlot son plus gracieux sourire, et, chiquenaudant sa cravate avec la suffisance d'un homme sûr de l'effet que son nom va produire :

— Tristrame, expert, marchand de tableaux, dit-il... Bien connu 1... Rue de la Ghaussée-d'Antin... J'aurai l'avantage de me représenter, mademoiselle. Je serais désolé de vous paraître indiscret...

— 11 est temps d'y penser, répliqua le colonel... Voilà le chemin, monsieur. Et il montrait la porte... Excusez-moi si je ne vous reconduis pas...

— Trop aimable... murmura l'expert, avec le sourire d'un homme habitué à considérer les rebuffades comme les accessoires inévitables des grandes affaires. Et, agitant avec grâce un jonc à pomme d'or incrustée de saphirs, il salua et sortit.

— Tu vois, papa, comme tu es utile, et comme tu

as bien fait de venir! dit alors Madeleine au colonel. Quand il n'y a pas d'homme dans une maison, les importuns s'enhardissent promptement.

-^ Aussi allons-nous rester, ma chère enfant, répondit Merlot avec un geste énergique... 11 n'y a pas de domestiques ici: je n'ai vu que cette espèce d'ahuri de portier... Je vais envoyer chercher mon brosseur par un commissionnaire. Tant que Ganalheilles ne sera pas ici, nous serons la vraie famille de Blanche...

Madeleine sauta au cou du brave homme dont elle savait si habilement manier la difficile nature...

— Moi, je m'installe en bas, en permanence, et si quelque nouveau farceur se présente, je te le flanque à la porte, en un temps et quatre mouvements...

Et se tournant vers mademoiselle de Cygne, qui restait debout, la main appuyée à la cheminée, dans un mouvement gracieux qui dessinait, sous les plis froids de sa robe de pensionnaire, sa taille svelte et élégante :

— Comptez sur moi, mon enfant, je ne vous laisserai pas dans l'embarras.

La jeune fille sourit tristement, deux larmes perlèrent dans ses yeux, et elle se laissa retomber avec accablement sur le canapé auprès de Madeleine.

La mort de son père, qu'elle avait pourtant si peu connu et qu'elle avait si peu de raison d'aimer, avait jeté Blanche dans un trouble profondément douloureux. 11 lui semblait qu'un écroulement énorme s'était lait dans sa vie. Habituée à la tranquillité méthodique de son existence de couvent, elle avait, depuis le ma

tin, passé par tant d'émotions diverses, que les quelques heures qui venaient de s'écouler lui paraissaient avoir duré un temps infini. Etourdie, la tête vide, les nerfs cruellement ébranlés, elle restait inerte, ne sachant quoi faire, et écoutant sans répondre les douces paroles de son amie. Un lourd silence s'étendait sur tout l'hôtel, le bruit des voitures, roulant sur le pavé, n'arrivait qu'affaibli au fond de cette vaste cour. Le feu brûlait rouge dans la haute cheminée^ jetant des lueurs soudaines dans la demi- obscurité de la pièce. Et, par l'entrebâillement de la porte, les cierges, brûlant avec une vague odeur d'église, dans le grand jour de la chambre mortuaire, répandaient leurs clartés pâlissantes. Oppressées par ce silence lugubre, dominées par la gravité funéraire de cette chambre, les deux jeunes filles ne parlaient plus, La main dans la main, elles suivaient leurs pensées, écoutant vaguement le tic-tac régulier et monotone de la pendule, qui, insoucieuse de la mort, continuait à marquer les heures écoulées.

Le colonel avait été bien inspiré en se postant au rez-de-chaussée. Sans lui, véritable cerbère, expéditif et bourru, mademoiselle de Cygne eût été assaillie par un cortège de visiteurs toujours importuns, souvent odieux. A Paris, Merlot le savait bien, la nouvelle d'un décès se répand avec une surprenante rapidité. Dans les deux heures qui suivent la perte d'un parent, on se trouve en butte aux propositions des nombreux industriels qui vivent exclusivement de la muri. C'est d'abord l'entrepreneur de pubUcité qui

' .• M;?itV iii-i.ff'i.'^îr'-j

liii iivFIfl I Ef OOD OAnAu

rec son prospectus sur lequel le tarif des lettres bordées de noir, avec ou sans distribution à domicile, par service spécial, est porté avec les prix, par cent et par mille. Après, arrive le marchand de cercueils qui fait valoir sa marchandise : le chêne qui coûte deux fois plus cher que le sapin, mais qui est d'un bien meilleur usage. Il mettra surtout en avant la doublure de plomb qu'il ne saurait trop recommander. Veut-on une plaque en cuivre avec un nom gravé, c'est vingt-cinq francs ; pour des armoiries cinquante, mais c'est très comme il faut. A la suite de cet honorable commerçant se présente l'embaumeur qui se répand en dissertations sur les avantages de l'opération. Et si, révolté par la précision de ces détails, on le pousse avec irritation vers la porte, le spécialiste finit par proposer seulement une petite mixture hygiénique, dans l'intérêt même des [habitants de l'appartement. Puis le marbrier, un artiste, ayant des rouleaux de papier sous le bras, qui vient soumettre quelques plans avantageux de monument en marbre, en pierre ou même. en briques. Et enfin le journaliste, vrai croquemort delà littérature, qui,moyennant une faible rémunération, se chargera de faire passer des notes obligeantes dans les principales feuilles. Tous ces gens, mis d'une façon spéciale, en noir, comme s'ils étaient en deuil du client probable, parlant bas, d'abord, avec des mines doucereuses, puis, quand on veut les congédier, élevant la voix, afin d'attirer quelqu'un de la famille, pour faire une suprême tentative de xîhantage à la douleur. Et, de ces

exploiteurs de funérailles, il s'en présente dix, à la file, faisant impudemment des rabais et des concessions, et insinuant, avec un sourire, que si on les renvoie, c'estqu'ona dû traiteravec un tel, la concurrence, mais qu'on le regrettera promptement, car il n'y a pas à Paris de plus mauvaise maison.

Merlot avait reçu avec défiance le premier de ces négociants qui s'était présenté ; il reçut le second avec rudesse, et ferma la porte sur le nez du troisième. A partir de ce moment, hargneux comme un dogue, le colonel ne fut plus abordable. Le bruit de la porte d'entrée, s' ouvrant, le faisait déjà grommeler, et, en un temps et quatre mouvements, comme il l'avait dit à sa fille, l'intrus était expédié. Marchant de long en large, ainsi qu'un soldat en faction, Merlot poussa machinalement une porte et se trouva dans une vaste salle voûtée et dallée, qui devait servir jadis de cuisine. Là un entassement incroyable de meubles s'offrait aux yeux. Les uns sur les autres, les bahuts de la Renaissance aux élégants frontons, les crédences du quinzième siècle avec leurs ornements délicats, les chaires sculptées, les lits à colonnes, les armoires, les fauteuils, les canapés recouverts de tapisseries, les bonheurs du jour du dix-huitième siècle, de la plus belle fabrication de Reisener, les pendules de toutes .es formes, de tous les styles, depuis l'horloge gothique jusqu'au cartel Louis XVI, en passant par les deux manières de Boule, en ébène et cuivre et écaille et cuivre, les élégants et purs modèles de l'époque de Louis XIII, et les oharmants spécimens du genre ro-

caille. Et, dans ce véritable magasin de bric-à-brao, une poussière immuable couvrait tous ces objets précieux laissés pêle-mêle. Sur une merveilleuse table en marqueterie, du plus beau travail italien, une paire de lourds landiers en fer ciselé était posée. Une masse d'armes, détachée d'une panoplie, était tombée sur un charmant guéridon en vernis Martin et l'avait brisé. Des porcelaines de la Chine, de la plus grande valeur, étaient abandonnées par terre, entre les pieds d'une épinette, dont les panneaux avaient été décorés de bouquets de fleurs signés Baptiste.

Le colonel, stupéfait par le spectacle de toutes ces richesses, s'avançait avec précaution entre les rangées serrées des meubles, doublant le cap d'un bahut pour se retrouver cerné par des bergères et des paravents. Il avait là, sous les yeux, le trop plein des collections du marquis, ces menus bibelots, ces meubles ou ces tableaux qu'on possède en double ou en triple, et qu'on met de côté, jusqu'au jour où on les échangera contre des pièces cherchées et non possédées.

De cette vaste salle^ entraîné par la curiosité, Merlot, par un petit escalier, gagna la salle à manger, large et haute pièce lambrissée de chêne à filets d'or, aux murs tendus de tapisseries des Gobelins, représentant d'admirables sujets de chasse, d'après Oudry. Des vaisseliers, en poirier sculpté, étaient chargés de services entiers de porcelaines anciennes de la pjus grande rareté. La table du milieu était couverte d'un tapis en velours de Gênes, qui avait dû faire autrefois l'ornement de quelque somptueuse demeure patri-

cienne. Aux fenêtres, des rideaux de vieille guipure pendaient, noircis par le temps. Le plafond en voussure était orné d'une très belle peinture, due au pinceau de Prudhon et représentant le triomphe de Vénus.

A chaque pas c'était un nouvel émerveillement. Ainsi, avec le goût des belles choses poussé jusqu'à la manie, le marquis avait vécu, comme un pauvre, dans un coin de cette magnifique habitation. Une sorte d'avarice maladive l'avait empêché de jouir des richesses artistiques qu'il avait su rassembler. Il n'avait eu que le plaisir de l'achat, point celui de la possession.

Le colonel, marchant a pas lents, les yeux brouillés, comme dans un musée, revenait à la petite pièce d'entrée, qui lui servait de poste d'observation, quand, dans l'obscurité du couloir, il se heurta presque contre un étranger qui s'avançait avec précaution.

Merlot poussa un sourd grognement, et, forçant l'arrivant à reculer :

— Que demandez-vous? dit-il d'un ton bourru.

— Mademoiselle de Cygne! répondit le nouveau venu, jeune homme de petite taille, un peu gros, à la figure ronde et gaie, encadrée par des favoris châtains.

— Mademoiselle de Cygne n'est pas visible, riposta le colonel, et du geste il montrait la porte...

Le jeune homme fit un haut-le-corps et, avançant d'un pas :

— Permettez, monsieur : il est indispensable que je pénètre jusqu'à elle...

— La consigne ,est formelle, on ne reçoit personne... On prétend avoir le droit de pleurer tranquillement sans être dérangé par le premier venu.

— Pardon, monsieur, reprit le jeune homme, en souriant, mais je ne suis justement pas le premier venu.

— Et qui êtes-vous donc? demanda Merlot avec des yeux terribles.

— Le notaire de feu le marquis de Cygne...

— Vous?

Et Merlot, soupçonneux, dévisageant son interloculeur, scrutant sa joyeuse physionomie, se dit à part Jui : Un notaire? De cet âge-là? Car ce gaillard n'a pas plus de trente ans. On les prend donc en nourrice maintenant? Allons donc ! Quelque clerc, tout au plus, qui vient fatiguer Blanche, en lui demandant des renseignements oiseux, ou en réclamant de banales paperasses. Pas de phrases et en route, comme les autres I

— Mais pardon, reprit le jeune homme, c'est sans doute à un membre de la famille du marquis que j'ai l'honneur de parler?...

— Colonel Merlot, monsieur, chargé d'empêcher qu'on assomme mademoiselle de Cygne de propositions saugrenues. Ainsi, vous me comprenez... ?

Et , d'un nouveau geste , le colonel montrait la porte.

— Parfaitement, mon colonel, toutes mes félicitation pour la rigueur avec laquells vous exécutez votre mission... Ma jeune cliente est heureuse d'avoir

des amis sur lesquels elle puisse compter... Je vais lui en faire mon compliment...

Et passant vivement entre le mur. et le colonel, le jeune homme grimpa le petit escalier, suivi de Merlot qui criait :

— Monsieur,vous vous moquez de moi, sacrebleu!... Arrêtez ! je vous dis que personne ne doit monter...

Le vieux soldat fit un effort, mais, plus leste que lui, le jeune homme était déjà au premier étage. Et là, perdant sa gravité d'officier ministériel, essoufflé par ce steeple-chase, rouge de colère ".

— Ah 1 mais, colonel, à la fin, vous abusez de ma patience, et je vais

La porte du petit salon, en s'ouvrant, lui coupa la parole. Sur le seuil, Madeleine, un peu inquiète, grave et recueillie, apparut. Ses yeux bleus se fixèrent sur le nouvel arrivant, et, se tournant vers le colonel :

— Qu'y a-t-il donc, mon père?

A ces seuls mots : « mon père », le jeune homme, qui allait admonester vertement le colonel, se courba avec respect, et sa bouche ne trouva plus que des pa rôles de douceur à l'adresse de celui de qui dépendait cette adorable enfant.

— Excusez-moi, monsieur, je vous prie. Peut-être Q'ai-je pas assez fait pour vous convaincre.

Et s'inclinant devant la jeune fille .

— Léopold Frossard, successeur de M* Bonchamps, lotaire de feu le marquis de Cygne et de M. le comte de Ganalheilles...

Merlot grommela quelques mots indistincts. En

quelques minutes, il venait de prendre Léopold en grippe. Et jamais il ne devait oublier les pourparlers aigres-doux qui avaient servi de début à leurs relations. Plus l'arrivée du jeune notaire était urgente, et moins le colonel se trouva disposé à lui pardonner d'avoir forcé la consigne. Il était de ceux qui s'entêtent dans les mauvaises résolutions prises, et qui ne sont jamais plus acharnés que quand ils ont tort.

Frossard entra dans le petit salon et se mit à causer avec mademoiselle de Cygne de ses intérêts. Il avait déjà pris d'importantes mesures. Il avait télégraphié au comte la mort de son beau-frère, afin qu'il eût le temps de revenir pour les obsèques. Il avait pris toutes les dispositions, afin d'éviter à mademoiselle de Cygne des démarches pénibles. Et avec un empressement cordial, il s'offrait pour rendre à sa jeune cliente tous les services possibles. Ignorant si le marquis de Cygne avait des capitaux chez lui, il apportait une somme importante à l'héritière, se proposant de faire immédiatement des recherches dans l'hôtel pour mettre toutes les affaires du défunt en bon ordre.

Cette immixtion si favorable eut le don de porter l'irritation de Merlot à son comble. Et, se sentant inutile, le colonel parla de se retirer. Un geste désolé de Madeleine dicta, en un instant, à Frossard sa conduite. Le jeune notaire insista auprès de Merlot pour le faire rester. Nul, dit-il, ne pouvait remplacer le colonel auprès de mademoiselle de Cygne. Sa qualité d'ami de la famille lui créait une situation exceptionnellement avantageuse. Et d'ailleurs, l'énergie qu'il

dO LES BATAILLES DE LA VIE

avait su montrer si à propos, et le jeune homme ne put s'empêcher de sourire, serait d'une incontestable utilité. Il allait, lui, Frossard,être obligé de se retirer, à son grand regret. Et en parlant il regardait Madeleine. Le comte arriverait vraisemblablement le lendemain soir. Un télégramme de Pierre Séverac, ami d'enfance du notaire, annonçait le départ de M. de Ganalheilles. Jusque-là, le colonel montrerait un réel dévouement en restant.

Madeleine adressa à Frossard un regard chargé de reconnaissance qui le paya amplement des efforts qu'il venait de faire. Et le jeune notaire, plein d'une émotion qu'il n'avait jamais éprouvée dans Texercice de ses fonctions, se retira, laissant le colonel maître du terrain.

La situation de mademoiselle de Cygne changeait singulièrement en quelques heures. La veille, elle ne pouvait disposer que de la maigre pension que son père lui versait tous les mois et qui passait en grande partie dans la main des pauvres. Le lendemain, elle se trouvait à la tête d'une immense fortune.

Le marquis de Cygne, en. quarante ans, avait considérablement augmenté son bien. Incapable de dépenser un centime, si ce n'était pas pour ses chers bibelots, le vieil avare laissait plus de trois cent mille francs de rente, son hôtel, évalué huit cent mille francs, et sa collection, dont la valeur était inestimable. Tristrame prétendait que la galerie de tableaux valait, à elle seule, douze millions.

En réalité, M. de Cygne possédait les Troyon, les Dupré, les Corot, les Millet, les Th. Rousseau, les plus beaux qui fussent sortis des ateliers de ces maîtres. Il les avait eus pour un morceau de pain, à l'époque

où ces admirables artistes, incompris du vulgaire, ne vendaient pas encore. Un Delacroix, peut-être le plus étonnant tableau de ce peintre de génie, représentant don Sébastien de Portugal parcourant le champ de bataille d'Alcazar-Kébir et pleurant sur les cadavres de ses soldats, avait été payé, par le marquis, douze cents francs, en 1836. Il vaut aujourd'hui une somme que la fièvre des enchères pourrait seule fixer. Sans parti pris, M. de Cygne avait acheté les anciens et les modernes, et sa galerie renfermait de merveilleuses toiles de Raphaël, de Rembrandt, de Cranach, de Ruysdaël, de Murillo,de Téniers, de Backuyzen, de Potter et du Jésuite d'Anvers, en même temps que les chefs-d'œuvre de l'école contemporaine.

Mademoiselle de Cygne devenait donc, du jour au lendemain, par la disparition de son père, un des plus brillants partis du grand monde parisien.

Etonnée, ne se rendant pas un compte exact de ce qui lui arrivait, ne comprenant qu'une chose, c'est qu'elle était désormais orphehne. Blanche écoutait froidement ceux qui lui disaient qu'elle était une très riche héritière, agitait la tête, et ne répondait rien. Au fond de son esprit un vague projet commençait cependant à se faire jour. Elevée au couvent, n'ayant jamais quitté cette austère et calme demeure, elle ne connaissait rien du monde que par ouï-dire. Et le peu qu'elle en avait appris ainsi l'avait plus effrayée que tentée. Ses jours les plus heureux, elle les avait vécus dans la retraite, auprès de ses chères sœurs. Dans le grand jardin, les jours où toutes les élèves étaient sorties.

elle avait passé avec Madeleine des heures charmantes. C'était une existence si exempte de préoccupations ! Elle se sentait si bien à l'abri, derrière ces hautes murailles couvertes de lierre, au pied desquelles venaient expirer tous les bruits du dehors, qu'elle n'avait jamais pensé qu'il pût y avoir un sort plus heureux que de rester toujours dans cette sainte maison. Son esprit, porté à la rêverie, s'était laissé entraîner sur la pente du mysticisme, et pendant les retraites, agenouillée devant l'autel de la Vierge, elle avait souvent demandé la continuation de cette tranquiUité. Livrée très jeune à elle-même, n'ayant jamais connu sa mère, oubliée par son père, les douceurs de la famille n'avaient jamais existé pour elle. Les tendresses que son cœur contenait, elle n'avait eu, pendant longtemps, personne sur qui les répandre. Elle n'avait jamais vécu dans lamaisonpaternelle et aucun souvenir ne l'y attachait. Aucune tradition conservée, aucune joie ressentie, aucun désir éprouvé ne l'attiraient vers le monde. Sa vraie famille c'était le couvent, sa seule affection c'était Madeleine.

Pendant les premières heures qu'elle passa au pied du lit de mort de son père, dans l'amertume profonde de son complet abandon, elle ne vit de refuge pour elle que dans le couvent. Là elle serait sûre de n'être jamais seule. Sous la robe noire, ce ne seraient pas toujours les mêmes femmes, sous la coiffe blanche elle ne reconnaîtrait pas les mêmes visages, mais ce serait immuablement la même règle d'existence, la même paix dans le présent, la même sécurité dans l'aveoir.

Cette enfant, privée de toute tendresse, cherchait a se créer des affections factices. Ce n'était pas la foi ardente qui l'entraînait: c'était la crainte de rompre le seul lien qui l'eût jamais attachée à quelque chose, et de se trouver livrée à elle-même.

Une espérance, qu'elle s'avouait à peine à elle-même, l'affermissait encore dans sa résolution. Madeleine consentirait peut-être à suivre son exemple, et à rester auprès d'elle. Placéedans les mêmes conditions, ayant peu à attendre de son père, qui la tenait à l'écart, pourquoi sa compagne ne se risquerait-elle pas à sacrifier à une amitié solide et dévouée les hasards de la vie? L'une près de l'autre, Qu'auraient-elles à regretter ou à désirer?

A vrai dire Madeleine ne paraissait avoir, en aucune façon, la vocation religieuse. Autant Blanche était grave etréfléchie, autant Madeleine était vive et enjouée. Ses yeux bleus pétillaient d'esprit et de gaîté. Elle semblait tenir de son père une singulière hardiesse. Et tout en dehors, ayant sans cesse un refrain aux lèvres, le pied leste et prompt à la gambade, elle n'était point de ces sensitives qui se replient sur ellesmêmes, au moindre froissement, mais de ces belles et fraîches roses qui s'épanouissent au soleil, et tournent fièrement leurs épines contre les mains entreprenantes. Entre Blanche et Madeleine le contraste était frappant, et malgré cela, à cause de cela peut-être, l'affection qui unissait les deux jeunes filles était étroite. Sœurs, elles ne se seraient pas plus aimées.

Sans se douter des projets que caressait mademoi-

selle de Cygne, Madeleine, pendant ces longues et tristes heures, resta auprès de son amie, et, pas une fois, l'image joufflue de Léopold Frossard ne passa devsfnt ses yeux. Blanche était affligée, Madeleine prenait consciencieusement la moitié de son affliction, comme elle eût pris la moitié de sa joie.

Le lendemain soir, en effet, comme l'avait fait pressentir le jeune notaice, le comte de Ganalheilles arriva avec Séverac. Il ne prit même pas le temps de passer chez lui, et se fît conduire directement rue de Bellechasse. C'était la seconde fois seulement, depuis vingt ans, qu'ilentrait dans l'hôtel du marquis. La première, sa sœur était mourante, et il lui avait fallu employer la force pour pénétrer jusqu'à son chevet. Maintenant il n'y avait pas de résistance à attendre, et la seule maîtresse de la maison était cette blonde enfant, dont la pensée avait pendant si longtemps préoccupé l'esprit du comte, et dont le visage à peine entrevu s'était si profondément gravé dans son cœur.

Il monta l'escalier, le cœur battant, donna silencieusement une poignée de main à Merlot, et s'arrêta sur le seuil du salon.

A la vue de l'étranger, Blanche s'ét6dt levée. Ses yeux se fixèrent sur ce grand vieillard, à la mâle tournure, et, sans l'avoir jamais vu, elle le reconnut. Un même élan les poussa l'un vers l'autre. Le comte ouvrit ses bras, et Blanche s'y jeta, en laissant enfin couler les larmes qui depuis deux jours l'étoufTaient. Penchée sur l'épaule du frère de sa mère, la jeune fille pleura silencieusement. Le comte, respectant sa

douleur, ne lui adressa pas une seule parole. Qu'auraitil pu lui dire? Il la tenait appuyée contre lui, et toutes ses tendresses, il les lui faisait comprendre par la pression amicale de sa main.

Quand mademoiselle de Cygne fut plus calme, le comte, se reculant un peu, se donna le plaisir tant attendu de la regarder. C'était bien elle, l'original charmant de la banale photographie que lui avait montrée, un jour, Merlot. Elle avait le front pur, couronné de cheveux blonds, le sourire sérieux de sa mère. Un nuage passa sur le front du comte. Si, un an plus tôt, Blanche avait été privée de son père, s'il l'avait eue, lui, sous sa tutelle, si cette adorable enfant était venue s'asseoir à son foyer, quel changement dans sa vie, que de résolutions, prises désormais irrévocablement, qui ne se fussent même pas présentées à sa pensée !

Et soudainement, dans son esprit, passait le souvenir des jours tristes, pendant lesquels il cherchait autour de lui une affection qui pût remplir le vide de son existence changée par le hasard des événements. Puis une vision radieuse apparaissait, celle de Sarah, avec ses cheveux d'or, ses yeux clairs et son sourire provocant. Il la retrouvait, telle qu'il l'avait vue, la première fois, sur le quai de Marseille, lorsqu'il se préparait à aller déjeuner à la Réserve avec Séverac.

Comme elle s'était emparée de lui promptementi Comme il avait été, en un instant, son esclave, oubliant ses soixante ans sonnés, luttant de galanterie et de petits soins avec les jeunes gens, et passant des nuits

-sans sommeil, en vrai sous-lieutenant, à penser à elle, à se demander si jamais il pourrait s'en faire aimer, redevenu naïf, inquiet, et croyant, lui, le sceptique, le "blasé, le fier galant qui, pendant trente années, avait été le favori des plus séduisantes femmes 1

Comment, dans l'emportement de sapassion, s'étaitil laissé entraîner à offrir son nom, lui vieillard, à cette jeune fille, commettant cette insigne folie sur laquelle il voulait se faire illusion à lui-même, en s'efforçantde se prouver qu'il était encore un époux très présentable ! Aberration profonde I II s'en rendait compte, en ce moment, loin de Sarah, et ne subissant plus le charme irrésistible que l'enchanteresse exerçait sur lui, et revenu au bon sens, comme s'il eût suffi que cet ange blond, qu'il tenait paternellement dans ses bras, eût touché de ses lèvres son front brûlant, pour que toutes les illusions qui le troublaient se fussent envolées.

A coup sûr, il se faisait à lui-même plutôt l'effet d'un bon papa que d'un amoureux prêt à conduire sa fiancée à l'autel. Il se sentait gros, se voyait vieux et se trouvait ridicule. Il murmurait, au fond de luimême, contre sa diable de tête, passionnée jusque sous la neige des cheveux blancs, qui l'avait embarqué dans une affaire aussi vétilleuse.

Il.se rembrunissait de plus en plus, au cours de ses réflexions, se demandant déjà s'il n'y avait pas moyen de se retourner, et de faire entendre à la belle Anglaise qu'ils avaient fait l'un et l'autre des projets impossibles à réaliser. Mais le moyen de renoncer, sans brutalitéet sans ingratitude.à cette charmante fillequi

lui faisait, elle, dans toute la splendeur de son priri temps, la faveur insigne de consentir à partager son hiverlNelui devait-il pas une excessive reconnaissance de s'être laissé séduire, elle si recherchée, si poursuivie, si courtisée, par l'éclat de son nom, de sa brillante réputation militaire, et de lui sacrifier en somme une liberté que sa grande fortune et l'indépendance de son caractère lui faisaient si douce? Et puis n'avait-il pas, dans une heure de suprême entraînement, engagé sa parole? A cela il n'y avait pas de remède. Et eûtil épousé Sarah sans joie, il eût dû l'épouser, rien que parce qu'il le lui avait promis.

Repris de ses regrets, en se voyant si bien garrotté, il s'était levé. Et dans le petit salon, voisin de la chambre mortuaire, il marchait, irrité contre ce vieux chien de marquis, comme il avait coutume de l'appeler, qui n'ayant, pour lui, qu'une bonne chose à faire, mourir, n'avait pas su s'exécuter en temps utile, lui laissant une nièce qu'il eût aimée comme une fille, et qui lui eût donné des petits enfants, sans qu'il eût la peine de s'en mêler.

Le comte s'était rapproché de Blanche maintenant calmée, et il lui parlait doucement. Il lui disait combien, sans la connaître, il s'était tendrement intéressé à elle. Certes il ne voulait pas lui dire du mal de son père, surtout en un pareil moment, mais s'il n'avait pas eu plus tôt la joie de l'embrasser, c'était à l'hostilité du marquis qu'il devait cet éloignement. Et comme Blanche levait suppliante ses beaux yeux sur lui :

— Oui, ma chère enfant, j'aurais donné beaucoup pour avoir le droit de pouvoir l'approcher. Mais je craignais de mécontenter ton père. J'enviais Merlot et je lui parlais bien souvent de toi. Ta mère, qui a été la plus grande affection de ma vie,'nous a été trop vite enlevée à tous. Elle aurait pu aplanir bien des difficultés, et maintenir la bonne harmonie entre son mari et moi, malgré la différence de nos goûts et de notre manière de vivre. La destinée ne l'a pas voulu ainsi. Mais maintenant que te voilà seule, nous allons pouvoir rattraper le temps perdu. Je n'ai pas besoin de te dire que ma maison est la tienne, et que tu peux dès ce soir venir t'y installer. Je te choisirai une gouvernante, tu seras maîtresse de toi-même, comme il convient à une jeune fille de ton âge, car tu es majeure, ma chère petite, et nous n'aurons même pas, pour te donner la disposition de ta fortune, à te faire émanciper. Et, quand ton deuil sera terminé, tu verras le monde et lu pourras en toute liberté disposer de ton avenir.

Il y eut un silence. Blanche, devenue plus grave, sembla se consulter une dernière fois, puis, faisant un effortpour dire ce qu'elle avait cependant sur les lèvres:

— Je vous suis très reconnaissante, mon oncle, de vos bonnes intentions, mais je vous demande la permission de ne pas profiter de la proposition que vous me faites. Je suis très troublée, très hésitante, et j'ai besoin de me reprendre et de réfléchir. Plus calme, je vous ferai part de mes projets. Pour le moment, je n'ai qu'un désir...

Blanche s'arrêta un instant, comme si elle hésitait encore :

— Parle, mon enfant, dit affectueusement le comte.. Tes désirs, quels qu'ils soient, seront respectés, je m'en porte garant.

— Eh bien, je pense à rentrer au couvent...

— A rentrer au couvent? s'écria le comte. Mais pour quelque temps seulement?...

Et, inquiet, il chercha à lire dans les yeux de la jeune fille.

— Pour quelque temps, d'abord, reprit Blanche avec fermeté, pour toujours peut-être ensuite, si. je trouve dans cette maison, oh j'ai passé mon. enfance, tout ce que je rêve de tranquillité et de repos.

— De tranquiUité! De repos ! dit le comte avec animation. A ton âge, au début de la vie, tu songes à ton repos, tu cherches la tranquillité? Quelles idées t'a-t-on mises dans la tête? Quelle direction a-t-on donnée à ton esprit? Est-ce que. par hasard, on aurait songé?...

— Ne soupçonnez rien, mon oncle, interrompit mademoiselle de Cygne, aucune entreprise n'a été tentée sur ma volonté. Ma résolution, nullement irrévocable, je vous l'atteste, ne m'a été conseillée par personne. Les saintes femmes, auprès desquelles j'ai grandi, ont trop le respect d'elles-mêmes pour avoir jamais prononcé une parole qui eût pu m'influencer. Elles se sont fait aimer de moi. Hélas ! elles ont été les seules. Voilà tout. Laissez-moi rester encore, pen-

dant quelque temps, au couvent, et j'en serai très heureuse.

— Je n'ai pas le droit de t'empêcher de suivre ta volonté, reprit soucieusement le comte, et mon affection pour toi est trop neuve pour que je puisse te prier de la ménager. Mais sache, mon enfant, que tu me désoleras, et que tu iras directement contre les idées de ta mère, si tu entres dans la voie où tu me parais malheureusement engagée. Tu réfléchiras, tu penseras à toi, un peu à moi. Et pour la décision à prendre, je m'en rapporte à ton esprit et à ton cœur.

Le comte se trouvait fort embarrassé vis-à-vis de Blanche. Gomment s'adresser nettement à son dévouement et à sa tendresse, comment lui dire de se consacrer à lui, comme à un père, quand il était, lui, h la veille de se consacrer tout entier à une autre ? Léopold Frossard, en arrivant, sa serviette de maroquin sous le bras, tira le comte d'une situation délicate. Le premier coup d'œil du jeune notaire, il faut ^vouer, ne fut pas pour ses clients : il lut pour mademoiselle Merlot qui s'était déjà, dans un des angles du vaste salon, ménagé un coin intime, à l'aide de deux fauteuils et d'un petit guéridon. Là, silencieuse et comme détachée de tout ce qui se passait autour d'elle, mais ne perdant pas un des menus faits de cette existence si nouvelle, elle faisait au crochet des camisoles de laine pour les enfants pauvres.

En voyant entrer Frossard, le comte se leva vivement et alla à lui. Merlot, poussant un sourd grognement, se mit avec des airs refrognés entre le jeune

i02 LES BATAILLES DE LA VIE

notaire et sa fille. Souriant et tout ragaillardi par la vue de Madeleine, qu'il n'osait pas espérer retrouver à l'hôtel de Cygne, Léopold, après avoir salué Blanche, se laissa aller à faire au colonel quelques gracieusetés, auxquelles celui-ci répondit avec l'amabilité d'un dogue. APanimosité qu'il conservait contre Frossard, pour la façon délibérée dont celui-ci lui avait passé sur le, corps la veille, se joignait un vague sentiment de jalousie paternelle. Un instinct secret avait averti Merlot, dès le premier instant, de l'admiration très vive que le jeune notaire avait éprouvée pour Madeleine.

— Je suis très heureux de voir, colonel, dit M° "Frossard avec un engageant sourire, que vous avez bien voulu prêter à ma jeune cliente l'appui si nécessaire de votre présence, jusqu'à l'arrivée du général

— Croyez-vous, répliqua Merlot avec aigreur, que j'avais besoin d'être invité par vous à faire une chose si simple, et qui s'imposait à moi comme un devoir?

M* Frossard devint très rouge; il regarda autour de lui pour chercher un encouragement ou un appui : il vit Madeleine baisser la tête sur son ouvrage, comme si elle craignait de prendre parti entre les deux adversaires. Le comte seul lui offrit un visage ouvert et sympathique. Le jeune homme, désireux de couper court à une conversation si mal engagée, se tourna du côté du général, et, d'un air gracieux :

— J'ai appris, monsieur le comte, la grande nouvelle, dit-il, et, comme tous vos amis, je me suis

LA COMTESSE SARÀS 103

réjoui d'une union qui va perpétuer un grand nom menacé de s'éteindre... J'espère avoir l'honneur d'être présenté prochainement à miss O'Donnor...

Merlot poussa, en entendant ces paroles, un ah! ahl retentissant comme un appel de trompette. Et, les yeux étincelants, se posant en face du comte :

— Moi aussi, j'ai lu cette nouvelle dans le journal, mais j'avoue que, moins naïf que monsieur, je n'y ai pas cru.

Frossard, cette fois, crut que le plafond allait lui tomber sur la tête. En un instant, il passa du froid au chaud, et du chaud au froid, piétinant sans se rendre compte de ce qu'il faisait, et se demandant avec angoisse s'il avait eu tort ou raison de parler, s'il avait flatté ou offensé le comte, s'il s'était conduit comme un homme sérieux ou comme un étourneau.

Le comte était devenu très grave, et faisant face hardiment à Merlot :

— Tu as eu tort de ne pas y croire, dit-il, car rien n'est plus exact.

Et, d'un geste, il indiqua qu'il était inutile d'insister sur ce sujet en un pareil moment. Mais Merlot n'était pas facile à arrêter quand il avait trouvé une occasion de partir en guerre. Ses moustaches coupées en brosse se hérissèrent comme les soies d'un sanglier au ferme,- et, posant sa main sur l'épaule du comte :

— Eh bien, mon ami, tu fais une bêtise, articula nettement le colonel. A notre âge, on ne se marie pas, ou bien on épouse une veuve de quarante-cinq ans, pour qu'elle tienne votre ménage et soigne vos rhu-

matismes. Bigrei tu es pas mal prétentieux, toi! tu convoles avec une jeune fille, et charmante, à ce qu'on assure. Permets-moi de te dire que, pour un vieux divisionnaire, tu manœuvres comme un conscrit!

— C'est ce que nous verrons, dit le général en souriant. Peut-être est-ce de la fatuité de ma part, mais je me sens encore très vert. Je ne me plais qu'avec les jeunes gens. Ainsi toi, mon bon, tune m'amuses pas...

— Tu es foui

— Je ne dis pas non, mais il y a beauc-oup de genres de folies. Il y en a de bonnes et de mauvaises. Quand tu connaîtras Sarah, je suis sûr que tu me comprendras. Cette charmante enfant sera la douceur de mes dernières années; elle embellira la fin de ma vie. Certes, si j'épousais une petite pensionnaire très naïve et très ignorante, je prouverais que je suis privé de mon bon sens. Mais c'est une femme que j'associe à mon existence, et la plus raisonnable, la plus grave, et la plus adorable à la fois. Il me fallait rencontrer Sarah pour me décider à sauter le pas. Une autre n'eût pas su m'inspirer la tendresse confiante que j'ai pour elle. C'est à la fois une fille et une femme que je me donne. Elle aura de déhcates attentions pour le vieillard, et, peut-être aussi, tu vois que je ne m'illusionne pas, un peu d'affection pour l'époux. Tu ne saurais t'imaginer toutes les ressources que Sarah trouvera en elle-même. Elle possède une instruction très étendue, telle que nos jeunes filles françaises n'en ont jamais reçue. Elle a, depuis quatre ans, parcouru toute l'Europe, en compagnie d'une très excellente et

très respectable dame, Mrs Stewart. Enfin, elle n'est plus toute jeune, elle a vingt-six ans...

— Fichtre 1 interrompit Merlot, pour un gaillard comme toi, qui es à la veille d'entrer dans le cadre de réserve, c'est encore une jeunesse bien inquiétante... On va te fendre l'oreille l'année prochaine, mon bonhomme, et tu parles des demoiselles de vingt-six ans comme de ta grand'mère...

— Enfin, ajourne ton jugement, dit sérieusement le comte. Et crois bien que si je n'avais pas trouvé, dans l'union que je vais' contracter, des garanties solides de sécurité et de bonheur, je ne me serais pas laissé entraîner... Miss Sarah arrivera à Paris dans deux jours : je te présenterai à elle, et quand tu l'auras vue, quand tu auras causé deux heures avec elle, non seulement tu m'absoudras, vieux dur à cuire, mais encore tu m'envieras...

— Boni boni Nous verrons, grommela Merlot. Le mariage est toujours une affaire vétilleuse... Après tout, il vaut mieux peut-être se décider à soixante ans. On a moins longtemps à souffrir.

Le comte coupa court à l'entretien, en remontant vers Blanche. Ainsi, par la précipitation de Frossard, le comte se trouva amené à confirmer le grave événement qui allait modifier si grandement son existence. Ayant brûlé ses vaisseaux sous les yeux de son ami, il ne crut pas pouvoir se dispenser de dire quelques ïnots de ses projets à mademoiselle de Cygne. Cette confidence, qu'il esquissa très adroitement, lui coûta beaucoup. Il lui semblait qu'en annonçant à Blanche

qu'il allait lui donner une compagne dans son cœur, il lui faisait banqueroute de son affection. La jeune fille, très absorbée, prêta une attention distraite à son oncle, et écouta sans trouble l'annonce de ce mariEige, qui devait avoir, dans l'avenir, de si graves conséquences pour elle. Soulagé d'un poids immense, le comte se retira, emmenant Léopold Frossard, à peine remis des émotions que ses bévues successives lui avaient procurées.

Le lendemain, les obsèques du marquis de Cygne eurent lieu avec un grand éclat. La large porte cochère, surmontée de l'écusson sculpté dans la pierre, portant un cygne d'argent, à la croix de sable, sur champ de sinople, tourna sur ses gonds rouilles, pour la première fois depuis la mort de la marquise. L'avare et sordide gentilhomme s'en alla à sa dernière demeure, entouré d'un luxe et d'un éclat qui, si l'on garde par delà la mort la connaissance des choses de ce monde, durent lui être souverainement désagréables.

Le grand monde, avec lequel il avait depuis longtemps rompu, avec un dédain complet des traditions et une horreur absolue des convenances, assista à son enterrement par égard pour le comte de Canalheilles, qui était universellement aimé et respecté, malgré ses successives faiblesses pour la monarchie de Juillet et pour l'Empire.

Le commerce de curiosité en entier rendit les derniers devoirs au marquis, comme s'il se fût agi d'un confrère.

LA COMTESSE SARAH ffll

Il résulta de ce double concours de gens, appartenant à des classes sociales si différentes, des rapprochements faits pour aiguiser la verve des chroniqueurs parisiens. Le père Doublemart, l'auvergnat crasseux du passage Jouffroy, vêtu de sa redingote inamovible et coiffé de son chapeau gris, devenu vert sous la pluie, fort riche, et ayant dans sa boutique les plus beaux Sèvres qui passent dans le commerce, fut aperçu, dans le cortège, marchant à côté du baron de Préfont, membre du Jockey-Club, un fanatique amateur du dix-huitième siècle. Le baron n'osa peis ne point saluer de la main Doublemart, qui est une puissance et qui aurait pu lui faire payer très cher, un jour de vente, une impolitesse. Avec un mécontentement très dissimulé, le gentilhomme dut subir le contact du marchand. D chercha à le fuir en entrant à l'église, et à se perdre dans la foule. Mais Doublemart, par malice peut-être, tint à ne pas quitter son client. Il s'installa sur la chaise voisine de la sienne, et sans souci du lieu saint, — d'ailleurs Doublemart était-il catholique plutôt que grec ou arabe? — le mercantile descendant de Vercingétorix engagea la conversation avec l'élégant fils des preux :

— Ce que c'est que de nous I dit Doublemart... Voilà ce pauvre M. de Cygne parti... Un fameux de la curiosité de moins... Ahl il s'y connaissait celuilà!... On ne lui aurait pas fourré du Berlin pour du Saxe, ni du Chine moderne pour de l'ancien. Et comme il savait bien venir nous trouver chez le marchand de vins, après la vente, quand nous faisions la

révision! 11 jetait ses vingt francs sur la table, comme tout le monde, et il disait: J'en suis! Ahl oui, on peut dire qu'il en était! Un malin! Et pas fier! Tiens! voilà Gantinet... Vous savez? Gantinet de la rue de Ghâteaudun, qui fabrique des cheminées anciennes en bois sculpté... Ce drôle-là a inventé un truc pour imiter les piqûres des vers dans le bois... Il ira loin... Le baron avait d'abord feint de s'absorber dans une méditation profonde, pour avoir le droit de paraître ne pas entendre ce que lui disait l'auvergnat. Mais celui-ci avait continué quand même :

— Monsieur le baron, vous qui aimez les miniatures, passez donc au magasin, cette après-midi, j'ai reçu hier deux pièces que j'attribue à Petitot... Venez voir ça, la vue n'en coûte rien...

— Ah ! vraiment? ne put s'empêcher de répondre l'homme du monde, aux prises avec sa passion et oubliant tout pour ne plus penser qu'à la possibilité de rencontrer une pièce rare.

— Deux merveilles, bien de l'époque, d'un émail exquis et d'une finesse de travail étonnante . Ge serait, l'une, le portrait de mademoiselle de Hautefort, et l'autre, celui de la Grande Mademoiselle, à ce que dit Stidler...

— An ï vous les avez montrées à Stidler? dit le baron, fervent catholique, en se courbant sur sa chaise, car la sonnette tintait pour l'Élévation. Et sa figure se rembrunit à la pensée que le fameux e.xpert avait pu faire des offres à Doublemart, et lui donner des idées sur la valeur considérable de sa trouvaille

LA COMTESSE SARAH iO*

—- Vous savez bien que je ne lâche rien, sans que Stidier soit venu voir les objets. Il nous tient, cet oiseau-là! C'est lui qui a les plus belles ventes et les plus forts clients. Nous sommes obligés de filer doux avec lui... On peut dire qu'il écréme le marché... sans compter qu'il est maître à l'Hôtel... Tenez! il est là-bas, devant vous, au troisième rang, derrière la famille...

Le baron regarda vaguement dans la direction indiquée.

Dans l'obscurité tiède de l'église, tendue entièrement de noir, les cierges piquaient les points d'or de leurs flammes. Le catafalque, entouré de brûle-parfums et flanqué, aux quatre coins, de statues en argent, disparaissait sous les couronnes. Une odeur de fleurs, fanées par la moiteur lourde de l'atmosphère, portait au cœur et étoufl'ait. La voix pure d'un ténor chantait VAgnus Dei, et vers la voûte de pierre, en ondes sonores, la mélodie montait pénétrante, amollissant les cœurs et ébranlant les nerfs. La psalmodie du prêtre arrivait aux oreilles, sourde et monotone, pendant que les enfants de chœur passant lentement, avec des génuflexions molles et profondes, jetaient d'un air ennuyé des regards du côté de la sacristie. Un piétinement s'était fait entendre dans un bas- côté. C'était, dans une chapelle latérale, une mariée vêtue •de moire bleue, un chapeau blanc sur la tête, un bouquet dans sa main gantée trop large, qui arrivait accompagnée de son époux, suivie des gens de la noce, au travers des tentures noires de la messe des morts.

no LES BATAILLES DE LA VIE

Sous ses voiles de' crêpe, dissimulée dans l'ombre Blanche priait ardemment pour le repos de son père. Elle avait voulu assister à la cérémonie. Et tremblante, les yeux pleins de larmes, sans se rendre compte de l'indifférence distraite de ceux qui l'entouraient, sans entendre les conversations qui s'échangeaient à mi-voix, elle s'excitait à la douleur, s'accusant amèrement d'avoir le cœur si vide pour ce père qu'elle avait à peine connu.

Un grand mouvement se fit à l'autel, et, par files, l'officiant et les prêtres qui l'accompagnaient s'avancèrent vers le catafalque, les coups de manche de hallebarde du suisse rhythmant lugubrement leur marche. Quelques répons, échangés au milieu du bruit des chaises, dérangées par l'assistance pressée de s'éloigner, et la foule commença à s'écouler, jetant, à coups de goupillon, d'un geste banal, l'eau bénite sur la bière, chacun se hâtant vers la sortie, clignant des yeux au grand jour de la rue, et respirant librement un air plus pur.

Mademoiselle de Cygne, accompagnée par Madeleine, monta dans une voiture de deuil et se rendit au Père-Lachaise où se trouvait la tombe de famille. La traversée de Paris, dans les rues animées et bruyantes, pleines de passants se rendant à leurs affaires, l'étourdit. Elle arriva au cimetière fatiguée comme si elle eût fait un long voyage, assista, la tête vide , à la descente brutale et grinçante du cercueil dans le caveau, étonnée de la régularité indifférente avec laquelle les ouvriers accomplissaient

cette besogne quotidienne, écœurée par l'odeur de terre fraîchement remuée qui montait des sépultures préparées. N'ayant jamais considéré la mort que sous son aspect religieux, attendri et sévère, elle fut péniblement impressionnée par son aspect industriel et commercial.

Comme elle était loin des pompeux et consolants tableaux, derrière lesquels la religion dissimule l'horreur de la mort ! Ce n'était plus le détachement triomphant et heureux d'une âme, qui quitte le corps pour gagner les sereines hauteurs du ciel. C'était le lugubre et matériel ensevelissement du cadavre sous la pierre glacée, au milieu de l'indifférence ennuyée d'une banale assistance.

Un petit groupe d'une quarantaine de personnes, venues courageusement jusqu'au cimetière, entourait la tombe, et, sous le jour gris et bas de cette aprèsmidi d'hiver, piétinait dans la boue grasse, détrempée par le brouillard du matin. Un vent aigre faisait tourbillonner les feuilles sèches dans les longues allées du cimetière. Et le prêtre des dernières prières, penché sur le trou noir, murmurait ses oraisons.

Blanche, le cœur serré, les jambes tremblantes, s'agenouilla sur une tombe voisine, regardant autour d'elle, avec l'angoisse d'un naufragé qui se débat dans le gouffre, cherchant un visage, non pas connu, elle ne connaissait personne, mais seulement sympathique. Elle ne rencontra que des figures maussades de gens accomplissant une corvée. Et comme, avec un soupir, elle se détournait, le craquement d'une branche se-

che la fit tressaillir. Elle leva les yeux et, au coin d'une chapelle, debout, les bras croisés, vêtu de noir, très pâle, elle aperçut un grand jeune homme qui pleurait.

Une grosse larme descendait lentement le long de sa joue vers sa moustache. Il ne regardait pas du côté de la tombe. Ses yeux fixes semblaient chercher au loin, dans le vague des souvenirs. Ils allaient, par delà l'horizon, vers un autre cimetière où, sous le gazon vert, dormaient les soldats tombés bravement face à l'ennemi. Dans un coin, une simple croix de bois noir surmontait un tertre entouré d'une balustrade de fer. C'était là, qu'en pensée, il allait s'agenouiller. Et, gagné par un attendrissement invincible, au murmure des prières, sentant un sanglot s'étran gler dans sa gorge, d'un revers de sa main il essuya sa joue humide.

Blanche fit un mouvement. Les yeux du jeune homme, soudainement attirés, rencontrèrent ceux de la jeune fille. Se voyant observé, il rougit, baissa la tête, et s'effaça discrètement derrière la chapelle de marbre.

Le spectacle de cette douleur, concordant si bien avec la sienne, soulagea mademoiselle de Cygne. Elle put, sans amertume, assister à la fin de la cérémonie, et quand, au travers des saluts des assistants, au bruit des voitures noires qui partaient en se balançant sur leurs huit ressorts, elle s'éloigna au bras de son oncle, elle se sentit plus maîtresse d'elle-même, moins seule, moins désolée.

Au détour de l'allée, le grand jeune homme reparut. Il s'en allait lentement, suivant un petit chemin serpentant parmi les tombes. En apercevant le général et sa nièce, il leva son chapeau et s'inclina. Le comte lui fit de la main un salut amical. Blanche voulut savoir qui était celui auquel elle avait dû la seule impression consolante qu'elle eût éprouvée pendant cette cruelle matinée.

— Qui est ce monsieur? demanda-t-elle à son oncle, avec un battement de cœur, comme si cette question si simple eût pu sembler singulière.

— Pierre Séverac, répondit le comte, mon aide de camp.

— Pierre Séverac, répéta en elle-même la jeune fiUe.

Et ce nom, qu'elle entendait pour la première fois, ,se grava profondément dans sa mémoire.

Le soir même, elle rentra à son couvent.

Dans un charmant petit hôtel de la rue Fortuny, construit tout en hauteur comme un bâton de perroquet, mais enjolivé par les recherches artistiques d'un architecte qui, n'ayant pu faire vaste, avait du moins voulu faire joli, miss Sarah O'Donnor s'était installée. Le comte avait désiré que la jeune femme ne descendît pas dans un de ces vulgaires appartements meublés de la rue de la Paix, qu'elle avait l'habitude de prendre, dans son indifférence de voyageuse, chaque fois qu'elle veîiait passer quelques semaines à Paris. L'hôtel de la rue Fortuny, une véritable bonbonnière, s'était trouvé à vendre tout à point. Son propriétaire, un jeune gentilhomme de province, avait, en peu de temps, mangé sa très ronde fortune avec des demoiselles charmantes, parvenues déjà à un âge assez avancé, et d'aimables viveurs, passés maîtres dans l'art de tirer à cinq. Le comte avait acheté la maison, les meubles et les chevaux, et miss O'Donnor s'était

trouvée chez elle en arrivant à Paris. Pour trois semaines, c'était suffisant. Après on louerait ou on revendrait l'hôtel.

Depuis qu'il avait reVu Sarah, le comte était retombé sous le joug. Les velléités de révoltes qu'il avait eues, pendant quelques instants, en trouvant Blanche seule, et dégagée de tous les liens qui l'avaient tenue éloignée de lui, les regrets qu'il avait éprouvés en pensant qu'il aurait pu rencontrer en elle cette affection vivifiante dont sa vieillesse était avide, ne durèrent pas. Un regard de Sarah dissipa ces soucis, comme un rayon de soleil dissipe les nuages qui obscurcissent, le matin, l'azur d'un ciel d'été.

Et puis le comte avait été brusquement saisi .par l'engrenage de la vie mondaine, active, et même un peu bruyante, que la belle Anglaise avait menée dès le premier jour.

En quelques heures, son arrivée à Paris fut connue. Et dans le hall, très habilement ménagé, qui, étant la plus importante pièce de l'hôtel, servit à Sarah de salon, ce fut tout un défilé de visites, mettant dans la rue un piaffement d'équipages et dans la maison un froufrou de jupes de soie, un murmure de conversations animées, un cliquetis de vaisselle et d'argenterie pour le thé de cinq heures. MrsStewart, campée dans un coin, sur un grand fauteuil Henri II, lisait imperturbablement ses Magazines, et prêtait à la jeune fille l'appui de sa présence.

Toute la colonie anglaise et américaine défilait. Les jeunes misses donnant des shake-hands vigou-

reux et poussant des exclamations de joie, aiguës comme des cris de perruche: Oh! chère 1 chère! Est-ce donc vrai? Et quel bonheur! Et comment vous êtes-vous décidée? Vous si libre, si heureuse! Et des baisers qui sonnaient, et des envolées brusques du côté de Mrs Stewart qui, avec sa bonhomie souriante, subissait tous les assauts de tendresse, et offrait, pleine de résignation, son visage incendié aux becs roses des petites Anglaises à tailles plates et à chignons indigents.

Le comte, lui, ne venait que le soir, vers neuf heures. Il arrivait précédé d'un énorme bouquet blanc, et, avec sa grâce élégante de grand seigneur, il se laissait mettre au' courant des événements de la journée. C'était lord Glifton, le héros de la guerre contre les Ashantees, qui était venu faire visite à sa petite amie. Sarah l'avait prié de lui servir de témoin. Madame Smorden, une richissime Américaine, avait envoyé une amulette indienne, assurant le bonheur de ceux qui la portaient. Et, au travers de la conversation, les paquets du Louvre arrivaient par ballots. Et Sarah, avec une joie d'enfant, montrait au comte ses acquisitions. Elle s'extasiait sur le bu.: marché des objets. Elle était allée pour faire quelques emplettes après le déjeuner, et, tentée par les occasions, elle avait fini par acheter pour douze mille francs. Il fallait bien monter la garde-robe de cette bonne Stewart qui, son rôle de dame de compagnie terminé, allait reprendre sa liberté et pouvoir se reposer un peu, la chère amie, car Sarah, en la met-

tant au régime de la locomotion forcée, avait bien abusé d'elle.

Et, dans le silence du hall, une vibration sonore comme un appel de trompette se faisait entendre; c'était la bonne Stewart qui, gagnée par l'attendrissement, se mouchait avec fracas, en pensant qu'elle allait être séparée de sa belle Sarah. Alors la jeune fille se précipitait au cou de sa vieille amie, lui prodiguant les plus douces assurances.

Certes, ce n'était que pour un temps I Elle viendrait, au bout de quelques mois, s'installer à Ganalheilles. Le cher comte avait trop de cceur»pour vouloir séparer à jamais Sarah de la femme excellente qui avait si longtemps vécu près d'elle.

Et le général intervenait avec chaleur, lâchant tout ce qu'il savait d'anglais, et prodiguant les « dearling » avec la générosité d'un homme qui se rattrape de la qualité sur la quantité. D'ailleurs, la situation de Stewart avait été assurée par miss O'Donnor avec une grande largesse, et désormais la dame de compagnie pouvait jouir de la vie en toute sécurité: elle ne serait plus en la dépendance de personne.

— C'était trop, disait-elle, et pourquoi la récompensaitron si magnifiquement d'une tâche qui lui avait été si douce à remplir?

Là-dessus deux ruisseaux de larmes coulaient de ses yeux sur ses Magazines, et elle se mouchait de nouveau, comme si elle eût été chargée de sonner l'appel des âmes pour le jugement dernier.__

Entraîné par le comte, après s'être fait un peu tirer

l'oreille, Merlot se décida à venir rue Fortuny. Le colonel s'était à l'avance fait de Sarah, au physique et au moral, un portrait dont il ne voulait pas démordre. Il arrivait plein de défiance, croyant avoir affaire à une sirène qui allait essayer de le prendre dans ses filets. 11 s'était cuirassé de façon à résister à toutes les séductions. En mâchonnant sa moustache, il se disait, crebleu! que l'Anglaise serait forte, si elle l'empaumait comme ça, du premier coup. 11 n'était pas un jocrisse, lui, un vieux passionné comme le général, et il montrerait ce que c'était qu'un ancien colonel de la garde, qui en avait vu de toutes les couleurs, dans ses diverses garnisons. En entrant, le colonel était un peu ému, cependant. Sur le seuil du petit salon, il clignota un instant des yeux, mais, se raidissant, il entra du pied gauche.

La simplicité souriante de l'accueil qu'il reçut le démonta. En quelques mots, la jeune fille trouva moyen de toucher le vieux brave à son endroit sensible. Elle flatta son amour-propre. Elle fît allusion à la part qu'il avait prise à la délivrance des Anglais entourés parles Russes àinkermann. Elle s'était très habilement fait renseigner par le général. Et de toutes les prouesses du colonel, l'affaire d'Inkermann était celle qui lui tenait le plus au cœur. En trois phrases Sarah mit l'Angleterre reconnaissante aux pieds de Merlot. Et celui-ci, rouge comme braise, les sourcils dressés comme des chevaux de frise, ne put s'empêcher de s'avouer à lui-même que la petite femme était bigrement agréable, et qu'un plus malin que le général aurait pu s'y laisser prendre.

Mais le caractère de Merlot était ainsi fait, qu'ayant baissé pavillon devant le charme souverain de la future comtesse de Ganalheilles, et ne pouvant plus critiquer le général, puisqu'il avait été subjugué comme lui, il se mit à se critiquer lui-même. En s'en allant le long du boulevard Malesherbes, le cigare aux lèvres, il ruminait tout ce qu'il avait vu et entendu. Et de l'influence même que Sarah avait exercée sur lui, il tirait des conclusions défavorables à la jeune fille.

Il fallait tout de même qu'elle fût d'une jolie force pour avoir syncopé Merlot d'une façon si superlative. Et pas une autre ne pouvait se vanter d'en avoir fait autant. Qu'est-ce que ce pauvre général allait devenir dans la main d'une femme aussi supérieure ? Il était destiné à être mené par le bout du nez! Et encore si ça s'arrêtait au nez, et si ça ne gagnait pas le front, il n'y aurait rien à dire ! Mais avee une polissonne de paire d'yeux comme ceux de la dame, il n'aurait pas voulu être dans la peau du général. Des yeux d'un bleu changeant, passant du clair au sombre, devenant tour à tour caressants et impérieux. Et la bouche ! Merlot était particulièrement terrifié par cette bouche aux lèvres rouges, épaisses, et fièrement arquées, laissant, dans un voluptueux sourire, apercevoir l'émail des dents blanches et aiguës. Involontairement revenait dans son souvenir le visage menaçant d'une juive de Constantine, qui avait, dans un accès de jalousie, tué son amant, un des camarades de Merlot, un lieutenant de chasseurs. C'était la même bouche sensuelle et les mêmes yeux énigmatiques.

Diable 1 pensait le colonel en cheminant, il est inapossible qu'elle aime ce vieux gris-pommelé de Ganalheilles, et le jour où elle aura rencontré l'homme de ses rêves, gare la bombe 1 II se passera dans ce ménage-là des choses un peu corsées! Mais s^il y a un coup de main à donner pour que tout marche droit, je serai là, moi, ferme au poste. On aime ses amis ou on ne les aime pas, crebleu ! Et Ganalheilles, le cas échéant, verrait si on peut compter sur moi.

Et le colonel, arrivé à sa porte, tira le boulon de la sonnette, avec une telle vigueur, qu'il fit bondir dans sa loge lo concierge qui se demanda si le feu était à la maison.

Les inquiétudes que Merlot, dans son bon sens, ressentait avec un pessimisme un peu exagéré, il n'était pas seul à les éprouver. Aux côtés de Sarah, une autre personne envisageait l'union prochaine de la jeune fillo avec le comte sous un jour menaçant. Cette personne c'était l'honnête et excellente Mrs Stew^art. Au début, quand elle avait vu M. de Ganalheilles s'éprendre de sa chère enfant, elle n'avait ressenti aucun étonnement. II en était du général comme de tous les autres, jeunes ou vieux, qui avaient approché la belle Anglaise. Mais quand, aux protestations passionnées de son adorateur, Sarah avait répondu avec une gravité inusitée, la bonne dame avait été en proie à une agitation violente.

Elle avait attendu, pensant que la situation changerait, et que la jeune fille, prise d'une foucade, en proie à une de ces fameuses crises électriques, pendant les-

quelles il semblait qu'elle eût le diable sous ses jupes, planterait là son amoureux sur le retour, et, faisant cent cinquante ou deux cents lieues d'une seule traite, danserait à Vienne deux jours après avoir flirté à Rome. La crise attendue se produisit, mais eut un résultat diamétralement opposé à celui qui avait été espéré.

La charité est, pour la haute société romaine, un passe-temps, comme pour le grand monde parisien. Le besoin de créer des occupations à leur désœuvrement a servi de point de départ aux grandes dames pour fonder des réunions de bienfaisance qui ne sont, en réalité, que des occasions de s'amuser au bénéfice des pauvres. Une fête fut donnée dans les merveilleux jardins du palais Pandolfini.La princesse, pour la circonstance, avait fait construire des petites boutiques où les plus grandes dames de l'aristocratie romaine s'étaient engagées à venir vendre. Quelques jeunes femmes de la colonie étrangère furent priées de leur prêter leur concours, et, parmi elles, miss Sarah O'Donnor, qui se chargea de tenir, pendant toute la journée, un élégant débit de tabac. Le comte avait fait venir, pour approvisionner la boutique, un assortiment d'excellents cigares de la Havane, denrée rare en Italie, etde cigarettes d'Orient. Et, dans une toilette charmante, Sarah s'était installée à son comptoir, escortée de l'excellente Stewart.

La vente avait fort bien marché. 11 y avait un monde fou, il faisait très chaud, et beaucoup de jeunes gens de la meilleure noblesse, ayant bu quelques verres de

vin de Champagne, à un louis la pièce, commençaient à s'animer un peu. L'un d'eux, le marquis Patrizzi, qui avait vainement fait, depuis le commencement de la saison, la cour h la belle Anglaise, s'approcha, accompagné de quelques amis, et acheta un paquet de cigares qu'il paya cinq louis. Profitant de la liberté de cette fête, il demanda à Sarah si son petit commerce marchait bien.

— Mais pas mal, comme vous voyez, dit la jolie marchande, je vends en moyenne dix francs des cigares qui nous coûtent vingt sous, et j'ai déjà une jolie recette...

De la main, en parlant ainsi, elle remuait, dans une large sébile de laque, un gros tas de pièces d'or et d'argent. Le noble Romain s'était familièrement accoudé au comptoir.

— Si vous vouliez allumer les cigares que vous vendez, on vous les paierait bien plus cher, dit-il, les yeux brillants.

— Ce n'est pas probable, fit Sarah sans se fâcher, car peu de gens seraient assez fous pour se risquer à m' adresser une pareille demande...

— Est-ce que vous n'avez jamais fumé, miss Sarah? demanda le marquis. Il y a aujourd'hui beaucoup de charmantes femmes et des plus distinguées qui fument.

— En Italie peut-être, mais pas en Angleterre...

— Eh bien l voulez-vous essayer? Je serais assez fou, moi, pour vous donner deux cents louis d'un cigare qui aurait touché vos lèvres...

Et le marquis tendait à Sarah le paquet qu'il venait d'acheter, encore serré dans son ruban de soie jaune.

— Deux cents louis, c'est une somme, dit froidement Sarah, en bravant le jeune homme du regard, et les pauvres ont bien besoin d'argent...

Et, prenant un cigare, elle le porta à sa bouche. Le marquis triomphant tendait déjà la main, quand ud nouveau venu se plaça vivement entre lui et l'objet convoité. C'était Séverac, qui, arrivé depuis un instant, avait assisté avec stupeur à l'excentricité de la belle Anglaise.

— Mademoiselle ! commença-t-il... Et il allait lui dire : Prenez garde ! vous vous compromettez gravement I Quand un regard étincelant de Sarah arrêta la parole sur ses lèvres. Il y avait dans ce regard tant de colère et d'indignation que Séverac recula.

Et, d'un air trianquille, avec une bouche et des yeuk en une seconde redevenus souriants, miss O'Donnor, se tournant vers le marquis interdit :

— Un cigare pareil, pour un si maigre prix, dit-elle gaiement, marquis, ce serait pour rien, en vérité ! On m'avait bien dit que toutes vos nobles maisons romaines étaient dans la gêne... Vous offrez deux cents louis pour prendre ce puro ? moi, je donne mille louis pour le conserver.

En même temps elle tira de sa poche un petit carnet de chèques, et, comme s'il se fût agi de payer un mémoire de couturière, elle griffonna quelques mots, déchira la feuille et, la laissant tomber simplement sur les louis d'or de sa recette :

• ii.l-'iV.^Vflg^

— C'est pour les pauvres !

En cette circonstance, le marquis Patrizzi montra que, s'il avait été un peu loin dans la première partie de la scène, il tenait à se conduire en galant homme, dans la seconde. Il cria: bravo! et battit des mains, donnant le signal à ses amis qui acclamèrent l'audaciewse jeune fille.

Au milieu des hourras et des applaudissements, Sarah, le visage dur et le regard noir, se penchant vers Séverac, immobile et étonné du dénouement imprévu de l'aventure :

— Vous voyez, monsieur, que je n'ai besoin ni de conseils ni de protection. Épargnez-les-moi donc, je vous prie, à l'avenir.

— Excusez-moi, mademoiselle, dit doucement le jeune officier, je n'ai pas été maître d'un premier mouvement en entendant la proposition si inconvenante qui vous était faite... J'ai craint que vous ne fussiez dupe d'un excès de charité.

Et, en disant ces derniers mots, Séverac ne put retenir un léger sourire cjui acheva d'irriter Sarah. Elle se crut méprisée par ce sérieux et grave jeune homme, pâlit, et des larmes perlèrent daus ses yeux, séchées aussitôt par le feu de la colère...

— En venant ainsi et si importunéraent me protéger, vous m'offensiez plus sûrement que celui qui essayait de me compromettre.

— Soyez donc assez bonne pour me pardonner, dit Séverac.

Et, faisant quelques pas, il s'éloigna après avoir échangé de hautains regards avec Patrizzi.

Quant àStewart, plongée dans la palpitante lecture de ses Magazines, elle n'avait pas bougé. Elle était habituée à voir Sarah se tirer d'affaire toute seule, et à son avantage.

La vente produisit des résultats superbes, et l'acte de royale générosité de miss O'Donnor fut l'objet de beaucoup de commentaires. La princesse Pandolfini répondit résolument aux critiques dirigées contre la liberté d'allures de la jeune fille :

— Que voulez-vous? dit-elle, nous ne pouvons pas la juger impartialement : c'est une Anglaise et, de plus, une excentrique. Placée dans les mêmes conditions, une Romaine eût refusé le marché avec hauteur. Une Allemande, naïve et cupide, eût donné le cigare et pris les deux cents louis. Une Française, malicieuse et pratique, eût accepté l'argent et gardé le cigare. Une Anglaise seule était capable de surenchérir, en décuplant la somme, et de sortir triomphante d'une épreuve où elle aurait pu laisser sa réputation.

— Encore ne sufïit-il pas d'être Anglaise, et faut-il être aussi millionnaire, riposta la comtesse Valserra, qui était cousine de Patrizzi.

L'aventure vint, le soir même, aux oreilles du comte, qui gronda doucement Sarah. Celle-ci s'excusa avec Lant de bonne grâce qu'il était impossible de lui tenir rigueur. Elle ne se rendait pas un compte exact, d'ailleurs, de la gravité de sa conduite. Élevée comme un jeune poulain, en liberté, elle était habituée à suivre sa fantaisie.

Cependant l'incident, qui paraissait terminé, et qui l'était en effet pour Sarah, prit, pour les deux hommes qui y étaient mêlés, un développement inattendu et très sérieux. Le lendemain, Séverac, qui allait rarement au théâtre, depuis qu'il était à Rome, fut entraîné par des amis i l'Apollo. On y donnait Aida. Pendant un entr'acte, le jeune officier étant monté au premier étage, pour regarder dans les loges, se trouva face.à face, dans le passage du balcon, avec le marquis PatrLzzi. On prétendit depuis que le marquis cherchait Séverac. Le plus innocemment du monde l'officier effleura l'épaule du noble Romain. Celui-ci fit des observations malsonnantes. Séverac répliqua vivement. Des amis s'interposèrent, et une rencontre fut décidée, séance tenante, pour le lendemain. Les Italiens sont les gens les plus bavards de la terre. Le soir même, l'affaire était racontée dans tous les salons. Et comme Sarah prenait une tasse de thé, vers une heure du matin, chez lady Stereswort, femme du premier secrétaire de l'ambassade d'Angleterre, la comtesse Valserra arriva tout affairée et dit :

— Vous savez la nouvelle? Patrizzi se bat demain avec le petit officier français...

Sarah pâUt et sa main trembla, au point qu'on entendit le cliquetis de la tasse qu'elle tenait contre la soucoupe. EUe dit : Ah! ahl d'une voix si étranglée, que la Valserra s'approcha d'elle et, hypocritement, connaissant les assiduités du général auprès de la belle Anglaise :

— Oh ! rassurez-vous, chère I le marquis est un tireur

de première force... Élève de Masaniello. Toutes les chances sont pour lui!

Un quart d'heure après, Sarah arrachait Mrs Stewart aux délices d'une troisième tasse de thé préparée avec amour, prenait congé et rentrait chez elle, en proie à un trouble violent. Elle s'endormit à grand' peine, et eut des rêves affreux. Elle voyait, dans une clairière, Séverac étendu, percé d'un coup d'épée... Une large tache rouge s'élargissait sur sa chemise, et sa tête, renversée sur le gazon,était pâlie par l'approche de la mort. Elle se réveilla en sursaut et ne voulut plus dormir. Elle pleura, maudissant son inconséquence qui allait mettre, si gravement, deux hommes aux prises. Aux premières heures du jour, elle se leva et tourna dans son appartement, ne pouvant tenir en place, et incapable de fixer son attention, allant de la fenêtre à la porte avec anxiété.

Elle se dit : Il est impossible que je ne sois pas prévenue du résultat. S'il est blessé mortellement, il m'enverra chercher. Elle ne se demanda pas un instant pourquoi Séverac l'eût envoyé chercher, et à quel titre. Elle avait tout oublié, ce qu'elle appelait la morgue du jeune officier, sa réserve glaciale, ses airs de blâme. Elle prenait un intérêt passionné à son sort, et, ne se rendant pas compte des motifs qui l'entraînaient, elle eût donné sa vie pour qu'il revînt sain et sauf. Jusqu'à une heure, elle resta sans nouvelles. Elle était dévorée d'impatience, et s'apprêtait à aller • chez le général, pour apprendre enfin ce qui s'était passé, quand M. de Ganalheilles arriva. D'un bond elle fut près de lui :

— Eh bien? dit-elle, ce duel?

— Très heureusement terminé, répondit gaiement le général. Le marquis est pour six semaines dans son lit. Oh! j'étais sans inquiétude : je connais Sévcrac. Il est très vigoureux, plein de sang-froid, et manie joliment répée. Nous avons beaucoup travaillé ensemble...

— Et où est-il? demanda Sarah avec un tremblement dans la voix.

— Il est parti pourNaples, tout à l'heure. Ce duel va faire quelque bruit. Séverac, qui n'aime pas beaucoup à attirer les yeux sur lui, a tenu à s'éloigner pour quelques jours. Du reste, je n'ai pas besoin de ses services en ce moment.

Sarah retomba assise. Après tant d'émotions violentes, ce froid dénouement lui lit l'effet d'une douche d'eau glacée. Son cœur se serra. Ainsi, il n'était même pas venu lui dire adieu, après avoir risqué sa vie pour elle. Car c'était bien pour elle qu'il s'était battu. Cette altercation avec le marquis, à l'ApoUo : prétexte. Il s'éloignait silencieusement, dédaigneusement. Il avait donc une bien triste opinion d'elle? Et, peu à peu, tout l'intérêt qu'elle lui avait porté s'aigrit. Elle vit dans l'intervention de Séverac, suivie d'un silence hautain, une cruelle offense. Et l'acte qui eût dû servir de point de départ, entre lui et elle, à une solide amitié, ne fit que les éloigner davantage l'un de l'autre.

Séverac, promptement revenu, se vit bientôt en butte aux critiques et aux railleries de Sarah. C'étaient la gravité et la froideur du jeune homme qui avaient

surtout le don d'irriter la belle Anglaise. Elle disait au général :

— Avouez que M. Séverac est votre Mentor, et que le gouvernement l'a placé auprès de vous pour que vous ne fassiez pas d'imprudences. De vous deux, c'est lui qui est l'homme de raison, et c'est vous qui êtes le cerveau brûlé. Vous n'avez que vingt-cinq ans, et lui il en a quatre-vingtt;.

Le comte, flatté secrètement de ces comparaisons tout à son avantage, réclamait en faveur de Séverac.

— Vous ne le connaissez pas bien, disait-il à Sarah. Vous le croyez de nature froide et sèche. 11 n'est que réservé et modeste. Son père était ainsi, et nul ne l'appréciait plus que moi. Sous la glace de son caractère il y avait une grande chaleur d'âme et une admirable générosité d'esprit. Et quelle sûreté d'affection! ]1 se serait fait hacher pour ceux qu'il aimait. Un peu raide d'allure peut-être, un peu puritain^ mais pas banal, au moins!

— Eh! puritain, justement, c'est ce que j'ai le plus en horreur. J'ai quitté l'Angleterre pour fuir les puritains. Il n'est rien de haïssable comme un homme sans jeunesse, et votre Séverac est un jeune vieux!

— Pas tant! Il est vif quand il le faut... Témoin l'affaire du palais Pandolfini.

C'était une malice du général de rappeler à Sarah cette aventure. Régulièrement il la réduisait ainsi au silence. Il abusait de cet avantage au profit de Séverac.

— Soyez indulgente pour lui, finissait par dire le comte, je l'aime comme un fils. Et j'ai une dette de

i;^0 LES BATAILLES DE LA VIE

reconnaissance, contractée envers le père, qu'il faut que je paie à Tenfant. Rien ne me serait plus doux que de vous voir en bon accord avec Pierre.

— Allons, je le traiterai donc comme un être privilégié, et il aura le droit de tout dire et de tout faire, sans que j'aie, moi, le droit de trouver rien mauvais.

— Je ne vous en demande pas tant : traitez-le comme tout le monde.

Puis, avec une douceur affectueuse :

— Prenez même un peu de la froideur que vous lui reprochez tant, ma chère Sarah. Il faut vous préparer à vivre en France, et il n'y a pas de pays oh l'on soit plus rigide, quoi qu'on en puisse dire à l'étranger. Je veux que vous soyez admirée et aimée. Un peu de gravité et vous serez parfaite.

Il fallait que miss O'Donnor eût bien à cœur de complaire au général , car elle devint immuablement sérieuse. La changeante créature, si séduisante par la spontanéité de ses fantaisies, s'était métamorphosée en une personne posée et sévère, sur le nez de laquelle on était tenté de chercher les lunettes d'une quakeresse. Elle tenait la jeunesse à distance, et restait continuellement entourée d'un cercle d'hommes graves, parmi lesquels le comte, avec sa verve brillante et légère, paraissait un jouvenceau. Elle semblait haïr tout ce qu'elle avait aimé. Elle ne dansait plus^ ne montait plus à cheval, et s'habillait avec des robes à peines décolletées. Elle laissait échapper des paroles absolument contraires à ses idées d'autrefois. Elle disait volontiers d'un

homme de cinquante ans : « C'est un homme jeune encore». Pour quelqu'un qui l'eût moins bien connue que la fidèle Stewart, elle eût pu paraître préparer une évolution. Mais sa compagne savait bien qu'elle était incapable de calcul, et que si elle était ainsi, c^est que ses goûts du moment lui imposaient cette manière d'être.

La nouvelle de l'engagement de Sarah avec le comte de Ganâlheilles ne surprit personne à Rome, Depuis quelques semaines, les attentions du gentilhomme français étaient considérées comme une cour régulière. Du rang de sigisbée le comte passait à celui d'époux. Tout était conforme aux habitudes reçues. Et dans un pays où le rang, la naissance, et la fortune ont encore une valeur, nul ne s'étonna que Sarah épousât un homme beaucoup plus âgé qu'elle, mais très noble, très riche et très haut placé.

La lecture des Magazines, où l'amour est généralement la raison déterminante des actions humaines, avait donné de tout autres idées à Mrs Stewart, car un soir, pendant que Sarah se déshabillait en causant, dans sa grande chambre éclairée par la lueur pâle d'une lampe de nuit, l'excellente femme se décida à parler.

— Gomment Sarah, qui avait eu à ses pieds les hommes les plus séduisants, se laissait-elle entraîner à devenir la femme de M. de Ganalheilles qui aurait pu être son père? N'était-ce pas se préparer imprudemment bien des regrets pour l'avenir? Évidemment la chère enfant n'épousait pas le comte par amour. Certes il était fort bien, de noble prestance, de belle figure, avec ses longues moustaches blanches, et ses sourcils noirs, mais il avait au moins soixante ans, et Sarah devait se résigner à être sa fille. N'avait-elle donc jamais rêvé une union plus douce, pleine de tendres effusions, de rêveries à deux...?

Et, dans un mouvement lyrique, la vieille Anglaise

épancha le flot passionné de ses aspirations romanesques. Elle montra à Sarah, sous le ciel bleu, dans l'herbe épaisse des vastes pelouses, desbabys blancs et roses, aux longs cheveux bouclés, jouant à l'ombre des arbres avec des cris joyeux. Une femme, vêtue de blanc, appuyée sur le bras d'un élégant jeune homme, descendait les marches du perron d'un château, et la petite troupe accourait, les mains tendues, en criant : maman! Et le soir, dans la chambre des enfants, les yeux à demi clos par le sommeil, sous le regard delà mère, les chers anges roulaient doucement leurs têtes fatiguées sur l'oreiller, dans l'ombre des rideaux. Peu h peu le silence se faisait et la respiration calme des êtres adorés rhythmait la marche des heures.

N'était-ce pas là le véritable bonheur? Et au lieu de cette douce existence, Sarah allait chercher l'éclat et le mouvement d'une vie de fêtes. Entraîné par ses relations mondaines, par ses attaches officielles, le général, fier de la beauté de sa jeune femme, satisferait volontiers aux goûts de Sarah. Et d'ailleurs, ne seraitce pas un calcul habile de sa part? En laissant la jeune femme s'étourdir dans les divertissements extérieurs sans cesse renouvelés, il l'empêcherait de s'apercevoir de la froideur et du vide de son foyer. Le plaisir lui donnerait, pendant un temps, l'illusion du bonheur. Mais le jour où, lasse de cette vie factice,, elle chercherait un peu de tranquille joie et de repos réparateur, comme il faudrait, hélas! tomber de haut L L'âge des plaisirs passée car, enfin, on se lasse de tout, même des plus agréables choses, que ferait-elle? A

quoi occuperait-elle sa vie désœuvrée? Elle chercherait autour d'elle, et ne trouverait rien qui pût remplacer ces trésors de l'âge mûr : les enfants.

Et cette existence morte serait encore heureuse auprès de celle qui pouvait lui être réservée. Si par hasard elle allait rencontrer, une ibis engagée dans des liens indissolubles, celui qu'elle devait aimer? Si son cœur parlait tout à coup7 Quel trouble dans sa vie, quel désordre dans son cœur et dans son esprit ! Énergique et violente, saurait-elle résister aux entraînements de la passion? Quels combats, si elle voulait lutter I Quels soucis, si elle succombait! Et quelle amertume, si elle résistait I

Sarah était restée songeuse. Puis, les yeux noirs, et la figure contractée :

— Vous me parlez d'aimer I Sais-je si j'ai un cœur? Je vous l'ai dit souvent en riant, mais aujourd'hui je vous le répète sérieusement, je crois que ma mère a oublié de m'en mettre un dans la poitrine. Je suis d'une race errante, et la nature n'a pas voulu que les enfants de cette race pussent s'attacher à quelqu'un ou à quelque chose, pour leur éviter un déchirement le jour où il faudrait s'éloigner et aller vers d'autres êtres et d'autres contrées. Vous savez bien que j'ai du vif argent dans le sang : le mouvement seul me plaît. Jusqu'ici j'ai été emportée, d'un bout de l'Europe à l'autre, par mon humeur vagabonde. Élevée comme les jeunes filles de mon pays, l'éducation n'a pas pu discipliner ma nature. Le sang bohème coule impérieux en moi, et j'ai des retours à la sauvagerie

de mon origine auxquels j'ai beaucoup de peine à résister. Est-il bien nécessaire que j'aie des enfants, pour leur transmettre un tempérament bizarre, qui leur ferait paraître étroites les conventions de la société où ils seraient appelés à vivre, et irritantes les règles auxquelles il leur faudrait essayer de se plier? Et puis si j'ai jamais la nostalgie de la maternité, si j'éprouve le besoin de passer mes mains dans les chevelures bouclées des aimables têtes de keepsake, que vous me mettiez sous les yeux, tout à l'heure, je sais comment on se procure un enfant. Ma mère adoptive m'en a donné l'exemple, n'est-il pas vrai? Je ferai arrêter ma voiture sur la route, et le premier petit vagabond qui me plaira, je l'achèterai à ses parents. Il y a tant de misère dans le monde! Je rendrai service à de pauvres gens et je me procurerai le jouet vivant dont j'aurai envie. Ce n'est qu'une affaire d'argent, allez, comme tout le reste, dans le temps où nous vivons !

Et faisant un geste de dédain, Sarah s'était mise à rire, l'air farouche. Assise sur le bord de son lit, vêtue d'un charmant déshabillé rose, elle balançait machinalement, au bout de son petit pied, une pantoufle brodée d'argent. Ses yeux, baissés sous ses longs cils, regardaient, sans la voir, une rosace du tapis. Un silence grave s'était fait, Mrs Stewart n'ayant plus rien à dire, et Sarah suivant, les sourcils froncés, de séneuses pensées.

— J'aurais cependant ardemment désiré aimer, avait-elle repris d'une voix changée. On m'entoure,

■^^'^WÏWB

on me courtise, on m'adore, j'ai fait des passions, vous me le disiez, je le sais. Mais qu'importe qu'on vous aime? Ce qu'il faut, c'est aimer!

Et frappant sa poitrine de sa main :

— Mais pour aimer, il faut sentir palpiter un cœur en soi, et je n'ai jamais rien senti. J'ai vingt-six ans, je parais une jeune femme, mais je suis déjà une vieille fille. Et je n'ai jamais rencontré parmi ceux qui m'ont approchée un seul homme qui m'ait causé une émotion, douce ou même pénible, et dont je puisse dire que je l'ai aimé ou même haï. L'indifférence complète, absolue, désolante, voilà mon lot, et je crois qu'il en sera toujours ainsi.

Sarah avait prononcé ces dernières paroles plus lentement et comme avec une légère hésitation . Devant ses yeux, le grave et beau visage de Pierre Séverac venait d'apparaître. Celui-là pourtant ne lui était pas indifférent. Il lui avait déplu dès le premier instant par sa réserve hautaine. De tous ceux qui avaient vécu dans son intimité, il était le seul qui ne lui eût pas fait la cour, qui n'eût pas eu pour elle de ces galanteries prosternées, de ces complaisances serviles qui faisaient passer sur les lèvres delà jeune fille un méprisant sourire. Il restait à sa place, parlant peu, disant juste ce qu'il fallait, et semblant blâmer les folies au milieu desquelles il passait dédaigneux. Et l'antipathie de Sarah était née de cette résistance, qu'elle sentait en ce jeune homme, le premier qui eût échappé à son joug souverain. Oui, certes, quoiqu'elle ne voulût pas l'avouer, elle le haïssait, cet insoumis qui se

révoltait avec des airs de moraliste, et surtout elle voulait le haïr.

— Le comte sera un père pour moi, reprit-elle, vous l'avez dit, et c'est justement ce qui m'a décidée. 11 aura pour moi de l'indulgence : il m'aime et passera bien des caprices à ma mauvaise tête. Je ne songeais guère à me marier. Mais, en ce moment, je ne sais ce que j'éprouve. J'ai comme une lassitude qui m'accable. Moi qui ne pouvais tenir en place, je ne voudrais plus jamais bouger. Il me semble qu'une transformation s'opère en moi. Mes idées sont très changées. J'ai le désir de me créer un intérieur. El comme je me défie de moi-même, je veux que cet intérieur soit animé et brillant, afin que j'aie du plaisir à y rester. Le comte a une très grosse fortune, moi, de mon côté, je suis fort riche; nous aurons un grand état de maison. Nos relations nous permettront de recevoir beaucoup. Il est impossible que cette existence si large ne me plaise pas. On ne peut pas vivre éternellement sur les grandes routes, ma chère Stew^art, et j'aspire à un confortable mieux réglé que celui des hôtels. En somme, je vais imiter les garçons qui se rangent, et faire une fin. Et, croyez-moi, c'est la plus raisonnable que je puisse choisir. Étant donnés ma nature et mes goûts, si j'épousais un homme de mon âge, il n'est pas certain que mon ménage n'irait pas promptement à la diable. Un jeune mari n'aurait pas pour moi la bienveillante tendresse dont je suis assurée avec le comte. Et puis, il faut que je sois dirigée, je le sens, et M. de Ganalheilles aura de l'autorité sur

moi. Du reste, je suis très franche et j'ai ouvert mon cœur au comte. 11 sait ce que je ressens et il comprend ce que je désire. Il ne m'épouse pas les yeux fermés, et il a confiance dans l'avenir. Pourquoi serais-je moins optimiste que lui?

Cette conversation n'avait pas dissipé les appréhensions de la bonne Mrs Stewart, mais elle l'avait réduite au silence. Connaissant le caractère impérieux et résolu de Sarah, elle avait compris qu'il serait inutile d'insister, et que tout ce qu'on pourrait dire ou faire pour combattre sa volonté aurait pour résultat delà pousser plus avant. Satisfaite, d'ailleurs, d'avoir soulagé sa conscience en faisant entendre à Sarah ce qu'elle croyait être le langage de la raison, la dame de compagnie était rentrée dans la douceur de sa vie accoutumée et avait laissé au hasard le soin d'arranger les événements. Mais le hasard semblait avoir décidé que les projets de miss O'Donnor s'accompliraient, car la mort du marquis de Cygne ayant rappelé le comte à Paris, Sarah n'avait pas tardé à le suivre. Et maintenant on était installé dans le petit hôtel de la rue Fortuny et tout se préparait pour le mariage.

La famille du comte avait fait bon accueil à la jeune étrangère. Les Pompéran, gagnés, depuis le voyage de Naples à Marseille, à la cause de Sarah, et voyant s'ouvrir devant eux tout un horizon de plaisirs, avaient fait à l'envi son éloge. Miss O'Donnor, suivie de Mrs Stewart et accompagnée par le comte, s'était rendue au Sacré-Cœur pour faire visite à Blanche. I/orpheline avait été vivement frappée par la beauté

de sa future tante et très séduite par sa grâce élégsmte. A côté l'une de l'autre, Blanche dans tout l'éclat de ses vingt ans, et Sarah encore dans sa fleur de jeunesse, elles semblaient deux sœurs. Le comte les regardait avec une joyeuse émotion, et il pensait qu'un jour, pas très éloigné peut-être, sa maison, restée si longtemps silencieuse et triste, serait par ces deux charmantes créatures remplie de gaieté et d'animation. Gomme si elle eût pu lire dans Tesprit du comte, Sarah, s'adressant à Blanche, lui disait au même moment :

— Vous savez, ma chère belle, que la maison de votre oncle sera toujours la vôtre, et que c'est avec une vive joie qu'il vous verra vous y installer...

Le général, les yeux humides, adressa un remerciement muet à celle qui avait si bien deviné sa pensée et si bien exprimé son désir.

— Tu entends miss O'Donnor, mon enfant? ajoutat-il. J'espère que tu nous feras, à elle et à moi, la joie de venir bientôt nous retrouver. Je comprends qu'en ce moment la solitude te plaise. Ton deuil est encore si récent que tu ne saurais désirer paraître dans le monde. Mais les regrets, même les plus sincères, ne sont pas éternels. Ta tristesse s'atténuera, -et peut-être un jour penseras-tu à ta famille. Ce jour-là sera un des plus heureux de ma vie.

— Je vous remercie, mon oncle, dit Blanche, en embrassant tendrement le vieillard.

Puis, se tournant du côté de Sarah :

— Vous ne vous marierez pas sans que j'aille prier

^ 4.>»Mii!^

pour VOUS. Je viendrai dans un coin de l'église, et si vous ne me voyez pas,vous saurez que nul n'aura fait, parmi ceux qui vous entoureront, des vœux plus ardents que les miens pour votre bonheur.

Blanche avait dit ces mots avec émotion. Subitement son beau front pensif s'éclaira, et, avec un sourire qui fit d'elle une autre femme :

— Il me semble qu'entre nous les rôles sont intervertis, en ce moment, dit-elle à Sarah : c'est moi qui suis la personne grave chargée de vous bénir, vous êtes la nièce etje suis la tante.

Son regard allait de sa robe de crêpe sans ornements, à la toilette d'un goût exquis portée par miss O'Donnor,

— A ce titre, ajouta-t-elle, vous me permettrez bien de vous faire mon petit cadeau de noces.

Et redevenant sérieuse, la gaieté ayant illuminé son visage comme un rayon de soleil qui brille un instant entre deux nuages :

— Je chercherai dans les écrins de ma mère, ditelle; ma grand'mère lui avait donné tous ses bijoux. Il faut que vous portiez une de ces parures, puisque vous allez entrer dans la famille.

Le lendemain, Sarah reçut un petit paquet contenant une boîte longue en chagrin. Elle courut s'enfermer dans sa chambre, ouvrit l'écrin d'une main hâtive, et, quoiqu'elle fût habituée à l'éclat des plus splendides bijoux, elle ne put retenir un cri : Sur le velours noir un colher de diamants et de saphirs étincelait. Avec une joie d'enfant, la jeune fille

LA COMTESSE SARÂH H<

le fit briller à la lumière, admirant la blancheur des diamants, tous de l'ancienne taille, et le bleu sombre des saphirs. Rabattant vivement son corsage, et découvrant ses épaules et sa poitrine encadrées dans les valenciennes de sa fine chemise, elle attacha le collier à son cou, resta un moment devant sa psyché, à se regarder avec satisfaction, puis, pirouettant sur un pied, et ouvrant la porte de la chambre de Mrs Stewart :

— Venez voir, ma chère, cria-t-elle.

Et comme la vieille dame interdite s'arrêtait sur le seuil de la chambre, Sarah, lui faisant gaiement une profonde révérence avec une grâce charmante :

— Je vous présente la comtesse de Ganalheilles ! Puis, ôtant le collier et le retournant sur toutes ses

faces, examinant une à une toutes les pierres, avec l'attention et la sûreté d'appréciation d'un joaillier :

— Ma chère, ça vaut deux cent mille francs comme un penny 1

En un instant l'âpreté au gain et l'amour du clinquant propres à sa race s'étaient fait jour en elle. Pendant quelques minutes elle redevint la gipsy dont la mère mendiait et volait le long des chemins.

Quelques jours plus tard le mariage du comte et de miss O'Donnor fut célébré à la Madeleine.

La foule des assistants était énorme; on y entendait parler toutes les langues comme dans la tour de Babel. D'un côté, la colonie étrangère dans laquelle Sarah avait vécu, monde flottant, allant de Trouville à Nice, de Nice à Paris, et de Paris à Londres, sui-

vant la saison, courant après le plaisir, et qui campe bien plutôt qu'il n'habite. De l'autre, toute la haute société parisienne, avec laquelle le comte était lié par sa naissance et par ses relations officielles. Un illustre maréchal, glorieux soldat de Saint-Privat, fièrement boutonné dans son uniforme constellé de décorations, ses longs cheveux rejetés en arrière, servait de témoin au comte avec le marquis de Tréglade, ambassadeur de France à Vienne, diplomate de la plus grande finesse et écrivain du plus rare mérite.

Merlot, en habit noir, son cordon de commandeur autour du cou, ne perdait pas un pouce de sa taille. Entendant les commères qui s'étaient glissées dans la foule faire des réflexions sur les gens de la noce, il avait grommelé entre ses dents. Une grosse femme, vêtue d'un caraco rouge, une marmotte sur la tête, ayant, pour un instant, quitté son éventaire du marché aux fleurs, bourrait des coups de coude dans les côtes de ses voisins pour arriver au premier rang. Les exclamations et les remarques se croisaient :

— Ah ! voilà la mariée ! dit un beau garçon ayant au bras une. petite dame, arrêtés l'un et l'autre au bas des marches... Elle est blonde... jolie nuance de cheveux!...

— Laisse donc! elle est teinte! riposta aigrement sa compagne. J'aurai des cheveux comme ça quand tu voudras, à raison de vingt francs le flacon.

— Elle a commencé à monter du pied droit, s'écria une petite ouvrière: c'est elle aui commandera dans le ménage...

— Ah! le marié... c'est un vieux! Plus assez de dents pour un si beau fruit, mon bonhomme 1...

— Regardez donc, là, en uniforme... toutchamarré... c'est Canrobert...

— Oh ! le brave homme ! J'étais là sui* son passage quand les troupes sont rentrées d'Italie... Il saluait avec son épée... Il a toujours l'air bien aimable!

— C'est un assassin ! Il a fait tirer sur le peuple en Décembre!... cria une voix enrouée, pendant qu'une haute casquette de soie s'agitait au milieu des têtes.

— Et toi, vilain singe, t'as peut-être pas tiré sur l'armée pendant la Commune? Que les colonnes de la Madeleine en sont encore toutes grêlées! s'écria la grosse femme...

Il y eut un haro général...

— Oh ! malheur ! râla la voix.

— Va donc! Quand est-ce qu'on t'épure? reprit la grosse femme en se retournant, les poings sur les hanches.

La casquette fit le plongeon et disparut. Frossard, arrivé en retard, gravissait vivement les marches, soulevant les protestations du public :

— Hé ! le gros joufflu, ne montez donc pas sur les pieds des gens!...

— En voilà un petit malhonnête !

— Pardon! Excusez-moi! disait Frossard en prodiguant les sourires. Il s'arrêta court: il venait d'apercevoir Merlot qui ricanait en le regardant.

Il fît un profond salut au père de Madeleine, et, se rangeant auprès de lui :

— Mes hommages, colonel...

— Pas d'exactitude, jeune homme! Mauvais, ça, dans les affaires...

— J'arrivedelaChambre,unelicitationà terminer... Nous avions des mineurs... Une affaire très embrouillée. Enfin mon client en est sorti avantageusement...

— Encore quelquesHfnalheureux que vous avez mis dedans, hein? dit Merlot, sardonique. Joli métier que vous faites là!

Et le colonel tourna le dos à sa bête noire.

Le cortège gravissait pompeusement les marches de pierre sur le tapis qui reliait l'église au boulevard. Il s'éleva un murmure d'admiration. C'était par une de ces belles journées de la fin del'hiver déjà pleines des tiédeurs du printemps. Les bourgeons hâtifs verdissaient les branches des arbres. Et, dans le grand bruit de la place, encombrée de voitures, noire de curieux, au son affaibli de l'orgue jouant une marche joyeuse, Sarah, sous ses voiles blancs, donnant le bras au vieux lord Glifton, montait, le cœur battant, les degrés au haut desquels l'attendait toute une existence brillante et fêtée. De chaque côté de l'escalier, une double haie d'invités se rangeait sur son passage, recueillie et respectueuse. Et dans le fond obscur de l'église, les vitraux, frappés par le soleil, étincelaient, entourant de clartés multicolores les saints en prière et les anges nimbés d'or.

La jeune fille, d'un regard, embrassa cet admirable spectacle. Une flamme d'orgueil monta à son front.

LA COMTESSE SaRAH U5

Elle se vit triomphante, maîtresse de ce monde dans lequel elle allait prendre pied en souveraine. Et, le rpont haut, elle entrait dans l'église, quand, auprès d'une colonne, elle aperçut Séverac. Il était en grand uîMlbrme, sa belle tête fine ressortait sur le fond sombre des bas-côtés Envoyé en avant afin d'annoncer l'arrivée du cortège, il attendait pour reprendre sa place dans le défilé. Étant un des garçons d'honneur de son général, il avait sur la poitrine, auprès de ses aiguillettes d'or, une petite touffe de fleurs d'oranger coquettement attachée.

En se trouvant en face de lui, Sarah tressaillit et, tout son sang se portant au cœur, elledevint très pâle. Superstitieuse, elle vit, dans cette rencontre de celui qui la troublait si gravement, un présage funeste. Il lui sembla que Pierre devait être, d'une manière inévitable, mêlé à son existence et y apporter le malheur. Elle trembla, puis, prise d'une subite colère qui fit ôlincelcr ses yeux, elle lança au jeune homme un regard chargé do menaces, et relevant orgueilleusement la tête, elle marcha résolument vers le maître autel. L'orgue laissait tomber maintenant, du haut de la voûte sonore, une mélodie grave et pénétrante. Et, ressaisie par la solennelle splendeur de la cérémonie, éblouie par les lumières, enivrée par l'ojieur de l'encens, enveloppée par le murmure étouffé et caressant de la foule, Sarah oublia celui qu'elle voulait haïr, et, aux côtés du comte, abîmée dans une méditation profonde, prise d'une ferveur rcligieijse inconnue, elle demanda ardemment au ciel rlc bénir son union. D^autres

prières montajl«nt vers Dieu en même temps que la sienne.

A l'écart, dans un bas-côté, au pied de la chaire, loin de la foule des invités. Blanche, ayant auprès d'elle son amie Madeleine, était agenouillée. Bercée par les" chants, sa pensée s'exaltait. Il lui semblait que, dans le nuage bleu qui montait des encensoirs d'argent lentement balancés, ses vœux s'élevaient jusqu'aux pieds du créateur. Elle pria dufond du cœurpour son oncle. Elle se sentait pour lui une reconnaissance infinie. Le général était le premier qui avait fait entendre à la jeune fille de douces et tendres paroles. Elle se rappelait à peine une femme pâle et triste, qui la faisait sauter sur ses genoux, dans ses premières années, dont les chants mélancoliques endormaient ses souffrances, et dont les baisers calmaient ses pleurs. Elle savait que cette femme était sa mère, mais aucun trait de son visage ne lui était resté dans la mémoire. Elle ne se souvenait que de sa tristesse et de sa pâleur. Elle n'était pas heureuse, hélas! Et Blanche, avec un élan de cœur ardent, disait mentalement : Mon Dieu, moi qui suis seule, moi qui ne tiens à rien et suis indifférente à tout, s'il faut que quelqu'un souffre, faites peser sur moi votre main, et que ceux qui viennent s'incliner devant vous aujourd'hui soient heureux !

Une voix douce et bien timbrée la tira de sa méditation profonde. Cette voix disait : Pour les pauvres, s'il vous plaît ! Un coup de manche de hallebarde, frappé par le suisse, dans sa grande tenue de céré.tù

monie, le chapeau en bataille, appuyait cette demande d'une sorte de sommation impérieuse. Blanche leva les yeux et, à travers son voile de crêpe, elle aperçut à deux pas d'elle le jeune homme du cimetière, Pierre Séverac, donnant la main à une quêteuse élégamment vêtue de rose et qui tendait son aumônière de velours, dans laquelle sonnaient les pièces blanches. Mademoiselle de Cygne tressaillit en voyant, la main dans la main, Pierre et la jeune fille. Son cœur se serra douloureusement, et une amertume soudaine, inconnue,lui monta aux lèvres. Elle jeta un long regard sur le charmant couple, et, prenant dans son portemonnaie une pièce d'or, elle la laissa tomber dans la bourse.

— Merci, madame, dit Séverac, qui ne devina pas mademoiselle de Cygne sous ses voiles noirs.

Et, guidant sa compagne au travers des rangées de chaises, il continua sa quête.

— L'as-tu reconnu? murmura Madeleine Merlot à l'oreille de sa compagne ; c'est M. Séverac, l'aide de camp du comte.

— Et la jeune fille? dit, après une légère hésitation, mademoiselle de Cygne.

— C'est la fille de la comtesse de Brivade... Elle va bientôt se marier.

— Avec qui? demanda Blanche d'une voix tremblante.

— Avec M. de. ..Je ne sais plus... Il est référendaire à la cour des comptes... Très riche et de l'avenir, à ce ^ue dit papa...

Blanche poussa un soupir. Une rougeur ardento monta à ses Joues et, baissant ses yeux brillants d • joie, elle se courba sur son prie-dieu et parut s'abîmer de nouveau dans ses prières.

ffm^^^^^w^-"':

Le comte, le lendemain même de son mariage, avait été s'installer avec sa jeune femme à Ganalheilles. Le printemps revenait, jetant son manteau vert sur les bois et sur les plaines. Les lilas fleurissaient, embaumant l'air de leurs parfums délicats ; les épines roses arrondissaient leurs branches, semblables à d'énormes bouquets. Et, dans les vergers, les pommiers tout blancs paraissaient avoir gardé la neige de l'hiver sur leurs branches noueuses. Ce premier éveil de la nature, sortant des langueurs de la froide saison^ parut plein de charmes à Sarah. Par sa fenêtre ouverte, l'air trais et pur du matin vint la baigner, l'enveloppant de vivifiantes exhalaisons. Son sang jeune circula plus vivement dans ses veines, et, prise d'un soudain désir de se mêler à cette fête de la nature, elle tordit ses cheveux d'or en une seule masse, serra son peignoir autour de sa taille avec une ceinture en cuir de

Russie et, prenant une ombrelle, elle descendit seule pour faire une première visite à son domaine.

Au milieu de la cour d'honneur, sur la pièce d'eau, autour des tritons de bronze, des cygnes nageaient, graves et majestueux. De temps en temps l'un d'eux, découvrant de son œil perçant un gardon qui passait imprudemment à sa portée, plongeait, allongeant son col gracieux et dressant au-dessus des eaux sa queue blanche en forme de bonnet d'évêque. Les légers remous que produisait le mouvement de ses pattes formaient autour de lui comme des cercles d'argent. Et dans le vaste carré sablé, bordé d'arbres séculaires, un calme solennel régnait.

Sarah se promena longtemps le long des parterres, regardant voltiger les papillons et les abeilles qui butinaient le suc des roses. Une petite porte était percée dans la muraille; la jeune femme l'ouvrit et se trouva dans le potager. Les carrés verdoyants, entourés de bordures de thym et d'œillets, se suivaient, étalant leurs richesses nourrissantes. Dans les feuilles vertes des choux la rosée avait déposé des gouttes qui, à chaque bouffée d'air, roulaient comme des diamants liquides. Un vieux jardinier, appuyé sur sa bêche, suivait des yeux le travail de ses trois aides qui, sur une couche épaisse, disposaient des cloches à melons, leur donnant d'une voix mécontente des indications que ceux-ci accueillaient avec la déférence respectueuse due à un serviteur blanchi dans le service. En apercevant Sarah. le vieillard ôta vivement son large chapeau de paille, et, la tête nue sous le soleil, rouge de joyeuse émotion

Là comtesse SARAn toi

il s'avança vers sa jeune maîtresse. 11 se confondait en remerciements sur la bonté de madame la comtesse qui avait daigné, dès la première matinée, venir visiter ses plantations avant même d'aller voir les serres. Et le vieux légumiste se gonflait d'orgueil, en pensantà la déconvenue dujardinier fleuriste, un Hollandais méprisât qui ne daignait même pas adresser la parole à son collègue.

— Si madame la comtesse ne craint pas de se mouiller les pieds, j'aurai l'honneur de montrer à madame la comtesse une variété de betteraves très curieuses... C'est la plus grosse betterave connue : une création de feu M. le comte, le père du général... Un véritable amateur, et qui était curieux des espèces nouvelles...

— Vous avez été au service du père de mon mari? demanda gracieusement Sarah.

— Oui, madame la comtesse, sous les ordres de défunt mon père. Jardiniers à Canalheilles de père en 111s, ajouta le brave homme avec fierté. C'est mon aïeul qui a gardé le château pendant la Révolution... Une bonne terre, madame la comtesse. Nous avons ici le plus beau chasselas des environs de Fontainebleau. De Thomery on vient nous demander du plant... Oh! bien connu le raisin de Canalheilles...

Tout en cheminant, le vieillard cueillait des œillets dans ses bordures et en composait un charmant bouquet. Il le lia avec un brin d'osier, et. l'offrant à la jeune femme avec un sourire :

— Nous n'avons pas ici des fleurs rares comme

dans les serres, mais voici des œillets doubles qui ont bien leur valeur.

Sarah prit le bouquet, et le portant tout humide à SCS lèvres, elle s'enivra de son âcrc parfum.,.

— Ils embaument, dit-elle.

Le vieux jardinier se courba avec une tendre humilité, et saluant la belle jeune femme : ,

— Et ils sont offerts du fond du cœur...

La comtesse sourit. L'hommage naïf de cet ancien serviteur lui mit au cœur une sérénité douce. Elle se sentit entourée d'affection et de respect. 11 lui sembla qu'elle était dans une position inexpugnable, solide et puissante, comme une jeune châtelaine au milieu de ses vassaux. Elle qui, depuis la mort de sa mère adoplive, avait vécu comme l'oiseau sur la branche, ne Faisant que poser, et s'éloignant au premier caprice, elle trouva une jouissance délicieuse à se voir en possession d'un état stable et fort. Elle se sentit reposée. Elle se dit que rien ne pouvait l'empêcher de vivre désormais tranquille et heureuse dans ce vaste domaine. Et, pénétrée, conquise par le charme de celte admirable nature, une paix profonde descendit en elle. Engourdie par le grand soleil, entre les espaliers qui concentraient la chaleur, grisée par l'air, elle éprouva une des satisfactions matérielles les plus douces qu'elle eût jamais ressenties. La voix joyeuse du comte la tira de cette espèce de somnolence.

— Eh bien! ma chère, vous voilà en conférence avec Jean... C'est un brave garçon qui s'entend à

faire pousser des petits pois qui fondent comme des bonbons. Et toi, vieux galant, tu as fleuri la comtesse, à ce que je vois, poursuivit le général en se tournant vers le .jardinier... Ça t'était dû, mon brave... Tu enverras tes petites-filles au château après le déjeuner. La comtesse les verraavec plaisir... Garce gaillard-là est grand-père, ma chère amie... Gela ne me rajeunit pas... Nous avons joué ensemble autrefois... Et il n'est pas mon aîné de plus de deux ou trois ans...

— Oh! mon général, une bonne dizaine...

— Tu me flattes, vieux drôle!.,, dit gaiement le général. C'est parce que la comtesse est là ! Peine perdue ! Elle sait que j'ai les cheveux gris...

— Tel quel, vous en valez bien des jeunes, répliqua, avec une affectueuse familiarité, le vieux serviteur.

— Ce n'est pas bien sûr! Mais bah! Il ne me déplaît pas qu'on me le dise,,.

Et offrant son bras à Sarah avec galanterie :

— Puisque vous avez commencé votre inspection, ma chère, vous plaît-il de la continuer? Nous avons encore deux heures à nous avant le déjeuner. Venez faire un tour dans le parc...

Une petite charrette anglaise, attelée d'un double poney irlandais, à la crinière taillée en sanglier, attendait, à la porte des communs, sous la garde d'un groom en culotte courte et bottes à revers, sa jaquette noire serrée, à la taille par un ceinturon de cuir.

— Nous irons seuls, Harry, dit le comte, après

avoir consulté la comtesse du regard. Vous pouvez rentrer.

Et rassemblant les rênes, heureux de voir assise à son côté cette adorable femme, dont le suave parfum l'enveloppait, bien à lui, tout à lui, joyeux comme un écolier en vacances, le comte mit au trot son poney qui mâchait avec ardeur son mors d'acier.

Le parc ouvrait, devant les promeneurs, les profondeurs verdoyantes de ses larges allées, au gazon fin et uni comme un tapis. Les cimes des arbres se courbaient et formaient une voûte, par les éclaircies de laquelle le soleil jetait ses rayons comme des flèches d'or. Les pigeons ramiers, branchés dans les grands chênes, faisaient entendre leur doux roucoulement, et les lapins, dérangés le long des bordures, après avoir attendu, curieux et impudents, l'approche de la voiture, rentraient d'un bond dans le bois en montrant leur queue blanche. L'allée aboutissait à une étoile, au centre de laquelle se dressait un pavillon en bois de grume à galerie extérieure couverte. De ce point élevé, la vue était admirable. Par une large percée on apercevait, à gauche, les coteaux de Chartrette et le cours de la Seine. Gomme un ruban d'argent, le fleuve serpentait entre ses rives semées de maisons blanches, aux toits de tuiles rouges, reflétant le ciel bleu et semblant s'arracher à regret de l'enlacement caressant des roseaux et des nénuphars. A droite, le regard était frappé, au premier plan, par les épaisses et sombres futaies qui entourent le carrefour de la Table du roi. Puis, le terrain s'abaissant

LA COMTESSE SARAH 15b

brusquement, au-dessus de la cime des arbres, apparaissaient les hauteurs couronnées de bruyères et semées de grès moussus des gorges d'Apremont. Gomme devant certaines vues du Tyrol, étendues et lointaines, Sarah sentit sa respiration oppressée. Il lui sembla qu'elle plongeait dans l'immensité. Elle franchit les marches du pavillon et s'assit sur un des bancs de là galerie. Là elle resta pendant quelque temps, absorbée par cet admirable tableau, se laissant aller au charme mystérieux de ce vaste horizon.

Elle était tout étourdie quand le comte, la prenant par la main, l'arracha à sa contemplation. Ds entrèrent dans le pavillon. Solidement plantée sur des assises de pierre, cette construction d'apparence rustique est à l'intérieur un chef-d'œuvre de confortable et d'élégance. Elle est meublée entièrement dans le goût chinois. Les tentures sont des tapisseries de Beauvais d'après Coyppel, représentant une grande dame du Céleste Empire promenée dans son palanquin par douze porteurs. Son époux, un mandarin à bouton du cristal, à longues moustaches tartares, le sabre ballant le long de la cuisse, suit à cheval le cortège Derrière, marche un groupe de jeunes filles portnal des bouquets de fleurs de lotus et des éventails de plumes. Le mobilier est de laque rehaussé d'or. Une superbe lanterne de bronze aux verres multicolores pend du plafond. Des rideaux de soie encadrent les fenêtres et des nattes paisses assourdissent le bruit des pas. Cette pièce octogone, dont chaque fenêtre

donne sur un point de vue différent, est un lieu de retraite délicieux.

Fatiguée par sa promenade matinale, Sarah se laissa tomber sur un sopha recouvert d'une charmante étoffe brochée, et resta quelques instants immobile, 'es yeux vagues, dans un repos exquis. Le comte s'éiait assis auprès d'elle et la regardait avec admiration. Renversée sur les coussins, sa respiration soulevait régulièrement sa poitrine dont les fermes contours étaient moulés par l'étoffe soyeuse de son peignoir. Sa jupe serrée dessinait sa jambe dont l'extrémité apparaissait fine dans un bas de soie bleue. Son petit pied, chaussé d'un soulier à haut talon et à boucle de cailloux du Rhin, s'agitait provocant et hardi. Sa main, gantée de peau de Suède, reposait abandonnée à côté d'elle. Le comte prit cette main entre les siennes et, baissant le haut du gant très large, il posa doucement ses lèvres sur le bras frais et rond. Les baisers montaient, lentement savourés, du poignet à la saignée du bras, faisant frissonner la peau blanche veinée d'azur.

Sarah tressaillit et, tournant les yeux, elle vit le comte presque à genoux, la tête tout près de son épaule, très actionné à son amoureuse besogne. Une rougeur plus vive colorait les joue« du vieillard, et, soupirant, le regard changé, il égarait déjà son bras autour de la taille de la jeune femme. Brusquement la vieillesse du comte apparut à Sarah. Elle vit le front sillonné de rides, la patte d'oie aux tempes, la chevelure blanche. Jamais elle n'avait été choquée par le

contraste si violent de sa jeunesse à elle, avec le grand âge de son mari. Et si délicate que fût la prise de possession, si réservées que fussent les tendresses du comte, elle pensa avec effroi qu'elle était bien à lui, et qu'il lui fallait partager son existence et subir son amour. Elle se leva brusquement, et se tournant vers son mari qui se redressait en souriant :

— Rentrons, voulez-vous? Il faut que je m'habille.

Et suivie du comte, elle regagna la voiture, dont le poney, pour occuper son temps, mangeait les feuilles tendres des branches. La gaîté de Sarah était tombée. Elle passa le reste de la journée dans sa chambre, étendue sur sa chaise longue et lisant distraitement le livre nouveau. Le soir la réunit au comte, dans la vaste salle à manger, où trente convives dînaient parfaitement à l'aise. L'approche de la nuit avait rendu la jeune femme très grave. Le comte, lui, redoublait de galanterie et déployait toutes ses grâces.

Les heures parurent interminables à Sarah. Pour éviter un rapprochement inquiétant, comme celui -du matin, elle s'était mise au piano, et jouait des valses de Chopin, que le comte écoutait, plongé dans une béatitude exquise. Peu à peu la tête du vieillard s'était renversée en arrière, et, dans l'atmosphère chaude du petit salon, devant le feu qu'on avait allumé, car les soirées étaient encores fraîches, le comte s'était endormi. Sarah jouait maintenant moins fort, berçant le sommeil de son mari, les yeux brillants d'une joie maligne, en voyant à sa merci celui dont elle avait redouté les entreprises. Puis elle avait cessé,.

^'^^^''Wl

et, dans le silence, la respiration forte du dormeur se faisait seule entendre. La pendule en sonnant réveilla le comte. Il se releva vivement et voyant, devant lui, la jeune femme qui souriait, il rougit, très confus :

— Excusez-moi, ma chère, dit-il. Il me semble que j'ai dormi un peu... Quelle heure est-il donc?

— Onze heures. La campagne vous a produit le même effet qu'à moi, dit Sarah. Je suis morte de fatigue... Et je crois que le mieux que nous ayons à faire est de gagner chacun notre chambre.

Ce « chacun notre chambre », accentué de la façon la plus naturelle du monde,mais qui établissait si nettement la situation, fit lever les yeux au comte. Il vil Sarah dissimulant un léger bâillement derrière sa main. Avec un peu d'amertume, il comprit que les galants projets qu'il avait caressés ne seraient pas opportuns. Et étouffant un soupir, il accompagna la jeune femme qui se dirigeait vers son appartement. Au haut du grand escalier, la comtesse s'arrêta, et, avec un sourire, tendant son front h son mari :

— Bonne nuit, lui dit-elle.

Et faisant un geste coquet, elle disparut. Le comte rentra dans sa grande chambre qu'il trouva sombre et froide. Il pensa avec mélancolie au temps où il ne s'endormait pas après son dîner et oh les femmes le trouvaient toujours prêt à causer avec esprit, ou disposé à faire un tour de valse. Il jeta un regard dans la glace, et ee vit gros, rouge et les moustaches toutes blanches. Il n'était certes plus le sémillant lieutenant,

à la taille de guêpe, qui' courait si brillamment à la Croix-de-Berny. Il se jeta dans un fauteuil et trouva cette compfensation à sa solitude qu'il put allumer un cigare. Rêvant et suivant la fumée bleue qui montait vers le plafond en légères spirales, il fit un retour sur lui-même. Il craignit de s'être laissé entraîner un peu loin dans le kiosque et d'avoir inquiété Sarah. Il eut des regrets. Vraiment la bête humaine était bien prompte à s'échauffer. N'avait-il pas, lui, à son âge, pris des attitudes de Roméo, et appuyé sa vieille tête sur l'épaule de cette adorable enfant, comme un amoureux de vingt ans? Il s'était montré au moins ridicule, s'il n'avait pas été odieux. Et le soir même, quelques instants seulement avant de s'étendre dans cet excellent fauteuil en savourant ce parfait cigare, n'avait-il pas eu encore des idées galantes? Était-ce donc là le résultat de ses raisonnements? Restait-il ainsi fidèle au programme qu'il avait développé à Merlot, quand celui-ci combattait son projet d'union? « J'aurai en elle une fille, disait-il. Elle entourera ma vieillesse de douceurs et de soins. » Ah ! il s'était vraiment conduit comme un père ! S'il pouvait espérer posséder cette adorable femme, ne devait-il pas la tenir seulement de sa bonne grâce et de sa tendre résignation? Espérait-il la conquérir autrement que par ses soins de tous les instants, ses attentions sans cesse renouvelées? Étaitil en droit d'attendre de l'amour? Il se trouva brutal, grossier, et trembla d'avoir compromis, en un seul instant, tout le bonheur intime et charmant qu'il avait rêvé. Il se promit d'être patient, paternel, et si Sarah

devait être à lui, de l'attirer dans ses bras par la reconnaissance.

Ayant pris ces bonnes résolutions il se sentit soulagé. Il ouvrit sa fenêtre. La lune argentait les massifs sombres du parc. Dans les taillis le rossignol chantait. Un calme profond régnait et, dans le silence, les sonnailles d'une charrette, passant sur la route à plus d'un kilomètre, se faisaient entendre. Le général respira l'air frais avec délices. Lui qui n'avait jamais été très porté à la rêverie, il resta accoudé au balcon, à regarder les étoiles, qui étincelaient dans le ciel transparent, et à songer. Il avait au fond de lui-même un contentement qui débordait. Il trouvait la vie belle, la nature attrayante. Il se sentait bon, prêt à tous les dévouements, à tous les sacrifices, pour voir toujours à Sarah un front calme et des lèvres souriantes.

Il tourna ses regards du côté de la façade où se trouvait la chambre de la jeune femme. Les fenêtres étaient encore éclairées. Il se la figura, dans son grand lit Louis XVI, étendue, dans un gracieux désordre, sous ses draps brodés, un bras nu appuyé sur l'oreiller bordé de dentelles, et lisant avant de s'endormir. Il vit, par la pensée, les petites pantoufles abandonnées sur la peau d'ours blanc qui servait de tapis, et sur un fauteuil, conservant encore dans ses plis la chaleur et le partum de la jeune femme, le peignoir de surah rose garni de valenciennes. Les bas de soie bleu tendre étaient tombés, formant une spirale sur le tapis auprès des jarretières de satin. Dans l'ombre des rideaux les cheveux d'or de la belle dormeuse étincelaient, et

sa nuque blanche, continuée entre les deux épaules par un sillon charmant, semblait attendre des baisers. Le comte frissonna de volupté, son sang circula plus vivement. Il eut des fourmillements au bout des doigts. Et, malgré lui, ses yeux restaient fixés sur ces fenêtres, derrière lesquelles son imagination lui découvrait un si séduisant tableau. Il fit un effort et s'arracha à sa contemplation. Il passa la main sur son front.

— C'est stupide, dit-il ; je me monte la tête comme un collégien...

Il sourit avec tristesse :

— Allons, c'est bien vrai, les vieillards redeviennent des enfants 1

Et, portant ses doigts à sa bouche, à travers l'espace, il envoya un baiser à Sarah en murmurant : Dors en paix, chère enfant de mon cœur. Puis, fermant la fenêtre, il rentra dans sa chambre.

Le lendemain la jeune femme trouva le comte gai, souriant, charmant, mais plein de réserve. Pas un mot, pas un geste, ne put rappeler à son esprit les deux moments d'ivresse pendant lesquels son mari s'était montré entreprenant. Comme la veille, ils se promenèrent ensemble, parcourant les bois, ramant sur l'étang, visitant la faisande^-ie et questionnant les fermiers sur les espérances que donnait la récolte.

Cette existence si calme, si reposée, ne plut pas à Sarah plus de deux jours. Ce domaine qu'elle avait trouvé beau dans sa grandeur seigneuriale et dans l'é-

l-;2 LES BATAILLES DE LA VIE

panouissement de sa richesse foncière, lui parut triste et morne. Elle se perdait dans les grandes pièces du château, et seule, au milieu de la galerie des portraits, il lui semblait sentir peser sur elle les regards de tous ces aïeux aux tailles athlétiques, depuis les comtns Croisés, bardés de fer, jusqu'à ce galant Ganalheilles, poudré à frimas, qui portait avec tant d'élégance l'uniforme des dragons de Lambesq.

A la nature ardente de Sarah il fallait le mouvement et le bruit. La solitude et le silence l'anéantissaient. Elle devint taciturne, ne parla plus, et ne voulut plus sortir. Elle passait ses journées étendue dans sa chambre sur sa chaise longue, tournant le dos à la fenêtre. Elle essayait de lire quelques pages d'un livre ou quelques lignes d'un journal. Mais le livre ou le journal s'échappait bientôt de ses doigts et tombait sur le tapis. Et elle restait, des heures entières, immobile, les yeux à demi fermés, ne dormant pas, et suivant sa pensée qui vagabondait bien loin des ombrages de Ganalheilles.

Le comte s'inquiéta de cette attitude. Il craignit que Sarah ne fût souffrante. Il l'interrogea. Elle répondit avec douceur qu'elle ne se sentait pas malade, mais qu'elle était en proie à une lassitude, à une torpeur qu'elle ne pouvait vaincre. Elle s'excusa d'être une si fâcheuse compagne, pria son mari de sortir sans elle et de ne point chercher à combattre ses mauvaises dispositions. Le comte, très tourmenté, craignit qu'elle n'eût le spleen. Il se demanda si le brusque changement d'existence, que la jeune femme venait de subir.

LA COMTESSE SARAH i". ^

Q'éLait pas cause de cetétat. et il résolut de la rnmonor à Paris.

Sarahacceptale retour sans etithousisasme. Toutparaissait lui être devenu indifférent. Cependant le mouvement de la grande ville la ressaisit. Quand, le lendemain de l'installation au faubourg Saint-Honoré, vers trois heures, elle sortit avec le comte dans le landau à huit ressorts, attelé de deux admirables chevaux noirs aux harnais plaqués de cuivre, et qu'elle se trouva au milieu des Champs-Elysées, dans la foule des équipages montant vers le Bois, elle éprouva un véritable plaisir. Elle redevint vermeille, ses yeux brillèrent. Et le comte assista, avec une vive joie, à cette résurrection de la Sarah qui lui plaisait tant.

Paris est, au printemps, dans tout l'éclat de sa splendeur et de son luxe. Le grand monde est revenu des stations du Midi, les riches étrangers sant arrivés, et, pendant quelques semaines, jusqu'au jour du Grand Prix de Paris, la ville bat son plein.

Sarah revenait donc à l'heure brillante ; elle tombait en pleine fête. Et sa beauté devait la signaler promptement à l'admiration de tous. Elle fut ardemment jalousée et passionnément prônée. En quelques jours, grâce au plaisir, elle retrouva sa belle humeur et sa santé redevint florissante. Le général, radieux, reprenant pied dans ce milieu mondain où i] avait vécu,recherché à cause de son affabilité courtoise, entouré à cause de sa jeune femme, s' amusant pour son propre compte, pensa qu'il avait trouvé le véritable élément qui convenait à Sarah. Et sans efforts, sans craintes,

il se prêta aux fougueux élans de cette jeunesse vigoureuse et passionnée.

L'existence de Sarah fut donc une suite non interrompue de plaisirs. Lancée dans le tourbillon des fêtes, elle se laissa entraîner avec toute l'ardeur de son tempérament. Elle fut adorable et adorée. Elle fit fureur, et les femmes les plus élégantes et les plus belles durent reconnaître sa souveraineté. Disposant d'une fortune considérable, elle ne fut pas obligée de compter, et put satisfaire les fantaisies les plus coûteuses. Elle sut cependant, au travers de son luxe, conserver un goût parfait. Avec un tact rare chez une étrangère, elle montra une riche simplicité et ne donna jamais prise à la raillerie. Le comte, d'ailleurs, était un guide excellent pour elle, et il lui donna les conseils éclairés d'un grand seigneur, habitué, par l'élégance traditionnelle, à ne jamais dépasser la mesure. Cette vie pleine de fatigues écrasantes, car peu de laboureurs peinent autant, pour leurs travaux que les viveurs pour leurs plaisirs, réussit admirablement à Sarah. Elle l'absorba complètement.

Depuis qu'elle était revenue à Paris, la comtesse s'était à peine trouvée en présence de Séverac. Le jeune homme venait tous les matins aux ordres, travaillait souvent avec le général et, sa besogne terminée, se retirait. Jamais, malgré les instances du comte, il n'avait consenti à rester à déjeuner. Il avait toujours un bon prétexte à fournir : des amis qui l'attendaient ou des courses pressées à faire. Le comte, sentant l'hostilité sourde de Sarah, n'osait pas or-

donner et contraindre Pierre à se trouver en face d'elle. Régulier, méthodique, calme, Séverac venait, travaillait et repartait aux mêmes heures, passant doucement, sans jamais élever la voix, s'il avait une recommandation à faire au planton qui attendait dans la cour.

La comtesse avait été promptement au fait des habitudes de l'officier. Elle entendait son pas léger, quand il suivait le couloir qui menait du cabinet du comte au grand escalier. Souvent elle s'était arrêtée derrière la porte de son boudoir, prête à ouvrir pour se trouver en face de lui et le dévisager avec hauteur. Elle était irritée de ne jamais le trouver en faute. Sa perfection l'exaspérait. Elle eût voulu pouvoir dire au général : M. Séverac a fait telle chose qui n'était pas bien. Elle n'en avait pas l'occasion.

Une ou deux fois, vers onze heures, comme elle rentrait à cheval avec le comte, elle avait trouvé Séverac qui se promenait dans la cour sablée, autour des corbeilles de fleurs. Il s'était incliné alors devant elle respectueusement. C'était vainement qu'elle lui avait rendu un salut dédaigneux, à peine poli. Rien sur le visage du jeune homme n'avait trahi ses impressions. Il était resté impassible.

Obsédée par la pensée de Séverac, poursuivie par son visage, Sarah vit son repos véritablement troublé. Avec les idées superstitieuses qu'elle tenait de sa race, elle vit dans le jeune officier un ennemi dont il fallait à tout prix se défaire. Vivant dans sa sauvage tribu

i66 LES BATAILLES DE LA VIE

bohème, elle l'eût désigné au couteau d'un de ses frères gitanos. Placée dans un nionde policé oti on se coHibal avec des sourires, où on s'assassine avec des mots, elle dut se contenter d'une lutte de salon, et elle résolut de tout faire pour contraindre Séverac à disparaître.

Pierre s'était,dèsle premier jour, rendu compte de l'animosité de Sarah. Il en avait inutilement cherché les motifs. Il dut penser que sa personne déplaisait à la comtesse et se replia sur lui-même. Depuis la scène du palais Pandolfini, il avait pris la résolution de se tenir à l'écart et de ne jamais donner à la comtesse l'occasion de lui manifester son antipathie. Nature très tendre sous des dehors froids, Pierre souffrit beaucoup de la contrainte qu'il lui fallut s'imposer. Il était tout prêt à aimer fraternellement la jeune femme. Sa beauté, la grâce de ses manières, lui plaisaient. Et quand Sarah s'amusait au bal avec tout l'abandon de son ardente nature, il prenait grand plaisir à la suivre des yeux, tournant emportée dans le mouvement de la valse, les yeux à demi-fermés, la taille gracieusement ployée sur le bras de son danseur. Ayant une affection profonde pour le général, il eût é.té heureux d'être traité par la comtesse avec bienveillance. Il eût trouvé en elle, avec joie, la franche amitié d'un bon camarade. Cette haine, dont il ne voyait pas la source, lui pesait lourdement. Il eut la pensée de quitter le général et de rentrer dans le rang. La crainte de paraître ombrageux et ingrat le décida à rester. Il attendit, sentant bien qu'un jour ou l'autre

l'orage qui s'amoncelait ne pourrait manquer d'éclater, et réservant pour ce moment critique ses fermes résolulions. Il aurait alors toutes les raisons du monde pour s'éloigner. Mais il ne voulait donner aucune prise à l'hostilité de la comtesse, afin de conserver le bon droit entier de son côté.

11 y eut en juin une superbe soirée à l'ambassade d'Angleterre. Le prince et la princesse de Galles étaient venus à Paris pour assister au Grand Prix qui, cette année-là, était acquis d'avance au cheval anglais. Le représentant du Royaume-Uni avait saisi cette occasion de ressembler le grand monde parisien et l'élite de la colonie étrangère. Le maréchal de Mac- Mahon, président de la République, avait promis d'assister à la fête. On s'était battu pour avoir des invitations. Dans les admirables salons de l'ambassade, une foule brillante se pressait. Sur la cour de l'hôtel un vaste plancher avait été construit de plain-pied avec les fenêtres des appartements, formant une annexe splendidement décorée, tapissée de fleurs et ruisselante de lumières. Là on dansait. Malgré la chaleur qui était étouffante, des couples s'étaient formés vers deux heures du matin, et les musiciens de Waldteuffel qui s'évertuaient, depuis le commencement de la soirée, inutilement, avaient repris courage.

Sarah, rayonnante de beauté, vêtue d'une robe blancha qui montrait ses admirables épaules, un croissant en diamant dans ses cheveux d'or, avait fait son entrée au bras du comte, soulevîiiit sur son passage

des exclamations enthousiastes. Séverac, que le général avait fait inviter, était arrivé de bonne heure, et, après avoir erré dans les salons transformés en étuve, cherchant la fraîcheur, il était allé sous la vérandah, en plein air, respirer pendant quelques instants. 11 revenait lentement, quand il avait aperçu M. et madame de Canalheilles. Il les avait suivis, restant de quelques pas en arrière, heureux de voir le général radieux, admirant la marche légère et onduleuse de la jeune femme. L'orchestre jouait une valse dans la pièce voisine, et, par bouffées, la mélodie arrivait, dominant le bruit des conversations. Dans celte foule compacte, au milieu de laquelle les uniformes se détachaient brillants, il était très difficile de circuler. De loin, Séverac apercevait le croissant éliucelant dans les cheveux de la comtesse et il suivait, comme le marin les yeux fixés sur une étoile.

Sarah était arrivée ainsi auprès du salon réservé où se tenait l'Altesse Royale, entourée des grands personnages présents à la fête. Le prince, avec une grâce exquise, fit quelques pas au-devant du comle qu'il connaissait, et, se tournant vers sa belle compatriote, il lui exprima le désir de la présenter à la princesse. Les yeux brillants, fière de son triomphe, sûre de sa beauté, Sarah eut alors un éclat incomparable. Perdu dans un groupe, causant avec un secrétaire d'ambassade qu'il avait connu à Rome, Séverac, oubliant ses motifs de rancune, jouissait sincèrement des succès de la comtesse. Placé près de la porte, il la suivait du regard, écoutant distraitement son

compagQon, tout au charme du spectacle qu'il avait sous les yeux.

Sarah ayant répondu quelques mots aux paroles gracieuses que la princesse venait de lui adresser, fit une profonde révérence, et, passant au milieu des saluts et des compliments, suivie du comte qui distribuait quelques poignées de main, elle se dirigea vers la sortie. En un instant sa figure changea d'expression. Debout dans le passage , comme un Irouble-fête, elle venait d'apercevoir Séverac. Le regard de la comtesse devint sombre, ses sourcils se froncèrent et tout son visage prit un caractère d'extraordinaire dureté. Elle marcha droit au jeune homme, qui se rangeait pour la laisser passer. Son éventail, qu'elle maniait d'une main fébrile, s'échappa de ses doigts et roula sur le tapis. Avant même que Séverac eût eu le temps défaire un mouvement, le regardant par-dessus l'épaule avec une superbe impertinence, elle laissa tomber ces mots :

— Ramassez, je vous prie.

Il y eut, dans le groupe d'hommes près duquel se tenait l'ofûcier, un murmure de surprise, léger comme un souffle. Chacun éprouva un malaise instantané. Séverac pâlit. Mais, serrant les lèvres comme pour retenir des paroles qui allaient lui échapper, il prit l'éventail et, accentuant par son respect l'affront qui venait de lui être fait, il le tendit à la comtesse. Puis, toujours incliné devant elle :

— Vous partez sans doute, madame? demanda-t-il à voix basse. Je vais donc dire à votre cocher d'avancer.

. ,\-S;y f«lj^JL:^

Et comme la comtesse faisait un geste :

— Je suis dans mon rôle, ajouta-t-il avec amertume, puisque vous me traitez comme un valet.

Et il s'éloigna. Le comte, retenu au passage, avait assisté de loin à cette scène. 11 se dégagea et, allant vivement à sa femme :

— Qu'y a-t-il donc? demanda-t-il avec inquiétude.

— Rien, dit Sarah. M. Séverac, fort pointilleux comme d'habitude, s'est sottement formalisé parce que je lui ai dit de me ramcisser mon éventail...

Et coupant court à une explication :

— Mais les gens doivent être là... Partons, si vous le voulez bien.

Et elle entraîna le comte, qui soucieusement se demandait quel affront Sarah avait bien pu faire à Séverac.

Le capitaine, cruellement blessé, avait quitté l'ambassade d'Angleterre, en proie à une vive irritation. Il demeurait rue des Pyramides, tout près de Saint- Roch, 11 rentra à pied. Tout en descendant le faubourg Saint-Honoré, il pensait. Décidément, la mesure était comble. Il lui était désormais impossible de rester auprès du général, dans les conditions humiliantes où l'animosité de la comtesse le plaçait. Plus roué, Séverac eût peut-être deviné, sous les violences de Sarah, le dépit de la femme négligée. Simple et honnête, il ne vit qu'une antipathie dont il était impuissante découvrir la cause. Mais les effets en étaient trop indéniables pour qu'il pût continuer à les subir sans bassesse. Apaisé par le mouvement, rafraîchi par le grand air, il arriva chez lui très calme, mais très décidé, se promettant de voir, le jour même, le

général pour lui demander de le faire rentrer dans le rang.

Le matin vers dix heures, il venait de finir de s'habiller et se préparait à sortir quand on sonna à la porte de son appartement. Il alla ouvrir et se trouva en présence du général et de Merlot. Dans la rue, sous la fenêtre, les chevaux, tenus en bride par un groom, piaffaient avec impatience, faisant sonner le pavé sous leurs fers. Le jeune homme fit un geste de surprise.

— Àh! vous êtes étonné de me voir ici? dit en souriant le comte... J'ai l'air d'être devenu le capitaine et vous le général... Plût au ciel qu'il en fût ainsi !

— Tu serais bien avancé!... grogna Merlot... Ferais-tu autre chose que ce que tu as fait?

— Non ! Mais j'aurais le plaisir de le refaire. Et puis j'aurais quarante ans de moins... Est-ce que tu crois que nous sommes jolis?

— Moi je me trouve très bien comme je suis. Pour la vie que je mène, je n'ai pas besoin d'être beau. Je n'ai plus aucune prétention, moi! Il y a vingt ans que je ne donne plus dans le sexe, moi !

— Oui, tu es un être privilégié, toi, dit en riant le général, un abrégé de toutes les perfections morales... Tu as surtout l'amabilité d'un dogue et la douceur d'une étrille... Mais laissons cela... Mon cher Séverac, je suis ici en qualité d'ambassadeur. Il y a eu hier, entre vous et la comtesse, un petit malentendu... Et je viens, de sa part, vous en exprimer tous ses re-^ grets...

Pierre, qui était adossé à la cheminée, fit un pas en avant; il devint très rouge, et, ébauchant un geste de protestation :

— Mon général, je vous en prie, dit-il... C'est, en vérité, donner beaucoup d'importance à un très petit incident. Croyez que je sais trop combien peu de chose je suis, aux yeux de madame la comtesse, pour avoir pu croire une minute à l'ombre d'une mauvaise pensée de sa part. Elle ne descendrait pas jusqu'à vouloir m'offenser.

— Oh ! oh I interrompit le général, voilà bien de l'amertume I Pierre, mon ami, je ne vous trouve pas tel que j'espérais... Voyons, c'est donc plus sérieux que la comtesse ne me l'a dit? Je n'ai pas assisté à cette scène... J'ai bien vu qu'il se passait entre vous quelque chose de fâcheux... J'ai interrogé la comtesse : elle prétend que vous avez mal interprété des paroles très innocentes...

— Cela doit être, dit froidement Séverac, puisque madame de Canalheilles l'assure. Je suis donc un sot de l'avoir si mal comprise... Mais comme il est à craindre que mon intelligence ne se développe pas, pareille confusion peut se reproduire... Et je serais désolé d'être pour madame la comtesse une cause d'ennui. Il est donc plus sage que je m'éloigne, etj'ai le regret, mon général, de vous demander mon congé...

— Votre congé! dit le comte, qui se leva brusquement. Qu'entendez- vous parla? Songez-vous à vous séparer de moi ?

— Ce sera avec un grand chagrin, répondit Séverac

l74 LES BATAILLES DE LA VIE

très ému, car j'ai pour vous, mon général, une profonde affection et une bien vive reconnaissance. Vous avez été si bon pour moi !... Quand j'ai eu le malheur de perdre mon père, je l'ai retrouvé en vous. Croyez que le plus cher de mes vœux était de ne jamais vous quitter...

Merlot, devenu cramoisi, et luttant contre l'attendrissement qui l'envahissait, fit sortir de son gosier serré un « hum ! » retentissant comme le rauquement d'un tigre. Pendant un instant les trois hommes se regardèrent sans oser prononcer une parole... Pierre, debout et le front penché, fixait le tapis avec obstination. Le général marchait à grands pas, soucieux et les sourcils froncés...

Le premier il reprit son sang-froid :

— Vous êtes absurde, dit-il rudement à Séverac... Vous cédez à un moment d'humeur. Je ne le souffrirai pas... J'ai quelque autorité sur vous, je suppose I Où iriez-vous d'abord, si vous me quittiez ? Dans un étatmajor en province?... Qu'est-ce qu'on va penser?

— Non, mon général, si je m'éloigne de vous, ce sera pour taire campagne. Je demanderai à partir pour l'Afrique.

— Bien! s'écria Merlot qui se dressa, comme poussé par un ressort... Bien ! Séverac ! L'Afrique a été noire grande école de guerre. Il faut que les jeunes gens aillent se faire tanner le cuir au soleil! Partez, vous avez raison, mon ami.

— De quoi te mêles-tu? riposta le général, est-ce qu'on te demande ton avis?

— Je n'ai pas besoin qu'on me le demande, je le donne.

— Voyons , Pierre , reprit le comte , voulez-vous donc, pour un si léger motif, me faire une si grande peine? Faudra-t-il que j'aie le regret de penser que la comtesse m'a privé de la joie de vous garder près de moi?... Votre père, s'il eût vécu, m'aurait certes demandé de vous diriger dans votre carrière. C'était un devoir biien doux que je remplissais, en me chargeant de votre avenir... Vous m'affligez vivement... Je ne sais ce qu'il y a eu, dès le premier jour, entre Sarah et vous... Vous n'avez jamais été en bonne intelligence. Elle est pourtant la meilleure des femmes. Et vous, vous avez un excellent caractère. Mais vous êtes trop sauvage, trop renfermé, vous n'avez jamais risqué le moindre effort pour vous faire bienvenir d'elle. Vous restiez dans votre coin d'un air maussade... Ne me dites pas le contraire : j'ai des yeux, je vous ai bien vu... Tout ce qui est arrivé, mon cher enfant, c'est vous qui en êtes cause.

Entraîné par sa tendresse pour Sarah, désireux de lui trouver des circonstances atténuantes, le comte on venait à accuser Séverac.

— Je m'en punirai donc, dit Pierre, et ce sera justice.

— Non, car ce ne sera pas vous que vous punirez, ce sera moi. Je fais appel à votre amitié, mon cher enfant. Tout repose sur un malentendu qui a trop duré... J'ai raisonné la comtesse , je l'ai grondée même. Et comme elle est très bonne, elle veut répa-

rer le mal... Allez lavoir Lanlôt : vous vous expliquerez tous les deux... Vous ferez la paix, et quand vous saurez vous apprécier mutuellement, vous serez bons amis. Et puis, si vous tenez absolument à vous éloigner, à aller en Algérie, eh bien, plus tard, dans un an, je vous promets qu'à votre première demande vous partirez... Mais pas maintenant, je vous en prie.

Séverac resta silencieux et assombri. Il ne voulait pas aller chez la comtesse. Un malaise secret s'était emparé de lui à la pensée de se trouver seul avec elle. Il la vit passer dans son souvenir telle qu'elle était à ce bal, avec sa robe découvrant ses épaules adorables, et son croissant lumineux qui mettait un scintillement d'étoile sur son beau front. Elle souriait, et ses lèvres se plissaient voluptueusement comme pour un baiser. Ses yeux, d'un bleu changeant, étaient railleurs. Ils se fixaient sur lui comme pour le défier. L'éventail, qu'elle lui avait fait ramasser, voltigeait dans sa main comme une aile d'oiseau, et la fine dentelle qui bordait son corsage ondulait doucement, encadrant sa gorge exquise. Pierre frissonna et, passant la main sur son front pour chasser la vision charmante, il demeura absorbé, cherchant à comprimer les palpita^ tions de son cœur qui battait à l'étouffer.

— Allons, Séverac, reprit le général , faites cela pour moi. Donnez-moi cette marque df déférence. Je me suis engagé pour vous: elle vous attend... Vous la froisserez à voire tour si vous n'y allez pas... Voyons, est-ce bien entendu?

Séverac hésita encore à répondre. Il entendit une voix qui, du fond de lui-même, lui criait: N'y va pas! Il eut honte, cependant, de céder à des craintes si puériles, il craignit de mécontenter le comte, et, prenant son parti :

— C'est bien, mon général, dit-il d'une voix sourde, je vous obéirai I

— A la bonne heure ! s'écria joyeusement le général... Sur cette bonne parole, en route, Merlot, et un temps de galop jusqu'à la Cascade!... Tu peux être tranquille, on a promené le cheval que tu montes, pendant deux heures, ce matin... Il ne te fera pas de farces!...

— Est-ce que j'ai besoin qu'on me prépare des chevaux? s'écria Merlot furieux... Tout général de cavalerie que tu es, veux-tu qu'un colonel d'infanterie t'en remontre? Allons à la piste d'entraînement du cercle des Patineurs, et je te saute au galop tous les obstacles...

— Ne fais pas ça ! Il faudrait te rapporter dans un fiacre I dit en riant le général. Et serrant la main de Séverac, il s'élança dans l'escalier, suivi de Merlot qui maugréait contre ces fendants d'anciens hussards, qui étaient pleins de prétentions et qui montaient comme des paires de pincettes.

Séverac, resté seul, se sentit las comme s'il eût fait une longue course. Il se coucha sur son canapé et resta, les yeux ouverts, à réfléchir profondément. Les difficultés de sa situation auprès du comte, marié, lui parurent inacceptables. Il se dit que rester c'était

reculer pour mieux sauter; Il faudrait toujours partir. Un garçon de son âge, en tiers entre ce vieillard et cette jeune femme, aurait l'existence impossible. Une voulait pas rester auprès de la comtesse. Il la pressentait dangereuse, et prudemment il s'en éloignait. Sarah, nature bizarre, séduisante et surtout impérieuse, ne tolérait pas l'indifférence. Il fallait qu'on l'aimât ou qu'on la détestât. Il n'avait aucune raison de la détester et il était trop honnête pour lui faire la cour. Déplus, un autre, certainement, serait quelque jour moins scrupuleux que lui, et il lui faudrait assister, silencieux et impassible, aux infortunes conjugales du comte. A cela encore, il ne pouvait se résoudre.,11 n'avait donc qu'un seul parti à prendre, et il s'y arrêta fermement. Il irait chez la comtesse, puisqu'il l'avait promis, il ferait toutes les concessions qu'elle désirerait et, un mois plus tard, il demanderait au général de tenir les engagements qu'il avait pris et de lui faciliter le départ pour l'Algérie.

La pendule, en sonnant midi, le rappela aux réalités de l'existence. Il se leva vivement, prit son chapeau, sa canne, ses gants, et sortit pour déjeuner.

Sarah, de son côté, s'était réveillée de fort méchante humeur. Elle avait dans les yeux une lueur fauve, que la bonne Stewart connaissait bien, et qui était le signe pnécurseur d'une de ces fameuses crises électriques, pendant lesquelles il semblait que la belle Anglaise fût possédée du démon. Le comte, en entrant dans son appartement, au retour de sa promenade, la trouva drapée dans une robe de chambre de

peluche rubis, brodée d'or, les bras nus, les cheveux sur le dos et rayonnant d'une beauté si étrange qu'il resta saisi. Il lui sembla voir quelque jeune prêtresse d'une religion païenne s'apprêtant à chanter, dans une langue barbare, les louanges de son dieu. 11 la prit par la main, et l'amenant devant la haute glace de sa psyché, il lui dit avec admiration :

— Regardez-vous , ma chère, vous êtes vraiment ainsi la Pythonisse d'Andor.,.

— Autrement dit, une diseuse de bonne aventure, repritrelle en riant. Eh ! vous n'êtes pas très loin de la vérité. J'ai du sang de devineresse dans les veines. Qui sait? j'étais peut-être destinée, moi-même, à tirer les cartes et à chercher l'avenir dans le marc de café... J'ai vu bien souvent ma mère, pour quelques pennys, le faire autrefois... Elle avait un crapaud, large comme mes deux mains, dontles yeux jaunes me terrifiaient, et qui se promenait dans des carrés mystiques tracés sur le sable. Il paraît qu'il était sorcier et connaissait les secrets du destin... J'aurais bien dû, quand .j'étais toute petite, mettre sa science à l'épreuve et me faire annoncor ce qui doit m'arriver.

Elle éclata d'un rire nerveux qui serra le cœur du comte.

— Qu'y a-t-il, Sarah? demanda le vieillard avec douceur. Vous voilà comme je n'aime pas à vous voir. Êtes-vous souffrante ?

— Non, dit-elle en redevenant sérieuse, mais il y a de l'orage dans l'air et j'étouffe un peu. Je ne sais quelle fantaisie j'ai eue démettre celte robe si chaude.

Je vais me déshabiller et prendre une toilette légère... Ohl restez ! vous ne me gênez pas... De mon cabinet de toilette nous pouvons causer.

Elle passa dans la pièce voisine où le comte l'entendit ouvrir et fermer brusquement des armoires. Elle resta silencieuse. Puis, soudainement, comme si elle se fût décidée à aborder le sujet qui la préoccupait :

— Eh bien! votre grand favori, M. Séverac, que vous a-t-il dit?

— Ma chère, il voulait partir pour l'Algérie, j'ai eu toutes les peines du monde à le décider à rester...

— Ah 1 fit Sarah avec ironie, il a daigné consentir! Vraiment je lui sais gré de sa clémence... Il est absolument ridicule, vous savez? Il y a un fonds d'orgueil effrayant dans ce garçon-là !

— Je vous en prie, ma chère, ne vous montez pas la tête contre lui, dit le général avec douceur. Il va venir dans la journée vous voir. Je lui ai promis que vous le recevriez bien... Ne manquez pas aux engagements que j'ai pris en votre nom... Vous me chagrineriez...

Sarah reparut, vêtue d'une robe de pékin de soie rose, garnie de point de Venise, le visage souriant et épanoui. Ce n'était plus la même femme sombre et fatale qu'il avait vue quelques instants auparavant : c'était une jeune fille insouciante et heureuse. Le comte fut frappé de la métamorphose. Sarah, véritable ProléCj mobile et changeante, l'étonnait par les brusques mouvements de son humeur et les soudaines

LA COMTESSE SARAH iSI

variations de sa physionomie. Elle ne répondit pas à la demande qui lui était adressée, et, prenant le bras du comte, elle l'entraîna vivement du côté de la salle à manger. Pendant le repas elle fut très gaie, mais sa gaieté sentait l'effort. Elle était préoccupée et inquiète. Un trouble était au fond d'elle-même qu'elle s'efforçait de dissimuler. Le comte, ravi de la voir si bien disposée, ne sut pas discerner, à certaines nuances, l'agitation qui couvait sous ce calme apparent. Et tout h fait rassuré, il s'en alla au ministère de la Guerre passer sa journée en séance du comité de classement.

Une fois seule, Sarah respira librement. Séverac devait venir, elle allait enfin tenir à sa discrétion ce personnage énigmatique. Elle pourrait pénétrer dans cet esprit jusque-là fermé pour elle. L'émotion qu'elle éprouvait, elle la mit sur le compte de la curiosité. Peut-être y aurait-il lutte entre elle et cet obstiné. Elle était cependant résolue à le dompter. Il faudrait bien qu'il fît amende honorable et reconnût la toute-puissance de sa domination féminine.

Elle s'installa dans un petit salon oriental qui donnait sur le jardin de l'hôtel. Très retiré, très frais, embaumé du parfum des fleurs, c'était une retraite charmante. Des stores froncés tamisaient le jour, et, dans le silence, le murmure d'un jet d'eau, tombant dans un bassin de marbre, berçait la rêverie et faisait oublier les heures. Presque étendue sur un divan turc, appuyée aux larges coussins de soie, elle resta inactive, attendant. Elle se traçait un plan de conduite. Elle voulait, pour complaire au comte, être très

inrliilgente. Elle forcerait seulement Sévorac à expliquer son attitude. Et s'il se montrait humble et repentant , elle le renverrait après l'avoir amicalement grondé et lui avoir fait donner des gages de soumission pour l'avenir. Le temps passait, peu à peu un engourdissement délicieux s'était emparé d'elle, et, dans une vague langueur, elle suivait sa pensée. Elle voyait le jeune homme , assis devant elle, courbant la tête sous ses reproches. Elle l'entendait qui lui répondait , et tout ce qu'il disait lui paraissait doux et tendre. Elle ne distinguait pas les paroles, mais le son de sa voix était caressant comme un chant d'amour. Elle ferma les yeux pour prolonger son illusion, et elle vit le visage de Séverac qui se penchait vers elle : il était pâle et triste. Et elle se disait : Pourquoi cette pâleur et cette tristesse ? Est-ce danc moi qui en suis cause? Sans motif je l'ai cruel" lement offensé. Je le forcerai à oublier l'injure et à me la pardonner. Je veux qu'il soit gai et qu'il sourie. Et, dans la chaleur de cette journée d'été, au murmure de l'eau jaillissante, étendue sur ses moelleux coussins, elle se plongeait voluptueusement dans son heureux songe. Et à travers ses paupières baissées-, elle voyait tout rose.

Le bruit de la porte en s'ouvrant la fit se dresser. La femme de chambre entrait discrètement. Sarah étourdie retrouva brusquement la réalité. La vision tout entière repassa en un instant devant ses yeux. Elle se dit : Je suis folle ! Quelle influence cet homme a-t-il donc sur moi?

— Monsieur Séverac est là, dit la femme de chambre ; il demande si madame la comtesse peut le recevoir.

En entendant le nom de celui qui l'occupait si despotiquement, le cœur de Sarah battit violemment, mille pensées confuses se heurtèrent dans sa tête. Elle songea à faire dire qu'elle n'était pas visible. Mais elle se souvint que le comte avait dit à Séverac qu'elle l'attendait. Avec effort elle répondit : Faites entrer. La femme de chambre sortit.

Sarah resta debout, cherchant à rassembler ses idées. La porte se rouvrit, un pas léger glissa sur le. parquet. Séverac était devant elle. Sans parler, elle le regarda, pendant un instant, balançant lentement la tête. Puis, lui montrant un siège très bas auprès de son divan, elle se laissa retomber assise, se pelotonna dans ses coussins, et. avec une charmante expression :

— Il faut que je vous envoie chercher, dit-elle, doucement... Sommes-nous donc décidément ennemis?

— Ennemis, grand Dieu, madame ! répondit Séverao, en s'efforçant de sourire. Je suis trop infime pour que vous vous donniez la peine de me vouloir du mal, et je suis trop dévoué au comte pour ne pas avoir pour vous le respect le plus profond.

Elle agita sa méûn comme pour dire : Non, ça n'est pas cela, et vous ne voulez pas m' avouer la vérité. Séverac, très gêné, resta auprès d'elle, n'osant parler, dominé par le regard pénétrant qu'elle fixait sur lui.

— On ne vous voit jamais, reprit-elle; vous paraissez affecter de vous éloigner de moi.

— Je me tiens à ma place, voilà tout, dit-il doucement.

— Êtes-vous donc voué à la solitude?

— Non, madame, mais je travaille beaucoup, j'ai mon chemin à faire, et si bienveillant qu'on soit pour moi, encore faut-il que je légitime par mes efforts les faveurs dont je bénéficie...

Il y eut un silence. Sarah parut réfléchir. Son front se rembrunit, ses traits se contractèrent :

— Rien ne peut faire comprendre votre attitude, dit-elle, d'une voix grave. A moins qu'on ne vous ait dit du mal de moi et que vous ayez cru ce qu'on vous disait.

— Madame, je vous jure, protesta Séverac.

— J'ai été très calomniée, continua-t-elle. La vie pour moi n'a pas été douce. Il m'a fallu prendre la société d'assaut. Tout le monde m'a repoussée. Les domestiques de ma mère adoptive d'abord, quand j'é tais petite, et qu'elle m'eut amenée dans sa maison Ils m'appelaient l'enfant trouvée. Mes compagnes d'enfance, qui avaient entendu mon histoire par leurs parents, et qui m'appelaient la bohémienne, pour me faire pleurer. La famille, dans laquelle j'avais été introduite sans qu'on m'eût consultée, qui m'a repoussée, et qui a voulu me dépouiller, quoiqu'elle fût riche et qu'elle n'eût pas besoin de l'héritage de ma mère. Livrée à moi-même, j'ai eu à me défendre contre les caprices des hommes, les jalousies des femmes, et la

sottise de tous. Ma vie entière a été une lutte, dans laquelle j'ai été constamment victorieuse, me faisan! craindre ou respecter, et ne donnant à personne le droit de me dédaigner. Vous seul, le premier, vous avez osé. Pourquoi?

Les joues de Sarah s'étaient empourprées, ses yeux étincelaient. Elle s'était rapprochée de Pierre, et, chaque fois qu'elle faisait un mouvement, le doux parfum qui s'exhalait de ses vêtements venait jusqu'à lui, l'enveloppant d'une atmosphère enivrante.

— Vous vous êtes trompée, madame, répondit le jeune homme, d'une voix tremblante, je n'étais que timide, et je ne suis que respectueux. Quand vous, étiez jeune fille, à quoi bon m'approcher de vous ? Qu aurais-je pu espérer? Je suis pauvre et mon grade est peu élevé. Peut-être vous aurais-je aimée, et c'eût été un très grand malheur pour moi. Aujourd'hui vous avez épousé un homme auquel je suis profondément attaché, et, plus que jamais, je dois rester à l'écart. On dit, et cela est facile à comprendre, que vous avez inspiré des passions à tous ceux qui ont vécu dans votre intimité. Voyez donc dans mon éloignement une extrême prudence, riez de moi, si vous le voulez, mais ne me blâmez pas, et surtout ne me faites pas un crime de ma loyauté.

Sarah resta immobile, regardant Pierre. La mâle figure du jeune homme lui apparut dans toute sa beauté. Elle l'écoulait encore après qu'il avait cessé déparier. Sa voix ferme et franche éveillait en elle des sensations inconnues. Un attendrissement sou-

dain gonfla son cœur. Elle ne pouvait maintenant supporter la pensée que Pierre s'éloignerait de nouveau et qu'elle ne le verrait plus, que par hasard, à de rares intervalles. Elle fut épouvantée en découvrant quelle place celui qu'elle avait cru haïr s'était faite dans son cœur. Elle frémit en pensant qu'elle aurait pu être aimée de lui, et qu'à cette'heure, au lieu d'être la femme du comte, elle pourrait être à Pierre et l'adorer librement. Il lui sembla que sans lui la vie devenait vide et sombre. Elle voulut à tout prix se l'attacher.

— Vous êtes le premier qui m'ayez parlé avec cette franchise, reprit-elle. Je vous en sais gré et je vois le cas qu'il faut faire de vous... Il me serait donc doublement douloureux maintenant de vous perdre. Je vous offre une amitié fraternelle... Vous me conseillerez. Si je fais quelque imprudence... je n'en suis pas incapable, fit-elle, en souriant, rappelez-vous la petite boutique du palais Pandolfmi... Eh bien, vous me gronderez, et, de vous, j'accepterai ce que je ne supporterais d'aucun autre...

Elle lui tendit sa belle main. Pierre ne la prit pas. Il secoua tristement la tête.

— Au risque de m'aliéner à jamais votre bonne grâce, reprit-il, il m'est impossible d'accepter le rôle que vous m'offrez. Entre un homme et une femme, à notre âge, l'amitié est impossible. C'est un rêve charmant qui a toujours un triste réveil. Je me laisserais aller facilement à la douceur de ce lien charmant. Le sentiment que j'éprouverais pourrait, au débu', être

pur et immatériel. Mais qui sait, peu à peu, s'il ne se corromprait pas ? Je puis vouloir ne vous aimer que d'amitié, et ne pas pouvoir m'empêcher de vous aimer d'amour.

Sarah fit un brusque mouvement. Pierre continua avec force :

— Je me perds à jamais dans votre esprit, je le sais ; vous allez me trouver à la fois bien vaniteux et très pédant. Je suis ridicule avec ma morale, je le sens, mais ce que je vous dis là, il est nécessaire que je vous le dise, pour expliquer ma conduite. Pardonnez-moi et croyez que j'emporterai un souvenir ineffaçable de la faveur que vous m'avez faite.

Ces derniers mots furent prononcés par Pierre avec une vive émotion. Sarah, pâle et glacée, ne répondit rien. Elle eut un mouvement de haine. Une rage furieuse tendit tous ses nerfs. Son regard devint noir, et, les lèvres serrées, elle prononça ces paroles :

— C'est bien! Éloignez- vous, adieu.

Pierre, muet, se leva; il s'inclma gravement devant elle, et faisant quelques pas, tout étourdi, presque chancelant, il se dirigea vers la porte. Un sanglot le fit retourner. Sur le divan, la tête enfoncée dans les coussins, Sarah s'était abandonnée. Elle avait tout oublié, et, cédant à sa douleur, écrasée par l'humiliation, elle pleurait amèrement. Pierre eut honte de la quitter ainsi. La pitié en lui l'emporta sur la raison, et, revenant lentement, il s'approcha de la jeune femme. Elle ne l'avait pas entendu. Elle pleurait et ses belles mains se crispaient sur la soie des cous-

sins. Ses cheveux d'or, relevés sur le haut de sa lêle, laissaient voir sa nuque blanche et la naissance de ses épaules. Très troublé, Pierre s'assit sur un tabouret bas, tout près d'elle ; il lui prit la main, bouleversé par le spectacle de ce désespoir qu'il sentait sincère :

— Je vous en supplie, dit-il doucement...

Il se baissait vers elle. Sarah avait relevé la tête en l'entendant parler. Involontairement, ils se trouvèrent face à face, les yeux dans les yeux. Leurs souffles se confondirent, leurs lèvres se touchèrent. Ils se dressèrent, s'attachant l'un à l'autre pour ne pas tomber. Pierre sentit dans sa main la main de Sarah affolée, qui se crispait. Au travers d'un brouillard, il vit son visage pâlir de volupté. Il fit un pas pour s'arracher à l'étreinte qui l'enveloppait. Il voulut pousser un cri. Les lèvres de la jeune femme, brûlantes et douces, cherchant les siennes une seconde fois, l'étoufTèrent. Et, dans les bras l'un de l'autre, ils retombèrent avec un long soupir.

Séverac le premier retrouva sa raison. 11 s'éloigna vivement de la jeune femme. Elle voulut le retenir: il la repoussa, et, le front lourd, les traits contractés, il resta immobile, écoutant vaguement si personne ne venait les surprendre dans le désordre de l'acie qu'ils venaient d'accomplir. Un silence profond les enveloppait, et, dans le demi-jour mystérieux du salon oriental, les objets prenaient une teinte plus douce. Dans les corbeilles d'argent niellé, les fleurs, étouffées par la chaleur, exhalaient des puriLir-s

plus pénétrants. Le bruit argentin de l'eau, retombant dans la vasque de marbre, caressait l'oreille. Tout, autour de Pierre, était calme, reposé, tendre, et formait un horrible contraste avec l'agitation furieuse de son esprit et la révolte désespérée de son cœur.

Sarrh s'étaitlevée et, venant aujeune homme, elle avait posé la main sur son épaule. Ce geste de familière possession résuma si nettement pour Séverac la situation dans laquelle il se trouvait vis-à-vis d'elle, qu'il fît un pas en arrière, pour s'arracher à cette main, qui semblait le joug sous lequel il n'avait plus qu'à se courber.

— Pierre! murmura Sarah avec un geste suppliant...

— Laissez-moi, dit-il sourdement... Je suis un misérable et je me fais horreur à moi-même...

Elle s'assit tout près de lui sans dire un mot, mais, prenant presque de force la main de Séverac, elle la garda dans la sienne. Elle resta immobile aux pieds du jeune homme, comme si elle le suppliait. Lui, menaçant, farouche, comme une bête prise au piège, détournait ses regards, retenait les paroles sur ses lèvres, craignant, s'il disait un mot, d'insulter sa complice, rejetant furieusement sur elle toute la responsabilité de la faute commise.

Une voiture, roulant sur le sable de la cour, les arracha à leur prostration. C'était le comte qui rentrait. Ils se regardèrent, et, frappés par la même pensée qu'il allait falloir se trouver ensemble en face de

l'homme qu'ils -venaient d'outrager, ils pâlirent. Sarah lut tant d'angoisse dans les yeux de Séverac qu'elle retrouva de l'énergie et du sang-froid. Elle fit au jeune homme un geste rassurant, et, passant devant lui, svelte et légère, elle leva une tapisserie et lui montra une porte qui donnait sur le passage de service. Dans l'ombre du couloir, ils restèrent un instant immobiles, écoutant battre leurs cœurs, pleins d'une émotion affreuse. Un domestique entrant subitement, et ils étaient perdus. Le bruit étoufié des pas du comte, montant le grand escalier, arriva jusqu'à eux. Ils l'entendirent qui disait de sa voix sonore : Madame est-elle chez elle? Le valet de pied de l'antichambre répondit : Madame est dans le salon turc avec M. Séverac.

— Bien! tenez, portez-moi ces papiers dans mon cabinet... Non, j'y vais moi-même.

Une porte s'ouvrit et se ferma. Sarah murmura à l'oreille de Séverac :

— Partez! Prenez le petit escalier... et, au-rez-de chaussée, sortez par le vestibule...

Ils se regardèrent une dernière fois. Sarah, les yeux suppliants, un mélancolique sourire sur sa bouche charmante, approcha son visage de celui de Pierre, semblant quêter un baiser. Il se retourna et, faisant un geste de désespoir :

— Adieu, dit-il. Et il partit.

Sarah étouffa un soupir, et, rentrant dans le salon turc, elle vint se rasseoir à la place encore chaude du crime, cherchant sur les coussins froissés le vague

parfum laissé par Pierre, le front brûlant, le cœur gonflé, et répétant tout bas avec enivrement cet aveu qu'elle eût voulu crier à toute la terre: Je l'aime! C'est lui qui sera mon maître et mon Dieu! Le comte, en entrant, la trouva souriante et calme.

— Vous êtes seule? dit-il. On m'avait dit que Séverac était près devons.

— Ne l'avez-vous pas rencontré? répondit tranquillement Sarah. Il y a un instant seulement qu'il est parti. Vous auriez dû vous croiser.

— C'est que je suis entré chez moi avant de venir vous trouver.

Il s'approcha de la jeune femme, et, caressant ses cheveux de la main :

— Je suis sûr que vous avez été très gentils tous les deux et que l'entrevue s'est très bien passée! ditil avec bonhomie.

Un éclair diabolique brilla dans les yeux de Sarah. Un sourire, qu'elle s'efforça de retenir, crispa sa bouche. Elle se souvint que c'était le comte qui avait insisté pour qu'elle reçût Pierre, qui l'avait exhortée à être bonne pour lui, alors que, ne s'avouant pas encore son amour, elle s'efforçait de mettre, par ses mauvais traitements, des obstacles entre le jeune homme et elle. Et, avec le fatalisme de sa race, elle se dit : Cela devait être : c'est lui qui l'a voulu.

— Vous ne me répondez pas, reprit le comte, înquietdu silence de Sarah. Est-ce que vous ne vous êtes pas quittés en bon accord?

— Si, si, répondit la jeune femme. Et coupant

court à l'interrogatoire : Mais vous, vous venez du Ministère?

— Oui, ma chère. Je suis t)ien écœuré, allez. Nous faisons un travail absurde. Sous ce diable de gouvernement, soi-disant égalitaire, il n'y a plus que la protection qui ait des droits. On veut nous forcer à laisser en plan de braves officiers qui ont des états de service superbes, pour faire passer des clampins, dont le seul mérite est d'être cousins d'un député...

— Et vous supportez cela? dit Sarah, qui parut s'intéresser extraordinairement aux affaires de son mari.

— Le moins que nous pouvons... Je n'ai pas caché ma manière de penser au ministre. Vous comprenez, ma chère, je ne me gêne pas avec lui, il a été mon chef d'état-major en 1868. Avec vos concessions, lui ai-je dit, vous finirez par nous faire une armée qui ne sera plus qu'une garde nationale... On vous tarabuste à la Chambre? C'est possible. Eh bienl Mettezvous en colère et dites-leur : Flanquez-moi la paix... tout netl Ils ne bougeront plus I

— Ce doit être bien fatigant, dit Sarah qui n'avait pas entendu un mot de ce que lui avait raconté le comte.

— J'en ai un mal de tête affreux. Il n'est que cinq heures et demie, ma voiture attend. Venez-vous faire un tour aux Champs-Elysées?

— Si cela vous est agréable, répondit la jeune femme. Je vais mettre un chapeau, un manteau, et je suis à vous...

LA COMTESSE SARAH i93

Et, roulant au milieu de la file des équipages, rendant distraitement les saluts qu'on lui adressait, Sarah, étendue dans le coin capitonné de la voiture, eut le loisir de penser à Pierre.

Séverac avait pu sortir de l'hôtel du faubourg Saint- Honoré sans attirer l'attention. En proie à un égarement inexprimable, il marcha droit devant lui, inconscient de la route qu'il suivait, regardant sans voir et étonnant les passants par son allure désordonnée.. Une pensée unique occupait son cerveau, celle de l'infamie dans laquelle il avait roulé, entraîné par un vertige dont il ne parvenait pas à comprendre l'effet foudroyant. Il se disait : Je suis le dernier des êtres vivants, j'ai manqué àl'honneur, j'ai outragé un homme que je respecte et que j'aime. Il est impossible maintenant que je vive. Et, absolument décidé à mourir, il chercha par quels moyens il y pourrait parvenir, sans jeter de graves soupçons dans l'esprit de celui qu'il voulait venger et sans ajouter à la douleur de sa mère la honte d'un suicide, qu'il faudrait mettre sur le compte de la folie. Partir, oui, certes, c'était là le moyen. Les tribus voisines de la frontière maro-

caiae étaient en état de révolte continuelle, et les colonnes qui gardaient les postes du sud faisaient chaque jour le coup de feu.

Il trouverait là une occasion de se faire tuer utile, et non sans gloire. C'était plus qu'il ne méritait. Mais comment partir, après les instances que le comte avait faites auprès de lui? Sous quel prétexte? Et, pénétré du sentiment de sa faute s'imaginant que l'œil du mari lirait facilement dans «on cœur, il tremblait à la pensée d'aller lui demande! de nouveau son congé. Une demande pareille ne devait-elle pas éclairer véritablement la situation? Et s'il avait, lui, le droit, dans son repentir, d'aller au-devant du châtiment, avait-il ]e droit de compromettre irrémissiblement Sarah?

Il marchait,agitant ces pensées dans sa tête et, sans s'en rendre compte, il avait dépassé l'Arc-de-Triomphe et suivait la chaussée des piétons dans l'avenue du bois de Boulogne. Soudain il s'arrêta immobile et pétrifié. Dans un coupé, vêtue de la même robe, passant au trot de ses deux alezans, assise à côté du comte, il venait d'apercevoir Sarah qui lui souriait. Le général aussi l'avait vu et, de la main, il lui faisait un signe amical. Pierre leva machinalement son chapeau,et regarda s'éloigner l'équipage qui emportait le mari tranquille et heureux et la femme impassible et sereine.

Ainsi rien n'était changé dans les rapports de ces deux êtres. Ils étaient l'un près de l'autre, ils causaient en se promenant paisiblement. Le crime n'avait pas bouleversé leur existence et tout était comme la

veille. Et le lendemain serait calme, heureux et sans remords. 11 s'assit sur un banc, songeant profondément.

Peu à peu les voitures devenaient plus rares. Le soleil se couchait sur les hauteurs de Suresnes, rougissant de ses derniers rayons les pentes du Mont- Valérien et jetant au travers des taillis du bois des lueurs d'incendie. Au-dessus de Paris le ciel prenait des teintes violettes et, dans une poussière odorante, de rares piétons remontaient pressés vers l'Arc-de- Triomphe. Pierre laissait errer autour de lui des regards indifférents. Il pensait : Est-il possible que cette femme ait eu l'énergie nécessaire pour affronter le regard de son mari et lui montrer un visage semblable à celui qu'elle avait hier? Quelle étrange puissance a-t-elle donc sur elle-même? Et combien redoutable alors elle doit être ! Et le souvenir de Sarah renversée, pleurant sur le divan aux coussins de soie, dans le salon oriental, lui revenait. 11 revoyait ses cheveux d'or, sa nuque tentante et la naissance de ses épaules que les sanglots faisaient trembler. Puis la jeune femme était debout devant lai. Il voyait ses yeux encore pleins de larmes ; il sentait ses dents lui mordre les lèvres dans un furieux baiser. Et malgré lui il frémissait, et le doux parfum de Sarah lui montait à la tête comme un poison subtil. Il passa la main sur son front ; il essaya de donner un autre cours à ses idées. Toujours l'image de la belle Anglaise revenait, dominante, souveraine, invincible. Il eut un mouvement de rage. Il pensa : Suis-je donc

ensorcelé? Me possède-t-elle déjà à ce point que je ne pui«;se plus me détacher d'elle? Je ne l'aime pas cependant.

Et, froissant du poing sa poitrine, comme s'il eût -voulu écraser son cœur, il resta silencieux et absorbé sur son banc, traçant avec son pied des lignes sur le «able de l'allée.

— Eh bien! Qu'est-ce que tu fais là? dit une voix gaie.

Pierre leva les yeux. Son ami Frossard, souriant, était planté devant lui. Lejeune notaire venait de descendre d'une voiture qui stationnait au bord de la chaussée. Il avait pu s'approcher de Séverac sans éveiller son attention.

— Est-ce que tu étudies un nouveau système de fortifications ? dit Frossard en montrant à Pierre les lignes qui sillonnaient le sable devant lui. J'arrive de la rue de la Faisanderie, où j'ai été recevoir un testament... Je t'ai aperçu en passant... Tu avais l'air d'un songe-creux. Est-ce que tu as dîné ?

— Non, dit Pierre, qui se mit sur ses jambes et affecta une grande tranquillité d'esprit. J'ai un peu de migraine, voilà tout, et je suis sorti pour prendre l'air. .

— Tu sais qu'il est bientôt huit heures? Viens donc avec moi chez Durand; nous dînerons ensemble... Tu ne parais pas dans ton assiette... Est-ce que tu as des peines de cœur?

Pierre tressaillit. Il craignit que Frossard n'eût lu dans sa pensée. Mais le brave garçon n'était pas doué de tant de pénétration.

— Moi je suis bien bouleversé, va, mon pauvre ami, continua le jeune notaire, je suis amoureux comme un fou. J'en maigris !

Malgré sa préoccupation, Séverac ne put se retenir de jeter un coup d'œil sur la replète personne de son camarade. Il vit sa figure joufflue et rose encadrée bourgeoisement par ses favoris châtains. L'air bon enfant, il ne paraissait pas créé pour les grands mouvements de la passion, Il ferait un mari modèle et rendrait sa femme heureuse.

— Et qui aimes-tu? demanda Pierre distraitement.

— Ah ! mon cher, la fille d'un homme que tu connais, car il est des familiers du comte de Ganalheilles. Un sanglier ! un buffle ! Un aurochs ! un être fabuleusement bourru, qui m'a pris en grippe, dès le premier instant où je lui ai adressé la parole, et dont j'aime la fille à en perdre le boire et le manger! Viens dîner, je te conterai mon histoire à table !.,.

— C'est sans doute du colonel Merlot qu'il s'agit? dit Séverac.

— C'est toi qui l'as nommé ! 11 est du reste facile à reconnaître. Seul de son espèce ! Hein ! Être dans une belle situation de fortune, avoir sa charge complètement payée, être un des bons partis de la bourgeoisie parisienne, avoir le droit de choisir, et s'attaquer à un pareil beau-père ! Mais sa fille est un ange 1 Comment cet ours a-t-il procréé cette aimable brebis? La nature a des mystères insondables... ou plutôt... Mais non! Il serait odieux à moi de révoquer en doute la vertu de feu ma future belle-mère, car sans cela je

croirais que le colonel n'est pas le père de sa fille! Ah) je suis malheureux, vois-tu, Séverac!... Il me refusera sa main par esprit de contradiction, ce porc-épic extraordinaire dans la famille duquel je veux entrer.. .Mais j'ai pris mon parti : rien ne me rebutera... Je subirai toutes ses avanies et je le désarmerai par ma patience I Elle a un joli nomi Elle s'appelle Madeleine!... Viens dîner, je te parlerai d'elle!...

Et poussant Séverac dans sa voiture, Frossard, tout bouillant d'enthousiasme, cria au cocher :

— Place de la Madeleine !

La rencontre de Frossard fUt ires Heureuse pour Pierre ; elle l'arracha à ses désolantes réflexions et le força à rentrer dans son train de vie ordinaire. Attablé dans un cabinet de restaurant, il subit le flot toujours renaissant des confidences de son camarade. Il constata avec surprise qu'il avait faim. Il mangea avec plaisir, lui qui, quelques heures plus tôt, voyait son existence terminée. Il fut forcé d'écouter Frossard et de lui répondre. Le mouvement du garçon, qui entrait et sortait apportant les plats, marchant à pas pressés et silencieux, sa serviette sous le bras, avec une déférence ennuyée et une gravité cérémonieuse, l'occupa. Par la fenêtre auprès de laquelle ils dînaient, le bruit du boulevard montait. Et Séverac suivait des yeux les iourds omnibus, attelés de leurs trois chevaux, qui démarraient avec difficulté, pendant que le conducteur, sa feuille de service entre les dents, sonnait les voyageurs. Des gamins couraient le long de la chaussée, ofl"rant des bouquets de violettes aux pro-

meneurs qui, en fiacre, descendaient maintenant vers les Champs-Elysées. Très étourd] par quelques verres de saulerne qu'il avait bus sans y faire attention, Pierre, le menton dans sa main, entendait vaguement Frossard et restait immobile dans un engourdissement de tout son être.

— L'amour pur, saint, la confiance, voilà le rêve î disait Frossard très attendri, voilà le rêve ! Et on ne trouve ce bonheur que dans le mariage. Au diable les passions malsaines et les aventures dangereuses! Je suis notaire. Il me faut de la tranquillité, du repos et des enfants ! Oh! des enfants!

Et l'œil plein d'extase, le gros Frossard lança au plafond la fumée d'un cigare qu'il venait d'allumer.

— Tu te marieras aussi un de ces jours, toi, repritil. Et iious formerons une société charmante, nos femmes se verront. Madeleine ,doit avoir des amies, tu en épouseras une... Parbleu, j'y songe, mais ton affaire est toute trouvée... Mademoiselle de Cygne, la nièce du général... Elle a une grande fortune... Tu n'es pas riche, c'est vrai, mais le fils du général Séverac peut prétendre. à toutes les femmes ! Et le comte, d'ailleurs, qui t'aime tendrement...

II s'arrêta. Séverac était devenu très pâle. Au nom de Canalheilles, l'horreur de sa situation l'avait ressaisi. Le comte, évoqué par Frossard, venait de lui apparaître menaçant.

— Qu'as-tu donc? demanda le jeune notaire. Estce que tu es indisposé? Tu as maintenant la même

figure que quand je t'ai rencontré tantôt, avenue du bois de Boulogne.

— Il fait affreusement chaud ici, dit Séverac en se levant.

— C'est vrai, allons-nous en, ditFrossard. 31 prit son chapeau, et regardant sa montre :

— Hé, il est déjà dix heures et demie. Gomme le temps passe en bavardant! Rentres-tu? Veux-tu que je te mette chez toi?... C'est mon chemin.

Il prit le bras de Séverac et, par les rues, traînant le pas, comme s'il eût regretté de se séparer de ce précieux confident qui l'écoutait sans l'interrompre, il le conduisit jusqu'à la rue des Pyramides. Pierre brisé monta chez lui, se coucha et dormit d'une seule traite jusqu'à huit heures du matin, d'un sommeil sans rêves.

Le jour entrait à flots dans sa chambre quand il ouvrit les yeux. Il fut étonné d'avoir pu trouver tant de calme.Ilignoraitquelesviolentes émotions produisent, chez les jeunes gens, le même effet que les écrasantes fatigues, et que l'âme seule ^rouve des forces inépuisables pour souffrir. Au réveil Pierre retrouva son énergique résolution de la veille. Il résolut de s'éloigner afin de mettre entre Sarah et lui un obstacle infranchissable. Il écrivit un mot au général pour lui dire qu'il était obligé d'aller auprès de sa mère qui était souffrante. Là, dans la chère maison, auprès de l'excellente femme, dans la paix des silencieuses campagnes, il attendrait que le temps eût préparé l'évolution qu'il voulait accomplir.

ll^t sa valise, plaça en évidence sur sa cheminée la lettre destinée au comte, pour que son ordonnance, en venant faire le ménage, la trouvât. 11 était dix heures seulement. Il ouvrit la fenêtre et s'assit dans un fauteuil, regardant dans le ciel bleu les martinets qui se poursuivaient en poussant des cris aigus. Mais au bout d'un instant il se leva : il ne pouvait tenir en place. 11 marcha, de long en large, dans le petit salon qui lui servait de cabinet de travail. Mais il se sentit à l'étroit entre ces quatre murs ; une trépidation intérieure l'agitait, et il pensa à s'en aller directement à la gare. Là, il tuerait le temps en déjeunant et, une fois parti, il se croyait assuré de retrouver sa liberté d'esprit. Il prit son chapeau, sa valise, et se disposait à ouvrir la porte de l'antichambre quand il entendit sonner.

Ce coup de sonnette lui répondit au cœur. C'était l'heure à laquelle le général était venu la veille. Pierre trembla de se trouver en présence du vieillard. Il ôta son chapeau, mit sa valise dans un coin, et demeura quelques minutes les pieds rivés au parquet, hésitant, se demandant s'il allait ouvrir, ou rester immobile et silencieux pour laisser croire qu'il était sorti. Il entendait de sa place piétiner sur le palier. La sonnette tinta de nouveau, et une main résolue frappa plusieurs coups contre le bois de la porte, comme pour hâter la venue de celui qu'on appelait. Il prit son parti et ouvrit.

Il recula aussitôt. Une femme vêtue d'une robe som- Ve, le visage couvert d'une épaisse voilette, était de-

LA COMTESSE SAllAll 2U"J

vant lui. Elle entra vivement, le repoussant presque jusque dans le salon, puis appuya sa main gantée de Suède sur le dossier d'un fauteuil et, comprimant de l'autre les battements de son cœur, elle resta debout, respirant avec effort. Pierre stupéfait la regardait de loin, n'osant pas faire un mouvement. Il avait, dès le premier instant, reconnu Sarah. Mais la présence de la jeune femme était tellement inaLLonduc qu'il voulait douter, se disant : C'est uu mirage ; elle va disparaître ; il est impossible que ce soit elle. Comment cette mondaine, cette élégante qui ne sortait jamais seule avant deux heures de l'après-midi, retenue parles mille entraves de sa vie luxueuse, pouvait-elle être le matin chez lui, dans son appartement de garçon ? Il marcha, irrésistiblement entraîné, vers elle. EUle ôta son voile et le visage adorable de Sarah, animé par l'émotion, illuminé par ses yeux pleins de flammes, apparut. Elle s'assit dans un fauteuil et s'accouda sur le bras de bois sculpté, regardant p'^'" fondement Pierre.

— Madame, je vous en supplie, s'écria le jeune homme plein de trouble, car il trembla pour elle, à l'imprudence que vous avez commise en venant ici n'ajoutez pas celle d'y rester un seul moment.Éloignez- V0U8. Si vous avez à me parler, j'irai chez vous aujourd'hui. Je ferai ce qu'il vous plaira. Mais, par grâce, éloignez-vous. Si quelqu'un vous avait rencontrée !...

Sarah secoua lentement la tête.

— Ne craignez rien; sous ce-'voile, il est impossible

de distinguer les traits du visage, et avec ce vêtement on ne peut reconnaître la tournure d'une femme. D'ailleurs, je n'ai rencontré personne, et toutes mes précautions sont prises. Ma voiture allend devant Saint-Roch ; j'ai traversé l'église, et je suis sortie par une porte latérale. Nous avons donc quelques instants à nous...

Ce nous fit tressaillir Séverac. IljetaàSarah un coup d'oeil suppliant. Il la vit calme et souriante.

— C'est fort gentil chez vous, dit, sans se lever, la belle Anglaise, en passant en revue la pièce dans laquelle elle se trouvait.

Ses yeux s'arrêtèrent sur une tête d'homme encadrée dans une bordure noire. C'était un visage bronzé, aux traits fins, mais à l'air énergique. Ses yeux grisbleu avaient une extrême douceur. Elle resta longtemps à le contempler. Puis, se tournant vers Pierre :

— C'est votre père, n'est-ce pas? dit-elle d'une voix attendrie.

Des larmes vinrent aux yeux de Séverac. Puis, il fit un geste de désespoir et, montrant à Sarah un visage bouleversé :

— Mon père, oui, répondit-il, l'ami, le frère d'armes de votre mari.

Sarah devint toute pâle. Elle se leva. Pierre, croyant l'avoir touchée, reprit en s'appruohant sii|>[ liant :

— Je vous en (^onjure, allt^zvous en. Vous me dites que vous ne courez aucun danger, soit. Mais ce que vous faites là est mal, et je serais indigne de ne pas vous le dire. Partez...

LA COMTESSE SARAII 205

— Non, dit Sarah avec fermeté.

Et avec un sourire railleur, montrant la valise que Pierre avait posée dans un coin :

— Il paraît même qu'il était temps que je vinsse... et que vous vous apprêtiez à faire vous-même ce que vous me conseillez avec tant d'ardeur. . .

Elle s'arrêta. Son regard venait de tomber sur la lettre destinée au comte. D'un élan, elle fut à la cheminée, lut la suscription, décacheta l'enveloppe et se mit à lire. Une ombre passa sur son front.

— Je ne me trompais pas, dit-elle avec amertume, quand je soupçonnais que vous prendriez quelque résolution extrême... La maladie de votre mère, prétexte ! Vous fuyiez, voilà tout.

Elle vint à lui, et le tenant sous son regard- :

— Eh bien ! demanda-t-eUe, et moi?

Pierre poussa un gémissement, puis, d'une voix si étouffée qu'on l'entendait à peine :

— Vous? dit-il. Mais vous savez bien que la situation dans laquelle nous nous débattons ne peut avoir qu'une issue : la séparation éternelle. Nous avons été victimes tous deux d'une fatalité inexplicable. La faute que nous avons à nous reprocher, j'en suis encore à me demander comment elle a pu être commise. Ah! je m'en punirai durement, croyez-le bien, car j'ai horreur de ce que j'ai fait! Mais, au moins, moi, je suis seul ; je n'ai engagé que moi dans mon crime, et je puis prendre une résolution désespérée sans frapper un innocent. Tandis que vous, votre mari est là, bon, généreux, loyal, et qui ne mérite pas de souffrir. Un

mol prononcé imprudemment, un regard surpris peuvent lui révéler l'infamie ! Oh! tout plutôt que cela! Je l'aime, je le respecte. Au prix de ma vie, j'aurais voulu lui épargner une peine, et je l'ai outragé si cruellement que tout mon sang ne pourrait pas laver la tache faite à son honneur!

Et la figure du jeune homme, bouleversée, trahit la plus cruelle angoisse. Il se tordait furieusement les mains. dans un paroxysme de rage contre lui-même. La douleur physique qu'il éprouvait lui paraissait un allégement à sa douleur morale. Il reprit :

— Oubliez un moment de folie, chassez cette heure affreuse de votre souvenir. Vis-à-vis de vous-même, mettez tout sur moi. Rendez-moi dans votre pensée responsable de tout ce qui est arrivé; méprisez-moi, exécrez-moi : je ne veux que votre colère et votre haine ! C'est bien là tout ce que je mérite. Je vous le demande à genoux. Faites-vous impassible, calme, souriante ; trompez par devoir comme d'autres trompent par infamie. Vivez comme par le passé auprès de l'homme qui vous aime. Assurez sa tranquillité. Qu'il ne puisse jamais rien soupçonner, et que son bonheur soit le rachat de notre faute.

Sarah, immobile, avait écouté Pierre en le dévorant du regard. Chacune de ses paroles lui firent bondir le cœur. Ce n'était plus là le froid et sévère Séverac. Elle l'aima cent fois plus, le voyant si fier, si énergique et si emporté. Ainsi, dans son ardeur d'humilité, dans sa fièvre de sacrifice, Pierre alla directement contre le but qu'il se proposait. Il n'entraîna pas

Sarah à se dévouer. Il redoubla la passion qui s'était emparée d'elle.

— Vous me suppliez d'oublier, dit la jeune femme. Qui vous dit que je le veuille? Vous me demandez de vous haïr. Qui vous dit que je le puisse? Me détourner à jamais de vous, quand vous avez éveillé mon cœur, que je croyais incapable de battre? Non! Ne croyez pas que je m'y résignerai maintenant. Dieu sait que j'ai tout fait, pendant longtemps, pour vous éloigner de moi. Gomme si j'eusse deviné quelle influence vous auriez sur moi, je me suis attachée à vous prendre en aversion. Je suis arrivée à me faire illusion à moi-même ; j'ai cru que je vous détestais. Ce n'était que de l'amour irrité de ne pouvoir s'épancher librement. Malgré moi-même, vous m'occupiez. Je vous suivais du regard, je vous suivais de la pensée, et je m'indignais de vous voir si indifférent, si glacé. Toutes les fois que j'ai eu une occasion de vous blesser, je l'ai saisie, vous le savez bien. Et quand Toccasion ne se présentait pas, je la faisais naître. Je tâchais d'élever des obstacles entre vous et moi. Mais je vous aimais malgré tout, en dépit de ma volonté, et dans chacune de mes méchancetés, il ne fallait voir qu'une révolte de mon orgueil. Ohl je l'ai bien senti que je vous aimais, et j'ai espéré aussi que vous m'aimiez, lorsque vous vous êtes jeté entre cet insolent marquis et moi à Rome. Et quelles tortures j'ai endurées, quand j'ai vu qu'après vous être battu, vous affectiez de ne pas me laisser croire que c'était pour me protéger que vous aviez

risqué votre vie. Là, ma tendresse a pris la forme de la haine et je vous en voulais de votre dédaigneuse froideur ; j'étais avide d'humilier votre fierté. Mais je vous aimais toujours ! Pierre, je ne voulais pas vous voir chez moi; c'est le comte qui m'a forcée à vous attendre. Aveugle, il nous a poussés l'un et l'autre audevant du danger. Nous avons succombé. Eh ! qui donc se serait sauvé, là où nous nous sommes perdus?

— De plus honnêtes que nous, dit durement Séverac.

Et morne, le front penché, détournant les yeu.x, il restait assis, se sentant enveloppé dans un cercle qu'il ne pouvait franchir qu'en renversant tout autour de lui et en causant d'effroyables malheurs. Sarah près delui, ses belles mains dégantées, jouait avec un stylcl corse tranchant et affilé, au manche d'ébène cerclé d'argent, qu'elle avait pris sur la table. Pierre, dans un mouvement de rage, se leva, et arrachant à la jeune femme l'arme qu'elle tournait entre ses doigts :

— Ce serait si simple d'en finir ainsi, d'un seul coup! s'écria-t-il, les yeux pleins d'égarement.

Et il dirigeait la pointe aiguë vers sa poitrine. Sarah ne fit pas un geste pour l'arrêter. Elle s'avança vers lui, pleine du désir passionné de partager son sort :

— Soit, dit-elle. Mais alors tous les deux ! Pierre jeta loin de lui le stylet, avec tant de violence

que la lame se brisa contre le plancher.

— N'aurai-je donc plus le droit d'être seul, dit-il avec découragement, même dans la mort?

— Non, répondit Sarah gravement, vous m'appartenez, et je vous aime trop pour consentir à ce que rien nous sépare.

Sa figure mobile devint rêveuse.

— Mais voyez quelle singulière inconséquence est la vôtre ! poursuivit-elle. Vous me suppliez d'épargner le repos de mon mari, et vous faites tout ce que vous pouvez pour le troubler. Vous allez à l'extrême avec une vivacité étrangement déraisonnable. Vous songez d'abord à partir. Quel plus grave motif de soupçon pourriez-vous donner au comte? Et puis, dans un accès de frénésie, vous voulez vous tuer. Au lieu de me prêcher la prudence, comme vous le faisiez tout à l'heure, vous devriez me demander des conseils.

— Oh! je vois que vous êtes adroite et avisée, dit Pierre amèrement, et que vous savez toujours calculer.

— Vous essayez de me blesser, mais de vous je puis tout supporter, reprit Sarah. D'arlleurs,vous avez raison, je m'efforce de calculer pour arriver à assurer votre sécurité et ma joie. Et si je suis adroite et avisée, c'est par amour pour vous. Ne vous révoltez pas. Je ne suis pas bien exigeante, allez. Vous apercevoir seulement, entendre votre voix, savoir que vous n'êtes pas loin, et que je puis espérer me trouver quelquefois en face de vous, c'est là seulement ce que je demande. Ma tendresse sera silencieuse et mon bonheur caché. Est-ce donc si pénible, si criminel? Et qui le saura?

— Nous! s écria Pierre. Votre pudeur est-elle donc

•JlO LES BATAILLES DE LA VIE

tout extérieure, et n'auriez-vous de honte que devant les autres? Mais rougir de soi, à ses propres yeux, être estimé de tous, excepté de soi-même, n'est-ce pas le pire des supplices? Enfin, parce que la faute sera bien cachée, sera-t-elle plus excusable? Je serai un voleur ignoré, voilà tout, mais je n'en volerai pas moins. Vous appartenez à celui dont vous portez le nom.

Sarah rougit légèrement :

— Je porte son nom, c'est vrai... Mais quant à lui appartenir...

Aces mots, un rayon illumina l'obscurité affreuse dans laquelle se débattait Séverac. Il crut à une atténuation possible de sa faute. Son visage trahit si complètement le soulagement subit de son coeur ulcéré que Sarah, comme un général habile devinant le point exact où il faut attaquer, pressentit la victoire.

— Pouvait-il espérer avoir en moi plus qu'une fille? ajouta-t-elle.

— Il vous aimait pourtant? dit Séverac, repris de ses doutes.

— Les hommes ne font-ils pas, bien des concessions quand ils sont épris? répondit-elle avec coquetterie. J'étais libre,'riche, heureuse : je n'étais plus une petite fille, j'avais vingt-six ans... Si le comte ne s'était pas plié à mon caprice, je pouvais le repousser.

— Ah ! pourquoi l'avez-vous épousé ? murmura Pierre.

Sarah se glissa auprès de lui, et prenant sa mam qu'elle emprisonna entre les siennes :

— Qui sait ce qu'il y a au fond d'un cœur de femme? dit-elle avec un air énigmatique. Peut-être ai-je voulu me rapprocher de vous.

Déjà Pierre ne discutait plus. Le charme de Sarah agissait irrésistiblement. Sa douce voix avait engourdi la volonté de celui qu'elle voulait conquérir. Elle s'était penchée vers lui, et maintenant elle lui parlait tout uas à l'oreille, l'enivrant de son suave parfum, le pénétrant de sa voluptueuse ardeur, l'enveloppant de sa grâce enchanteresse. Et déjà, prompt à se rendre aux captieux arguments qu'elle lui avait fournis, Pierre capitulait avec sa conscience. L'honnêteté se taisait en lui, réduite au silence par le désir. L'amour sensuel, allumé par le contact de cette tentante créature, commençait à brûler son sang et achevait de bouleverser sa raison. Et elle, avide de triompher des résistances qu'elle avait rencontrées, déployait toute sa puissance de séduction. Elle avait réussi à l'enlacer étroitement dans ses bras. Et, roulant sa tôte sur son épaule, lui mettant près des lèvres l'or de ses cheveux, elle murmura d'une voix mourante, qui passa comme un souffle dans le cou de Pierre et le fit frissonner :

— Oui, je t'ai toujours aimé. Avant de te connaître, je t'attendais, et nul n'a pu me plaire. Dès le premier jour où je t'ai vu, tu t'es emparé de moi malgré ma volonté de résister, et tu as occupé ma pensée, et tu as rempli mon cœur. Je t'aimais en rêve. Là, tu ne me résistais pas: tu étais bon. Tes yeux n'avaient que de tendres regards et tes lèvres que des baisers.

C'était une ivresse exquise. Hélas ! au réveil, je te retrouvais sombre et glacé. J'ai bien souffert, va, et il faut me ie faire oublier. Ces songes heureux, est-ce que tu ne veux pas qu'ils deviennent des réalités? Est-ce que tu me repousseras toujours? Est-ce que tu me chasseras de tes bras? Oh! je suis si bien, là, près de ton cœur!... Garde-moi, je t'en prie; fais de moi ce que tu voudras, pourvu que je sois à toi... Je t'adore !... N'est-ce pas que tu veux bien m' aimer?

Et, dévoré par le souffle ardent de Sarah, mordu au cœur par une tentation furieuse, ensorcelé, vaincu, Pierre n'eut plus la force de répondre : « Non.. »

Dès lors, la vie de Séverac fut troublée par un ' combat terrible entre sa conscience et sa passion. Sarah, comme une hardie dompteuse, dut lutter contre lui et le soumettre frémissant à son caprice. Sous ses yeux au pouvoir irrésistible, il cessait d'être. Mais loin d'elle, il maudissait sa faiblesse. 11 semblait que la jeune femme, comme les magiciennes zingares dont peut-être elle descendait, connût des paroles pour faire aimer. Ainsi qu'une amoureuse du temps des Valois, avait-elle envoûté Pierre? Il n'était plus en possession de sa volonté, et il le sentait. Véritable possédé d'amour, il se cherchait et ne se retrouvait plus dans cet être sans courage, que le regard d'une femme rendait fou. Et, cependant , il ne l'aimait pas. Il la désirait seulement. Hors de sa présence, il se promettait bien de ne plus subir son ascendant, de résister à ses fantai-

sies. Mais devant elle, dans le rapprochement troublant de ce corps dont il se rappelait les beautés, il cessait de commander à son cœur. Un voile enveloppait son esprit, et ses sens déchaînés faisaient de lui l'esclave de cette femme.

Dans la solitude, il avait des accablements désespérés. Il revoyait Sarah, avec son audacieux sourire, lui ordonnant le mal, et lui, dans un mouvement de rage impuissante, il maudissait la séductrice. Il endura les tourments les plus horribles. Il chercha à se fuir. D'autres que lui se fussent réfugiés dans l'ivresse qui fait oubher. Il s'efforça seulement de ne plus rester seul en face de lui-même.

On ne le reconnaissait plus. Ce n'était plus le grave Séverac, vivant solitaire et retiré. L'isolement maintenant lui faisait peur, comme l'obscurité aux enfants. D rechercha le monde. On le vit au bal, restant très tard et dansant avec une sorte de furie. Il voulait s'écraser de fatigue. Alors, très avant dans la nuit, il rentrait chez lui et pouvait dormir, sans avoir de ces hallucinations qui le bouleversaient. Il se fît recevoir membre d'un Cercle. Ce sage et sévère jeune homme joua, mais non pas au baccara et au lansquenet, qui laissent trop de liberté à l'imagination. Il rcchercb.i les jeux qui exigent une grande tension d'esprit et qui absorbent complètement la pensée. Le whist et les échecs le passionnèrent en apparence. On le voyait rester, le coude appuyé sur le damier, combinant lentement un coup. Ses yeux devenaient fixes, une légère pâleur montait à son front. L'image de Sarah soudai-

i>i4 LES BATAILLES DE LA VIE

nement s'était dressée devant lui, et il avait oublié la partie, la marche de ses pièces et l'attente résignée de son adversaire. Il poussait enfin une sourde exclamation et se remettait au jeu avec ardeur.

Fait singulier, le général était de V Union, nn des plus importants cercles de Paris et où l'admission es\ fort difficile. M. de Ganalheilles, très influent dans le comité, s'était fait fort d'enlever la réception de Séverac sans difficultés. Le jeune officier n'avait pas accepté et s'était présenté aux Mirlitons, donnant pour raison que le Cercle de la place Vendôme était plus vivant, plus animé, plus jeune, et tout aussi bien composé que le Cercle de M. de Ganalheilles. En réalité, il fuyait l'intimité du mari de Sarah. Il était dévoré par des remords cuisants. U ne touchait jamais la main de cet honnête homme sans rougir. Et les relations, que son service auprès de lui nécessitait, étaient trop pénibles pour qu'il voulût les compliquer par de «ontinuels rapports mondains. U évitait aussi Saràh. Les soirées, auxquelles on le voyait assister, étaient de préférence celles où. la jeune femme n'allait pas. Quand, dans un bal, la comtesse de Ganalheilles arrivait, Séverac devenait triste et soucieux. Il se réfugiait dans les salons écartés et se mettait volontiers à une table de jeu. Mais Sarah l'envoyait chercher par un valseur complaisant et, impérieuse, forçait Pierre à danser.

Pompéran, immuablement gai, avait remarqué le peu d'empressement de Pierre auprès de « sa Générale », comme il. disait, dans sa familiarité de gom

meux, et il le plaisantait. Sautillant, un fredon aux lèvres, entre deux danses, il arrivait auprès de Séverac, et lui frappant sur l'épaule, avec un air narquois :

— Allons, mon capitaine, voilà votre « Générale » arrivée ; il s'agit de s'exécuter, mon brave ami. En avant la valse en douze temps !

Et, heureux de son invariable plaisanterie, il se mettait à chantonner sur l'air de Lieschen et Fritzchen :

Quand un aid' de camp Voit sa générale, D faut sur-le-champ Qu'il danse et qu'il balle.

Tra la I tra la la 1

Et Séverac, faisant la sourde oreille et restant cloué à sa place :

— Allons, capitaine, voilà la comtesse qui agite son éventail avec impatience. Haut le pied, mon bon, ou gare les arrêts ! Vous savez, sérieusement, elle m'a dit d'aller vous chercher... Voilà ce que c'est que de valser avec une perfection qui devient de plus enplus rare ! Victime de vos avantages, cher ami. Trop détalent!... Eh! dites donc, vous souperez à notre table, hein? Nous rirons !

Séverac se levait alors lentement, et, au travers des groupes, glissant sur le parquet pour ne pas marcher sur les traînes des robes de bal, dans l'atmosphère î^aude des salons de danse, il se dirigeait vers Sarah, palpitant déjà et le cœur serré, en la voyant assise, montrant ses blanches épaules et ses bras charmants.

Elle lui parlait un instant tout bas, puis, se levant avec une grâce alanguie, elle livrait sa taille souple au jeune homme, et, dans un emportement voluptueux, ils valsaient, serrés l'un contre l'autre, lui la portant avec une fièvre passionnée, elle, les yeux à demi fermés, le sourire vague, étourdie par le mouvement et presque pâmée dans les bras de celui qu'elle adorait.

Sarah, pendant tout cet hiver-là, fut dans tout l'éclat rayonnant d'un bonheur complet. Adulée, recherchée par les hommes les plus brillants et les moins habitués à la résistance, elle opposa à tous une froideur exquise, plus excitante pour eux que la plus habile coquetterie. Elle ne voulut pas donner un seul motif de jalousie à Pierre. Elle sentait très bien qu'à la première occasion qui lui serait offerte de briser sa chaîne, il lui échapperait. Elle lui fît secrètement hommage de tous ses succès. Elle se garda pour lui seul. Et, mariée à un vieillard, belle, courtisée, elle donna au monde le spectacle d'une vertu en apparence inattaquable.

Le comte, redevenu jeune, jouit délicieusement de ces triomphes. Il en eut tous les honneurs : il fut envié et eut des courtisans, comme le favori d'une reine. On. le choyait par amour pour Sarah. Il y eut des amants rebutés qui rêvèrent de se faire bienvenir de la femme en caressant le mari. Esprit brillant, exclusivement fai^ pour le plaisir, le comte, qui avait tant souffert de l'isolement après les désastres de la guerre, se laissa aller à ce tourbillon qui l'emportait, dans un

éblouissement de lumières, dans un enivrement de fleurs, dans un bercement de musique. Son amourpropre fut délicieusement flatté par la beauté et la grâce de Sarah. Et pourtant sa sécurité fut absolue. Plus la jeune femme était entourée et courtisée, plus elle accentuait la sévérité attrayante de son maintien. Le comte fut considéré comme très heureux. Merlot (lisait en grognant :

— Je ne sais pas ce qu'il a, cet animal-là, mais il aura été adoré toute sa vie. Quand il était jeune, il n'y en avait que pour lui, et maintenant qu'il est vieux, il dame encore le pion à tout le monde.

Et le comte, avec un sourire, disait au colonel :

— Vois-tu, c'est que moi je ne suis pas toujours hérissé et grognant comme toi ; c'est pourquoi on me fait partout gracieuse mine. Tiens 1 à ta place, je voudrais, ne fût-ce qu'une fois par hasard, être aimable, pour jouir de la surprise de mes contemporains.

Mais Merlot, hochant la tête avec un air soupçonneux, murmurait :

— Bon! bon! Attendons la fin!

Et avec une aigreur, chez lui naturelle, il essayait de prouvera son ami qu'il n'était pas possible qu'un homme de son âge fût sérieusement aimé par une femme aussi jeune et aussi charmante que Sarah.

Un jour que, devant Séverac, le colonel se livrait à ce passe-temps, pour lui bien doux, qui consistait à dire des choses désagréables au général, au sujet de son insolent bonheur :

2i8 LES BATAILLES DE LA VIE

— J'ai cependant un regret, dit M. de Canalheilles c'est de n'avoir pas d'enfant.

— Rassure-toi, ricana Merlot ; à ton âge on en a toujours.

— Oui, répondit tranquillement le comte, mais moi, si j'en ai, au moins, je serai sûr qu'ils seront de moi.

Se verac avait pâli. Une clarté horrible s'était fJte dans son esprit. Jusqu'à ce jour, il avait répondu aux reproches de sa conscience par cet argument suprême, que lui avait fourni si habilement Sarah : Elle n'estpas la femme du comte. Il se considérait comme une sorte de Lindor enlevant Rosine à Bartholo. Il n'y avait plus, entre le général et lui, ce hideux partage qui lui avait paru impossible à accepter. Il n'était pas un voleur, ayant dérobé à un homme ce qu'il possédait de plus précieux au monde : une femme adorée. Il n'avait commis qu'une peccadille d'amour. il se rassurait ainsi lui-même, dans ses moments de douloureuse inquiétude, et cette imaginaire atténua tion de sa culpabilité l'avait aidé à supporter l'existence telle que Sarah la lui imposait.

En un instant, toutes ses illusions disparurent. Un mot du comte suffit pour l'éclairer. En l'entendant parler, avec cette assurance, de sa paternité possible, Pierre découvrit la criminelle fausseté de Sarah. 11 comprit qu'elle l'avait trompé, et un immense dégoût le saisit. Il vit cette adorable créature auprès de son vieil époux, lui murmurant les mêmes tendres paroles, lui prodiguant les mêmes caresses. Ainsi, c'était sortant des bras de l'un qu'elle allait à l'autre. Et,

avec un tranquille sourire sur les lèvres, avec une sérénité parfaite sur le front, elle poursuivait sa double tromperie, mentante l'amant aussi bien qu'à l'époux.

Était-ce possible qu'elle fût perverse à ce point? Et soudain le souvenir- lui revint de Sarah, passant en voiture quelques heures à peine après la faute, serrée contre son mari, calme et fraîche ainsi que la plus honnête des femmes, et le saluant comme un indifférent, lui qui venait de la tenir sur son cœur. C'était toujours la môme audace. Et, dès le premier instant, elle avait été dans son rôle.

Une colère sourde bouillonna en lui. Il oublia sa fourberie et s'indigna de la fourberie de Sarah. Elle était bien de sang bohème. Elle avait toute la duplicité et toute l'effronterie de sa race, rendues plus dangereuses encore par le vernis séduisant sous lequel l'éducation les avait dissimulées. Elle avait, en apparence, la correction parfaite d'une lady, et, en réalité, le cynisme et l'impudeur d'une gitane. La sécurité absolue du comte inspira à Pierre une sincère pitié et lui causa une grande honte. Il devint plus sombre et plus nerveux, et, pendant huit jours entiers, il trouva moyen d'éviter Sarah, 11 la voyait de loin. Mais, vainement, elle lui faisait signe de venir lui parler, en levant impérieusement son éventail. Il se faisait un front de marbre et, des yeux sans regards. Les symptômes de la violente agitation dans laquelle son attitude mettait Sarah ne lui échappèrent pas. 11 ne fît rien pour calmer la jeune femme. Il

trouva juste qu'elle s'irritât et qu'elle souffrît. Il souffrait bien, lui. Les tortures de Sarah étaient la revanche des siennes. Ainsi, dans les cruels embarras de cette situation irrégulière, la bonté et la droiture natives de Séverao s'altéraient peu à peu. 11 devenait mauvais.

Le printemps était revenu. Sarah, exaspérée, ne voulut pas rester à Paris. Elle eut la fantaisie d'aller sMnstaller à Canalheilles. Là, elle se croyait sûre de tenir Pierre à sa discrétion. Dans l'intimité de la vie à la campagne, il ne pourrait pas lui échapper. S'il se réfugiait à Bois-le-Roi, chez sa mère, rien ne serait plus facile pour Sarah que d'aller le relancer. A pied, par la forêt, c'était une charmante promenade.

Le comte, un peu étonné de l'amofur imprévu que sa femme éprouvait pour le château de Canalheilles, où elle avait toujours eu l'air de s'ennuyer prodigieusement, se prêta à ce nouveau caprice de Sarah avec sa bonne humeur habituelle. D'ailleurs, la comtesse ne paraissait pas décidée à mener une existence claustrale. Avec une gaieté un peu fébrile, elle avait déclaré qu'elle organiserait des réceptions par séries, afin de donner au vieux manoir l'animation qui lui était nécessaire pour ne pas ressembler à une prison d'État.

Dès les premiers jours, les Pompéran s'installèrent, emplissant, à eux seuls, les vastes couloirs de pierre de rires et de chansons. Puis vint madame Sraorden, cette aimable Américaine, dont le mari gagnait des millions à Chicago, pendant qu'elle menait grand train à Paris. De la garnison de Fontainebleau, une élite

de jeunes officiers arriva, chaque soir, mettant dans les vastes salons l'éclat brillant des uniformes. Et le piano, attaqué par les doigts nerveux du lieutenant La Livinière, fit résonner du gai sautillement des valses et des quadrilles les hauts plafonds sous lesquels la comtesse de Chateaubriand avait peut-être dansé la pavane. Mais Séverac resta invisible. Il s'était fait donner un congé par le général et il ne mettait pas les pieds à Canalheilles.

Sarah dut faire bonne mine et, silencieusement, dévorer sa rage. Non seulement Pierre n'était point près d'elle, mais encore le comte, désœuvré, ne la quittait pas. Adorant la société des femmes, dans laquelle il avait été élevé et avait toujours vécu, il restait au salon, s'occupant à des bagatelles, causant avec une persistance désespérante, quand Sarah aurait vouki se recueillir pour penser à Séverac.

Le général devait aller faire une tournée d'inspection dans les départements. Il en parlait beaucoup. C'était une grosse corvée pour lui. La perspective de vivre dans des auberges et d'être continuellement sur les routes, le rendait maussade. Il ne redevenait gai et heureux que le soir après dîner, quand il voyait, dans le salon, tourbillonner les robes claires des jeunes femmes dansant comme des folles. Ce bruit joyeux, cette animation entraînante lui plaisaient. Ainsi que le disait assez irrévérencieusement son petit cousin de Pompéran, il dressait l'oreille comme un brave invalide qui entend la sonnerie stridente du ré giment qui passe.

Séverac devait accompagner le général dans sa tournée et, pendant trois semaines, il allait donc avoir sa complète liberté. Il en était arrivé à considérer comme une délivrance ce voyage, loin de Sarah, dans la société de l'homme dont il ne pouvait toucher la main sans frémir. Entre Sarah et le comte, iln'hésilail pas. Auprès du mari, il éprouvait une pénible contrainte, mais, auprès de la femme, il endurait le plus affreux supplice.

Sarah, secrètement exaspérée, montrait une animation et un entrain extraordinaires. Mais sa gaieté nerveuse sonnait faux, et, dans ses yeux, il y avait par moments certaines lueurs que la bonne Stewart connaissait bien, et qui présageaient quelque crise violente, comme les feux-follets voltigeant au-dessus des roseaux, sur l«s bords des marais, annoncent l'o rage.

Un événement très inattendu changea subitement la face des choses. Un matin, le comte, contrairement à ses habitudes, entra dans le cabinet de toilette de sa femme. Il tenait une lettre à la main et paraissait radieux. Sarah, étonnée, renvoya d'un geste sa femme de chambre, et, tordant en une seule masse son admirable chevelure, elle regarda avec curiosité son mari.

— Lisez, ma chère, dit celui-ci en tendant la lettre...

Sarah jeta les yeux sur le papier. Elle ne reconnut pas l'écriture de Séverac. Son visage prit une expression d'indifférence. Du moment que la lettre n'était pas de Pierre, que lui importait? Elle laissa rouler sur son dos les blondes tresses de ses cheveux, qui lui tombaient jusqu'aux jarrets et, avec un peigne d'argent, elle se mit à les peigner distraitement.

— Il est inutile que je lise, dit-elle au comte, dites-moi ce qu'il y a dans ce billet...

— Il y a, ma chère, que Blanche, ma nièce, prend la résolution de quitter le couvent et me demande si je veux d'elle. Quelle question à me faire, n'est-il pas vrai? L'inquiétude de la voir entrer dans les ordres était la seule ombre qu'il y eût sur ma vie. Maintenant, entre elle et vous, je vais être complètement heureux. Car vous l'accueillerez, n'est-ce pas, avec autant d'empressement que moi?

Pendant que le comte parlait, Sarah avait réfléchi. Les avantages de la situation nouvelle, que la présence de la jeune fille pouvait lui créer, la frappèrent vivement. Le comte, avec la mobihté de son caractère, allait s'éprendre de Blanche et, pendant quelque temps, s'occuper exclusivement d'elle. Pour aller chercher la jeune fille, un voyage à Paris au moins serait nécessaire. Elle accompagnerait le comte et trouverait bien le moyen de se dérober, pendant une heure, pour courir chez Séverac. Elle le contraindrait avenir à Canalheilles, et là, grâce à la diversion que la jeuiie fille allait faire, ils trouveraient un peu de liberté.

— Vous ne pouvez pas douter du plaisir que j'aurai à recevoir votre nièce, répondit-elle, en se montrant aussi gracieuse qu'elle avait été maussade une minute avant. Votre maison est la sienne. C'est moi qui suis une intruse. Mais je le lui ferai oublier, n'en doutez pas, par mon affection...

— Vous me causez une grande joie, dit le comte

avec attendrissement. Et je ne sais comment vous remercier de tout le bonheur que vous me donnez. Je suis vraiment privilégié et je comprends qu'on m'envie.

Il avait pris les mains de Sarah et les baisait doucement. Une rougeur ardente monta au front de la jeune femme. La touchante confiance de son mania troubla. Et, amèrement, elle fit un retour sur ellemême. Emportée par une passion irrésistible, elle avait tout oublié. Mais devant l'effusion de ce vieillard, en l'entendant lui adresser les remerciements qu'elle méritait si peu, elle fut prise de honte.

— Il ne faut pas laisser à mademoiselle de Cygne le temps de refléchir, dit-elle en ramenant son mari à l'objet de leur entretien. Je pense que vous ferez bien d'aller aujourd'hui même la chercher. Et, si vous le voulez, je vous accompagnerai... La nouvelle existence que votre nièce va commencer nécessitera de nombreuses visites dans les magasins. Elle n'a guère que son trousseau de couvent... Et peut-être ne serat-elle pas fâchée d'être guidée dans ses acquisitions.

— Vous allez au-devant de tous mes désirs ! s'écria le comte. Et vous serez pour cette enfant...

— Une mère ! dit Sarah, en montrant la joie qu'elle éprouvait en voyant réussir si complètement sa combinaison.

— Une bien jeune mère, reprit galamment le comte... Ah! je vous dirai que j'ai reçu aussi un mot de Séverac... Où l'ai-je mis?

Et, fort heureusement, le comte fouillait dans la po

che de son veston, car Sarah devint aussi blanche que la batiste de son peignoir.

— Eh bien! que vous dit-il? ne put se retenir de demander la jeune femme, dont le sang circula si brûlant qu'il lui sembla qu'elle était enveloppée de flammes.

— Il m'annonce son arrivée à Bols-le-Roi, où il compte finir la préparation d'un important travail dont je l'ai chargé.

Sarah, si alerte et si animée à la pensée d'aller à Paris, où elle croyait trouver Pierre, devint morne et affaissée en pensant que son espoir serait déçu. Elle maudit la précipitation avec laquelle elle s'était engagée à accompagner son mari. Le comte parti pour toute une journée, elle eût été libre d'aller à Bois-le- Roi. Maintenant, il lui fallait s'exécuter. Elle pensa avec amertume aux déceptions qu'il lui fallait continuellement subir. Elle !fit le compte de ses heures de joie et celui de ses jours de chagrin. La somme des unes était bien inférieure à celle des autres. Un bonheur si rare et si fugitif acheté au prix de tant de souffrances et d'inquiétudes 1 C'était là ce qu'elle avait voulu, ce qu'elle voulait encore. N'était-ce pas de la folie? Elle avait autour d'elle des gens complètement heureux. Les jeunes Pompéran, toujours enlacés, toujours s'embrassant comme des tourtereaux aj printemps. Ceux-là n'avaient ni soucis ni tourments. Mais que de niaise frivoUté dans cette joyeuse existence ! Que de plate monotonie dans cette constante afFection! Tout était à la surface, rien au fond. Leur

cœur avail-il jamais battu? Avaient-ils éprouvé, une seule fois, les dévorantes sensations qui attachaient si sûrement Sarah à Pierre? Et dans une rage passionnée la jeune femme se dit : Une heure de cet amour plutôt qu'une existencede cette fade tendresse. S'emplir l'âme d'une ivresse immense. Et puis, après, revivre cette heure par le souvenir jusqu'au repos étemel.

Mais, maîtresse d'elle-même, elle sut disâimuler son agitation et montrer à ses hôtes un visage souriant et paisible.

Le soir, mademoiselle de Cygne fut installée dans une aile du château, voisine de la bibliothèque. C'était l'appartement de jeune fille de sa mère. Un petit escalier, donnant dans la bibliothèque, aboutissait aux serres, et permettait autrefois à mademoiselle de Canalheilles de descendre sans passer par les grands appartements. En se trouvant dans cette chambre, qui avait été conservée ielle que sa mère l'avait habitée. Blanche éprouva une profonde émotion. Tous les petits objets qui avaient servi à celle dont la mémoire était si chère à son cœur étaient à leur place. Dans une charmante table Louis XVI, qu'elle eut la curiosité d'ouvrir, elle trouva un ouvrage de broderie commencé. Sans doute, sa mère y travaillait au moment de son mariage, et elle l'avait laissé inachevé dans sa chambre déjeune fille. Une larme, coulant lentement sur la joue de Blanche, roula sur la broderie. Elle porta à ses lèvres la toile jaunie, attachée encore à la toile ci-

rée, et serra soigneusement le pieux souvenir. Dans l'alcôve, à la tête du lit, un crucifix d'ivoire était attaché. Blanche se mit à genoux et prit possession de la chambre par une prière.

L'arrivée de mademoiselle de Cygne, au travers de la vive gaieté des habitants du château, ne jeta aucun trouble et ne causa aucune gêne. Blanche, dès les premiers instants, se montra charmante dans sa gravité un peu étonnée. Elle tint à mettre tous ces joyeux vivants à Taise. Elle s'était adroitemeat informée auprès de son oncle de leurs passe-temps habituels. Et après le dîner, les voyant rester en place et faire salon, avec un peu de contrainte, elle dit doucement:

— Est-ce qu'on ne danse pas ce soir?

Et comme on se récriait, en affirmant qu'il était parfaitement possible d'occuper autrement la soirée :

— Je serais désolée d'être cause d'un changement dans vos agréables habitudes, reprit-elle. D'ailleurs, je puis me rendre utile.

Et, s'asseyant au piano, elle joua les premières mesures d'une valse brillante.

De tous les coins du salon partirent des exclamations, et les couples, rapidement formés, se mirent à tourbillonner, sous les regards charmés dii comte, qui, assis dans un fauteuil, renversé mollement, suivait les petits pieds efOeurant le parquet, enveloppés dans un flot de dentelles et de soie, pendant que les notes étincelantes de la valse, par les fenêtres ouvertes, s'envolaient au vent de la nuit.

Blanche dormit mal. Le silence orofond des cam-

LA COMTIÎSSE SARAH 229

pagnes la troubla. Toutes ses habitudes se trouvaient changées brusquement. Le pas léger de la sœur surveillante suivant les longs corridors, sa lanterne à la main, le roulement sourd des omnibus sur le pavé de la rue, qui taisait vibrer son verre d'eau sur le plateau de cristal, le chuchotement étouffé de ses camarades, causant en cachette, qui berçait si bien son sommeil, tous ces bruits familiers lui manquèrent. Elle se retourna fiévreusement dans son lit, et, ne pouvant trouver le repos, elle voulut lire. Sur sa table, elle avait vu un volume couvert en maroquin bleu et timbré des initiales de sa mère. Ayant rallumé sa bougie, elle le prit et, à la première page, elle lut : Eugénie Grandet.

Dès les premières lignes, elle fut sous le charme. L'analogie singulière, qui existait entre le caractère du vigneron et celui du marquis de Cygne, la saisit. Elle se figura sa mère, vivant dans lo triste et sombre hôtel de la rue de Bellechasse, en tête-à-tête avec le dur et maniaque collectionneur. Elle la vit pâle et timide comme la femme de l'avare. L'arrivée de Charles Grandet, les chastes et fraîches amours d'Eugénie avec son cousin la ravirent. Elle fut obligée de se faire violence pour cesser de lire. Et, dans l'obscurité de sa chambre, les personnages du roman se présentèrent à son esprit, sous une forme plus précise. Eugénie, c'était elle, et Charles Grandet avait les traits de ce grand jeune homme, vêtu de noir, qu'elle avait vu pleurer dans le cimetière, à trois pas de la tombe de son père. Elle savait, par son amie Madel'^ine, que

Pierre Séverac, comme Charles Grandet, avait perdu son père dans de tragiques circonstances. Elle le consolait et peu à peu se mettait à l'aimer. Elle fut mécontente de s'être laissée aller à de pareilles idées. Elle essaya de penser à autre chose, mais toujours elle voyait Charles Grandet sous les traits de Pierre Séverac. Dans le jardin de la petite maison de l'avare, sur le banc, elle se représentait les deux amoureux échangeant leurs serments. Et c'était elle et Pierre qui étaient assis sous la voûte fleurie de plantes grimpantes, la main dans la main.

Elle finit par s'endormir vers deux heures du matin. A six heures et demie, elle fut réveillée brusquement par cette pensée confuse qu'elle n'avait pas entendu la cloche du lever et qu'elle était en retard. Ses yeux, en s'ouvrant, rencontrèrent les tentures gaies de sa chambre dans laquelle le soleil entrait à flots. Elle sourit en se rendant compte de sa méprise. Elle était libre maintenant, et maîtresse d'elle-même. Il n'y avait plus de cloche, pour lui donner le signal du travail ou du repos. Du fond de sonlit, elle voyait, par l'ouverture des rideaux,les massifs verdoyants du parc. Dans le château, pas un mouvement, pas un bruit qui annonçât le réveil des habitants. Sous la fenêtre, le grincement régulier d'un râteau sur le gravier des allées se faisait seul entendre.

La journée apparut à Blanche dans sa longueur toute vide. Qu'allait-elle faire ? A quoi occuperait-elle son temps? Et comment plierait-elle son activité laborieuse au désœuvrement des mondains qui l'entou-

raient ? Elle ne connaissait rien de leur existence que par ouï-dire, mais elle était instinctivement inquiète. Habituée à ne pas rester couchée les yeux ouverts, e^le sauta hors de son lit, passa un peignoir et ouvrit sa fenêtre. Le soleil, déjà haut, éclairait les parterres et faisait étinceler les gazons humides de rosée. Des odeurs exquises montaient des corbeilles de fleurs. Une treille, le long de laquelle un poirier étendait ses rameaux noueux, couvrait toute la muraille du pavillon dans lequel était logée Blanche. L'air pur du matin causa à la jeune fille une soudaine ivresse, la solitude des jardins la tenta, et, désireuse de jouir de cet admirable commencement de journée, elle acheva sa toilette.

Il était huit heures quand elle descendit. Pour la première fois, elle quittait son uniforme de pensionnaire, et, vêtue d'une robe de batiste écrue, ornée de guipures, tenant dans sa main une large ombrelle en soie rouge, elle prit un vif plaisir à se promener au bord de la pièce d'eau. {Dans le clair miroir, son image se reflétait et elle était étonnée de se voir. Elle ne se reconnaissait plus dans cette élégante jeune fille qui passait, traînant derrière elle sa jupe gracieusement retroussée. Elle s'assit sur un banc, et là, à la chaleur du soleil, elle resta rêvant, perdue dans le vaste jardin, baignée par l'air assoupissant, heureuse de vivre.

La petite porte, percée dans le mur du parc, à côté de la grille, en s'ouvrant, la tira de sa torpeur. Elle se leva pour n'être pas surprise, et resta immobile en

voyant entrer Séverac suivi de sa jument qui, la bride sur le cou, marchait derrière lui en frottant sa tête fine contre l'épaule de son maître. Pierre et Blanche étaient à dix pas l'un de l'autre. Ils se regardèrent vip. instant, elle rougissante, et lui étonné. Un peu effrayée par l'ombrelle rouge, la jument pointa les oreilles et, gaiementjfit deux gambades de côté qui la mirent tout près de la jeune fille. D'un élan, Séverac fut à la bride.

— N'ayez pas peur, mademoiselle, dit-il. Elle est un peu capricieuse, mais elle n'est pas méchante.

Et, de sa cravache, il menaçait sa monture, qui secouait la tête en hennissant doucement.

Blanche s'approcha et de la main flatta le col satiné de la jument.

— Excusez-moi, mademoiselle, si je suis entré ainsi, reprit Pierre. Je croyais bien que mon général, seul, serait levé à cette heure.

Il avait attaché, en parlant ainsi, sa bête à un anneau fixé dans le mur. Le chapeau à la main, sous le couvert des arbres, il se dirigea vers le château en compagnie de mademoiselle de Cygne. Ils marchaient côte à côte, sans parler, très troublés tous les doux. Elle, pensant à sa lecture de la nuit, lui, regardant à la dérobée la jeune fille et admirant la grâce modeste de sa tournure.

— Ah ! ah I ma mignonne, c'est toi qui as fait les honneurs de la maison ce matin ! dit d'une voix gaie le général, apparaissant sur le perron. Bonjour, Pierre. Ma chère enfant, laisse-moi te présenter le capitaine Séverac...

Puis, se tournant du côté de Pierre :

— Mademoiselle de Cygne, ma nièce...

Pierre s'inclina profondément. Les paroles prononcées par Frossard pendant cette soirée, où, dans un cabinet de restaurant, le jeune notaire lui avait fait ses confidences, lui revinrent à l'esprit. « Tu te marieras aussi un de ces jours, avait-il dit, Madeleine doit avoir des amies... Parbleu, mais j'y songe... mademoiselle de Cygne, la nièce du général... Elle a une grande fortune, c'est vrai ; tu n'es pas riche, mais qu'importe ! » Il entendait la voix de Frossard distinctement et il y avait un an de cela. Il leva les yeux sur Blanche. Elle s'appuyait au bras de son oncle, svelte et charmante. Elle était un peu pâle, ayant, depuis son enfance, vécu enfermée. Entre elle et Sarah, l'opposition était saisissante. La femme aux cheveux d'or, vigoureuse, ardente, avec ses yeux éclatants et ses lèvres provocantes, éveillait l'idée d'une passion furieuse. La jeune fille aux cheveux blonds, délicate et timide, avec ses yeux rêveurs et sa bouche calme, devait faire rêver un amour céleste et éternel.

Mais Pierre se dit tristement qu'entre la jeune fille et lui, il y avait un bien plus insurmontable obstacle que la différence de fortune. Sarah n'était-elle pas là, exigeante, impérieuse, facile à irriter et prête à toutes les folies?

Le boulet qu'elle avait attaché au pied de Séverac était déjà bien lourd à traîner. Pour reprendre sa liberté, quels efforts ne serait pas obligé de faire le

jeune homme? Il avait, des heures de découragement, pendant lesquelles il se voyait enchaîné, sans espoir possible de délivrance. Se marier? Lui qui ne pouvait même pas s'absenter pendant quelques semaines, sans s'exposera des reproches violents I Et cependant elle se trouvait là, sous ses yeux, la jeune fille à laquelle son ami avait songé pour lui. Tout en elle était adorable. C'était bien l'incarnation de la pureté.

Séverac se la figura dans le petit jardin de Bois-le- Roi, auprès de sa mère. Gomme la chère femme l'eu* aimée! Souvent déjà elle avait dit à son fils :

— Quand donc me feras-tu grand'mère ? Je suis vieille maintenant. Ton père, en disparaissant, a fait un bien grand trou dans ma vie. Comble-le avec des petits-enfants !

Mais c'était un rêve impossible à réaliser. Sarah était là pour lui défendre ce tranquille bonheur.

Il marchait à pas lents, profondément enfoncé dans ses réflexions, suivant le comte et sa nièce, écoutant vaguement leur conversation :

— Dites donc, Séverac, est-ce que vous avez déjà déjeuné, vous? demanda lo général en regardant sa montre. Il est huit heures et demie... Allons du côté de la salle à manger... Qu'est-ce que tu prends le matin, toi, ma fille? Au couvent vous êtes des chattes. Du chocolat, hein? Au lait? Eh bien, tu vas voir ce lait... C'est celui de mes vaches bretonnes... Merlot prétend qu'il nie revient à vingt francs le litre. C'est un peu exagéré... Mais il est exceptionnel!

Ce jour-là, contre toute prévision, Sarah n'eut au-

cun effort à faire pour que Séverac restât au château. Après avoir travaillé avec le comie, il revint sur la terrasse et passa la journée à se promener, à causer et à jouer au lawn-tennis. Vers cinq heures seulement il prit congé, voulant rentrer à Bois-le-Roi, pour ne pas laisser sa mère dîner seule. Il retourna au pas, suivant distraitement les routes de la forêt, conduit par sa jument qui flânait au bord des taillis, arrachant en passant des pousses v«rtes aux buissons.

A table, assis en face de madame Séverac, il parla peUj repassant dans sa tète les événements de cette journée, effrayé déjà de l'impression que mademoiselle de Cygne avait produite sur lui, et se demandant avec angoisse s'il allait l'aimer. Quelle folie ce serait, pensait-il, en fumant un cigare dans le petit jardin aux allées bordées de buis, de s'éprendre de cette jeune fille l Dirait, de propos délibéré, au-devant du malheur. Il n'avait pas le droit d'aimer. Il était lié par la faute commise et devait rester fidèle à sa complice. Sa vie entière était engagée, il le savait bien. La raison lui ordonnait de se détourner de mademoiselle de Cygne, et la probité de ne pas risquer de troubler son cœur. Il prit la résolution de ne rester désormais à Canalheilles que pendant le temps consacré aux affaires de service, et d'éviter toutes les occasions de revoir Blanche.

Pendant quelques jours il se tint parole. Il arrivait le matin, entrait tout droit dans le cabinet du général et, aussitôt le travail terminé, il repartait pour Bois-

le-Roi. Mais le hasard se mêlait de déranger ses pro jets et, presque chaque fois, en traversant la cour, au i

bord du bassin de marbre, il rencontrait la jeune fille. Elle était assise, tenant un livre à la main. Pour gagner les écuries, Pierre était obligé de passer devant elle et, prenant un air indifférent, hâtant le pas, il la saluait sans lever les yeux.

Peut-être si, moins défiant de lui-même, il eût continué à passer ses journées à Canalhei lie s, le sentiment qu'il éprouvait pour Blanche fût-il devenu tout bonnement de la pure et simple amitié. Se tenant éloigné, il pensa beaucoup- à elle et, par un chemin détourné, mais tout aussi direct, la jeune fille prit possession de lui. Déjà, sans s'en rendre compte, il l'aimait. Il s'applaudissait de sa fermeté, il se louait de sa réserve, et il ne s'apercevait pas que chaque effort qu'il faisait, pour se soustraire à l'influence de mademoiselle de Cygne, affermissait le pouvoir secret qu'elle avait sur lui.

11 ne put cependant se dispenser de venir dîner quelquefois à Ganalheilles, Le colonel Merlot et sa fille s'étaient installés. Et Frossard, que la comtesse avait invité, dans l'espérance que Séverac serait attiré par son ami, réclamait à grands cris du secours. Jamais le vieux brave, si remarquable par son égalité de mauvaise humeur, ne s'était montré plus exécrable. Depuis qu'il avait été obligé de retirer Madeleine du couvent, il ne cessait de grogner. Ce fut avec délices qu'il vit arriver le jeune notaire. Il se mit à le martyriser avec un raffinement de Peau Rouge. Grâce

à la diversion que ût Frossard, Madeleine put respirer. La charmante fille, avec une exquise douceur, subissait l'humeur atrabilaire du colonel, elle se prêtait à son despotisme, et acceptait en souriant la surveillance jalouse qu'il exerçait sur elle. Frossard, décidé à tout supporter du père de celle qu'il aimait, montra une patience d'ange. Il se laissa railler aigrement par le colonel, et fit patte de velours à ce vieux chat qui, lui, frappait avec la griffe.

Pierre se résigna donc à venir au château, mais il s'y montra si triste, que le comte lui-même s'en inquiéta. La tristesse était, à ses yeux, la pire des maladies, et il eût préféré se casser une jambe que d'être morose. 11 interrogea le jeune homme et n'en put rien tirer. A toutes ses questions Séverac répondit qu'il n'avait rien et qu'il était comme d'habitude. Un soir, qu'on parlait de la mélancolie du jeune homme, et qu'on en recherchait les causes, Blanche laissa tomber ces mots :

— Mais est-ce que nous n'approchons pas du 14 août?

— Eh bien ! dit le général étourdiment, qu'est-ce que le 14 août peut avoir de commun avec la tristesse de?...

11 n'acheva pas et devint très rouge. Le souvenir de la bataille de Borny venait de lui revenir sombre et douloureux. 11 revit la marche sur Verdun, escortée par la brigade de cavalerie, pendant qu'au loin, sur les derrières, retentissait, furieuse, la canonnade du général Séverac engagé contre le maréchal Steinmetz.

On, s'arrêtait de temps en temps. Et, accoudé au bord de sa calèche, l'empereur, impassible, mais très pâle, écoutait les bruits de la bataille en tortillant silencieusement sa longue moustache cirée. Puis on repartait, suivant la grande route, au travers des villages, au milieu des plaines, le long des bois, avec cette vague sensation qu'on était poursuivi et que, de chaque côté de l'escorte, des uhlaas galopaient déjà, surveillant l'impérial cortège.

— C'est vrai, dit le comte, et, seule de nous, cette

enfant avait pensé à ce triste anniversaire Mais

qui t'a si bien informée sur le compte de Séverac ajouta-t-il sans y mettre de malice.

Blanche resta silencieuse; ses yeux semblèrent implorer le secours de Madeleine qui, prenant là parole avec vivacité :

— C'est moi, général, qui ai entendu raconter bien souvent par mon père tous les grands faits militaires de la dernière campagne, et qui en ai fait le récita Blanche...

— Parfait, appuya Merlot. Tous les enfants de France, filles et garçons, devraient apprendre à lire dans les Bulletins de l'armée. Si Ite ciel avait exaucé mes vœux en me donnant un fils... j'en aurais fait un rude troupier.

Mais si le général s'était contenté de l'explication donnée par Madeleine, Sarah, moins facile à mettre en dél'aut, n'avait pas perdu une seule des sensations éprouvées par Blanche. Dans l'émotion, dissimulée à grand'peine par la jeune fille, la comtesse trembla d'à-

voir trouvé la vraie cause de la tristesse de Séverac. C'était depuis l'arrivée de Blanche dans la maison que Pierre restait si obstinément à l'écart. Elle dirigea de nouveau sur mademoiselle de Cygne des regards pénétrants. Elle la vit calme, penchée sur sa broderie, l'air indifférent. Mais, dans le battement un peu plus précipité de ses paupières, elle devina son trouble. Elle pense à lui, se dit-elle. L'aimerait-elle déjà? Son cœur se gonfla, le sang lui monta aux tempes, et elle eut froid aux mains. Elle se leva brusquement. Il lui semblait que dans ce salon l'air allait lui manquer. Elle passa sur la terrasse et se mit à marcher. Le vent delà nuit rafraîchit son front. Elle se sentit plus calme, et put raisonner. Engagée dans les liens de son coupable amour, elle n'avait jamais envisagé l'éventualité d'une séparation entre Pierre et elle. Trop habituée à triompher, elle n'avait pas songé qu'il pourrait cesser de l'aimer. Toute sa volonté, toute son adresse, elle les avait employées jusqu'ici à se procurer des occasions de voir Séverac. Elle se sentit capable de tout pour le conserver. Elle alla, en une seule fois, plus loin qu'elle n'avait jamais été. Sa vie m'appartient, pensa-t-elle. C'est lui qui est mon véritable époux. Je serai libre un jour et je l'épouserai. Elle calcula froidement la différence d'âge qu'il y avait entre le comte et elle. Quarante ans ! L'avenir ne lui appartenait-il pas ? Mais si Pierre allait s'éprendre d'une autre femme ? Elle savait bien que le pouvoir despotique qu'elle exerçait sur lui n'était pas solidement établi. Elle s'était emparée de celui qu'elle ai-

mait, elle le tenait asservi, mais ce n'était pas sans lutte. Depuis quelques semaines Pierre opposait une résistance sourde à ses volontés. Et cette tristesse qu'il portait partout avec lui, aussi bien près de Blanche que près d'elle ? Elle se promit de l'interroger et de le forcer à dévoiler sa secrète pensée.

En attendant, elle continua à observer. Bien des faits qui, jusque-là, lui avaient échappé, lui apparurent, minimes, pris en détails, mais formidables, réunis en masse. Ainsi, chaque fois que Séverac était au salon, il allait s'asseoir auprès du groupe formé par Madeleine et Blanche. C'était avec mademoiselle Merlot qu'il causait, mais c'était Blanche qu'il regardait. Souvent, sur la terrasse, par une belle soirée, ils restaient, pendant qu'on dansait dans le salon, se taisant, et regardant dans le ciel clair le sillon lumineux des étoiles filantes. Séverac était le seul des familiers du château dans lequel Mérlot eût confiance. Il avait une faiblesse singulière pour ce grave jeune homme, si peu semblable à tous ceux qui l'entouraient. Et lorsque la comtesse, irritée d'un concihabulc un peu prolongé, disait au redoutable père de Madeleine :

— Où est donc votre tille, colonel? Vous l'abandonnez, il me semble, ce soir?

— Mais non, répondait tranquillement le colonel, elle est avec mademoiselle de Cygne et Séverac sur la terrasse.

Sarah n'eut d'autre ressource que d'installer tout h fait Prossard à Canalheilles. La prcsence de la bête

noire du colonel changea la face des choses. Régulièment le jeune notaire, après avoir quelques instants tourné, d'un air détaché, en causant, saisissait le moment où il voyait le colonel occupé à faire un mort, et allait rejoindre son ami et les deux jeunes filles. Alors la comtesse n'avait qu'à dire à Merlot : Où est donc votre fille? Le colonel bondissait comme un tigre, à la pensée que Frossard était à faire, comme il disait, « le joli cœur ». Il laissait là sa partie, et se précipitait dans la direction des jeunes gens. En apercevant Merlot, c'était un sauve-qui-peut général. Et, comme une volée de perdrix, sur laquelle un épervier plane menaçant, ils se dispersaient aussitôt dans toutes les directions.

Un jour, le comte, excellent cavalier, désira faire monter sa nièce à cheval. 11 chercha une bête assez douce pour que la jeune fille ne courût aucun danger. Mais il n'avait dans ses écuries que des chevaux très vifs et difficiles à tenir. Il avait manifesté son ennui d'être obligé de recourir aux marchands, dans lesquels il n'avait qu'une confian^-e très modérée.

— Ces diables de maquignons, disait-il, vous veulent une bête qui paraît dou-'.e comme un agneau. Pendant quinze jours tout va bien, puis le seizième, elle a un caprice, et vous jette par terre. Je voudrais une bonne petite jument éprouvée et qui ne ferait pas de farces.

Le lendemain, Séverac envoya au général sa jument qu'il aimait tant et qui le suivait en frottant si gentiment sa tête sur son épaule. ïl y tenait cepen-

dant, et on lui en avait offert beaucoup d'argent, sans qu'il voulût s'en séparer. Il avait suffi que le général dît un mot pour qu'il la mît à la disposition de mademoiselle de Cygne.

Blanche avait pris en amitié une très belle chienne Gordon nommée Fane, qui appartenait à son oncle, et dont il se servait au moment de la chasse en plaine. La jeune fille la laissait en liberté et jamais on ne la voyait sortir sans elle. Séverac trouvait un plaisir particulier à caresser la tête intelligente de l'admirable bête. Et du plus loin qu'elle apercevait Pierre, Fane s'élançait et traçait autour de lui des cercles en aboyant joyeusement.

Ainsi, dans toutes les circonstances de la vie, l'intérêt que Pierre portait à mademoiselle de Cygne se trahissait.

Car il ne résistait plus. C'était fini, il n'était plus maître de son cœur. Tout l'avait entraîné vers Blanche, et plus il s'était dit qu'il était déraisonnable de s'attacher à elle, plus il s'était laissé aller à l'adQrer. Tout en elle lui plaisait. Sa grâce chaste, son maintien modeste, sa parole grave, étaient des séductions auxquelles il n'avait pu résister. Elle le possédait. Et c'était vainement qu'il s'était dit qu'il n'avait rien à espérer : la tendresse avait été la plus forte.

Il n'osait plus maintenant s'approcher de Sarah. Sous les yeux de la jeune fille innocente et pure, il tremblait de parler à la femme passionnée et ardente. Il craignait qu'un regard de Sarah ne les trahît, qu'une parole ne fût entendue. Il rougissait, il avait honte,

il eût mieux aimé mourir que de savoir son horrible secret connu de mademoiselle de Cygne. La situation lui était devenue intolérable. Jamais il n'avait tant souffert de son infamie que depuis l'arrivée de Blanche. Il lui semblait que le clair regard delà jeune fille allait tout deviner. Et quand Sarah se dirigeait vers lui, une sueur d'angoisse perlait à son front.

Cependant on menait joyeuse vie au château. Les nvités arrivaient le samedi par série, et c'était dans les vastes escaliers un va-et-vient de domestiques affairés, de caisses montées àgrands renforts de bras, et des portes qui battaient et des exclamations de plaisir.

— Tiens ! Mon appartement est à côté du vôtre l Nous pourrons fumer un cigare ensemble avant de nous coucher.

— Et votre femme, où l'a-t-on logée?

— A l'autre bout.

— Ils ont toutes les attentions dans cette maisonl

— Dame, mon cher, si on n'est pas tranquille à la campagne!... Alors...

Tous les soirs on dînait en cérémonie, les femmes en robes ouvertes, les hommes en cravate blanche et en habit noir. Et jusqu'à deux heures du malin on dansait. La comtesse avait déniché des musiciens à Fontainebleau. Et dans le grand salon, c'étaient des envolées de robes montrant les petits pieds, des tournoiements de traînes couvertes de fleurs. Le boston triomphait, de par l'autorité de la mode, entraînant, à son allure dégingandée et disgracieuse de danse

américaine, les couples pressés. Dans la journée, vers deux heures, on attelait le grand drag à train jaune et à caisse noire, et on partait, les hommes à cheval et les dames sur le haut de la voiture, gracieusement groupées, avec leurs toilettes de couleurs variées, comme une corbeille de fleurs. Un valet de pied, dans l'intérieur, tenait en main une longue trompette nickelée, et faisait retentir les échos de la forêt des mélancoliques modulations de sa sonnerie. C'était un artiste i le comte l'avait fait venir d'Angleterre, et tout le personnel du château l'appelait « Monsieur » . Les chevaux de chasse, en entendant sonner, s'animaient et secouaient leurs mors blancs d'écume. Au milieu de ces admirables futaies semées de grès moussus, sur les routes vertes, bordées de bruyères en fleurs, dans la. clarté riante du soleil, c'étaient des promenades délicieuses.

On s'arrêtait à Franchard et on buvait du pale-ale en mangeant d'énormes tartes aux cerises apportées dans le coffre de la voiture, La petite madame de Pompéran demandait à son mari de la balancer sur l'escarpolette, poussant des cris de terreur quand le mouvement était trop violent, suff'oquée par la rapidité de la descente qui faisait claqueter les rubans de sa robe. Blanche etMadeleine se promenaient en causant, avec cette mystérieuse abondance des jeunes filles qui ont toujours qnelaue chose à se murmurer à l'oreille.

Quant à Merlot, tenant Frossard par un bouton desa redingote, pour être bien sûr que sa victime ne

lui échapperait pas, il répétait pour la vingtième fois, d'une voix retentissante, une histoire qui mettait le malheureux jeune homme au supplice.

— Oui, monsieur, c'était en 1853 : j'étais alors capitaine; j'héritai d'une de mes sœurs qui habitait le Lot. Le colonel prononçait Lottte avec trois t Je fus volé par le notaire chargé de faire l'inventaire...

— Mais, colonel, c'est un fait déplorable et heureusement très rare...

— Volé ! oui, monsieur, volé, par votre confrère... Et dardant sur sa bête noire des yeux enflammés,

agitant sa petite tête d'émouchet, le colonel semblait accuser Frossard lui-même de lui avoir soustrait son héritage.

— Sapristi, colonel, disait alors Pompéran, volontiers familier et taquin avec Merlot, en 1853, Frossard avait dix ans. Raisonnablement il ne peut être considéré comme complice de votre criminel tabellion !... Je sais qu'aujourd'hui il a trente ans, et que c'est un gaillard qui tourne beaucoup autour des jeunes filles... Mais enfin ce n'est, pas une raison pour le déclarer digne du bagne ! .

Merlot poussait un rugissement d'hyène blessée et s'écriait :

— Les jeunes filles ?... Si je savais!...

— Croyez, colonel, balbutiait Frossard, à l'assurance du respect avec lequel...

— C'est boni C'est bon! j'ai l'œil... Dcmi-tourl Marche !...

Et laissant Pompéran riant comme un fou, et

Frossard consterné, le colonel allait se mettre en faction à dix pas de Madeleine et de Blanche.

Vers quatre heures on reparlait, au grand trot des quatre chevaux du drag, le peloton d'escorte des cavaliers sur les bas côtés de la route, et on rentrait à Canalheilles. Chacun montait à son appartement pour procéder à sa toilette. On dînait, et, le café pris, une cigarette fumée sur la terrasse, les instruments préludaient, et on dansait. C'était ainsi les petits jours.

Il y eut une solennité pour laquelle on fit des préparatifs importants. La Saint-Bernard tombait le 12 août, cette année-là. On résolut de souhaiter la fête au comte en grande cérémonie. Il y avait vingt personnes au château. On invita le ban et l'arrière-ban des connaissances, à dix lieues à la ronde. Merlot fut chargé de convoquer la fanfare de Bois-le-Roi, afin qu'une aubade fût donnée au général. Pompéran fit venir de chez Ruggieri un feu d'artifice que l'on prépara secrètement. Enfin les serres furent mises au pillage. Le comte, autour duquel tout ce mouvement avait lieu, sut promptement à quoi s'en tenir. Et comme, avec de grands cris, on l'avait sommé de ne pas avoir l'air de se douter des surprises qu'on lui ménageait :

— Soyez tranquilles, dit-il en riant, je ne sais rien. Faites vos préparatifs. Le moment venu, je paraîtrai extrêmement étonné.

Il avait seulement prié Séverac de ne pas manquer :

— Vous redevenez très sauvage, mon cher enfant.

Ce sont des accès périodiques que vous avez, ajoutat-il doucement. Souvenez-vous qu'il y a un an vous n'étiez pas sociable. Il faut prendre un peu sur vous. D'ailleurs, il est nécessaire que vous soyez là le 12 pour me souhaiter ma fête. Je vous ferai aussi mon petit cadeau...

Séverac avait été très intrigué par ces paroles du général. Quel cadeau voulait-il lui faire? Déjà il s'était montré si excellent pour lui. Que pouvait-il bien avoir trouvé de nouveau pour le favoriser ? Et c'était cet homme excellent, ce protecteur dévoué, ce véritable père, qu'il trompait misérablement !

v.-ï?^7>ci«î:q

Le comte, dès le matin du 12, se leva, afin d'aller inspecter les travaux qu'où préparait pour lui faire honneur. Il tenait à ce que tout réussît, Sarah attachant une' grande importance à cette fête. Suivi de Merlot et de Pompéran, il donna quelques conseils aux ouvriers occupés à dresser les charpentes du feu d'artifice. Il veilla à ce que les bateaux pavoises et ornés de lanternes vénitiennes qui devaient glisser sur la pièce d'eau, chargés de musiciens, fussent bien lestés, prévoyant que, grâce aux libations répcLées, les instrumentistes n'auraient pas le pied très marin. Il donna un coup d'œil à la tente de la salle de bal des paysans, plantée dans un des rondspoints du parc. Il visita l'installation des jeux de bagues pour les filles et pour les garçons. Et, à onze heures sonnant, ayant réglé les moindres détails de la fête qu'on lui donnait, il rentra, déclarant qu'il avait oublié ce qu'il avait vu et qu'il était prêt à s'émerveiller de tout.

Dès cinq heures, les portes furent ouvertes et la foule commença à prendre possession du parc seigneurial. Sous la feuillée, l'orchestre en plein vent jetait les notes criardes de ses ritournelles. Le bruit des lourds souliers frappant le sol battu, les éclats de joie des assistants, les appels des danseurs, arrivaient jusqu'au château. Des soldaits de la garnison de Melun étaient venus en partie et dansaient avec les belles filles du village. L'obscurité commençait, et, sur la terrasse,les invités assistaient à ce mouvement joyeux, jouissant de la fraîcheur exquise d'un admirable soir d'été. Dans les salons, les personnages d'importance étaient réunis. C'étaient le général commandant l'école de Fontainebleau; le préfet, venu de Meaux, et le maire de Bois-le-Roi, riche fabricant de boutons en nacre, conseiller général du canton. Sarah, dans une charmante toilette d'un rose très pâle, sans un bijou, ses beaux cheveux relevés sur le haut dp. la tête, causait avec le curé de Bois-le-Roi, vieillard vénérable qui avait été pris comme otage par les Allemands, pendant la guerre, à la suite d'une escarmouche où les mobiles avaient tué une trentaine de hussards de Brunswick. Séverac, dans son sévère uniforme, sur lequel les aiguillettes d'or brillaient, s'était réfugié au fond du petit salon. Assis près d'une fenêtre, il prêtait ij|ne oreille distraite aux cris de la foule.

Sur la pièce d'eau reflétant les clartés multicolores de leurs lanternes, les bateaux pavoises passaient, attirant à la surface les carpes énormes qui croyaient voir le jour. C'était un coup d'oeil féerique que celui

de cette vaste demeure illuminée. Et, comme ranimés par les splendeurs de la fête, les aïeux dans leurs cadres d'or semblaient sourire.

— Ah ! çà, oh diable est donc Séverac? dit le général, en s'échappant à grand'peine d'un cercle redoutable tracé autour de lui par les autorités municipales.

— Mais, généra], je l'ai aperçu tout à l'heure, dans un coin retiré, dit Frossard, que Merlot venait de faire fuir précipitamment. Et, tenez, le voici...

Le général marchait vers son aide de camp, les mains ouvertes, le visage rayonnant. Pierre s'était levé brusquement et, avec un trouble profond, le regardait venir.

— Maintenant que j'en ai fini avec tous ceux qui me complimentent, à nous deux, mon cher, dit le comte. C'est vous qu'il faut complimenter. Le ministre, rendant justice à votre mérite, tenant compte de vos brillants états de service, vient, sur ma demande, de vous nommer chef d'escadrons...

A ces mots, Pierre devint si pâle que Frossard s'avança pour le soutenir, croyant qu'il allait tomber. Il resta debout, Jes yeux vacillants, sans parole, les mains inertes, comme anéanti.

— Sapristi ! mon cher, dit Frossard, tu es saisi; mais il y a de quoi. A trente ans, la graine d'épinardi Il n'y a pas, dans ton arme, un seul ofQcier de ton grade qui ne soit ton aîné, et de pas mal.

— Mon cher Frossard, dit le général avec émotion, Pierre rst un exccMerl soldat, et, de plus, il

s'appelle Séverac. Personne n'oubliera jamais dans l'armée comment est mort son père...

Pierre secoua douloureusement la tête et deux larmes tombèrent sur la manche de son uniforme. Il souffrit d'une manière effroyable. Être si coupable envers celui qui l'accablait de ses bontés, être si indigne du mort illustre dont on honorait la mémoire dev|i|it lui, être si favorisé et le mériter si peu I II souhaita pouvoir donner sa vie pour le général et laver de son sang, à flots répandu, l'outrage qu'il lui avait infligé.

— Allons, mon cher enfant, ce qu'on vous donne, on vous le devait. Hélas l cela ne vous rend pas votre père, qui, certes, aurait fait beaucoup pour vous ; mais enfin, vous voyez qu'on ne l'a pas oublié... Oh! il y a un revers à la médaille, par exemple : il va falloir nous quitter...

A ces mots, les couleurs de la vie reparurent sur les joues de Séverac ; il sembla qu'il sortait du tombeau et qu'un sang nouveau coulait dans ses veines. Ses entrailles, qui le brûlaient, furent soudainement rafraîchies. Il respira.

— Vous ne pouvez pas rester près de moi avec votre nouveau grade, et puis, dans quelques mois, je vais entrer dans le cadre de réserve... Il faudra donc que nous nous séparions, et c'est là le point noir... Mais je n'ai pas été égoïste... je n'ai eu que votre avancement en vue... D'ailleurs, nous arrangerons celte affaire-là au mieux...

— Mon général, dit Séverac avec vivacité, puisque vous faites passer Fintérôt de ma carrière avant tou-

2b2 LES BATAILLES DE LA VIE

tes considérations, laissez-moi vous dire qu'après une faveur aussi grande que celle qui vient de m'être accordée, le seul poste acceptable pour moi est celui où l'on a chance de faire campagne... Il y a un an, je voulais aller en Algérie. Vous m'en avez détourné alors. Eh bien ! aujourd'hui, je vous le demande, et du plus profond de mon cœur... Faites-moi...

Il ne poursuivit pas. Sarah, pâle et les sourcils froncés, venait d'apparaître. Arrêtée derrière la haute portière du salon, elle n'avait pas perdu une seule des paroles qui venaient d'être prononcées. Elle avait entendu le comte dire qu'il fallait que Pierre se séparât de lui. Elle avait entendu Pierre demander à partir pour l'Algérie, et, frappée au cœur, elle entrait, prête à défendre son bonheur menacé.

— Ma chère, dit le comte joyeusement, vous pouvez faire vos compliments à Séverac : sa nomination au grade supérieur sera demain à Y Officiel.

Sarah eut un pâle sourire, et, d'une voix étouffée :

— Je vous félicite, monsieur, dit-elle, et bien sincèrement...

— Oh! c'est un gaillard qui n'est pas à plaindre, reprit le général, sans remarquer le trouble de sa femme; il sera général de bonne heure... Allons! il aura porté haut son nom qui était lourd...

Et comme Merlot entrait, cherchant Frossard qu'il avait perdu de vue depuis un quart d'heure et dont il redoutait quelque mouvement tournant pour aller rejoindre les jeunes filles, le général, avec vivacité, lui dit :

LA COMTESSE SARAII 2b'3

— Tu sais, Séverac est chef d'escadrons. . .. Celle nouvello va le faire plaisir...

Merlot fit un haut-le-corps, comme si on lui avait marché sur le pied. ïl devint violet, ses oreilles se boursouflèrent, envahies par le sang, et parurent près d'éclater ; sa mouche en brosse se hérissa et il mâchonna entre ses dents :

— Beaucoup de plaisir... Beaucoup! Bel avancement! Crebleu! De la chance, ces mâtins-là, aujourd'hui ! De mon temps, on mettait dix ans à attraper chaque galon!...

Puis, éprouvant le besoin de faire subir à Frossard le contre-coup de sa mauvaise humeur :

— Mais on ne saurait trop faire pour les bons officiers. Séverac est un garçon sérieux, et non pas un étourneau, un hanneton, comme certaines gens de ma connaissance. Enlendez-vous, jeune garde-notes?... Et je me réjouis do son avancement... Oui!, je me réjouis!!! appuya-t-il d'un air furibond.

— Mais mpi aussi, colonel, répondit Frossard, croyez-lc bien...

Le colonel tourna le dos à sa bête noire et, accompagnant le comte, il s'éloigna, suivi à distance respectueuse par l'amoureux Léopold.

Restée seule en face de Séverac, Sarah passa son bras sous celui du jeune homme. Ils firent quelques pas et, par une porte-fenêtre, ils sortirent sur la terrasse. Ils allèrent s'appuyer à la balustrade de marbre. Sur cette façade du château , Tobscurité était profonde et la solitude complète. Seuls, quelques

25'f LES BATAlLi.ES DE LA VIE

amoureux du village, cherchanL lo silence et le mystère, marchaient lentement clans la nuit, enlacés, chuchotant tout bas, et indifférents à tout ce qui passait autour d'eux. De loin, les acclamations joyeuses de la foule, les dernières détonations du feu d'artifice, et la musique du bal, dans toute son animation, arrivaient par bouffées confuses. Un pâle rayon de lune, filtrant à travers les arbres du parc, éclairait faiblement Pierre et Sarah. Ils restèrent l'un près de l'autre, immobiles, silencieux, ayant trop de choses à dire, et cherchant avec trouble par quelles paroles ils engageraient un entretien duquel devait dépendre leur avenir.

Sarah, trop ulcérée pour pouvoir se contenir, parla la première.

— Vous allez vous éloigner? dit-elle, les lèvres tremblantes.

Séverac la regarda tristement, l'émotion de la malheureuse femme lui causant une impression très pénible, mais, d'une voix ferme :

— Il le faut, répondit-il.

— Pourquoi?

— Parce que la vie m'est impossible ainsi , s'écria le jeune homme, avec une explosion de douleur, parce que chacune des preuves d'affection que je reçois de votre mari est pour moi la plus cruelle et la plus méritée des humiliations. Parce que j'ai 'honte de moi, honte de vous, parce que je me méprise et que je suis près de vous haïr!

— Pierre 1

— Oui, l'existence que je mène est la plus dégradée qu'il y ait, et je ne crois pas qu'il s'en trouve de plus douloureuse! Du reste, c'est justice : elle porte en elle-même son châtiment. Et celui que nous outrageons est si bien vengé, que je me demande comment il pourrait l'être davantage. J'ai vécu sous ses yeux, lui volant lâchement son bien... car vous m'aviez trompé en me disant que vous n'étiez pas à lui! Vous êtes sa femme! .J'ai dû subir ses confidences. Vous voyez qu'aucune amertume ne m'a été épargnée. J'ai méconnu son amitié qui est telle, que si on m'accusait de la faute commise, il hésiterait à me croire coupable, même avec les preuves sous les yeux. . . Enfin, il est l'homme que j'aime et que j'estime le plus au monde, et je le trahis et je le déshonore!

Sarah, blême, les yeux cerclés de noir, les lèvres contractées, aspira violemment l'air comme si elle étouffait.

— Soit, séparez-vous de lui, dit-elle avec un calme obtenu à force de volonté. Mais pourquoi vous éloigner, pourquoi ciller en Algérie? Au moins, laissezmoi la satisfaction de vous voir quelquefois, ne fût-ce que de loin. Laissez-moi la joie de vous rencontrer et de vous parler...

— Douce satisfaction ! Heureuse joie ! s'écria Pierre avec âpreté. Nous sommes en face l'un de l'autre fcomme deux criminels. Entre nous, il y a toujours une ombre qui nous menace, un souvenir qui nous fait rougir, une arrière-pensée qui empoisonne nos ivresses, et rend nos baisers atroces.

Sarah fut sur le point de lui crier : Si tu as horreur de notre amour, c'est que tu ne m'aimes plus, c'csl que tu en aimes une autre. L'image de Blanche, pure, douce et triomphante, lui apparut, et elle frémit. Une chaleur ardente lui brûla la gorge... Mais elle se tut. Elle craignit que Pierre, dans sa rage, ne lui répondît audacieusement : Oui, j'en aime une autre !

Après un tel aveu, tout était brisé, et il fallait abandonner l'espoir de reconquérir ce cœur, près de lui échapper. Elle prit le bras de son amant et, le serrant avec force, les yeux dans ses yeux, son beau front parfumé à portée de ses lèvres :

— Mais Je t'adore, moi, dit-elle, et je te demande grâce! Aie pitié de moi, si tu es si dur pour toi-même! Tu sais bien que, depuis le jour où j'ai été à toi, tu as été mon unique pensée, mon seul rêve et ma plis chèrejoie. Toute ma vie estentoi. Je suis incapable d'aimer un autre homme que toi. Je me suis donnée sans réserve et sans retour. J'ai été criminelle, je suis indigne, et je voudrais encore l'être, car il n'est rien pour moi qui soit préférable à mon amour. Et je suis prête à tout braver pour continuer à être heureuse. Tu me fais souffrir, c'est mal!... Va, sois-en sûr, le jour où je n'aurai plus le droit de croire que tu pourras encore m'aimer, quand ma suprême illusion sera tombée, ma vie ne comptera pas un jour de plus, et mon dernier soupir s'en ira avec ma dernière espérance !

Pierre fut profondément ému. II sentit Sarah sincère. Il mesura toute l'étendue de la passion de la

malheureuse femme. Sa faute, elle l'avait commise non par libertinage, mais par amour. Elle avait été ent "aînée par une force invincible et était tombée dans ses bras. Il la vit si torturée, qu'il ne put s'empêcher de la plaindre. Il lui prit la main et la serra dans les siennes. Il eût voulu lui donner du courage pour accomolir le sacrifice. Sarah se méprit à cette marque dt ^'^uce pitié, elle crut avoir touché le cœur de celui qu'elle voulait retenir près d'elle. Elle eut un sourire qui fit éiini'.p\(\v ses yeux trempés de larmes.

— Oh ! Pierre, reste, je t'en supplie ! dit-elle en le serrant dans ses bras, avec une ardeur fiévreuse, je t'aimerai tant, que je te ferai tout oublier...

Séverac, en un instant, redevint sombre. Les paroles de Sarah l'avaient rendu à la réalité.

— Si vous m'aimez, dit-il, ne me demandez pas de vous sacrifier le reste de mon honneur, et aidez-moi, au contraire, à me relever à mes propres yeux.

Sarah attacha sur les yeux de Séverac ses beaux yeux bleus, comme si elle eût voulu fouiller jusqu'au fond de l'âmè de son amant. Elle y lut une résolution implacable. Elle eut une lueur de raison, et tenta de l'attacher à elle par les fragiles liens de la reconnaissance.

— C'est dcmc bien fini? gémit-elle. Et faudra-t-il que je m'habitue à ne plus entendre votre chère voix ?

En disant ces mots, des iarmes coulèrent sur ses joues.

— Mais, au moins, si je consens à endurer avec fermeté l'affreux chagrin de votre absence, me saurezvous gré de mon courage ? Y verrez-vous une suprême preuve d'amour, la plus grande qu'un cœur de femme puisse donner?

Elle éclata en sanglots. Séverac, pâle et tremblant, la saisit, craignant qu'elle ne tombât. Elle s'abandonna comme un enfant, la tête appuyée si "'l'épaule de Pierre, et laissant un libre cours à ses ^armes. Il ne dit rien, pensant tristement aux malchances de la vie. Si elle était devenue sa femme, elle aurait été heureuse. A quoi avait tenu cette destinée favorable? A bien peu de chose. A un peu moins de raideur ombrageuse de sa part à lui, peut-être à un peu moins de légèreté fantasque et de coquetterie déréglée de sa part à elle. Mais il en avait été ainsi, et il n'était pas possible de revenir en arrière sur le chemin parcouru. Et, d'ailleurs, sa destinée à lui n'était-elle pas d'aimer Blanche? N'était-ce pas à elle que se reportaient toutes ses pensées ? Et la résolution qu'il prenait de rompre les liens de son coupable attachement, ne lui 8,vait-elle pas été inspirée bien plus par la honte que lui faisaient éprouver les yeux candides de la jeune fille en s'arrêtant sur lui, que par la révolte de sa conscience torturée ?

— Je ne vous laisserai pas le droit de penser que je sacrifie votre sécurité et votre repos à mon bonheur, ditSarah, en essuyant ses larmes. Partez donc, j'y consens...

Pierre ne put réprimer uji 'mouvement de joie qui blessa cruellement la jeune femme.

— Mais jurez-moi, poursuivit-elle, que, loin de moi, vous ne m'oublierez pas.

— Gomment pourrais-je vous oublier? répondit avec vivacité Séverac.

Elle lui tendit les bras, il la prit sur sa poitrine, et déposa sur son front le baiser le plus passionné et le plus doux qu'il lui eût jamais donné.

Des pas se faisaient entendre dans le petit salon, dont la porte-fenêtre était entr'ouverte.

— Je crains qu'on ne nous cherche, dit Pierre. Soyons raisonnables, séparons-nous...

— Oui, vous savez toujours garder votre raison... répliqua Sarah avec amertume.

Puis, avec un regard navrant : Adieu donc...

Sans se retourner, elle s'éloigna sur la terrasse, glissant dans la nuit comme un fantôme, et emportant avec elle toutes les inquiétudes et tous les tourments de Séverac.

Le surlendemain de la fête, après le déjeuner, les hôtes de Ganalheilles étaient réunis dans le salon. Il faisait au dehors une chaleur accablante. Les volets, à demi fermés, faisaient régner dans la haute et large pièce une fraîcheur délicieuse. Merlot avait pris un journal et lisait avec une attention extrême, le lorgnon sur le bout du nez, ses lèvres remuant silencieusement, comme s'il eût prononcé chaque mot tout bas. Brusquement, il fit un bond sur son fauteuil et, tendant la feuille au comte qui causait avec la belle madame Smorden :

— 11 y a un soulèvement en Algérie ! s'écria-t-il d'une voix retentissante comme une fanfare.

Sarah se leva, comme si elle eût été assise sur un brasier. Blanche ne bougea pas, mais elle devint un peu plus pâle, et ses mains laissèrent échapper son ouvrage qui tomba sur le parquet avec un bruit sec. Il y eut un grand mouvement parmi les assistants, dont les exclamations se croisèrent.

— C'est encore Si Sliman qui fait des siennes, dit le général, après avoir lu... La dépêche, arrivée à la dernière heure, annonce des massacres dans le Sud Oranais... Tant qu'on n'aura pas fait une incursion sur le territoire marocain, pour mettre les brigands de l'oasis de Figuig à la raison, on n'aura pas la paix en Algérie... Je connais ces drôles-là... J'ai eu affaire à eux... Et toi aussi, Merlot... Ils font la guerre comme on fait une opération de commerce... Quand ils sont trop misérables chez eux, ils préparent une expédition et tombent sur les colons qu'ils pillent et qu'ils massacrent. Ils emportent le butin qu'ils ont ramassé au delàde la frontière, et puis va-t'en voir s'ils viennent, Jean. L'autorité militaire lance des colonnes qui campent dans le désert, et ces pauvres diables de soldats meurent, Parme au bras, de privations et de misère, en guettant des Arabes qu'on voit rarement à portée de fusil.

— Et c'est là que va ce pauvre Séverac 1 dit Pompéran,en faisant claquer ses doigts comme des castagnettes... Bigre, ça manque de gaieté...

— C'est la guerre, rugit Merlot... C'est là que nos grands généraux ont acquis leur renommée, c'est là que se sont illustrés les Bugeaud, les d'Aumale, les

Changarnier, les Pé]issier,les Canrobert... Ah! risly... Ah! Mouzaïa... Grebleu, Ganalheilles, hein?... T'en souviens-tu?

— Dis-moi, soldat, dis-moi, t'en souviens-tu? chantonna assez irrévérencieusement Pompéran.

— Ne serait-il pas encore temps de l'empêcher de partir? hasarda la comtesse au milieu d'un silence.

— Y pensez-vous, ma chère? s'écria le général avec étonnement. Si Séverac était là, il serait gravement froissé d'une pareille question. 11 est de' trop bon sang pour ne pas être joyeux de faire campagne. S'il n'avait pas eu l'idée de demander à aller en Algérie, avant que le soulèvement se produisît, il l'aurait maintenant, n'en doutez pas... Je l'ai vu au feu, je sais ce qu'il vaut : c'est la trempe de son père... Du sang-froid et de l'entrain à la fois...

— Oui, oui, dit Merlot, et s'il n'a pas la tête cassée, il ira loin!...

— Gomme eût dit La Palisse,fmurmura Pompéran à l'oreille de sa femme, qui ne put retenir un fou rire dont l'éclat causa une stupeur générale.

— Du reste, Séverac a de la chance : il est attaché à l'état-major du général Brillant qui commande à Oran, et qui dirigera vraisemblablement l'expédition. Il aura donc l'avantage de faire la guerre au lieu de tourner ses pouces dans une garnison.

— Et combien durentgénéralementces campagnes? deman lala comtesse.

— On ne peut faire la guerre dans ce terrible pays qu'en automne et en hiver, répondit le générd. Dans

•2f;2 LES BATAILLES DE LA VIE

SIX mois au plus ce sera fini... si ça doit finir... Car les insurrections arabes, quand on les voit commencer, on ne sait jamais où elles vous mèneront. Il y en a qui sont permanentes. Mais ne plaignez pas notre ami, ma chère : il va suivre nos traces, nous avons tous passé par là et nous n'en sommes pas morts.

— Non, ce sont les autres qui en sont morts, dit Merlot, avec le geste terrible d'un homme qui a mis à md un grand nombre de ses semblables.

— Oui, mais c'est que vous étiez chevillé en fer, vous, colonel ! Je suis sûr due vous alliez à la bataille...

— Gomme à une fête, oui, mon cher... Ah 1 crebleu, dans l'Atlas, il y a encore de ces gaillards-là qui portent mes marques.

— Ce qui prouve que tous n'ont pas succombé ! Voulez-vous faire une partie de jacquet, colonel ?

EtPompéran entraîna Merlot, à qui il faisait volontiers raconter ses exploits galants et guerriers, poussant le vieux brave et obtenant de lui des confidences, qu'il répétait en les enjolivant de détails bouffons.

Les déclarations du général, considérées comme beaucoup plus sérieuses que celles de Merlot, très matamore de sonnaturel, avaient profondément touché Sarah et Blanche. La jeune fille trembla à la pensée des périls que Séverac allait courir. La jeune femme euL un instant de terreur. Mais son amour lui inspira une confiance absolue dans l'avenir. Aimé d'elle, il ne devait rien arriver à Pierre. Elle ne crut pas un seul instant qu'elle pourrait ne pas le revoir. La nuit sui-

vante, elle rêva qu'il revenait à elle pour toujours. Superstitieuse à l'excès, elle crut à un présage. Elle se dit que Pierre, en Algérie, dans les vastes solitudes du désert, était plus sûrement à elle qu'à Paris, exposé aux tentations du plaisir, en butte aux coquetteries des femmes, et surtout maître de voir Blanche et de lui parler. Dans sa jalousie, elle comptait pour rien les souffrances, les dangers au-devant desquels il allait. Elle ne comptait que le résultat qu'elle espérait obtenir. A distance , l'amour qu'elle avait pour Pierre paraîtrait moins coupable à celui-ci, sa tendresse allait s'épurer. Elle lui écrirait. Et, dans l'isolement, loin de tous les siens, combien ces lettres devraient lui paraître précieuses ! Elle le tiendrait ainsi étroitement attaché, et quand il reviendrait, elle le trouverait plus soumis que jamais, à son pouvoir. C'était, en somme, un temps à passer. Et ils étaient si jeunes l'un et l'autre, qu'ils pouvaient attendre. Et puis, pendant son absence, qui pouvait savoir ce qui surviendrait? L'idée qui s'était déjà présentée à son esprit lui revenait obscurément, car elle n'osait pas l'approfondir. Si elle allait devenir veuve? Et, chassant cette pensée qui lui apparaissait odieuse et criminelle, mais qu'elle ne pouvait complètement étouffer, cependant, au fond d'elle-même, elle entrevoyait l'avenir souriant.

Pendant une semaine, Séverac ne vint pas à Ganalheilles. Il avait écrit qu'il faisait ses préparatifs et qu'il consacrait les dernières heures de son séjour en France à sa mère.

Enfermé à Bois-lc-Roi, il s'efforça de rassurer la pauvre femme. Mais elle avait une triste expérience. Elle avait vu partir, un jour, son mari, comme elle allait voir partir son fils, et jamais il n'avait repassé 1g seuil do sa maison.

Son fils ne la quitta pas, lui cachant sa noire mélan colie, lui parlant de son retour quand, au fond du cœur, il espérait ne jamais revenir. Il endormit les craintes de sa mère, lui montrant un visage calme et lui prodiguant les paroles d'espérance.

Il appréhendait beaucoup la dernière visite qu'il devait faire à Ganalheillcs. Il redoutait un coup de tête de Sarah, ne soupçonnant pas la résignation calculée de la jeune femme. Il se défiait de lui-même, si Blanche lui adressait une parole d'encouragement et de regret. Il ne pouvait se dispenser pourtant d'aller prendre congé de son général. Il fallait jouer à celui-ci, une dernière fois, la comédie du dévouement et du respect.

Il partit de Bois-le-Roi après dîner, à piod, suivant le sentier de la forêt familière. Il s'attarda à regarder ces beaux sites, comme s'il eût voulu les graver dans sa mémoire en traits ineffaçables. Il était près de neuf heures quand il arriva à la grille. Tous les hôtes du château étaient sur la terrasse : on l'attendait. La nuit était tièdo, les corbeilles du parterre à la française, chauffées pendant le jour par le brûlant soleil d'août, exhalaionl rlos odeurs exquises. Une impression douce amollit 11' cœur de Séverac qui sentit des larmes lui monter aux yeux.

Il s'assit auprès du comtes écoutant sans les entendre les dernières recommandations que celui-ci lui donnait. Sarah ne le quittait pas des yeux. Elle pensait qu'elle allait être séparée de lui, et qu'un an au moins s'écoulerait avant qu'elle pût le revoir. Une rage furieuse, réveil de sa sauvage nature, s'empara d'elle. Un flot de sang monta à son cerveau et elle fut pendant une seconde tout près de la folie. Elle eut la tentation de se lever, de prendre Pierre par les épaules, de le serrer étroitement sur son cœur, et de s'écrier : Il m'appartient : s'il part, je veux le suivre. Elle fit un mouvement pour se mettre sur ses pieds. Ses jambes tremblantes lui refusèrent le service. Une sueur glacée perla sur son front, et la fit frissonner, par cette chaude nuit d'été. Ses dents étaient si serrées qu'elle ne pouvait ouvrir la bouche. Avec un grand effort, elle passa la main sur son visage et reprit un peu possession d'elle-même. Elle entendit Merlot qui disait à Pierre :

— Gare à la dyssenterie et aux fièvres, ne quittez jamais la ceinture de laine, et surtout emportez du diascordium et de la quinine. Il ne faut pas compter sur les pharmacies militaires : il n'y a jamais, dans les bocaux, que de la pâte de jujube et du tilleul...

Elle pensa : S'il est malade, j'irai le soigner; aucune puissance au monde ne m'empêchera d'aller défendre sa vie. Puis un retour de sa passagère démence lui troubla encore l'esprit. Pourquoi ne partait-elle pas h sa suite, le lendemain? Elle le rejoignait à Mar-

seille, l'entraînait en Amérique, aux Indes, n'importe où on aurait le droit d'aimer sans contrainte. Et là, avec son immense fortune, ils auraient une existence princière.

Elle regarda Séverac, giave et sévère dans sa pelisse noire. La suivre, lui? Déserter? Jamais il n'y consentirait. Ils allaient être désunis sans rémission. Sarah poussa une exclamation sourde qui sonna lugubrement aux oreilles des assistants. On la regarda. Mais elle était immobile, le visage enveloppé d'ombre. Elle paraissait écouter. Brusquement, elle se dressa avec une expression d'horreur sur le visage. Pierre venait de se lever pour prendre congé. Ainsi, elle n'aurait même pas l'occasion de lui faire entendre un de ces mots qu'on murmure à l'oreille ! Il vint à elle, et, s'inclinant :

— Adieu, madame, dit-il, la voix émue.

Mais la voyant près de défaillir, inquiet de la pâleur de ses lèvres et de l'égarement de ses yeux :

— Ou plutôt, au revoir, reprit-il en s'efforçant de sourire, car je compte bien revenir. Mais, quoiqu'il arrive, soyez sûre que votre souvenir sera toujours présent à ma pensée, et que, dans les mauvais jours, il me rendra du courage.

Deux larmes jaillirent des yeux de Sarah. Elle voulut répondre et ne put parvenir à faire entendre aucun son. Elle tendit à Pierre une main glacée qu'il serra, avec épouvante, dans les siennes.

— Allons, ma chère enfant, dit affectueusement le

comte à la jeune femme. Que diable, vous allez bouleverser ce garçon,

— Ah! moi je suis comme Sarah, dit la petite ma dame de Porapéran avec agitation, je ne peux pas assister à un départ, c'est si triste 1

Chacun s'était approché de Séverac. Blanche, les sourcils contractés, mais absolument maîtresse d'elle, ne trahissait pas un seul des sentiments qu'elle éprouvait. Elle s'avança la dernière, et montrant au jeune homme, avec une tranquille assurance, un petit reliquaire qui étincelait entre ses doigts:

— Tenez, monsieur, dit-elle, le visage illuminé par un admirable sourire, voici un talisman I II vient de Terre-Sainte et a été bénit. Portez-le toujours : il vous conservera aux amis que vous laissez ici.

Pierre se courba, comme s'il eût voulu s'agenouiller, et, dans un regard, il offrit à la jeune fille toute l'adoration qui emplissait son cœur.

Sarah blêmit en voyant Blanche offrir au jeune homme ce souvenir.

— Elle a pensé, elle, àimaonner une preuve palpable de son affection, se dit-elle avec colère. Mais qu'importe? Il m'emporte, moi, tout entière.

— A quelle heure partez-vous demain de Bois-le- Roi? demanda Madeleine avec une feinte indifférence.

— A sept heures : le train passe à sept heures et demie, répondit Séverac tout étourdi.

— Bon voyage donr, mon cherl conclut Pompéran, et écrivez-nous, hoir

Le comte prit Pierre par le bras. Merlot emboîta le pas, et le jeune homme s'éloigna. 11 sembla à Sarah que son cœur s'en allait avec lui. Elle se cramponna à sa chaise pour ne pas tomber, et, craignant de se laisser entraîner à quelque manifestation de désespoir, qui la perdrait, elle se sauva dans sa chambre. Là, étendue sur son lit, la tête enfoncée dans ses oreillers, elle put pleurer et crier, sans que rien la contraignît à dissimuler sa douleur exaspérée.' Au matin seulement, brisée de fatigue, dévorée par la fièvre, ells s'endormit d'un lourd sommeil plein d'agitation et d'angoisse.

A sept heures et quelques minutes, le lendemain, le vieux cabriolet de l'aubergiste de Bois-le-Roi débouchait de la forêt, par la route qui passe le long du saut de loup de Ganalheilles. Assis auprès du conducteur, Séverac songeait tristement. La masse blanche du château, apparaissant à travers la verdure, le tira de sa lijverie. 11 se pencha pour revoir ces parterres, où il avait passé de si douces heures à suivre des yeux Blanche, se promenant avec son amie. Les allées étaient désertes. Un rayon de soleil pâle, traversant le brouillard matinal, éclairait la façade de pierre. Les yeux" du jeune homme se mouillèrent et son cœur lui monta aux lèvres.

Soudain, à travers les arbres, dans l'allée qui bordait la route, avec un saisissement indicible, il crut apercevoir une ombre blanche. En même temps un aboiement joyeux frappa son oreille. Fane, la belle chienne noir et feu, courait le long du fossé, recon-

■naissant son ami. Derrière elle, venaient mademoiselle de Cygne et Madeleine. La voiture marchait rapidement. Elles lui firent de la main un geste d'adiou, elles s'arrêtèrent immobiles, le suivant du regard. 11 sembîa à Séverac que Blanche portait son mouchoir à ses yeux. Il voulut s'élancer, crier... Un coude, du chemin lui déroba l'heureuse vision, et, tremblant, bouleversé, il ne vit plus que la route qui s'étendait devant lui, toute droite, laissant en arrière le bonheur.

Il était quatre heures de l'après-midi. Le brûlant soleil de septembre commençait à descendre dans le ciel d'une implacable sérénité. Un léger souffle d'air faisait à peine frissonner les feuillages échevelés des palmiers. Oran, qui, depuis le matin, semblait une ville morte, secouait lentement la torpeur de sa sieste accablée. De sourds bourdonnements, pareils à ceux d'une ruche qui s'éveille, montaient du port vers les collines couvertes de blanches maisons. Sur la mer bleu-saphir, mouillé au large de Mers-el-Kebir, un aviso, portant à sa corne le pavillon tricolore, laissait échapper, par la cheminée de sa machine, un mince filet de fumée noire qui se traînait, lourd, sur les flots immobiles. Les portefaix arabes, couchés le long du parapet des quais, dormaient avec entêtement, malgré les appels renouvelés de la cloche d'une felouque espagnole, pressée d'pmharquer une cargaison d'oranges.

Seul, dans les rues transformées en fournaise, un petit chasseur à pied- marchait d'un pas leste, suivant avec soin la bande d'ombre que les murs crevassés des jardins projetaient sur le sol. Arrivé devant un pavillon carré, de construction européenne, et dont les fenêtres étaient voilées de jdousies blanches, il s'arrêta et, après un léger temps, avec une respectueuse discrétion, il sonna à la porte. Au même instant une fenêtre s'ouvrit au rez-de-cnaussée, et, une main ayant soulevé la jalousie, la tête de Séverac, bronzée, énergique, apparut en plein soleil. Le petit chasseur à pied porta la main à son képi, pendant que ses deux talons se rejoignaient vivement et que toute sa personne prenait une raideur automatique.

— Qu'est-ce qu'il y a donc, Bruno ? demanda Séverac.

— Mon commandant, répondit le petit chasseur à pied, c'est une lettre qui vient d'arriver pour vous à la Place. Et, fouillant dans le portefeuille en cuir qu'il portait en bandoulière :

— Ça vient d'Alger par le garde-côte...

Pierre prit la lettre, dit : merci, avec un regard amical, et la jalousie retomba en claquant sur la muraille. Le petit chasseur à pied fit demi-tour et s'éloigna.

Dans sa chambre pleine d'obscurité fraîche, Pierre regarda vivemenU'adresse, il murmura : Ce n'est pas de ma mère, et, devenu subitement songeur, il fit quelques pas au hasard, retournant dans ses doigts l'enveloppe sans l'ouvrir. Son regard fixe semblait suivre

une vision. En un instant, sa pensée l'avait emporté par delà la mer, par delà les provinces. Ce n'étaient plus les verdures grises de l'Afrique, poudrées de sable fin par le vent du désert, qu'il avait sous les yeux : c'étaient le feuillage roux des chênes à la fin de septembre, les pelouses épaisses et fleuries de hautes ciguës, le miroir éclatant des pièces d'eau reflétant les nuages d'argent du ciel de France. Et le cœur battant, dans une allée profonde, sous la voûte odorante des tilleuls, il voyait vagH.]ement passer une robe blanche traînant derrière elle, avec un bruit léger, les premières feuilles tombées. Il allait à sa suite, respectueux, timide, n'osant approcher, et soudain, au détour d'une charmille, il la voyait disparaître.

La demie, en sonnant à la pendule, le rappela à lui-même. Il poussa un soupir, passa la main sur ses yeux, comme pour chasser définitivement la chère apparition et, allant s'asseoir sur un divan dont les coussins froissés portaient encore la trace de son sommeil, il décacheta l'enveloppe. Un papier s'en échappa et tomba sur la natte qui recouvrait le plancher. Au haut de la feuille imprimée, apparaissaient ces mots : Ministère de la Guerre, et, d'une écriture administrative, un ordre du ministre le rappelant en France, sans explications, en trois lignes, avec la concision d'une consigne donnée. Pierre ramassa vivement le papier et le lut, avec attention, par deux fois, comme s'il n'en croyait pas ses yeux. Il se leva et se mit à marcher de long en large dans la chambre, méditant profondément. Pourquoi cet

ordre de retour? Qu'est-ce que cela voulait dire? Étaitce un congé dissimulé ? Un congé directement envoyé du cabinet du ministre, c'est-à-dire passant pardessus la tête de ses chefs et émanant de l'autorité supérieure? Et sous quel prétexte? Il ne méritait aucun blâme. Peut-être méritait-il une faveur, ayant été grièvement blessé, trois mois auparavant, dans un engagement avec les Ouled-Sidi-Gheick. Mais sa blessure était tout à fait guérie et il n'avait rien demandé. Que signifiait cet ordre mystérieux ? Peut-être voulait-on le faire revenir en France pour quelque sérieux motif, sans lui donner d'explication, afin de ne pas l'inquiéter pendant le long voyage d'Algérie en France. Sa mère, à laquelle il avait pensé tout d'abord en recevant cette lettre, était peut-être malade, peutêtre en danger?

A cette pensée Pierre pâlit ; un trouble violent s'empara de lui ; une idée affreuse bouleversa son esprit. En un instant il vit la petite maison de Bois-le-Roi : le jardin était riant, les allées, correctement sablées, attestaient le soin de tous les jours, un gai soleil trouait de ses rayons la verdure des grands arbres, les oiseaux se poursuivaient, en criant, dans les branches. Mais la maison restait silencieuse. Et dans la chambre du premier étage, sur la table, auprès du lit, sou les draps duquel se dessinait une forme droite et rigide, les candélabres brûlcrient en plein jour, avec une funèbre solennité, éclairant la tête grave et immobile de sa mère.

Pierre éprouva une sensation si cruelle que des lar-

mes mouillèrent ses yeux. Il murmura tout haut dans le silence : Non 1 non I... C'est impossible, bille n'est pas morte ainsi loin de moi !... Mais son cœur, horriblement serré, lui monta aux lèvres avec un sanglot. Il regarda, plein d'angoisse, autour de lui. Le premier objet qui frappa sa vue fut un grand crucifix d'ivoire, qui se dressait, à la tête de son lit, étendant désespérément ses bras torturés. Il vit là un accablant présage. Et, dans l'ombre de cette chambre, le soldat, accoutumé à la solitude et au danger, eut peur. 11 marcha vers la fenêtre, l'ouvrit, releva la jalousie et, brusquement, la pièce fut inondée de lumière. Le jour rendit Pierre à lui-même. 11 respira plus librement. 11 raisonna et se reprocha sa faiblesse : une femme ne se fût pas montrée plus nerveuse vraiment, et n'eût pas fait preuve de plus d'imagination. D'abord le mirage heureux, dans lequel il avait entrevu cette forme blanche qui marchait sous les ombrages, paraissant l'attendre en rêvant; puis le cauchemar terrifiant, lui montrant le visage sévère et immobile de sa mère, qui ne l'avait pas attendu pour mourir.

Pierre s'accouda à sa fenêtre. Le soleil baissait derrière les collines, faisant étinceler les logettes dorées des minarets sous ses rayons obliques. Les rues désertes une heure auparavant commençaient à s'emplir de passants. Les Arabes marchaient à pas mesurés, balançant leurs burnous avec une silencieuse dignité. Les âniers se dirigeaient vers la campagne, activant la course de leurs bourricots à coups de matraques, en poussant des cris aigus. Et,

dans un café maure, ouvert en face du logement de Séverac, le bourdonnement d'une guzla accompagnant un chanteur était violemment interrompu, de temps en temps, par les vociférations d'une dispute. De la terre surchauffée la fraîcheur du soir faisait sortir de tièdes vapeurs qui montaient par bouffées odorantes. Et, comme brisé parl'émotion qu'il venait d'éprouver, le cerveau vide, les yeux distraits, Pierre resta appesanti dans une torpeur de tout son être.

Il pensait au pays dont il était éloigné depuis plus d'un an et qu'il avait failli ne plus revoir. Il s'en était fcdlu de bien peu, qu'auprès de l'oasis de Sfizifa, il ne restât couché dans la poussière grise d'une route de caravane, avec une balle marocaine dans la poitrine. Il avait encore devant les yeux la charge furieuse des goumiers poursuivant l'Arabe qui, après lui avoir lâché son coup de fusil à bout portant, s'était levé brusquement de derrière un rocher. Il entendait les « iouiou » féroces de ses soldats, s'animant dans leur course. Puis une décharge éclatait derrière un pli de terrain, trois ou quatre cavaliers tombaient et, au milieu de la pétarade des pistolets, sous les éclairs des sabres brandis, un vol de blancs burnous se dispersait dans les arbres de l'oasis.

On l'avait rapporté, lui, à dos de mulet, à Daya. Et là, dans le caveau profond et froid d'un marabout, sacrilègement ouvert pour loger les blessés, sur la dalle qui recouvrait les ossements du saint, comme au fond d'une casemate, pendant six semaines, la fièvre l'avait brûlé. Que de fois il s'était dit qu'il ne sor-

tirait plus de ce tombeau, et qu'on n'aurait, pour Fens'vojir, qu'à lever une des pierres, sur lesquelles était iu gravées des sentences en caractères arabes 1 G'étiiit alors que son cerveau affaibli, et dans lequel ses idées flottaient incertaines, avait été librement hanté par la vision de la jeune fille en robe blai'che. Son doux visage lui souriait de ses yeux tendres et de sa bouche consolante. Il voulait vivre alors, et ti'utes ses forces se tendaient vers laguérison.Puis une nuire figure passait dans sa mémoire, celle-là superbe, un peu menaçante, avec son front hautain, coufonné de cheveux d'or, et sa lèvre impérieuse, chassant violemment la première et lui parlant avec colère comme à une rivale détestée. Et le blessé, s'agitant sur son lit de camp, le corps en sueur, les membres lourds, s'efforçait d'oublier, repoussait ces mirages et, découragé, demandait à mourir.

Mais la mort, qui s'était arrêtée au chevet de tant de ses compagnons, n'avait pas voulu de lui. Au bout de deux mois de souffrance, sil s'était levé et, chancelant, aveuglé par le jour, il était sorti de son refuge tumulaire, commençant à marcher, à pas comptés, sous le vivifiant soleil Ses forces, promptement revenues, lui avaient permis d'aller à petites journées à Siili-Bel-Abbès, puis de gagner Oran, où l'air de la mer avait achevé sa guérison. Là il avait repris roii service et, un peu plus triste, depuis qu'il avait échappé à la mort, il laissait nonchalamment s'écouler les Jours d'une vie que la destinée ne lui avait pas permis d'abréger.

Accoudé à sa fenêtre, dans la chaleur de cette belle fin de journée, ayant repassé lentement dans son esprit tous les événements des derniers mois, il poussa un soupir; puis, rentrant dans la chambre, il revint encore une fois à la lettre officielle.

Un ordre de retour, le droit de monter sur un navire, de traverser la mer et de rentrer en France.

Un pli profond creusa le front de Séverac,ses sourcils se froncèrent. Il prit sur un fauteuil son uniforme, ôté pour la sieste, l'endossa, se coiffa de son képi, et, faisant un geste résolu, il sortit. La rue descendait en pente vers la ville, longeant les vieux remparts élevés en 1700 par les Espagnols. Des pans de briques brunes s'étaient éboulés, entraînés par les pluies torrentielles de l'automne. Et de ces décombres s'élevaient les tiges vivaces des lentisques. Des chèvres, gardées par une petite Arabe au haïck rougeâtre, rapiécé de bleu et de vert, broutaient les herbes maigres qui poussaient au pied de ces murailles. Un cordier s'était installé au fond du fossé, et, dans une cahute en planches, on entendait ronfler sa roue, pendant que les fils de chanvre, surveillés et dirigés par un gamin presque nu, passaient rapidement entre les dents de bois des chevalets. D'étroites ruelles, fraîches et sombres comme des puits, découpaient les toits carrés de leurs maisons sur le ciel d'un bleu éclatant. Et, dans les intérieurs, la nonchalance arabe laissait régner un profond silence. A la fenêtre d'une maison juive, le bruit des pas de l'officier attirait de temps en temps une jeune figure. Le rideau s'agitait, poussé par une

main légère, et une bouche souriante, des yeux engageants, apparaissaient dans la pénombre. Séverac, le front penché, passait sans voir. Derrière lui, un claquement de doigts dépités retentissait, sec comme un battement de castagnettes, et le rideau retombait.

Après avoir suivi inconscient un long dédale de petites rues, aboutissant au boulevard MalakofT, le commandant déboucha sur la place KJéber, Il se dirigea vers une grande maison, à la porte de laquelle, au-dessous du drapeau tricolore, un soldat faisait faction, causant avec un planton assis sur un banc de pierre, les jambes ballantes et les mains inoccupées. En apercevant Séverac, le factionnaire se mit vivement au port d'armes, pendant que le planton se levait, portant la main à son képi.

— Le général est-il chez lui? demanda le jeune officier.

— .Oui, mon commandant, répondit le planton.

Et, précédant Séverac dans le vestibule dallé, ancien patio arabe, le soldat ouvrit une porte donnant sur un vaste jardin.

Vêtu de son pantalon rouge à bande noire et d'une veste de coutil blanc, la tête couverte d'un large panama, un gros homme à figure rubiconde, à moustache grise en brosse, était occupé à lever, avec un soin paternel, des cloches sous lesquelles de superbes mêlons mûrissaient, nourris par les sucs gras d'une épaisse couche de fumier. D'un doigt circonspect, le gros homme tâtait l'écorce des melons autour de la queue verdoyante, poussant de petits grognements de

satisfaction quand la maturité lui paraissait prochaine. Les pas du commandant, faisant crier le gravier de l'allée, l'arrachèrent à sa contemplation ; il se retourna et, voyant le jeune officier, il lui adressa un geste amical.

— Ah ! c'est vous, Séveraol... Venez voir ces merveilles, mon ami, dit le gros homme, suant d'orgueil sous son chapeau de paille... Le pur cantaloup! Une espèce acclimatée par moi, au prix de bien des efforts, et avec laquelle j'aurai tous les prix à l'exposition horticole d'Alger... Ils parlent de leurs melons de la Mitidja!... D'affreuses pastèques comparées à mes produits 1... Tenez, voici le cantaloup dentelle!... Ça pèse douze livres au moins, et la chair en est sucrée comme un abricot... Mais qu'est-ce qui me vaut le plaisir de vous voir?

Et, trempant ses mains souillées de fumier dans un arrosoir, le gros homme fit quelques pas vers le commandant qui restait respectueusement à distance.

— Mon général, si vous voulez bien jeter les yeux sur ce papier, vous saurez ce qui m'amène...

Le gros homme prit d'une main la lettre que Séverac lui tendait, de l'autre un binocle qu'il mit à cheval sur son nez, et, après un rapide regard :

— Eh bien! Mais c'est un rappel, commandant... Un congé déguisé, très probablement...

Le vieux soldat avait maintenant une mine sévère ; il mâchonnait sa rude moustache en tournant entre ses doigts le papier officiel. En un instant, l'horticulteur prêtant un peu à rire avait disparu. Et Séverac

retrouvait devant lui l'homme qu'il avait vu, trois mois auparavant, dans une reconnaissance, au milieu des plaines sablonneuses et brûlantes du pays de la soif, entouré d'une poignée d'hommes, tenant tête aux tourbillonnants assauts d'une nuée de cavaliers arabes. Il l'entendait distinctement, disant d'une voix tranquille :

— Nous avons encore des cartouches pour une heure de combat : si, dans cinquante minutes, la colonne de soutien ne nous a pas ralliés, nous sommes flambés !

On avait tenu une heure el demie, ralentissant le feu, économisant les dernières balles, laissant les hardis assaillants s'avancer jusqu'à la pointe des baïonnettes, et lançant alors sur eux les vingt chasseurs de l'escorte qui chargeaient avec une rage froide, et revenaient, après avoir un instant disparu au milieu des burnous, diminués d'un ou deux hommes, mais le sabre rouge jusqu'à la garde. Puis, au moment où le cercle étouffant et mortel se rétrécissait de plus en plus autour de la petite troupe, on avait entendu rouler les feux de pelotons. Et, par-dessus les bruits de la mêlée, la fanfare éclatante des clairons, sonnant la charge, avait fait sortir de toutes les poitrines un cri de délivrance.

Et Séverac, devant le regard sévère de ce vaillant soldat, dont la seule faiblesse était une passion désordonnée pour l'horticulture, se sentait mal à l'aise et troublé.

— Comment se fait-il, commandant, reprit le gêné-

rai, qu'ayant besoin d'un congé, vous vous soyez adressé en haut lieu? Pourquoi avoir fait passer celte permission, que vous recevez, par-dessus la tête de vos supérieurs? Voilà qui n'est pas très hiérarchique, commandant!

— Mon général, croyez que je serais très sensible aux reproches que vous m^adressez si je les avais mérités. Mais je ne sais, en aucune façon, ce que cet ordre veut dire... Je ne l'ai point sollicité... El je l'ai vu arriver avec beaucoup d'étonnement et, vous l'avoueraije? un peu d'inquiétude... Ma mère, que j'ai laissée toute seule en France, est d'une santé très chancelante. Ma première idée a été qu'elle pouvait être malade, et que les amis que j'ai là-bas avaient voulu me faire revenir, sans me dire brutalement pour quelle raison ils me rappelaient... J'ai pensé que peutêtre on vous avait écrit, mon général, et que vous seriez mieux renseigné que moi-même... Tout cela est assez peu vraisemblable... mais, lorsqu'on craint, on se rattache à tout...

— Je n'ai reçu aucune lettre, aucun avis. Je suis aussi ignorant que vous de ce que cela signifie, répondit le général, dont le visage redevint souriant et jovial... Mais puisqu'il en est ainsi, c'est une autre affaire. J'avoue, Séverac, que si vous aviez oublié ce que vous devez à vos chefs, je vous en aurais voulu. Il eût été bien étonnant, aussi, qu'un gentil garçon, tel que vous, eût fait si peu de cas des vieilles moustaches. Que diable, mon ami, vous aurez les étoiles, un jour. Et vous ne seriez pas content alors

qu'on VOUS traitât comme un zéro. Mais puisque tout est tiré au clair, n'en parlons plus.

— Parlons-en, au contraire, mon général, dit Séverac avec vivacité, car rien n'est tiré au clair. C'est, avant tout, un conseil que je suis venu vous demander. Que feriez-vous si vous étiez à ma place?

— Dame, mon cher enfant, moi, je suis une vieille bête, maintenant, et je n'ai pas un amour immodéré pour la locomotion. La perspective de faire un grand voyage, même pour aller en France, ne me causerait pas un transport de joie. Ma satisfaction est ici, dans ce potager, au milieu de mes élèves, et j'ai la philosophie du bon Martin de Candide, qui disait : Cultivons notre jardin... Mais, il y a trente ans, diable, je crois que je n'aurais pas pris la chose tranquillement, et que tous les tonnerres de l'Atlas ne m'auraient pas empêché dem'embarquer!

— Ainsi, moQ général, vous seriez parti?

— C'est bien probable, Séverac... D'ailleurs le ministre ne vous donne pas le choix. Il vous rappelle... 11 faut obéir. Et puis, la pénitence est douce ; comme dit la chanson. Rien ne vous retient ici, nous sommes parfaitement tranquilles, nos coquins de Bédouins ne font plus de tapage dans le sud, nous leur avons procuré, cet automne, une indigestion de plomb qui les a calmés pour quelque temps. Vous n'auriez qu'à bâiller à vous décrocher la mâchoire. Je ne trouve pas l'occupation très urgente... Allez-vous en, mon cher en.'ant. Si, par hasard, ce que vous avez redouté était vrai, vous arriverez en temps utile peur

LA COMTESSE SARAfi . Is i

soigner votre mère. Votre présence lui rentlra la santé... Ah ! une mère, mon ami, on ne saurait trop faire pour elle! G^est bien dur d'avoir son fils si loin, et de regarder à l'horizon en se disant : Il est là-bas, bien au delà des derniers nuages, de l'autre côté de la mer, séparé de nous par le temps, par l'espace, presque perdu... Ah! pauvre femmel... Ne perdez pas de temps, Séverac, allez-vous en.

— Je partirai, mon général.

— Il y a en rade' le petit croiseur de l'État qui se dirige sur Toulon ; prenez passage dessus. C'est un assez mauvais bateau, et il est probable que vous serez secoué affreusement, niais vous gagnerez quelques jours. J'ai le lieutenant qui le commande à dîner chez moi ce soir; faites-moi le plaisir d'être des nôtres. Vous arrangerez votre affaire avec lui en fumant un cigare.

— Mon général, vraiment, vous me comblez : dit Séverac avec un commencement d'émotion qui mit dans ses yeux une clarté humide... et je ne sais comment vous remercier...

— Ne me remerciez pas, reprit le vieux soldat : j'ai de l'amitié pour vous, je vous ai vu à l'ouvrage. Nous aurions besoin de pas mal de soldats comme vous dans l'armée... Et alors, le premier en Europe qui aurait seulement l'air de froncer les sourcils... je m'entends !

D'un coup de talon, le général écrasa «me énorme limace qui s'étendait, visqueuse et jaune, en travers iu chemin. Et prenant gaiement Séverac parle bras :

— Au fait, je ne suis pas fâché que vous alliez en France. Je vous chargerai d'une commission pour un vieux camarade à moi qui csL directeur du Jardin des Plantes. J'ai là pour lui des échantillons très curieux et très rares de la Flore d'Afrique... Des plantes, rapportées par des cavaliers touaregs, et qui ne croissent que près de l'oasis d'Aghadès, dans le grand désert de Tombouctou.

Le soir même, Pierre Séverac s'entendait avec le commandant de l'aviso, et, le lendemain, il s'embarquait pour la France. La traversée, quoique favorisée par un temps admirable, lui parut longue. Arpentant le pont ou penché sur le bordage, et regardant les vagues profondes s'étalant, fluides comme de l'huile, le long des flancs du navire, il était obsédé par une pensée. Il se demandait toujours pourquoi cet ordre lui avait été envoyé. La première idée qui s'était présentée à son esprit : la crainte d'une grave maladie menaçant la vie de sa mère, avait été remplacée par une autre, non moins inquiétante et plus importune encore.

Il découvrait maintenant, dans celte faveur qui lui était faite, la main d'une femme. Et les sourcils froncés, il marchait, frappant du talon le plancher soigneusement savonné de l'aviso. Le visage de Sarah, avec son front hautain, son regard menaçant, telle qu'il la voyait dans la fièvre de ses rêves de blessé, lui apparaissait obstinément, le poursuivant d'un sourire railleur.

Il lui semblait l'entendre parler: « Tu as voulu me

fuir, disait-elle. Depuis un an, tu t'es sauvé au fond des déserts de l'Afrique, tu as risqué ta vie comme un fou, croyant m'échapper par la distance, t' affranchir de mon joug par la mort : tu t'es trompé. Tu m'appartiens, et rien ne peut te détacher de moi. Tous les stratagèmes me seront bons pour te forcer à revenir, tous les moyens je les emploierai. Tu ne réussiras pas à te soustraire à mon impérieuse tendresse. Et la preuve, c'est que tu vogues sur la grande mer, et que chaque tour d'hélice de ton navire te rapproche du pays où je suis. Tu sais bien que je t'adore; tu n'as pas pu oublier si vite que tu m'as aimée. Regardemoi: je suis belle. N'essaie pas de détourner tes yeux. Tout te parle de moi, et j'ai pour alliés tous tes souvenirs. Mes baisers brûlent encore tes lèvres. Le parfum qui s'exhale de moi, tu le retrouves en respirant les fleurs, et il t'enivre. Je suis entrée en toi profondément, je te possède, tu es mon amour, ma proie, mon bonheur, ma vie. Je t'attends, et c'est par ma volonté que tu reviens. »

Et, profondément troublé, la chair frissonnante, le cœur battant au souvenir des voluptés éprouvées, Séverac s'efforçait d'appliquer son esprit à une autre pensée. Et toujours Sarah reparaissait, s'emparant de lai et lassant sa résistance. Il frémissait de colère et, dans un transport furieux, il parlait à son tyran imaginaire, lui disant:» Je te hais, je te rendrai en dédain tout ce que tu me prodigues de tendresse. Entre toi et moi il ne peut plus rien y avoir de commun. J'en aime une autre, qui est aussi douce que tu es violente, aussi

chaste que tu es sensuelle. Elle, c'est la jeune fille, la Dureté, la neige. Toi, tu es la femme, la passion, la ilamme. Je me détourne de toi. Tu ne m'enlaceras pas dans tes bras nus, tu ne me feras plus partager tes caresses. Laisse -moi, va-t'en. Et si tu m'as fait revenir, tu ne me verras pas. C'est ainsi que je te punirai d'avoir contraint ma volonté ».

Brisé, Séverac s'endormit profondément. La nuit, quand ses yeux s'étaient fermés, était resplendissante d'étoiles. La brise, chargée de l'amertume des flots, chantait dans les cordages. Quand il se réveilla, le soleil brillait, et la côte de France, toute blanche avec des taches de verdure sombre, s'étendait à l'horizon.

A midi, le navire était mouillé en rade de Toulon, et Séverac, ayant télégraphié, recevait de sa mère une réponse un peu étonnée , dans laquelle la brave femme lui apprenait qu'elle était en parfaite santé et qu'elle se réjouissait de son arrivée inattendue.

Pierre se sentit soulagé d'yn grand poids. Il entra une seconde fois au télégraphe et envoya à sa mère la dépêche suivante : « Arriverai demain à Bois-le- Roi. Qu'on ne sache pas mon retour au château de Ganalheilles. » Le soir, il prit le rapide.

En montant la côte de Bois-le-Roi dans le même cabriolet qui l'avait emmené il y a un an, Séverac fit un retour sur le passé. Sa vie avait été bien vide d'incidents pendant ces douze mois de séjour en Afrique. Quelle opposition entre la monotone régularité de son existence militaire et l'agitation incessante de son existence mondaine I Dans la consciencieuse application qu'il avait mise à remplir son devoir, il s'était fortifié. Il avait, pendant les longues journées du bivouac, pu pensera loisir. Il avait mesuré la profondeur de sa chute, il s'était jugé sévèrement.

Dans la fièvre de sa lutte contre Sarah, il avait eu des révoltes désespérées. Il s'était défendu furieusement contre le pouvoir fascinant de la jeune femme. Mais chacune de ses résistances avait été vaincue, chaque retour au bien avait été suivi d'unef faute nouvelle. Il avait fallu l'intervention de Blanche pour que le démon sensuel qui s'était emparé de lui fût défi-

nilivement terrassé. Et il n'avait eu que peu de mérite, il le comprenait bien, à repousser Sarah quand il avait aimé mademoiselle de Cygne.

Échappé par miracle à la mort, il 'n'était plus le même homme. Le Pierre faible et facile à dominer, qui avait été dansla main de Sarah un véritable jouet, était resté couché dans le marabout de pierre, sur la dalle aux inscriptions musulmanes. Celui qui revenait avait son visage, sa voix, mais un autre cœur, plein d'une volonté immuable. Il avait résolument envisagé ce que lui réservait l'avenir et fait le compte de ses espérances. Le bonheur, pour lui, n'était plus possible qu'auprès de Blanche, et Sarah était plus que jamais, entre la jeune fille et lui, un obstacle insurmontable. Le comte eût-il consenti à donner sa nièce à Pierre, sans fortune et sans naissance, de quel front aurait-il, lui, annoncé à Sarah qu'il épousait Blanche?

Tout était donc bien fini et il n'y avait qu'à accepter bravement le sacrifice et reporter toutes ses pensées, toutes ses ambitions, sur sa carrière. Elle était belle et pouvait le dédommager de bien des chagrins. II avait, pendant la campagne, donné la mesure de son intelligence et de son énergie. Il se savait apprécié de ses chefs. Il était promis aux plus hautes distinctions. Et, dès à présent, on comptait sur lui comme sur un des chefs futurs de la jeune armée. Avec une souriante mélancolie, il se dit qu'il vieillirait célibataire auprès de sa mère et qu'il deviendrait égoïste.

Cependant une pensée le faisait souvent tressaillir.

Mademoiselle de Cygne se marierait. Un homme serait assez heureux pour partager sa vie avec cette adorable femme. Il faisait alors un dernier effort, et résolument il se promettait d'aimer l'homme qu'elle aimerait. Elle aurait des enfants, et lui, vieux garçon, il aurait le droit de passer sa main sur ces têtes blondes, d'embrasser ces chers petits êtres qui ressembleraient à leur mère. Et puis, peut-être, il aurait l'occasion de les protéger dans la vie, de les conseiller, de les défendre. Il pourrait ainsi continuer à adorer saintement celle qu'il avait rêvée pour compagne, et vivre non loin d'elle, dans le rayonnement de son charme grave et affectueux. Il serait une sorte d'oncle d'adoption et il pourrait encore supporter la vie. Il se faisait, de la sorte, illusion lui-même. Il se persuadait qu'il trouverait des joies pures dans ce bonheur relatif. Et, plein de confiance, il revenait affronter les pièges de Sarah.

La voiture passait justement à l'endroit où il avait aperçu Blanche pour la dernière fois. Il se pencha, comme ce matin-là, fouillant du regard l'allée profonde. Elle était solitaire. Le château était silencieux, mais les persiennes ouvertes annonçaient qu'il était habité. Dans les parterres, les jardiniers travaillaient, avec une lente continuité, fouillant les massifs et nettoyant les corbeilles. Le cœur de Séverac se serra. Avec une vague impression de tristesse, il se rejeta dans le fond du cabriolet. Un quart d'heure plus tard, il descendait à la porte de sa maison.

11 ouvrit la porte, qui sonna bruyamment, et entra,

Le jardin était tel qu'il l'avait vu dans son funèbre mirage. Le gazon de la pelouse verdoyait et, au bord des allées bien sablées, dans les bosquets, les oiseaux se poursuivaient en criant. Mais, sur le perron, sa mère, le visage radieux, s'avançait en lui tendant les bras, et, au lieu de la solitude morne et désespérée, c'était la vie joyeuse et douce qu'il trouvait.

Les premières heures de Son séjour, dans cette demeure, où s'était écoulée toute sa jeunesse, furent délicieuses. Dans le petit salon, assis auprès de sa mère, qui ne se lassait pas de le regarder, de l'in terroger, il oublia ses préoccupations. Tout lui souriait, la vieille bonne qui l'avait élevé, le domestique, ancien brosseur de son père, la chambre où il avait vécu insouciant, les êtres et les choses s'of fraient à lui sous un aspect heureux qui lui reposait l'esprit et lui rassérénait le cœur. Après les fatigues de son long voyage il dormit profondément. Il oublia tout pour se replonger dans ses souvenirs d'enfance. Il se refit petit garçon, et le matin, dans un demisommeil, les yeux clos, entendant les bruits de la maison, mais ne bougeant pas, et s'attardant voluptueusement dans sa paresse, il resta au lit. Pendant trois jours il vécut ainsi, ayant chassé de sa mémoire la cruelle préoccupation des incidents que sa rentrée en France allait provoquer. Il s'était dit : voilà du temps de bon, jouissons-en pleinement. Et pas une fois pendant ces heures tranquilles, le fantôme de Sarah ne s'interposa entre sa mère et lui.

Le quatrième jour, après le déjeuner, ayant tourné

LA COMTESSE SARAH Idi

dans le jardin en fumant un cigare, il sortit par une petite porte qui donnait dans la forêt. Il était vêtu d'une blouse de chasse anglaise en toile, de couleur foncée, et coiffé d'un vieux chapeau de paille. Il se laissa entraîner par le charme de la promenade et, sans s'en apercevoir, il fut bientôt hors du triage de Bois-le-Roi. Il était environ une heure. Il suivait une route verte, conduisant à Franchard, quand, à deux cents pas de lui, il aperçut un mouvement de va-et-vient sous les grands arbres. Des domestiques portaient des plats, et, de loin, on entendait la conversation bruyante et les rires de leurs maîtres installés sous la feuillée.

Séverac,'qui marchait devant lui en rêvant, regarda plus curieusement et, arrêté au bord du chemin, il reconnut le grand drag à caisse jaune et à train noir du comte. Il fit un brusque mouvement en arrière. Quelques pas de plus, et, l'attention d'un domestique étant éveillée par l'arrivée d'un promeneur en cet endroit retiré, il pouvait être reconnu. Il entra sous bois et s'arrêta. Une émotion violente avait soudain alourdi ses jambes, et il restait là, immobile, le cœur battant, un nuage devant les yeux. A cent pas de lui, sans doute, se trouvait Blanche. En approchant un peu à l'abri des arbres, il pourrait peut-être écouter sa voix, distinguer ses traits.

Il marcha avec précaution, se cachant derrière les buissons, avec plus de soin et de précautions, certes, que quand il allait en reconnaissance, risquant à chaque mouvement le coup de feu d'un Arabe. S'il

avait été surpris en flagrant délit d'espionnage il fût mort de honte, et pourtant il ne pouvait s'empêcher d'avancer, attiré par une force invincible. Il voyait maintenant, dissimulé derrière un épais roncier. Au milieu d'une clairière, auprès d'un ruisseau limpide qui coulait, entre des blocs de grès énormes, sur du sable fin et brillant, le comte et ses invités déjeunaient. Une claie en bois verni, se pliant, comme celles qui servent pour les jalousies, avait été étendue sur des barres, supportées par des pieds en bambou, et formait la table. Ce léger échafaudage avait été recouvert d'une nappe damassée, sur laquelle étincelait une admirable argenterie. Des caisses, pleines de glace, contenant le vin de Champagne, étaient ouvertes sur l'herbe, et, dans de larges boîtes de métal, les divers plats du déjeuner attendaient le moment d'être passés. Des pliants très confortables servaient de sièges. Deux immenses parasols japonais, aux tons éclatants- et aux figures bizarres, garantissaient les convives des rayons du soleil filtrant au travers des branches. Dans ce cadre de verdure, devant ce couvert à la fois somptueux et original, ces hommes aux vêtements clairs, ces femmes en robes de couleur, déjeunant gaiement, servis par les graves valets de pied, formaient un charmant tableau.

Il sembla à Pierre qu'un an ne s'était pas écoulé et qu'il avait rêvé. C'étaient les mêmes gens, qui habitaient Ganalheilles quand il était parti, qu'il retrouvait là. Pompéran venait d'interrompre le refrain de la chanson en vogue pour embrasser dans le cou sa jeune

femme assise à côté de lui.Merlot, hérissé comme un lion, dardait sur LaLivinière, qui causait avec Madeleine, des regards foudroyants. Le comte riait, heureux de l'heure présente, jouissant de la gaieté de ses convives. Sarah, absorbée, écoutait distraitement madame Smorden qui lui décrivait une toilette qu'elle venait de commander chez le couturier à la mode.

— Une merveille, ma chère, et une garniture de boutons pour le corsage en œils de chat et petits brillants, un chef-d'œuvre !... C'est mon mari qui m'a envoyé de Chicago les œils de chat 1 Du reste, il va venir à Paris, M. Smorden. J'aurai le plaisir de vous le présenter. Car depuis que vous m'entendez parler de lui, sans le voir, vous devez vous demander s'il existe!...

Mais Sarah n'écoutait plus du tout madame Smorden; son esprit voyageait bien loin de Fontainebleau. Elle cherchait, dans le vague de sa pensée, oh pouvait être celui qu'elle aimait. Et la voix de la belle Américaine bruissait confuse à son oreille. En face d'elle. Blanche, souriant doucement, passait la main sur la tête de Fane, dont les yeux brillants d'intelligence étaient fixés sur les siens. La jeune fille avait pâli un peu. Son visage, légèrement amaigri, avait pris un caractère plus accentué de fière gravité. Devant elle son assiette restait vide. Elle répondait avec une souriante affabilité, quand on lui parlait. Mais une teinte de tristesse, presque invisible pour des yeux indifférents, assombrissait son beau front. Pierre fut douloureusement frappé en la voyant.

Il la trouva changée. Il resta là, oubliant toute prudence, à la regarder, s'avançant hors de son abri, et dévorant des yeux cette charmante figure qui, depuis un an, n'avait pas cessé de lui apparaître chaque nuit. Sa main, en écartant les branches, fit remuer le buisson. Il se jeta brusquement en arrière. Mais Fane, s'arrachant aux caresses de mademoiselle de Cygne, s'était déjà élancée en aboyant. Séverac s'enfuit en courant, dans l'épaisseur du bois, suivi de près parla chienne qui n'aboyait plus maintenant, mais poussait des cris de joie en sautant autour de. son ami. Séverac s'arrêta et,'se voyant en sûreté, il prit dans ses bras la tête de Fane qui se dressait, en lui appuyant ses pattes sur les épaules, et Tembrassa passionnément sur la place douce et brillante où Blanche posait quelquefois ses lèvres. Puis, faisant un geste de commandement à la bête pour la renvoyer, il s'éloigna à grands pas.

— Eh ! Qui diable était donc là à rôder autour de nous? avait dit le comte, en voyant disparaître à travers les buissons la blouse de toile de Séverac.

— Quelque coupeur de fagots, dit Pompéran. Regardez comme il détale poursuivi par Fane. Il a de bonnes jambes, mais la chienne va tout de même lui mordre les mollets.

Soudainement, les aboiements avaient cessé, et c'étaient maintenant des gémissements doux et caressants qu'on entendait. Sarah reçut une violente commotion au cœur. Elle se leva à demi. Mais elle se rassit, en voyant Blanche qui la regardait. Toutes

deux avaient reconnu les cris de joie que Fane poussait, quand elle voyait autrefois arriver Pierre à Ganalheilles. Toutes deux s'étaient dit en même temps : C'est lui !

La chienne revenait lentement^ comme à regret, La jeune fille l'appela, la flatta, et, pendant tout le reste de la promenade, la garda auprès d'elle, comme si sa favorite, doublement chère, eût gardé en elle quelque chose de celui qu'elle avait approché.

Pierre rentra songeur à Bois-le-Roi. Cette rencontre, qu'il n'avait pas cherchée, fut pour lui une épreuve décisive. Il avait, en se sentant irrésistiblement entraîné vers Blanche, compris combien peu il était en» core maître de lui-même. 11 s'était cru plus fort. 11 avait espéré pouvoir affronter le regard de la jeune fille, le cœur tranquille, l'esprit calme. Et voilà que, pour l'avoir entrevue un seul instant de loin, il avait perdu la tête, et risqué de se faire surprendre dans une situation équivoque et sous un costume ridicule. Que serait-ce s'il se trouvait auprès d'elle ? Il trahirait donc par son trouble le secret qu'il voulait enfermer au plus profond de lui-même ? Et quelles terribles complications ne résulteraient pas alors de cette divulgation de ses sentiments? Il sentit le terrain trembler sous ses pas, il eut la notion exacte du dan. ger qu'il courait s'il allait à Canalheilles. Il pressentit les malheurs que la rage jalouse de Sarah pouvait causer. Il connaissait la violence de la jeune femme. Il se rappelait au prix de quelles peines il avait obtenu sa passagère liberté. Il savait que Sarah i'atten-

dait et, qu'ayant eu le courage de la séparation, elle n'aurait pas la résignation de l'abandon. Il fallait qu'il partît sans la revoir. Et il en prit la ferme résolution.

Ayant passé quelques jours auprès de sa mère, il n'avait plus rien à faire en France. Dès son arrivée. il s'était présenté au ministère. Le chef du personnel, très étonné de ses questions, n'avait pu lui donner les motifs de son rappel. Il avait cherché dans les dossiers : rien. — L'ordre avait été expédié directement du cabinet du ministre. Il fallait attendre. Le ministre était très occupé... LaChambre, les commissions... On verrait. Pour Pierre, c'était tout vu. Il demanderait purement et simplement à retourner à son poste. Il pensa que la résistance aux lyranniques volontés de Sarah serait une preuve d'énergie qu'il donnerait utilement.

Il ne voulut pas inquiéter sa mère en lui annonçant son départ, sans avoir une explication plausible à lui fournir en même temps. Il avait quelques affaires à régler à Paris, et surtout il voulait aller voir Prossard, de la discrétion duquel il était sûr. Par lui il apprendrait ce qui s'était passé depuis qu'il était éloigné. En revenant, le soir, il dirait à sa mère qu'au ministère on lui avait donné l'ordre de regagner sur-le-champ l'Algérie. Il croyait ainsi avoir tout combiné pour qu'il n'y eût pas de surprises. Il exécuta de point en point son programme, prit le train du matin, afin d'être sûr de ne rencontrer sur la ligne aucun des habitués de Canalheilles, et arriva à Paris de bonne heure.

Frossard, successeur de Bonchamps, possède une

des plus belles clientèles de Paris. Ce gros garçon, rendu timide par l'amour, est un des hommes d'affaires les plus fins et les plus habiles qu'il soit possible de rencontrer. Fils unique d'un père ayant fait sa fortune dans le commerce de la soierie, il a payé huit cent mille francs la charge de son devancier. Ayant occupé pendant au moins soixante ans le premier étage d'une affreuse maison de la rue Sainte-Anne, Yétude Bonchamps a été, il y a une dizaine d'années, transférée à l'entresol d'une des plus somptueuses constructions de la rue du 4 Septembre.

Séverac, en arrivant à neuf heures dans l'étude, trouva les quatre clercs et le maître-clerc à l'ouvrage. Dans une pièce voisine, séparant l'étude du cabinet du patron, le principal, dictant à voix basse, rectifiait les formules d'un acte de société. Pierre s'avança au milieu de la large pièce, meublée de tables à cartonniers et entourée, sur ses quatre faces, de casiers en chêne étiquetés, allant du parquet au plafond, et contenant les dossiers de tous les clients de la charge. Une vieille femme à figure jaune et ridée, un cabas à la main, vêtue d'une robe d'orléans noire élimée, un châle Ternaux aux couleurs passées, reprisé comme une antique dentelle, sur le dos, un chapeau en tulle noir orné de fleurs en papier, tout gris de poussière, sur la tête, s'attachait désespérément à la table du maître-clerc, qui faisait tous ses efforts pour se débarrasser de cette cliente obstinée :

— Mais, madame, nous ne pouvons pas aller plus vite que les juges... Attendez la fin du procès pendant...

— Et manger ? s'écria la vieille avec un geste tragique. On nous pille, il y a saisie-arrêt sur nos revenus, nous n'avons plus de ressources, mon gendre est malade de désespoir... Qu'on demande au tribunal une provision...

— lien a déjà accordé une... Vous l'avez engagée... Tant pis pour vous!

— La propriété qu'on nous conteste, et qui nous sera certainement rendue, a une valeur considérable et nous mourons de faim à côté... M* Frossard ne pourrait-il pas nous faire quelque avance?...

— Il est notaire, il n'est pas banquier. Du reste, écrivez-lui, madame.

— Je vais l'attendre.

— Il est absent; on ne sait pas quand il rentrera.. Mais, pardon, madame, j'ai là quelqu'un...

Le maître-clerc avait vu Séverac, et, fuyant la vieille femme, endurci par des scènes de ce genre, qui se renouvelaient tous les jours, il vint au jeune homme:

— Vous demandez, monsieur ?

— M* Frossard, dit Pierre, tout ému par la na= vrante détresse avouée par la plaideuse.

— Il est absent, répondit le maître-clerc, en toisant Pierre et en ne reconnaissant pas en lui un importun... Mais si monsieur veut se donner la peine d'entrer dans le bureau du principal...

En parlant ainsi, il fit à Séverac un signe pour l'avertir que Frossard était là. La vieille femme, en marmottant des paroles indistinctes d'une voix désolée, s'en allait. Quand elle eut poussé la porte vitrée :

— Si on laissait tous ces gens-là entrer dans le cabinet du patron, il n'y .aurait pas moyen de faire les affaires, dit le maître-clerc. Cette bonne dame vient cinq fois par semaine au moins à l'étude, depuis un an... Nous sommes obligés d'écouter ses rengaines... Certes, elle est à plaindre... Mais il y en a tant d'autres!... Je vais faire passer votre carte. Monsieur Plantin, allez donc voir si le patron peut recevoir, et rapportez en même temps la licitation GuA^inot.. Veuillez vous asseoir, monsieur...

Séverac examina distraitement les grandes affiches jaunes, bleues et rouges, annonçant des tentes, qui étaient attachées à la muraille. Dans un coin, un coffrefort s'étalait énorme, semblant receler dans ses flancs bardés de fer la fortune de clients millionnaires. Un pas rapide, glissant sur le plancher, se fit entendre. Les clercs, qui avaient j ; nez en l'air, so penchèrent sur le papier timbré qui leur servait li grossoyer. Et M® Frossard parut sur le pas de la porte. Sans dire un mot, il prit son umi par la main, lui fît traverser le petit bureau où le principal continuait à psalmodier, dictant son acte, et, le poussant dans son cabinet, large pièce tendue de panne vert-bouteille et meublée de bois noir :

— Comment ! c'est toi 1 s'écria«-t-il. Mais qu'est-ce que cela veut dire? Quand es-tu arrivé ?... Ah çà I il n'y a rien de grave, au moins ?

Toutes ces questions jaillirent de ses lèvres, coup sur coup, avec une vivacité chaude et tendre. Il serrait en même Lemps la main de Séverac dans les

siennes et le regardait, les yeux brillants de joie.

— Rien de grave ? Non, mon ami, dit Pierre. Des affaires de service... et je n'ai pas voulu repartir sans t'avoir vu...

— Tu as joliment bien faitl... Mais repartir?... Pardon ! De quand es-tu donc arrivé ?

Un nuage passa sur le front de Séverac. La curiosité de Frossard le gênait. Il pressentit d'autres interrçgations, qui pouvaient l'entraîner à des confidences pénibles. Néanmoins, il ne voulut pas mentir.

— Je suis ici depuis quatre jours.

— Quatre jours?... Sapristi! Et tu parles de t'en aller ?

Il y eut un silence. Frossard hésitait à parler. Enfin, il se décida.

— Est-ce que tu es allé à Ganalheilles ? demanda-t-il.

Pierre détourna les yeux, et, le front penché, sentant arriver le moment où il lui deviendrait difficile de répondre :

— Non, dit-il résolument. Je n'y suis pas allé et je n'irai pas. Ce sera un grand regret pour moi, mais il faut que je parte sans un jour de retard.

Frossard vit son ami si embarrassé, si inquiet, qu'il n'osa pas insister. Il soupçonna quelque mystère douloureux. Il se rappela la tristesse de Pierre, son attitude contrainte, quand il se trouvaitchez le comte, 8»vant son départ. D changea de conversation, projetant de revenir, paT un détour, à cette question trou-

LA COMTESSE SARAH 30l

blante pour son ami, et de l'élucider bon gré mal gré.

— C'est d'autant plus gentil à toi d'avoir pris le temps de venir me serrer la main, reprit-il. Ah ! mon pauvre garçon, tu nous as causé bien du tourment: on t'a cru mort... Il paraît que tu avais été bien sérieusement touché, et qu'il s'en est fallu de peu que tu ne nous revinsses pas...

— Oui, répondit Séverac avec un triste sourire. Puis, comme pressé de parler d'autre chose : Mais, occupons- nous de toi. Que fais-tu ? Es-tu toujours amoureux ? Quand épouses-tu ?

— Hélas 1 mon pauvre Pierre, mes affaires de cœur vont moins bien que mes affaires d'intérêt. Ma clientèle grandit et ma charge est maintenant une des plus importantes de Paris, mais le colonel Merlot me traite de jour en jour plus mal, et je crois bien que je n'épouserai jamais sa fille, si je dois attendre qu'il y consente. Je ne peux cependant pas laisser ma future faire des sommations respectueuses... Un notaire! Ça ne se serait jamais vu ! Aussi, je suis très malheureux... Et je ne sais pas ce que je deviendrais sans mademoiselle de Cygne, qui me favorise de tout son pouvoir et me procure les rares instants, pendant lesquels je peux causer librement avec son amie... Ah ! Pierre, quelle délicieuse jeune fille c'est que mademoiselle Blanche ! Et quelle femme ce serai Nous avons parlé de toi bien souvent. Elle me questionnait, voulant savoir où tu étais... ce que tu faisais... Elle lisait les journaux pour avoir des nouvelles de l'expédition... Et, quand elle a appris que tu étais

blessé... Tiens! c'était un soir, dans le petit salon du faubourg Saint-Honoré... On venait de prendre le thé. Le comte a reçu une lettre du ministère... Il s'est mis à la lire et il a changé de figure. Le colonel lui a dit : Qu'est-ce qu'il y a donc ? Alors, tout assombri, et la voix altérée, le comte a répondu : Un grand malheur 1 Mon pauvre Séverac, dans le dernier engagement, a reçu une balle dans la poitrine... Mon cher, si tu avais vu le foudroyant effet de cette réponse, tu aurais compris combien tu es aimé dans cette maisonlà. La comtesse s'est dressée toute pâle, sans dire une parole, mais elle a été prise d'un tremblcmei t qui n'a pas cessé de la soirée... Quant à mademoiselle Blanche, ell i a murmuré : Mon Dieu I Et elle a fermé les yeux comme si elle te voyait étendu devant eDe, couvert de sang... Un instant après, elle est sortie, sans bruit, suivie de mademoiselle Merlot, et quand elle est revenue, un quart d'heure après, elle était très calme, mais j'ai bien vu qu'elle avait pleuré...

Peu à peu, Pierre, en écoutant son ami, s'était laissé gagner par l'attendrissement, et, les yeux fixés dans le vide, les lèvres crispées, il restait inerte, n'osant pas parler et faisant tous ses efforts pour dissimuler l'émotion qui le dominait.

Frossard s'était tu, il regardait Pierre. Avec une brusque cordialité, il lui prit la main, et, la lui serrant avec force :

— Voyons, mon Pierre, tu n'as donc plus confiance en moi? dit-il. Voilà vingt ans que je te connais. J'aurais un frère que je ne lui serais pas plus attaché

LA COMTESSiS SARAH 303

qu'à toi. Tu as aussi de l'affeclionpour moi, je le sais, et cependant tu me caches ton secret. . . car tu en as un , je l'ai bien vu, quand je t'ai parlé de mademoiselle de Cygne... Allons, dis-moi tout!... cela te fera du bien... Tu l'aimes, n'est-ce pas?

Séverac voulut encore se taire. Mais, malgré lui, les aveux lui montaient aux lèvres, et il ne put résister à la douceur de confier ses chagrins à ce cœur tendre, si bien fait pour le comprendre et le consoler. Il se laissa tomber sur un fauteuil, et, cachant son front dans ses mains :

— Eh bien ! oui, je l'aime, dit-il, comme un insensé, et je suis le plus malheureux des hommes, parce qu'elle nje pourra jamais être à moi.

— Et pourquoi donc? demanda doucement Frossard, pressentant qu'il touchait au point important de la situation,

Pierre secoua la .tête avec un sombre désespoir:

— Parce que je ne suis pas libre.

— Toi?

— Oui, dit Pierre, se laissant aller avec abandon. Je souffre beaucoup; j'ai un remords. J'ai abusé de la confiance et de l'amitié d'un homme loyal et bon... Et, juste revanche, la mauvaise action que j'ai commise fait le désespoir de ma vie...

— Oh! oh! une femme mariée! dit Frossard, avec la tranquillité d'un homme que la pratique des affaires a habitué à de graves découvertes.

— Notre liaison a duré un an, pleine d'ivresse pour elle, pleine de trouble pour moi. Je n'ai jamais vrai-

ment aimé cette femme : je l'ai subie. Elle s'était emparée de moi, elle m'avait ensorcelé. Elle savait tromper mes scrupules, endormir mes craintes. Et, engourdi, énervé, j'en étais arrivé à n'avoir plus d'autre volonté que la sienne.

— Quant au mari, il ne s'est jamais douté de rien?

— Il me témoignait une grande affection et une entière confiance.

— Navrant, mais traditionnel! Eh bienl mon bon ami, tu n'as pas besoin de me dire un mot de plus et, maintenant, je connais ton affaire aussi bien que toi-même. Au moment où tu commençais à secouer le joug de cette maîtresse charmante, mais despotique, tu as vu mademoiselle de Cygne. La jeune fille avait la douceur exquise, la grâce virginale que la femme n'avait pas. La neige de celle-ci t'a paru charmante à côté du brasier de celle-là. C'était la Yung-Frau d'une part et le Vésuve de l'autre... Rafraîchi, ranimé, entraîné, tu as cessé d'aimer avec tes sens et tu as aimé avec ton cœur... Quoi de plus simple et de plus naturel ! Mais, mon cher, c'est l'histoire de tous les jeunes gens, et elle a été résumée en un adage plein d'indulgence « Il faut que jeunesse se passe ! » Je ne vois pas pourquoi tu prends des airs tragiques. Puisque, depuis un an, tu as vécu loin de France, tu es arrivé à une rupture. Eh ! parce que cette femme 's'est donnée à toi, s'imagine-t-elle que tu vas lui être fidèle jusqu'à ton dernier jour? Elle est mariée. Tu te marieras aussi.

— Non, ditPierre gravement, et je dois abandonner tout espoir. La femme, à qui j'appartiens, n'est pas de celles dont on se sépare pour en épouser une autre. Notre faute commune nous lie étroitement, et je tremble à la pensée qu'elle pourrait lire dans ma conscience... Je la connais violente et redoutable. Dans une heure d'emportement elle serait capable de commettre quelque folie qui la perdrait sans rémission. Si tu savais au pri.x de quelles luttes j'ai obtenu qu'elle me laissât partir, il y a un an! Je n'ai respiré que quand j'ai été loin. Entre elle et celle que j'aime, ma vie était un enfer. Et je te jure que j'ai cruellement expié ma faute.

— Oui, oui, dit Frossard, devenu songeur, voilà ce qu'on appelle le bonheur! Et on le recherche et on fait tout au monde pour Tobtenir! On consent à tromper un homme qu'on estime, à ne plus entrer chez lui qu'avec inquiétude, à redouter une indiscrétion, et guetter les paroles, les gestes, à être sur un qui vive perpétuel. Et quel amour que celui qu'on dérobe ainsi I Troublé, ne connaissant pas la sécurité des soirées calmes, courant dans la journée à un rendez-vous, et fermant les persiennes pour se donner l'illusion de la Zluit, aboutissant àdes scènes violentes, où chacun des amants se reproche le sacrifice qu'il a fait à l'autre : la femme ses devoirs, l'homme sa liberté. Si bien qu'après des tiraillements cruels, d'âpres discussions, on finit, après s'être aimé avec contrainte, par se haïr' sans réserve, et se déchirer beaucoup plus qu'on ne s'était caressé.

Pierre ne répondit pas. Frossard le regardait à la dérobée en réfléchissant. Un mot avait frappé son esprit dans ce que Séverac lui avait dit : « Elle est violente et redoutable. » Malgré lui, le profil fier et les yeux énigmatiques de Sarah avaient surgi dans sa mémoire. Cette femme implacable, dangereuse, dont son ami redoutait un acte de démence, n'était-ce pas la belle Anglaise qu'il connaissait, lui aussi, fantasque et hardie? Ce mari, dont l'amitié et la confiance avaient fait rougir si douloureusement Pierre, ce devait être le comte de Canalheilles. Et le bon Frossard, illuminé subitement, comprenait pourquoi Pierre était si triste, et comment il s'éloignait de mademoiselle de Cygne, dont il était séparé par un obstacle insurmontable. Parbleu oui, c'était bien la vérité. Et Is jeune notaire voyait maintenant les difficultés de la situation de son ami. Le pauvre garçon ! Comme il le plaignait sincèrement ! Certes, il n'avait plus envie de plaisanter. Il ne disait plus avec un air léger : « C'est une aventure commune à tous les jeunes gens. Il faut que jeunesse se passe ! » Diable ! L'histoire pouvait tourner au drame. Le général n'était point un homme commode, et il avait pour sa femme une tendresse fort vive. S'il découvrait quelque chose, Séverac serait bien dangereusement menacé. C'était une affaire à y laisser sa vie. D'ailleurs le jeune homme ne la défendrait pas. Et voulût-il la défendre, quelle chance aurait-il de se tirer des mains du comte, qui maniait l'épée à rendre des points aux plus jeunes de ses officiers, et qui abattait les poupées, au tir, avec une effrayante régularité? Mais

comment Pierre s'était-il rendu coupable de cette trahison? Eh 1 la passion de Sarah n'expliquait-elle pas tout? C'était elle qui aimait, et qui avait été au-devanl du crime. Frossard admira avec quelle habileté la jeune femme avait su dissimuler sa liaison avec Séverac. Elle avait une singulière puissance sur elle-même. Rien n'avait trahi sa passion. Cependant, maintenant qu'il était au fait, il se rappelait certains regards, certaines paroles qui, sur le moment, l'avaient étonné. Elle aimait Séverac : voilà donc pourquoi elle tremblait si fort le soir où le comte avait annoncé que Pierre était dangereusement blessé. 11 se dit que cette femme si forte devait en effet être redoutable. Elle ne rendrait jamais la liberté à son amant. Et, pour tirer Séverac de ses mains, il faudrait, certes, des circonstances exceptionnelles. Encore n'était-il pas très sûr qu'il ne se produirait pas quelque catastrophe.

— C'est donc pour cela que tu pars si rapidement? dit-il, tout en suivant sa pensée.

— Oui, et tu ne t'étonnes plus maintenant. Dans ma déchéance, j'ai encore conservé un peu d'honnêteté. Et pour rien au monde, je ne consentirais à renouer la chaîne que j'ai rompue. J'ai résolu de m'éloigner, et je m'éloignerai. Là-bas, vois-tu, libre, je puis souffrir sans être obligé de dissimuler, et pleurer quand j'en ai envie.

Il s'arrêta un instant, comme étouffé par l'émotion.

— Et puis, surtout, mon vieux Frossard, là-bas on se bat presque continuellement, reprit-D avec fermeté.

La campagne va sans doute recommencer. Il y aura beaucoup de balles échangées, et je te réponds que, cette fois-ci, je m'arrangerai pour que celle qui me touchera ne me manque pas.

— Autrement dit, tu vas essayer de te faire tuer? s'écria Frossard.

Pierre se mit à rire nerveusement :

— Mon cher,voilàun an quej'y tâche. Et tu vois que je n'ai pas pu y arriver. Il y a, paraît-il, des grâces d'état. Rappelle-toi le maréchal Ney, parcourant au galop le champ de bataille de Waterloo en criant : « Je voudrais sentir tous ces boulets m'entrer dans le ventre ! » Il est mort misérablement au coin d'un mur. Qui sait si je ne mourrai pas aussi, moi, d'une triste façon? La mort est une coquette qui se refuse à ceux qui la désirent. Mais non, je ne seraipas toujours malheureux. Et l'heure attendue finira par venir. Ce jour-là, Frossard, quand tu liras dans le journal que le commandant Séverac est mort, bien des gens, qui m'auront vu m'aventurer comme un fou , diront : « Ce garçon-là avait une pauvre tête... » Toi seul, qui sauras les motifs qui m'auront fait agir, tu diras : « Non, il avait un triste cœur. » Tu me donneras une larme, parce que tu m'aimes, mais je te prie de ne pas trop me regretter, car, vois-tu, j'aurai cessé d'être à plaindre en trouvant le repos, l'oubli et, j'espère, le pardon.

Les murs de ce cabinet, véritable confessionnal des familles, avaient déjà entendu de bien navrantes confidences, de bien douloureux secrets : jamais M* Frossard n'avait été aussi sérieusement impressionné. Dans

Taccent de son ami, il avait reconnu une détermination invincible. Si Pierre partait, il finirait, certes,' par se faire tuer. C'était miracle qu'il n'eût pas déjà réussi, le voulant aussi fermement. Mais comment l'empêcher de partir? Et s'il restait, n'allait-il pas se trouver exposé à des dangers aussi grands ? En Algérie, au milieu des combats, il risquerait seulement sa vie. En France, au milieu des intrigues, il y allait non seulement pour lui de [la vie, mais de l'honneur. Là-bas, c'était, sous le feu de l'ennemi, une fin glorieuse dont les causes resteraient obscures. Ici, c'était, dans un duel contre un mari outragé, une mort misérable dont les motifs seraient scandaleusement dévoilés. Frossard n'hésita pas. Il fallait que Pierre partît. Dans sa conscience, il donna pleinement raison à son ami, et l'estime qu'il avait pour lui ne fit que s'accroître. Il ne put retenir un soupir de regret en pensant à mademoiselle de Cygne. Mais il ne s'étonna pas, étant par profession habitué à voir l'existence humaine traversée par de continuelles difficultés. Il voulut cependant remonter le moral de SéVerac :

— Ta situation est incontestablement très sérieuse, dit-il d'un air dégagé, mais il n'en est pas dont on ije puisse sortir. Un homme plus délié que toi, et moins tout d'une pièce,, se tirerait de l'impasse où tu te trouves, et haut la main. Il amènerait sa maîtresse à accepter son mariage, en lui prouvant qu'il y va de son avenir, et il obtiendrait qu'elle se sacrifiât, en lui montrant un rôle héroïque à jouer, un de ces rôles de céleste dévouement qui mettent une femme au nivean

3iO LES BATAILLES DE LA VIE

des anges. Il n'est pas rare de voir, aujourd'hui, des femmes marier, elles-mêmes, leur amant. 11 s'opère dans le cœur de ces femmes une transformation de sentiments très bizarre, mais très explicable. Il y a, dans tout amour féminin, un fond de tendresse maternelle dont il est très facile de tirer parti. En laissant entrevoir à une femme qu'elle sera votre providence, votre bonne fée, l'agent de votre salut, on la pousse fort bien à se sacrifier. Elle se dit : Je serai une seconde mère pour lui; je lui aurai donné la véritable existence en lui donnant le bonheur. Et comme les femmes se contentent volontiers de phrases et de formules, la dévouée pose en principe qu'elle a, été sublime, et vit là-dessus, en contemplant son œuvre d'un œil attendri. Mais, pour arriver à un tel résultat, il faut être rompu aux roueries de la comédie parisienne. Tu n'es pas, toi) de ces gaillards qui savent se servir d'un amour criminel pour arriver à un bonheur légitime. Suis donc ta route loyalement et bravement. Pars, puisqu'il le faut, mais, pour l'amour de Dieu, ne commets pas d'extravagances. Tout se raccommode, excepté une tête cassée. Au lieu de chercher à te faire tuer, fais, au contraire, vie qui dure : on ne sait jamais ce que l'avenir vous réserve. Et le temps est un grand maître. Là-bas, tu seras tranquille. Et qui peut dire si tu le serais sous la terre?

Pierre hocha la tête sans répondre.

— Voyons, quand comptes-tu partir? demanda Frossard.

— Demain soir, par le rapide de sept heures.

LA COMTESSE SARAH 3il

— Eh bien ! viens dîner avec moi, je te conduirai à la gare. Je réfléchirai d'ici là; peut-être moi, qui suis de sang froid, trouverai-je un expédient honorable pour t'assurer, sinon une existence heureuse, au moins une existence paisible. Je suis navré de tout ce que tu m'as laissé entrevoir. Je soupçonnais bien quelque situation délicate, mais une position aussi épineuse, diable, non I

Pierre s'était levé et marchait vers la porte.

— Je compte absolument sur toi, reprit Frossard. Ne me fais pas faux bond. Je ne te le pardonnerais pas. C'est entendu, n'est-ce pas ?

— Oui, dit Séverac, à demain. Et merci, mon bon Frossard, de tous tes encouragements. Mais pas un mot, n'est-ce pas?

— Un notaire, mon ami, garde les secrets avec autant de fidélité qu'un prêtre...

La porte ouverte, ils traversèrent le bureau principal et l'étude, dans laquelle attendaient plusieurs personnes. Une dame, trèsjolieet très élégante, en apercevant Pierre et Frossard, se leva vivement, envoya une œillade provocante au grave jeune homme et un gracieux signe de tête au notaire.

— Ah ! mon cher maître, dit-elle, il y a près d'une heure que je vous attends...

— Excusez-moi, madame : j'étais en conférence, je vais avoir l'honneur de vous recevoir... Monsieur Plantin, faites donc entrermadame dans mon cabinet... Vous permettez, madame?...

11 pEissa avec Séverac dans l'antichambre et là, serrant la main de son ami :

— Tu as VU cette petite femme-là? Eh bien, elle a fait, ily a deux ans, un mariage d'amour... et aujourd'hui elle plaide en séparation... Tout arrive, mon ami, le bien comme le mal. Souviens-toi de ça et espère.

Pierre ne répondit pas et sourit avec tristesse. Depuis longtemps déjà il avait renoncé à espérer. Frossard suivit son ami du regard, puis revint à travers l'étude, assombri et pensif.

Vers cinq heures du soir, comme il venait de poser les bases d'une importante liquidation, un de ses clercs, entrant, lui remit une lettre, dont l'écriture bien connue lui fit éprouver une émotion. Sur le cachet de cire, les armes du comte de Ganalheilles s'enlevaient avec une superbe netteté. Frossard qui, la veille, eût ouvert la lettre sans hésitation, garda le minse carré de papier entre ses doigts, irrésolu, le cœur serré, redoutant d'apprendre quelque mauvaise nouvelle.

— C'est trop bête, murmura-t-il.

Et déchirant l'enveloppe, il lut ces simples lignes : « Mon cher maître, nous venons d'apprendre que Séverac est arrivé à l'improviste à Bois-le-Roi. La comtesse lui envoie un mot pour le prier de venir dîner avec nous demain. Soyez dgnc des nôtres. Je suis sûr que vous aurez du plaisir à revoir votre ami. » Frossard s'assit et relut deux fois la lettre. La comtesse avait écrit à Pierre pour l'inviter à venir le lendemain à Ganalheilles. Il était bien difficile que le jeune homme refusât de se rendre à cet appel. Sous quel prétexte se fût-il dérobé? Il risquait d'éveiller

les soupçons du comte et, surtout, il risquait d'irriter la redoutable Sarah. Ainsi, au moment où Pierre croyait avoir, au prix de tous les renoncements, recouvré sa liberté, les liens qu'il avait brisés se rattachaient plus étroits pour le retenir.

Frossard, l'esprit très agité, pensa à tirer parti de cette situation si grave. Peut-être pourrait-il aider son ami à terminer l'œuvre de sa délivrance. Placé entre mademoiselle de Cygne et la comtesse, certes Pierre devait passer par une redoutable épreuve, mais s'il allait en sortir sauf et définitivement libéré?

A cette pensée, Frossard se sentit plein d'audace : il songea à combiner des intrigues savantes, à préparer des pièges adroits. Il marcha de long en large dans son cabinet, la tête en feu. 11 pensa : « Je deviens un véritable notaire de comédie. Et Dancourt m'avait pressenti, quand il écrivit son Notaire complaisant. Mais bah! la fin justifie les moyens! Après tout, dans le monde aujourd'hui, tout n'est-il pas comédie ? Arracher Pierre à la femme coupable, sauver l'honneur du mari, préparer le bonheur de la jeune fille innocente et persécutée, et, qui sait? peut-être ,»par la même occasion, duper un peu le rugissant colonel I La jolie pièce! Et jouée par des acteurs en chair et en os! Ah! si je pouvais la conduire jusqu'au dénouement, et la terminer par deux mariages ? Quel triomphe ! «

Il regarda la pendule :

— Cinq heures un quart, dit-il. Si j'allais dès ce soir m'installer à Canalheilles? C'est demain dimanche. Je peux bien me donner vacance. Je prends le train

de six heures. J'arrive à sept heures et demie pour dîner, et je commence à dresser mes batteries. Il sonna. Son maître-clerc parut.

— Je m'absente pour une affaire pressante, dit-il, trouvant nécessaire de laisser croire à l'étude que, même le dimanche, il n'y avait pas de repos pour un notaire. Je serai de retour lundi, à onze heures. Veillez à ce que le courant soit expédié...

Et il passa dans son appartement pour préparer à la hâte sa valise, pendant que le maître-clerc, rentrant à l'étude, s'écriait :

— Messieurs, je m'en rapporte à vous du soin de terminer la besogne : le patron m'envoie en course...

Un quart d'heure après le départ de Frossapd,il n'y avait plus personne à l'étude.

gf.;--p:.-?

La comtesse n'avait pas écrit à Séverac;elle était allée elle-même à Bois-le-Roi. Au retour de ce déjeuner en forêt, où Pierre, comme un Sylvain qui guette des nymphes au travers des branches, avait tourné autour de la clairière dans laquelle les hôtes de Ganalheilles achevaient joyeusement leur repas, elle avait voulu être fixée. Son esprit inquiet ne pouvait supporter le doute. Pierre était-il arrivé et depuis combien de temps ? Était-il disposé à venir au château ou voulait-il rester à l'écart? Une lettre, il pouvait fort bien n'en pas tenir compte, en prétendant ne pas l'avoir reçue. Et puis, une lettre n'allait-elle pas lui donner l'éveil? Peut-être, en sachant sa présence connue, partirait-il subitement. Elle se défiait de lui. Elle voulait arrivera l'improviste et le prendreau gîte, afin qu'il ne pût pas lui échapper.

Le bon curé de Bois-le-Roi, qui dînait au château, devint très innocemment son complice. Interrogé adroitement, il raconta à la comtesse Tarrivée de Se-

verac. Sarah put donc annoncer au comte que son ancien officier était de retour. Le comte manifesta une joie très vive, mêlée d'un peu d'étonnement. Comment Pierre ne lui avait-il pas écrit pour le prévenir? Peut-être le jeune homme avait-il voulu faire une surprise à sa mère. Ayant trouvé un semblant de raison pour excuser le silence de Séverac, le général s'en contenta. Esprit très superficiel, il s'arrêtait volontiers aux apparences et ne se donnait pas le souci d'aller au fond des choses. 11 avait surtout en horreur les cassements de tête. Il accepta donc les explications que Sarah lui donna et, docile- :ïient, écrivit à Prossard, qui, par la toute-puissance de sa passion pour Madeleine, était devenu un des familiers du château. -"

Le lendemain, dès le matin, Sarah fit atteler la petite voiture,'et, seule, par la forêt, elle alla à Bois-le- Roi. Pierre était déjà parti depuis plus de deux heures. Mais sa mère était là, dans son petit salon ciré, frotté et rangé avec une propreté provinciale, occupée, suivant son habitude, à tricoter des bas de laine pour les petits pauvres de la commune. Sarah, un peu décontenancée, en trouvant la bonne dame seule, se mit en frais de grâce pour la mère de celui qu'elle aimait, manifesta un amical mécontentement de ce que Pierre n'était pas venu à Canalheilles, déclara que le comte et elle comptaient absolument sur lui pour le lendemain, et, ayant coupé toute retraite au fugitif, elle repartit dans son panier, attirant sur le pas des portes toutes les commères du pays.

En revenant de Paris à sept heures du soir, Pierre trouva sa mère qui l'attendait, en se promenant dans l'admirable allée de marronniers qui passe devant la maison. La vieille femme s'appuya avec bonheur sur le bras de ce fils qu'elle avait craint de perdre, et, rentrant à pas lents, elle lui dit :

— La comtesse de Ganalheilles est venue me voir ce matin ; elle avait appris que tu étais ici et elle voulait te gronder de n'être pas encore allé au château. Je ne puis pas te faire de reproches, puisque c'est pour rester avec moi que tu as négligé tes amis. Mais il faut absolument allervoirle général. Tu sais comme il t'aime. Tu es attendu à dîner demain.

Le plus haut des arbres de l'avenue, en s'abattant sur Pierre, ne l'aurait pas plus lourdement écrasé que la nouvelle de la démarche faite par la comtesse. Il ne répondit rien. Il vit en un instant tous les calculs de sa prudence déjoués; il pressentit d'épouvantables malheurs. Il fut sur le point de s'écrier, comme il l'avait fait dans le cabinet de Prossard : Non, je n'irai pas ! La honte d'avouer la vérité à sa mère arrêta le cri sur ses lèvres. Révéler à la sévère et pieuse femme la faute commise, forcer cette mère à le juger et à le condamner, quand elle était si fière de lui, il ne le voulut pas. Il se résigna à affronter le danger qu'un instinct secret l'avertissait qu'il allait courir.

Il trouva cependant une amère joie à penser qu'il aurait une compensation dans la contemplation de Blanche. Il la verrait, il lui parlerait. Il en vint même

318 LES BATAILLES Ofî LA VIE

à ne plus regretter d'être obligé de se rendre à Ganalheilles. Sa conscience était en repos. Il avait fait tout ce qui dépendait de lui pour ne pas S8 retrouver en face de Sarah. La destinée le contraignait à suivre une autre voie que celle qu'il s'était tracée. 11 la suivrait donc. D'ailleurs, il se promit d'agir avec prudence, de gagner du temps, et de ne pas compromettre la situation, relativement satisfaisante, qu'il avait su se faire, au prix de tant d'efîorts et de tourments.

Ce fut avec un horrible battement de cœur qu'il arriva le lendemain à la grille de cette demeure, dans laquelle, autrefois, il entrait insouciant et heureux. Il traversa la vaste cour et se dirigea vers les jardins. Des cris joyeux parvenaient jusqu'à lui. Sur la pelouse qui s'étendait devant le château, au bord de^ la pièce d'eau, une partie de lawn-tennis était engagée. De la terrasse, une dizaine de personnes graves assistaient aux ébats des joueurs , applaudissant aux coups brillants, et adressant des encouragements au camp qui paraissait avoir le dessous. Pierre s'arrêta au coin de la balustrade, retardant le moment oh il lui faudrait paraître. Il sentait sa tête vide et ses jambes vacillantes. Et de son gosier serré il lui semblait qu'il ne pourrait pas faire sortir une seule parole. Soudain une acclamation bruyante retentit. Un coup décisit venait de fixer la victoire, et les joueurs, la raquette à la main, dans leur pittoresque costume de couleur, se dirigeaient vers le château.

Pierre eut honte de sa faiblesse et résolument, ij s'avança sur la terrasse. L^ comte se retourna, frappa

LA COMTESSE SARAH 31fl

ses mains l'une contre l'autre, et le visage radieux, les bras ouverts, il fit trois pas au-devant du jeune homme. Un élan irrésistible entraîna Séverac, et, avant qu'il eût eu le temps de se reconnaître, il se sentit serré sur la poitrine du vieillard :

— Ahl mon cher enfant, que je suis heureux de vous voir!... Sarah! c'est Séverac...

Et il le regardait, le prenant par Tépaule, le tâtant, comme pour voir si sa blessure ne l'avait pas endommagé, et montrant, dans toute sa sincérité, l'affection qu'il ressentait pour le fils de son ami.

Pierre et Sarah restaient en face l'un de l'autre. Us s'étaient serré la main et se regardaient sans pouvoir dire un mot. Jamais Sarah n'avait été si belle. L'ovale exquis de son visage s'était un peu allongé et, sous ses cheveux d'or, son front se modelait, ferme et blanc comme le marbre. Ses yeux, légèrement cernés par les agitations violentes qu'elle avait secrètem«jit éprouvées, brillaient plus vifs. Cette fin de septembre ayant été brûlante, elle avait mis une toilette blanche très simple. Un ruban rose, attaché par une agrafe d'argent ciselé, entourait sa taille fine, et, entre sa manche serrée au-dessous du coude et son gant de Suède très large, son bras blanc veiné de bleu apparaissait. Ses lèvres remuèrent silencieusement, pendant que ses yeux se fixaient caressants sur ceux de Pierre, et le jeune homme^ devina qu'elle murmurait: « Je t'aime. » Elle fut, en cet instant, transfigurée par le bonheur. Elle resplendit d'amour. Et Séverac put comprendre combien était imnnpnse la tendresse qu'elle lui avait vouée.

Forcée d'échanger avec celui qu'elle adorait de banales paroles, elle sut y mettre un accent qui leur donnait une tout autre valeur. Et, sous le regard de vingt importuns, elle trouva moyen de prodiguer à Pierre les assurances les plus douces et les aveuxles plus passionnés. Craignant delà troubler et de l'inquiéter, Séverac lui sourit. Ce sourire de commande, Sarahleprit pour une réponse muette à ses ardentes protestations. La joie au cœur, dissimulant son enivrement, elle s'éloigna de quelques pas. Et Pierre eut le loisir de chercher Blanche.

Par une allée de marronniers, dont les feuilles déjà tombées bruissaient, traînées par sa robe, elle venait avec Madeleine. C'était ainsi que, pendant ses hallucinations de blessé, Séverac l'avait toujours vue^-dans ce cadre de verdure, au bord de ces eaux calmes et profondes reflétant le ciel bleu, avec cette démarche lente et triste. Il tressaillit; il lui sembla que la réalité continuait son rêve. Il voulut aller au-devant de la jeune fille, mais un coup d'oeil de Frossard l'arrêta. Il revint à lui-même. On l'entourait, le pressant de questions. Il ne sut que s'incliner devant mademoiselle de Cygne, froidement et respectueusement, quand il eût voulu s'agenouiller et dévotement baiser la trace de ses pas. Frossard put le prendre un instant à part et lui glisser dans l'oreille ces ironiques paroles :

— Eh bien I moncherami,aulieu de dîner ensemble à Paris, avantle départ^ nous voilà ici.pi, tu ne partiras peut-être pas de sitôt l

— Aucun de mes projets n'est changé; au lieu de

partir aujourd'hui, je partirai demain, voilà tout, répondit à voix basse Séverac, mais pas un mot de ce que je t'ai raconté hier, tu me comprends?

— Va, mon bonhomme, murmura le notaire, je sais ce qu'il faut faire, et si tu pars, c'est qu'il n'y aura pas moyen que tu fasses autrement.

— La campagne a été très dure, alors? dit La Livinière à Séverac.

— Il a fallu endurer surtout de grandes privations, répondit Pierre. Le manque d'eau nous a fait beaucoup souffrir. Dans le désert, toute la stratégie consiste à s'emparer des puits et des sources. Celui qui tient les points d'eau est maître de la situation. Les Arabes ont, d'ailleurs, de très grands avantages sur nous, dans cette guerre : ils sont d'une sobriété incroyable, et leurs chevaux sont comme eux. Bêtes et gens parcourent des distances énormes sans boire et presque sans manger. Nos soldats sont incapables de supporter une telle abstinence et ils meurent de misère.

— Les avez-vous vus de près, ces vilains singes-là? demanda Pompéran,

— Mais, à la pointe du sabre, dit Pierre en souriant... Ils sont fort braves...

— On prétend qu'ils font subir à leurs prisonniers d'horribles mutilations, dit étourdiment madame de Pompéran. Il est bien heureux qu'ils ne se soient pas emparés de vous, quand vous avez été blessé.

Et, comme les hommes se regardaient en riant, la jeune femme devint fort rouge et, se penchant vers son mari, qu'elle embrassa dans le cou :

— Est-ce que j'ai dit une bêtise? demanda-t-elle.

— Nos miliciens font une guerre assez semblable à celle-là, dit madame Smorden, contre les Peaux- Rouges, qui ont été refoulés dans les forêts et les prairies de l'Ouest. Sur les frontières, la bataille est continuelle... Je suis allée, il y a trois ans, avec mon mari, de New- York à San-Francisco . 11 y avait des soldats dans le train, et dans les gares on forçait les voyageurs à s'armer de revolvers. Nous n'avons pas été attaqués... Je l'ai beaucoup regretté... M. Smorden est le plus habile tireur de carabine de Chicago. Il avait un fusil Winchester à répétition : il eût tait merveille. ..Seulement, il m'avait prévenue que, dans le cas où les Indiens paraîtraient avoir le dessus, il me tuerait avant la fin du combat... J'ai pii juger ainsi combien il m'aime...

— Pourquoi voulait-il vous tuer? demanda madame de Pompéran, très étonnée.

— Mais, ma chère, pour ne pas m' exposer à devenir la femme d'un grand chef, ayant des plumes plantées sur la tête et des chevelures humaines suspendues à la ceinture.

— Ces hommes-là sont peutrêtre de relations charmantes dans l'intimité, hasarda Prossard.

— Madame Smorden, je vous vois d'ici dans le wigwam d'un sachem, dit Pompéran. Vous auriez trouvé moyen de faire venir des robes de chez Worth et d'organiser quelques petites sauteries, hein?

— Autour du poteau de torture, ajouta LaLivinière en riant.

Séverac s'était un peu éloigné du groupe. Blanche et Madeleine, auprès de la balustrade de pierre, regardaient silencieusem'ènt, sur les hauteurs du parc, le soleil qui disparaissait derrière la futaie. Ses derniers rayons, frappant les nuages, les teignaient de pourpre. Il semblait qu'on eût effeuillé des roses dans le ciel. Blanche et Pierre demeurèrent silencieux, émus, jouissant du plaisir de se retrouver l'un, auprès de l'autre, après une si longue séparation.

— Il y a un an, mademoiselle, dit enfin Séverac d'une voix tremblante, que j'ai eu, pour la dernière fois, le bonheur de vous voir. C'était là, continua-t-il, en montrant la charmille qui longeait la route, et j'ai gardé au plus profond de moi-même le souvenir de cet adieu, si plein de cœur, que vous m'adressiez. J'étais bien triste. Je venais de quitter ma mère, et je me disais que je n'aurais plus devant les yeux aucune figure amie. Je me sentais déjà séparé de tous les miens, allant vers l'inconnu. C'est alors que je vous vis... D me sembla que l'espoir revenait en moi... Je retrouvai mon courage... Et ssms doute vous m'avez porté bonheur, puisqu' après avoir été si près de la mort, me voici revenu.

La jeune fille avait écouté ces paroles avec un recueillement délicieux. Elle tourna vers Pierre un regard d'une pureté angélique :

— Vous avez été protégé, monsieur, dit-elle en levant les yeux au ciel. Nous avons ^chaque jour prié pour vous.

En deux phrases, ils venaient de faire un tel progrès

dans rintimité l'un de l'autre qu'ils s'arrêtèrent, la jeune fille en se sentant un peu confuse, le jeune homme en se voyant entraîné avec trop de rapidité à dire ce qu'il devait taire. Il revint à la banalité, qui pouvait lui permettre de faire durer cet entretien en le rendant inoffensif.

— Avez-vous toujours ma jument? demanda-t-il à Blanche. En êtes-vous satisfaite?

— Elle est charmante, et elle me suit maintenant comme elle vous suivait vous-même. Je vous la montrerai demain, si vous voulez, et nous pourrons faire une promenade avec le général.

Séverac, à ce mot : demain, se rembrunit si visiblement que Blanche, saisie d'une violente inquiétude, ne put s'empêcher de lui demander : ^--

— Vous restez quelque temps à Bois-le-Roi, n'estce pas?

— Quelque temps, oui, mademoiselle, répondit-il d'un air détaché,usanthyp.ocritement de cette locution fort élastiqne.

Mais sa feinte liberté d'allures ne dissipa pas les soupçons instinctifs de mademoiselle de Cygne, qui l'observa avec attention, pendant que Madeleine lui parlait.

— Votre jolie jument a de bonnes jambes, disait mademoiselle Merlot avec malice, mais elle ne court cependant pas beaucoup mieux que vous!

— Que voulez-vous dire, mademoiselle? je ne comprends pas! répondit Séverac, qui devint très rouge.

— Voyons, ne faites pas le mystérieux, reprit Made-

leinc, et avouez que c'est vous qui, avant-hier, avez, en vous promenant, tourné autour de notre déjeuner ! Nous ne le dirons à personne, et votre secret sera bien gardé.

— Si vous me promettez de ne pas le répéter, je vous l'avouerai donc, dit Séverac avec un peu d'embarras. Mais qui m'a reconnu?

— Ma cbienng, répondit vivement mademoiselle de Cygne; mais pourquoi vous êtes-vous sauvé?

— Parce que je n'étais pas présentable. J'étais sorti, avec de vieux habits de chasse, pour faire un tour d'un quart d'heure... En parcourant la forêt, j'ai reconnu ledrag du comte...

Frossard, opérant un habile mouvement de flanc, venait d'échapper à l'œil vigilant du colonel et s'approchait des jeunes filles. Mademoiselle de Cygne, avec un geste d'amicale autorité, lui fit signe de la suivre. Et, l'emmenant à trois pas :

— Vous ferez sagement de ne plus venir causer le soir avec Madeleine, en passant le long de l'espalier. Vous avez marqué vos pas dans la terre du massif, et vous avez fait tomber des poires. M. Mcrlot, qui a le coup d'oeil perçant, a découvert ces traces de votre expédition et, ce malin, a fait une scène horrible à sa fille.

Le jeune notaire, qui n'avait plus d'autre ressource pour causer un peu longuement avec celle qu'il aimait, que de venir, sous sa fenêtre, quand tout le monde était endormi dans le château, resta absolument pétrifié.

Mademoiselle de Cygne en profita pour lui dire :

— Il paraît que M. Séveracpart bientôt ?

— Oui, mademoiselle, demain soir, répondit Frossard, très préoccupé.

Mais, à peine eut-il prononcé ces trois mots imprudents,qu'il comprit la sottise qu'il avait faite. Craignant d'avoir trahi son ami, il leva sur Blanche des regards soupçonneux.

— Il me l'a dit, déclara hardiment mademoiselle de Cygne, trouvant nécessaire de rassurer l'Indiscret Frossard.

— Ah ! dit-il, pensant en lui-même que la plus ferme volonté s'amollit, auprès d'une femme aimée, avec autant de rapidité que la cire au soleil.

Et Blanche, le cœur palpitant, ne songeant pas au mensonge qu'elle venait de commettr~e, jeta sur Séverac un regard de reproche qui troubla le jeune homme. Elle se dit : Il veut repartir. Pourquoi ? S'il repart, qui sait si nous aurons, cette fois, la chance qu'il revienne? Il faut que mon oncle trouve un moyen de le faire rester.

Elle chercha le comte. Il se promenait avec Merlol le long de la terrasse, écoutant, avec des haussements d'épaules, le colonel qui parlait, plein d'animation. La petite tête d'émouchet du vieux soldat se dressait plus hérissée et plus menaçante que d'habitude.

— Tu ne sais pas ce que tu dis, disait le général. Tu as vu des traces de pas, dans une plate-bande, au pied d'un pavillon dans lequel habitent ta fille et ma nièce... Eh bien, c'est un jardinier, en garnissant une cûcbeille, ou un de ces messieurs, en cueillant une rose.;. -

— Raplapla ! répétait Merlot : ce n'est pas à un ancien comme moi qu'on apprend son métier. Le gaillard s'est promené le long de l'espalier. Il a fait tomber plus de quinze poires. Polisson ! Des crassanes !

— Sois tranquille, il y en a d'autres ! Mais, mon vieux, fais-moi le plaisir de crier moins fort. Tu as des intempérances de langue qui sont fort compromettantes. Surtout ne va pas répéter à tout le monde ce que tu viens de me raconter à moi. D'abord tu ferais rire de toi.

— Rire ? Et le colonel se redressa farouche. Rire 1

— Parfaitement I Nos jeunes gens ne sont pas très bien disposés à ton endroit... Tu as des manières de surveiller ta fille qui sont fort blessantes pour eux... Que diable, ce sont des gens bien élevés. Si tu n'étais pas sur leur dos perpétuellement, qu'est-ce que tu crois donc qu'il en adviendrait?

— Suffit: je sais comment je dois me conduire...

— Tu n'en as pas trop l'air ... Quand ta fille était au couvent, tu poussais des gémissements, à la pensée qu'elle rentrerait un jour chez toi... Maintenant qu'elle est chez toi, tu rugis à l'idée de la marier ! Veux-tu que je te dise? tu es un être atrabilaire, tu as Fesprit de contradiction poussé à l'extrême ... Et si j'étais ta fille, je te planterais là et j'épouserais Frossard...

— Prossard 1

— Oui, Frossard, qui est un bon et digne garçon, jouissant d'une excellente santé et d'une fort belle fortune... Oh! il n'est pas de souche illustre... Je te

laccorde... Mais toi-même tu n'es pas un Montmorency ...

— Reproche-moi mon origine ! ...

— Vieille bête, va ! ... Enfin, je veux bien te donner satisfaction. Ce soir, nous guetterons, en fumant un cigare. Et si vraiment Frossard vient jouer de la guitare sous les fenêtres de ta fille, nous lui secouerons les oreilles, quoique le pauvre diable soit vraiment poussé à ces extravagances par tes façons de geôlier. Maintenant, pas un mot, tu m'entends, à qui que ce soit... Ou je te laisse te débrouiller tout seul.

Blanche approchait. Merlot s'écarta en grommelant. L'espérance de surprendre sa bête noire en flagrant délit l'avait un peu ragaillardi. Pourvu qu'il vînt! Le scélérat était capable de se douter de quelque chose et de ne point venir ! Merlot résolut de se faire doux et bénin pour mieux tromper Frossard, et, chantonnant, il se dirigea de son côté.

— Eh bien ! mon bon oncle, M. Merlot vous faisait encore ses doléances ? demanda mademoiselle de Cygne, hésitant à parler tout d'abord de ce qui lui tenait si fort au coeur.

— Toujours ! C'est chez lui une trop vieille habi» tude pour qu'il puisse la perdre maintenant. Mais nous nous liguerons tous contre lui, et il faudra bien qu'il consente à donner Madeleine à Frossard... Et quand ton amie sera mariée, il sera bon que tu te décides à ton tour...

— Oh moi, mon oncle, dit mademoiselle de Cy-

gne, en réprimant un mouvement, si vous le permettez, je resterai vieille fille...

— Je voudrais bien voir ça ! s'écria le général. Sont-ce les jeunes qui restent célibataires maintenant, et les vieux qui se marient?... Voyons, ma chère mignonne, parmi les jeunes gens que tu as rencontrés, cet hiver, n'en est-il pas un qui t'ait plu? Tu as été fort entourée, très recherchée... Mais tu es un peu grave...

— Je suis une religieuse manquée, vous le savez, dit Blanche avec un mélancolique sourire... Peut-être un jour rentrerai-je au couvent...

— Gomme tu me dis celai... Est-ce que tu ne te trouves pas heureuse? Est-ce que tu aurais un chagrin caché ?

Le comte regarda attentivement la jeune fille. Le front penché, les yeux voilés par ses paupières aux longs cils, elle s'appuyait à son bras, l'air recueilli. Depuis qu'elle était entrée dans sa maison, il l'avait vue ainsi, passer sans bruit, un peu rêveuse, riant rarement, élancée et frêle comme une fleur maladive. Sa mère était de même, et la mort l'avaitprise bien vite. Une inquiétude subite s'empara de l'excellent homme. Il adorait cette enfant douce et simple, qui l'entourait de petits soins délicats et tendres, que Sarah, plus brillante, mais moins attentionnée, n'avait jamais eus pour lui. Il frémit àla pensée que, peut-être, elle ressentait déjà les atteintes d'un mal lent et impitoyable. Le chagrin qui avait tué la marquise de Cygne mettak-il sa pâleur sur le front de Blanche? Fièrement et silencieu-

ement elle était capable de souffrir. Aimait-elle sans l'avouer? Il voulut la faire parler...

— Tu sais, ma chère fille, que tu peux absolument compter sur moi. Je te vois un peu triste depuis quelque temps. Conte-moi tes petites peines, je t'assure que je saurai y remédier... Je ferai tout, moi, pour quejtu sois heureuse... Veux-tu être franche? Dis-moi, ton cœur est-il entièrement libre?

— Ne vous tourmentez pas, mon oncle, à cause de moi, répondit Blanche. Si j'ai jamais un secret à confier...

Elle s'arrêta, ne voulant pas mentir une fois de plus, et voyant le général très attentif, elle se mit à rire :

— Eh bien I je me marierai pour vous faire plaisir... Mais pas tout de suite I Qui sait? J'attends peut-être un prince, comme dans les contes de fées.

Puis, redevenant sérieuse :

— Vous a-t-ondit, mon oncle, que M. Séverac repart demain pour l'Algérie?

— Gomment! demain? dit le général, dont les idées prirent en un instant un autre cours. C'est impossible 1 Il vient d'arriver...

— C'est M. Prossard qui me l'a appris, il y a un quart d'heure... Voilà un brusque départ, qui v|i faire bien du chagrin à la bonne madame Séverac.

— Mais il est fou, ce Pierre! s'écria le général. Encore un que je ne comprends plus du tout, depuis quelque temps. C'était le garçon le plus charmant, le plus facile à vivre... Subitement il est devenu taciturne,

juinteux... Il faut que je tire cette affaire-là au clair... il y a quelque chose là-dessous.

Ne pouvant pas mesurer la portée des paroles qu'elle venait de prononcer, ne soupçonnant pas la gravité de la situation dans laquelle elle plaçait Séverac, Blanche quitta le bras de son oncle, satisfaite d'avoir préparé des obstacles au départ de celui qu'elle aimait. La cloche, retentissant du côté des communs, attirait vers la terrasse tous les convives. La nuit venait et, par les portes-fenêtres largement ouvertes, les salons éclairés resplendissaient. Le comte, préoccupé, s'approcha de Sarah, qui causait gaiement avec La Livinière, et, la prenant à part un instant :

— Comprenez-vous cela, ma chère? Il paraît que la visite de Séverac est une visite d'adieu. Il compte repartir pour l'Algérie demain, si j'en crois ce qu'on m'affirme.

Très heureusement, l'ombre épaisse qui enveloppait la terrasse déroba au comte le trouble violent que manifesta la jeune femme. Une trépidation intérieure la secoua ; des tintements de cloches assourdirent ses oreilles, ses yeux vacillèrent, une chaleur intolérable brûla sa poitrine, à laquelle elle porta la main, comme si elle voulait écarter d'elle un fer rouge.

— Je le disais à l'instant, l'attitude de ce garçon est inexplicable.

— Inexplicable... en effet, répéta Sarah comme un lugubre écho.

— Mais je vais lui parler après le dîner... Je vous tiendrai au courant de ce qui se sera passé... Voici

Mc.^lot qui vient vous chercher pour aller dans la salle à manger.

Le comte offrit son bras à madame Smorden,et,par couples, lentement, les convives montèrent les marches de pierre du perron et entrèrent dans les splendides appartements, dont l'éclat animé et la resplendissante illumination formaient, avec le silence obscur de la terrasse, un charmant contraste. Sarah avait eu le temps de se remettre. En s'asseyant elle jeta un coup d'œil autour d'elle et vit Séverac placé entre Blanche et Madeleine. Elle dirigea sur lui un regard impérieux et menaçant, dont le jeune homme ne comprit pas la signification. Il croyait son secret bien gardé. Et déjà Frossard, le machiavélique faiseur de combinaisons, qui rêvait de triompher de toutes les difficultés et d'assurer à la fois le bonheur de son ami et le sien, l'avait livré.

Pendant toute la première partie du dîner la conversation fut languissante. Le comte, seul, trouva, dans sa grâce superficielle d'homme du monde, le moyen de remphr ses devoirs de maître de maison. Sarah, très absorbée malgré les efforts qu'elle faisait pour paraître dégagée de toute préoccupation, creusait la désolante pensée de la trahison de Séverac. Plus elle examinait attentivement la conduite du jeune homme, plus elle en découvrait la duplicité. Il avait le dessein bien arrêté de lui procurer une mensongère sécurité, pour avoir le loisir de s'éloigner. Sans la démarche qu'elle avait faite à Bois-le-Roi, elle le comprenait maintenant, il ne serait même pas venu chez elle. Elle

frémit de colère en se voyant si indignement trompée. ")ans une grande glace de Venise à bordure de fleurs linement découpées, accrochée en face d'elle, son image était reflétée. Elle se regarda avec amertume. N'était-elle donc pas assez belle? Et que fallait-il pour triompher de la froideur injurieuse de Séverac ? Elle dirigea ses yeux du côté du jeune homme. 11 penchait la tête d'un air triste, ne parlant pas. Elle put l'examiner à loisir. Il avait beaucoup bruni sous le soleil d'Afrique. Sur son teint basané, ses longues moustaches tranchaient vigoureusement. Le front, caché sous la \nsière du képi, était resté blanc, et ses cheveux noirs, coupés ras, accusaient encore le ton d'ivoire mat du haut du visage. Elle lui trouva l'air plus mâle et plus hardi qu'avant son départ. Il lui plut beaucoup ainsi. Et peu à peu, dans la contemplation de celui qu'elle aimait, elle se reprit d'un désir passionné de se retrouver seule avec lui. Une flamme monta à ses joues et les nuança d'un rouge plus vif. Ses yeux étincelèrent. Et, prise d'une rage de briller, elle se mit à causer avec une verve soudaine qui charma tous les esprits.

En un instant elle concentra sur elle l'attention générale. Et Séverac dut, pour ne pas risquer de se faire remarquer, prendre part à la conversation. Il ne put échapper au charme qui émanait de Sarah. Les effluves puissants qu'elle répandait autour d'elle le pénétrèrent invinciblement. Elle le posséda encore une fois par sa grâce magique. En voyant les eff'orts que Sarah faisait pour lui plaire, il comprit que, loin

d'avoir été affaibli par l'éloignement, l'amour de la jeune femme n'avait fait qu'augmenter. 11 eut un moment de désespoir, en pensant aux tortures qu'il allait infliger à cette adorable créature, dont le seul tort était de l'avoir trop aimé.

L'atmosphère de la salle à manger, échauffée par les lumières des lustres, chargée du parfum des fleurs, lui parut étouffante. Très heureusement le dîner tirait à sa fin. Les graves valets de pied, avec leur lenteur solennelle, ouvrirent les portes qui donnaient dans le salon. On se leva, avec un joyeux tumulte, et la grande table éclatante de cristaux, d'argenterie, chargée de verres dans lesquels les rubis du bordeaux et les topazes du Champagne brillaient encore, resta abandonnée dans un somptueux désordre. Quelques-uns des convives, bravant la fraîcheur du soir, s'étaient répandus sur la terrasse.

Au bout du salon s'ouvrait une serre, meublée avec un luxe charmant. Des treillages dorés couvraient les nuirs, offrant des points d'appui aux plantes grimpantes. Au plafond pendait un précieux lustre, en bois de fer, sculpté par la main adroite et patiente des Chinois, dont le milieu, creusé en forme de jardinière, laissait pendre des grappes de feuillages et de fleurs. Des statues de marbre mettaient une note blanche au milieu des massifs de palmiers. De grands vases en terre cuite , merveilles dues à l'ébauchoir de Clodion, ornaient les quatre coins de cette pièce, dans laquelle des fauteuils et des canapés, aux bois laqués à filets vert d'eau, offraient aux rêveurs le

confortable repos de leurs moelleux capitons. Un escalier de bois sculpté conduisait à la bibliothèque, située dans le pavillon qu'habitaient mademoiselle de Cygne et son amie Madeleine. Cette serre était un endroit écarté où le général venait volontiers faire la sieste. De grands stores froncés, en soie rouge, descendaient devant les vitrages et tamisaient les rayons du soleil. Le dallage en mosaïque entretenait une exquise fraîcheur. Et, loin des importuns, pouvant s'échapper, au besoin, par la porte qui donnait sur le parc, le général était sûr d'un sommeil paisible. Le soir, on y prenait le café en fumant.

C'était là, qu'autour d'un guéridon portant une cave à liqueurs abondamment pourvue, pendant que, dans le salon, un jeune officier de hussards jouait une valse, le colonel, Pompéran, La Livinière, Séverac et Prossard causaient en dégustant un verre de kummel ou de chartreuse. La conversation, par une pente toute naturelle, était retombée sur la guerre, et Merlot, qui, depuis quelques instants, agitait avec inquiétude sa tête rougie par une laborieuse digestion, s'était écrié avec ironie :

— Étonnants, ces jeunes gens ! Un officier qui joue du piano! De mon temps, nous ne jouions que de la clarinette de cinq pieds.

Une protestation en masse s'éleva contre les paroles du colonel : ,

— Colonel, croyez-vous donc que le capitaine Ailhémar ne soit pas un excellent officier, parce qu'il lape des quadrilles et des valses pour faire danser ces

dames? répliqua Pompéran qui, après un bon dîner, était tout particulièrement vif. Ah! colonel, je constate avec chagrin que vous êtes malveillant! Oui, je le remarque avec peine, vous dites du mal de tout le monde ! Je sais bien que vous êtes la perfection, vous, colonel, ce qui vous donne le droit d'être sévère pour les autres. Mais vous en abusez, et cela m'attriste. Parole d'honneur! vous me navrez, colonel!

— Ta ! ta! ta! Je sais ce nue je dis, grogna Merlot. Les officiers d'aujourd'hui ne valent pas ceux d'autrefois... Et l'armée, monsieur, l'armée! Croyez-vous qu'on se soit battu pendant la dernière guerre?

— Qu'est-ce qu'on a donc fait? demanda imprudemment Frossard.

Le cou du colonel se gonfla et parut près d'éclater. Frossard fit un mouvement, conjme pour fuir. Mais Merlot, d'un geste triomphant, le saisit par un bouton de son habit :

— M* Frossard prend la parole?... M. le notaire est au fait des questions mihtaires? Écoutez ce stratégiste en chambre, messieurs. Écoutez-le, ce tacticien en pantoufles...

— Mais, colonel, j'ai servi, moi, hasarda avec timiaité Frossard.

— Servi où ? Dans quoi? Quand ça? s'écria Merlot, en montant d'un ton à chaque question.

— Dans la mobile, à Paris, pendant le siège!

— Dans la mobile, à Paris ! tonna le colonel. Alors c'est vous qui avez fait le 4 Septembre? Et, le foudroyant du geste, Merlot semblait accuser Frossard

d'avoir, à lui tout seul, perpétré la Révolution et renversé l'Empire.

Le jeune notaire leva les bras au ciel, plein de découragement. Il avait si peu l'air d'un homme capable de tremper dans une émeute que tous les assistants se mirent à rire.

— Ohl oh ! Prossard, s'écria gaiement LaLivinière, vous ne nous aviez jamais dit que vous étiez un briseur de trône, un buveur de sang! Qui sait, messieurs, il était peut-être de la Commune?

— Oh! messieurs, mon rôle s'est borné à faire, pendant le siège, des factions dans les tranchées avec de la neige jusqu'au jarret, en avant de Montrouge, etje vous garantis qu'il n'y faisait pas chaud. A la fin, on nous a menés à Montretout. Nous avons marché à l'assaut du parc de Buzenval... Et là, par exemple, c'était une autre affaire: il ne faisait pas froid. J'ai tiré des coups de fusil, nous avons perdu du monde, et j'ai reçu trois balles...

— Trois balles! interrompit Pompéran.

— Oui, trois balles, reprit fièrement Prossard : deux dans ma capote et une dans mon képi.

— Il fallait la recevoir dans la tête, monsieur, dit Merlot haineusement.

— Bien obligé, colonel, répliqua le jeune homme, ce sera pour la prochaine fois !

Le groupe s'ouvrit. Le comte entra dans la serre, venant du salon.

— Eh bien! messieurs, ces dames vous attendent, dit-il, cL le capitaine Adbémar, montrant sa complaisance habituelle, est au piano.

Ils remontèrent. D'un geste le comte retint Pierre et, lui indiquant un siège :

— Ah ! çà, mon cher ami, causons un peu, dit-il affectueusement. Parce que vous n'êtes plus maintenant sous ma coupe, ce n'est pas une raison pour que je ne m'informe pas de ce que vous devenez. Voilà un an que vous m'avez quitté. Quelles sont vos intentions pour l'avenir?

— Mais, mon général, je retournerai à mon poste.

— Et si je trouvais un moyen de vous garder en France?... Vous venez de faire campagne, vous avez été grièvement blessé, vous avez tous les droits à un service plus doux... Le général Montaigut, mon ancien chef d'élat-major, vous prendra auprès de lui, si vous y consentez ; j'en fais mon affaire...

Il y eut un court silence. Le cœur du jeune homme battait violemment. La lutte qu'il avait pressentie commençait. Il allait avoir non seulement à se défendre contre la femme, mais encore contre le mari.

— Mon général, je vous suis très reconnaissant, ditil avec fermeté, mais je ne puis accepter l'offre que vous me faites.

— Parce que? demanda le comte.

— Parce que, mon général, je n'ai été que trop favorisé jusqu'ici, et que je ne pense pas avoir encore justifié les faveurs qui m'ont été accordées. Je désire continuer à faire campagne.

Le comte et Séverac se regardèrent. Devant le ferme regard du vieillard, celui du jeune homme se baissa.

— Et puis, j'aime l'Afrique, continua Pierre. Vous le savez bien, mon général, vous qui êtes un ancien Africain, cette large existence de la colonie, dans laquelle le soldat est souverain maître, a beaucoup de charme. Enûn, là-bas, il fait chaud, je suis frileux et voilà l'hiver. Il y a là,-n'est-il pas vrai, plus de motifs qu'il n'en faut pour expliquer ma résolution ?

— Mon cher, vos motifs sont de simples défaites, dit le comte. Et vous savez, pour un soldat, les défaites : mauvaise affaire ! Pourquoi, en tous cas, avezvous décidé de par^r demain?

Pierre devint très rouge et fit un geste de surprise. Comment le comte était-il informé de son projet? Si M. de Ganalheilles était si bien renseigné, Sarah devait l'être également. C'était elle qui avait envoyé son mari en avant pour commencer l'attaque.

— Mon général, qui vous a dit? balbutia-t-il.

— Que vous importe? Je le sais, cela sufBt. Tenez, Séverac, soyezfranc. Depuis longtemps vous avez des airs de jeune premier de mélodrame. Avouez qu'il y a une femme sous jeu? Voyons, il y a un an, elle était partie pour l'Algérie ? Vous avez voulu aller la retrouver? Et maintenant que vous avez vu votre mère, vous êtes comme un diable pour retourner auprès de la belle? Hein? J'ai deviné?

— Mon général, je vous jure...

— Eh ! mon cher, c'est de votre âge. Et de mon temps j'en faisais bien d'autres !... Ah l je troquerais bien volontiers mes trois étoiles contre vos quatre galons, pour avoir le droit de rougir comme vous

venez de le faire... Alors, c'est bien décidé, vous voulez repartir ?

— Oui, mon général, je le dois, il le faut, ditle jeune homme gravement. Et croyez que j'ai, pour refuser les propositions que vous me faites, des raisons qui, pour n'être pas celles que vous avez supposées, n'en sont pas moins très sérieuses...

— Qu'il soit donc fait comme vous voulez ! Nous vous verrons vous éloigner de nouveau avec peine, la comtesse et moi... Nous avons beaucoup d'amitié pour vous.

— Mon général... commença Pierre. Mais la voix s'étrangla dans sa gorge, et il resta, devant M. de Ganalheilles, sans paroles et les yeux pleins de larmes.

— Allons! voilà qu'il s'attendrit à présent! s'écriale comte, gagné par l'émotion du jeune homme. Ah I çà, mon cher enfant, voyons...

— Pardonnez moi, mon général, dit Pierre. Vos paroles, si pleines débouté, m'ont profondément touché... Il s'arrêta. Puis, avec une sombre énergie : Ah ! croyez que le jour où je pourrais m'acquitter, en donnant ma vie pour vous, serait le bienvenu!

— Allons, mon enfant, allons!...

Frossard, inquiet, montra sa tête entre les portières du salon, et^ voyant les deux hommes se serrer affectueusement les mains, il entra. Le comte et Pierre, silencieusement, vinrent à lui. M. de Ganalheilles, très préoccupé, poussa Frossard dans un coin, et lui montrant Sévcrac qui s'asseyait soucieusement auprès de la cheminée :

— Il m'afflige, dit-il. 11 n'est pas d'aplomb, ce garçon- Jà. 11 serait à la veille de commettre une sottise que je n'en serais pas éloriné... Il doit avoir dans le cœur quelque amour malheureux... Vous qui êtes son ami très intime , vous a-t-il j amais fait quelque confidence ? . . . Non ? Eh bien ! interrogez-le adroitement ; entre jeunes gens on a plus de confiance... Tâchez de savoir le lin mot de la chose... et dites-le moi.

Le notaire regarda M. de Ganalheilles avec un tel ébahissement que celui-ci lui demanda :

— Qu'est-ce que vous avez? Oh ! vous en savez plus long que vous ne voulez le laisser croire... Frossard, dans l'intérêt de Sévcrac, je vous adjure de me ra conter tout, en détail...

— Je ne sais rien, monsieur le comte, s'écria le jeune homme ; ce sont vos suppositions qui ont causé mon étonnement.

Et, en lui-même, Frossard se disait : Lui raconter les choses... et en détail encore 1 Gomment donc! Quelle occasion 1

La valse finissait. Sarah, au bras de La Livinière, toute rose, un peu ^essoufflée, souriant les lèvres ouvertes pour respirer plus à l'aise, s'avançait dans sa robe blanche courte, dont le bord laissait apercevoir ses petits pieds chaussés de souliers en peau mordorée. Elle venait si directement vers Séverac que le jeune homme, inquiet, et voulant éviter à tout prix un entretien, se leva cérémonieusement, comme pour offrir sa place, et se dirigea vers la porte-fenêtre donnant sur la terrasse. Là étaient Blanche et Made-

leine. Gomrae attiré par un aimant irrésistible, Pierre, malgré lui, allait toujours du côté de la jeune fille.

Au dehors régnait une fraîcheur délicieuse. La nuit était douce et transparente. Des étoiles innombrables étincelaient dans le ciel sombre. Pierre se souvint que, pendant les nuits de campement, lorsque le sommeil le fuyait, il lui était arrivé de faire choix d'une de ces étoiles qui brillaient, tremblantes. Il lui adressait de muettes invocations. Il pensait que Blanche, peut-être en même temps que lui, la'regardait, et que, dans cette contemplation, leur pensée se rejoignait. Il chercha à la retrouver, mais il ne la reconnut pas. Elle n'illuminait plus la voûte obscure. Séverac baissa tristement les yeux. Il lui sembla qu'un lien mystérieux venait de se rompre entre Blanche et lui.

Au même moment, la douce voix de la jeune fille vint à son oreille :

— Vous repartez, monsieur Séverac, m'a-t-on dit. Votre séjjOur aura été bien court.

Pierre s'inclina sans répondre. Blanche poussa un soupir. Elle avait sur les lèvres des paroles qu'elle n'osait pas dire. Madeleine, plus libre, vint à son aide.

— Soyez plus ménager de vous-même, dit-elle; ces messieurs, le comte et mon père, assurent que vous êtes un peu... comment ont-ils dit?... casse-cou... Pardon! A un soldat aussi brave que vous, on peut recommander la prudence. Vous avez une mère, monsieur Séverac, et des amis... Conservez-vous pour eux...

Le jeune homme baissa la tête. Jamais il n'avait senti son cœur si torturé. Il n'avait qu'un mot à prononcer — il le comprenait bien — pour que Blanche fût à lui. La recommandation touchante que lui faisait entendre Madeleine, c'était mademoiselle de Cygne qui la lui adressait par la voix de son amie. Le bonheur était là, à portée de sa main, tel qu'il l'avait rêvé, calme, profond, doux et un peu grave. Et il fallait se détourner de lui et s'éloigner. Il n'avait même pas le droit de parler, d'ouvrir son cœur, d'en montrer la plaie saignante et de faire comprendre à cette adorable fiile que, s'il paraissait ne pas deviner l'amour dans ses timides paroles, ne pas le surprendre dans ses purs regards, c'était parce qu'il était condamné à se montrer sourd et aveugle. Il eût voulu se rouler à ses pieds, se déchirer la poitrine avec les ongles, souffrir physiquement autant qu'il souffrait moralement, une douleur nouvelle devant faire paraître l'ancienne moins cruelle. Et, dans sa rage, il souhaita de posséder un pouvoir infernal, pour abîmer dans un gouffre tout ce qui l'entourait. Il rêva une destruction formidable, à laquelle il arracherait Blanche, en l'emportant palpitante et éperdue sur son cœur. Il rugit intérieurement, et montra aux deux jeunes filles un visage tellement décomposé par la douleur qu'elles ne purent dissimuler leur frayeur.

— Qu'avez-vous donc? demanda Blanche, la voix tremblante.

— Rien, mademoiselle, dit Pierre sourdement.

Vt'i LES BATAILLES DE LA VIE

El, craignant de commettre une imprudence irréparable, il voulut partir.

— Adieu, mademoiselle, reprit-il. Peut-être serai-je longtemps sans revenir en France. Qui sait les changements qui peuvent se produire pendant mon absence? Il est probable que vous vous marierez... Je souhaite, du plus profond de mon cœur, que vous soyez heureuse...

Ces paroles, Pierre les prononça avec une douceur pénétrante. Il sembla dire à la jeune fille : Oubliezmoi et soyez à un autre. Ce fut, de sa part, un acte de suprême loyauté. Il voulut faire comprendre à mademoiselle de Cygne qu'elle ne devait pas l'attendre, et, qu'ientre elle et lui, un obstacle insurmontable s'élevait. Blanche vit, dans les yeux de Pierre, l'angoisse du sacrifice. Elle se sentit glacée, inclina la tête, et, prenant le bras de son amie, s'enfuit pour ne pas laisser publiquement couler ses larmes.

Pierre la suivit un instant des yeux, et résolument, se dirigeant vers la comtesse, il s'apprêta à lui faire ses adieux. Il ne voulut pas rester un instant de plus à Ganalheilles. Il fit signe à Frossard de le suivre.

— Vous nous quittez déjà? dit Sarah à haute voix, avec un calme admirable. J'ai une commission à vous donner pour madame votre mère.

Et sans affectation, entraînant Pierre à deux pas de son ami, devant la cheminée, le tenant là isolé, sous le feu de son regard :

— Vous essayez de me tromper, dit-elle, avec un

accent qui fit frémir Pierre. Vous voulez partir demain sans m' avoir revue? Eh bien! je vous le défends I

— Madame! murmura le jeune homme, mon départ est fixé à demain... Il y va pour moi de graves intérêts...

— Peu m'importe ! Vous le retarderez.

Ils se regardèrent, comme deux duellistes qui ont engagé le fer, et qui se mesurent du regard avant d'entamer la lutte suprême. Pierre vit Sarah pâle,^ mais impassible. Elle souriait. Seulement, aux deux coins de sa bouche, un tremblement nerveux agitait ses lèvres.

— Ce que vous me demandez rie se peut pas, dit-il.

Deux éclairs jaillirent des yeux de Sarah. Elle devint blême. Ses doigts se crispèrent avec tant de violence que leurs phalanges craquèrent.

— Prenez garde ! s'écria-t-elle avec un éclat qu'elle était déjà impuissante à modérer. Si vous ne m'obéissez pas, dans une heure je vais vous rejoindre chez vous, dans la maison même de votre mère...

Elle respira avec force, reprit un peu de sang-froid, et, adoucissant l'expression de son visage qui était devenue terrible :

— Sortez... Allez jusqu'au bout du parc, et, quand vous verrez tout éteint, revenez ici, dans la serre.. JUrai vous y retrouver.

Pierre hésita un instant. Il calculait les dangers de l'entreprise, et les mettait en parallèle avec les menaces que Sarah venait de lui adresser. Il la savait

femme à les exécuter. 11 comprit qu'une dernière bataille lui restait à livrer. Il l'accepta.

— Soit, dit-il. J'irai.

Prossard avait suivi, de loin, le court entretien engagé entre Sarah et Pierre. Prévenu, il en saisit les menaces cachées ; il en devina la violence dissimulée sous des sourires. Il admira la ferme contenance de Séverac. Il assista à sa capitulation raisonnée. Et quand, après avoir fait ses adieux, le jeune homme sortit, il s'élança à sa suite.

Us marchèrent tous deux, pendant quelques instants, sans parler, puis Séverac, se tournant vers son ami, qui allait à côté de lui, tête nue, dans la nuit :

— Adieu, Frossard, lui dit-il brusquement. A demain. J'irai, comme c'est convenu, te demander à dîner.

— Soit, répondit le notaire; mais, en attendant, je ne te quitte pas! Oh! tout ce que tu voudras, excepté ça, s'écpia-t-il, répondant à un geste d'impatience de Pierre. L'heure des ménagements est passée! Est-ce que tu crois par hasard que je ne connais pas ton secret? Madame de Canalheilles t'attendra probablement tout à l'heure, et tu vas revenir. Ne me dis pas non! J'ensuis sûr. Je t'accompagnerai. Où tu iras, j'irai. Si tu as un rendez-vous, je ferai le guet. Mais, dans une situation aussi grave que la tienne, on n'abandonne pas un ami. Oh! j'aurai de la prudence pour toi, car la colère du comte serait terrible! Cet homme-là est capable de te tuer, s'il te trouve auprès de sa femme ! Voyons, Séverac, peux-tu raisonnable-

LA COMTESSE SARAH 3'r

ment retourner chez toi et manquer à ce rendez-vous?

Pierre agita négativement la tête.

— Eh bien! advienne que pourra! Nous y serons ensemble, et je garderai la porte, avec la fidélité d'un janissaire. Marchons jusqu'au pavillon qui est au bout du parc : nous aurons plus de chances de ne pas être aperçus, et nous occuperons l'heure que nous avons devant nous.

Et, par les allées obscures, sous la voûte sombre des grands arbres, les deux amis, silencieusement, traversèrent le parc, pour donner le temps aux habitants du château de s'endormir, aux lumières de s'éteindre, et à Sarah de descendre dans la serre.

Aussitôt que Séverac fut parti, les hôtes de Canalheiiles se retirèrent. Le comte fit un signe à Merlot et gagna la terrasse. Il était onze heures, ta lune, se dégageant des arbres et montant dans le ciel, répandait sa blanche lumière sur les pelouses, au-dessus desquelles flottait un brouillard léger et transparent comme une gaze.

— Je vais te prouver, dit le comte en allumant un cigare, que tu es complètement visionnaire...

— Et moi, je vais te prouver que tu es aveugle, répliqua Merlot. Seulement, sortons de la zone de lumière. On nous verrait à cinq cents pas par ce clair de lune... Un beau temps pour aller à l'affût, hein? Il y aura, cette nuit, plus d'un chevreuil tué sur les lisières de la forêt...

Le comte et Merlot gagnèrent un rond point de verdure, et s'assirent tranquillement sous les arbres, attendant. Le colonel, préoccupé uniquement de sa

fille, avait, très heureusement pour Séverac, conduit le comte du côté de la façade opposée à la serre. Et, les yeux fixés sur le fameux espalier, le long duquel le rôdeur inconnu s'était promené la nuit précédente, il guettait, en mâchonnant son cigare et en poussant la fumée par rapides bouffées.

Dans le salon, mademoiselle de Cygne et Madeleine restaient seules avec Sarah, En proie à une agitation violente, la jeune femme tournait, retardant le moment démonter. Elles entrèrent dans la serre, éclairée maintenant par une seule lampe. La femme de chambre de mademoiselle de Cygne, descendant par l'escalier de bois sculpté, qui conduisait à l'appartement des jeunes filles en passant par la bibliothèque, demanda les ordres. Blanche la congédia. Assise dans^ un fauteuil, elle ne paraissait pas songer à gagner sa chambre.

Sarah, impatiente, vint s'accouder au dossier du fauteuil et, fixant sur mademoiselle de Cygne ses yeux inquiets :

— Qu'as-tu, Blanche? dit-elle. Tu ne dis rien ? Mademoiselle de Cygne tressaillit et, ramenée du

lointain de son rêve, elle répondit distraitement :

— Je vous écoutais... Je suis lasse...

— Eh bien! il faut aller dormir, dit Sarah... Bonsoir, mes chères belles...

Elle s'arrêta, et se tournant du côté de Madeleine :

— Dites-moi, ma chère, le jardinier, en arrosant,, le matin, les plantes de la serre, ne fait-il pas trop

350 jLES batailles DE LA VIE

de bruit? On pourrait lui d'inner ordre de venir moins tôt.

— Merci, madame, répondit la jeune fille... De nos chambres, on n'entend rien du tout... Et puis, c'est sans doute un effet du grand air, mais je dors I... Je crois qu'on pourrait tirer le canon dans le parc,%ans me réveiller.

Sarah n'en voulait pas savoir davantage. On n'entendait rien des chambres des jeunes filles : c'était parfait.

— Ne vous inquiétez pas tout à l'heure, reprit-elle. J'ai à reporter des livres dans la bibliothèque, et à en choisir d'autres... Bonsoir.

Elle sortit par le salon. Madeleine souleva la lampe et, s'adressant à Blanche :

— Tu montes ? demanda- t-elle.

. — Dans un instant , répondit mademoiselle de Cygne, d'une voix faible. Tu pt'ux prendre la lampe, ajouta-t-elle, envoyant son ami..- faire un njouvement pour la reposer sur la table. Il fait clair comme en plein jour...

Madeleine jeta un regard attristé sur Blanche, immobile dans son fauteuil, les mains pendantes, perdue dans de douloureuses réflexions. Respectant son silence, elle s'éloigna, monta les dix marches de l'escalier et, ouvrant une porte, elle disparut. Blanche resta seule, les yeux noyés dans la clarté argentée qui, à travers les vitrages, inondait la serre, donnant aux statues de marbre, émergeant des massifs d'arbustes, l'aspect de gracieux fantômes. Elle

pensait : Cette fois c'était fini ; si Pierre partait, un secret pressentiment avertissait la jeune fille qu'elle ne le verrait plus. Il y avait, quand il lui avait si doucement parlé, comme un adieu éternel dans ses paroles... « Vous vous marierez, avait-il dit. Et je souhaite du plus profond de mon coeur que vous soyez heureuse. » Heureuse ! Est-ce qu'elle pouvait l'être sans lui? Et lui, quelle serait sa vie sans elle ? Il l'aimait, elle en était sûre. Tout le lui prouvait : sa tristesse, et l'amertumo involontaire de ses souhaits de bonheur. Et il parlait. Pourquoi ? Elle cherchait, depuis deux heures, à résoudre ce problème, sans y parvenir. Quelle grave question pouvait le détourner d'elle? Quel étrange motif l'empêchait de parler? Elle n'en voyait qu'un : la différence de fortune. Elle était trop riche. Et dans sa délicatesse, Pierre ne voulait pas paraître épouser une femme pour son argent. Cet argent, que son père avait amassé avec une âpre joie, elle le maudit 1 C(>tte richesse, à l'augmentation de laquelle l'avare avait tout sacrifié : la vie de sa femme, la tendresse de sa fille, sa propre dignité, elle eût voulu pouvoir, en un instant, la disperser loin d'elle, afin de se présenter à celui qu'elle aimait et dont elle se sentait, aimée, en lui disant : « Me voilà, je suis aussi pauvre que vous maintenant, prenez-moi ! » Mais, en attendant, il allait s'éloigner. Elle le suivit en pensée sur la route de Boisle-Roi. Elle revit la petite maison, entourée de son modeste jardin aux paisibles ombrages. Sous'cet humble toit, elle avait souvent rêvé le bonheur. Elle

se dit qu'elle y entrerait à son nras, et que sa mère Ty recevrait comme une fille bien-aimée. Puisqu'il reculait devant sa fortune, elle irait au-devant de sa pauvreté. Elle était lâche de n'avoir pas tout dit, quand son oncle l'interrogeait. Un peu de franchise, et le comte empêchait Pierre de partir.

Mais n'était-il pas temps encore? Ce qu'elle n'avait pas osé faire dans la journée, elle pouvait l'exécuter le lendemain matin. Elle irait, dès la première heure, trouver son oncle, lui avouerait la vérité et le prierait de faire à Séverac les avances, que celui-ci était trop fier pour consentir à faire lui-même.

Réconfortée par la pensée qu'il ne lui fallait pas renoncer à tout espoir, elle se leva, et fit quelques pas dans la serre, éclairée seulement par le haut et, sur les dalles de laquelle son ombre s'allongeaitrdémesurée. Elle alla vers un des vitrages, releva le store et ouvrit. Un calme profond s'étendait au loin. Elle s'accouda et resta à respirer, écoutant les reinettes qui chantaient au bord de la pièce d'eau. Ses yeux s'arrêtèrent sur les massifs du parc, obscurs et mystérieux. Soudain, dans l'allée qui descendait vers le parterre, il lui sembla voir passer deux ombres. Elle fut plus intriguée qu'effrayée. Elle ferma silencieusement le vitrage et, à travers les carreaux, elle suivit les mouvements des deux nocturnes promeneurs.

Ils s'avançaient avec précaution, suivant la ligne des arbres. Arrivés à une cinquantaine de mètres du château, ils durent traverser une place claire. Et, avec une horrible émotion. Blanche reconnut Pierre et

LA COMTESSE SARAIl 353

Prossard. Sa respiration s'arrêta, une sueur froide perla à son front, ses idées tournèrent confuses dans sa tête avec une incroyable rapidité. Que venait faire le jeune homme, la nuit, à une pareille heure? Elle ne pensa pas, un seul instant, à trouver un motif avouable à sa Venue. Le pressentiment d'un malheur l'avait frappée brusquement. Elle restait attachée à ce vitrage, dont le froid faisait du bien à son front brûlant. De la main, elle effaçait sur le verre la buée de son haleine. Elle regardait.

Pierre s'était séparé de Frossard, qui restait sous les arbres, et, lentement, il venait vers la serre. Blanche frémit à la pensée de se trouver face à face avec lui, d'avoir à le questionner, à l'accuser. Elle voulut s'en aller, ne pas savoir, et déjà elle faisait un pas vers l'escalier, prête à le gravir en une seconde, quand une main tourna avec précaution le bouton de la porte du salon, et le froissement léger d'une robe se fit entendre. Une pensée horrible, qu'elle n'eut pas le temps d'approfondir, acheva de bouleverser l'esprit de Blanche : c'était la comtesse qui venait, par une porte, quand Pierre se dirigeait vers l'autre. La jeune fille éprouva au cœur une telle souffrance, qu'elle fut sur - le point de crier. Mais elle fît un effort de volonté et, dès lors, aussi avide- de tout savoir qu'elle était, un instant auparavant, désireuse de tout ignorer, pâle comme une morte sous les rayons de la lune, elle écarta les branches d'un des massifs, et disparut derrière le rideau vert des arbustes.

Il était temps. Sarah entrait sans lumière et silen*

35i LES BATAILLES DE LA VIE

cieusement. Elle regarda autour d'elle, se vit seule, donna un tour de clef à la porte du salon, et, tout droit, se dirigea vers la porte du jardin. Dans le silence, on eût entendu battre à coups pressés le cœur de Blanche. Pierre entrait.

— Une lumière aurait pu nous trahir, dit Sarah... Donnez-moi la main, je vous guiderai.. .

Elle tendait la main vers lui, prête à l'attirer tendrement. Il resta immobile, sa main ne toucha pas celle de la jeune femme...

— C'est inutile, répondit-il, je vois très bien. D'ailleurs, je ne resterai que pendant un très court instant. . .

Le visage de Sarah se contracta, et, d'une voix tranchante que Blanche ne lui connaissait pas :

— Vous resterez aussi longtemps, riposta-t-elle, qu'il le faudra pour entendre tout ce que j'ai à vous dire. v

— Vous avez des façons de demander, dit Pierre avec amertume, qui n'admettent pas la résistance.

— Et vous, des façons de répondre qui irritent et qui blessent.

Elle alla s'asseoir à deux pas de Séverac, qui resta debout, et, là, très tranquillement :

— Je ne vous aipas fait revenir d'Algérie, dit-elle, pour que vous repartiez sans que j'aie pu vous voir.

— Ainsi, c'était bien vous?... laissa échapper Pierre.

Sarah le regarda avec une audace superbe et, secouant la tête :

LA COMTESSE SARAIl 355

— Est-ce que par hasard vous en auriez douté? Puis, par un de ces brusques mouvements de sa

changeante nature, qui la rendaient si redoutable, se faisant soudain caressante et gracieuse autant qu'elle avait été hautaine et rude :

— Mais, qu'est-ce donc, dit-elle, que ce révolté qui ne veut plus rien de ce que je désire?

Elle s'était emparée de sa main, elle l'attirait vers elle. Il dut se laisser tomber sur un tabouret bas, pour ne pas paraître résister violemment à une femme, et se trouva presque aux pieds de Sarah. Elle attachait sur lui ses grands yeux qui, dans l'obscurité, semblaient noirs, ses lèvres se rapprochaient des siennes avec un enivrant sourire. Le souvenir des voluptés anciennes fit frémir Pierre. Un flot de sang monta à ses tempes qui battirent violemment. La paume de ses mains, emprisonnées dans celles de la jeune femme, devint brûlante comme un fer rouge. Il sentit un souffle dévorant qui passait sur son visage. Il eut le vertige. Dans un éclair de raison, il se vit perdu, retombé au pouvoir de la charmeuse. Il se dégagea brusquement, et, afl'ermissant sa volonté, maîtrisant ses sens, il regarda avec hardiesse sa tyrannique maîtresse.

Un moment, elle avait cru le ressaisir. Sa courte faiblesse ne lui avait pas échappé. Avec une habileté extrême, elle se fit douce et câline pour ne pas l'efl'rayer, et l'entêter dans sa résistance.

— Voyons, Pierre, dit-elle, nous sommes seuls, tout dort, vous n'avez rien à craindre ; ne vous éloignez pas de moi.

SéveraCj au lieu d'approcher, recula, prêtant Toreille. Dans le silence, il lui avait semblé qu'un témoin invisible venait de laisser échapper un sanglot.

— N'avez-vousrien entendu? dit-il.

— Rien. Qui voulez-vous qui soit là?répondit Sarah avec ironie... Vous êtes devenu bien craintif!

Il sonda du regard tous les coins de la serre. Sous les molles clartés de la lune, les dieux de marbre souriaient silencieusement dans leurs bosquets de verdure. Un demi-jour funéraire régnait, donnant à ce rendez-vous glacé, où les amants se tenaient à distance, une poignante tristesse. Dans son abri de feuillage. Blanche, comprimant sa poitrine d'une main tremblante, avait écouté ces paroles dont chacune avait été pour elle une horrible révélation. Elle n'avait pas bien compris d'abord. L'attitude de Séverac était si froide, celle de la comtesse si menaçante, qu'elle avait cru assister à l'entrevue de deux ennemis. Mais Sarah s'était approchée, elle avait parlé, et il n'avait plus été possible de douter. Pierre était l'amant de Sarah 1 Celui dont Blanche faisait le type idéal de l'honneur avait été si fourbe et si déloyal ! Celui auquel elle rêvait d'associer sa vie n'était pas libre. Car^ elle le comprenait, il était lié à la jalouse Sarah. Et celle-ci revendiquait impérieusement ses droits. Elle les avait payés assez cher pour y tenir I Et, devant les yeux de la jeune fille, le visage lier et grave du comte apparut. Comment, aimée d'un pareil homme, Sarah avait- elle pu le tromper? Comment avait-elle pu oublier sa bonté, abuser de sa confiance

et le déshonorer? Et lui, Pierre, lui, traité comme un fils par ce vieillard, il avait tout méconnu : les faveurs accordées, la protection constante, et rafîecLion vigilante, chaude, pendant les jours mauvais. Le crime commis était sans excuses. Pierre, en un instant, s'abaissait aux yeux de Blanche. L'idole, qu'elle avait élevée, s'écroulait et lui broyait le cœur.

Elle eût voulu s'éloigner et ne plus entendre. Elle souffrait doublement de sa tendresse perdue et de sa pudeur blessée. Les regards et les sourires de Sarah, entrevus, lui avaient fait monter le rouge au front. La chaste jeune fille, dont l'amour pur planait dans le ciel des anges, assistait avec angoisse aux manifestations de l'amour sensuel. Quand Sarah avait attiré Séverac à elle. Blanche avait frissonné. Elle eut un court moment jde joie en voyantPierre serefuser aux caresses. Il n'avait plus d'amour : elle le devinait bien. Il n'avait même plus d'estime. Il y avait, dans son accent, comme une vibration de haine contre cette femme, qui essayait de le contraindre à perpétuer la faute, quand il eût tant voulu la racheter, fût-ce au prix de sa vie.

Elle écoutait, avec stupeur, ces deux êtres qui se débattaient dans leurs liens criminels, se meurtrissant cruellement : l'un en s'efforçant de les serrer plus étroits, l'autre en essayant de les rompre. Et elle pensait. Voilà donc l'amour coupable? Et c'est pour en arriver à cette défiance, à cette haine, à ces supphcations honteuses, à ces résistances horribles qu'on oublie tout : le respect des autres et le respect de soi-même I Hélas 1 quelle atroce duperie I

— Pourquoi avez-vous refusé les offres du comte? disait Sarah. Pourquoi êtes-vous sombre, triste, désespéré ? Vous dites adieu, comme un homme décidé à ne plus jamais revenir. Je ne veux pas que vous vous en alliez. J'ai cédé unç fois, et je l'ai bien regretté, mon Dieu I Si vous saviez ce que j'ai enduré, moi, pendantcette année d'absence ! J'étais mortellement triste, et il me fallait donner le change et sourire. J'étais sans nouvelles de vous; je savais qu'un combat avait eu lieu ; je pensais que peut-être vous étiez blessé, mourant... Mes craintes n'étaient, hélas! que trop justifiées !... Et j'allais au bal, parée, affectant la gaieté, jouant la plus effroyable des comédies, et, quand j'étais seule, n'osant pas pleurer, de peur qu'on ne vît la trace de mes larmes I Et vous me parlez de repartir 1 Vous voulez me faire endurer une fois encore cet affreux supplice! Mais, si vous êtes le plus indifférent des hommes, moi, malheureuse que je suis, je vous aime!... Voyons, écoute-moi... Tu sais qu'il n'y a que toi au monde. Que deviendrai-je, si tu me quittes? Je n'ai ni raison, ni jugement; je n'écoute que mon cœur : ne me pousse pas à quelque folie !

Elle l'avait ressaisi. Et debout, la tête appuyée sur l'épaule de Pierre, elle l'enlaçait de ses bras, le pénétrait de son odeur, s'efforçait d'engourdir sa volonté, et, avec des intonations différentes, pleines toutes d'un charme caressant, lui effleurant le cou de ses lèvres, elle répétait :

— Tune me quitteras pas! Dis-moi que tu rie partiras pas ?

— Sarah ! dit Pierre sourdement, en tentant de se dégager.

— Ah! tu m'as appelée Sarah!... s'écria-t-elle, avec unejoietriomphante. C'est la première fois depuis que tu es là... Je t'ai apitoyé. Tu ne partiras pas ! Jure-moi que tu ne partiras pas 1

Pierre la regarda, triste, puis, à voix basse :

— Il le faut ! dit-il.

— Je te le défends I s'écria Sarah avec rage.

— Je serai obligé de vous désobéir.

Les bras de Sarah se détachèrent du cou de Séverac, comme cassés. La jeune femme se laissa tomber sur un canapé, et, le front assombri, la bouche crispée :

— Vous me haïssez donc ? demanda-t-elle.

— Non. Vous le savez bien, répondit Pierre avec douceur.

Des larmes coulèrent des yeux de Sarah, et, d'une voix brisée :

— Alors, par grâce, ne vous éloignez pas, dit-elle. Je ferai ce que vous voudrez. Je serai obéissante. Nous ne nous aimerons plus, si cela vous déplaît. Mais, au moins, ne me torturez pas.

Elle était à genoux ; elle avait pris la main de Séverac et la serrait contre sa poitrine, l'implorant du regard, comme si, de sa réponse, allait dépendre la vie ou la mort pour elle. Elle le vit hésitant. Elle trembla à la pensée qu'il pourrait répondre : Non. Avec la lâcheté de l'amour vrai, elle fît une concession :

— Au moins quelques jours, que j'aie le temps de m'habituer à la pensée de ne plus vous voir. Je croyais

tant que vous resteriez '....Vous voyez, je fais tout pour vous satisfaire... Accordez-moi au moins cette grâce. . Le voulez-vous?

Pierre connaissait Sarah. Il craignait un retour de violence. Il savait que, s^il la poussait à bout, elle était capable de commettre quelque dangereuse extravagance. Il sentit la nécessité de céder.

— Soit ! répondit-il. Je resterai une semaine. D'un bond, Sarah fut dans les bras de Pierre. Elle le

serra passionnément, dans un transport de joie folle. Pour cette désespérée, une semaine de répit c'était l'éternité. Et puis, au fond d'elle-même, elle attendait toujours quelque incident qui viendrait modifier favorablement la situation. Elle comptait sur le hasard.

— Oh! tu m'aimes encore, dit-elle avec passion. Mon souvenir, malgré tout, est vivant dans ton cœur... Pierre...

Elle s'attachait à lui, le pressantde tous côtés, frottant ses joues contre l'étoffe de son vêtement, tiède de sa chaleur... Il la repoussa. Elle joignit les mains tristement :

— Pardon! je suis folle... je t'ai contrarié... Que je suis malheureuse!... Moi qui voudrais tant te plaire !

— Vous ne m'avez pas contrarié, dit-il froidement. Elle revint, et le regardant avec adoration :

— Dis-moi que tu n'aimes pas une autre femme? Blanche frémit au fond de sa retraite. Elle attendit

la réponse de Pierre, avec une horrible anxiété. Celui-

LA COMTESSE SARAH 36i

ci détourna ses yeux, et, cruellement, laissa tomber ces paroles :

— J'aime votre mari, voilà tout.

Sarah pâlit et poussa un cri de révolte.

— Vous êtes trop dur pour moi, Pierre! dit-elle. Peut-être ai-je mérité que vous me délaissiez, mais non que vous m'offensiez.

Il fit un mouvement pour s'éloigner. Elle redevint douce et souriante :

— J'ai tort de me plaindre ! fit-elle avec une tendre humilité. Dis-moi tout ce que tu voudras... Mais reste encore. Au prix de toutes les souffrances, je ne trouverai jamais trop cher le bonheur de te voir près de moi.

— Il faut cependant que je vous quitte, répondit Pierre. Pardonnez-moi... Il y a plus d'une demi-heure que je suis ici... On pourrait remarquer votre absence... Il faut nous dire adieu.,.

— Je veux vous prouver mon obéissance... Adieu donc... Mais à demain?

— A demain, soit.

Elle s'approcha, se haussant sur la pointe des pieds pour mettre son visage à portée des lèvres de Séverac. 11 crncura à peine son front, et, marchant du côté du salon vers la porte par laquelle Sarah était venue» il voulut l'ouvrir. Elle résista. Il donna une violente poussée. Le bois craqua, mais la serrure resta inébranlable.

— Qu'est-ce donc? demanda Sarah, ne comprenant pas ce qui se passait.

— Cette porte a été fermée.

— Par qui ?

Ils se regardèrent en silence, n'osant pas répondre, tant ils craignaient d'être obligés de se rendre à l'effroyable réalité. Sarah, traversant la serre comme un blanc fantôme, se- dirigea vers la porte du jardin. La lune, disparaissant derrière les toits aigus du château, n'éclairait plus maintenant les parterres. La jeune femme appuya son front à la vitre, puis recula en étouffant un cri :

— Quelqu'un est là, près de l'allée, immobile et comme aux aguets, murmura-t-elle avec épouvante.

Pierre pensa aussitôt à Frossard. Il vint à la porte et regarda, essayant, dans l'ombre, de reconnaître son ami. Le guetteur tournait le dos à la serre, mais il était beaucoup plus petit que Frossard. Le temps semblait lui paraître long; il frappait du pied avec impatience. Enfin il se retourna. cL. avec inquiétude. Pierre reconnut Merlot.

— C'est le colonel, dit-il.

— On me sait ici, murmura Sarah, je suis perdue! Elle s'assit, cherchant dans son esprit troublé le

moyen de sortir de la péri'ieuse position dans laquelle elle se trouvait. Elle se leva brusquement en poussant un cri de joie :

— Je puis passer par la chambre de Blanche, ditelle.

Elle marchait déjà vers l'escalier. Mais Pierre la retint par le bras, les yeux brillants, le visage enflammé :

LA COMTESSE SARAH 3i^3

— Y songez-vous? s'écria- t-il. Quelle explication lui donnerez-vous? Que pensera-t-elle?

— Eh ! que nà'importe 1

Pierre reprit avec une animation plus grande :

— Et elle saura que vous étiez là? Avec moi! Ah ! cela jamais ! Je ne le veux pas !

Toute la gravité de la situation avait disparu aux yeux de Séverac. L'important pour lui était que mademoiselle de Cygne ne connût pas l'horrible vérité. A la pensée qu'il pourrait être condamné par la jeune fille, Pierre se sentait prêt à tout braver pour éviter cette honte. Il eût affronté le comte. Tout lui paraissait supportable, excepté le mépris de Blanche.

— Vous préférez que je me perde, alors? répliqua Sarah. Vous aimez mieux qu'on nous trouve ici, ensemble?

— Non! Je vais sortir... Vous viendrez derrière moi... Je maintiendrai le colonel assez longtemps pour que vous puissiez vous éloigner... Cela fait, je saurai bien lui échappera mon tour.

— Et s'il est armé ? dit Sarah terrifiée.

— Dieu lasse qu'il le soit! s'écria Séverac,

— Pierre !

— Laissez-moi faire.. . Restez là et attendez!

Il avait ouvert la porte du jardin. Merlot, en entendant du bruit, s'était élancé. Mais, plus prompt encore, Frossard, blotti dans un angle du mur depuis longtemps, tremblant d'être aperçu par Merlot, voulant prévenir Séverac du danger, et ne le pouvant pas sans précipiter ce danger même, était arrivé près de

la serre. Il entra, serra le bras de Séverac en disant : « C'est moi ! » Puis, avec une énergie .singulière, laissant la porte toute grande, oublieux de tout respect, abandonnant toute faiblesse, il saisit le colonel à bras le corps, s'efforçant de l'arracher du passage. L'impétueux colonel, en se sentant violemment attiré par le jeune homme, poussa des cris de fureur et se cramponna avec une force incroyable au chambranle de la porte. Il Tobstruait de toute sa courte et rageuse personne, distribuant, avec une libéralité excessive, des coups de pieds dans les jambes h l'inconnu qui le maintenait si vigoureusement, et appelant à l'aide d'une voix heureusement assourdie par l'oppression de la lutte.

— Ah ! scélérat, rugit Merlot; le poignet est encore bon ! Tu ne passeras pas !

— Colonel, par grâce, dit Frossard déguisant sa voix. Vous ne savez pas ce que vous faites I Vous serez cause d'un malheur!

— Le malheur est fait, grinça le colonel. En tous cas, nous saurons par quil

— Ah! c'est comme ça? s'écria Frossard perdant patience... Et, avec une vigueur d'hercule, enlevant le colonel à bout de bras, il le fit pivoter et le lança, comme un paquet, sur un des canapés de la serre.

— A moi, Ganalheilles I hurla Merlot. Le brigand m'assassine 1

— Pars ! cria Frossard à Séverac. La route est libre.

Pierre et la comtesse firent deux pas pour fuir,

LA COMTESSE SAR\n 36S

mais ils s'arrêtèrent épouvantés. Le comte -venait de paraître sur le seuil. Il y eut une pause terrible. Chacun des acteurs de cette dangereuse scène restait à sa place, n'osant ni remuer ni parler. Merlot, à demi étranglé par Frossard, et tout étourdi de sa chute, reprenait avec peine ses esprits. Pierre et Sarah, mornes et livides, attendaient. Blanche écartant les rameaux verts, sortit dans la serre, au milieu de l'obscurité, en entendant parler son oncle, dont la voix sonnait menaçante, décelant chez cet homme, si maître de lui, une agitation formidable. Le comte avaitfeimj la porte et mis la clef dans sa poche, puis, traversant la serre, il gagna la porte du salon qu'il ouvrit avec la clet retirée par lui de l'autre côté quelques instants avant :

— D'abord de la lumière... dit-il avec un sang-froid effrayant.

Il passa auprès de Sarah et de Pierre inertes et glacés, sans essayer de les reconnaître. Il était sans hâte, marchait avec précision et fermeté, se sentant maître de tous ceux qui étaient là. Mademoiselle de Cygne le vit prendre une lampe sur la table du salon. Et, saisie d'une soudaine honte, ne voulant pas être surprise, redoutant d'être interrogée, tremblante, affolée, elle gravit l'escalier de bois sculpté, et disparut dans cette chambre, qui était vide, et par laquelle il eût été si facile à Sarah de s'échapper, si Séverac n'avait pas, avant tout, voulu dérober son crime à celle pour qui il avait autant d'amour que de respect.

Là, Blanche s'arrêta. Se sentant en sûreté, elle s'in-

Jrt6 LES BATAILLES DE LA VIE

quiéta de Pierre. Derrière la haute portière qui cachait l'entrée de la bibliothèque, elle ne perdait pas un mouvement de ceux qui attendaient le retour du général. Il rentra tête nue, très pâle sous ses cheveux blancs, et, posant la lampe sur un guéridon, il jeta autour de lui un coup d'œil circulaire. Il vit la comtesse et resta impassible: il la savait là. Mais en apercevant Séverac, il fit un pas en arrière. Son visage se contracta horriblement, les veines de son front se gonflèrent et ses yeux devinrent fixes.

— Pierre 1 gérait-il d'une voix faible comme s'il eût été atteint d'une blessure mortelle.

— Et Frossard ! tonna le colonel triomphant, en se dirigeant vers le jeune homme. Frossard 1 J'en étais sûr !

— Taisez-vous, monsieur, dit sévèrement Frossard. Et il le regarda d'une façon si extraordinaire, en levant vers lui des mains agitées d'un tel tremblement, que Merlot, à la fois étonné et inquiet, garda le silence.

Le comte se détourna de Séverac. En lui-même, il se refusait à le croire coupable. Il était étrange, certes, qu'après être parti ostensiblement, il fût revenu trouver la comtesse en ce lieu. Gomment Frossard avaitil consenti à l'accompagner? Il y avait, dans la réunion de ces trois êtres, un mystère qu'il fallait pénétrer. Il le voulut ardemment et, s'adressant à la comtesse :

— Sarah, m'expliquerez-vous, dit-il, comment je vous trouve ici ?

Par-une manœuvre habituelle aux femmes, Sarah quitta immédiatement le terrain sur lequel on voulait la placer. Et, répondant par une question îi l'interrogation qui lui était adressée :

— C'est vous, monsieur, qui avez fermé cette porte ? demanda-t-elle, en montrant d'un geste hautain la porte du salon.

— Oui, après vous avoir cherchée inutilement chez vous, répondit le vieillard... Mais je vous en prie, il doit vous être facile d'éclaircir cette pénible situation; faites-le, dans notre intérêt à tous...

— Après le procédé dont vous venez d'user envers moi? s'écria hardiment Sarah. En vérité, la prière vient un peu tard. Vous avez voulu user de violence. Eh bien ! continuez.

Et se croisant les bras, l'air dédaigneux, elle pai-ut se désintéresser absolument de ce qui se passait, comme l'eût pu faire une femme forte de son innocence.

Le comte comprima la colère qui commençait à bouillonner en lui. Il voulut rester calme.

— Écoutez, Sarah, soyez raisonnable, dit-il: je ne soupçonnais rien, le hasard seul m'a amené ici... Un doute affreux s'est emparé de moi, c'est vrai... Mais tout ne légitime-t-il pas mes craintes? Et je ne crois pas me montrer bien exigeant en réclamant une explication. S'il n'y a pas de mal, un mot sufQra... Mais prononcez-le... Il le faut... Je le veux... ou sinon...

Sarah se dressa devant le comte, les yeux étincelants, prête à la lutte :

— Sinon?

— Sinon, je ne réponds plus de moi ! s'écria le général dont le visage, pâlejusque-là, devint d'un rouge sombre...

— Vous me menacez? dit la jeune femme. C'est bien ! Je ne dirai plus un mol.

— Ah ! prenez garde !

Et marchant vers elle, la tête perdue, les mains frémissantes, le comte parut prêt à toutes les violences. Avant que les assistants eussent eu le temps de faire un pas, il arriva près de Sarah. Ils se regardèrent, leur visage se touchant presque. Sur le front de lajeune femme rayonnait une indomptable hardiesse, ses lèvres avaient un dédaigneux sourire, ses yeux un calme regard. Le comte recula d'un pas. Puis, rugissant, se voyant bravé, il s'écria avec un accent d'indicible souffrance :

— Ah! malheureuse femme! Vous me tuez !

Il vacilla sur ses pieds et parut près de tomber. Il était redevenu d'une pâleur inquiétante. Un double cri partit. Séverac fît un pas pour aller au secours du vieillard. En même temps, mademoiselle de Cygne, soulevant la portière, descendait comme une apparition et venait soutenir le comte.

— Blanche ! s'écria M. de Canalheilles.

Et, s'asseyant accablé, la tête lourde, il laissa la jeune fille baiser son front brûlant et serrer ses mains glacées. Sarah avait reculé en apercevant Blanche. Frossard, rendu à lui-même, vit dans l'intervention de mademoiselle de Cygne un moyen de salut

LA COMTESSE SARAD 369

— Je serais bien étonné, grogna Merlot, si ma fille n'entrait pas à son tour...

En voyant paraître Blanche, il avait semblé au général que l'obscurité horrible, dans laquelle son esprit se débattait, était éclairée par un rayon de pure lumière. Blanche, avec la comtesse, auprès de Séverac et de Frossard, tout ne devenait-il pas innocent et acceptable?

— Tu étais là, mon enfant? demanda-t-il. Moins ému, le comte eût entendu dans le silence

la respiration oppressée de Séverac et de Sarah, attendant avec une atroce anxiété la réponse de la jeune

mie.

Blanche laissa tomber sur la comtesse et sur Pierre un tranquille regard et , embrassant le vieillard, comme pour s'excuser de son pieux mensonge :

— ■ Oui, mon oncle, j'étais là, dit-elle.

— Dans l'obscurité? insinua perfidement Merlot.

— Non, colonel, répondit la jeune fille, sans rien perdre de son calme. Nous étions, la comtesse, ces messieurs et moi, dans la bibliothèque. Ce n'est que quand vous avez fait tout ce bruit à la porte, en voulant empêcher M. Séverac de sortir, que la comtesse est descendue pour voir ce qui se passait. Moi, je l'avoue, j'ai eu peur, et je suis restée là-haut à écouter...

— A écouter!

Pierre regarda la jeune fille avec des yeux suppliants. Il la vit résolue et résignée, comme une martyre prête au sacrifice. Il eût voulu se traîner à ses

pieds , lui crier : Puisque vous avez tout entendu, vous savez que je hais et que je maudis mon crime. Vous savez bien que, si je suis ici, j'y ai été amené contre ma volonté. Pardonnez-moi de vous faire endurer cette épreuve, pardonnez-moi les humiliations de votre orgueil et les froissements de votre chasteté I

— Et que faisiez-vous là, comme en conseil? demanda doucement le comte.

Blanch3 hésita. Entraînée par la générosité de son cœur à porter secours à ceux qui étaient si gravement menacés, voulant empêcher le comte de découvrir l'épouvantable vérité, elle s'était lancée en avant sans réfléchir à ce qu'elle faisait. Et maintenant il fallait inventer un motif; prise dans l'engrenage du mensonge, il fallait continuer à tromper. Mais que dire ? Frossard vint au secours de mademoiselle de Cygne.

— Si vous le permettez , général, je vais vous expliquer les faits de la cause, dit-il en toisant Merlot, qui grimaçait dans son coin. C'est extrêmement simple...

L'intervention de Frossard mit Séverac au supplice. Gomment son ami allait-il sortir de cette explication, qui lui semblait impossible ? Il redouta quelque faux-fuyant vulgaire : il était préparé à tout, excepté à une dégradante hypocrisie. Le « c'est extrêmement simple » de Frossard lui parut insultant comme un soufflet.

Frossard continua :

— Je reconduisais Séverac jusqu'à la route. Vous

nous avez, je crois, vus partir. En chemin je l'ai interrogé, comme vous me l'aviez conseillé, vous devez vous en souvenir. Je lui ai demandé les raisons de sa tristesse, les causes de son brusque départ. Les paroles d'un ami, dans certains moments où. le cœur est trop gonflé de soucis, amènent une détente... On se laisse aller, on pleure quelquefois, toujours on raconte ses chagrins. C'est si bon de faire des confidences, c'est un tel soulagement !

' Frossard,sûr de son terrain, se laissait maintenant aller à des effets oratoires. Il caressait ses périodes, il risquait des adjectifs touchants. Séverac, Sarah et Blanche, entrevoyant déjà le but vers lequel le jeune homme se dirigeait hardiment, étaient comme dans un brasier,

— Pierre s'est laissé émouvoir, il m'a avoué qu'il aimait depuis longtemps, et sans espoir, une jeune fille de haute naissance et de grande fortune. Gomment, s' appelant Séverac tout court et n'ayant qu'un très mince patrimoine, aurait-il osé aspirer à la main de cette jeune fille? Il ne voulait pas s'exposer h un refus humiliant; il préférait s'expatrier, et vivre ou mourir loin d'elle. Moi je m'attachai à combattre ses scrupules, je le pressai de questions, et, pousse à bout, il finit par m'avouer que celle qu'il aimait...

— Frossard ! interrompit Séverac, suppliant son ami de se taire.

— Continuez, s'écria le comte, je vous l'ordonne..,

— Mon cher, tes hésitations sont maintenant sans raison; dit Frossard, puisque, à l'exception du comte,

nous savons tous à quoi nous en tenir sur tes senti • ments... Le moment est venu de parler franchement. Eh bien! général, comme il voulait partir demain, je lui ai prouvé qu'il était insensé, et je l'ai ramené au château. L'usage, quand on aime, est de s'adresser à la famille de la jejne fille... Or, comme Séverac avait peur de vous, on s'est adressé à madame la comtesse. Et si le colonel Merlot, avec une iougue légèrement inconsidérée, n'avait pas bouleversé tous nos projets, vous auriez appris demain très tranquillement ce qu'on a été obligé de vous dire sous le coup d'afïreuses menaces.

Et le jeune notaire se mit à rire avec l'admirable tranquillité d'un homme ravi d'avoir mené sa tâche à bien.

Sarah, depuis un instant, avait perdu la notion des choses et des êtres. Les paroles de Frossard étaient arrivées à ses oreilles comme un bourdonnement confus. Ses yeux ne voyaient plus qu'à travers un brouil» lard. Elle demeurait inerte, pensant que c'était la fin, qu'elle allait être anéantie et qu'après cette épouvantable épreuve, il y aurait pour elle un long repos. Un mot cependant pénétra dans son esprit, comme un trait de ieu, ety jeta une clarté intense. Une jeune fille. Pierre aimait une jeune fille! Elle sentit son cœur se contracter dans sa poitrine comme si on le tordait. Et, lançant à Blanche et à Séverac un horrible regard, elle resta sans mouvement et sans voix, assistant au lugubre écroulement de toutes ses espérances, à l'irréparable envolée de toutes ses chimères.

Frossard, s'approchanl pour empêcher le comte de voir la jeune femme, dont l'agitation était effrayante, murmura kout bas :

— Prenez garde, vous allez tout perdre, et il y va peut-être de la vie pour Pierre.

Elle reprit un peu d'intelligence. La vie pour lui ou le bonheur pour elle. C'était à choisir. Elle se tourna du côté de Pierre et le vit sombre et abattu. Elle chercha sur son visage une révélation. Aimait-il une jeune fiUe? Aimait-il une autre qu'elle ? Mademoiselle de Cygne, immobile et pâle, s'offrit à ses regards. Elle ne douta plus. C'était Blanche qu'il aimait. Oui, le misérable la trahissait, et depuis longtemps son cœuriie lui appartenait plus : il était aune autre. Comment avait-elle é.té assez conQante et assez aveugle pour ne pas s'en douter? Elle grinça des dents, en se sentant prise au piège habilement tendu par Frossard. Ou sauver Pierre ou le perdre ! Eh bien, pensa-t-elle,je le sauverai : il me devra son honneur, sa vie. Je le dominerai par mon dévouement, si je ne le retiens plus par mon amour !

— Ainsi, quand vous refusiez de rester, Séverac, c'était parce que vous aimiez mademoiselle de Cygne? dit le général, avec une sévérité qui rendit leurs inquiétudes à tous les assistants. Vous n'osiez pas me la demander ? Voilà qui a lieu de me surprendre, après les preuves d'affection que je vous avais données. Vous n'ignoriez pourtant point tout le cas que je faisais devons? Vous saviez bien que, pour moi, un brave soldat tel que vous, promis au plus brillant

avenir, allait de pair avec un gentilhomme et était bien au-dessus d'un millionnaire. Alors d'où vous venait celte timidité?

Frossard, d'un coup d'œil, invita Pierre à faire bonne contenance. Mais le cœur du jeune homme débordait sous la tempête qui l'agitait. Hors de lui, pris d'un besoin de se défendre, de convaincre :

— Vous m'aviez accablé de vos bontés, répondit-il avec une émotion qu'il communiqua à tous ceux qui l'entouraient. Après tant de bienfaits presque immérités, j'aurais eu honte d'oser vous demander encore, et mille fois plus que vous ne m'aviez déjà donné. Entre vous et moi la distance est si grande, vous êtes si noble, si généreux, que je ne pensais mlême pas à m' élever jusqu'à vous...

Par ces paroles, par le ton qu'il y avait mis, Pierre sembla se prosterner devant le comte.

— Vous n'aimiez doncpas sincèrement? dit le comte repris de soupçon, en voyant Pierre si étrangement troublé. Un amour profond doit surmonter tous les obstacles...

— Ah 1 si vous pouviez lire au fond de mon cœur, reprit le jeune homme, vous verriez quelle afTeclion inaltérable j'ai vouée à celle dont je n'ose même pas encore prononcer le nom devant vous. Vous verriez aussi combien je suis malheureux !...

Le comte n'écoutait plus Séverac : il se disait : Comment découvrir la vérité? S'entendent-ils tous, avec une étrange habileté, pour me tromper? Si vraiment Pierre est ici pour Blanche, il y a un moyen de le savoir...

Il se tourna du côté de mademoiselle de Cygne.

— Tu as entendu, mon enfant, tout ce qui a été dit. Tu connais Séverac depuis longtemps. Son bonheur est dans tes mains, tu le sais? Eh bien, si je te l'offrais pour époux, l'accepterais-tu?

Blanche garda, pendant un instant, un silence terrible. Elle pensait : Si je refuse, tout est découvert. La comtesse est perdue, et ce pauvre homme, qui a eu pour moi les bontés d'un père, est à jamais désolé. Mais si j'accepte... Elle frissonna. Être la femme de celui qu'elle avait tant aimé, qu'elle aimait tant encore, et qu'elle ne pouvait plus estimer, n'était-ce pas la plus cruelle des épreuves?

— Est-ce que tu refuserais? demanda le comte, en proie aune insupportable anxiété. Pourquelle raison? Je t'en prie, parle ; il y va de ma tranquillité.

— Mon Dieu ! mon oncle, dit-elle, vous semblez vraiment me faire subir un interrogatoire. 'Cette situation est très pénible pour moi. Vous me forcez à vous dévoiler mes sentiments les plus intimes, mes pensées les plus secrètes, et publiquement. Quelle jeune fille, à ma place, ne serait gênée et presque honteuse ? Ah! croyez bien, cependant, que je suis prête à tout pour vous satisfaire et vous rassurer. Et puisque votre repos dépend de ma réponse... Eh bien! oui, je sais que M. Séverac m'aime, et depuis longtemps... Il n'avait pas encore parlé ; mais les femmes sont facilement clairvoyantes. Vous avez dû remarquer que, ce soir, quand il nous a dit adieu, j'étais émue et troublée. C'est que je le voyais partir avec chagrin et que j'aurais voulu pouvoir le retenir...

Pierre fit un mouvement pour se jeter aux pieds de Blanche. D'un coup d'œil, la jeune fille le cloua, à sa place.

— Ainsi, tu consentiras à devenir sa femme? demanda le comte.

— J'y suis prête, répondit mademoiselle de Cygne, et, héroïquement, elle ajouta : Et je vous remercie d'assurer mon avenir.

— Eh bien! Séverac, elle est à vous, je vous la donne.

Sarah ne fit pas un geste, ne poussa pas un soupir. Ses sourcils se froncèrent, ses yeux s'enfoncèrent sous leurs orbites et devinrent noirs, comme si elle eût élé atteinte d'un mal foudroyant. Elle regarda Pierre, dont le comte unissait la main à celle de Blanche, comme pour dire : Tu vois? je supporte intrépidement l'affreuse douleur qui m'est infligée. C'est pour toi que je l'endure. M'en sais-tu gré, au moins? Elle vit les deux jeunes gens presque défaillants, quand le comte leur dit :

— Embrassez-vous, mes enfants.

Elle frémit lorsque Pierre effleura de ses lèvres la joue de mademoiselle de Cygne. Mais il lui fallut répondre à son mari, qui venait à elle humblement :

— Je me suis montré un peu vif tout à l'heure, ditil. Me le pardonnez-vous?

Elle inclina la tête, n'osant pas encore parler, craignant que sa voix ne fût trop altérée. Frossard, très adroitement, s'approcha d'elle et fit une heureuse di

"version, qui permit à la malheureuse femme de se rcmeltre.

— Eh bien ! mon vieux camarade, dit le comte à Merlot, tu vois ce que valaient tes craintes et mes soupçons? Nous sommes de vieilles bêtes, mon ami : nous n'y voyons plus clair !

— Peut-être! grommela le colonel entre ses dents. Mais est-ce quand nous voyons noir ou quand nous voyons blanc?

— Allons! Frossard, reconduisez votre ami, dit le comte en souriant. Et, cette fois, ne le ramenez pas.

Blanche fit quelques pas auprès de Séverac, qui sortait. Et, arrivée sur le seuil de la porte, ayant baigné son front dans l'air de la nuit :

— Monsieur, j'étais là tout à l'heure, dit-elle à Pierre. J'ai donc tout entendu. Je me suis sacrifiée pour sauver l'honneur de celui que vous avez outragé. Mais sachez bien que je ne vous aime pas et que je ne vous aimerai jamais.

Séverac s'inclina devant cet arrêt, sans répliquer un seul mot, et, le désespoir dans le cœur, il s'éloigna.

Dans sa grande chambre aux meubles Louis XVI, aux tentures de soie brochée recouverte de dentelles, Sarah, enfermée, put se livrer, sans contrainte, à sa rage. Hors de la présence de son mari, loin de Séverac et de Blanche, cessant d'être sous le coup de la menace, retrouvant toute sa lucidité, elle se dit qu'elle venait d'être jouée. Frossard, avec une extrême habileté, avait su retourner la situation de façon à lui enlever toutes ses apparences criminelles. Et Pierre et Blanche en avaient profité odieusement. Us s'aimaient, ils allaient être l'un à l'autre, et c'était elle qui en était cause.

Elle resta assise, le coude appuyé sur son genou, réfléchissant profondément. Elle ne pleura pas. Son cerveau, devenu un foyer dévorant, absorbait les larmes. Elle cherchait un moyen de rompre ce mariage. 11 était impossible qu'il s'accomplît. Elle ne le voulait pas. L'honneur commandait à Pierre de ne pas l'aban-

LA COMTESSL; SARAH 379

donner. Et puis pourrait-il être heureux avec une autre qu'elle? Sa conscience, qu'elle s'efforçait de réduire au silence, parlait malgré tout. Elle se rappelait la froideur de Séverac, son obstination à la fuir, et tous les efforts qu'il avait faits pour mourir. 11 aimait Blanche, et, se voyant à jamais séparé d'elle, il avait préféré ne plus vivre. Elle n'avait jamais voulu s'avouer à elle-même ces navrantes vérités. Elle s'était bouché les yeux pour ne pas voir, les oreUles pour ne pas entendre. Elle avait tout fait pour prolonger sa fausse sécurité. Mais un coup de tonnerre venait d'illuminer l'obscurité, de troubler le silence, et il fallait se rendre à l'évidence, si désolante qu'elle fût : Séverac ne l'aimait plus, il en aimait une autre. Prise d'une horrible tristesse, Sarah pensa à disparaître. Dans un mouvement de généreuse fierté, elle se dit qu'elle était le seul obstacle existant entre ces deux enfants et le bonheur. Vivante, elle les séparait par le souvenir sans cesse évoqué delà faute. Morte, elle leur permettait l'oubli, si prompt à se faire, hélas! dans le cœur. Peu à peu leurs préventions s'affaibliraient, leurs défiances s'effaceraient, et, la jeunesse triomphant de leurs rancunes, ils se reprendraient à s'aimer et ils seraient heureux.

Et elle serait, elle, dans la terre froide, pendant qu'ils marcheraient enlacés dans la rayonnante ardeur de leurs amours. Toutes les joies qu'elle avait rêvées ce serait une autre qui les goûterait. Ce bras, auquel elle s'appuyait si tendrement, une autre viendrait s'y suspendre avec ivresse. Ces yeux, dont

le regard était sa lumière, une autre les verrait caressants et doux. Ces baisers, qui lui étaient dus, une autre* les recevrait et pourrait les rendre. A cette pensée, sa raison s'égara, elle poussa des cris de désespoir et, de ses dents aiguës, lacéra son mouchoir, comme elle eût voulu déchirer sa rivale. Elle s'écria : Jamais ! Gela ne sera pas ! Je regorgerais plutôt de mes mains. S'il la veut, il ne l'aura que mortel..

Elle était effrayante ainsi, ses cheveux d'or dénoués sur le dos, les mains convulsivement tendues, les lèvres contractées par un rire cruel. Sa nature sauvage, un instant assouplie, reparaissait dans toute son indomptable violence. Ses instincts dominateurs l'entraînaient. Il lui fallait le triomphe de sa volonté. Elle aurait un esclave asservi au lieu d'un amant fidèle. Que lui importait d'être aimée? Ce qu'il fallait, c'était qu'elle aimât! Et il n'y avait qu'un seul être qu'elle pût aimer: c'était Pierre.

Elle ne s'arrêta plus aux préjugés du monde, elle ne se préoccupa plus de sauvegarder les apparences. Elle fut prête à franchir toutes les barrières, à briser toutes les entraves sociales. Elle songeait à partir, à quitter son mari, à entraîner Pierre, et à aller vivre avec lui loin des mesquineries humaines.

Les Indes l'attiraient avec leur ciel de feu. Dans un mirage éclatant elle voyait un palais féerique, caché sous la verdure d'arbres gigantesques, entouré par unlac aux eauxbleues. Là, au milieu des molles délices de la vie orientale, auprès de Pierre, elle serait heureuse. Dévorée par une fièvre intense, elle était empor

lée, par son imagination délirante, vers le pays des songes. Elle planait au-dessus de la terre, rien ne l'y retenait plus. Elle avait, d'un coup d'ailes, mis l'espace entre ceux qui l'entouraient, et qu'elle voulait fuir, et les pays fortunés où elle retiendrait son amant. Elle n'admettait pas qu'il pût refuser de la suivre. Elle était décidée à l'y contraindre, et à lui assurer, au prix d'une violence passagère, toute une existence d'exquise félicité.

■ Le jour, filtrant au travers de ses rideaux fermés, la surprit, et la rendit aux réalités de la situation. En yn instant elle se rappela qu'elle n'avait pas dans les mains la baguette toute-puissante des enchanteurs, et que, si elle voulait triompher dans la lutte engagée, il fallait qu'elle réunît toutes ses forces, et agît à la fois avec énergie et prudence. La tête brisée, le corps épuisé, elle se coucha et dormit d'un sommeil pesant, troublé par des rêves pénibles, pleins de scènes déchirantes et lugubres. Éveillée, elle retrouva toute sa hardiesse astucieuse, combina ses plans, et voulut se présenter à son entourage avec un visage reposé, sur lequel ne resterait aucune trace de ses terribles agitations.

C'était par Blanche qu'elle voulait commencer l'attaque. L'ennemi véritable c'était la jeune fille, grave, silencieuse et froide. Dans quelles dispositions allait-ella la trouver? Peut-être, épouvantée par les révélations qu'elle devait au hasard, allait-elle s'accorder avec Sarah pour imaginer un expédient qui permît d'ajourner, au moins, le mariage. Peut-être, entraînée par sa

haine contre celle qui lui avait pris l'homme qu'elle aimait, se refuserait-elle à rompre l'engagement contracté devant le comte. A la pensée que Blanche pourrait songer à lui tenir tête, Sarah sentit de nouveau la colère lui brûler le sang. Elle sourit amèrement, et, prête à tout, elle se dirigea vers la chambre de la jeune fille.

Rentrée chez elle, Blanche s'élait jetée à genoux, dans un élan de piété désespérée. Pour fuir les pensées désolantes qui se heurtaient dans sa tête, elle pria, se faisant sourde à ce qui n'était pas l'oraison fervente, qui transporte l'âme dans les régions célestes oîi tout est pureté et douceur. Elle offrit h Dieu ses souffrances comme un hommage. Elle vit, dans le coup qui l'atteignait, une punition divine de l'abandon fait par elle de la vie religieuse à laquelle elle s'était destinée. Dans le couvent, au pied des autels, elle eût été paisible et heureuse. Elle s'était exposée aux misères du monde. Elle avait voulu aimer, vivre, elle devait souffrir. Elle ne se plaignait pas. Elle était résignée. La pensée du sacrifice l'exaltait. Elle s'était donnée tout entière au malheur, comme une martyre, sans hésitations, sans regrets. Pour éviter une peine à un homme qu'elle vénérait et chérissait, elle s'était condamnée aux renaissantes tortures d'une existence empoisonnée. Elle se courba sous la main qui s'appesantissait sur elle, sans un murmure, sans une plainte ; elle éleva son âme et demanda la force de supporter l'épreuve.

C'était en somme un retour ù sa vie d'abnégation

et de renoncement. Femme, elle n'aurait ni époux ni enfants. Elle se dévouerait aux malheureux. Sa vie séparée ressemblerait à celle du cloître. Elle serait plus troublée parles tentations, plus assiégée parles mauvaises pensées. Elle aurait à se défendre plus ardemment. Le mérite ne serait-il pas plus grand, pour elle, de triompher?

Mais déjà, entre elle et Dieu, une image apparaissait: celle de Pierre. Lui aussi n'avait-il pas son épreuve? Et l'expiation n'était-elle pas commencée depuis longtemps pour lui? Elle le revoyait pâle et triste, traînant sa vie comme un fardeau, et faisant toii^t pour s'arracher au mal. Le mauvais ange était là, près de lui, qui lui parlait dans l'ombre, lui rappelant les voluptés et les joies du passé, lui montrant celles de l'avenir et le poussant à succomber à la tentation perverse. Et lui, refusait, sombre, torturé, mais résistant aux entraînements des sens.

Et malgré elle, Blanche se figurait cet ange fatal sous les traits de Sarah. C'était son teint éclatant sous ses cheveux d'or, ses yeux bleus troublants, pleins de folles promesses, ses lèvres impérieuses. Elle montrait ses belles épaules nues, "elle riait, lascive, s'attachant au cou de Pierre, voulant l'attirer, lui murmurant de séduisantes paroles à l'oreille. Et lui, tendait les mains vers la jeune fille, la suppliant de venir à son aide, lui disant : Tu es le bon ange, protège-moi, défends-moi. Près de toi je redeviens bon, honnête et loyal. Tu es ma vertu, reste à mes côtés et je ne retomberai plus dans le piège du malin esprit. Elle

allait alors Icnlcment se placer près de lui, et, avec un cri de rage, Sarah s'éloignait. Peu à peu elle disparaissait, lentement effacée, comme si elle s'évanouissait dans l'air, et Blanche restait seule avec Pierre, le cœur apaisé, et l'esprit calme.

Lajeune fille repoussa ces visions, elle se désespéra d'être distraite invinciblement de sa méditation pieuse. Tout ce qui lui promettait un semblant-de bonheur, elle se refusa à l'accueillir. Il lui sembla que si elle pouvait espérer la joie dans son union avec Pierre, elle commettrait un acte d'hypocrite égoïsme en la laissant s'accomplir. Pourrait-elle oublier? Entre elle et son mari l'infâme passé ne se dresserait-il pas toujours menaçant? Simple et pure, elle n'admit pas la possibilité d'un rapprochement entre Pierre et elle. Si cette pensée lui était venue, elle l'eût écartée avec horreur. 11 lui eût semblé qu'elle n'épousait alors celui qu'elle avait aimé, que pour l'enlever à Sarah. Entraînée par sa ferveur religieuse, rallumée plus ardente quie jamais, elle ne voulut voir qu'une âme à sauver. E]lc acracherait ce malheureux aux mauvais conseils du désespoir, et se dévouerait à son relèvement. Rien de charnel ne matérialisa ces pensées toutes célestes. Et Blanche apaisée, sûre d'elle-même, se sentit la force de soutenir la lutte dans laquelle la destinée l'avait engagée.

Après une dernière prière, elle se mit au lit et dormit d'un paisible sommeil.

11 était dix heures du matin. Elle venait d'apprendre à Madeleine les changements qui se produisaient

dans sa vie. Et, sans livrer le secret de Sarah, elle avait expliqué ce rapide et surprenant événement. Connaissant depuis longtemps Taffection de Blanche pour Séverac, mademoiselle Merlot, trompée par le calme de son amie, avait accueilli cette nouvelle avec joie. Par la fenêtre ouverte, mademoiselle de Cygne regardaitdans lejardin, écoutantd'une oreille distraite les jolis projets que Madeleine formait pour l'avenir. Mariées l'une et l'autre à l'homme de leur choix, car la fille du colonel n'admettait pas que son mariage avec Frossard pût ne pas se conclure, elles vivraient dans une charmante intimité. Séverac reviendrait à Pa^is, et les deux amies ne se quitteraient pas. Une ombWpassa sur le front de Blanche. C'était là pourtant ce qui aurait pu être. Et quelle joie c'eût été en effet! Mais tout ce bonheur était détruit irrémédiablement. Elle se marierait, elle, en robe blanche, comme les virginales épousées, mais avec la tristesse incurable des veuves au fond du cœur.

Deux coups secs, frappés contre le bois de la porte» l'arrachèrent à ses pénibles pensées. Elle tourna ses yeux indifférents vers l'entrée et, devenant soudain très pâle, elle se leva en apercevant, dans la pénombre du vestibule, le beau visage de Sarah. D'un signe ollc congédia son amie, qui, passant silencieuse et légère, entra dans la bibliothèque.

Les deux femmes restèrent en face l'une de l'autre, osant à peine se regarder, frémissantes toutes deux.

— Je viens vous remercier, dit Sarah, parlant hardiment la première, du service que vous m'avez rendu.

Sans vous, une imprudence grave, sans doute, mais surtout en apparence...

Blanche fit un geste de supplication. L'audace de Sarah, essayant de travestir en une simple imprudence la faute certaine, évidente, indéniable, ouvrit à la jeune fille, sur la profondeur dft sa perversité, des vues terrifiantes.

— Non, il faut que je me justifie à vos yeux, reprit Sarah avec fermeté. Vous pourriez vraiment croire... Il s'agissait, entre M. Séverac et moi, d'une explication ' fort peu importante. C'est de ma part une coupable légèreté de l'avoir reçu en secret, mais son ami Prossard était présent, ne l'oubliez pas...

Un pâle sourire, qui inquiéta vivement S^rah, passa sur les lèvres de mademoiselle de Cygne, et éclaira pour un instant son mélancolique visage.

— Je veux m'acquitter envers vous enfin, reprit la jeune femme : comment pourrai-je le faire?...

— En ne me parlant jamais de cette pénible scène, murmura Blanche, rougissante et honteuse, car elle venait de retrouver, dans la voix de Sarah, comme un écho des affreuses paroles qu'elle avait entendues, pendant la fatale nuit.

— Il le faut cependant, une fois au moins, ditavec insistance la jeune femme. Vous vous êtes dévouée pour moi avec une admirable générosité... Mais je ne puis accepter que vous subissiez, jusqu'à leur extrême limite, les conséquences de votre dévouement. Ce mariage est impossible, et je me mets à votre disposition pour vous aider à le rompre...

Blanche ne leva pas la tête, ses traits restèrent immobiles; seules ses paupières battirent plus vivement. Elle comprit ce que Sarah venait faire chez elle, dès le matin, avant qu'elle eût pu voir le comte. La jeune femme voulait obtenir d'elle, qu'après avoir accepté le mari que lui avait imposé M. de Canalheilles, elle consentît à laisser rompre le mariage. Elle avait pu supporter que Blanche fût fiancée à Sévereic, mais elle ne voulait pas qu'elle devînt sa femme. EUle réclamait son amant. Une révolte s'éleva, dans le cœur de Blanche, à la pensée que Sarah osait ainsi, cyniquement, revendiquer ses coupables droits :

-;- Est-ce bien par intérêt pour moi, dit-elle, que vous^m^^proposez de rompre ce mariage? N'est-ce pas plutôt par amour pour celui que je dois épouser?

— Que prétends-tu dire? s'écria Saxah d'une voix si âpre qu'elle fit vibrer les nerfs de sa rivale.

— Je dis, répliqua Blanche avec fermeté, qu'il est bien inutile que vous essayiez de me tromper... J'étais dans la serre, pendant votre entrevue avec M. Séverac, et je n'ai pas perdu une seule de vos paroles.

A ces mots Sarah se dressa terrible, et, marchant sur mademoiselle de Cygne, les yeux étincelants :

— Alors, tu sais que je l'aime assez pour n'hésiter devant rien, dès qu'il s'agit de luil

— Je sais que vous n'avez pas hésité à déshonorer celui dont vous portez le nom... Je vois que vous n'hésitez pas devant l'aveu de votre faute. Et je devine que vous n'hésiteriez pas à tout sacrifier à votre abominable passion !

— Écoute! s'écria Sarah avec exaltation, tu es prompte au blâme! Sais-tu combien j'ai lutté avant de me laisser entraîner à l'aimer? J'ai tout fait pour l'éloigner de moi. Sans cesse le hasard l'a ramené sous mes yeux. J'ai bien résisté, mais la fatalité a été la plus forte. Et maintenant c'est fini, je l'adore, je ne peux pas vivre sans lui. Je ne veux plus essayer. J'ai trop souffert. Il faut qu'il soit près de moi, tout à moi. Tu ne comprends pas cette lolie-là, toi qui es calme, toi qui aimes avec ta raison! Les entraînements auxquels je cède t'effraient. Ils te semblent monstrueux... Mais ils sont le principe même de ma vie... S'il faut renoncer à Pierre, je meurs !

Sarah montra à Blanche un visage bouleversé par les sensations qu'elle éprouvait.

— Vous aimez mieux que les autres souffrent, que les autres meurent, répondit mademoiselle de Cygne : quel effroyable égoïsme est le vôtre! La terrible leçon que vous avez reçue hier soir n'aura donc pas servi à vous éclairer? Vous faites litière de tous les sentiments, auxquels les plus humbles êtres obéissent sans se croire sublimes. Vous rompez tous les liens, à votre gré, sans vous demander si vous n'allez pas causer de grands malheurs. Il suffit qu'ils vous gênent pour que vous vouliez les détruire. Quel pouvoir avezvous donc, pour croire que cela vous sera toujours possible? Vous voulez entraîner un malheureux à de nouvelles fautes, vous voulez trahir encore un homme qui a eu pour vous toutes les bontés et toutes les faiblesses, vous disposez de moi-même, suivant votre

caprice. Eh bien ! vous avez torl, et tout ce que vous rêvez no s'accomplira pas!... Si faible que je sois, je résisterai à vos exigences. Malgré vous, vous resterez dans le devoir... Vous renoncerez à celui que vous aimez, et vous respecterez votre époux.

Et, levant la main avec une fière et inébranlable énergie, la jeune fille offrit à Sarah l'image céleste et héroïquedecesangesqui, dans les tableaux mystiques, soutiennent de leur présence le courage des guerriers combattant les démons. Elle s'élevait, entre la jeuae femme et ses victimes, radieuse et invincible. Sarah se sentit impuissante, elle enfonça ses ongles aigus dan&v^es^ mains serrées avec rage. Elle resta un instant silencieuse, comme abattue, réfléchissant profondément. Pais, avec une affreuse ironie, avide de rendre à la jeune fille toutes les tortures qu'elle venait d'éprouver :

— Toi qui parles si fièrement d'abnégation et de vertu, es-tu bien sûre de ne pas céder à un sentiment personnel? Tu aimes Pierre! N'est-ce pas là le secret de ton ardeur à me le disputer? Tu fais la cause des autres tienne, parce que tu as intérêt à la faire triompher.

Blanche poussa un cri. Il lui sembla que Sarah venait, avec une audace sacrilège, de pénétrer dans le sanctuaire fermé de son âme, et d'y profaner le sentiment si pur qu'elle y conservait religieusement. Sous le coup perfide qui lui était porté son cœur saigna.

— Oui, je l'aimais, dit-elle, et, sans vous, j'aurais pu être heureuse. Mais vous vous êtes trouvée sur son

chemin, et, maintenant, entre lui et moi, il y a des souvenirs que rien ne pourra effacer. Lui, dont je faisais le type de l'honneur et de la fierté, il est à mes yeux abaissé et avili. Peut-être, vous et moi, ne comprenons-nous pas de la même façon l'amour, mais il me semble qu'il est impossible d'aimer sans estime.

— Voilà bien ton amour de fille froide et raisonneuse ! s'écria Sarah. Tu prétends diriger ton cœur au lieu d'être entraînée par lui. Tu n'es pas l'esclave soumise et dévouée de celui que tu aimes. Tu voudrais l'éloigner de lui, le juger et le condamner. Mon amour à moi est tout autre. Celui que j'aime pourrait devenir infâme, je Paimerais encore ; il pourrait être en butte à la. haine et au mépris de tpute la terre, je le défendrais contre toute la terre! Qîi'importe ce qu'il a pu faire? C'est lui qui l'a fait, et cela suffit pour l'absoudre à mes yeux!... Mais tu t'abuses toimême. Ou plutôt tu essaies de me tromper. Il y a, dans la faute de Pierre, un troublant attrait que tu subis irrésistiblement. Au lieu de le repousser, tu t'attaches à lui... Tu parles bien haut de respect du devoir... Mais tu masques ainsi tes projets... Ce que tu veux, c'est Pierre I Et c'est sous le masaue du dévouement que tu viens me l'enlever !

Sarah se mit à rire superbement.

— Sois prudente, continua t-elle, ne te hasarde pas à devenir ma rivale. Un homme n'oublie pas facilement une femme telle que moi. Et, Pierre t'aimât-il pendant quelques semaines, mon souvenir le dominera toujours, et le ramènera à moi.

— Je crois, dit Blanche avec douceur, que vous pourrez beaucoup pour mon malheur... Mais peut-être arriverai-je à être votre seule victime. En ce cas, je serai payée de tout ce que je souffrirai, étant seule à souffrir 1

Il y eut un silence. Sarah, abandonnée à toute la violence de sa colère, lança des regards mortels à son adversaire. Elle parla tout haut, sans s'en apercevoir, laissant échapper ces phrases terribles :

— Cette fille est de marbre!... EHle restera inerte et glacée... Je n'obtiendrai rien d'elle!... Que n'ai-je laissé repartir Pierre pour l'Afrique ? Elle ne l'aurait plû^3i... Il y eût peut-être trouvé la mortl... Mais qu'est-ce que la mort comparée à son infidélité?... Lui, à une autre femme !...

Elle grinça des dents, et son teint devint jaunu, comme si toute sa bile eût passé dans son sang. Ses souffrances devaient être horribles. Elle poussa des cris étouffés, et marcha au hasard, comme une folle. Blanche la regarda avec épouvante, et presque avec pitié. Voilà donc où la passion coupable pouvait amener une femme! Sarah, plus calme, s'était arrêtée près de Blanche : elle ne menaçait plus. Elle tendit vers la jeune fille des mains suppliantes. Et, des larmes dans la voix :

— Ne me pousse pas à bout, je t'en prie, ménagemoi, tu vois tout ce que j'endure!... Sois indulgente ! Il me semble que la vertu doit être miséricordieuse. Je ne t'ai jamais fait de mal... Pourquoi veuxtu m'en faire?... Renonce à ce mariage...

— Il est la seule preuve de votre innocence que nous puissions donner à votre mari... Paraître reculer, c'est lui rendre ses soupçons. C'est le tuer !

— Tu es implacable! s'écria Sarah avec un accablement désespéré.

Elle laissa échapper des pleurs, en se sentant impuissante.

— Ah I je suis maudite! murmura-t-elle... Que faire pour trouver un adoucissement à un tel supplice ?

— Votre devoir, dit gravement mademoiselle de Cygne.

Sarah hocha la tête :

— C'est ton dernier mot? demanda-t-elle.

— C'a été le premier, et ce sera le dernier, répondit Blanche.

Sans ajouter une parole, Sarah passa devant mademoiselle de Cygne et sortit.

Blanche s'assit machinalement, et resta longtemps às)nger, alanguie et épuisée, comme si elle eût lait de violents eflorts. Les idées flottaient confuses dans son cerveau, sans qu'elle pût parvenir à les fixer sur un point. Un sentiment de terreur dominait au fond de son esprit. Elle avait la conviction que Sarali allait lui faire courir de graves dangers. Lesquels? Elle ne s'en rendait pas compte. Elle n'avait pas, en ce moment, la force de prévoir, mais elle se sentait menacée.

Elle était si lasse de la lutte, qu'elle pensa que, si elle disparaissait subitement, ce serait un grand bien

pour elle. Elle n'aurait plus à se mêler d'intrigues affreuses, elle serait dans le repos et dans l'oubli. Entraînée par ses funèbres réflexions, elle retrouva le souvenir si triste des obsèques de son père. Elle revit le cimetière boueux, le ciel gris et bas, les arbres frissonnant sous la bise d'automne. Les tombes noires avec leurs couronnes fanées, les ouvriers pressés de finir leur besogne, l'assistance indifférente et inattentive, et ser', au coin d'une chapelle, un grand jeune homme en noir qui pleurait silencieusement, les yeux fixés sur l'horizon. Ah! comme elle l'avait aimé, dèç cette première heure, où il lui était apparu partageant, seul de tous ceux qui l'entouraient, sa profonde tristesse. Et c'était lui, la cause de tant de malheurs !

Par la fenêtre ouverte, des rires joyeux montèrent jusqu'à elle. Ses regards se tournèrent vers le parc. Sur la pièce d'eau dans un canot léger, La Livinière, Pompéran, sa femme, et madame Sraorde ser nopmenaient, escortés par les cygnes, qui nageaient majestueusement, suivant l'embarcation d^un œil jaloux. Madame de Pompéran avait voulu ramer^ et ses petites mains gantées de Suède maniaient avec difficulté les avirons. Elle frappaitl'eau irrégulièrement, faisant jaillir des gerbes liquides et aspergeant les passagers, qui riaient de ses efforts et de sa maladresse. Sous son grand chapeau, sa figure était rouge, et sa respiration retenue gonflait ses joues. Assis au bord de la terrasse, le comte fumait tranquillement un cigare, en regardant cet agréable tableau. Frossard se prome-

394 LES BATAILLES DE LA VIïS

liait à grands pas, faisant crier le gravier sous sea pieds, et paraissant réfléchir à quelque importante affaire.

Le contraste, entre cette scène paisible et ses cruelles agitations, frappa Blanche. Elle comprit la nécessité de réagir et de montrer à tous un visage tranquille. La guerre, que Sarah lui avait déclarée, allait donc s'engager secrètement. Chaque coup porté serait frappé dans l'ombre, et les menaces les plus effrayantes devaient être déguisées sous des sourires. Allait-elle donc pouvoir soutenir un pareil combat? Elle songea à déserter promptement le champ de bataille. Elle pouvait trouver un prétexte et s'éloigner, au bout d'une semaine. Le couvent était là, qui lui ouvrait un asile plein de tranquillité et de recueillement. Avec les idées religieuses que le comte lui connaissait, pourrait-il trouver surprenant qu'elle demandât à faire une retraite de quelques jours avant de commencer une nouvelle existence ?

Réconfortée par la per.spective de ce repos et de cette quiétude, elle se sentit prête à affronter les regards des hôtes du château et elle descendit. En la voyant paraître, le comte vint à elle. Il interrogea le visage de sa nièce. Blanche lui sourit affectueusement. Un flot de tendresse inonda son cœur, et, prenant le bras du vieillard, elle s'y suspendit. Des larmes brillèrent dans ses yeux 3t coulèrent sur ses joues, sans qu'elle pût les retenir. Le comte, ému, lui serra la main et l'emmenant, à pas lents, sous les grands arbres ;

— Chère enfant, diL-il, Lu sais maintenant combien le manque de confiance peut coûter. Pendant une heure nous avons tous passé par de terribles angoisses. Mais les jeunes filles sont cachottières. Je t'avais cependant mise sur la voie des aveux, en te demandant, peu de temps auparavant, situ n'aimais personne. On ne peut pas tromper son père, vois-tu, et je suis un père pour toi.

Il lui souriait, en parlant ainsi, avec une grande douceur^ et l'émotion qu'il éprouvait faisait trembler sa voix, habituée aux rudesses du commandement. ' ,— Oh! j'ai cruellement souffert en croyant avoir à punir des ingrats ! poursuivit-il, redevenant très grave. J'ai souvent autrefois plaisanté sur la jalousie et sur les jaloux. J'avais tort. Je parlais de ce que je ne connaissais pas. Aujourd'hui je comprends qu'il y ait des moments où, entraîné par la colère, on perde la raison et on tue.

Blanche, frappée par l'accent profond avec lequel le comteavaitprononcécesdernièresparoles,fitun geste, comme si elle eût voulu arrêter un bras déjà levé. Il lui sembla que le vieillard venait de faire entendre l'arrêt de mort de Séverac. Elle s'efforça de plaisanter :

— Vous parlez de tuer, mon oncle, avec une aisance... dit-elle en observant attentivement le général.

— Oui, je suis bien à l'aise ce matin, mais hier soir j'ai su ce qu'on entend par : voir rouge... J'ai eu, pendant quelques secondes, un voile de sang devant les yeux, et si tu n'étais pas arrivée, comme un ange sauveur...

Le comte resta muet pendant quelques secuudes, et, poursuivant une idée secrètement méditée :

— A mon âge, hélas, on doitêtre indulgent pour une lemme. C'est grande folie que de compter sur la tendresse d'une charmante créature, dont on pourraitêtre le père... Et son crime, si abominable qu'il soit, peut trouver des circonstances atténuantes... Maisl'homme? L'ami, le protégé, qui abuse de ce qu'on lui ouvre, toutes grandes, les portes de la maison, pour vous voler votre honneur!...

11 serrâtes poings avec force, retrouvant rémotion de l'heure tragique. Puis, reprenant son sang-froid :

— Un de nos amiraux, dont l'aventure est encore présente à la mémoire de tous les hommes de mon temps, fut atteint d'un semblable malheur : sa femme le trompa avec un de ses officiers... Il donna sa démission, déposa ses épaulottes, se battit avec le jeune homme...

— Et?., interrogea Blanche, glacée.

— Et il le tua, répondit le comte avec une formidable tranquillité. Mais je te demande pardon, mon enfant. Je t'ai parlé sottement de choses lugubres, qui n'auraient jamais dû attrister ta pensée. Tu es déjà une petite femme : tu sais ce que c'est que la douleur, tu m'excuseras. Ah ! je te veux heureuse I Si Séverac, après la grande faveur que tu lui fais en lui accordant ta main, ne passait point sa vie entière à t' aimer. .. Mais il t'aime, car il était, lui aussi, bien changé depuis un an...

— Tenez, mon oncle, voici l'auteur de tout le mal,

dit Blanche, avec une gaîté affectée, en. désignant Merlot qui s'avançait d'un air rogue...

— Oh ! oui ! c'est bien l'être le plus défiant qu'il y ait sous la calotte des cieux! s'écria le comte. Eh bien! colonel, comment vas-tu, ce matin? Je t'ai entendu tirer au pistolet dans le potager ; le poignet et l'œil sont-ils encore bons? Sur qui donc rêves-tu de faire mouche?

— Tu le verras ! grommela Merlot.

— Voilà ma nièce qui se marie, tu vas n'avoir plus aucune excuse pour refuser Madeleine à Frossard...

— Frossard! s'écria le vieux soldat, en reculant, comme s'il eût, sous ses pieds, aperçu un reptile.,,

— Vous me demandez, colonel? murmura une voix caressante.

Et Frossard, paraissant, adressa à son persécuteur le plus aimable sourire.

— Allons, mon cher, fais la paix avec ce brave garçon, dit le général. Ton hostilité, qui n'est basée sur rien, devient ridicule...

— J'ai justement à parler à monsieur, dit le colonel en désignant Frossard, monsieur arrive à merveille.,,

— A vos ordres, colonel, répliqua le jeune notaire. Et, faisant un signe d'intelligence au comte et à la jeune fille, il se planta résolument devant Merlot.

Le comte et Blanche se dirigèrent vers l'embarcadère, où les passagers du canot étaient, sous la conduite de madame de Pompéran, parvenus à aborder.

— Monsieur, dit Merlot, resté seul avec Frossard,

j'ai une explicalion à vous demander... Vous vous êtes permis vis-à-vis de moi, hier soir, certaines libertés...

— C'est exact, colonel, interrompit Frossard, en soutenant le regard dominateur que Merlot faisait peser sur lui...

— Mais savez-vous que vous ne manquez pas d'audace I s'écria Merlot étonné.

— J'en ai beaucoup, en effet, dit Frossard froidement, et je compte en avoir davantage...

Le colonel resta stupéfait, se demandant s'il rêvait, ou si on lui avait changé son Frossard. Le patient jeune homme, qui courbait la tête sous les sarcasmes et sous les impertinences, avait disparu. A sa, place, Merlot voyait un garçon hardi et goguenard, prompt à la parade et habile à la riposte. Cependant il ne se tint pas pour battu ; il voulut essayer de reprendre son ascendant. •

— Mais, monsieur, je pourrais vous demander un compte sévère de votre conduite...

— Demandez, colonel.

— Vous avez usé de violence envers moi.

— Parfaitement.

— Vous osez l'avouer?

— Je l'ose. J'oserai tout désormais. Pendant longtemps, colonel, j'ai essayé de vous prendre par la douceur. Je vous ai choyé, caressé, flatté. A toutes mes grâces, vous avez répondu par des bourrades. Alors, comme je ne suis pas entêté, j'ai résolu de changer de tactique,.. Et désormais je compte, dans

LA COMTESSE SARAH dyi>

mes relations avec vous, me montrer aussi désagréable que vous le serez vous-même...

Le colonel eut un éblouissement. C'était la première fois qu'on lui parlait sur un pareil ton. Il chercha un de ces mots écrasants qui tombent sur un interlocuteur comme un coup de massue. Il ne trouva rien et resta béant.

— Je sais bien que ce sera difficile, poursuivit Frossard avec une railleuse modestie, mais, avec de l'application et votre exemple, j'y arriverai. Et, flatté d'avoir rencontré un chrétien aussi grognon et aussi bourru /que vous, vous m'accorderez indubitablemenTTa main de mademoiselle votre fille...

— Jamais ! tonna Merlot, retrouvant la parole.

— Nous verrons!

— Allez au diable 1

— J'y suis, colonel.

Et répondant au coup d'œil foudroyant de Merlot par une gracieuse révérence, Frossard laissa le colonel complètement « médusé », comme il devait l'avouer plus tard. Des exclamations joyeuses l'arrachèrent à sa stupeur. Le comte venait d'annoncer à ses amis la nouvelle du mariage de mademoiselle de Cygne, et tous, entourant la jeune fille, se répandaient en félicitations et en louanges. Certes, elle ne pouvait faire un meilleur choix. Et Pierre était en tous points digne de Blanche. Le soin avec lequel Séverac avait tenu secret son projet de départ fut d'un grand secours en cette circonstance. Madame Smorden déclara qu'elle s'était toujours doutée que les choses tourneraient

de la sorte. li y avait assez longtemps que Séverac aimait mademoiselle de Cygne, déclarait La Livinière, et il était clair que la jeune fille ne voyait pas d'un œil défavorable l'aide de camp de son oncle. C'était même la seule raison, disait-il confidentiellement à Pompéran, qui avait pu l'empêcher, lui, La Livinière, de se mettre sur les rangs... Mais, avec son coup d'oeil exercé, il s'était aperçu dès le premier instant qu'il n'y avait rien à faire... Et tous en chœur s'écriaient : Ce sera un joli couple ! La petite madame de Pompéran regrettait seulement que Séverac n'eût pas de naissance. Madame Séverac... tout court... C'était un peu sec...

— Mais, ma chère, dit Gaston, Séverac obtiendra certainement l'autorisation de relever le nom de sa femme, et il prendra le titre de marquis... Séverac de Cygne, cela sonnera assez bien!...

— Soyez sûr que Pierre ne relèvera rien du tout, dit Frossard. Nous vivons dans un temps où les noms ne valent plus que par les hommes qui les portent... Qu'est-ce qu'un Montmorency qui se borne à continuer ses aïeux? Ne vaut-il pas mieux être monsieur n'importe qui, et s'illustrer soi-même, que d'endosser un nom d'emprunt, comme on revêt un habit d'occasion? C'est avoir bien peu d'amour-propre 1 Et mademoiselle de Cygne ne regrettera pas de s'appeler madame Séverac. Surtout quand son mari commandera -un corps d'armée.

Ainsi, tout Je monde avait prévu cette union. Elle ■était dans l'ordre des choses immanquables. Et cha-

cun en détaillait les avantages. Sarah dut écoute toutes ces réflexions banales, approuver de la tête, et paraître se réjouir, quand elle était dévorée par une rage indicible. L'opinion publique, représentée par quatre ou cinq des indifférents et des bavards qui forment habituellement ses éléments constitutifs, se déclarait favorable au mariage. Tout le monde des gens à la suite, qui aceptent les raisonnements tout faits, devait emboîter le pas. Rien de ce qu'on pourrait tenter ne le ferait changer. Il prendrait résolument parti contre ceux qui voudraient troubler cette union, jugée, dès le premier instant, assortie.

Et puis, Blanche, c'était Pinnocence, c'était la vertu. Sarah, c'était le crime. Entre l'une et l'autre il n'y avait pas d'hésitation possible. Tout, dans ce que Pierre allait entendre et voir, était fait pour 'avoriser Blanche et desservir Sarah. Un concert d'éloges s'élevait déjà autour de la jeune fille, et chacune des louanges, qui étaient célébrées sur son compte, devait entraîner dans la pensée de Pierre un blâme pour la femme. La fiancée s'offrait, parée da toutes les grâces, embellie de toutes les séductions. La maîtresse paraîtrait gênante, parce qu'elle s'attachait désespérément à son amant, odieuse, parce qu'elle personnifiait le remords. Malgré tous ces désavantages, dont elle se rendait compte, Sarah s'obstina à résister.

Blanche accepta les compliments avec une souriante complaisance. Elle répondit avec mesure et avec

tact. Et il fut confirmé que mademoiselle de Cygne était une personne sage, qui savait parfaitement ce qu'elle voulait. Au déjeuner, Sarah se montra un peu trop gaie. Il sembla à tous que le bonheur de Blanche causait une telle satisfaction à la comte.sse que la joie débordait sur ses lèvres et dans ses yeux. Nul autre que Frossard ne devina la fièvre qui brûlait la jeune femme, et mettait cette ardeur dans ses paroles et ce» lueurs dans ses regards. Pour les acteurs de ce drame, Sarah fut admirable. Elle soutint la lutte désavantageuse, engagée par elle, avec une vaillance surhumaine.

Son apparente gaîté cachait une horrible impatience. Elle attendait Séverac. Slir son visage, elle espérait découvrir les traces d'un trouble et d'une angoisse semblables à ceux qu'elle éprouvait ellemême. Et, soutenue par ses nerfs, elle remplissait ses devoirs de maîtresse de maison avec un entrain incomparable. Le comte, charmé, s'approcha d'elle.

— Qu'avez-vous donc, ma chère? lui demanda-t-il, heureux de la voir si brillante.

— Moi? dit-elle, mais je suis contente, comme vous, comme tout le monde.

Le comte lui adressa un signe de tête affectueux, et, en lui-même, il pensa que véritablement elle avait un bon cœur. Il se fit des reproches. Gomment avait-il pu soupçonner cette adorable femme? C'était ce vieux radoteur de Merlot, avec ses idées biscornues, qui lui avait troublé la cervelle. Mais, du diable si on le

reprendrait à commettre pareille folie. Il avait été trop puni par ce qu'il avait souffert.

Séverac arriva vers cinq heures, escorté de Frossard qui, prévoyant l'inquiétude de son ami, avait songé à edler au-devant de lui. Ce que Pierre redoutait le plus , ce n'était pas de se trouver en face de Sarah ou du comte, c'était de se voir en présence de Blanche. Il monta d'un pas tremblant l'escalier de la terrasse et, plus ému que le jour oîi, pour la première fois, il avait été au feu, il s'avança.

— Ah ! le voilà ! le voilà ! chanta Pompéran ; mesdames et messieurs, on aurait dû préparer un chœur de circonstance et recevoir le fiancé sur l'air: Gai, gai, marions-nous.

— Salut, homme heureux! s'écria avec emphase La Livinière. Vous triomphez partout! A la guerre et en

amour

— Bonjour, mon cher enfant, dit afTectueusement le comte, en prenant une main que Pierre lui tendait avec un cruel serrement de cœur. Et, très attendri : — Cette maison est maintenant doublement la vôtre, ajouta-t-il.

— Elle n'est pas là ! glissa Frossard à l'orcilie de son ami.

Séverac jeta un coup d'œil autour de lui, et, en effet, ne vit pas Blanche. Il respira. Sarah seule, debout, les bras croisés, dans une attitude résolue, l'attendait. Il s'inclina devant elle. Elle le regarda tran quillement, et, d'une voix Ccdme :

i04 LES BATAILLES DE LA VIE

-^ Eh bien! monsieur Séverac, dit-elle, avez-vous {.•lit, vous, de bons rêves?

L'oreille attentive du jeune homme distingua la nuance à peine sensible que Sarah avait mise dans l'accentuation du « vous ». Il comprit que la jeune femme lui demandait : Avez-vous souffert comme moi? Il baissa la tête avec accablement et resta silencieux. Frossard, attentif à tout ce qui se passait, s'approcha de Pierre :

— Mademoiselle de Cygne était là, il n'y a qu'un instant, dit-il tout haut, comme s'il répondait à une question de Séverac.

— Mais elle est allée s'habiller pour le dîner, dit Madeleine, entrant très innocemment dans le jeu de Prossard.

Celui-ci jeta à la jeune fille un regard reconnaissant. Et prenant Séverac par le bras, il s'arrêta avec lui au bord de la terrasse. Hardiment, Sarah vint les y rejoindre. Et, à dix pas du comte, qui causait avec madame Smorden et La Livinière :

— Restez, monsieur Frossard, commanda-t-elle au jeune homme qui faisait mine de s'éloigner. Vous pouvez entendre ce que j'ai à dire, et votre présence m'est utile: elle empêchera les soupçons. Car j'en suis là!...

Elle se tut un instant, oppressée.

— Mais pas de plaintes inutiles, reprit-elle. Pierre, quels sont vos projets? Que comptez-vous taire? Ce mariage est impossible, vous devez le comprendre! La pensée que vous pourriez songera épouser Blanche me rend loUel Et cependant le temps marche. Le

comte vient de me dire que nous allions, la semaine prochaine, rentrera Paris... Il faut rompre! Comment? Je n'en sais rien. Cherchez, trouvez! Mais, par grâce, diles-moi un mot qui me permette d'espérer!

Et comme Pierre, sombre et soucieux, ne répondait pas:

— Mais vous admettez donc que ce mariage puisse s'accomplir? s'écria- t-elle, incapable de se contenir.

— Madame, au nom du ciel, prenez garde ! dit Frossard très inquiet.

— Ah! mon Dieu! gémit Sarah, voici Blanche... Mademoiselle de Cygne descendait les marches du

perron. D'un regard elle avait aperçu la comtesse entre Séverac et Frossard. Elle avait deviné le débat commencé. D'un pas résolu, elle se dirigea vers le groupe. Sarah, pleine d'anxiété, la vit venir à elle, comme pour lui enlever Pierre. Elle fit un mouvement pour se mettre entre la jeune fille et celui qu'elle voulait lui disputer. Frossard poussa vivement Séverac vers mademoiselle de Cygne en lui disant :

— Va donc au-devant de ta fiancée.

Sarah, sans force, regarda Pierre s'approcher de Blanche. Elle le vit s'incliner et parler, sans qu'elle pût entendre ce qu'il disait. Elle saisit, inconsciente de tout ce qu'elle faisait, le bras de Frossard, et le serra avec une force nerveuse, qui laissa sur la chair du brave garçon des marques cruelles. Le jeune notaire, stoïque, ne bougea pas.D examinait, d'un œil inquiet, l'attitude de Blanche, et ne parut rassuré que quand il

eut vu son ami offrir, sur l'ordre du comte, son bras à mademoiselle de Cygne et se promener lentement avec elle. Alors, il revint tout entier à la comtesse. La pauvre femme, appuyée à la balustrade, paraissait avoir, été emportée bien loin par ses pensées. Elle ne prêtait plus aucune attention à ce qui se passait autour d'elle. Les paupières baissées, la bouche contractée, elle tendait son esprit vers un but que Frossard ne soupçonnait que trop : la rupture de ce mariage. Elle leva les yeux, et adressant à Frossard un regard chargé de- reproches :

— Sa fiancée! répéta-t-elle. Vous croyez donc, vous aussi, que c'est possible?...

— Hélas 1 Comment l'empêcher? dit hypocritement le jeune homme, feignant d'entrer dans les idées de Sarah. Aller en arrière maintenant, c'est avouer au comte qu'on l'a trompé et que ses craintes étaient fo idées.

La jeune femme frappa ses mains l'une contre l'autre avec colère et s'écria :

— Tous vous me faites la même réponse.

— C'est qu'il n'y en a malheureusement pas d'autre à faire. Il a fallu, tout d'abord, sauver la situation, et nous avons eu bien du bonheur que mademoiselle de Cygne s'y soit prêtée, avec une si admirable abnégation.

Un rire de pitié passa sur les lèvres de Sarah. Elle crut que Frossard ignorait l'amour de Blanche pour Pierre. Elle ne voulut pas le lui révéler, craignant de le ranger tout à fait du côté de sa rivale. Mais, irritée

par les obstacles auxquels elle se heurtait, chaque fois qu'elle tentait de se retourner et d'aller en arrière :

— Quoi qu'il en soit, ce mariage ne se fera pas. Pour rien au monde je n'y consentirai. Pierre le rompra, avec ou sans mon aide. Et s'il me trahit, malheur à lui!

Dans ses yeux s'alluma une lueur menaçante, ses dents aiguës mordirent ses lèvres. Et elle laissa Prossard très effrayé.

— Sapristi, il y a du fauve dans cette femme-là, se dit-il, elle m'a jeté un regard de panthère. Si j'étais h la pjace de Sévcrac, je ne me sentirais pas en sûreté. Dcms un moment de fureur, elle serait capable de tout. Il faudra que je demande à Pierre si elle a des lettres de lui.

Pierre et Blanche, appuyés au bras l'un de l'autre, avaient marché d'abord en silence. Une contrainte lourde pesait sur eux. La main de la jeune fille effleurait à peine la manche de son cavalier. Instinctivement ils s'étaient éloignés de leurs amis, pour qu'on ne pût pas remarquer leur gêne mutuelle. Certes on n'eut pas dit en les voyant : Voilà de gentils amoureux, mais plutôt voilà de tristes indifférents. Ils s'aimaient cependant, et de toute leur âme. Seuls, pour la première fois, libres de parler, ayant de tendres paroles sur les lèvres, ils se taisaient, craintifs et comme honteux. Le souvenir de Sarah les poursuivait dans leur sohtude et, entre eux, la faute creusait un abîme. Ils marchaient, sans regarder où ils allaient, écoutant leur cœur qui se révoltait contre la sévérité de

i08 LES BATAILLES DE LA VIE

leur conscience. Eh quoi ! parce qu'une femme avait passé dans la vie de Séverac, ils étaient condamnés à sacrifier tout un avenir de bonheur. Leurs espérances secrètement caressées allaient se réaliser: ils seraient unis, et il leur faudrait repousser ces réahtés délicieuses, et vivre courbés sous le fardeau du remords, éloignés l'un de l'autre, comme deux criminels. Hélas I La faute n'était-elle pas de celles qu'on ne devait pas absoudre? L'outrage n'avait-il pas souillé l'honneur de l'homme que Blanche aimait comme un second père, ne l'avait-il pas atteinte elle-même dans son innocence? Et, prise entre son amour et sa colère, la jeune fille se débattait douloureusement, le cœur déchiré, voulant pardonner et ne pouvant pas ou = blier.

Elle s'arrêta soudainement , rappelée à ellemême. Devant elle la grande route s'étendait, poudreuse entre ses talus de gazon. Ils étaient arrivés, sous la charmille, à la place où, l'année précédente. Blanche était venue,le matin, adresser un dernier adieu à Pierre. Ils se regardèrent, et leurs yeux s'emplirent de larmes. Ils se souvinrent de cet instant bien court, pendant lequel ils s'étaient en pensée élancés l'un vers l'autre. Chaque tour de roue les séparait, et ils auraient voulu qu'un obstacle imprévu barrât la route, pour qu'il ne fût pas possible d'aller plus loin. Il avait cependant continué son chemin, il avait disparu au détour du grand taillis qui s'étendait devant eux, noir et mystérieux. Et elle était restée bien triste. Moins triste cependant q'i'en ce moment, oh celui qu'elle

aimait se trouvait près d'elle. Car entre elle et lui alors il n'y avait que Tespace, et aujourd'hui....

— C'était là! murmura tout bas Pierre.

- Oui, dit-elle. Et déjà...

Blanche baissa la tête. Elle regarda tristement Séverac. Un sanglot, qu'elle ne put contenir, monir. à ses lèvres, et elle se laissa tomber sur un banc de marbre.

— Blanche, s'écria Pierre, bouleversé par le spectacle de cette douleur, accablez-moi, repoussez-moi, faites de moi ce qu'il vous plaira, je suis à votre merci; et ce sera encore une joie inespérée pour moi que de souffrir par vous... Mais ne m'accusez pas injustement!... J'ai été ingrat envers d'autres, mais je n'ai jamais été déloyal envers vous... Oh! non! non! je ne vous ai jamais trahie, j'ai toujours été fidèle à la tendresse que vous m'avez inspirée. Du jour où je vous ai aimée, tout a été fini. Vous n'avez pas eu de rivale dans mon cœur. Et je n'ai plus vécu que pour vous. J'ai eu horreur de mon crime, j'ai voulu m'en punir par la mort, car je me s.entais tellement indigne que je n'osais même pas, en pensée, m'élever jusqu'à voifô. Oh ! je vous ai adorée de loin, comme une sainte, j'aurais voulu me prosterner devant vous, et ce que j'ai enduré de tortures secrètes vous ne le saurez jamais.

Tremblant, presque à genoux, comme un suppliant, Pierre parlait avec une ardeur passionnée. Son visage sombre s'était illuminé, il rayonnait de tendresse. Blanche étendit les mains vers lui pour lui imposer silence.

Mais le jeune homme se taisait depuis trop longtemps, et les aveux, dont son cœur était plein, débordaient sans qu'il pût les retenir .

— Je vous en conjure, reprit-il, écoutez-moi. Il faut que vous sachiez la vérité, car je puis tout supporter, excepté votre mépris. Le jour où vous vous êtes montrée à moi pour la première fois, il m'as-emblé que ma raison, si longtemps troublée par je ne sais quel délire, retrouvait toute sa force. J'ai maudit ma faute, et je n'ai plus voulu la commettre. Devant votre chaste regard je rougissais, j'étais malheureux. Est-ce parce que vous étiez si pure et si douce que je vous ai aimée? Bientôt en moi il n'y a plus eu que vous ! Oh ! combien de fois n'ai-je pas maudit mon abaissement! La vie eût été si belle et si heureusepour moi près devons!... Je n'espérais pas qu'unjour je pourrais devenir votre mari. Je n'avain pas tant d'orgueil. Mais vous me traitiez favorablement et je pouvais attendre de vous un peu d'amitié. C'était déjà beaucoup pour moi de vivre sous vos yeux, dans le rayonnement de ■'•otre beauté, dans la caresse de votre voix, dans l'enivrement de votre sourire, de ne jamais vous quitter, de vous servir et de vous adorer. Mais c'était impossible. Un mot entendu, un regard surpris, eût pu vous livrer mon secret. Et volontairement je me condamnai à l'exil. Ah! combien je vous ai été reconnaissant, quand vous m'avez donné ce reliquaire qui vous avait appartenu, que vous aviez touché!... Combien ce cher souvenir m'a été précieux! Il ne m'a jamais quitté... Il était là, sur ma poitrine ; il y est encore. El, le soir.

dans la solitude de ma vie, quand je pensais au pays, à tous les êtres chers que j'avais quittés, c'était à lui que j'adressais tous mes vœux et toutes mes espérances. Je ne me suis jamais endormi, au bivouac, sous la tente, ou dans les sables du désert, sans presser ce cher trésor sur mes lèvres. Il me semblait qu'il avait gardé quelque chose de vous et que c'était un peu de votre cœur que j'avais près de moi... Blessé, sur mon grabat, brûlé par la fièvre, délirant, je le tenais encore, comme un talisman, et c'est lui sans doute qui nfa sauvé. Ah ! que ne suis-je mort? Vous m'auriez pleuré, vous auriez conservé de moi un tendre et fier souvenir. Tandis que, maintenant, avili, dégradé, je suis le plus misérable des êtres. Je vous adore, et vous, vous...

Il avait eu, en prononçant ces derniers mots, une expression do tristesse poignante. Une grosse larme coula sur sa joue et se perdit dans sa moustache. Debout devant elle, pâle, vêtu de noir, et le visage sillonné par cette larme brillante, il était tel que le premier jour où elle l'avait aperçu. Elle frêmit, une force irrésistible la poussa vers lui ; elle ouvrit la bouche, elle allait parler... Il devina son trouble, il tendit les mains, il s'écria : Blanche ! avec une ardente espérance. Mais la jeune fille s'assombrit soudainement, poussa un soupir et, d'un regard, lui montra le comte et Saràh qui, au bras l'un de l'autre, s'avançaient de leur côté.

En un instant la réalité avait ressaisi la jeune fille. Le mari outragé, la femme criminelle étaient, là, sous

ses yeux, lui défendant l'indulgence. Pierre baissais tête ; il comprit que Sarah venait de fermer le cœur de Blanche au pardon, en paraissant devant elle, vivant souvenir de la faute. Et marchant à petits pas, morne et silencieux, il reprit avec la jeune fille la direction du château.

La semaine suivante, tous les hôtes de Canalheilles rentrèrent à Paris. Le jour du mariage approchait. Blanche était allée, accompagnée de son oncle, visiter l'hôtel de Cygne, et des travaux avaient été commencés pour remettre la vieille et somptueuse demeure en état d'être habitée. Le jeune ménage devait s'y installer pendant quelques jouni, puis SSverac repartirait pour l'Algérie où sa l'emmêle rejoindrait, probablement. Ce point était resté dans les nuages. Blanche, interrogée, avait répondu d'une façon évasive. Quant à Séverac, entrepris de nouveau par le comte pour son changement, il avait repoussé toutes les propositions qui lui étaient faites, et s'était entêté à retourner à son poste. Cette obstination paraissait inexplicable au comte, et le préoccupait extrêmement. Il avait dit à Frossard :

— Que diable Séverac veut-il encore aller faire à Oran? Il laissera seule, au bout de quelques jours de mariage, une femme qu'il adore, et cela pour le plaisir

'•li LES BATAILLES DE LA VIE

de revoir les burnous sales des Arabes. J'avoue que je ne comprends pas !

— Qu'en pense mademoiselle de Cygne ? avait, répondu Frossard, désireux de ne point se compromettre.

— Elle trouve ça très bien !

— Eh bien! général, qui vous prouve qu'il n'y a pas un petit complot là-dessous, et que les nouveaux mariés n'ont pas l'intention secrète de visiter l'Algérie pendant leur lune de miel? C'est un admirable pays. Tou ceux qui en reviennent le disent. Là-bas le soldat est roi, et quand il est très riche, par-dessus le marché, il est presque Dieu. La jeune femme dans un palanquin, couchée à l'orientale sur des coussins de soie, une escorte de cavaliers aux longs fusils bronzés et à la figure idem, caracolant sous la conduite de Séverac, avec les palmiers d'une oasis et le ciel brûlant du désert comme décor, ce serait assez féerique.

— Après tout, c'est possible, murmurait le comte. Mais, au fond, il n'était pas convaincu. Repoussé du

côté de Frossard, il s'était tourné du côté de Sarah. La jeune femme avait hoché la tête d'un air songeur, et, après quelques mots, faciles à interpréter à la fois dans le sens de l'affirmative et dans le sens de la négative, elle s'était enfermée chez elle, avec la bonne Mrs Stewart, qui venait d'arriver pour passer quelques semaines auprès de sa chère Sarah.

Du reste,toutétait étrange dans la conduite de Séverac. Sa fiancée étant rentrée à Paris, il était resté à Boisle-Roi. Il venait tous les jours à Paris, mais il refusait

de s'y réinstaller. Il partait le soir par le dernier Irain, et retournait chez sa mère. 11 n'avaitpas voulu, depuis son retour d'Algérie, habiter son appartement de la rue des Pyramides. Trop de souvenirs, favorables à Sarahjl'emplissaient, A chaque pas il y aurait retrouvé l'image de la jeune femme. Elle se serait imposée à sa pensée. Et tout ce qui lui rappelait le passé lui faisait horreur. Enfin il aurait craint qu'elle vînt l'y relancer.

Depuis deux semaines Sarah changeait beaucoup. Sôïi visage avait maigri, ses traits semblaient tirés vers le haut du front, comme si l'effort de l'idée unique qui travaillait constamment son cerveau lui avait contracté les muscles de la face. Dans ses yeux il y avait maintenant une sorte d'égarement. Elle souffrait beaucoup, Séverac le voyait bien, mais il était seul à le voir.Sarah^avec une énergie suprême, cachait toutes ses angoisses et, pendant les quelques heures où elle était obligée d'affronter les regards de son entourage, elle savait se faire un masque impénétrable. Le reste de son temps, elle le passait dans le petit salon oriental, en compagnie de Mrs Stev^art.

Couchée sur un divan, la tête enfouie sous les coussins, elle réfléchissait, pendant que la bonne dame lisait ses chers Magazines, ou faisait des réussites en prenant de copieuses tasses de thé. Elle roulait dans son esprit toujours le même problème : trouver un moyen de rompre le mariage. C'était sa seule pensée et, dans sa tête endolorie, elle tournait ^ans cesse , lui causant d'insupportables dou-

leurs. De temps en temps elle se levait et allait à la fenêtre qui donnait sur le jardin de l'hôtel. Et là, dans la journée, quand le ciel était clair, autour de la pelouse dorée par le soleil d'automne, elle voyait Pierre et Blanche, qui se promenaient lentement, presque tristement. Elle s'arrachait alors à ce spectacle qui lui faisait battre le cœur à croire qu'elle allait étouffer. Revenant à Mrs Stewart, elle lui prenait ses cartes. S'asseyant sur des coussins, elle étalait le jeu sur le tapis, et, attentive, comme les devineresses bohèmes dont elle avait suivi les pratiques cabalistiques dans son enfance, elle cherchait à pénétrer l'avenir. Et toujours la prédominance fatale des piques lui annonçait une mort. Elle voulait savoir pour qui. Les cartes restaient muettes. Elle ne voyait plus dans le jeu que de l'obscurité et du mystère. Alors elle se relevait, et, sans dire une parole, le regard fixe, les lèvres crispées, elle revenait se coucher sur son divan, et se remettait à songer.

■ Son état moral était vraiment effrayant. Ayant concentré toute sa vie dans sa tendresse, elle voulait résister, lutter, triompher pour elle. Sevrée d'amour, privée de celui qu'elle adorait, un phénomène grave se produisait dans l'organisme de la pauvre femme, une sorte de fièvre sensuelle la bouleversait. Elle avait le délire de la possession. Il lui fallait Pierre. Son sommeil était troublé par d'affreux rêves : elle se réveillait les nerfs tendus douloureusement, les membres en sueur, percevant tout, mais incapable de bouger, comme en état de catalepsie. **

Elle avait eu la force de ne rien dire à Stewart, elle craignait les remontrances de la pudique Anglaise. Celle-ci, habituée aux caprices de Sarah, ne s'inquiétait pas : elle s'était dit comme autrefois « c'est une crise électrique » et elle avait pensé que <;ette sombre mélancolie passerait, comme un nuage noir dans le ciel, et quMn rayon de soleil ramènerait soudain le beau temps. Et philosophiquement elle attendait. Le comte, lui, était fort occupé avec les entrepreneurs pour les réparations de l'hôtel de Cygne, et avec Frossard pour le compte de tutelle. Et d'ailleurs son heureux caractère lui permettait de ne voir que ce qui était agréable. Le mariage de sa nièce le mettait de bonne humeur, il taquinait Merlot, et fomentait des insurrections contrelui.il donnait de mauvais conseils à Madeleine :

— Vous êtes trop douce, disaitril à la jeune fille, et vous encouragez votre père, à vous tyranniser. Ne vous laissez donc pas mener comme un pauvre agneau...

— Ce que mon père fait, répondait Madeleine, c'est par affection pour moi. Peut-être exagère-t-il un peu, mais puis-je lui en vouloir? J'ai perdu ma mère étant enfant : il a fallu m'élever, et pour un soldat, un peu rude comme lui, la garde d'une jeune fille s'est présentée sous la forme d'une consigne. Il fait faction autour de moi. Quand on m'approche, il croise la baïon-

. nette et crie : Passez au large. Mais ses brusqueries ont leur bon côté : on me sait riche, et quelques jounes gens déjà se sont mis en frais pour moi. J'ai

pu juger de leur sincérité par leur persistance. Être obligé de faire le siège d'une jeune fille pour l'obtenir, c'était une tâche ! Tous se sont découragés, et j'en ai conclu qu'ils ne m'aimaient pas.

— Tous, non ! Frossard, l'héroïque Frossard !

— Seul, il a persisté... dit gaiement Madeleine. D reçoit les sorties de pied ferme, il tient bon contre l'armée de secours, aucun choc ne le décourage. Battu, il revient à la charge, aussi, un de ces jours, la place, en dépit de la résistance de son gouverneur, va-t-elle demander à se rendre...

— C'est la seule capitulation que je signerai avec plaisir, s'écriait le général... Et s'il vous faut un plénipotentiaire, chère enfant, comptez sur moi...

E.xubérant, épanoui , le comte disait :

— J'aurais voulu marier ces enfants, toutes les deux, le même jour, c'eût été charmant! Mais Merlot est une vieille bête qui n'entendra jamais raison.

Très saisi, comme toujours, par le côté extérieur des choses, le comte imaginait une brillante cérémonie, une nombreuse assistance, l'église pleine de fleurs et de lumières et, à l'autel, deux mariées sous leur voile blanc. C'était un gracieux tableau fait pour séduire son esprit de mondain. Il avait tout d'abord pensé à donner une grande fête en l'honneur du mariage de sa nièce, mais il s'était heurté à une très sérieuse opposition faite par mademoiselle de Cygne. Reprise en apparence par ses idées religieuses. Blanche avait manifesté le désir de se retirer pendant

LA COMTESSE SARAH 4l'f

quelques jours dans un couvent pour s'y recueillir et y prier. Elle avait fait choix d'une pieuse maison située dans le faubourg Saint-Germain, et appartenant à la règle de saint Augustin. Les grandes dames^ au moment du Carême, y allaient faire retraite. Il parut donc tout simple, et même d'assez bon goût, au comte que sa nièce mît ce projet à exécution. Il alla commander un très beau Christ en argent ciselé,. que mademoiselle de Cygne désirait donner au couvent, pour reconnaître l'hospitalité qui lui était offerte. Et il hâta l'achèvement du contrat de mariage. Mademoiselle de Cygne, consultée par son oncle, annonça l'intention de se marier sous le régime de la communauté. Admettant secrètement la possibilité d'une séparation entre Séverac et elle, la jeune fille voulut assurer à son mari, quoi qu'il arrivât, une grande situation de fortune. Même en prévoyant le malheur, elle songeait à avantager celui qu'elle aimait.

Ce fut dans le cabinet de Frossard, en présence de Blanche, que Séverac eut connaissance des intentions de sa fiancée. 11 se leva vivement et, refusant la faveur qui lui était faite, il déclara ne vouloir se marier que sous le régime de la séparation de biens. Mademoiselle de Cygne, en entendant Pierre protester d'une voix brève contre les dispositions généreuses qu'elle avait voulu prendre, sentit la rougeur lui monter au front. Elle eut honte d'avoir pensé une seule minute que Séverac pût accepter le don de la moitié de sa fortune. Elle craignit de l'avoir offensé. Ella

jeta un timide regard sur le jeune homme, et lui sourit tristement. Au fond d'elle-même elle l'approuva. Elle écouta, la tête basse, l'énuméralion longue et ùalteuse de son immense fortune, suivie de cette mention sèche : Le futur se marie avec ses droits. EKe entendit, avec attendrissement, Prossard, pour expliquer l'absence de fortune de son ami, dire que le jeune homme avait, à la mort de son père, renoncé à sa part d'héritage en faveur de sa mère. Elle vit Pierre, grave et soucieux sur sa chaise, assistant à cette pénible séance, où tout devait le blesser et l'affliger. Il était ainsi qu'elle l'avait toujours rêvé : pauvre et fier. Il redevint pour elle, en un instant, le Séverac d'autrefois, celui qui avait pleuré avec elle, cçlui qu'elle avait adoré. Tout s'effaça : son crime à lui, sa douleur à elle. Elle se laissa aller au charme déhcieux de l'oubli. Elle ne revint à ^lle que quand Frossard, s'approchant galamment, lui annonça que tout était terminé. Mademoiselle de Cygne, tout étourdie, se retrouva en face de son oncle, de Pierre et du jeune notaire. PJeine de regrets, elle comprit que la situation n'avait pas instantanément changé, au gré de son désir, et s'aperçut que, dans la réalité, les obstacles ne se lèveraient pas aussi facilement que dans le rêve. Elle adressa quelques paroles de remercîments à Frossard, tendit à Séverac une main que celui-ci osa à peine serrer dans la sienne. Et, prenant le bras du comte, elle s'éloigna. Le lendemain, elle s'enfermait vdans le couvent des dames Augustines.

Elle espérait que le silence et le calme de cette pieuse

■maison agiraient favorablement sur son esprit, et lui rendraient toute sa force morale. Il n'en fut rien. De même qu'après un excès de fatigue le corps est énervé par la mollesse d'un bon lit, et no peut trouver le repos, de même, dans l'immobilité de cette existence cloîtrée. Blanche ne trouva qu'un supplément d'agitation. Distraite par le mouvement, par les incidents de la vie mondaine, elle pouvait arriver à étouffer sa pensée. Dans la solitude de sa cellule, en face d'ellemême, elle fut livrée tout entière à ses souvenirs. Elle voulut prier. EUe essaya de retrouver les heureuses extases dans l'ombre tiède et. parfumée des chapelles. Elle s'efforça de s'absorber dans l'idée de Dieu. Elle éleva son âme vers le ciel, avec une ardeur passionnée. Sans cesse elle retombait sur la terre. L'amour lui avait lié les ailes.

Elle pleura amèrement sa tranquillité perdue. Puisque même au pied des autels elle ne pouvait fuir Pierre, elle serait bien plus sûrement à sa merci, quand elle se trouverait près de lui. Elle fit venir son confesseur, et lui ouvrit son âme. Le digne prêtre la rassura en approuvant sa conduite. Il lui montra l'avenir meilleur. Peut-être son mari lui donnerait-il des gages assez solides de son relèvement pour qu'elle pût lui pardonner. Il lui ordonna de ne pas l'abandonner à lui-même. Il l'exhorta à la patience et à la douceur envers Sarah. Peut-être mademoiselle de Cygne était-elle destinée à ramener au bien cette âme égarée ? Pendant tout un jour la jeune fille se sentit -plus forte, plus libre. Mais la nuit ramena le troublo

dans son esprit. Elle regrettait de s'être enfermée dans ce couvent. Ses yeux auraient voulu percer les murailles et suivre continuellement Séverac et Sarah. Elle craignait une trahison. Une tentative suprême de Sarah pouvait triompher de la volonté de Pierre. Et, avec douleur, elle se rappelait la scène à laquelle elle avait assisté dans la serre de Ganalheilles. Les paroles brûlantes de Sarah lui revenaient aux oreilles, elle voyait ses bras tendus, sa bouche frémissante, se^ yeux égarés par l'ivresse des sens. Et, le cœur serré, les mains moites, elle souffrait, elle était jalouse. Alors vainement elle se jetait à genoux, et commandait à sa pensée de s'élever au-dessus de ces misères et de ces bassesses terrestres. Sa pensée insoumise rampait. Avec horreur Blanche se voyait souillée par l'impureté de sa rivale. Et elle frissonnait et pleurait.

Elle n'avait pas tort de craindre. Son départ avait causé à Sarah beaucoup de soulagement. Sûre de ne plus voir, pendant une semaine, Pierre avec Blanche, elle respira. Ce fut dans l'atroce existence qu'elle menait depuis trois semaines une accalmie. Elle sortit de son appartement et chercha à rencontrer Séverac. Mais, depuis le départ de mademoiselle de Cygne, le jeune homme ne venait plus rue Saint-Honoré. Il avait allégué, auprès du comte, des affaires à mettre en ordre, et M. de Canalheilles s'était contenté de cette excuse. Pendant quatre jours, Sarah aux aguets, depuis le matin jusqu'au soir, derrière son rideau, ne perdit pas de vue la porte d'entrée. Dévorée d'impatience,

elle ne sut pas attendre plus longtemps. Elle voulut à lout prix rencontrer Pierre. Et, prétextant le besoin de dentelles qu'elle avait laissées à Canalheilles, elle pritle train du malin avec Mrs Stewart, et arriva à Bois-le- Roi.Une voiture, commandée par dépêche, Tattendait. La comtesse alla au château, pour ne pas étonner sa compagne, à qui elle avait conté la même histoire qu'au général, et, après avoir déjeuné, servie par la femme du garde, dans le pavillon de chasse, elle se fit conduire chez madame Séverac. Pendant le trajet de Canalheilles à Bois-le-Roi, Sarah palpita à la pensée de surprendre Pierre seul et de ^'emparer de lui sans qu'il pût se défendre. Il faisait un temps admirable et Sarah devint très gaie : elle causa et rit tout le long de la route. Mais, en arrivant, elle fut prise d^une vive appréhension : s'il allait ne pas être chez sa mère ! Un flot de sang monta de son cœur à son visage, à cette pensée. Mais comment pourrait-il n'y être pas? L'arrêt de la voiture termina ses angoisses. Elle descendit avec Mrs Stewart, fit sonner la porte d'entrée, traversa le petit jardin aux allées soigneusement sablées, et une servante, accourant gaiement au-devant des visiteurs, elle lui demanda madame Séverac. La vieille dame apparaissait en même temps sur le seuil de son salon. Elle fit entrer la comtesse, avec les grâces aisées d'une femme qui a vécu longtemps dans le meilleur monde. Et Sarah, qui eûtvoulu ouvrir les portes, sonder les murs, chercher partout celui qu'elle venait retrouver, dut faire bonne contenance et causer. Enfin, dans le courant de la conversation, elle put glisser ces mots :

— Est-ce que le commandant n'est pas à Bois-le- Roi?

— Non, madame, répondit la mère, il est allé à Paris, comme tous les jours! II est sans doute auprès du géni^ral.

Comme tous les jours! Et on ne le voyait plus depuis près d'une semaine ! Où pouvait-il aller? Peutêtre rôdait-il autour du couvent où Blanche était enfermée. D sembla à Sarah que le jour devenait plus sombre, et que l'atmosphère de cette maison, où elle avait eu tant de hâte d'arriver, était étouffante. Et aussi triste qu^elle était riante en arrivant, elle prit congé de madame Séverac et s'éloigna. En rentrant, elle trouva le comte qui l'attendait, et qui s'informa gracieusement de la façon dont s'était effectué son voyage. Puis, comme la chose la plus naturelle du monde :

— Séverac est venu, dit-il, il m'a chargé de vous offrir ses respectueux souvenirs...

Sarah pâlit de colère. Ainsi celui qu'elle était allée chercher si loin, elle pouvait le rencontrer ici même, elle n'avait pas eu le pressentiment de son arrivée... Était-ce qu'elle aimait moins bien? Autrefois une voix secrète l'avertissait quand le jeune homme allait venir. Elle se remit à guetter, voulant voir Séverac, le saisir au passage, l'entraîner chez elle, et là s'expliquer avec lui une dernière fois. Le lendemain, elle attendit vainement, pendant des heures interminables et mortelles. Enfin, la veille du mariage, Pierre arriva. Il monta directement chez le comte, avec lequel il s'enferma.

Sarah, quittant Mrs Stewart, alla, sans prendre le temps d'ôter son léger peignoir de soie, s'embusquer dans le couloir, par lequel Pierre sortait habituellement autrefois quand il quittait le général. Le passage était obscur. Sarah, risquant d'être surprise à chaque instant, restait là, mordant ses lèvres, agitant sor. petit pied dans ses mules de satin, appuyée -la tapisserie delà muraille, entendant vaguement à travers le lambris la voix des deux hommes qui causaient. Elle eut là d'affreuses palpitations, et des énervements furieux. Enfin, au bout d'un temps très long, la porte s'ouvrit, et Pierre sortit seul.

Il fit quelques pas, puis s'arrêta brusquement, se trouvant en face de Sarah. Emportée par l'ardeur de son 4ésir, la jeune femme s'élança vers lui. Il voulut parler, questionner. Elle posa un doigt sur ses lèvres avec un étrange sourire. Il devina en un instant le danger; il essaya de s'y dérober. Mais elle l'avait saisi par le bras, elle le serrait, et il ne pouvait se détacher d'elle. Dans la demi-obscurité du couloir, il fît un effort pour se dégager. Elle le prit par le cou. Il tenta de la repousser :

— Sarah, vous perdez la raison, dit-il, à voix basse, tant il craignait d'attirer quelqu'un.

Elle leva une portière de soie et, l'attirant presque de force, elle le fit entrer dans le salon oriental. Il frémit en se retrouvant là, il reconnut la pièce fatale où tout semblait préparé pour le plaisir, où les divans s'offraient bas et moelleux, où les murs, couverts de faïences aux couleurs éclatantes, éblouissaient le

42t) LES BATAILLES DE LA VIE

regard, où les parfums voluptueux irritaient les sens, où le murmure de l'eau tombant dans le bassin de marbre engourdissait la volonté. Mrs Stewart stupéfaite regardait Pierre et Sarah, ses Magazines à la main, sans oser faire une question...

— Laissez-nous seuls un instant, je vous en prie, dit la jeune femme...

La vieille Anglaise se dressa sur ses pieds, toutes les brochures tombèrent sur le tapis. Elle s'écria avec une expression de pudeur alarmée :

— Mais y pensez-vous, ma chère?... Qu'est-ce que cela veut dire?...

Sarah lança à son amie un regard embrasé, et, levant les épaules, décidée à ne plus rien ménager : -^„

— Je l'aime! Et je suis à lai, voilà toutl dit-elle d'une voix éclatante. Mais partez donc!

Mrs Stewart recula, comme si elle eût vu apparaître le démon. En proie à un trouble inexprimable, elle sortit en se heurtant aux meubles, et referma la porte derrière elle. Aussitôt que Sarah se vit seule avec Pierre, elle s'élança vers lui. Les manches de son peignoir se relovèrent, laissant voir ses beaux bras nus.

— C'est demain! lui dit-elle, d'un air égaré. Demain... Mais tant que tout ne sera pas terminé j'aurai l'espoir de vous voir revenir en arrière... Vous n'avez pas le droit, si vous êtes un honnête homme, dem'abandonner...

Et comme Séverac restait immobile et muet, subis-

sant, impassible, ce terrible assaut dirigé contre sa conscience :

— Oh ! cœur de marbre ! s'écria Sarah avec fureur. Rien ne peut donc t'émouvoir? Mais tu as donc tout oublié? C'est ici, à cette place, que je suis tombée dans tes bras... Vois ces murs: ils ne te rappellent donc rien? Ce demi-jour n'évoque donc aucun souvenir heureux? Tu m'aimais pourtant! Tes lèvres me l'ont dit, avec des baisers mieux qu'avec des paroles! Et tu veux m' abandonner, quand tu sais que c'est sûrement me tuer! Mais regarde-moi donc, je vaux pourtant bien que tu ne me méprises pas!...

Et, avec un mouvement de superbe impudeur, elle arracha son peigne et ouvrit son peignoir. Sur ses épaules de neige ses cheveux d'or ruisselèrent. Dans le jour teinté de rose de cette pièce aux murs brillants, aux tentures éclatantes, elle était belle à faire damner un ange. Ses yeux bleus étincelaient, cernés d'un cercle brun qui accentuait la voluptueuse pâleur de son visage, sa bouche humide se plissait comme pour un baiser. Et de tout son être enflammé, tendu vers le triomphe, se dégageait une irrésistible séduction. Séverac, ébloui, ferma les yeux pour ne plus voir. Mais elle, ardente à rémouvoir,s'approchant, l'enveloppant du chaud parfum qui émanait d'elle, lui parlant à l'oreille :

— Aie pitié de moi ! murmura-t-elle, ne me sacrifie pas, quand tu peux me sauver! Je t'aime tant! Tu sais bien que j'ai tout subordonné à toi, que rien n'existe que toi sur la terre pour moi... Où trouveras-

tu une femme qui te soit aussi attachée? Oh! je vou-drais t'arracher à ce monde froid et raisonneur!... Quene puis-je te prendre dans mes bras et remporter au loin! Veux-tu que nous partions ensemble? Allons, dans un coin ignoré, vivre sans souci des autres! Oh! être libre de ne plus te quitter, pouvoir t'adorersans contrainte, et me faire ton esclave !... Viens, viens! Partons!

Elle lui répéta ce dernier mot de vingt façons différentes, en le brûlant de son regard, en s'appuyant sur sa poitrine, folle, emportée, oubliant tout, prête à se perdre irrémissiblement, s'il le voulait. Lui, glacé au milieu de ces étreintes, sourd à ces supplications.

— Tu me dois ta vie, elle est à moi, je t'ai donné la mienne, reprit Sarah, essayant de toucher autrement le cœur du jeune homme. Nous nous sommes liés indissolublement. Partons! tu n'as pas le droit de m'abandonner. Et si tu restes, je suis perdue!

Sarah recula d'un pas ; elle le regarda et le vit calme et résolu. Elle fit un geste de démence, ^prit entre ses mains sa tête, qui lui parut près d'éclater, et se mit à tourner, ainsi qu'une bête enfermée, autour du salon. Elle s'arrêta devant une glace, aperçut son vêtement entr'ouvert qui la laissait demi-nue. Elle rougit de honte. Des larmes de rage lui montèrent aux yeux. Et s'élançant vers Pierre :

— Misérable! cria-t-elle, va-t'en! Tu me fais horreur! Tu es le dernier des hommes!

Une rougeur ardente monta aux joues de Séverac. D sourit amèrement :

— J'aime encore mieux, ditril, vos injures que vos prières. Elles me sont moins pénibles...

Sarah revint à lui, douce et craintive :

— T'ai-je fait de la peine? demanda-t-elle, comme si elle ne se souvenait déjà plus des paroles qu'elle venait de prononcer. Je ne sais plus ni ce que je fais ni ce que .je dis, pardonne-moi... Comment pourrais-je songer à te chagriner, toi que je voudrais rendre ^i heureux!... Oublie tout, excepté que je t'adore... Li ne m'abandonne pas pour cette Blanche qui ne t'aime pas, qui ne saura pas t' aimer...

Elle saisit le jeune homme par les épaules, et, le regardant avec gravité :

— Réfléchis! Et prends une sage résolution. Car, sache-le... à tout prix, je te veux à moi! Va, maintenant!

Et, levant la portière de soie, elle montra à Séverac le chemin par lequel il pouvait s'éloigner. Elle resta un instant debout, écoutant le bruit des pas du jeune homme , puis elle alla à la porte de sa chambre et, l'ouvrant, appela d'un signe la bonne Stewart. Elle s'allongea sur le divan, les yeux fixes, les traits détendus, accablée, sans dire un mot. Sa vieille amie, encore sous le coup de la révélation qui lui avait été si crûment faite, tourna avec inquiétude autour d'elle, et la voyant inerte, comme morte, elle se hasarda à l'appeler doucement d'abord, puis, la jeune femme ne répondant pas, à lui poser la main sur l'épaule. Sarah se retourna et regarda fixement l'Anglaise.

— Eh bien! ma chère, dit Stewart doucement, êtes-vous un peu plus calme? Ce que vous m'avez déclaré, Sarah, est véritablement extravagant et j'ai peine à croire qu'une femme, aussi bien élevée que vous l'avez été, se laisse aller à des' démonstrations aussi... choquantes...

— Tout est vrai, répondit Sarah, avec un accent douloureux. Ma pauvre Stewart, vous rappelez-vous le temps où je me plaignais gaiement de n'avoir jamais senti mon cœur battre?... Il bat, maintenant, à se briser! Et je souftre cruellement...

— Mais, ma chère enfant, le comte, enfin, votre mari?... s'écria la vieille Anglaise scandalisée...

— J'ai tout méconnu, tout bravé quand j'ai aimé! 11 n'y a plus rien, pour moi, que mon amant.

Stewart, désespérée, leva les bras au ciel. Un amant! Mon Dieu! Sa chère enfant parlait d'un amant 1 Ces charmantes horreurs-là se voyaient donc autre part que dans les Magazines ? Elle vint s'asseoir au bord du divan et, prenant la main de Sarah qu'elle trouva brûlante :

— Mon cher trésor. Je vous en prie, revenez à vousmême, dit-elle avec sa gravité puritaine; si vous avez commis une faute, il faut la réparer... Elle est ignorée. Votre mari ne se doute de rien, n'est-xie pas? Ceci vous rend la tâche bien facile... Ne revoyez pas celui pour qui vous vous êtes perdue... Revenez au bien, rentrez dans le devoir... Oubliez...

— J'oublierai, peut-être, quand je serai morte, dit Sarah, en se levant brusquement, maïs jamais tant

que je vivrai... (Iroyez, ma bonne et chère Stewart, que si quelqu'un avait pu me faire changer de résolution, c'eût été vous... la meilleure et la plus dévouée des femmes...

Stewart, bouleversée, fondit en larmes, et poussa de véritables mugissements. Elle tendit ses bras à sa chère enfant, et la serra sur son cœur.

— Ah! mon Dieu, ma chérie, balbutiait-elle, que vous me causez de peine !... Mais que comptez -vous faire?

— Partir.

— Mais avec qui?

— Avec lui ou avec vous ! Quoi qu'il arrive, je disparaîtrai. J'espère que vous ne me repousserez pas, quand je n'aurai plus à compter sur un autre appui que le vôtre.

— Oh! Sarah! Mais est-ce donc possible?

— Écoutez-moi, ditlajeune femme, je vais faire mes malles. Vous annoncerez votre départ pour demain, après la cérémonie, et vous ferez dès ce soir enlever vos bagages et les miens. Vous les conduirez vousmême à l'hôtel du Louvre. Ils nous attendront là.

Et, fermant la bouche à Stewart par un coup d'oeil impérieux, Sarah entra dans sa chambre. La bonne dame, effarée et étourdie, la suivit, et, ses longues boucles en désordre le long de ses joues, ne sachant plus à quel saint se vouer, elle assista à l'ouverture des armoires de la jeune femme. Dans un coffret, Sarah laissa le collier admirable que Blanche lui avait donné, au moment de son mariage, et les bijoux

dont le comte lui avait fait présent. Elle ne voulut emporter de cette maison que les vêtements nécessaires pour un voyage de quelques jours. Elle plaça •ses clefs dans une coupe de bronze antique, et, ayant tout réglé, elle parut plus calme. Elle se tourna vers Mrs Stewart, dont la figure consternée devait, à tout étranger, annoncer un malheur, et lui parla doucement, la priant de prendre sur elle, afin de ne pas la trahir :

— Vous ne serez pas bien msdheureuse, si je vous emmène avec moi, de retrouver votre Sarah, dit-elle en affectant une gaîté qui était bien loin d'elle ; nous voyagerons comme deux perdues. Je veux que nous fassions, cette fois, le tour du monde!

Puis, entendant un bruit de pas dans la petite pièce qui servait d'entrée à son appartement particulier :

— Prenez garde, on vient, s'écria-t-elle. Faites-vous une physionomie moins lugubre.

Le comte entra. 11 avait son chapeau et ses gants à la main. Il parut contrarié en trouvant Sarah en déshabillé.

— Gomment, ma chère, vous n'êtes pas prête? dit-il. Vous avez donc oublié que nous devons aller au couvent, arrêter avec Blanche nos dernières dispositions pour demain?...

Le visage de Sarah se contracta. Mais, avec un naturel parfait :

— C'est vrai, je l'avais oublié, répondit-elle. Mais ce sera l'affaire de deux minutes... je passe une robe

et Je suis à vous. Causez, pendant ce temps, avec Stewart qui a la migraine... Elle a tant pleuré, la pauvre chère, à l'idée de se séparer de nous, demain soir...

— C'est donc pour cela que je vois ces malles préparées? dit le comte. Gomment! ma bonne Mrs Stewart, vous nous quittez si promptement?

Et comme l'Anglaise, bouleversée, se mettait à pleurer de nouveau :

— Mais pourquoi ne restez-vous pas? La comtesse est si contente de vous avoir I }} n'y a que quinze jours que vous êtes ici!

Stewart, obligée de mentir, affirma qu'elle était attendue en Ecosse, dans la famille de sa mère. Et le comte, en homme bien élevé qui craint d'être importun, cessa d'insister pour la faire rester. Quelques minutes plus tard son coupé l'emportait, en compagnie de Sarah, vers le couvent des Dames de la Visitation.

Le couvent, situé dans la rue de Madame, est une vieille maison qui date de Louis XIIL Elle s'élève entre cour et jardin. Une haute porte cochère, aux piliers de pierre, de laquelle monte un lierre poudreux qui couvre une partie de la muraille, donne accès dans la cour sombre et fraîche. Un perron, élevé de quatre marches, mène à un vestibule d'oîi la vue s'étend sur le jardin verdoyant bien ombragé, plein de chants d'oiseaux. A gauche, s'ouvre un vaste parloir, aux lambris de chêne noircis par le temps, au plafond à solives peint en bleu et semé

d'étoiles. Des tableaux de sainteté, dons magnifiques des fidèles, sont suspendus aux murs. Au fond, un autel se dresse, tout blanc, avec des filets d'or, recouvert d'une précieuse nappe en dentelle, orné de vases d'argent d'un beau travail. C'est là que les Sœurs font un admirable reposoir à la Fête-Dieu. En temps ordinaire, on y reçoit les rares visiteurs qui se présentent. C'est dans ce parloir sévère, où tout parle de l'adoration divine, où une lumière religieuse tombe des fenêtres aux vitraux de couleurs, que le comte, Sarah et Blanche étaient réunis.

Pour la première fois, le comte voyait sa nièce depuis une semaine. Il la trouva pâle et fatiguée. Ne se doutant pas du trouble moral de la jeune fille, il s'inquiéta de sa santé. Il glissa à l'oreille de Sarah :

— Il me semble que Blanche est fort changée... Elle a eu tort de s'enfermer pendant huit jours dans ce couvent noir et froid... Pourvu qu'elle ne soit pas malade!...

Sarah haussa légèrement les épaules et dévora avec une âpre joie sur le visage de la jeune fille les traces des tourments endurés. Elle souffrait donc aussi, cette favorisée ! Elle ressentait donc le contre-coup de toutes les douleurs de sa rivale ! Et son triomphe était en même temps un martyre.

— Veux-tu que nous t'emmenions ce soir avec nous? demanda le comte à mademoiselle de Cygne.

— Non, dit Blanche, je désire rester ici jusqu'à demain matin.

L'idée de passer la soirée à l'hôtel de Ganalheilles,

avec Sarab, lui était insupportable. Elle préféra les angoisses de la solitude, l'attente fiévreuse de cette importante journée, dans sa cellule silencieuse, aux pénibles efforts qu'il lui faudrait faire pour se montrer au comte souriante et joyeuse.

— Eh bien! je vais parler à la supérieure, dit M. de Ganalheilles, et régler tout pour demain.

11 sortit, et, dans le silence solennel du parloir, les deux femmes restèrent en présence. Elles se regardèrent, Blanche abattue et faible, Sarah vigoureuse et menaçante :

— C'est demain, dit la comtesse. Tu n'as plus qu'une seule nuit pour prendre une détermination. As-tu réfléchi, dans ton isolement?

— J'ai souffert, j'ai pleuré et j'ai prié, répondit Blanche.

— Et tes résolutions en ont-elles été changées?

— Non.

— Tu persistes, malgré mes prières, malgré tes craintes?

— Malgré tout.

— Toi si pieuse, tu n''hésites pas à me voler l'homme que j'aime? s'écria Sarah, perdant toute mesure et se dressant terrible devant mademoiselle de Cygne.

— Je vous empêche de déshonorer publiquement l'époux que vous aviez juré de respecter...

Mademoiselle de Cygne avait parlé sans élever la voix. Ses yeux, attachés avec attention sur un des tableaux do sainteté placés le long de la muraille, étaient fixes et rayonnants, comme si elle eût été en

extase devant une céleste vision. Le regard de Sarah suivit celui de la jeune fille. Dans un cadre de bois noir, c'était une très belle toile de l'école vénitienne. Aux pieds du fils de Dieu, la Magdaléenne, courbée humblement dans la poussière, essuyait de ses longs cheveux dorés les pieds du Sauveur. Rangés autour de leur maître, les disciples assistaient à cet acte d'humihté de la pécheresse repentante, et louaient son acte de contrition. Une blonde lumière jouait sur le visage sublime de Marie, et éclairait sa chevelure d'or. Par une bizarre rencontre, il y avait entre cette tête admirable et la figure de Sarah une étonnante ressemblance.

La comtesse, d'un coup d'oeil, embrassa letableau tout entier, elle comprit la pensée secrète de Blanche. Mentalement la jeune fille faisait un rapprochement entre le repentir de la femme, devenue sainte, et la faute dans laquelle Sarah voulait désespérément retomber. Et du fond de l'âme elle lui criait : Fais comme elle, repens-toi, et tu te relèveras plus forte et plus grande.

Un pli profond creusa le front de Sarah : — Me repentir, n'est-ce pas? Renoncer à celui que j'adore? fit-elle. Non! non! Je ne suis pas de celles qui se repentent et qui renoncent. Je persiste, moi, quoi qu'il en puisse coûter. N'essaie pas de me donner le change, avec ton hypocrite pitié, avec tes exhortations pleines de duplicité. Tu ne veux pas mon rachat, mon salut ; tu veux mon amant, voilà tout! Ah! prends garde, à la fin, je perds patience! Tu

LA COMTESSE SAIJAII 437

ne sais pas ce que tu fais en me résistant. Sois prudente!

Elle s'arrêta un instant, puis, avec une atroce ironie :

— Tu as été sur le point d'entrer en religion, autrefois, eh bien, entres-y maintenant! Tu es dans un couvent : pourquoi n'y restes-tu pas?

Et comme à ces furieuses paroles Blanche ne faisait pas de réponse :

- — Une dernière fois, veux-tu renoncer à ce mariage?

Le pas du comte retentit, au dehors, sur les dalles du vestibule. Sarah comprit qu'elle n'avait plus qu'une seule minute pour décider mademoiselle de Cygne. Elle s'approcha d'elle, lui serra les mains à les lui briser, essayant d'entraîner ou de plier cette nature douce, mais inébranlable. Alors, voyant qu'elle n'obtenait rien, désespérant, elle se pencha vers sa rivale, comme si elle l'embrassait :

— Tu veux absolument te marier ? lui murmurat-elle, avec un accent qui la fit frémir. Eh bien ! Soit I Mais prends garde d'être veuve !

Et faisant un geste de colère, elle s^éloigna, suivie du comte.

A partir de ce moment, Sarah cessa de se contenir et s'abandonna à toutes les violences de sa nature. Pendant la nuit qui précéda le mariage, èlîè "se promena dans son appartement, d'un pas inégal, heurté, parlant haut, et se répandant en menaces. De la Sarah policée et charmante que l'éducation avait faite, il ne resta rien. La Zingara reparut tout entière, avec ses instincts indisciphnés, et ses passions sauvages. Elle voulut, de toute la puissance de son être, se venger. Dans son cœur la haine remplaça l'amour. L'excellente Mrs Stewart, enfermée avec elle, perdit, pour la première fois de sa vie, son flegme britannique. Épouvantée par le spectacle de cette douleur furieuse, voyant la folie poindre dans les yeux de Sarah, elle essaya de calmer sa chère enfant. Elle voulut la raisonner, et acheva de l'exaspérer. A ses tendres et sages conseils la jeune femme répondit par des exclamations de rage. Elle ne discuta pas, elle blasphéma.

Sa poitrine dévorée parle flel était un brasier, et sa tête s'emplissait de bruits confus. Elle se roula par terre, en proie à une horrible crise nerveuse, frappant le plancher du front, comme si elle eût voulu se tuer. Pendant quelques heures, délirante, tordue par des spasmes, elle n'eut plus rien d'humain. La violence même de cet accès amena un peu de calme. Accroupie, la tête sur les genoux de son amie, elle resta jusqu'au matin, le regard fixe, la peau brûlante, accablée par la ûèvre. Elle sanglota tout bas, appelant Pierre et le suppliant de revenir à elle, comme s'il eût pu l'entendre. Mrs Stewart la supplia vainement de se coucher. Ellle paraissait sourde, elle n'entendait que les voix intérieures qui lui parlaient, lui inspirant de dangereux projets.

La bonne dame jugea la situation très grave : elle eut le pressentiment d'un malheur. Elle vit Sarah capable de quelque acte désespéré qui pourrait la perdre. Elle se demanda s'il n'était pas de son devoir de prévenir le comte de l'état inquiétant dans lequel se trouvait la jeune femme. Mais prévenir le comte, n'étaitce pas lui ouvrir les yeux, et perdre plus sûrement Sarah, qu'elle ne pourrait le faire elle-même ? L'aube les surprit ainsi, l'une et l'autre, dans un désordre affreux. Sarah parut retrouver un peu de raison. Elle se souleva et alla à la fenêtre. Elle regarda la pâle lueur qui blanchissait le ciel obscur, elle poussa un soupir et murmura : C'est le jour! Elle fit quelques pas au hasard dans la chambre et s'arrêta songeant.

— Voyons, chère enfant, je vous en prie, dit Mrs

Stewart, couchez-vous, ne fût-ce qu'une heure, vous avez la figure ravagée, et vous ne serez pas présentable.

• Sarah agita la tête, en signe d'acquiescement, et, se livrant à sa vieille amie, elle se laissa déshabiller comme un enfant. Elle resta dans son lit, veillée par elle, sans dormir, mais calme en apparence, jusqu'à huit heures. Et, l'hôtel s'emplissant de mouvement et de bruit, elle voulut se lever. Elle était livide. Mrs Stewart ne voulut pas laisser entrer la femme de chambre, elle craignit que Fétat effrayant de la jeune femme ne causât trop de surprise et ne donnât lieu à des commentaires. Elle l'habilla elle-même, la para pour la cérémonie, lui mit du rouge et, à force de soins, lui arracha un pâle sourire : "^

— La toilette de la condamnée, murmura Sarah. Puis elle redevint sombre et inquiète.

A. neuf heures, mademoiselle de Cygne arriva à rhôtel,où elledevaits'habiller.Contrairementà l'usage, elle n'avait pas voulu se marier en deux fois, un jour à la mairie et le lendemain à l'église. Elle redoutait un coup de tête de Sarah. Elle se savait menacée, et voulait amoindrir toutes les chances de péril. 11 ne fallait pas que la délaissée eût trop le temps de réfléchir. A dix heures moins un quart, Pierre, en grande tenue, arriva, et on partit pour la mairie avec le comte et les témoins. La comtesse devait attendre à l'hôtel qu'on revînt la prendre pour se rendre à la Madeeine.

Surab pêtraissaît ne plus avoir conscience de co

qu'elle faisait. Elle marchait comme dans un rêve. Elle tressaillit en entendant sonner onze heures et dit: « C'est fini ! Ils sont unis ! » Cependant, à ses yeux, comme à ceux de toutes les femmes, la cérémonie religieuse était celle qui avait le plus . d'importance. Quand elle entendit rouler, dans la cour de l'hôtel, le landau qui ramenait les mariés, elle frissonna doucement et,entraînée par Mrs Stewart,elle descendit. Elle se laissa mettre en voiture et ne retrouva un peu de lucidité que quand elle aperçut l'église.

Son cœur se serra. C'était le même tableau qui avait frappé ses yeux, quand elle était venue dans sa toilette blanche, deux ans auparavant. Le ciel bleu s'étendait au-dessus du portique aux colonnes de pierre grise, la même cohue se pressait sur les marches, avide de voir, le même tapis montait jusqu'au milieu du chœur, et, par la grande porte ouverte, l'autel resplendissant de lumières apparaissait, tandis que les sons graves de l'orgue jetaient à la foule recueillie le rythme de la marche solennelle.

Que d'événements dans sa vie depuis ce jour, si peu éloigné cependant I Que de joies, de douleurs, de luttes et de désespoirs 1 Courbée sur son prie-Dieu, elle essaya de s'absorber dans une méditation obstinée. Elle demanda ardemment au ciel de faire descendre dans son esprit troublé un rayon de lumière. Elle se sentit moins sûre de son droit. Une manifestation extérieure, un signe matériel, pouvant paraître un présage, un mot prononcé par le prêtre qui répondît à sa secrète angoisse, et elle eût aban-

4i2 LES BATAILLES DE LA VIE

donné sa vengeance, renoncé à sa haine, et se fût sacrifiée elle-même. Rien ne vint frapper ses yeux. Les saints de pierre restèrent immobiles sur leurs socles, les vitraux ne furent pas éclairés d'une lumière éclatante, tout demeura dans l'ombre. Et Sarah ne vit devant ses yeux que Séverac, auprès de Blanche, lut échappant, devenant l'époux d'une autre, à laquelle il jurait fidélité.

Sarah n'hésita plus. Le ciel lui parut d'accord avec elle. Le sort en fut jeté. Au fond d'elle-même, la jeune femme s'écria : « Il ne sera pas à toi ! Tu m'as pris mon amant, je te prendrai ton mari!... » Elle avait retrouvé de nouvelles forces. Ses nerfs, tendps à se briser, la soutenaient. Elle put sourire. Elle passa par l'horrible épreuve des félicitations, à la sacristie, et rentra à l'hôtel, calme en apparence, mais couvant en réalité une des plus effroyables tempêtes qui aient jamais bouleversé un cœur humain.

Le comte n'avait renoncé à donner une fête en l'honneur du mariage de sa nièce qu'à la condition' d'offrir, après la cérémonie nuptiale, au moins un lunch aux intimes. Dans les admirables salons de l'hôtel de Canalheilles, une société d'élite était donc réunie autour des jeunes mariés.

— Ce n'est pas nombreux, avait dit Pompéran, mais c'est choisi.

— Le dessus du gratin, avait ajouté La Livinière. Et, satisfaits de celte appréciation, formulée dans la

plus pure langue boulevardière, les deux jeunes gens

s'étaient dirigés vers le buffet pour prendre un verre de Champagne. Le comte, heureux, allait de tous côtés, présentant Séverac à ceux de ses hôtes qui ne connaissaient pas le jeune homme, disant avec une joie débordante :

— Le fils de mon plus cher ami ! Il devient mon neveu : il était déjà mon enfant d'adoption.

Frossard, très agité, se partageait entre mademoiselle Merlot, qui venait de servir de demoiselle d'honneur à son amie, et la comtesse de Ganalheilles, dont la pâleur l'effrayait. Sarah ne se donnait même plus la peine de feindre, et ne crispait plus, pour un sourire de commande, sa bouche lassée. Elle se montrait abattue par la fièvre qui la dévorait, écrasée par ses perpétuelles insomnies. Cette jeune femme si belle, si séduisante, si admirée, n'était plus, pour ceux qui la regardaient attentivement, qu'un objet de pitié. Elle avait, en quinze jours, vieiUi de vingt ans. Assise dans un fauteuil, le dos tourné à la fenêtre, dont le jour hii blessait les yeux, elle écoutait vaguement.

— Que font les jeunes époux ? demanda madame Snlorden. Partent-ils, ou restent-ils ?

— Oh! les petits voyages sont bien démodés, répondit Pompéran. C'est vieux jeu tout à fait.

— De mon temps, dit Merlot sèchement, on trouvait cette petite échappée vers la liberté tout à fait charmante. Les goûts changent à ce qu'il paraît. Ce qui était d'usage autrefois, paraît ridicule aujourd'hui.

— Entendons-nous, répliqua La Livinière. Ridicule, non, incommode, oui. S'en aller habiter des chambres

d'hôtel, quand on a un chez soi bien aménagé, c'est tout à fait contraire aux règles du confortable. Moi, si j'étais à la place de Séverac, je dirais que je pars, et je m'enfermerais avec ma femme dans cet admirable hôtel de Cygne... Quelle douce intimité, quel délicieux tête-à-tête, au milieu de toutes ces merveilles !

— Moi, je ne pourrais pas être aimable au milieu d'un musée, déclama madame Smorden. Je serais trop distraite.

— Oh ! quand on adore sa femme, ditPompéran, et c'est le cas de Séverac... Regardez-lés. Est-il possible de voir un couple mieux assorti !

Blanche et Pierre faisaient le tour des salons. Ils allaient partir. Sarah se leva brusquement. Ses dents se serrèrent, les unes contre les autres, avec tant de violence qu'elles craquèrent.

Elle fut prise d'un tremblement nerveux. Les deux jeunes gens venaient à elle, lentement, côte à côte, tristes et presque suppliants. Elle les attendit avec fermeté, les regarda d'un air sombre, et répondit à leur salut par un simple signe de tête. Pas une parole ne fut échangée. Sarah les suivit des yeux jusqu'à la porte, puis, les ayant vus disparaître, elle s'élança à la fenêtre. Ils montèrent dans leur coupé, qui attendait, attelé de deux chevaux ayant des bouffettes de satin blanc aux oreilles. La portière claqua, et la voiture roula rapidement sous la voûte de l'entrée. La nuit se fit devant les yeux de Sarah, elle chercha autour d'elle un appui, et rencontra le chambranle de la porte qui conduisait à sa chambre. Elle se traîna

jusque chez elle, et, là, se laissa tomber sur un siège. Elle resta inerte, ne pouvant plus lever les bras ni les jambes, mais retrouvant soudainement toute sa netteté d'esprit.

Ses forces physiques l'abandonnaient, sa vigueur inlellectuelle revenait. Elle se dit, avec un horrible déchirement de cœur, que tout était fini et que, désormais, il n'y avait plus d'espérance pour elle. Celui qu'elle adorait était parti. Il était l'époux d'une autre. . Entre elle et lui, il y avait son souvenir qui pouvait les séparer. Mais est-ce que leur cœur ne serait pas fatalement entraîné à oublier? Cette jeune femme belle, tendre, présente, prendrait la place de la maîtresse vieillie, fanée et éloignée. Et Blanche tomberait tôt ou tard dans les bras de Pierre. Dans ses bras! Elle souffrit tellement à cette pensée qu'elle espéra qu'elle allait mourir. Mais elle ne fut pas si favorisée: elle était encore réservée à d'autres douleurs.

Elle se figura les deux jeunes gens marchant tendrement enlacés, elle entendit le murmure de leurs paroïes, le frémissement de leurs baisers. Toute sa colère lui revint. Cette Blanche, qui lui avait pris toute sa joie en ce monde, allait-elle donc la laisser jouir de son triomphe? Allait-elle, après l'avoir menacée, lui faire grâce? Il lui était si facile de se venger ! Elle se leva et, ouvrant un petit bonheur du jour en ébène incrusté de nacre, elle fouilla hâtivement dans un tiroir. Elle en tira une mince liasse de lettres. C'étaient les rares et tristes réponses, faites par Pierre aux lettres qu'elle lui envoyait en Algérie. Une seule

mise sous les yeux du comte, et elle était vengée.

Oh! certes, le mari outragé punirait celui qui lui avait volé son honneur. Elle se rappelait la colère grandissante du comte, pendant la nuit où il l'avait surprise à Canalheilles. Elle voyait ses poings convulsivement serrés. Ayant à laver la tache faite à son nom par un amant, le soldat si brave, le gentilhomme si fier, n'hésiterait pas : le sang coulerait. Oh ! arracher à Blanche celui qu'elle lui avait volé à elle 1 A peine mariée, la faire veuve. Quelle revanche! Une. joie affreuse resplendit sur le visage de Sarah. Elle tenait Pierre à sa merci. Ou il consentirait à la suivre, ou elle le livrerait à son mari.

Elle prit une feuille de papier sur la table et, à la hâte, elle traça ces lignes : — « Je suis la pli^s coupable et la plus malheureuse des femmes. Je m'éloigne pour toujours. Oubliez-moi. Sarah. » Elle cacheta l'enveloppe, écrivit l'adresse. Et, s'étant ainsi coupé toute retraite, elle s'enveloppa dans un long manteau, mit un voile de dentelle sur sa tête et sortit par le petit salon oriental. Elle jeta un regard attendri sur cette pièce oîi elle avait été si heureuse et où elle avait tant souffert. Et gagnant le vestibule, elle chercha quelqu'un à qui confier sa lettre. Le colonel Merlot venait de la salle de billard et passait, retournant au salon. Elle alla à lui.

Frossard, inquiet de la disparition de la comtesse coïncidant avec le départ des jeunes mariés, s'était mis aux aguets. Il avait, depuis quelques jours, dB sérieuses craintes. Au courant de la lutte engagée, il

LA COMTESSE SARA H 4t7

en avait suivi avec une grande altenlion toutes les phases. La physionomie de Sarah l'épouvantait : un malheur était dans l'air. Il le sentait et il voulait absolument essayer de le conjurer. Il rôda autour de l'appartement de la comtesse, l'oreille ouverte à tous les bruits, l'œil attentif à tous les mouvements. A demi caché derrière une portière, il vitla comtesse sortir du salon oriental, aborder Merlot.

— Je m'absente pour quelques instants. Si le comte me demande, mon cher colonel, lui avait-elle dit, vous lui remettrez ce mot.

Et elle avait disparu du côté du petit escalier. Frossard n'hésita pas une seconde. Il vit clair. Il pressentit le drame. Sarah quittait l'hôtel en écrivant à son mari. Que pouvait-elle lui dire? La vérité. Mais la vérité, c'était la perte de Séverac. Frossard, plein d'anxiété, regretta de ne pouvoir se dédoubler, pour aller à la fois prévenir Pierre et suivre la comtesse. Mais la lettre? A tout prix il fallait l'empêcher de parvenir à son adresse. Le jeune homme fondit sur Merlot. 11 le saisit par le bras et, l'entraînant dans un boudoir désert :

— Colonel, dit-il avec volubilité, il y va des intérêts les plus graves... Madame de Ganalheilles vient de vous donner une lettre pour le comte... Il ne faut pas que cette lettre lui soit remise...

Merlot devint cramoisi, ses yeux parurent près de sortir de sa tête.

— Monsieur, je n'ai jamais failli à une mission qu'on m'avait confiée, répondit-il...

— Eh bien! ce sera la première fois... Il n'est jamais trop tard pour les braves, répliqua Frossard exalté... Cette lettre, colonel, il faut me la céder... Faites vitel les minutes valent des années.

— Savez- vous bien ce que vous me demandez ? cria l'irascible vieillard.

— Je vous demande la vie et l'honneur de ceux que vous aimez!...

— Mais...

Frossard se fâcha... Pendant cette discussion, la comtesse gagnait du terrain, elle allait lui échapper... 11 montra à Merlot deux bras, dont il lui avait déjà fait expérimenter la vigueur ;

— Donnez, ou je vous la prends, dit-il. Puis, changeant brusquement de ton r^

— Non! je ne menace pas ! Avec un homme aussi brave que vous, ce serait inutile... Je m'adresse à votre bonté, car au fond vous êtes très bon... Vous allez, eh me résistant, causer des malheurs irréparables...

Merlot, entraîné par la chaleur du jeune homme, toussa, fourragea furieusement sa moustache et, tirant le fatal carré de papier de sa poche :

— Tenez, dit-il, en le tendant à Frossard. Celui-ci poussa un cri de joie, serra Merlot sur

son cœur à l'étouffer, et lui dit : Nous finirons par nous aimer ! Et, laissant son ancien ennemi absolument abasourdi, ne sachant pas s'il devait se réjouir ou se fâcher, il s'élança dans l'escaher. Arrivé sur le trottoir, il regarda autour de lui. A trois

cents pas, descendantle laubourg dans la direction de la rue Royale, il aperçut Sarah. Il se mit à courir, sans souci du qu'ea dira-t-on, et l'eut bientôt rattrapée. Il la suivit à distance, rasant les devantures des boutiques, pour que, si par hasard la jeune femme se retournait, elle ne l'aperçût pas. Il pensait tout en marchant : Où va-t-elle?

Son allure était rapide, elle semblait pressée d'arriver. Elle prit la rue Royale. Frossard commença à être excessivement inquiet. Au bout de la rue Royale, c'était la place de la Concorde et la Seine. Il eut une horrible vision : l'eau limoneuse, roulant avec bruit sous les ponts, et se brisant soudain sous le choc d'un corps qui tombait. D frémit. Dans son désespoir Sarah avait-elle résolu de mourir? Cette femme élégante, distinguée, avait-elle songé à cette fin effroyable, ignoble, publique? L se rapprocha d'elle. Soit préoccupation, soit fatigue, la marche de la comtesse devenait plus lente et moins régulière. Elle s'arrêtait de temps en temps, comme si elle eût hésité à avancer, ou comme si ses forces l'eussent trahie.

Elle tourna l'angle de la rue Royale et prit la rue de Rivoli. Frossard respira. Elle traversa et se dirigea vers les Tuileries. Mais, auprès de la grille, elle porta la main à son front et sembla prise d'un étourdissement. Elle fit encore quelques pas en chancelant, poussa un cri douloureux et, sentant qu'elle allait tomber, elle étendit les bras... D'un bond Frossard fut à elle, il la saisit, recueillit le regard mourant de ses yeux à demi fermés. Elle eut encore la force de balbutier : A l'hôtel de Cygne, et elle s'évanouit.

450 LES BAtAILLES DE LA VIE

Frossard ne perdit pas la tête. A tout prix il voulut éviter les rassemblements du public, les questions des agents. 11 héla une voiture vide qui passait. Un ouvrier déjà s'était arrêté en s'écriant : Eh bien ! qu'est-ce que c'est donc? Mais voilà une petite dame qui s'en va!..- '

— C'est ma femme, monsieur: un peu de faiblesse, ce n'est rien, répondit Frossard. Et, plein de respect, il voila, avec la mantille de dentelle, le visage de la comtesse.

— 11 y a un pharmacien dans la rue voisine, dit l'ouvrier.

— Merci bien, nous demeurons à deux pas, s'écria Frossard. Cocher, faubourg Saint-Honoré.

En entendant donner l'adresse de son mari, Sarah ouvrit les yeux et fit un mouvement, comme pour se jeter à bas de la voiture.

Frossard hésita un instant, puis il pensa : Bah 1 après tout je suis là, je saurai bien empêcher un malheur. Et, se penchant vers le cocher, il dit simplement :

— Rue de Bellechasse.

Sarah le remercia d'un signe, et, se laissant aller en arrière, elle parut dormir, La voiture en s'arrêtant la rappela à la vie. Elle se leva et, aidée par Frossard, elle descendit. Dans la cour, le coupé, qui avait ramené les jeunes mariés, était dételé. Un valet de pied parut sur le perron, appelé par les deux coups du timbre qui résonnèrent dans le silence de l'escalier. Il montra le chemin à Sarah qui, d'un geste impérieux, ordonna à Frossard de ne pas la suivre. Elle

trouva toutes les portes ouvertes devant elle, comme si elle eût été attendue. Au premier étage elle s'arrêta, comprimant les battements de son cœur. Puis hardiment elle entra dans ce petit salon, où Blanche avait passé les tristes heures qui avaient suivi la mort de ssn père.

Au bout d'un instant une porte s'ouvrit, et, vêtue encore de sa robe blanche, la jeune mariée parut. Elle s'avança, et d'une voix calme :

— Que venez-vous chercher, demanda- t-elle, dans cette maison?

— Ton mari, s'écria Sarah, en la bravant du regard.

— Même maintenant ? dit Blanche.

— Maintenant, toujours! répliqua Sarah avec rage. Il est à moi ! Je le veux !

Elle fit un pas, comme pour gagner la porte par laquelle Blanche était entrée. Celle-ci se plaça devant, ainsi qu'un vivant obstacle, et, résolue, étendant les bras :

— Vous ne le verrez pas !

— Ah ! ah ! tu crains donc bien que je ne te l'arrache? dit Sarah avec une affreuse joie. Tu n'es donc pas bien sûre de ton pouvoir sur lui?

Deux éclairs jaillirent des yeux de Blanche. Elle démasqua brusquement la porte et l'ouvrit elle-même. Avec un accent d'admirable confiance, elle montra de la main le passage à Sarah, en disant ce seul mot : — Entrez!

Sarah passa et, derrière elle, Blanche resta sombre et glacée, laissant sa rivale seule avec son mari.

Pierre, debout près d'une fenêtre, attendait. Il était dans la chambre du marquis de Cygne, telle qu'au jour de sa mort, avec les vitraux qui lui donnaient un jour mystérieux de chapelle, avec le grand lit sculpté à colonnes torses, les bahuts anciens, et les tableaux de m *'''e sur les murs recouverts de vieilles tapisseries de Flandres. En se trouvant dans cette chambre oîi tout avait une solennité funèbre, Sarah fut saisie. Elle comprit en un instant tout ce qu'avait de monstrueux la tentative dernière qu'elle venait risquer. Elle s'arrêta interdite, comme au seuil d'un lieu saint, dans lequel elle eût rêvé de commettre un sacrilège. Mais la force désespérée de son amour était telle qu'elle n'alla pas en arrière. Et, sans asaez de courage pour parler, sans assez déraison pour s'éloigner, elle se laissa tomber sur un fauteuil en pleurant.

Pierre vint à elle et, avec une voix, dont la douceur la fît frissonner comme une caresse :

— Pourquoi pleurez-vous ? et pourquoi êtes-vous ici?

— Je pleure parce que je t'aime et que tu me fais souffrir, répondit-elle. Je suis ici parce que je ne peux pas vivre sans toi...

— Je donnerais tout au monde pour vous empêcher de souffrir, reprit-il, mais vous savez bien que je ne m'appartiens plus..,

— Est-ce que tu t'appartenais?

— C'est vous-même qui avez disposé de moi... N'ai-je pas dû consentir à tout pour vous sauver?

— Eh bien ! eflort inutile, s'écria-t-elle avec em-

portement, je suis plus sûrement perdue que jamais... Une lettre de moi a tout appris à mon mari. II sait que je suis partie pour ne plus revenir. Et je viens voir si maintenant que je n'ai plus que toi pour m'aimer et pour me protéger, je m'adresserai inutilement à ton honneur.

— A mon honneur? répéta Pierre. En serai-je plus respectueux, en abandonnant une femme qui porte mon nom, ou en refusant de suivre la femme de mon ami, de mon bienfaiteur, de mon second père? J'ai été infâme, une première fois, en oubliant tout, ensorcelé par votre regard, affolé par votre beauté : je ne le serai pas une seconde. Et, quoi qu'il puisse arriver, je ne vous suivrai pas.

— Prends garde, dit Sarah, exaspérée par la résistance de Pierre... Je n'ai pas tDut dit au comte... 11 ignore le nom de celui qu'il doit punir... Mais j'ai tes lettres, et si tu ne pars pas avec moi à l'instant, je les lui ferai parvenir.

Elle les avait sorties et les brandissait comme une arme. D'un mouvement de sa main, il eût pu les lui arracher et les anéantir. Il n'essaya même pas. Il se mit à rire lugubrement :

— Admirable amour, s'écria-t-il, que celui qui menace! Touchante tendresse que cella qui frappe et tue! Vous m'aimez, dites-vous? Que serait-ce donc si vous me haïssiez?

— Oh ! mais tu ne vois donc pas que je deviens folle, que je me meurs! Pierre, par grâce, par pitié l Viens ! Oh ! si tu ne viens pas, il te tuera 1

— Soit. Vous savez que la mort ne me fait pas peur. Je l'ai cherchée : elle n'a pas voulu de moi. Je vous la devrai. Et je souffre tant, que je vous en aurai de la reconnaissance.

— Pierre! cria Sarah, en tendant vers le jeune homme ses bras suppliants...

— Adieu, dit-il. Après la menace que vous venez de m'adresser, nous n'avons plus rien à nous dire.

Et d'un pas ferme, sans se retourner, il sortit.

Sarah voulut crier ; sa langue se colla glacée h son palais, elle vit l'appartement tourner autour d'elle avec une horrible rapidité, et elle tomba à genoux, se cramponnant au bras d'un fauteuil. Au bout d'un instant elle sentit qu'on la relevait, et qu'on l'asseyait doucement. Elle resta inerte, avec la sensélion d'être au fond d'un abîme. Elle entendit une voix qui parlait auprès d'elle. Cette voix était éplorée et suppliante. Elle leva les yeux et vit Blanche.

— Pourquoi voulez-vous le perdre, si vous l'avez aimé? dit la jeune femme, quelle joie vous causeront sa mort et la mienne?

— Tout n'est que décombres et que ruines, dans ma vie, répondit Sarah. Je veux que le malheur des autres égale le mien. Que tout s'écroule et tombe! De quel droit seriez-vous heureux, quand je suis brisée par de telles douleurs ? Oh ! le savoir h. une autre! Heureux avec elle, par elle... Quelle torture de tous les instants! Mais tu n'aimes donc pas, toi, pour ne pas me comprendre?

Blanche se releva, sa taille sembla grandir, ses yeux étincelèrent et son front rayonna :

— L'amour n^est pas ainsi pour moi, dit-Dlle. Je le veux tout de sacrifice à celui que j'aime. Si vous souffrez de le savoir à moi, je puis rassurer votre jalousie. Renoncez aie perdre et moi je consentirai à une séparation éternelle. Il partira et je ne le suivrai pas. Vous voulez détruire et déchirer. Eh bien ! vous aurez détruit mon avenir et déchiré mon cœur. Mais je ne me plaindrai pas, si à ce prix je puis vous fléchir et le sauver.

Sarah regarda Blanche jusqu'au fond de l'âme

— Tu consentirais à ne plus le revoir?

Au chevet du ht du marquis, dans un cadre d'or, un portrait de femme au pâle sourire était suspendu. Blanche étendit la main vers lui, et sans hésiter :

— Sur la mémoire de ma mère, s'écria-t-elle, je vous le jure! <

La sincérité éclatait dans l'accent de la jeune femme. Sarah hocha la tête, puis, gravement, elle laissa tomber ces mois :

— Tu es meilleure que moi, dit-elle. Voilà pourquoi il t'aime.

Blanche, tremblante, n'osa plus parler. L'expression du visage de Sarah avait brusquement changé. Un lourd silence régna dans la chambre. Sarah prit machinalement le paquet de lettres. Le ruban qui l'attachait, froissé par ses doigts nerveux, sj dénoua. Une des lettres se détacha. Elle l'ouvrit et se mit à la lire. Elle était empreinte d'une profonde mélancoUe. Pierre s'accusait amèrement de la faute commise. Au prix de sa vie, il eût voulu la racheter. Il suppliait Sarah

de ne plus penser à lui, indigne. Un sérieux engagement se préparait pour le lendemain, il avait le pressentiment qu'il ne rentrerait pas au camp, et il lui adressait ses derniers adieux. Hélas! elle le savait, il n'y avait point de sa faute s'il n'était pas mort. Il avait fait tout ce qu'il fallait pour mourir. Ainsi, martyr de sa conscience, il avait voulu se punir lui-même. Elle pensa que s'il s'était éloigné, alors, ce n'était que parce qu'il était torturé par ses remords, et non parce qu'il ne l'aimait plus. Il n'avait point été déloyal envers elle. Il ne l'avait sacrifiée qu'à l'honneur. Comme il avait dû souffrir pour en venir là ! Elle se rappela ses tristesses. Elle le revit... Son cœur ulcéré se gonfla, un flot de larmes monta à ses yeux et elle pleura, mais, cette lois, ce n'étaitl plus de rage et de jalousie.

— Madame!... s'écria Blanche, n'osant pas encore espérer.

Sarah saisit les lettres, et, les jetant à sa rivale :

— Tiens! brûle-les! lui dit-elle d'une voiji terrible. Blanche poussa un cri de joie folle; elle alluma un

flambeau et, en un instant, le seul témoignage matériel de la faute disparut. Sarah regarda tomber les fragments de papier consumés, et il lui sembla qu'avec le mince filet de fumée qui montait de leurs cendres, sa haine venait de s'envoler.

— Qu'il soit heureux, puisqu'il peut Têtre encore !... Je te le donne!...

Et retirant ses mains que Blanche baisait avec ivresse :

— Prie Dieu qu'il me fasse oublier l.

Elle jeta un dernier regard du côté de la porte par laquelle Pierre s'était éloigné, et, plus ferme, presque soulagée, elle sortit.

Au bas de l'escalier, elle trouva Frossard qui l'attendait. D'un coup d'œil, le brave garçon devina ce qui s'était passé. Il vit Sarah transfigurée.

— Où vais-je aller, maintenant? dit-elle, en pensant à sa lettre, que le comte devait avoir entre les mains... Je ne puis rentrer chez moi...

— Et pourquoi donc? demanda tranquillement ^Frossard.

Sarah hésita à répondre; puis, baissant le front :

— Mon mari sait la vérité...

— Non, madame, dit le jeune homme. Ce mot, que vous aviez donné pour lui être remis, je l'ai intercepté... Excusez-moi... je l'ai déchiré sans le lire... Rentrez donc paisiblement chez vous... Vous aurez employé le temps, qu'a duré votre absence, à aller voir Mrs Stewart... A défaut du bonheur, vous aurez du moins la tranquillité.

Sarah tendit, sans parler, à Frossard une main que celui-ci serra avec émotion. Et, remontant dans la voiture qui Tavait amenée, elle retourna à l'hôtel de Canalheilles.

Deux jours plus tard, Pierre et Blanche se promenaient le long du quai d'embarquement de la gare do Lyon, en attendant le départ du rapide. Le soleil, disparu à l'horizon, rougissait le ciel de ses derniers rayons. Un léger brouillard descendait avec la nuit.

45b LES BATAILLES DE LA VIE

Le bourdonnenjent de la grande ville s'apaisait peu h peu. Et dans l'obscurité grandissante les réverbères commençaient à allumer leurs lumières pâles. Lea deux jeunes gens se taisaient. Ils jouissaient avec avidité des derniers instants qu'ils avaient à passer ensemble. Séverac retournait à son poste, et Blanche restait à Paris. Elle l'avait désiré, et il avait subi son désir comme un ordre. Maintenant, ces deux êtres qui s'adoraient, séparés par une sorte de pudeur* que le souvenir de la faute éveillait en eux, allaient, pour toujours peut-être, se dire adieu. Vingt fois Pierre, dans la voiture qui les avait amenés, avait été sur le point de s'écrier: Pardonnez-moi, oubliez ; nem'avezvous sauvé que pour me laisser souffrir? Je vous aime tant! 11 avait levé les yeux sur Blanche : elle était si triste qu'il n'avait pas osé parler, craignant de l'offenser. Et désolé, marchant le long de ce train qui se préparait à l'emporter, il songeait que, dans quelques minutes, il serait loin d'elle, et que, peut-être, il ne reverrait -plus son cher visage.

Sans doute, sa pensée corresponâaît-ene a celle de Blanche, car la jeune femme le regarda. Il prit doucement sa main, la passa sous son bras, et la serra avec force, comme s'il eût voulu ne plus jamais s'en séparer. Elle le laissa faire. Ils restèrent ainsi, immobiles, arrêtés devant le coupé, dans lequel Séverac avait déjà placé ses bagages. La voix de l'employé criant : « Allons, messieurs, en voiture... » leur causa une affreuse sensation.... L'instant qu'ils redoutaient était arrivé : il fallait se dire adieu.

Pierre fit un effort :

— Blanche, dit-il, je vous recommande ma mère. Moi parti, elle sera toute seule. Elle m'aime tendrement : elle sera bien affligée. Remplacez-moi auprès de la pauvre femme. Reportez sur elle l'affection dont je me suis rendu indigne. Et si je viens à disparaître... il faut tout prévoir... ne l'abandonnez jamais. Me le promettez-vous?

Il ne put continuer. 11 regarda Blanche anxieusement. Trop émue pour répondre, toute tremblante, elle fit un signe affirmatif et lui tendit la main. Il la saisit avec une rage passionnée et la pressa contre ses lèvres... Et, s' arrachant d'auprès d'elle, il monta dans le wagon. Elle était debout, auprès du marchepied, devant la portière ouverte. Les paupières h demi fermées, la poitrine oppressée, elle semblait livrer contre elle-même un suprême combat. Pierre, les yeux attachés sur elle, ne vivait plus que par le regard. L'employé, accourant, cria : « Madame, on part! » La jeune femme se retourna: le quai était vide. Elle se vit seule, restant en arrière, pendant que celui qu'elle aimait s'éloignait. Elle dit : « Nonl c'est impossible ! » Une force, plus puissante que sa volonté, l'entraîna et, d'un bond, elle fut dans le coupé auprès de Séverac.

Il poussa un cri. Le train partait. Elle lui appuya la main sur la bouche, et, pleurant à la fois de honte et de joie, elle laissa aller sa tête sur l'épaule de son mari, se détournant pour qu'il ne vît pas sa rougeur.

Le lendemain du départ de Blanche et de Pierre, la comtesse de Canalheilles tomba gravement malade. Elle avait dû prendre froid, disaient les médecins. La bonne Mrs Stew^art, qui n'était point partie, s'installa auprès d'elle, la soigna avec un admirable dévouement, et eut la joie de la voir hors de danger.

Le comte, après avoir passé par les plus cruelles angoisses, se reprit à espérer. Mais les forces ne revinrent pas à la malade. Elle resta languissante et étiolée, comme une belle fleur que ronge un ver caché. Étendue sur sa chaise longue, elle laissait s'écouler des journées entières sans prononcer une parole, regardant dans le vide. Quand le comte, inquiet de la lenteur de son rétabhssement, lui disait : « Souffrez- vous? » elle souriait et répondait doucement : « Non. »

Elle se leva cependant pour assister au mariage de

Prossard, à qui Merlot, pris pour le brave garçon d'une sympathie tardive et qui parut inexplicable, avait enfin accordé sa fille. Ce fut le dernier rayon de cet astre, qui avait, pendant trois ans, brillé sur le monde parisien.

Lacomtesse se montra charmante,comme aux beaux jours de son bonheur. Elle voulut ne pas attrister cette fête et paya ainsi, secrètement, au prix de pénibles efforts,la dette de reconnaissance qu'elle avait contractée envers Prossard. Puis elle se renferma chez elle, plus étroitement que jamais, passant sa vie, étendue, à dormir ou à rêver.

Le comte, désolé, appela de nouveau les médecins en consultation. Ils ne virent rien et rangèrent le mal, dont souffrait la jeune femme, dans la vaste catégorie des maladies nerveuses. L'un 'd'eux, professeur à la Faculté, ayant appris l'origine anglaise de Sarah, laissa du haut de sa cravate blanche tomber gravement le mot « spleen ». Il conseilla un changement de climat. Le comte proposa à la jeune femme de la mener en Italie. Elle y consentit. Là, ou ailleurs, que lui importait? Ils s'arrêtèrent à Naples pendant tout l'hiver, au milieu de la verdure et des fleurs, sous un bienfaisant soleil, en lace d'un horizon merveilleux. Sarah resta pâle et triste. Son mal ne se guérit pas. Aucun remède ne pouvait l'atteindre : il était au cœur. Au printemps, elle désira aller en Irlande, dans les propriétés que sa mère adoptive lui avait laissées. Ellerevit avec plaisir ces routes poudreuses, qu'elle avait parcourues, pieds nus, dans son

enfance. L'air des bois et des prairies rajuene. un peu de sang à ses joues. Elle parut revivre.

Le comte, ravi, s'installa au château de Dunloe, vieille construction féodale, penchée sur un lac aux eaux bleues. Il organisa des excursions. On visita le glen célèbre, dans les rochers escarpés duquel les Danois envahisseurs furent vaincus et massacrés par les Saxons. On se laissa bercer mollement par les flots du lac, aux rives vertes. Sarah se prêtait h tout ce que voulait le comte. Elle n'avait pour lui que des sourires et de douces paroles.

Lorsque, le soir, sur la terrasse du château, laissant errer ses yeux sur les sites admirables qui l'entouraient, elle se tenait pensive, sa gracieuse silhouette se dessinant aérienne, sur le fond clair de l'horizon, elle semblait, avec son mélancolique visage, Mignon aspirant au ciel.

Un jour, pendant une promenade en barque, le comte, en faisant un mouvement, laissa tomber dans l'eau la canne qu'il tenait à la main. Elle tournoya un instant et disparut. Gomme il s'étonnait de ne pas la voir remonter à la surface, un des bateliers prit la parole :

— Vous ne la reverrez plus, dit-il: ici tout ce qui disparaît sous l'eau, ne fût-ce qu'un instant, ne remonte jamais. Nos vieux conteurs de légendes assurent qu'une fée est au fond du lac qui garde tout ce qui tombe dans son domaine.

Le comte sourit de l'explication et fit, de la tête, un signe de remerciement au matelot.

Sarah laissa pendre sa main dans l'eau bleue qui ruissela le long de ses doigts blancs, et, regardant l'étendue calme dans laquelle se reflétait l'azur du ciel et la verdure des rives, elle murmura :

— Ce serait une belle tombe.

Le soir venait; on aborda, et il ne fut plus question du lac ni de la fée.

Le lendemain, le général après avoir ouvert son courrier, descendit pour donner des ordres. Il s'attarda dans les prairies à regarder galoper des poulains de pur sang. Pendant l'absence du comte, Sarah entra dans son cabinet. Elle s'assit près de la fenêtre, en attendant le retour de son mari. Là, une lettre ouverte sur un guéridon attira son attention. Il lui sembla reconnaître l'écriture de Blanche. Elle se leva et la prit. Elle était bien de la femme de Pierre. Quelques mots attirèrent ses yeux, elle ne put s'empêcher de lire :

— Dans quelques semaines je serai mère, mon bon oncle... J'espère que vous aimerez cet enfant que Dieu nous envoie...

Sarah laissa échapper la lettre de sa rivale, heureuse, bénie, triomphante. Elle resta debout, muette et farouche, puis d'horribles sanglots secouèrent sa poitrine, des cris déchirants sortirent de sa bouche, et, fuyant les regards, elle s'élança hors du château, comme une folle, et s'enfonça dans une allée du parc solitaire.

Le comte rentra et chercha Sarah dans les appartements. Il ne la trouva pas. Il descendit dans le parc,

appela : aucune voix ne répondit à la sienne. Étonné, il s'informa. Personne n'avait vu la comtesse. Très troublé, il s'attacha aux moindres indices. Enfin il retrouva la trace des pas de Sarah au bas du perron ; il la suivit le long des allées. Il gagna ainsi les bords du lac. Bouleversé par une affreuse anxiété, il continua...

Au bord de l'eau profonde, deux petits pieds étaient profondément marqués dans la terre, comme si la jeune femme avait fait une halte un peu longue, sans doute pour murmurer une prière. Et, au delà, plus rien.

Le comte poussa un cri; il jeta devant lui un regard désespéré. Le lac s'étendait brillant, immobile etsilen-^ cieux.

Sarah était allée dire à la fée son douloureux secret.

Page 1